Un matin de fête, quand la cuisinière enflamma le bois dans le poêle et sortit dans la cour, tandis que j’étais au magasin, un gros soupir se fit entendre dans la cuisine, la boutique eut un frémissement, les boîtes de caramels en fer-blanc s’écroulèrent par terre, il y eut un tintement de carreaux cassés et ça se mit à jouer du tambour sur le sol. Je me précipitai dans la cuisine, des nuages de fumée noire s’en échappaient sous la porte et entraient dans la pièce, et, derrière, ça craquait et ça grésillait. L’Ukrainien m’attrapa par l’épaule :
« Ne bougez pas… »
La cuisinière se mit à hurler dans le vestibule.
« Ah, l’idiote !… »
Romas se glissa dans la cuisine, y fit du bruit, jura énergiquement et cria :
« Arrête ! De l’eau ! »
Sur le sol de la cuisine, des bûches fumaient, un copeau brûlait, des briques gisaient, et la gueule noire du poêle était vide, comme nettoyée. Ayant trouvé dans la fumée un seau d’eau, j’éteignis le feu par terre et me mis à jeter les bûches dans le four.
« Doucement ! » dit l’Ukrainien qui, prenant la cuisinière par la main, la poussa dans la chambre, après quoi, il m’ordonna :
« Ferme la boutique ! Prudence, Maximytch1, ça peut encore exploser… » Et, s’accroupissant, il se mit à examiner les bûches de sapin toutes rondes, puis à retirer du four celles que j’y avais remises.
« Que faites-vous ?
— Ah, voilà ! »
Il me tendit une bille de bois étrangement déchirée, et je vis qu’on y avait foré un trou avec un vilebrequin, et que ce trou était bizarrement noirci.
« Vous comprenez ? Ces diables-là ont rempli la bûche de poudre. Tas d’imbéciles ! Alors, que peut-on faire avec une livre2 de poudre ? »
Ayant mis la bûche de côté, il se lava les mains en disant :
« Une bonne chose qu’Axinia soit sortie, ça l’aurait blessée… »
La fumée aigre s’était dissipée, il devint visible que la vaisselle sur l’étagère était fracassée, tous les carreaux d’une croisée avaient volé en éclats, et des briques avaient sauté de la gueule du poêle.
À ce moment-là, le flegme de l’Ukrainien me déplut : il se comportait comme si cette stupide entreprise ne l’indignait nullement. Cependant, dans la rue, des gamins accouraient, des voix se faisaient entendre :
« Il y a le feu chez l’Ukrainien ! au feu ! »
Se lamentant, une paysanne hurlait, cependant qu’Axinia, depuis la chambre, criait avec inquiétude :
« On cherche à entrer de force dans la boutique, Mikhaïlo Antonytch !
— Hé là, hé là, du calme ! » disait celui-ci en essuyant avec une serviette sa barbe humide.
Par les fenêtres ouvertes de la chambre se montraient des trognes velues, aux traits déformés par l’effroi et la colère, des yeux attaqués par la fumée clignaient, et quelqu’un glapissait, tout excité :
« Il faut les chasser du village ! Avec eux, c’est du scandale sans arrêt ! Qu’est-ce que ça veut dire, Seigneur ? »
Un petit moujik roux, faisant des signes de croix et les lèvres frémissantes, tentait d’entrer par la fenêtre, sans y arriver ; il tenait une hache de la main droite, sa gauche se cramponnant au rebord de la fenêtre, puis s’en détachant.
Une bûche en main, Romas lui demanda :
« Où vas-tu ?
— je viens éteindre, petit père…
— Rien ne brûle… »
Le moujik ouvrit la bouche avec effroi et disparut, tandis que Romas sortait sur le perron de la boutique et disait à la foule, en montrant sa bûche :
« L’un de vous a rempli ce rondin de poudre et l’a fourré dans notre bois. Mais il n’y avait pas assez de poudre, et il n’y a aucun dégât… »
Me tenant derrière l’Ukrainien, je regardais la foule et j’entendis le moujik à la hache raconter peureusement :
« Il brandit sa bûche et me menace… »
Quant au soldat Kostine3, déjà ivre, il criait :
« Il faut le chasser, ce monstre ! L’envoyer au tribunal… »
Mais la plupart des gens se taisaient, les yeux braqués sur Romas, écoutant avec méfiance ses paroles :
« Pour démolir une izba, il faut beaucoup de poudre, peut-être un poud4 ! Bon, allez-vous en… »
Quelqu’un demandait :
« Où est le staroste5 ?
— Il faut appeler l’ouriadnik6 ! »
La foule se dispersa lentement, à contrecœur, semblant avoir des regrets.
Nous nous assîmes pour prendre le thé qu’Axinia nous versa, bonne et affectueuse comme jamais ; elle regardait Romas avec compassion et disait :
« Vous leur passez tout, alors ils font des bêtises. »
« Vous n’êtes pas en colère ? lui demandai-je.
— S’il fallait se mettre en colère pour chaque bêtise, on n’aurait pas le temps. »
Je songeai : « Si seulement tout le monde vaquait à ses affaires en restant aussi calme ! »
Mais il disait déjà qu’il irait bientôt à Kazan, me demandant quels livres ramener.
J’avais parfois l’impression que chez cet homme fonctionnait, à la place de l’âme, un mécanisme remonté pour la vie, analogue à celui d’une montre. J’aimais l’Ukrainien, j’avais beaucoup de respect pour lui, mais j’avais envie de le voir se fâcher une fois contre moi ou contre quelqu’un d’autre, de le voir crier et taper du pied. Mais il ne pouvait pas, ou ne voulait pas se mettre en colère. Lorsqu’une stupidité ou une bassesse l’irritait, il se contentait de cligner ironiquement de ses yeux gris et de s’exprimer brièvement et froidement, en termes simples et sans pitié.
Là, il demanda à Souslov7 :
« Qu’avez-vous donc, vieil homme, à transiger avec votre conscience, hein ? »
Les joues et le front jaune du vieillard s’empourprèrent lentement, même les poils de sa barbe blanche parurent prendre à la racine une teinte rose.
« Cela ne vous rapporte rien, et vous y perdez du respect. »
Baissant la tête, Souslov reconnut :
« C’est vrai, cela ne me rapporte rien ! »
Puis il dit à Izote :
« Voilà un conducteur d’âmes ! C’est le genre d’hommes dont on devrait faire des chefs… »
… Romas m’expliqua brièvement et clairement ce que j’avais à faire en son absence, et comment je devais m’y prendre ; j’eus l’impression qu’il avait déjà oublié la tentative faite pour l’effrayer par l’explosion, comme les mouches oublient le vinaigre.
Pankov arriva, examina le poêle et demanda, morose :
« Vous n’avez pas eu peur ?
— De quoi donc ?
— C’est la guerre !
— Assieds-toi, prends du thé.
— Ma femme m’attend.
— Où étais-tu ?
— À la pêche, avec Izote. »
Il partit et, dans la cuisine, répéta pensivement :
« C’est la guerre. »
Il parlait toujours succinctement à l’Ukrainien, comme s’il avait déjà, depuis longtemps, exprimé tout ce qui était important et compliqué. Je me rappelle qu’après avoir entendu Romas raconter l’histoire du règne d’Ivan le Terrible, Izote avait dit :
« Un triste tsar !
— Un boucher », avait ajouté Koukouchkine, mais Pankov avait résolument déclaré :
« On ne voit pas en lui d’intelligence particulière. Bon, il a écrasé les princes, mais a laissé proliférer, à leur place, les nobliaux. Et il a fait venir des étrangers. Ce qui n’est pas malin. Le petit hobereau est pire que le grand seigneur. Une mouche n’est pas un loup, on ne l’abat pas avec un fusil, et elle est plus embêtante qu’un loup. »
Koukouchkine fit son apparition avec un seau d’argile détrempée dont il se mit à enduire les briques du four, en disant :
« Ils sont imaginatifs, ces diables-là ! Ils ne peuvent pas en finir avec leurs poux, mais pour ce qui est de démolir un homme, chapeau ! Antonytch, ne transporte pas trop de marchandises à la fois : mieux vaut moins, mais mais plus souvent, et fais attention, ils mettront le feu chez toi. Avec cette affaire, maintenant, attends-toi à du malheur8 ! »
Cette affaire, qui déplaisait grandement aux richards du coin, c’était l’artel des propriétaires de vergers. L’Ukrainien l’avait presque mise au point, avec l’aide de Pankov, de Souslov et de deux ou trois autres moujiks sensés. La plupart des propriétaires commençaient à voir Romas d’un œil plus favorable, la quantité de clients du magasin augmentait de façon notable, et même les « bons à rien » comme Barinov et Migoune faisaient toutes sortes d’efforts pour venir en aide à l’Ukrainien.
Migoune me plaisait beaucoup, j’aimais ses jolies chansons tristes. Il chantait en fermant les yeux, et son visage douloureux cessait d’être agité de tics. Il vivait par les nuits sombres, celles sans lune ou lorsque le ciel était voilé par le tissu dense des nuages. Il lui arrivait, au soir, de m’appeler sans bruit :
« Viens sur la Volga. »
Là, tout en achevant la mise au point d’un engin de pêche au sterlet9 défendu, assis à l’arrière de sa barque, laissant dans l’eau ses jambes sombres et tordues, le voilà qui me dit à mi-voix :
« Qu’un barine10 se moque de moi, soit, je peux le supporter : qu’un chien l’emporte, c’est tout de même quelqu’un, il en sait plus long que moi.. Mais quand c’est un gars comme moi, un moujik, qui m’opprime, comment puis-je l’accepter ? Quelle est la différence entre nous ? La seule, c’est que lui compte en roubles, et moi en kopecks ! »
Le visage de Migoune se convulse douloureusement, l’un de ses sourcils fait des bonds, ses doigts s’agitent avec rapidité pour démêler et aiguiser avec une lime les crochets de son engin, sa voix coléreuse résonne doucement :
« Je passe pour un voleur, il y a du vrai, je l’avoue ! Mais tout le monde vit de brigandage, chacun suce et ronge son prochain. eh oui. Dieu ne nous aime pas, c’est plutôt le diable qui nous gâte ! »
Le fleuve sombre glisse devant nous, des nuages noirs se déplacent au-dessus de lui, dans l’obscurité on ne distingue pas les prés de l’autre rive11. Les vagues viennent lécher le sable de la berge et me laver les pieds, comme pour m’entraîner avec elles dans les ténèbres sans fin voguant vers l’ailleurs.
« Il faut bien vivre, non ? » demande Migoune avec un soupir.
En haut, sur la colline, un chien hurle mélancoliquement. Comme à travers le sommeil, je songe :
« Mais à quoi bon être comme toi et vivre comme toi ? »
Un grand silence règne sur le fleuve, il fait entièrement noir, c’est effrayant. Et cette obscurité tiède est sans fin.
« Ils tueront l’Ukrainien. Et toi aussi, on pourrait bien te tuer », marmonne Migoune, lequel, sans prévenir, entonne doucement une chanson :
Ma petite maman m’aimait,
Elle me disait :
Hélas, Iacha12, hélas, ma chère âme,
Vis sans faire de bruit…
Il ferme les yeux, sa voix se fait plus forte et plus triste, ses doigts qui démêlent les cordelettes de son filet bougent plus lentement.
Je n’ai pas écouté ma mère,
Hélas, je ne l’ai pas écoutée…
J’ai une étrange sensation : c’est comme si la terre, lavée par le pesant déplacement de ma sombre masse liquide, se déversait en son sein, et que moi je dévalais, je glissais avec elle dans l’obscurité ayant déjà englouti à jamais le soleil.
Arrêtant de chanter aussi soudainement qu’il a commencé, Migoune met sans rien dire son canot à l’eau, s’y assoit et disparaît quasiment sans bruit dans l’obscurité. Je le suis des yeux en pensant :
« Pourquoi de telles gens vivent-ils ? »
Barinov fait aussi partie de mes amis : c’est un homme désordonné, hâbleur, feignant, cancanier, un vagabond qui ne tient pas en place. Il a vécu à Moscou et en parle en crachant de dégoût :
« Une ville infernale ! Une pagaille complète : des églises, quatorze mille et quelque, et les gens — rien que des filous ! Et tous galeux comme des chevaux, ma parole ! Les marchands, les soldats, les artisans, tout le monde déambule en se grattant. Effectivement, le roi des canons13 est bien là-bas, un instrument gigantesque ! Pierre le Grand l’a fondu lui-même pour tirer sur les mutins ; une femme de la noblesse avait levé une révolte contre lui, par amour pour lui. Il avait vécu sept ans tout rond avec elle, jour après jour, puis l’avait abandonné avec ses trois enfants. Elle s’est mise en colère, d’om la révolte ! Imagine, mon vieux, comme il a tiré dans le tas d’émeutiers avec son canon : il a abattu neuf mille trois cent huit personnes d’un seul coup ! Lui-même, ça l’a épouvanté : “Non, a-t-il dit au métropolite14 Philarète, ce salaud-là, il faut le riveter, pour éviter d’être tenté !” On l’a riveté… »
Je lui dis que c’est un tissu d’absurdités, il se fâche :
« Sei-gneur Dieu ! Tu as vraiment un sale caractère ! Cette histoire m’a été racontée en détail par un savant, et toi… »
Il était aussi allé à Kiev rendre visite aux saints, et il en parlait ainsi :
« Cette ville est dans le genre de notre bourg, elle se tient aussi sur une colline, et il y a une rivière, mais j’ai oublié son nom. Une simple mare par rapport à la Volga ! La ville est compliquée, il faut bien le dire. Les rues ne sont pas droites, et elles montent la colline. Les gens sont des Ukrainiens15, mais pas de la même race que notre Mikhaïlo Antonov, ils sont mi-Polonais, mi-Tatars. Ils parlent pour ne rien dire. Des gens mal peignés, sales. Ils mangent des grenouilles. Leurs grenouilles pèsent dans les dix livres16. Ils montent des bœufs pour se déplacer et pour labourer. Leurs bœufs sont remarquables, le plus petit est quatre fois plus grand que ceux de chez nous. Pesant quatre-vingt trois pouds17. Il y a là-bas cinquante-sept mille moines et deux cent soixante-treize évêques… Quel original tu fais ! Qu’as-tu à discuter ? Je l’ai vu moi-même, de mes propres yeux, et toi, y es-tu allé ? Non. Tu vois bien ! Moi, mon vieux, j’aime avant tout la précision… »
Il aimait les chiffres, je lui avais appris l’addition et la multiplication, mais avait horreur de la division. il multipliait avec entrain des nombres de plusieurs chiffres, en se trompant bravement, et, ayant écrit avec un bâton dans le sable une longue file de chiffres, il les contemplait avec étonnement, écarquillant des yeux d’enfant et s’exclamant :
« Personne n’arriverait à prononcer un machin comme ça ! »
Cet individu déjeté, ébouriffé, dépenaillé avait un visage presque beau ,avec sa joyeuse petite barbe frisée et ses yeux bleus souriant d’un sourire enfantin. Il avait quelque chose de commun avec Koukouchkine, c’était sans doute pour cela que ces deux-là s’évitaient.
Barinov était allé deux fois pêcher en mer Caspienne, un vrai délire :
« Cette mer, mon vieux, ne ressemble à rien. Devant elle, tu es un moucheron ! En la regardant, tu disparais ! Et la vie est douce, là-bas. Toutes sortes de gens y viennent, il y avait même un archimandrite18 – rien de spécial, il travaillait ! Il y avait aussi une cuisinière, qui avait été la maîtresse d’un procureur : aurait dû suffire, non ? Eh bien non, elle ne l’a pas supporté : “Je t’aime beaucoup, mon procureur, mais adieu tout de même !” C’est que, lorsqu’on a vu cette mer une fois, on a envie d’y retourner. Quel espace ! C’est comme dans le ciel : aucune bousculade ! J’y partirai moi aussi, pour toujours. Je n’aime pas les gens, moi, voilà ce qu’il y a ! Je ferais mieux de vivre en ermite, dans un désert, seulement je ne connais pas de désert convenable… »
Il se baladait dans le bourg comme un chien errant, on le méprisait mais on écoutait ses récits avec autant de plaisir que les chansons de Migoune.
« Il ment habilement ! C’est divertissant ! »
Ses affabulations arrivaient même parfois à ébranler la raison de gens aussi positifs que Pankov : ce moujik méfiant dit un jour à l’Ukrainien :
« Barinov prétend qu’au sujet du Terrible19, les livres ne racontent pas tout, bien des choses sont cachées. Il aurait été sorcier, le Terrible, il se changeait en aigle – et c’est depuis ce temps-là qu’on frappe d’aigles les pièces de monnaie : c’est en son honneur. »
J’observais, pour la énième fois, que tout ce qui est extraordinaire, fantastique, visiblement inventé – et parfois très grossièrement – plaît bien davantage aux gens que les récits sérieux concernant la vérité de la vie.
Mais quand je le disais à l’Ukrainien, il répondait, avec un sourire narquois :
« Cela passera ! Pour peu que les gens apprennent à penser, ils s’apercevront de la vérité. Et nous devons comprendre les originaux comme Barinov et Koukouchkine. Ce sont, voyez-vous, des artistes, des auteurs à leur façon. Le Christ était sans doute un original de cette sorte-là. Et reconnaissez qu’il a inventé quelque chose de pas mal… »
Cela m’étonnait de voir tous ces gens évoquer peu le nom de Dieu, et en parler à contrecœur – seul le vieux Souslov disait souvent, et avec conviction :
« Tout vient de Dieu ! »
Et j’entendais toujours dans ces paroles quelque chose d’irrémédiable. Je vivais très bien au milieu de ces gens, et j’en apprenais beaucoup, lors des causeries nocturnes. J’avais l’impression que chaque question posée par Romas poussait, tel un arbre vigoureux, ses racines dans la chair même de la vie, et que là, dans les entrailles de la vie, ces racines venaient s’entrelacer avec celles d’un autre arbre aussi ancien, et que sur chacune de leurs branches fleurissaient vivement des pensées, que s’y épanouissait un luxurieux feuillage de mots sonores. Je me sentais croître, tout gorgé que j’étais du miel stimulant des livres, je parlais avec plus d’assurance, et l’Ukrainien, plus d’une fois déjà, m’avait félicité avec un petit sourire :
« La grande forme, Maximytch ! »
Comme je lui savais gré de ces paroles !
Panko nous amenait parfois son épouse, petite femme au doux visage et aux yeux bleus regardant avec intelligence, habillée à la citadine. Elle s’asseyait sans bruit dans un coin, pinçant les lèvres d’un air modeste, mais un peu plus tard, sa bouche s’ouvrait d’étonnement et ses yeux s’élargissaient timidement. Parfois, en entendant un mot bien senti, elle riait avec confusion, cachant son visage dans ses mains, et Pankov faisait un clin d’œil à Romas, en disant :
« Elle comprend ! »
Des gens s’entourant de précautions venaient voir l’Ukrainien, qui montait avec eux à mon grenier, y restant des heures entières.
Axinia leur portait là-haut à boire et à manger, ils restaient dormir, invisibles de quiconque, à part moi et la cuisinière, dévouée à Romas comme un chien, le regardant presque comme un dieu. La nuit, Izote et Pankov ramenaient ces visiteurs en barque jusqu’au vapeur en train de passer, ou jusqu’à l’embarcadère pour Lobychki. Depuis la colline, je regardais la barque glisser comme une graine de lentille sur la rivière sombre, ou couverte d’argent par la lune, son fanal volant au-dessus d’elle pour attirer l’attention du capitaine du vapeur – je regardais cela et me sentais participer à une grande et mystérieuse œuvre.
Maria Derenkova20 arriva, venant de la ville, mais je ne trouvai plus dans son regard ce qui me troublait naguère : ces yeux me semblaient ceux d’une jeune fille heureuse de se savoir jolie et contente en voyant les attentions qu’avait pour elle un grand barbu. Il parlait avec elle aussi tranquillement, avec la même petite ironie, qu’avec tout le monde, mais caressait sa barbe plus souvent, et son regard brillait avec davantage de chaleur. La petite voix grêle de Maria sonnait avec gaieté, elle portait une robe bleue et ses cheveux blonds étaient noués d’un ruban bleu. ses mains d’enfant étaient curieusement agitées, comme si elles cherchaient à quoi s’agripper. Elle passait son temps à chantonner, la bouche fermée, et à éventer de son mouchoir son visage rose. Quelque chose de nouveau m’émouvait en elle, qui me déplaisait, me fâchait. Je tâchais de la voir le moins possible.
À la mi-juin, Izote disparut. Le bruit courut qu’il s’était noyé, et cela se confirma deux jours plus tard : sept verstes21 en aval du bourg, sa barque avait été poussée vers l’autre rive, avec son fond éventré et un bord démoli. L’explication qu’on trouva au malheur survenu fut qu’Izote s’était sans doute endormi sur le fleuve et que sa barque était allée se fracasser contre des rondins à la poupe de trois péniches ancrées à cinq verstes du village.
Romas était à Kazan à ce moment-là. Le soir, Koukouchkine vint me voir à la boutique ; il s’assit tristement sur des sacs, se taisant, regardant ses pieds, puis, se mettant à fumer, il me demanda :
« Il rentre quand, l’Ukrainien ?
— Je l’ignore. »
Il commença à se passer vigoureusement la main sur son visage tout cabossé22, en jurant de façon ordurière à mi-voix et en grognant comme s’il avait un os coincé dans la gorge.
« Qu’as-tu ? »
Il me regarda en se mordant les lèvres. Ses yeux étaient devenus rouges, sa mâchoire tremblait. En voyant qu’il n’arrivait pas à parler, je m’attendis avec inquiétude à quelque chose de triste. Enfin, après un coup d’œil vers la rue, il dit avec difficulté, en bégayant :
« Suis allé avec Migoune. On a vu la barque d’Izote. Le fond a été défoncé à la hache. Tu as pigé ? Ça veut dire qu’on a tué Izote ! C’est obligé… »
Secouant la tête, il se mit à enfiler des obscénités l’une après l’autre, avec des sanglots produisant des sons secs et brûlants, puis il se tut et entreprit de faire le signe de la croix. Le spectacle de ce moujik voulant pleurer et n’y arrivant pas, ne sachant pas le faire, tremblant de tout son corps, s’étouffant de rage et de chagrin, c’était insupportable. Il se leva d’un bond et s’en alla en branlant du chef.
Le lendemain soir, des gamins qui se baignaient aperçurent Izote sous une péniche cassée, échouée sur la rive un peu en amont du village. Le fond de la péniche se trouvait à moitié sur les rochers de la berge , l’autre moitié était dans l’eau, et en-dessous, à l’arrière, accroché aux creux du gouvernail briséé, s’étirait le long corps d’Izote, la tête regardant le fond de la rivière, le crâne défoncé et vide : l’eau avait emporté son cerveau. On avait frappé le pêcheur par-derrière, sa nuque semblait avoir été entaillée par une hache. Le courant ballotait le corps d’Izote, rejetant ses jambes vers la rive, faisant bouger ses bras, on eût dit qu’il rassemblait ses forces pour monter à grand-peine sur la berge.
Moroses, regroupés au bord de l’eau se tenaient une vingtaine de moujiks – des riches, les pauvres n’étaient pas encore rentrés des champs. Agitant son bâton et se démenant, le fripon de staroste, vieillard poltron, reniflait et s’essuyait le nez avec la manche de sa chemise rose. Le boutiquier Kouzmine, homme trapu, se tenait les jambes largement écartées, le ventre en avant, nous regardant tour à tour, Koukouchkine et moi. Il fronçait les sourcils d’un air menaçant, mais ses yeux sans couleur larmoyaient, et son visage grêlé me sembla pitoyable.
« Ah les voyous ! se lamentait le staroste en trottinant de ses jambes torses. Ah, moujiks, ce n’est pas bien! »
Assise sur un rocher, sa belle-fille, une jeune paysanne corpulente, regardait l’eau en se signant d’une main tremblante, sa bouche frémissait et sa lèvre inférieure, épaisse et rouge, pendait de façon déplaisante, comme celle d’un chien, découvrant des dents jaunes de brebis. Des jeunes filles et des gamins dévalaient la colline en bouquets colorés, des moujiks empoussiérés arrivaient en toute hâte. La foule murmurait avec circonspection :
« Le moujik aimait la chicane.
— Comment ça ?
— C’est l’autre Koukouchkine, le chicaneur…
— On a mal agi en détruisant cet homme…
— Izote menait une vie paisible…
— Paisi-ible ? hurla Koukouchkine en se précipitant vers les moujiks. Alors pourquoi l’avez-vous tué, hein ? Hein, tas de salauds ? »
Une paysanne partit soudain d’un rire hystérique, et ce fut pour la foule comme un coup de fouet, les moujiks se mirent à vociférer, tombant les uns sur les autres, avec des jurons et des grognements, cependant que Koukouchkine, s’approchant d’un bond du boutiquier, lui envoyait une grande gifle sur sa joue rugueuse :
« Prends ça, animal ! »
Brandissant les poings, il s’extirpa aussitôt de la mêlée et me cria presque gaiement :
« Va-t-en, ça va être la bagarre ! »
Il avait déjà reçu un coup, sa lèvre fendue crachait du sang, mais son visage resplendissait de plaisir…
« Tu as vu ce que je lui ai mis, à Kouzmine ? »
Barinov accourut nous rejoindre, observant avec crainte la foule massée près de la péniche, formant un tas compact d’où s’échappait le voix grêle du staroste :
« Hein, moi, j’ai fait une faveur à quelqu’un ? Prouve-le ! »
« Il faut que je parte d’ici », bougonnait Barinov en montant la colline. La soirée était brûlante, étouffante, pénible, on n’arrivait pas à respirer. Un soleil pourpre tombait au sein d’une masse compacte de nuages bleuêtres, des reflets rouges brillaient sur les feuilles des arbustes, le tonnerre grondait ça et là.
Le corps d’Izote tremblotait devant moi, et sur son crâne défoncé, les cheveux se redressaient, semblaient se hérisser sous l’effet du courant. Me revenaient en mémoire sa voix voilée et ses bonnes paroles :
« Il y a quelque chose d’enfantin en chaque homme, il faut s’appuyer là-dessus,, sur ce côté enfantin ! Prends l’Ukrainien : on le dirait d’acier, mais son âme est celle d’un enfant ! »
Marchant à mes côtés, Koukouchkine disait avec humeur :
« Ce sera comme ça pour nous tous… Seigneur, quelle idiotie ! »
L’Ukrainien arriva deux jours plus tard, en pleine nuit, visiblement fort réjoui de quelque chose, affectueux de façon insolite. Quand je le fis entrer dans l’izba, il me donna une tape sur l’épaule.
« Vous ne dormez pas beaucoup, Maximytch !
— Izote a été tué.
— Quoi ? »
Ses pommettes se gonflèrent et sa barbe se mit à trembler, semblant couler sur sa poitrine. Gardant sa casquette sur la tête, il s’était arrêté au milieu de la pièce, les yeux mi-clos, hochant la tête.
« Voilà. On ne sait pas par qui ? Évidemment… »
Il alla lentement à la fenêtre et s’assit à côté en allongeant ses jambes.
« Je lui avais pourtant dit… Les autorités sont venues ?
— Le commissaire23, hier.
— Et ça donnera quoi ? demanda-t-il, se répondant à lui-même : — Rien, bien sûr ! »
Je lui dis que le commissaire était, comme toujours, descendu chez Kouzmine, et avait donné l’ordre de mettre au frais Koukouchkine pour la gifle envoyée au boutiquier.
« Mouais. Pas très étonnant. »
Je partis à la cuisine allumer le samovar.
Tout en buvant du thé, Romas parlait :
« Ces gens me font pitié. Ils tuent les meilleurs d’entre eux ! On peut supposer qu’ils en ont peur, ils pensent qu’ils ne sont pas à leur place : “’Ça ne fait pas bien dans ma cour”, comme on dit ici. Alors que j’allais en Sibérie sous escorte, un bagnard m’a raconté ceci : son affaire, c’était le vol, il avait toute une petite bande, cinq hommes. Et voilà que l’un d’eux se met à dire : “Les amis, laissons tomber le vol, l’un dans l’autre, ça ne donne rien, nous vivons mal !” Ce pour quoi les autres l’étranglèrent pendant qu’il dormait, ivre. Celui qui me racontait cela faisait grandement l’éloge du gars tué : “J’ai zigouillé les trois autres après, sans regrets, mais je continue à regretter mon camarade, c’était un bon camarade, intelligent, gai, une âme pure.” — “Vous l’avez tout de même tué, pourquoi ? lui demandai-je. Vous aviez peur qu’il vous dénonce ?” L’autre s’est même vexé : “Non, il ne nous aurait dénoncé pour rien au monde ! Seulement, ça n’allait plus, on ne pouvait plus être copains, nous les pécheurs et lui, cette espèce de Juste. Mauvais.” »
L’Ukrainien se leva et se mit à faire les cent pas dans la pièce, les mains derrière le dos, la pipe à la bouche, tout blanc dans sa longue chemise tatare qui lui tombait sur les talons. Ses pieds nus tapant par terre, il disait d’une voix douce et songeuse :
« Je me suis souvent heurté à cette peur du Juste, au fait que les hommes bons se retrouvent proscrits. Vis—vis de telles personnes, deux comportements existent : ou bien on les élimine par tous les moyens, on les met à mort après leur donné la chasse comme à une bête sauvage, ou alors, on fait comme les chiens, on est à plat ventre devant eux, en les regardant dans les yeux. Ceci, plus rarement. Quant à apprendre à vivre avec eux, à les imiter, ça, les gens ne peuvent pas, ils ne savent pas le faire. Ou peut-être, ils ne le veulent pas ? »
Un verre de thé refroidi en main, il dit :
« Ils peuvent très bien ne pas le vouloir ! Figurez-vous cela : ces gens se sont à grand-peine aménagé tant bien que mal une vie, ils y sont habitués, et voilà qu’un solitaire se révolte et leur dit de ne pas vivre ainsi ! Pas vivre ainsi ? Mais nous avons investi nos meilleures forces dans cette vie, que le diable t’emporte ! Et pourtant, la vérité vivante est du côté de ceux qui disent : ne vivez pas ainsi ! La vérité est de leur côté. Et ce sont eux qui tirent la vie vers le meilleur. »
Agitant la main en direction de l’étagère aux livres, il ajouta :
« En particulier ceux-là ! Ah, si seulement je pouvais écrire un livre ! Mais je ne suis pas l’homme pour cela, mes idées sont lourdes, décousues. »
Il s’assit à la table, s’y accouda et, la tête dans les mains, dit :
« Comme je regrette Izote ! »
Il se tut ensuite un long moment.
« Bon, allons nous coucher… »
Je partis dans mon grenier, m’assis à la fenêtre. Des éclairs de chaleur jaillissaient au-dessus des champs, étreignant la moitié des cieux ; on avait l’impression de voir la lune tressaillir d’effroi lorsque la lueur rougeâtre et transparente se répandait dans le ciel. Les chiens aboyaient de hurlaient de façon déchirante, et, sans ces cris, on aurait pu se croire sur une île déserte. Le tonnerre grondait dans le lointain, une touffeur pénible entrait à flots par la fenêtre.
Devant moi gisait le corps d’Izote, sur la berge, sous des buissons d’osier. Son visage bleu était tourné vers le ciel, le regard sévère de ses yeux vitreux tourné vers l’intérieur. Sa bouche grande ouverte d’étonnement se cachait dans sa barbe dorée, emmêlée de touffes pointues.
« L’essentiel, Maximytch, c’est la bonté, la douceur ! J’aime Pâques parce que c’est la plus grande fête de la douceur ! »
Son pantalon bleu, que le soleil ardent avait séché, s’était collé à ses jambes bleues, lavées par la Volga. Les mouches bourdonnaient au-dessus de la figure du pêcheur, et une odeur lourde et nauséabonde émanait de son corps.
De lourds pas dans l’escalier ; se baissant pour franchir la porte, Romas entra et s’assit sur mon lit, rassemblant sa barbe dans sa main.
« Vous savez quoi ? Je me marie ! Eh oui.
— Une femme aura du mal à vivre ici… »
Il me regarda fixement, comme s’il attendait ce que j’allais encore dire. Mais je ne trouvais rien à dire. La lueur des éclairs pénétrait dans la pièce, y répandant une lumière spectrale.
« J’épouse Macha24 Derenkov… »
Je souris malgré moi : jusqu’à cet instant, je n’avais jamais pensé qu’on pût appeler cette jeune fille Macha. Amusant. Je ne me souvenais pas d’avoir entendu son père ou son frère l’appeler ainsi : Macha.
« Pourquoi riez-vous ?
— Comme ça.
— Vous me trouvez trop vieux pour elle ?
— Oh non !
— Elle m’a dit que vous aviez été amoureux d’elle.
— Il semble que oui.
— Et à présent ? C’est passé ?
— Je crois, oui. »
Ses doigts relâchèrent sa barbe et il dit à mi-voix :
« À votre âge, on se croit souvent amoureux, mais au mien, ce n’est pls une impression, cela vous submerge entièrement, on n’arrive plus à penser à quoi que ce soit d’autre ! »
Et, découvrant ses dents solides en un sourire moqueur, il reprit :
« Antoine a été vaincu par Octave25 à la bataille d’Actium parce qu’il a abandonné sa flotte et son commandement pour suivre le navire de Cléopâtre lorsque celle-ci, effrayée, se retira de la bataille : voilà ce qui arrive ! »
Romas se leva, se redressa et redit, comme s’il n’agissait pas de son plein gré :
« Donc, voilà, je me marie !
— Bientôt ?
— Cet automne. Lorsque nous en aurons terminé avec les pommes. »
Il partit, baissant la tête plus que nécessaire pour passer la porte, et je me couchai en songeant que ce serait peut-être mieux pour moi de m’en aller à l’automne. Pourquoi avait-il évoqué Antoine26 ? Cela ne me plaisait pas.
Le moment de la cueillette des pommes précoces était déjà arrivé. La récolte était abondante, les branches des pommiers penchaient vers le sol sous le poidss des fruits. Une forte odeur enveloppait les vergers, où régnait un brouhaha d’enfants ramassant les pommes tombées, véreuses ou abattues par le vent, jaunes et roses.
Aux premiers jours d’août, Romas revint de Kazan avec une gabare pleine de marchandise et une autre chargée de caisses. C’était le matin, vers huit heures, en semaine. Aussitôt qu’il se fut changé et débarbouillé, l’Ukrainien, s’apprêtant à prendre le thé, dit gaiement :
« C’est agréable de naviguer la nuit… »
Et brusquement, le nez tendu, il demanda avec inquiétude :
« On dirait que ça le brûlé, non ? »
Au même moment, Axinia se mit à hurler dans la cour :
« Au feu ! »
Nous nous précipitâmes : du côté du potager, le mur d’un hangar où nous entreposions de l’huile, du goudon et du pétrole était en feu. Nous demeurâmes quelques instants stupéfaits, à regarder les langues jaunes des flammes, décolorées par la vivacité du soleil, lécher le mur et se courber en atteignant la toiture. Axinia apporta un seau d’eau dont l’Ukrainien aspergea le mur fleurissant, avant de jeter le seau et de dire :
« A diable ! Roulez les tonneaux pour les sortir, Maximytch ! Axinia, file à la boutique ! »
Je roulai en vitesse dans la cour le tonneau de goudron et m’en pris au tonneau de pétrole, mais en le retournant, je vis que sa bonde était ouverte, et que du pétrole avait coulé par terre. Pendant que j’étais à la recherche de la bonde, le feu ne restait pas inactif, ses pointes se faufilaient entre les planches de l’entrée du hangar, le toit commençait à craquer et un air ironique se faisait entendre. Roulant le tonneau à demi-plein, je voyais dans la rue accourir de partout, avec des hurlements et des glapissements, des femmes et des enfants. L’Ukrainien et Axinia sortaient la marchandise du magasin et l’envoyaient dans le ravin, tandis que, plantée au milieu de la rue, une vieille27 aux cheveux blancs, habillée de noir, criait d’une voix aiguë en tendant le poing :
« Aha, démons !… »
Retournant en courant au hangar, je le trouvai rempli d’une fumée épaisse, à l’intérieur cela vrombissait, craquait, des rubans rouges pendaient du toit, se tortillant, le mur n’était déjà plus qu’une grille brûlante. La fumée m’étouffait et m’aveuglait, j’eus à peine la force de rouler un autre tonneau vers la porte du hangar, mais il s’y immobilisa sans aller plus loin, tandis que des étincelles me tombaient dessus depuis le toit, me piquant la peau. Je criai pour demander de l’aide, l’Ukrainien accourut, m’attrapa le bras et me poussa dans la cour.
« Fuyez ! Ça va exploser… »
Il se rua dans le vestibule, je le suivis et grimpai au grenier : j’avais là beaucoup de livres. Les ayant jeté par la fenêtre, je voulus faire suivre le même chemin à une caisse de couvre-chefs, mais la fenêtre était trop étroite, je me mis alors à en défoncer les montants à l’aide d’un poids d’un demi-poud28, mais il y eut un grand grondement, le toit fut fortement éclaboussé, je compris que c’était le tonneau de pétrole qui avait sauté, le toit au-dessus de moi commença à s’enflammer et à craquer, une langue de feu rougeâtre coulait près de la fenêtre, prête à entrer dans le grenier, la chaleur devenait insupportable. Je me précipitai dans l’escalier : d’épais nuages de fumée montaient à ma rencontre, des serpents pourpres rampaient sur les marches, et en bas, dans le vestibule, ça craquait tellement qu’on eût dit que des dents de fer rongeaient le bois. Je fus désemparé. aveuglé par la fumée, je demeurai immobile pendant quelques interminables secondes. Par la lucarne au-dessus de l’escalier se montra une trogne jaune à barbe rousse qui se tordit convulsivement et disparut, et au même moment, de sanglantes lances de flammes percèrent le toit.
Je me souviens d’avoir cru que mes cheveux crépitaient sur ma tête, à part cela, je n’entendais pas le moindre bruit. Je me voyais perdu, mes jambes étaient devenues lourdes et mes yeux me faisaient mal, même si je les abritais derrière mes mains.
La sagesse de l’instinct de survie me suggéra la seule voie de salut : je pris mon matelas à bras-le-corps, ainsi que mon oreiller et une corde en tille29, m’enveloppai la tête de la touloupe30 de mouton de Romas et me jetai par la fenêtre.
Je me retrouvai au bord du ravin, Romas, accroupi à côté de moi, criait :
« Quoi ? »
Je me relevai, regardant, hébété, notre izba fondre, réduite en copeaux rouges, des langues de chien vermeil léchaient la terre noire sur le devant. Par les fenêtres sortait une fumée noire, des fleurs jaunes grandissaient en se balançant sur le toit.
« Eh bien, qu’y a-t-il ? » criait l’Ukrainien. Son visage tout en sueur, couvert de suie, pleurait des larmes sales, ses yeux clignaient d’effroi, de la teille s’était prise dans sa barbe humide. Je fus inondé d’une vague de joie rafraîchissante – sentiment puissant, énorme ! –, puis la douleur éclata dans ma jambe gauche, je m’allongeai et dis à l’Ukrainien :
« Je me suis démis la jambe. »
Ayant tâté ma jambe, il tira brusquement dessus, une douleur aiguë me cingla, et, quelques instants plus tard, ivre de joie, clopinant, j’emportais à nos bains31 les affaires sauvées ; la pipe au bec, Romas disait gaiement :
« J’étais persuadé que vous alliez brûler, lorsque le tonneau a sauté et que le pétrole a jailli sur le toit. La colonne de feu était montée très haut, ensuite un éénorme champignon s’est élevé dans le ciel et l’izba toute entière s’est rettrouvée en feu. “Maximytch est perdu !”, me suis-je dit. »
il était de nouveau serein, comme toujours, rangeait soigneusement les affaires en tas et disait à Axinia, sale et désemparée :
« Restez ici, veillez à ce que personne ne dérobe rien, moi je vais éteindre… »
Dans la fumée du côté du ravin volaient des bouts de papier.
« Hélas, dit Romas, mes pauvres livres ! Ils étaient ma famille… »
Quatre izbas, déjà, avaient brûlé. la journée était calme, le feu ne se pressait pas, il se propageait à droite et à gauche, ses serres s’accrochaient avec souplesse aux haies et aux toits, comme sans le vouloir. Un peigne incandescent démêlait la paille des toits, des doigts enflammés et recourbés palpaient les haies, jouant sur elles comme sur les cordes d’un gousli32, dans l’air enfumé résonnaient la sourde et méchante chanson des flammes et le craquement paisible, presque tendre, du bois en train de se consommer. Du nuage de fumée, des sortes de choucas dorés tombaient dans la rue et dans les cours, les moujiks et les femmes s’agitaient de façon incohérente, chacun se souciant de son bien, et l’on entendait sans cesse le hurlement :
« De l’eau ! »
L’eau était loin, en bas de la colline, dans la Volga. Romas rassembla vite un tas de moujjiks en les prenant par l’épaule et en les poussant, puis il les partagea en deux groupes et leur ordonna d’abattre les haies et les dépendances des deux côtés de l’incendie. Ils lui obéirent docilement, et ce fut le début d’un combat plus réfléchi avec le feu, dont l’ambition certaine était de dévorer toute la file d’habitations, toute la rue. Mais ils travaillaient tout de même timidement et sans grande espérance, comme s’il s’agissait d’une besogne étrangère.
J’étais d’humeur joyeuse et me sentais plus fort que jamais. Au bout de la rue, je vis un groupe de richards en compagnie du staroste, avec Kouzmine à leur tête, qui se tenaient sans rien faire, jouant les spectateurs et criant en agitant les bras et leurs bâtons. Des champs, les moujiks arrivaient à cheval au galop, leurs coudes levés très haut, les femmes les accueillaient avec des cris, les gamins couraient.
Les dépendances brûlaient encore dans une cour, il fallait au plus vite démolir le mur de l’étable, tressé de grosses branches que les rubans vermeil des flammes décoraient déjà. Les moujiks se mirent à abattre les piquets de soutien, les étincelles pleuvaient sur eux, les faisant sauter en arrière et essuyer de leurs mains leurs chemises en train de prendre feu.
« Ne flanchez pas ! » leur criait l’Ukrainien.
Cela resta sans effet. Il arracha alors la casquette sur une tête, pour l’enfoncer sur la mienne :
« Abattez les piquets à l’autre bout, moi, je le fais ici ! »
Je fis tomber un piquet, un deuxième : le mur commença à osciller, je grimpai alors dessus, me cramponnai à son faîte, tandis que l’Ukrainien me tirai vers lui par les pieds, et toute la cloison de branchages tomba, me recouvrant presque entièrement. Les moujiks traînèrent de concert le mur de branches dans la rue.
« Vous vous êtes brûlé ? » demanda Romas.
Sa sollicitude accrut mes forces et mon adresse. J’avais envie de me distinguer aux yeux de cet homme qui m’était cher, et je m’acharnais à mériter des éloges de sa part. Cependant, dans les nuées de fumée, volaient encore, tels des pigeons, des pages de nos livres.
Sur la droite, on était parvenu à empêcher le feu de se propager, mais sur la gauche, l’incendie s’étendait de plus belle, gagnant déjà une dixième cour. laissant une partie des moujiks surveiller les ruses des serpents rouges, Romas entraîna la plupart des travailleurs à gauche ; en passant en courant à côté des richards, j’entendis une exclamation malintentionnée :
« Incendie criminel ! »
Et le boutiquier Kouzmine dit :
« Il faut regarder dans ses bains ! »
Ces paroles se fixèrent de façon désagréable dans ma mémoire.
On sait bien que l’excitation, la joyeuse, notamment, accroît les forces ; étant excité, je travaillai avec abnégation, jusqu’à n’en plus pouvoir. Je me souviens de m’être assis par terre, le dos appuyé à quelque chose de brûlan. Romas versait sur moi l’eau d’un seau, tandis que les moujiks, en cercle autour de moi, marmonnaient avec respect :
« Il est costaud, le jeunot !
— Pas un gars qui trahira… »
Je collai ma tête contre la jambe de Romas et me mis à pleurer pour ma plus grande honte, mais il caressa ma tête mouillée et dit :
« Reposez-vous ! Vous en avez fait assez. »
Koukouchkine et Barinov, tous les deux noirs de suie tels des diables, m’emmenèrent dans le ravin en me réconfortant :
« Tout va bien, mon vieux. C’est fini.
— Tu as eu peur ? »
Je n’avais pas encore eu le temps de me reposer et de reprendre mes esprits que je vis, dans le ravin, une dizaine de richards descendre vers nos bains, le staroste à leur tête ; fermant la marche, deux agents du staroste tenaient Romas par les bras. Il était tête nue, une manche de sa chemise mouillée était déchirée, il serrait sa pipe entre les dents et son visage était sombre et effrayant. le soldat Kostine, brandissant un bâton, hurlait frénétiquement :
« Au feu, l’hérétique ! »
« Ouvre les bains, dit-on à Romas.
— Brisez le cadenas, j’ai perdu la clé », dit celui-ci à haute voix.
Je me levai d’un bond, ramassai un pieu par terre et me tint à côté de lui. Les policiers s’écartèrent, et le staroste glapit d’une voix effrayée :
« Orthodoxes33, il n’est pas permis de briser un cadenas ! »
Me désignant, Kouzmine s’écria :
« Le revoilà, ce…Qui es-tu ?
— Du calme, Maximytch, dit Romas. Ils croeint que j’ai caché la marchandise dans les bains et mis moi-même le feu à la boutique.
— Vous l’avez fait tous les deux !
— Brise-le !
— Orthodoxes…
— Nous en répondons !
— Nous prenons ça sur nous… »
Romas me chuchota :
« Mettez-vous dos-à-dos avec moi ! Pour qu’on ne nous frappe pas par derrière… »
Le cadenas fut cassé, quelques hommes s’introduisirent dans les bains pour en ressortir presque aussitôt, quant à moi, je mis le pieu dans la main de Romas et en ramassai un autre.
« Il n’y a rien…
— Rien ?
— Ah les diables ! »
Quelqu’un se hasarda à dire :
« Ce n’est pas juste, les gars… »
Quelques voix impétueuses lui répondirent, comme ivres :
« Qu’est-ce qui n’est pas juste ?
— Au feu !
— Agitateurs…
— Ils manigancent des artels34 !
— Voleurs ! Toute leur compagnie, pareil, des voleurs ! »
« Taisez-vous ! vociféra Romas. Bon, vous avez vu qu’il n’y a pas de marchandise cachée dans mes bains, que vous faut-il de plus ? Tout a brûlé, vous voyez ce qui reste ? Quel intérêt aurais-je eu à mettre le feu à mon propre bien ?
— Histoire de toucher l’assurance ! »
Et de nouveau, dix voix braillèrent avec fureur :
— Ne faites pas attention à eux !
— Ça suffit ! Notre patience a des limites… »
J’avais les jambes qui tremblaient et les yeux qui s’obscurcissaient. À travers un brouillard rougeâtre, je voyais des trognes féroces, les ouvertures poilues de leurs bouches, et j’avais du mal à réfréner mon envie de rosser ces gens. Et ils gueulaient en faisant des bonds autour de nous.
« Aha, ils ont pris des pieux !
— Ils ont des pieux ? »
« Ils vont m’arracher la barbe, dit l’Ukrainien, et je sentis de l’ironie dans son propos. Et il va vous en cuire, Maximytch, hélas ! Cependant – du calme, du calme… »
« Attention, le jeune a une hache ! »
Une hache de charpentier était en effet passée à ma ceinture, je l’avais oubliée.
« On dirait qu’ils ont la frousse, formula Romas. Tout de même, en cas de quoi que ce soit, n’utilisez pas votre hache… »
Un petit moujik inconnu et boiteux sautillait de façon comique en glapissant comme un forcené :
« Jetez-leur des briques ! Tapez-moi sur la tête ! »
Il ramassa pour debon un morceau de brique, pris son élan et me le lança dans le ventre, mais, avant que j’aie pu riposter, Koukouchkine fondit sur lui d’en haut comme un épervier, et tous deux roulèrent, enlacés, dans le ravin. À la suite de Koukouchkine arrivèrent Pankov, Barinov, le forgeron et une dizaine d’autres, et Kouzmine se mit à dire aussitôt :
« Tu es un homme sensé, Mikhaïlo Antonov, tu sais bien que l’incendie rend fous les moujiks… »
« Venez, Maximytch, aallons au cabaret », dit Romas qui, ôtant sa pipe de sa bouche, la mit d’un geste brusque dans la poche de son pantalon. S’appuyant sur le pieu, il remonta le ravin en montrant de la lassitude, et lorsque Kouzmine, marchant à sa hauteur, lui dit quelque chose, il lui répondit sans le regarder :
« Ve-t-en, imbécile ! »
à la place de notre izba se consumait un tas de braises au milieu desquelles se dressait le poêle, de son tuyau intact sortait et s’élevait dans l’air brûlant une petite fumée bleue. Les barres du lit, chauffées au rouge, pointaient comme les pattes d’une araignée. Les montants du portail, carbonisés, noircis, montaient la garde au milieu du brasier, l’un d’eux était coiffé de tisons rouges et orné de petites flammes, comme des plumes de coq.
« Les livres ont brûlé, dit en soupirant l’Ukrainien. C’est bien fâcheux ! »
Des gamins poussaient avec des bâtons de gros tisons dans la boue, comme des petits cochons, les tisons grésillaient et s’éteignaient, emplissant l’air d’une fumée âcre et blanchâtre. Un individu âgé d’enviiron cinq ans, un petit blond aux yeux bleus, assis dans une flaque noire et chaude, tapait avec un bâton sur un seau cabossé, jouissant avec concentration du bruit des coups sur le métal. Das sinistrés marchaient dans la rue, l’air sombre, entassant des ustensiles retrouvés intacts.Des femmes pleuraient et poussaient des jurons, se querellant pour des bouts de bois carbonisés. Dans les vergers situés au-delà de l’incendie, les arbres se dressaient, immobiles, le feuillage souvent roussi par la chaleur, et l'abondance des pommes vermeilles était devenue plus visible.
Nous descendîmes au fleuve, nous baignâmes, puis prîmes du thé en silence dans un cabaret de la rive.
« Les requins ont perdu la partie, pour les pommes », dit Romas.
Pankov arriva, pensif et plus amène que jamais.
« Qu’y a-t-il, mon vieux ? » demanda l’Ukrainien.
Pankov haussa les épaules :
« Mon izba était assurée. »
Nous nous tûmes étrangement, comme des étrangers se tâtant du regard.
« Que vas-tu faire, à présent, Mikhaïl36 Antonytch ?
— Je vais réfléchir.
— Il faut que tu partes.
— Je vais voir.
— J’ai un plan, dit Pankov, sortons, on pourra causer. »
Ils s’en allèrent. Sur le seuil, Pankov se retourna et me dit :
« Tu n’as pas froid aux yeux, toi ! Tu peux rester dans le coin, on te craindra… »
Je sortis aussi sur la berge et m’étendis sous les arbustes, regardant la rivière.
Il faisait très chaud, bien que le soleil inclinât déjà à l’ouest. Repassait devant des yeux le grand rouleau des événements vécus dans ce bourg, comme s’ils étaient peints sur la bande du fleuve. Je me sentais triste. Mais la fatigue l’emporta bientôt, et je m’endormis profondément.
« Hé, entendis-je à travers mon sommeil, sentant qu’on me secouait et qu’on me tirait. — Tu es mort, ou quoi ? Réveille-toi ! »
Une lune empourprée, aussi grande qu’une roue, brillait au-dessus des prés, sur l’autre rive. Barinov était penché sur moi et me secouait.
« Viens, l’Ukrainien te cherche, il s’inquiète ! »
En me suivant, il bougonnait :
« Tu ne dois pas dormir n’importe où ! Quelqu’un trébuchera en descendant la colline, et une pierre te tombera dessus. On peut aussi te la balancer exprès, la pierre. On ne rigole pas, chez nous. Les gens, mon petit vieux, sont rancuniers. À part le mal, ils n’ont rien à se rappeler. »
Quelqu’un remuait sur la berge, sans faire trop de bruit, les branches bougeaient.
« Tu l’as trouvé ? demanda la voix sonore de Migoune.
— Je l’amène », répondit Barinov.
Et, s’étant écarté d’une dizaine de pas, il dit avec un soupir :
« Il se prépare à voler du poisson. Pour Migoune non plus, la vie n’est pas facile. »
Romas m’accueillit par des reproches courroucés :
« Qu’avez-vous à vous baguenauder comme ça ? Vous tenez à vous faire rosser ? »
et lorsque nous restâmes en tête-à-tête, il me dit doucement, d’une voix morne :
« Pankov vous propose de rester chez lui. Il veut ouvrir une boutique. Je ne vous le conseille pas. Voilà : je lui ai vendu ce qui restait, je vais partir à Viatka36, et dans quelque temps, je vous écrirai pour vous faire venir. Ça vous va ?
— Je vais réfléchir.
— Faites donc. »
Il s’allongea par terre, remua un peu et se tut. Assis près de la fenêtre, je regardais la Volga. Les reflets de la lune me rappelaient les lueurs de l’incendie. Vers les prés de l'autre rive, les aubes d’un remorqueur à vapeur fouettaient bruyamment l’eau, trois fanaux glissaient dans l’obscurité, effleurant les étoiles et les cachant par moments.
« Vous en voulez aux moujiks ? demanda la voix ensommeillée de Romas. Il ne faut pas. Ils sont simplement stupides. La méchanceté, c’est de la bêtise. »
Ces mots ne me consolaient pas, ne pouvaient pas adoucir ma rancœur, apaiser la vivacité de ma blessure. Je revoyais ces trognes velues, ces gueules de fauve, éructant et glapissant :
« Lancez-leur des briques ! »
À cette époque, je ne savais pas encore oublier ce dont je n’avais pas besoin. Certes, je voyais bien qu’en chacun de ces individus, pris isolément, se trouvait peu de méchanceté, voire souvent aucune. Au fond, c’étaient de bons fauves, il n’était pas difficile de tirer ce chacun d’eux un sourire enfantin, et chacun d’eux était très capable d’écouter avec une confiance enfantine des récits sur la quête de la raison et du bonheur, et sur les exploits de la générosité. Les âmes étranges de ces gens chérissaient tout ce qui éveillait le rêve de la possibilité d’une vie facile, soumise pour chacun d'entre eux aux lois de sa propre volonté.
Je ne savais pas, je ne pouvais pas vivre au milieu de ces gens. et j’exposai toute mon aigreur à Romas le jour où nous séparâmes.
« Conclusion prématurée, me reprocha-t-il.
— Mais que puis-je faire, si j’arrive à cette conclusion ?
— Conclusion incorrecte ! Infondée. »
Il essaya longuement de ma convaincre, à l’aide de bonnes paroles, que j'avais tort, que je me trompais.
« Ne jugez pas trop vite ! Condamner, c’est ce qu’il y a de plus facile, ne vous emballez pas. Observez tout calmement, en vous souvenant d’une chose : tout passe, tout s’arrange. Lentement ? Mais solidement ! Regardez partout, soupesez tout, courageusement, mais ne condamnez pas à la hâte. Au revoir, mon ami ! »
Nous ne nous revîmes que quinze ans plus tard à Sedletz37, après que Romas avait purgé une nouvelle déportation de dix ans du côté de Iakoutsk, pour avoir participé à l’affaire du Droit du Peuple38.
Lorsqu’il quitta Krasnovidovo, je fus submergé par le cafard, un chagrin de plomb, comme celui d’un jeune chien ayant perdu son maître. J’allais de village en village avec Barinov, travailler chez de riches moujiks, nous battions le blé, arrachions les pommes de terre, nettoyions les vergers. Je vivais dans les mêmes bains que lui.
« Lexeï39 Maximytch, chef sans troupes, que faire, hein ? me demanda-t-il par une nuit pluvieuse. Partons demain pour la mer ! Ma parole ! À quoi bon rester ici ? Les gens comme nous, on ne les aime pas, par ici. Et, un jour d’ivresse, on pourrait nous… »
Ce n’était pas la première fois que Barinov me disait cela. Lui aussi, allez savoir pourquoi, ressentait du chagrin, ses bras de singe retombaient avec impuissance, il regardait autour de lui d’un air mélancolique, comme un homme égaré dans les bois.
La pluie fouettait les vitres de la fenêtre des bains, le torrent d’eau rongeait un coin de la croisée et allait s’écouler au fond du ravin. Les éclairs blêmes de l’orage récent allumaient leur faible lueur. Barinov demandait à mi-voix :
« On part, hein ? Demain ? »
Nous partîmes.
À suivre...
Notes
- Pour Maximovitch, fils de Maxime : c’est le nom du père de Gorki, qui s’appelait en fait Alexeï Maximovitch (rappel).
- Livre russe, un peu moins de 450 grammes.
- Évoqué il y a peu, voir la fin de la quatrième partie.
- Plus de seize kilos (rappel).
- Doyen du village, chef de la communauté paysanne (rappel).
- Officier subalterne de la police rurale (rappel)
- Rencontré lui aussi dans la quatrième partie. On retrouve aussi Izote, Pankov et Koukouchkine…
- Rappel concernant toute cette histoire : Romas, l’Ukrainien révolutionnaire installé au bourg après sa relégation à Iakoutsk, est en butte à la méfiance d’une partie des moujiks du village, et à l’hostilité déclarée, des autres commerçants, car il vend moins cher qu’eux. Il a en outre récemment mis en place un artel (une coopérative) de propriétaire de vergers…Voir la quatrième partie.
- L’ancienne traduction de Michel Dumesnil parle ici, étrangement, de truites, et confond poupe et proue…
- Terme relevant de l’époque du servage : seigneur, maître, propriétaire. Désormais : un monsieur.
- Rappel : ils sont sur la rive droite de la Volga, qui est escarpée, tandis que la rive gauche est en pente douce. Voir la quatrième partie.
- Forme caressante de Iakov (Jacob).
- Le Tsar-pouchka : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tsar_Pouchka. Il n’est pas lié à Pierre le Grand, contrairement à ce que dit Barinov.
- https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9tropolite
- Reprenant une fois de plus dans le texte le sobriquet un tantinet dédaigneux khokhol (toupet).
- Soit quatre kilos et demi, puisqu’il s’agit de livres russes. Tout de même…
- Plus d’une tonne et trois cents kilos, voir la note 4.
- Sorte de « gradé » de l’Église orthodoxe, supérieur de monastère, par exemple.
- Ivan IV dit le Terrible : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_le_Terrible
- La sœur de Derenkov, dont le narrateur se sentit épris, voir les parties II et III.
- Un peu plus de sept kilomètres et demi.
- Voir la quatrième partie : il se fait tout le temps casser la figure…
- Commissaire de police rurale.
- Diminutif de Maria : c’est bien la sœur de Derenkov, voir la note 20.
- Dans le texte : par César Octave. Octave était le fils adoptif de César…
- Romas a pour patronyme Antonov(itch) : fils d’Antoine….
- Il semble que ce soit la vieille brièvement évoquée dans la quatrième partie.
- Soit un peu plus de huit kilos, voir la note 4.
- Liber du tilleul.
- Manteau (ou veste) en peau de mouton retournée. Le terme est passé en français.
- Rappel : c’est une étuve séparée de l’izba.
- Rappel : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gousli
- au sens de « Chrétiens orthodoxes », de « Croyants »…
- Voir la note 8.
- Le prénom a repris ici sa forme russe, abandonnant le « o » ukrainien.
- Devenue Kirov à la fin de l’année 1934 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kirov_(oblast_de_Kirov)
- En Pologne, de nos jours.
- Organisation révolutionnaire créée par Mark Natanson : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mark_Natanson
- Pour Alexeï, on retrouve ici la façon dont le veux tisserand Nikita Roubtsov appelait affectueusement le narrateur dans la partie III.