Gorki rédigea entre 1913 et 1923 son autobiographie, comprenant trois tomes. Le premier, Enfance, d’une violence assez tragique, a été traduit fort solidement par G. Davydoff et P. Pauliat – dont les deux petits manuels ont accompagné, il y a longtemps, ma nonchalante étude de la langue russe au lycée ; le deuxième, En gagnant mon pain, est inégal et a connu des fortunes de traduction diverses : je me suis contenté de donner une nouvelle traduction du chapitre VIII, voir « Les émois et les désarrois du jeune Maxime Gorki ».
Voici à présent la troisième époque, en tout cas, le début. Le narrateur a tout juste seize ans, nous sommes en 1884…
Ceci est une traduction à la française, prenant parfois quelques libertés, mais s’efforçant de conserver avec rigueur l’esprit du texte.
——————————————————————
Je pars donc étudier à l’université de Kazan, rien de moins.
Cette idée d’université, je la devais au lycéen N. Iévréinov, un jeune et beau garçon aux yeux caressants de femme. Il habitait la même maison1 que moi, au grenier, et me voyait souvent un livre à la main : cela l’intéressa, nous fîmes connaissance et Iévréinov se mit à me convaincre que je jouissais de dispositions exceptionnelles pour la science.
« Vous avez été fait par la nature pour servir la science », disait-il en secouant avec grâce sa longue chevelure.
À l’époque, j’ignorais qu’on peut encore servir la science en jouant les cobayes, et Iévréinov me démontrait si bien que les universités avaient précisément besoin de gars comme moi… Bien sûr, l’ombre de Lomonossov2 était mise à contribution. Iévréinov disait que j’habiterais chez lui, à Kazan, que je suivrais au printemps et à l’automne les cours au lycée, pour passer alors deux ou trous examens – il disait bien « deux ou trois » –, et qu’à l’université on me donnerait une bourse ; dans cinq ans, je serais devenu « un savant ». Iévréinov disait cela très simplement, car ce jeune homme de dix-neuf ans avait bon cœur.
Ayant passé ses propres examens, il s’en alla, et je le suivis quelque deux semaines plus tard.
En m’accompagnant lors de mon départ, grand-mère me donna ce conseil :
« Ne t’emporte pas contre les gens, tu te fâches toujours, tu es devenu dur et arrogant ! Tu tiens cela de ton grand-père, et qui est-ce donc, ton grand-père ? Il a vécu tant et plus, pour devenir un vieillard idiot et amer. Retiens une chose : ce n’est pas Dieu qui juge les gens, cela flatte plutôt le Diable ! Eh bien, adieu !… »
Essuyant de ses joues brunes et flasques les rares larmes qui y coulaient, elle ajouta :
« Nous ne nous reverrons pas, tu t’en vas loin, tu as la bougeotte, et moi, je vais mourir… »
Ces derniers temps, je n’étais plus aussi proche de cette bonne vieille, je la voyais rarement, même, et je sentis soudain que je ne rencontrerais jamais plus de personne si attachée à moi, si solidement et avec tant de chaleur.
Me tenant à la poupe du vapeur, je la voyais, au bord du débarcadère, se signer d’une main et de l’autre essuyer du bout de son vieux châle son visage, ses yeux sombres remplis d’un amour indestructible pour l’humanité, qui les faisait briller.
Me voici donc dans une ville à moitié tatare3, dans un étroit logement à l’intérieur d’une maison sans étage. La maisonnette se dressait à l’écart, sur une petite butte, au bout d’une rue étroite et pauvre ; l’un de ses murs donnait sur un terrain vague résultant d’un incendie et envahi par les mauvaises herbes. Au sein des broussailles, des pousses d’absinthe, de bardane et d’oseille sauvage, au milieu de buissons de sureau, s’élevaient les ruines d’un bâtiment de briques, sous lesquelles s’étendait un vaste sous-sol, refuge de chiens sans domicile, qui y vivaient et y mouraient. Je me souviens très bien de ce sos-sol, l’une de mes universités.
Les Iévréinov – la mère et ses deux fils – vivaient sur une pension de misère. Je m’étonnais même, les premiers jours, en voyant le chagrin tragique avec lequel cette petite veuve grisâtre, revenant du marché et déballant ses achats sur la table de la cuisine, entreprenait de résoudre ce difficile problème : comment faire, à partir de petits morceaux d’une viande de piètre qualité, de la bonne nourriture, en quantité suffisante pour trois gars robustes, sans parler d’elle ?
Elle était taciturne. Dans ses yeux gris s’était figée la douce et sans espoir obstination d’un cheval à bout de forces : la bête tire sa charge et monte la côte, en sachant qu’elle n’y arrivera pas – et pourtant elle continue de tirer !
Trois jours après mon arrivée, un matin, tandis que ses enfants dormaient et que je l’aidais, dans la cuisine, à éplucher des légumes, elle me demanda prudemment et à voix basse :
« Qu’êtes-vous venu faire ici ?
— Étudier à l’université. »
Ses sourcils se relevèrent en même temps que la peau jaune de son front, elle se coupa un doigt avec son couteau et, suçant le sang de sa blessure, elle s’affala sur sa chaise, pour bondir l’instant d’après et dire :
« Ah, sapristi ! »
Ayant bandé avec un mouchoir son doigt entaillé, elle fit mon éloge :
« Vous vous y entendez, à peler les pommes de terre. »
Encore heureux ! Je lui parlai de mon travail sur le vapeur; Elle demanda :
« Vous trouvez que cela suffit pour entrer à l’université ? »
À l’époque, je saisissais mal l’humour. Je pris sa question au sérieux et lui racontai la liste d’opérations qui devaient, en fin de compte, m’ouvrir les portes du temple de la science.
Elle poussa un soupir :
« Ah, Nikolaï, Nikolaï… »
Et celui-ci entra à ce moment dans la cuisine pour se laver, encore endormi, ébouriffé et joyeux comme toujours.
« Maman, ce serait une bonne idée de faire des pelménis4 !
— Oui, en effet », acquiesça la mère.
Voulant faire étalage de mon savoir en matière d’art culinaire, je dis qu’il y avait trop peu de viande, et qu’elle étit trop mauvaise pour faire des pelménis.
Varvara Ivanovna se fâcha alors, et débita à on adresse des mots si bien sentis que le sang afflua à mes oreilles, qui s’étirèrent en hauteur. Jetant sur la table une botte de carottes, elle sortit de la cuisine, et Nikolaï m’expliqua avec un clin d’œil :
« Elle n’est pas d’humeur… »
S’étant assis sur un banc, il me fit savoir que les femmes étaient, en général, plus nerveuses que les hommes : ce trait de leur nature avait été prouvé, sans contestation possible, par un savant fort sérieux, un Suisse, croyait-il savoir. Un Anglais, John Stuart Mill, avait également dit quelque chose à ce propos.
Nikolaï aimait beaucoup faire mon enseignement, et il sautait sur la moindre occasion de me fourrer dans la cervelle quelque donnée sans quoi on ne saurait vivre. Je l’écoutais avec avidité, ensuite Foucault, La Rochefoucauld et La Rochejaquelein fusionnaient chez moi en un seul personnage, et je n’arrivais à me rappeler qui avait coupé la tête de qui : était-ce Lavoisier qui avait fait tomber celle de Dumouriez, ou l’inverse ? Le brave jeune homme souhaitait sincèrement « faire de moi un homme », il me le promettait avec assurance, mais le temps lui manquait, ainsi que toutes les autres conditions, pour s’occuper sérieusement de moi. L’égoïsme et la frivolité de la jeunesse l’empêchaient de voir la façon dont sa mère assurait la survie de la maisonnée en tendant toutes ses forces et en déployant toute sa ruse, et son frère, lycéen taciturne et sans grâce, le comprenait encore moins. Mais moi, j’étais depuis longtemps au fait des tours complexes de la chimie et de l’économie culinaires, et je voyais bien l’adresse dont faisait preuve cette femme obligée quotidiennement de tromper les estomacs de ses enfants, et de nourrir un vagabond à l’allure peu avenante et aux mauvaises manières. Naturellement, chaque morceau de pain que je me voyais attribuer pesait sur mon âme comme une pierre. Je me mis à chercher le premier travail venu. Je quittais la maison dès le matin, pour ne pas y dîner – quitte, par mauvais temps, à me cacher dans le terrain vague, au sous-sol. Là, dans l’odeur des cadavres de chats et de chiens, dans le bruit des averses et les soupirs du vent, je compris vite que l’université n’était qu’une chimère, et que j’aurais mieux fait d’aller en Perse5. je me voyais déjà en magicien à la barbe blanche, ayant trouvé le moyen de faire pousser des grains de la taille d’un pomme, des pommes de terre pesant un poud6, et plus généralement d’inventer des tas de bienfaits pour cette terre qu’il nous était, moi et d’autres que moi, si diablement dur d’arpenter.
J’avais déjà appris à rêver d’aventures extraordinaires et de hauts exploits. Cela m’était d’un grand secours lors des jours sombres, et comme il y avait beaucoup de tels jours, je recourais toujours davantage à de telles rêveries. Je n’attendais aucun aide extérieure ni n’espérais de heureux hasard, mais grandissait en moi une volonté opiniâtre, et, plus mes conditions de vie devenaient dures, plus je me sentais plus fort, et même plus intelligent. J’avais compris très tôt que c’est l’opposition de son milieu qui forge l’homme.
Pour ne pas mourir de faim, j’allais sur les bords de la Volga, aux débarcadères, où l ‘on pouvait facilement gagner une quinzaine ou une vingtaine de kopecks. Là, au milieu des débardeurs, des va-nu-pieds et des escrocs, je me sentais comme un bout de fer placé dans des charbons ardents : je me remplissais chaque jour d’une foule d’impressions aiguës, brûlantes. Devant moi tourbillonnaient des gens à l’avidité nue, des gens aux instincts grossiers – et leur âpreté à vivre me plaisait, de même que leur hostilité comique envers tout et leur insouciance envers eux-mêmes. Tout ce que j’éprouvais sans médiation m’attirait vers ces gens, éveillait en moi le désir de plonger au sein de leur milieu corrosif. Brett Hart7 et l’énorme quantité de « romans de boulevard » que j’avais lus renforçaient la sympathie que je ressentais pour ce milieu.
Le voleur professionnel Bachkine, ancien élève d’école d’instituteurs, phtisique cruellement battu plus d’une fois, faisait avec éloquence mon instruction :
« Qu’as-tu à rester indécis comme une jeune fille, serait-ce que tu as peur de perdre ton honneur ? L’honneur d’une vierge est toute sa fortune, mais pour toi, ce n’est qu’un collier de cheval. Le bœuf est honnête… et il mange du foin ! »
Roux et rasé, tel un acteur, Bachkine évoquait, par les mouvements souples et adroits de son corps menu, un petit chat. Il me faisait la leçon d’un air protecteur, et je voyais qu’il ne souhaitait, de toute son cœur, que mon succès et mon bonheur. Très intelligent, il avait lu pas mal de bons livres ; plus que tout, il aimait Le comte de Monte-Christo.
« Il y a dans ce livre un but, et du cœur », disait-il.
Il aimait les femmes et en parlait en clappant des lèvres avec un enthousiasme gourmand, et un frémissement de tout son corps meurtri ; il y avait, dans cette sorte de crampe, quelque chose de maladif qui éveillait en moi du dégoût, mais j’écoutais attentivement ses propos, en ressentant leur beauté.
« Les bonnes femmes ! chantonnait-il, et la peau jaune de sa figure s’enflammait de rougeurs, tandis que l’extase faisait étinceler ses yeux sombres. — Pour une femme, je suis prêt à tout. Pour elle comme pour le diable, le péché n’existe pas ! Vivre en amoureux, on n’a rien inventé de mieux ! »
Comme conteur, il avait du talent, et composait avec facilité pour les prostituées des chansonnettes émouvantes sur le chagrin des amours malheureuses, on reprenait ses chansons dans toutes les villes sur la Volga et, entre autres, c’est à lui qu’on doit cette chanson si largement répandue :
Je suis pauvre et sans beauté,
Et mal habillée,
Personne n’épousera
Une fille comme ça…
Troussov, personnage louche, à l’allure agréable et à la mise recherchée, aux doigts fins de musicien, me traitait bien. Il tenait, au faubourg de l’Amirauté, une boutique ayant pour enseigne « Horloger », mais son affaire, c’était le recel.
« Maximytch8, ne va pas te mêler aux fredaines de voleurs, me disait-il en caressant posément sa barbe grisâtre et en clignant de ses yeux rusés et insolents : je le vois, ton chemin n’est pas celui-là, l’esprit est sur toi.
— Qu’est-ce que cela veut dire, l’esprit est sur toi ?
— Cela signifie que tu n’es jamais envieux de quiconque, tu éprouves seulement de la curiosité envers les gens. »
C’était inexact, j’étais souvent envieux, et même fortement ; par exemple, j’enviais la capacité qu’avait Bachkine de s’exprimer de façon quasiment versifiée, avec des comparaisons inattendues et des tournures de mots particulières. Je me rappelle le début du récit qu’il faisait de l’une de ses aventures amoureuses :
« Par une nuit à l’œil trouble, me voilà, tel un hibou dans un creux d’arbre, dans une chambre d’hôtel de la misérable ville de Sviajsk10 – c’est l’automne, le mois d’octobre, il tombe une pluie paresseuse, le vent souffle comme un Tatar vexé étire une chanson sans fin : o-o-o-ou-ou-ou…
… Et la voilà qui arrive, rose et légère comme un nuage au lever du soleil, ses yeux feignant la pureté de l’âme. “Chéri, dit-elle sur un ton d’honnêteté, je ne suis pas coupable envers toi.” Je sais qu’elle ment, et je crois tout de même que c’est la vérité ! Mon esprit sait très bien ce qu’il en est, mon cœur le refuse ! »
En racontant cela, il se balançait en rythme, fermant les yeux, sa main venant souvent, d’un geste doux, toucher sa poitrine du côté du cœur.
Sa voix était sourde, étouffée, mais ses paroles étaient claires comme le chant du rossignol.
Je jalousais Troussov : celui-là parlait de façon incroyablement intéressante de la Sibérie, de Khiva, de Boukhara11, il évoquait de façon drôle et très méchante la vie des évêques et disait mystérieusement à propos du tsar Alexandre III12 :
« Ce tsar est un orfèvre en la matière ! »
Troussov m’apparaissait comme l’un de ces « scélérats » de roman qui, à la fin du livre, deviennent, au grand étonnement du lecteur, des héros magnanimes.
Certaines nuits où l’on étouffait, ces gens traversaient la Kazanka13 et gagnaient des prés et des buissons où ils buvaient et mangeaient en discutant de leurs affaires, mais en causant le plus souvent de la complexité de la vie, de l’étrange embrouillamini des relations humaines et tout particulièrement des femmes. Il était question de ces dernières avec aigreur et tristesse, parfois de façon touchante, et presque toujours avec le sentiment de sonder des ténèbres pleines de surprises désagréables. Je passai deux ou trois nuits en compagnie de ces gens, sous le ciel sombre aux étoiles ternes, dans la chaleur étouffante de la combe envahie par une abondance de buissons d’osier. Dans l’obscurité, que la proximité de la Volga rend humide, rampent de tous côtés, comme des araignées dorées, les lueurs des fanaux de bateaux ; dans la masse noire de la rive escarpée du fleuve sont disséminées des boules enflammées et des veines de feu : les fenêtres brillantes des maisons et des cabarets du bourg cossu d’Ouslon. Les pales des roues à aubes des vapeurs battent l’eau avec un bruit sourd, sur les trains de péniches, les matelots hurlent d’une voix déchirante, comme des loups, quelque part un marteau frappe le fer, une complainte mélancolique s’étire dans l’air – une âme se consume à bas bruit – et, sous l’effet de la chanson, la tristesse se dépose sur les cœurs, comme de la cendre.
Il est encore plus triste d’écouter les propos de ses gens, glissant sur la vie, chacun d’eux évoquant la sienne sans prêter l’oreille à ce que disent les autres. Assis ou étendus au milieu des buissons, ils fument des cigarettes, boivent de temps en temps, sans hâte, de la vodka ou de la bière, et reprennent leurs remémorations.
«Moi, il m’est arrivé… », dit quelqu’un, pressé contre le sol par les ténèbres de la nuit.
Après avoir écouté son récit, les gens acquiescent :
« Ces choses-là arrivent – tout arrive… »
« C’est arrivé », « cela arrive », cela arrivait » : j’entends ces expressions, et il me semble que ces gens sont, cette nuit, parvenus au terme de leur vie ; tout est au passé, rien ne sera plus !
Cela me détachait de Bachkine et de Troussov ; ils me plaisaient tout de même, et, en suivant la logique de ma propre expérience, les suivre eût été parfaitement naturel. L’espoir déçu de s’élever, de commencer à m’instruire me poussait également vers eux. Quand j’éprouvais la faim, la colère et l’angoisse, je me sentais parfaitement capable de commettre un crime, et pas seulement contre « l’institution sacrée de la propriété ». Néanmoins, le romantisme de la jeunesse m’empêcha de sortir de la voie que j’étais voué à suivre. Outre l’humaniste Brett Hart et les romans de boulevard, j’avais déjà lu une quantité d’ouvrages sérieux : ils avaient éveillé en moi l’aspiration à quelque chose d’indistinct mais de plus grand que tout ce que je voyais.
Au même moment, je fis la connaissance d’autres gens et naquirent en moi des sensations nouvelles. Sur le terrain vague jouxtant le logement de Iévréinov, des lycéens se retrouvaient pour jouer aux gorodki14, et l’un d’eux, Gouri Pletniev, me charma. Le teint hâlé, les cheveux bleus comme ceux d’un Japonais, la figure semée de petits points noirs, comme si on l’avait frottée avec de la poudre, ce garçon d’une gaieté inaltérable, joueur adroit, ayant la répartie vive, portait les germes des talents les plus divers. Et, comme presque tous les Russes pourvus de dons, il vivait des moyens que lui avait offerts la nature, sans chercher à les développer et à les approfondir. Jouissant d’une oreille fine et d’un splendide sens de la musique, l’affectionnant, il jouait avec art du gousli15, de la balalaïka, de l’accordéon, sans se donner la peine de maîtriser un instrument plus noble et plus difficile. Il était pauvre, mal habillé, mais sa chemise froissée et déchirée, son pantalon rapiécé et ses bottes trouées et éculées s’accordaient bien à sa hardiesse, ses gestes amples et la vivacité de mouvements de son corps endurant.
Il était pareil à un homme venant de se relever après une longue et grave maladie, ou encore, à un prisonnier libéré la veille : tout, dans la vie, était nouveau pour lui, plaisant, tout suscitait chez lui une gaieté bruyante – il faisait des bonds comme une fusée de feu d’artifice.
Ayant appris que je vivais avec difficulté, et de façon dangereuse, il me proposa de m’installer avec lui et de me préparer à devenir maître d’école de village. Et me voici dans ce bouge étrangement gai, nommé la Maroussovka16, ce nom évoquant sans doute bien des choses à plus d’une génération d’étudiants de Kazan. C’était une grande bâtisse à moitié démolie sur la rue de la Poissonnerie17, qui semblait avoir été arrachée à ses propriétaires par des étudiants affamés, des prostituées et des sortes de spectres définitivement en trop. Pletniev logeait dans un couloir, sous l’escalier menant au grenier, il y avait sa couchette, et, au bout du couloir, près d’une fenêtre : une table et une chaise, et c’était tout. Trois portes donnaient sur le couloir, derrière deux d’entre elles vivaient des prostituées, et derrière la troisième, c’était un mathématicien phtisique, ancien séminariste, un personnage long et maigre, suscitant presque l’effroi, couvert d’une rude toison roussâtre, à peine habillé de guenilles sales ; à travers leurs trous, se montrait nettement sa peau bleuâtre et ses côtes de squelette.
Il semblait se nourrir uniquement de ses propres ongles, qu’il rongeait jusqu’au sang ; il dessinait jour et nuit, faisait des calculs et sa toux continuelle résonnait sans cesse. Les prostituées avaient peur de lui et e croyaient fou, mais déposaient par charité au bas de sa porte du pain, du thé et du sucre : il ramassait le tout et l’emportait dans sa chambre, en ronflant comme un cheval fourbu. Et quand elles oubliaient de lui porter leurs offrandes, ou que quelque chose les en empêchait, il ouvrait sa porte et disait dans le couloir, d’une voix rauque :
« Du pain ! »
Dans ses yeux enfoncés dans de sombres fosses brillait l’orgueil du maniaque que la conscience de sa propre grandeur rend heureux. Il recevait parfois la visite d’un petit avorton bossu avec une jambe démise et de fortes lunettes sur un nez enflé, grisonnant et affichant un sourire malin sur son visage jaune de castrat. Toous les deux fermaient soigneusement la porte et restaient assis des heures entières sans rien dire, dans un silence effrayant. Une fois seulement, en pleine nuit, je fus réveillé par le cri rauque et furieux du mathématicien :
« Et moi je dis : une prison ! La géométrie est une cellule, oui ! Une souricière, voilà ! Une prison ! »
L’avorton bossu ricanait et glapissait, répétant à l’envi un mot étrange, et le mathématicien hurla soudain :
« Au diable ! Fiche le camp ! »
Lorsque son visiteur roula dans le couloir en sifflant et en glapissant, tandis qu’il s’emmitouflait dans une vase houppelande, le mathématicien, se tenant sur le pas de sa porte, long et effrayant, les doigts d’une main fourrés dans sas cheveux emmêlés, disait de sa voix rauque :
« Euclide est un crétin ! Un crééétin… Je prouverai que Dieu est plus intelligent que ce Grec ! »
Et il claqua sa porte si fort que dans sa chambre, quelque chose dégringola avec fracas.
Je sus bientôt que cet homme voulait, en s'appuyant sur les mathématiques, prouver l’existence de Dieu ; mais il mourut avant d’y être arrivé.
Pletniev travaillait de nuit pour un journal comme correcteur d’imprimerie : il gagnait onze kopecks par nuit, et, lorsque je n’avais rien réussi à gagner, nous vivions de quatre livres18 de pain par vingt-quatre heures, accompagnées de deux kopecks de thé et de trois de sucre. Je manquais de temps pour travailler – il me fallait étudier. J’avais énormément de mal à surmonter les difficultés que présentaient les sciences, la grammaire m’accablait particulièrement, avec ses formes étriquées et sclérosées, je n’arrivais pas du tout à y faire entrer la langue russe, vive et difficile, souple et capricieuse. Mais il s’avéra bientôt, à mon grand plaisir, que je m’étais mis à étudier « trop tôt », et que, même en réussissant l’examen pour devenir instituteur, je ne trouverais pas de place, à cause de mon jeune âge.
Pletniev et moi partagions la même couchette – moi la nuit, et lui le jour. Tout chiffonné par une nuit sans dormir, le visage encore plus brun et les yeux enflammés, il arrivait tôt le matin, et je filais au cabaret chercher de l’eau bouillante, car, bien sûr, nous n’avions pas de samovar. Ensuite, assis près de la fenêtre, nous buvions du thé en mangeant du pain. Gouri me racontait les nouvelles parues dans le journal, me récitait les vers amusants du feuilletoniste alcoolique signant Le Domino Rouge, et faisait mon étonnement par sa façon de prendre la vie sur le mode de la plaisanterie : j’avais l’impression qu’il traitait la vie comme il traitait la Galkina, mémère à grosse bouille qui vendait de vieilles toilettes de femme et faisait office d’entremetteuse.
C’est à elle qu’il louait son emplacement sous l’escalier, mais il n’avait pas de quoi payer le loyer de son « appartement », et il s’en acquittait en plaisantant gaiement, en jouant de l’accordéon et en chantant de touchantes chansons ; lorsqu’il les entonnait de sa voix de ténor, la raillerie brillait dans ses yeux. Dans sa jeunesse, la vieille Galkina avait été choriste d’opéra, les chansons lui parlaient, et il n’était pas rare de voir de petites larmes couler de ses yeux effrontés et rouler sur ses joues bleuâtres et bouffies de gloutonne et d’ivrognesse ; elle les chassait, passant sur la peau de ses joues des doigts épais qu’elle essuyait ensuite soigneusement à l’aide d’un mouchoir sale.
« Ah, Gourotchka19, soupirait-elle, vous êtes un artiste ! si vous étiez un tantinet plus joli garçon, je me serais occupée de vootre sort ! Combien de jeunes gens ai-je casés auprès de femmes au cœur rongé de solitude ! »
L’un de ces « jeunes gens » habitait juste au-dessus de nous. C’était un étudiant, fils d’un ouvrier pelletier, un gars de taille moyenne avec des hanches monstrueusement étroites, ressemblant à un triangle ayant en bas un angle aigu légèrement ébréché – et cet étudiant avait des pieds fins comme ceux d’une femme. Sa tête, également petite, profondément enfoncée dans ses épaules, s’ornait de cheveux raides et roux, et, au milieu de son visage blanc et exsangue, s’écarquillaient deux yeux verdâtres et protubérants.
À grand-peine et en souffrant de la faim comme un chien abandonné, il avait trouvé moyen, en dépit de la volonté paternelle, de terminer le lycée et d’entrer à l’université ; on lui découvrit une voix de basse profonde et mélodieuse, et il eut envie d’apprendre le chant.
Galkina l’attrapa là-dessus et le casa chez une riche marchande de quarante ans, dont le fils était déjà étudiant en troisième année, et dont la fille terminait le lycée. La marchande était une femme maigre à la poitrine plate, droite comme un soldat, avec un visage sec et ascétique de nonne, de grands yeux gris enfouis dans des poches sombres ; elle était vêtue d’une robe noire et d’une coiffe de soie à l’ancienne, et à ses oreilles tremblotaient des boucles serties de pierres d’un vert empoisonné.
Parfois, le soir, ou alors tôt le matin, elle arrivait chez son étudiant, et je pus à maintes reprises voir cette femme franchir d’un bond la porte cochère et traverser la cour d’un pas décidé. Son visage était effrayant, ses lèvres tellement pincées qu’on ne les voyait presque plus, ses yeux largement ouverts, regardant devant elle avec angoisse, comme une condamnée, mais cela lui donnait l’air d’une aveugle. On ne pouvait pas dire qu’elle fût affreuse, mais on sentait en elle une tension qui l’enlaidissait, paraissant distendre son corps et contracter douloureusement son visage.
« Regarde-la, me dit une fois Pletniev, on dirait une folle ! »
L’étudiant détestait la marchande, l’évitait en se cachant, mais elle le pourchassait comme un créancier sans pitié, ou un espion.
« Me voilà bien embarrassé, disait-il en ayant un coup dans le nez. Et qu’est-ce qui m’a pris de vouloir chanter ? Avec ma silhouette et ma gueule, on ne me laissera jamais aller sur scène ! Jamais !
— Laisse tomber tout ça ! lui conseillait Pletniev.
— Oui. Mais elle me fait pitié ! Je ne peux pas la supporter, mais j’ai pitié d’elle ! Si tu savais comme elle… ah… »
Nous le savions, car nous entendions cette femme dans l’escalier, la nuit, supplier d’une voix assourdie et tremblante :
« Pour l’amour du Christ… mon chéri, allons… pour l’amour du Christ ! »
Elle était la patronne d’une grande fabrique, possédait sa maison, un attelage, donnait des milliers de roubles en faveur de cours de sage-femme et là, implorait des caresses comme une mendiante implore l’aumône.
Le thé bu, Pletniev se couchait, et moi je sortais chercher du travail, pour rentrer tard le soir, quand Gouri devait se rendre à son imprimerie. Si je ramenais du pain, du saucisson ou des tripes, nous partagions le butin moitié-moitié, et il emportait avec lui sa part.
Resté seul, j’errais dans les couloirs et les recoins de la Maroussovka, en observant la vie de ces gens nouveaux pour moi. La bâtisse en était bourrée, telle une fourmilière. Des odeurs acides et âcres y stagnaient, et, dans tous les coins, se cachaient des ombres épaisses et hostiles. La maison vrombissait depuis le matin jusque tard dans la nuit ; des machines à coudre crépitaient sans cesse, des choristes d’opérette faisaient des essais de voix, l’étudiant à la voix de basse mélodieuse roucoulait ses gammes, un acteur ivrogne et à moitié fou déclamait de toutes ses forces, les prostituées éméchées poussaient des cris hystériques – et naissait en moi la question bien naturelle mais restant sans réponse :
« À quoi tout cela rime-t-il ? »
Un homme flânait stupidement au milieu de cette jeunesse affamée, un rouquin chauve aux pommettes saillantes, au gros ventre et aux jambes grêles, avec une bouche énorme et des dents de cheval – ce qui lui valait d’être surnommé L’Alezan. Depuis plus de deux ans, il était en procès avec des parents, des marchands sibériens, et il annonçait à tout un chacun :
« Je veux bien mourir si je ne les ruine pas jusqu’à leur dernière chemise ! Ils iront mendier leur pain, implorer la charité pendant trois ans ; après quoi, je leur rendrai tout ce que j’aurai obtenu d’eux par voie de justice, absolument tout, et je leur dirai : “Alors, les diables, que dites-vous de ça ? Et toc !”
— C’est le but de ta vie, L’Alezan ? lui demandait-on.
— Je ne vise rien d’autre, je m’y tiens de toute mon âme et ne puis rien faire d’autre ! »
Il passait des journées entières au tribunal d’arrondissement, au palais de justice, chez son avocat, ramenant souvent le soir, en fiacre, des sacs, des paquets et des bouteilles et organisait chez lui, dans une chambre sale au plafond s’affaissant et au plancher tordu, de bruyants festins, y conviant les étudiants, les couturières, tous ceux qui voulaient se remplir la panse et boire un petit coup. Lui, L’Alezan, il ne buvait que du rhum, boisson qui laissait sur les nappes, les vêtements et même par terre des taches d’un roux foncé impossibles à faire partir. Ayant bien bu, il se mettait à hurler :
« Vous êtes mes oiseaux chéris ! Je vous aime – vous êtes des gens honnêtes ! Et moi, je suis un méchant scélérat et un cro-crocodile, je veux ruiner mes parents, et je les ruinerai ! Ma parole ! Je veux bien mourir si… »
Les yeux de L’Alezan clignaient d’un air plaintif, son visage stupide et tout en pommettes était baigné de larmes d’ivrogne qu’il essuyait de sa main pour les étaler ensuite sur ses genoux – son pantalon bouffant était toujours couvert de taches graisseuses.
« Comment vivez-vous ? criait-il. La faim, le froid, les mauvais vêtements, serait-ce donc une loi ? Que peut-on apprendre en vivant dans de telles conditions ? Ah, si le Souverain savait comment vous vivez… »
Et, sortant de sa poche une liasse de billets de différentes couleurs20, il les offrait :
« Qui a besoin d’argent ? Prenez, les amis ! »
Les choristes et les couturières arrachaient avidement les billets de sa main velue, il riait aux éclats en disant :
« Mais ce n’est pas pour vous ! C’est pour les étudiants. »
Or les étudiants ne prenaient pas l’argent.
« Au diable l’argent ! » criait rageusement le fils du pelletier.
Une fois, cependant, ivre, il apporta lui-même à Pletniev une liasse de billets de dix roubles chiffonnés et roulés en boule compacte, et dit en les lançant sur la table :
« Tenez, si vous en avez besoin… Moi, je n’en ai pas besoin… »
Il s’étendit sur notre couchette et se mit à rugir et à sangloter si fort que nous dûmes l’asperger d’eau et lui en faire boire. Quand il se fut endormi, Pletniev tenta de défroisser les billets, ce qui s’avéra impossible : ils étaient si fortement serrrés qu’il fallut les humecter d’eau pour arriver à les séparer.
Dans la pièce sale et enfumée, dont les fenêtres donnent sur le mur de pierres de la maison voisine, on est à l’étroit, on étouffe, c’est bruyant et cauchemardesque. L’Alezan braille plus fort que les autres. Je lui demande :
« Pourquoi restez-vous ici, au lieu d’aller à l’hôtel ?
— Mon cher, c’est pour mon âme ! Avec vous, c’est plus chaleureux… »
Le fils du pelletier approuve :
« C’est bien vrai, L’Alezan ! Pareil pour moi. un autre endroit me serait fatal… »
L’Alezan demande à Pletniev :
« Joue quelque chose ! Chante… »
Le gousli posé sur ses genoux, Gouri chante :
Lève-toi donc, lève-toi, beau soleil21…
Sa voix est douce et vous pénètre l’âme.
Le silence s’est fait dans la pièce, tous écoutent pensivement les paroles plaintives et le léger son des cordes.
« C’est beau, sapristi ! » beugle le malheureux consolateur de marchande.
Au milieu des étranges habitants de la vieille bâtisse, Gouri Pletniev, doué de cette forme de sagesse qu’est la gaieté, tenait le rôle du bon génie des contes enchantés. Son âme, parée des couleurs vives de la jeunesse, éclairait l’existence d’autrui au moyen des feux d’artifice de ses bonnes plaisanteries, de ses belles chansons, de sa façon spirituelle de railler les us et coutumes des gens et de ses propos hardis sur la fausseté grossière de la vie. Il venait d’avoir vingt ans, il avait l’air d’un adolescent, mais tout le monde, dans la maison, le regardait comme un homme de bon conseil, en cas de difficulté, et toujours en état d’apporter son aide. Les gens bien l’aimaient, les autres le craignaient, et même le vieil agent de police, Nikiforytch22, saluait toujours Gouri en lui faisant un sourire de renard.
La cour de la Maroussovka, on y entrait comme dans un moulin, elle était en pente et reliait deux rues : la rue de la Poissonnerie et la rue de la Vieille Poterie ; dans un recoin de cette dernière, non loin de la porte cochère de notre bâtisse, se serrait la guérite confortable de Nikiforytch.
C’était le sergent de ville gradé de notre quartier : ce vieillard grand et sec, couvert de médailles, avait un visage intelligent, un sourire aimable et des yeux pleins de ruse.
il suivait très attentivement la bruyante colonie des gens passés ou à venir ; plusieurs fois par jour, sa silhouette strictement taillée se montrait dans la cour ; il y déambulait sans hâte et observait les fenêtres des logements avec l’œil d’un gardien de zoo surveillant les cages des animaux. À l’hiver, on avait arrêté dans l’un des appartements l’officier manchot Smirnov et le soldat Mouratov, tous deux chevaliers de la Croix de Saint-Georges, qui avaient participé à l’expédition de Skobelev23 au Turkménistan ; on les arrêta _ ainsi que Zobnine, Ovsiankine, Grigoriev, Krylov et un autre encore – pour avoir essayé de monter une imprimerie clandestine : dans ce but, Mouratov et Smirnov étaient venus en plein jour, un dimanche, voler des caractères typographiques à l’imprimerie Klioutchnikov24, dans une rue fort animée de la ville. On les pinça sur le fait. Et une nuit, à la Maroussovka, les gendarmes vinrent arrêter un habitant long et maussade que j’appelais Le Clocher errant. Au matin, l’ayant appris, Gouri ébouriffa ses cheveux d’un air inquiet, et me dit :
« Maximytch, par les trente-sept diables, file, mon vieux, et tout de suite… »
M’ayant expliqué où je devais filer, il ajouta :
« Attention, sois prudent ! Il peut y avoir des mouchards, là-bas… »
Cette mission secrète me fit un plaisir extrême, et je volai jusqu’au faubourg de l’Amirauté avec la rapidité d’un martinet. Là, dans le sombre atelier d’un chaudronnier, je vis un jeune gars frisé aux yeux d’un bleu extraordinaire ; il étamait une casserole, mais il n’avait pas l’air d’un ouvrier. Et dans un coin, près d’un étau, frottant un robinet, s’affairait un petit vieux, une petite courroie passée dans ses cheveux blancs.
Je demandai au chaudronnier :
« Y aurait-il du travail, chez vous ? »
Le petit vieux me répondit sévèrement :
« Nous en avons, mais pas pour toi ! »
Le jeune gars, m’ayant rapidement jeté un coup d’œil, se repencha sur sa casserole. Je lui donnai un petit coup de pied, et il me fixa avec surprise et colère de ses yeux bleus, en tenant sa casserole comme s’il s’apprêtait à me la lancer dessus. Mais, me voyant lui faire un clin d’œil, il me dit calmement :
« Va, va… »
Avec un nouveau clin d’œil, je franchis la porte et m’arrêtai une fois dans la rue ; le frisé sortit à son tour en s’étirant et me regarda fixement sans rien dire, en allumant une cigarette.
« Vous êtes Tikhon ?
— Ben oui !
— Piotr a été arrêté. »
Il se renfrogna, la mine sévère, me sondant du regard.
« Quel Piotr ?
— Un gars tout en longueur, l’air d’un diacre.
— Et puis ?
— C’est tout.
— Et en quoi ça me regarde, Piotr, le diacre et tout ça ? »
Cette question du chaudronnier, par sa nature, acheva de me convaincre que ce n’était pas un ouvrier. Je rentrai en courant, fier d’avoir su accomplir ma mission. Telle fut ma première participation aux activités « clandestines ».
Gouri Pletniev y touchait de près, mais lorsque je lui demandai de m’introduire dans ce cercle d’activités, il me répondit :
« C’est trop tôt pout toi, mon vieux ! Toi, étudie… »
Iévréinov me fit faire la connaissance d’un mystérieux personnage. Cette rencontre fut rendue compliquée par des précautions qui me donnèrent le pressentiment de quelque chose d’extrêmement sérieux. Iévréinov me conduisit en-dehors de la ville, dans la plaine d’Arsk25, m’avertissant en chemin que la rencontre exigeait de ma part la plus grande prudence, il fallait qu’elle demeura secrète. Puis, me montrant de loin une petite silhouette grise qui marchait lentement dans le champ désert, Iévréinov regarda aux alentours et me dit à voix basse :
« C’est lui ! Suivez-le et, quand il s’arrêtera, approchez-vous et dites-lui : “Je suis de passage… »
Le mystère est toujours plaisant, mais, ici, cela me parut ridicule : dans la lumière vive d’une chaude journée, un homme solitaire se balançait dans un champ comme un brin d’herbe gris, rien de plus. L’ayant rattrapé au portail du cimetière, j’eus devant moi un jeune homme au visage petit et tout sec, avec des yeux ronds d’oiseau et un regard sévère. Il portait un manteau gris de lycéen dont les boutons clairs avaient été décousus et remplacés par des noirs, en os26, une casquette usée sur laquelle se voyait encore la trace de l’écusson ; il y avait en lui, de façon générale, quelque chose de prématurément déplumé, comme s’il s’était hâté de donner de lui une apparence d’homme très mûr.
Nous étions assis au milieu des tombes, à l’ombre de buissons épais. L’homme parlait d’une voix sèche, affairée, et toute sa personne ne déplut absolument. M’ayant sévèrement demandé ce que je lisais, il me proposa de participer au petit cercle qu’il avait organisé, je donnai mon accord et nous nous séparâmes – lui s’en allant le premier, en balayant d’un regard précautionneux le terrain désert autour de lui.
Dans le petit cercle, qui comprenait trois ou quatre jeunes gens en dehors de moi, j’étais le plus jeune, et je n’étais pas du tout préparé à l’étude du livre de J. S. Mill commenté par Tchernichevski27. Nous nous réunissions chez Milovski, un élève de l’école d’instituteurs qui écrivit par la suite des récits sous le pseudonyme d’Eléonski28 et qui, après avoir écrit cinq volumes, se suicida : combien ai-je rencontré de gens qui ont d’eux-mêmes quitté la vie !
C’était un homme taciturne, à la pensée manquant d’assurance et à la parole prudente. Il habitait au sous-sol d’une maison sale et travaillait comme menuisier « pour l’équilibre de son âme et de son corps ». je m’ennuyais avec lui. La lecture du livre de Mill ne me captivait pas, j’eus vite le sentiment de posséder déjà les principes de l’économie politique, je les avais assimilés sans intermédiaire29, ils étaient écrit sur ma peau, et il me paraissait inutile de rédiger un fort livre bourré de termes compliqués à propos de ce qui est parfaitement clair aux yeux de qui use ses forces pour le bien-être et le confort d’un étranger. Au prix de gros efforts, je restais deux ou trois heures dans ce trou saturé d’une odeur de colle, à regarder les cloportes ramper le long de la cloison sale.
Un jour, notre exégète du dogme fut en retard, et, pensant qu’il ne viendrait plus, nous organisâmes un petit festin, en achetant une bouteille de vodka, du pain et des concombres30. Soudain, les pied gris de notre enseignant passèrent rapidement devant la fenêtre ; nous eûmes à peine le temps de cacher la vodka sous la table qu’il était déjà parmi nous, et l’interprétation des sagaces conclusions de Tchernichevski commença. Nous étions tous assis, figés comme des statues, attendant avec effroi que l’un de nous renverse la bouteille avec sa jambe. Ce fut notre précepteur qui la fit tomber ; ayant jeté un coup d’œil sous la table, il ne dit mot. Oh, comme nous aurions préféré qu’il nous engueule vertement !
Son silence, son visage sévère et ses yeux offensés et mi-clos me causèrent une gêne affreuse. Regardant par en-dessous les visages empourprés de honte de mes camarades, je me sentais criminel, en face de notre mentor, que je plaignais de tout mon cœur, bien que la vodka n’eût pas été achetée à mon initiative.
Ces séances de lecture m’ennuyaient, j’avais envie d’aller au faubourg tatar, quartier où des gens débonnaires et affables mènent une existence particulière et fort honnête ; ils massacrent la langue russe de façon bien amusante ; le soir, du haut des minarets, les voix étranges des muezzins les appellent à la mosquée. Il me semblait que toute la vie des Tatars était autrement bâtie, d’une façon que j’ignorais, et qu’elle différait de celle qui m’était désagréablement familière.
La musique d’une vie laborieuse m’attirait du côté de la Volga ; jusqu’à ce jour, cette musique enivre mon cœur ; je me souviens bien du jour où j’ai pour la première fois ressenti la poésie héroïque du labeur.
Aux environs de Kazan, une grande péniche chargée de marchandises de Perse s’était échouée sur une pierre en faisant une brèche dans son fond ; un artel31 de débardeurs m’embaucha pour la décharger. Nous étions en septembre, un vent d’amont soufflait, le fleuve gris était agité de grosses vagues bondissantes que le vent écrêtait rageusement, aspergeant tout d’une pluie froide. la cinquantaine d’hommes de l’artel s’était installée avec morosité sur le pont d’une péniche vide, en se couvrant de bâches et de grosses toiles ; un petit remorqueur à vapeur s’essoufflait à tirer la péniche, en jetant dans la pluie des gerbes d’étincelles rouges.
Le soir tombait. Un ciel de plomb humide, s’assombrissant, s’abaissait sur le fleuve. Les débardeurs pestaient et juraient, maudissant la pluie, le vent, la vie, ils se traînaient sur le pont en s’efforçant de se protéger du froid et de l’humidité. J’avais l’impression que ces gens à moitié endormis n’étaient pas aptes au travail et ne sauveraient pas la cargaison en péril.
Vers minuit, nous arrivâmes au haut-fond, nous amarrâmes les deux péniches bord à bord ; le staroste32 de l’artel, un petit vieux venimeux, un grêlé roublard et débitant des obscénités, avec des yeux et un nez de milan, arrachant de son crâne chauve sa casquette trempée, cria d’une voix haut perchée de femme :
« On fait la prière, les gars ! »
Dans l’obscurité, sur le pont de la péniche, les débardeurs formèrent une masse noire et se mirent à grogner comme des ours, cependant que le staroste, ayant fini de prier le premier, glapissait :
« Les lanternes ! Eh bien, mes gaillards, montrons un peu notre façon de travailler ! Honnêtement, les enfants ! À la grâce de Dieu, c’est parti ! »
Et ces lourdauds paresseux et tout mouillés se mirent à « montrer leur façon de travailler ». Ils se ruèrent, comme dans un assaut, sur le pont et dans les cales de la péniche en train de sombrer, en poussant de grands cris, en rugissant et en lâchant toutes sortes de drôleries. Tout autour de moi, volaient comme des oreillers de plumes les sacs de riz, les ballots de raisin sec, les cuirs, les peaux d’astrakan, et des silhouettes trapues couraient partout, s’encourageant les unes les autres d’un hurlement, d’un sifflement ou d’une forte invective. Il était dur de croire que c’étaient ces mêmes gens moroses qui se plaignaient peu auparavant de la pluie, du froid et de la vie, qui travaillaient à présent si gaiement, si aisément et si adroitement. La pluie se fit plus drue, plus froide, le vent se renforça, arrachant les chemises, en rabattant des pans sur les têtes et en découvrant des ventres. Dans les ténèbres humides, à la faible lueur de six lanternes, se démenaient des gens aux silhouettes sombres, frappant sourdement des pieds les ponts des barges. Ils travaillaient comme s’ils étaient affamés de travail, comme s’ils attendaient depuis longtemps le plaisir de se lancer de l’un à l’autre des sacs de quatre pouds33, et de courir avec des ballots sur le dos. Ils travaillaient comme si c’était un jeu, avec la joyeuse fougue des enfants, avec ce plaisir enivrant de l’action que seul dépasse en douceur l’étreinte d’une femme.
Un grand barbu en poddiovka34, trempé, glissant, qui devait être le propriétaire de la cargaison ou son homme de confiance, brailla soudain, tout excité :
« J’offre un seau35, mes gaillards ! Va pour deux, tas de brigands ! Allez ! »
Dans l’obscurité, des voix profondes hurlèrent de tous côtés :
« Trois seaux !
— Va pour trois ! Mais au boulot ! »
Et le tourbillon laborieux reprit, encore plus intense.
Moi aussi, j‘attrapais des sacs, j’en traînais, j’en lançais, me remettais à courir et à en attraper, j’avais l’impression d’être pris dans une danse frénétique faisant tout tourner autour de moi, et d’y participer, il me semblait que ces gens pouvaient travailler avec autant de cœur et de gaieté sans prendre le temps de se reposer, sans s’épargner, pendant des mois, des années, qu’ils pouvaient se cramponner aux clochers et aux minarets de la ville pour les arracher de leur place et les amener où bon leur semblerait.
Je vécus cette nuit avec un plaisir jamais éprouvé jusqu’alors, l’âme illuminée par le désir de connaître toute ma vie cet enthousiasme un peu fou pour l’activité. Les vagues dansaient au-delà des bords des péniches, la pluie cinglait les ponts, le vent sifflait au-dessus du fleuve, dans l’obscurité grise de l’aube se précipitaient des gens à demi nus, mouillés, infatigables, criant, riant, admirant leur propre force et leur labeur. Alors, le vent déchira la lourde masse des nuages, et, sur une tache claire de ciel bleu se dessina un rayon de soleil rosâtre – qui fut accueilli par un rugissement amical de joyeux fauves secouant leur toison mouillée, sur leurs gentilles gueules. On avait envie d’étreindre et d’embrasser ces fauves à deux pattes, travaillant avec tant d’intelligence et d’adresse, avec tant d’entrain et d’abnégation.
Rien ne semblait pouvoir résister à une force d’une telle intensité, si gaiement déchaînée, qu’elle était capable d’accomplir des miracles, de couvrir en une nuit la terre entière de somptueux palais et de belles villes, comme en parlent les contes prophétiques. ayant observé une minute ou deux le labeur humain, le rayon de soleil ne put vaincre la masse des nuages et s’y noya comme un enfant dans la mer, tandis que la pluie tournait à l’averse.
« La pause ! » cria une voix, mais on lui répondit avec fureur :
« On va t’en fiche, de la pause ! »
Et, jusqu’à deux heures de l’après-midi, tant que la totalité de la marchandise ne fut pas chargée sur l’autre péniche, ces gens à moitié nus travaillèrent sans répit, sous une pluie battante et par un vent coupant, me faisant comprendre avec vénération de quelles puissantes forces est riche la terre des hommes.
Nous passâmes ensuite sur le remorqueur, pour nous y endormir tous comme des gens ivres ; à notre arrivée à Kazan, nous nous répandîmes sur le sable de la rive en un torrent boueux, avant de prendre le chemin du cabaret pour y boire les trois seaux de vodka.
Là, le voleur Bachkine s’approcha de moi, m’examina et me demanda :
« Qu’est-ce qu’ils ont fait de toi ? »
Je lui racontai avec enthousiasme le labeur accompli ; m’ayant écouté, il poussa un soupir et me dit d’un ton méprisant :
« Tu es un imbécile. Pire, tu es un idiot ! »
En sifflotant, son corps frétillant comme un poisson, il se fraya un chemin en nageant entre les tables étroitement serrées, où les débardeurs festoyaient bruyamment, tandis que dans un coin, quelqu’un entonnait d’une voix de ténor une chanson égrillarde :
Ah, c’est la nuit que se passa l’affaire
Une dame alla au jardin prendre l’air…
Une dizaine de voix beuglèrent de façon assourdissante, les mains tapant sur les tables :
Le veilleur surveille la cité,
Et il voit une dame couchée…
De gros rires, des sifflements, et un tonnerre de paroles qui sont sûrement, pour le cynisme désespéré, sans égales sur terre.
À suivre...
Notes
- Rappelons que le narrateur a vécu des années – entre deux séjours sur des vapeurs naviguant sur la Volga, où il était plongeur – chez son patron dessinateur, fils de la sœur (acariâtre) de sa grand-mère chérie. Voir :
https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/051225/les-emois-et-les-desarrois-du-jeune-gorki - Grand savant russe du XVIIIe siècle, d’origine humble :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikha%C3%AFl_Lomonossov - Kazan est située sur la rive gauche de la Volga, et elle est proche du Tatarstan :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Kazan - Sortes de raviolis.
- Il y avait songé au tome, en passant par Astrakhan, où son père avait travaillé avant sa mort.
- Plus de seize kilos !
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Bret_Harte
- Pour Maximovitch, fils de Maxime. Le père de Gorki s’appelait vraiment Maxime. dans le texte, ytch est mis entre parenthèses.
- On constate – c’était visible dès le tome II — à quel point le jeune Gorki a éveillé la sympathie protectrice d’hommes et de femmes très divers.
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Sviajsk
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Khiva https://fr.wikipedia.org/wiki/Boukhara , villes en Ouzbékistan.
- Lequel règne depuis trois ans, depuis que les narodniki ont fait sauter son père, Alexandre II…
- Affluent gauche de la Volga.
- Sorte de jeu de quilles.
- Le terme russe est un pluriel : les cordes… https://fr.wikipedia.org/wiki/Gousli
- À l’époque, il semble que ce nom ait désigné par extension tout un quartier mal famé de Kazan. Nouvelle inspiration (après certains épisodes rapportés dans le tome II) pour la future pièce Les Bas-fonds.
- Рыбнорядская улица, rue des étals de poissons…
- La livre russe (fount) faisait un peu plus de 450g.
- Forme caressante du prénom Gouri, qui vient de l’hébreu et signifie : lionceau.
- La couleur du billet indiquait sa valeur.
- Chanson populaire, reprise dans une poésie de K. Balmont.
- Pour Nikiforovitch, fils de Nikifor (Nicéphore). Ce simple patronyme marque une familiarité avec le personnage.
- Expédition Ahal-Tekin : voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikha%C3%AFl_Skobelev
- Riche marchand de Kazan, à la tête de la municipalité. Son imprimerie avait été ouverte en août 1881, éditant des livres, des brochures, des journaux et des textes officiels.
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Plaine_d'Arsk
- En corne ou en os peint, sans doute…
- Nikolaï Tchernychevski (1828-1889), auteur du célèbre livre (dont Lénine reprit le titre) Que faire ?, et qui avait commenté en 1860 l’ouvrage de John Stuart Mill, Principes d’économie politique.
- Sergueï Eléonski, pseudonyme de Sergueï Milovski (1861-1911), qui semble plutôt avoir été élève du grand séminaire de Kazan.
- Allusion aux différents métiers déjà exercés par le narrateur,, racontés tout au long du tome II, En gagnant mon pain.
- Ce sont en fait de gros cornichons en saumure.
- Coopérative de travail en Russie.
- Le doyen de la coopérative, faisant fonction de chef.
- Plus de soixante kilos, voir la note 6.
- Pardessus plissé à la taille.
- De vodka. Le seau faisait un peu plus de douze litres.