jeudi 2 juillet 2026

La Lady Macbeth du district de Mtsensk (Nikolaï Leskov)

     Ce texte sinistre et plutôt misogyne, présenté comme une esquisse – avec cette épigraphe :  On rougit d’entonner la première chanson –, date de 1864 et parut début 1865 dans la revue L’Époque. On y retrouve ce qui fait l’intérêt, mais aussi la difficulté de cet auteur, notamment la pratique du skaz, retranscription de la langue parlée, avec les nuances dues aux différentes couches sociales. 
     Même si j’ai parfois des critiques à formuler à propos de la traduction relativement récente due à Catherine Géry – il en existe deux autres, dont une ancienne, due à Boris de Schloezer –, je me suis appuyé sur son travail, et recommande absolument sa longue introduction :  c’est Chez Garnier, dans la collection Classiques jaunes Textes du Monde.
     On a pu voir en différé sur la chaîne Arte une nouvelle mise en scène de l’opéra que Dmitri Chostakovitch composa en 1933 à partir de la nouvelle de Leskov, et qui lui valut à l’époque bien des déboires :
 https://fr.wikipedia.org/wiki/Lady_Macbeth_du_district_de_Mtsensk 
     On trouvera une présentation de Nikolaï Leskov ici : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/080817/le-ravaudeur-nikolai-leskov. En 1865, il n’a que de trente quatre ans. Natif d’Orel, comme Tourguéniev – dont il est le cadet d’une douzaine d’années : ce n’est pas la même génération –, il a servi quelques années comme fonctionnaire, puis a roulé sa bosse à travers toute la Russie en tant que représentant de commerce d’une firme anglaise, avant de s’établir comme journaliste, puis écrivain, à Saint-Pétersbourg.




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Chapitre premier



     On rencontre parfois, dans nos contrées1, des natures auxquelles on ne peut repenser par la suite, quel que soit le temps écoulé depuis lors, sans un frisson moral. Au nombre de ces natures figure la femme de marchand Katiérina Lvovna Izmaïlova2, autrefois actrice d’un drame effrayant à la suite duquel nos hobereaux, reprenant le bon mot de quelqu’un, se mirent à l’appeler la Lady Macbeth du district de Mtsensk2.

     Sans être de naissance une vraie beauté, Katiérina Lvovna avait un très agréable physique de femme. Elle était dans sa vingt-quatrième année, était bien faite sans être grande, avec un cou comme sculpté dans le marbre, des épaules rondes, une poitrine ferme, un petit nez droit et fin, des yeux noirs et vifs, un haut front blanc et des cheveux si noirs qu’ils avaient des reflets bleu foncé. Elle fut donnée en mariage à notre marchand Izmaïlov originaire de de la Touskar4, dans la province de Koursk ; il ne s’agissait pas d’un mariage d’amour, ni d’une quelconque attirance : simplement, Izmaïlov l’avait fait demander en mariage, et c’était une jeune fille pauvre qui n’avait guère le choix de son fiancé. Dans notre ville, la maison des Izmaïlov n’était pas la dernière : ces gens faisaient commerce de fleur de farine, en louant dans le district un grand moulin, ils possédaient à la périphérie de la ville un verger de rapport, et leur demeure avait bonne allure. Bref, c’étaient des négociants aisés. Leur famille était fort restreinte : le beau-père Boris Timoféïévitch Izmaïlov, âgé de près de quatre-vingts ans et depuis longtemps veuf, son fils Zinovi Borissytch5, le mari de Katiérina Lvovna, homme ayant bien cinquante ans, et Katiérina Lvovna elle-même, et ça s’arrêtait là. Katiérina Lvovna, mariée depuis déjà cinq ans à Zinovi Borissytch, n’avait pas d’enfant. La première épouse de Zinovi Borissytch, avec laquelle il avait vécu une vingtaine d’années avant de la perdre et d’épouser Katiérina Lvovna, ne lui avait pas donné d’enfant. Il avait espéré que Dieu lui enverrait, grâce à ce second mariage, au moins un héritier pour reprendre le nom et le capital de cette famille de marchands ; mais là encore, avec Katiérina Lvovna, il n’avait pas connu ce bonheur. 

     Rester ainsi sans enfant attristait grandement Zinovi Borissytch, et pas seulement lui, mais également le vieux Boris Timoféïévitch, ainsi, du reste, que  Katiérina Lvovna elle-même. Enfermée au terem6 de la demeure des marchands, gardé par une haute palissade et des chiens dont on ôtait les chaînes, la jeune épouse de marchand  était souvent saisie d’un ennui sans bornes confinant à l’hébètement, et elle eût été heureuse, Dieu sait à quel point elle eût été heureuse de dorloter un tout-petit ; ceci, d’une part ; d’autre part, elle en avait plus qu’assez des reproches du genre : « On se demande pourquoi tu t’es mariée. Pourquoi attacher ensemble vos destins, femme stérile ? », comme si elle eût effectivement commis un crime à l’encontre de son mari, de son beau-père et de leur honorable lignée de marchands.

     Avec tout ce qu’elle avait de plaisant et de bon, la vie que menait Katiérina Lvovna chez son beau-père était fort ennuyeuse. On l’invitait peu, et lorsqu’elle accompagnait son mari chez d’autres marchands, cela n’avait rien de drôle. Ces gens étaient rigides, toujours à observer sa façon de s’asseoir, de marcher, de se lever ;  Katiérina Lvovna avait une nature ardente, et, autrefois jeune fille pauvre, elle était habituée à une vie simple et sans contraintes : courir à la rivière avec des seaux, se baigner en chemise sous un ponton ou asperger de coques de tournesol7, à travers le portillon, un gaillard de passage ; tout se déroulait autrement, désormais.  Son beau-père et son mari se levaient aux aurores, buvaient leur thé à six heures du matin et vaquaient ensuite à leurs affaires, et elle restait toute seule et désœuvrée, passant d’une pièce à l’autre. C’était partout propre, désert et silencieux, les veilleuses brillaient devant les icônes et, dans la maison, on n’entendait pas le moindre bruit, ni la moindre voix humaine.

     Katiérina Lvovna déambulait de pièce en pièce, commençait à bâiller et montait l’escalier pour gagner la chambre conjugale, aménagée en hauteur, dans une petite mezzanine. Elle y restait assise, à regarder les gens dans les hangars  suspendre le chanvre ou emmagasiner la fleur de farine. La voilà qui bâille encore, elle se réjouit : elle va faire un petit somme, dormir une heure ou deuux ; mais, à son réveil, elle retrouve ce même ennui russe, l’ennui d’une demeure de marchands, ennui tel qu’on se pendrait même sans regret pour y échapper, dit-on. Katiérina Lvovna n’avait pas le goût de la lecture, d’ailleurs il n’y avait pas de livres dans la maison, en dehors du Paterikon des grottes de Kiev8. 

     Katiérina Lvovna vécut, dans la riche maison de son beau-père, cette vie d’ennui pendant cinq années pleines, auprès d’un mari bien peu caressant ; mais, bien entendu, personne ne prêtait la moindre attention à cet ennui.


Notes


  1. Le titre original de la nouvelle était : « La Lady Macbeth de notre district ».
  2. Katiérina raccourcit le prénom Iékatiérina (Catherine), Lvovna signifie « fille de Lev (Léon), et Izmaïlova vient du fait qu’elle a épousé le marchand Izmaïlov.
  3. Les italiques sont dans le texte russe. Pour ce qui est de Mtsensk :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Mtsensk 
  4. Rivière de la province de Koursk. Proche de l’Ukraine, Koursk est au sud d’Orel.
  5. Forme courte de Borissovitch, fils de Boris.
  6. Autrefois partie de la maison réservée aux femmes, dans les familles aristocratiques russes : https://fr.wikipedia.org/wiki/Terem_(Russie) . Ensuite, partie supérieure d’une maison de maître.
  7. Grignoter des graines de tournesol en recrachant leurs téguments est une vieille tradition populaire en Russie et au Kazakhstan.
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Paterikon_des_grottes_de_Kiev




Chapitre deux



     La sixième année de cette vie de femme mariée que menait Katiérina Lvovna, au printemps, la digue du moulin des Izmaïlov se rompit. Comme par un fait exprès, à ce moment-là, il y avait beaucoup à moudre, et la brèche s’avéra énorme : l’eau partait sous la poutre inférieure de la digue dormante, il était impossible de l’arrêter rapidement. Zinovi Borissytch  envoya au moulin des gens de tout le voisinage, et lui-même s’y installa en permanence ; le vieillard resta seul pour gérer les affaires en ville, et Katiérina Lvovna se morfondit des journées entières à la maison, perdue de solitude. L’absence de son mari accrut tout d’abord son ennui, puis elle commença même à s’en trouver mieux : toute seule, elle était plus libre. Elle n’avait jamais éprouvé de grand sentiment pour son mari, et, en son absence, ça en faisait toujours un de moins pour lui donner des ordres.

     Un jour que Katiérina Lvovna siégeait près de la fenêtre de son belvédère, très occupée à bâiller, sans penser à rien en particulier, elle finit par avoir honte de ses bâillements. Dehors, le temps était magnifique : il faisait bon, il régnait une joyeuse lumière, et l’on voyait, à travers la palissade en bois verte, divers petits oiseaux voleter dans les arbres, passant d’une branche à l’autre.

     « Tout de même, qu’est-ce que j’ai à bâiller comme ça ? songea Katiérina Lvovna. Allons au moins faire un tour dans la cour, ou dans le jardin. »

     Elle jeta sur elle une vieille pelisse en damas et sortit.

     La cour n’était que clarté, et l’on y respirait merveilleusement bien ; sur la galerie courant le long des entrepôts, on gloussait de rire.

     « Qu’avez-vous à être si joyeux ? demanda Katiérina Lvovna aux commis de son beau-père.

     — Ah, petite mère1 Katiérina Ilvovna2, on vient de peser une truie vivante, lui répondit un vieux commis.

     — Quelle truie ?

     — Ah, mais Axinia, celle qui a donné naissance à son fils Vassili, et ne nous a pas fait venir pour le baptême », raconta avec une joyeuse hardiesse un gaillard à la belle figure effrontée, encadrée par des boucles noires comme la poix et une barbiche naissante.

     À ce moment, la grosse trogne rubiconde de la cuisinière Axinia émergea d’un grand cuveau à farine accroché au fléau de la balance.

     « Diables, démons obèses, jurait la cuisinière en essayant d’attraper le fléau métallique pour s’extraire du cuveau instable.

     — Huit pouds3 à jeun, qu’elle pèse ; une fois qu’elle aura mangé sa hottée de foin, nos poids n’y suffiront plus », reprit le beau gars ; et, faisant basculer le cuveau, il éjecta la cuisinière sur un tas de sacs de tille4 dans un coin.

     Pestant pour rire, la femme se rajusta.

     « Eh bien, qu’est-ce que ça donnera, pour moi ? plaisanta Katiérina Lvovna qui, attrapant la corde, se mit sur la planche.

     — Trois pouds et sept livres5, répondit le même beau gars, Sergueï, qui avait jeté un poids sur le plateau6 de la balance. Que c’est étonnant !

     — Qu’est-ce que tu trouves d’étonnant ?

     — Mais, de vous voir peser seulement trois pouds, Katiérina Ilvovna. Il y a de quoi vous porter dans ses bras toute la journée, et ça n’épuiserait pas, on ne ressentirait que du plaisir.

     — Comment ça, ne suis-je pas  un être humain ? Je crois bien que tu te fatiguerais, répondit Katiérina Lvovna en rougissant un peu : elle avait perdu l’habitude de ce genre de propos et sentait soudain monter en elle le désir de bavarder gaiement et de plaisanter.

     — Que nenni ! Je vous porterais jusqu’en Arabie heureuse7, lui répondit Sergueï, à son grand étonnement.

     — Il ne faut pas raisonner comme ça, mon gaillard, dit un petit moujik qui venait de verser de la farine dans un sac. Qu’est-ce qui est pesant, en nous ? Ce serait le corps ? Mon cher, ce n’est pas du tout notre corps qui pèse : c’est notre force qui pèse, pas notre corps !

     — C’est vrai que, quand j’étais fille, j’étais drôlement forte, ne put s’empêcher de dire encore Katiérina Lvovna. les hommes n’arrivaient pas tous à me vaincre.

     — Eh bien, Madame, dans ce cas, veuillez me donner votre petite main, la pria le beau gars. »

     Troublée, Katiérina Lvovna lui tendit tout de même sa main.

     « Aie, lâche ma bague : tu me fais mal ! » s’écria  Katiérina Lvovna tandis que Sergueï serrait sa main dans la sienne ; et, de sa main libre, elle lui donna un coup dans la poitrine.

     Le gaillard relâcha la main de sa patronne et, sous le choc, décolla de deux pas sur le côté.

     « Voilà, tu as de quoi raisonner sur les femmes, s’étonna le petit moujik.

     — Non, permettez-moi de vous prendre à bras-le-corps, lui proposa Sergueï en rejetant ses boucles en arrière.

     — Eh bien, prends-moi », répondit gaiement Katiérina Lvovna en levant ses coudes.

     Sergueï étreignit sa jeune patronne et serra sa ferme poitrine contre la chemise rouge qu’il portait. Katiérina Lvovna remua à peine les épaules, que déjà Sergueï la soulevait de terre, la tint dans ses bras, en serrant bien, puis la posa doucement sur une mesure à blé renversée sur le sol.

     Katiérina Lvovna n’avait nullement pu employer la force dont elle s’était vantée. Toute rouge, assise sur la mesure, elle rajusta la pelisse qui avait glissé de ses épaules et sortit sans rien dire de l’entrepôt, cependant que Sergueï toussotait d’un air crâne et criait :

     « Dites donc, tas d’idiots ! Versez la farine au lieu de bayer aux corneilles, et ne touchez pas à la radoire9 : ce qui déborde est pour nous autres. »

     il dit cela comme s’il n’accordait aucune attention à ce qui venait de se passer.

     « Quel coureur de jupons, ce maudit Sergueï ! énonçait la cuisinière Axinia, en se traînant derrière Katiérina Lvovna. Ce voleur a fauché à l’un la taille, à l’autre la figure, au troisième la beauté. Cette canaille flatte toutes les femmes, il les flatte jusqu’à les amener à pécher. Et il est inconstant, ce salaud-là, volage comme pas deux !

     —Et toi, Axinia, dis voir, fit sa jeune patronne en la devançant, il est en vie, ton garçon ?

     — En vie, petite mère, en vie, plutôt deux fois qu’une ! Quand on n’en a pas besoin, c’est là qu’ils tiennent le coup.

     — Et d’où te vient-il ?

     — Oh ! Je l’ai eu comme ça, en passant : on vit au milieu des gens, hein…

     — Cela fait longtemps qu’il est chez nous, ce gaillard ?

     — Qui ça ? Le Sergueï ?

     — Oui.

     — Ça va faire un mois. Avant, il travaillait chez les Koptchonov, le patron l’a flanqué à la porte – Axinia baissa la voix pour achever : paraît qu’il aurait été en amour avec la patronne… En voilà un à l’âme trois fois maudite, et qui n’a pas froid aux yeux !  




Notes


  1. Respectueusement familier.
  2. Déformation populaire du patronyme Lvovna. On le retrouvera par la suite dans la bouche des commis, et de l’un d’entre eux, surtout…
  3. Le poud faisait environ 16,4 kilos.
  4. Liber du tilleul, dont on fait des cordes, des nattes et des espadrilles.
  5. Livres russes : 440 grammes environ.
  6. Le terme du texte est introuvable : leskovisme…
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Arabie_heureuse
  8. Seulement indiqué par l’enclitique sifflée « s », ajoutée au mot qui précède.
  9. https://www.cnrtl.fr/definition/radoire . Le terme a été trouvé chez C. Géry.




Chapitre trois



     Un crépuscule chaud et laiteux se maintenait eu-dessus de la ville. Zinovi Borissytch n’était pas encore revenu du barrage1. Le beau-père, Boris Timoféïévitch, n’était pas non plus à la maison : il était allé chez un vieil ami dont c’était la fête2, il avait même dit de ne pas l’attendre pour le repas du soir. Pour se désennuyer, Katiérina Lvovna avait dîné tôt, puis elle avait ouvert la fenêtre, dans son belvédère, et, appuyée au chambranle, elle écalait à présent des graines de tournesol. Ayant fini de dîner à la cuisine, les gens de la maison se dispersaient dehors pour aller dormir : les uns dans les hangars, d’autres dans les entrepôts ou sur les hauts tas de foin des fenils embaumant. Sergueï sortit le dernier de la cuisine. Il se promena dans la cour, détacha les chiens en sifflotant et, en passant sous la fenêtre de Katiérina Lvovna, la regarda et la salua en s’inclinant bien bas.

     « Bonsoir », lui adressa-t-elle doucement d’en haut, et la cour se fit aussi silencieuse qu’un désert.

     « Madame ! dit quelqu’un deux minutes plus tard à travers la porte close de Katiérina Lvovna.

     — Qui est là ? demanda celle-ci, effrayée.
     — N’ayez pas peur : c’est moi, Sergueï, répondit le commis.

     — Que veux-tu, Sergueï ?

     — Je viens à vous pour une petite affaire, Katiérina Ilvovna : je voudrais vous prier pour un petit rien ; laissez-moi entrer un instant. »

     Katiérina Lvovna tourna la clé et fit entrer Sergueï.

     « Que veux-tu ? demanda-t-elle en revenant vers la fenêtre.

     — Je suis venu vous demander, Katiérina Ilvovna, si vous n’auriez pas un petit livre, quelque chose à lire. Je suis plein d’ennui.

     — Je n’ai aucun livre, Sergueï : je n’en lis pas », répondit Katiérina Lvovna.

     — Un ennui terrible, se plaignit Sergueï.

     — T’ennuyer, toi ? Allons donc !

     — Pardon, mais il y a de quoi : je suis un homme jeune, nous vivons ici comme dans un couvent, et ce que je vois comme avenir, peut-être jusqu’au cercueil, c’est de disparaître dans la même solitude. Il me vient même parfois du désespoir.

     — Pourquoi ne te maries-tu pas ?

     — Me marier, Madame, c’est facile à dire ! Avec qui, par ici ? Je suis un homme insignifiant, une fille de maître ne m’épousera pas, et chez nous, vous le savez bien vous-même, Katiérina Ilvovna, le manque d’instruction accompagne la pauvreté. Comment les filles pauvres pourraient-elles apprécier l’amour comme il convient3 ? Et les gens riches, vous voyez bien vous-même comment ils le comprennent. Vous, par exemple, on peut dire que vous feriez la joie de tout homme ayant du sentiment, alors que vous voilà maintenant comme un canari en cage.

     — Oui, je m’ennuie, laissa échapper Katiérina Lvovna.

     — Comment ne pas s’ennuyer, Madame, en menant une telle existence ! Même si vous aviez de l’intérêt pour quelqu’un, comme c’est le cas pour d’autres, vous ne pourriez même pas le voir.

     — En fait, tu… n’y es pas. Si j’avais eu un petit, je crois bien que cela m’aurait apporté de la joie.

     — Mais Madame, permettez-moi de vous informer que les enfants, ça ne sort pas de nulle part, il faut y mettre du sien. Depuis le temps que nous vivons chez des patrons, en observant la vie que mènent les femmes de marchands, est-ce que ça nous échappe ? Comme dit la chanson : “Sans mon doux ami, la tristesse me saisit4”, et cette tristesse, je vous dirai, Katiérina Ilvovna, mon propre cœur la ressent, je puis le dire, au point de prendre un couteau et de l’arracher de ma poitrine pour le jeter à vos pieds. Et je me sentirais alors plus léger, cent fois plus léger… »

     La vois de Sergueï se mit à trembler.

     « Qu’as-tu me parler de ton cœur ? Je n’en ai rien à faire. Rentre chez toi…

     — Non, Madame, permettez, articula Sergueï en tremblant de tout son corps et en faisant un pas vers Katiérina Lvovna. Je sais, je vois, et je le sens même fortement et le comprends très bien, que votre vie n’est pas plus douce que la mienne, en ce monde ; mais en cet instant, prononça-t-il dans le même souffle, en cet instant, tout est entre vos mains et en votre pouvoir.

     — Tu veux quoi ? Hein ? Pourquoi es-tu venu ? Je vais me jeter par la fenêtre, dit Katiérina Lvovna, se sentant de sous l’emprise d’une peur indescriptible et insupportable, et s’agrippant de la main au rebord de la fenêtre.

     — Ô mon incomparable vie ! Pourquoi te jeter par la fenêtre ? chuchota hardiment Sergueï ; détachant de la fenêtre sa jeune patronne, il l’enlaça étroitement.

     — Oh ! Oh ! Lâche-moi ! » gémissait doucement Katiérina Lvovna, faiblissant sous les baisers ardents de Sergueï et se serrant malgré elle contre son corps puissant.

     Sergueï prit dans ses bras sa patronne, la souleva comme un enfant et l’emporta dans le coin sombre de la pièce.

     Le silence se fit dans la chambre, seulement rompu par le tic-tac régulier de la montre à gousset du mari de Katiérina Lvovna, suspendue au-dessus du chevet du lit, mais ce n’était pas un obstacle.

     « Va-t-en, dit Katiérina Lvovna une demi-heure plus tard, sans regarder Sergueï, et en arrangeant devant une petite glace sa coiffure défaite.

     — Pourquoi m’en aller d’ici maintenant  ? lui répondit la voix heureuse de Sergueï.

     — Mon beau-père va verrouiller les portes.

     — Ah, mon âme, mon âme ! Tu as connu de drôles de gens, s’ils s’imaginent que la porte est le seul moyen d’accès à une femme ! Pour venir te voir et en repartir, j’ai partout des portes, répliqua le gaillard en montrant les piliers soutenant la galerie5.





Notes


  1. De nouveau un terme introuvable : leskovisme.    
  2. Fête de son Saint patron, jour plus important que l’anniversaire à l’époque.
  3. Catherine Géry a choisi de rendre le skaz en faisant parler Sergueï comme un rustaud. Je ne pense pas que ce soit la bonne option : Sergueï s’exprime de façon étonnamment complexe, il tient des discours de séducteur, avec une hardiesse certaine.
  4. Extrait d’une chanson populaire sur la nuit, écrite par Piotr Vassiliévitch Kireïevski :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Piotr_Kire%C3%AFevski 
  5. Galerie de bois courant sous la mezzanine.




Chapitre quatre



     Une semaine encore s’écoula sans que Zinovi Borissytch rentrât chez lui, et durant toute cette semaine, sa femme se donna du bon temps la nuit, jusqu’au point du jour, avec Sergueï.

     IDurant ces nuits, dans la chambre à coucher de Zinovi Borissytch, on but beaucoup de vin sortant du cellier du beau-père, on mangea force friandises, bien des baisers furent déposées sur les lèvres sucrées de la patronne, et l’on joua tant et plus, sur les oreillers, avec des boucles noires. Mais la route n’est pas toujours libre, on vous la coupe parfois.

     Boris Timoféïévitch n’arrivait pas à dormir : vêtu d’une chemise d’indienne bariolée, le vieillard errait dans la maison silencieuse ; il s’approche d’une fenêtre, puis d’une autre, jette un coup d’œil et voit la chemise rouge de ce gaillard de Sergueï descendre doucement le long du pilier sous la fenêtre de sa bru. C’est nouveau, ça ! Boris Timoféïévitch sort en courant et attrape les jambes du gaillard. Celui-ci est à deux doigts de se retourner pour flanquer une beigne de première à son patron, mais le voilà qui s’arrête, en se disant que cela ferait du bruit.

     « Dis-moi un peu où tu étais, espèce de voleur ! fait Boris Timoféïévitch.

     — Monsieur, Boris Timoféïévitch, où j’étais, je n’y suis plus, répond Sergueï.

     — Tu as passé la nuit chez ma bru ?

     — Patron, de même, je le sais, où j’ai passé la nuit ; bon, Boris Timoféïévitch, voilà, écoute-moi : ce qui est fait est fait, père, on ne peut pas revenir en arrière et l’effacer ; au moins, ne jette pas le déshonneur sur ta maison de marchand. Dis-moi ce que tu attends de moi. Quelle satisfaction souhaites-tu ?

     — Je souhaite te donner cinq cents coups de fouet, répondit Boris Timoféïévitch.

     — Je suis coupable, que ta volonté soit faite, accepta le jeune gaillard. Dis-moi où je dois te suivre et régale-toi, bois mon sang. »

     Boris Timoféïévitch amena Sergueï dans son petit débarras aux murs de pierre et le fouetta avec sa nagaïka1 jusqu’à n’en plus pouvoir. Sergueï ne fit pas entendre une seule plainte, mais déchira de ses dents la moitié de la manche de sa chemise.

     Boris Timoféïévitch abandonna Sergueï dans son débarras, le temps que son dos battu comme du fer chaud cicatrise ; il lui laissa une cruche en terre remplie d’eau, l’enferma à l’aide d’un gros cadenas et envoya chercher son fils.

     Mais parcourir cent verstes2 sur des chemins vicinaux en Russie, cela demande du temps, encore maintenant, et Katiérina Lvovna ne pouvait déjà plus vivre sans Sergueï. Elle se déploya d’un seul coup, dans toute l’étendue de sa nature désormais réveillée, et se mit à montrer une telle audace résolue qu’on ne pouvait plus la reconnaître. Elle s’informa de l’endroit où était Sergueï, parla avec lui à travers la porte et se précipita à la recherche de la clé du cadenas. 

     « Libère Sergueï, papa » vint-elle demander à son beau-père.

     Le vieux devint tout vert. Il ne s’attendait nullement à une telle impudence de la part de sa belle-fille, pécheresse mais jusque-là soumise.

     « Dis donc, espèce de… chercha-t-il à faire honte à Katiérina Lvovna.

     — Libère-le, lui dit-elle : je t’assure qu’il ne s’est encore rien passé de mauvais entre nous.

     — Rien de mauvais ! répéta-t-il en grinçant des dents. Et à quoi étiez-vous occupés la nuit, lui et toi ? À battre les oreillers de ton mari ? »

     Et l’autre d’insister : libère-le, libère-le.

     « Si c’est comme ça, dit Boris Timoféïévitch, voilà ce qui va t’arriver : ton mari va revenir, nous te fesserons à l’écurie de nos propres mains, femme honnête ; quant à l’autre salopard, je vais l’envoyer en prison dès demain. »

     Tel fut l’arrêt de Boris Timoféïévitch ; mais cet arrêt ne fut pas mis à exécution.





Notes


  1. Fouet court : https://fr.wikipedia.org/wiki/Naga%C3%AFka
  2. La verste faisait environ 1,1 km.




Chapitre cinq



     Avant de dormir, Boris Timoféïévitch avait mangé des petits champignons et de la bouillie, et il commença à avoir des brûlures d’estomac ; ça le prit soudain au creux de l’estomac, d’affreux vomissements se produisirent et il mourut au matin, et, juste au même moment, dans les hangars, mouraient les rats pour lesquels Katiérina Lvovna préparait toujours elle-même un mets particulier comportant une dangereuse poudre blanche qu’on lui avait confiée à garder. 

     Katiérina Lvovna vint en aide à son Sergueï, qu’elle fit sortir du débarras aux murs de pierre du vieux, et, sans «éprouver la moindre honte devant le regard des hommes, elle l’a installé dans le lit de son mari, afin qu’il pût se remettre des coups  que son beau-père lui avait infligés ; quant au beau-père, Boris Timoféïévitch, il fut enterré chrétiennement, sans qu’un doute s’élevât. Cette mort ne parut étrange à personne, cela n’avait rien de surprenant : Boris Timoféïévitch était mort après avoir mangé des petits champignons, cela arrive à bien des gens. On se hâta d’enterrer Boris Timoféïévitch, sans même attendre son fils, parce qu’il faisait très chaud dehors, et que l’homme envoyé n’avait pas trouvé Zinovi Borissytch au moulin. Un bois avait été déclaré à vendre, juste à ce moment-là, cent verstes plus loin : il était parti y jeter un coup d’œil, sans dire à quiconque où il allait.

     Cette affaire réglée, Katiérina Lvovna s’en donna à cœur joie. Naguère, elle n’avait pas froid aux yeux, désormais il était impossible de déchiffrer ses trouvailles ; elle se montrait arrogante, donnait des ordres à tout le monde dans la maison et ne laissait pas Sergueï la quitter d’un pas. Au début, on s’étonna, mais Katiérina Lvovna sut se montrer généreuse avec chacun, et cet étonnement disparut bien vite. « La patronne a une histoire avec Sergueï, voilà tout », se disaient les gens, ajoutant : « C’est son affaire, c’est elle qui en répondra. »

     Cependant, Sergueï s’était rétabli, il s’était redressé et promenait de nouveau sa silhouette de gaillard d’entre les gaillards, tournoyait tel un gerfaut aux côtés de Katiérina Lvovna, et tous deux reprirent leur vie d’amour. Mais le fleuve du temps ne coulait pas pour eux seuls : Zinovi Borissytch se hâtait de rentrer chez lui après sa longue absence, et il revenait en mari outragé.




Chapitre six



     Une chaleur de four régnait dehors, après le déjeuner, et une mouche fort leste se montrait insupportablement importune. Katiérina Lvovna avait fermé, dans la chambre, la fenêtre en tirant le store, elle avait en plus accroché un châle de laine à l’intérieur pour faire un rideau, et, en compagnie de Sergueï, elle s’était étendue sur le lit haut sur pieds de marchand, pour se reposer. Dort-elle ? Ne dort-elle pas ? en tout cas, elle cuit dans son jus1, son visage est inondé de sueur, sa respiration est pénible et son souffle brûlant. Katiérina Lvovna sent qu’il est temps pour elle de se réveiller, et d’aller prendre le thé au jardin, mais il lui est impossible de se lever. La cuisinière vint enfin frapper à sa porte : « Le samovar, dit-elle, est en train de s’éteindre sous le pommier. » Katiérina Lvovna se força à se réveiller, et se mit à caresser le chat : celui-ci se frotte entre elle et Sergueï, c’est un gros matou gris imposant, avec… des moustaches de régisseur2. Katiérina Lvovna promène ses doigts dans sa fourrure laineuse, et lui avance le museau, il enfonce sa grosse gueule dans la poitrine élastique de la femme et se met à chanter doucement, comme s’il parlait d’(amour. « Comment ce chat est-il entré ici ? songe Katiérina Lvovna. J’ai posé tout à l’heure de la crème sur le rebord de la fenêtre, ce salaud-là vient immanquablement pour la bâfrer. Il faut le chasser », se dit-elle, et elle veut attraper le chat et le jeter dehors, mais l’animal lui glisse entre les doigts comme un brouillard. « enfin, d’où sort ce chat ? raisonne Katiérina Lvovna dans son cauchemar. IIl n’y a jamais eu de chat dans cette chambre, et voyez un peu celui-là ! » Elle veut de nouveau attraper le chat, mais, de nouveau, il n’est plus là. « Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Voyons, c’est vraiment un chat ? » se dit Katiérina Lvovna. Elle est saisie de stupeur, ce qui chasse définitivement le rêve et la somnolence. Katiérina Lvovna parcourut la pièce du regard : pas le moindre chat, il n’y a que le beau Sergueï, couché à côté d’elle et serrant de son bras fort la poitrine de Katiérina Lvovna contre son visage brûlant. 

     Katiérina Lvovna s’assit dans le lit, embrassa Sergueï tant et plus, le caressa de même, défroissa l’édredon et partit au jardin boire du thé ; le soleil était déjà très bas, et un soir merveilleux, féérique descendait au-dessus de la terre surchauffée. 

     « J’ai dormi trop longtemps », dit Katiérina Lvovna en s’asseyant sur le tapis placé sous un pommier en fleur. « Et qu’est-ce que ça veut dire ? exigea-t-elle de la cuisinière en essuyant elle-même sa soucoupe avec une serviette à thé.

     — Quoi donc, petite mère ?

     — Ce n’est pourtant pas en rêve, j’ai bien vu un chat venir m’importuner.

     — Qu’as-tu donc ?

     — C’est la vérité, un chat est entré. »

      Katiérina Lvovna raconta comment le chat l’avait importunée.

     « Et quel besoin avais-tu de le caresser ?

     — Hé, justement ! je ne sais pas moi-même pourquoi je l’ai caressé.

     — Voilà qui est étrange, en effet ! s’exclama la cuisinière.

     — Je trouve ça moi-même plus qu’étrange.

     — C’est sûr : quelqu’un va venir s’accrocher à toi, ou quelque chose de ce genre.

     — Mais quoi, au juste ?

     — Ah, quoi au juste, ça, ma chère, personne ne peut te le dire, mais il se passera quelque chose.

     — Dans mon rêve, j’ai vu la lune, et ensuite ce chat, reprit Katiérina Lvovna.

     — La lune, c’est un enfant à naître. »

     Katiérina Lvovna rougit.

     « Veux-tu que je t’envoie ici Sergueï, qu’il recherche tes bontés ? risqua Axinia, jouant les confidentes.

     — Eh bien, pourquoi pas ? répondit Katiérina Lvovna ; envoie-le-moi, je lui ferai boire du thé.

     — C’est bien ce que je disais, on l’envoie », résolut Axinia, qui se dirigea en se dandinant comme une cane vers le portillon du jardin.

     Katiérina Lvovna raconta également à Sergueï l’histoire du chat.

     « Ce n’était qu’un rêve, répondit Sergueï.

     — Comment ça se fait, Serioja3, que je n’aie jamais eu ce rêve auparavant ?

     — Des tas de choses n’avaient pas lieu, auparavant ! Auparavant, je te guignais du coin de l’œil en me desséchant, alors que maintenant, je possède ton corps blanc tout entier ! » 

    Sergueï étreignit Katiérina Lvovna, la fit tournoyer en l’air et, par plaisanterie, la jeta sur la tapis laineux.

     « Oh ! la tête me tourne, dit Katiérina Lvovna. Serioja ! viens un peu t’asseoir à côté de moi », l’appela-t-elle en se prélassant et en s’étirant dans une pose superbe.

     Le gaillard se pencha pour passer sous le pommier aux branches basses et s’assit sur le tapis, aux pieds de Katiérina Lvovna.

     « Alors je te faisais te dessécher, Serioja ?

     — Et comment !

     — Et comment ? Raconte-moi ça un peu.

     — Mais que raconter ? Qu’y a-t-il à expliquer, quand on sèche sur pieds ? Je me morfondais.

     — Comment ça se fait, Serioja, que je n’aie pas senti que tu étais tout chagrin ? Cela se sent, à ce qu’on dit. »

     Sergueï resta silencieux.

     « Mais pourquoi fredonnais-tu des chansons, si tu te languissais de moi ? Hein ? Je suis bien sûre de t’avoir entendu chanter sur la galerie4, demanda Katiérina Lvovna, poursuivant son interrogatoire en lui prodiguant des câlins.

     — Pourquoi je chantais ? La belle affaire ! Le moustique chante lui aussi toute sa vie, et ce n’est pas de joie », répondit sèchement Seergueï.

     Le silence se fit. Katiérina Lvovna était rau comble du ravissement en raison des aveux de Sergueï.

     Elle avait envie de parler, tandis que Sergueï se taisait, renfrogné.

     « Vois un peu, Serioja, dans quel paradis nous sommes ! » s’exclama Katiérina Lvovna, regardant, à travers les épaisses branches du pommier en fleur, au-dessus d’elle, le ciel d’un bleu pur où demeurait une lune pleine et sereine.

     Passant à travers les feuilles et les fleurs du pommier, la lumière de la lune se dispersait, sur le visage et toute la silhouette de Katiérina Lvovna, étendue sur le dos, en une multitude de taches claires et fantasques ; l’air était calme ; à peine une petite brise tiède faisait-elle frissonner parfois les feuilles endormies et apportait-elle la légère senteur des herbes et des arbres en fleur. L’air était plein de quelque chose de languide, qui disposait à l’oisiveté, à la volupté et aux désirs obscurs.

     N’obtenant pas de réponse,  Katiérina Lvovna se tut de nouveau, regardant toujours le ciel à travers la blancheur rose des fleurs du pommier. Sergueï se taisait aussi ; mais lui ne s’intéressait pas au ciel. Ses deux mains serrant ses genoux, il regardait ses bottes avec une grande attention.

     Nuit d’or ! Quiétude, clarté, et arômes, tiédeur bienfaisante et vivifiante. Au loin, derrière le ravin au-delà du jardin, quelqu’un entonna une chanson d’une voix forte ; près de la palissade, dans les  buissons touffus de merisiers à grappes, un rossignol se mit à lancer sa chanson sonore et cadencée ; dans sa cage a bout d’une haute perche, une caille ensommeillée se mit à rêver, un cheval gras poussa un soupir languissant derrière la cloison de l’écurie, tandis que dans l’herbage derrière la clôture du jardin filait sans bruit toute une joyeuse troupe de chiens qui disparut dans l’ombre sombre et difforme d’anciens magasins de sel.

     Katiérina Lvovna se souleva sur un coude et regarda l’herbe haute du jardin ; l’herbe jouait avec l’éclat de la lune qui se fragmentait sur les fleurs et les feuilles des arbres. Ces taches de lumière capricieuses la parsemaient d’or et passaient, tremblotant comme une nuée de papillons de feu ; on eût encore dit que l’herbe entière se balançait d’un côté puis de l’autre, prise par le filet de la lune.

     « Ah, Seriojetchka, ce que c’est charmant ! » s’exclama Katiérina Lvovna en regardant autour d’elle.

     Sergueï promena des yeux indifférents.

     « Qu’as-tu à être si chagrin, Serioja ? Serait-ce mon amour qui t’ennuie déjà ?

     — Pourquoi dire des bêtises ? répondit sèchement Sergueï qui, se penchant, embrassa nonchalamment Katiérina Lvovna.

     — Serioja, tu es un homme inconstant, vain, dit celle-ci, jalouse. 

     — Je n’accepte pas du tout ces mots à mon sujet, répondit tranquillement Seergueï.

     — Pourquoi m’embrasses-tu comme ça ? »

     Sergueï ne dit absolument rien.

     « Ce sont seulement les maris et leurs femmes qui font de la sorte, reprit Katiérina Lvovna en jouant avec ses boucles : comme pour enlever la poussière sur leurs lèvres. Embrasse-moi de manière à faire tomber par terre les jeunes fleurs de ce pommier au-dessus de nous. Comme cela » – chuchota Katiérina Lvovna en s’enroulant autour de son amant et en l’embrassant avec passion.

     « Écoute ce que je vais te dire, Serioja, commença Katiérina Lvovna peu après : pourquoi les gens disent-ils tous que tu es inconstant ?

     — À qui donc il prend l’envie de clabauder à mon sujet ?

     — Hé bien, les gens le disent.

     — Elles ne valaient peut-être pas grand-chose, celles que j’ai trompées. 

     — Et pourquoi te lier avec des pas-grand-chose, ballot ? Faut pas avoir d’amour pour ces gens-là.

     — Tu en as de bonnes ! Comme si c’était la raison qui commandait ces affaires-là ! C’est l’attrait qui joue, la tentation, rien d’autre. Tu vas avec une comme ça, tout simplement, tu as violé tes lois sans aucune intention, et la voilà qui se pend à ton cou. C’est ça, l’amour !

     — Écoute un peu, Serioja ! Je ne sais pas comment étaient les autres, je n’en sais rien et ne tiens pas à le savoir ; mais c’est bien toi qui m’a engagé à cet amour qui est le nôtre, tu sais toi-même que c’est moins mon désir qui m’y a poussée que ta ruse, alors, Serioja, si tu devais me tromper avec une autre femme, peu importe laquelle, sache, mon chéri, que je ne me séparerai pas de toi vivante. »

     Sergueï s’anima.

     « Mais enfin, Katiérina Ilvovna5 ! Ma claire lumière ! dit-ii. Vois donc où nous en sommes, toi et moi. Tu as remarqué à l’instant que j’étais pensif, sans songer qu’il me serait difficile, à présent, de ne pas l’être. Mon cœur est comme noyé dans du sang coagulé5 !

     — Dis-moi ce qui te chagrine, Serioja.

     — Il s’agit bien de le dire ! D’abord, premièrement, ton mari, béni soit le Seigneur, va arriver ; alors, toi, Sergueï Filipytch7, ouste ! file dans l’arrière-cour près des musiciens, et regarde, depuis la grange, la chandelle brûler dans la chambre de Katiérina Ilvovna, regarde celle-ci secouer l’édredon de plumes et se préparer à dormir avec son légitime Zinovi Borissytch.

     — Cela n’aura pas lieu ! dit gaiement Katiérina Lvovna d’une voix traînante, en agitant la main.

     — Tiens donc ! Je crois savoir que que vous n’y pouvez rien. Et j’ai aussi un cœur, Katiérina Ilvovna, et je vois bien ses tourments.

     — Arrête un peu avec tout ça. »

     La jalousie exprimée par Sergueï était agréable à Katiérina Lvovna, et, toute rieuse, elle se remit à l’embrasser.

     « Deuxièmement, reprit Sergueï en liibérant doucement sa tête de l’étreinte des bras,, nus jusqu’aux épaules, de Katiérina Lvovna, deuxièmement, il faut aussi dire que ma condition misérable m’oblige, et plutôt dix fois qu’une, à bien réfléchir. Si j’étais, disons votre égal, quelque barine8 ou bien un marchand, je resterais avec vous toute ma vie sans vous quitter, Katiérina Ilvovna. Maintenant, jugez vous-même quel homme je suis, par rapport à vous. En le voyant à présent prendre vos blanches mains et vous conduire à la chambre à coucheer, dois-je endurer cela dans mon cœur et devenir même, à mes propres yeux, un invidu méprisable pour toujours ? Katiérina Ilvovna ! Moi, je ne suis pas comme d’autres, pour qui, tant qu’ils obtiennent du plaisir d’une femme, le reste importe peu. Je ressens ce qu’est l’amour, et je le sens sucer mon cœur, tel un serpent noir…

       Qu’as-tu à me parler de tout ça ? « le coupa Katiérina Lvovna.

     Elle commençait à avoir pitié de Sergueï.

     « Katiérina Ilvovna ! Comment ne pas en parler ? Comment ne pas parler de ça ? Alors qu’on lui a peut-être déjà tout expliqué, tout décrit, alors que, pas dans très longtemps, mais peut-être dès demain, il ne restera plus trace de Sergueï ici ?

     — Non, non, ne dis pas cela, Serioja ! Je ne resterai sans toi en aucun cas, tenta de le calmer  Katiérina Lvovna en réitérant ses caresses. S’il doit arriver quelque chose, c’en sera fini de la vie pour lui ou pour moi, mais nous ne serons pas séparés, toi et moi.

     — Il est impossible que ça se passe ainsi, Katiérina Ilvovna, répondit tristement Sergueï, en hochant la tête. Cet amour n’enchante pas ma vie. Si j’avais aimé quelqu’un pas au-dessus de moi, je m’en serais satisfait. Pouvez-vous m’aimer dans la durée ? En quoi est-ce un honneur, pour vous, d’être mon amante ? J’aurais voulu être votre mari devant la Sainte Église éternelle : j’aurais alors pu, tout en m’estimant toujours votre inférieur, du moins montrer à tous que je méritais mon épouse par le respect que je lui portais… »

     Katiérina Lvovna avait l’esprit embrumé par ces paroles de Serguaï, par sa jalousie, par son désir de l’épouser – désir toujours agréable à une femme, quelle que soit la brièveté de sa liaison avec son prétendant. Katiérina Lvovna était maintenant, pour Sergueï, prête à se jeter au feu ou à l’eau, à se faire jeter en prison ou mettre en croix. Il s’était fait aimer d’elle au point que son dévouement à son égard ne connût plus de bornes. Son bonheur l’avait rendue folle ; son sang était en ébullition, elle ne pouvait plus rien entendre. Elle s’empressa de fermer de sa paume les lèvres de Sergueï, et, serrant sa tête contre sa poitrine, dit :

     « Eh bien, je sais comment je vais faire de toi un marchand et vivre avec toi de façon convenable. Mais ne me cause pas de chagrin inutile tant que notre affaire n’est pas mûre. »

     Sur ce, nouvelles caresses et nouveaux baisers.

     Un vieux commis qui dormait dans la grange commença à entendre, à travers son profond sommeil, des chuchotements et de petits rires percer le silence de la nuit, comme si des galopins espiègles se concertaient sur la façon la plus méchante de railler la débilité de la vieillesse ; des rires clairs et joyeux résonnaient parfois, comme si des ondines9 lacustres chatouillaient quelqu’un. C’était en fait Katiérina Lvovna qui folâtrait, éclaboussée de lumière, au clair de lune, se roulant sur le tapis moelleux et jouant avec son gaillard de jeune commis. Le pommier tout frisé déversait sur eux ses jeunes fleurs blanches, et puis il arrêta de le faire. Et pendant ce temps, la courte nuit estivale passait, la lune se cachait derrière le toit en forte pente des grands hangars, en louchant sur la terre de sa lueur de plus en plus sourde ; un duo perçant de chats se fit entendre du toit de la cuisine ; puis ce furent un crachat, un reniflement de colère, et deux ou trous matous tombèrent, roulant le long du tas de planches appuyé contre le toit.

     « Allons nous coucher », dit lentement Katiérina Lvovna, semblant rompue, et elle se releva du tapis dans la tenue dans laquelle elle s’y était étendue : en simple chemise et jupons blancs : elle traversa ainsi la cour du marchand, mortellement silencieuse, et Sergueï la suivit en portant le tapis et la blouse qu’elle avait jetée pour mieux s’ébattre.




Notes


  1. J’interprète ici un possible néologisme forgé par Leskov, à partir du mot « homard ». Le verbe trouvé renvoie aussi à un proche signifiant « salir, barbouiller ».
  2. L’expression du texte n’est pas claire.
  3. Pour Sergueï, affectueusement. On aura droit, un peu plus loin, à Seriojetchka »…
  4. Voir la note 5 du chapitre trois. C. Géry écrit à tort : « sous la galerie ».
  5. Voir chapitre deux, note 2.
  6. Et non pas bouilli, comme on trouve étrangement chez C. Géry.
  7. Pour Filipovitch, fils de Filip (Philippe).
  8. Seigneur, maître, propriétaire foncier du temps du servage.
  9. Dans le texte, des roussalki : la roussalka est un personnage de la mythologie russe, plutôt dangereux, car elle attire le malheureux qu’elle séduit, et le chatouille à mort, ou l’entraîne au fond de l’eau :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Roussalka




Chapitre sept



     À peine Katiérina Lvovna eut-elle soufflé la bougie et, entièrement dévêtue, se fut-elle étendue sur le mol édredon que le sommeil la prit1. Ayant joué tout son soûl, s’en étant donné à cœur joie, voilà que Katiérina Lvovna s’endort si profondément que tous ses membres dorment ; mais, à travers son sommeil, elle entend de nouveau, lui semble-t-il, la porte s’ouvrir, et le chat de tout à l’heure vient tomber sur le lit comme un lourd paquet de hardes.

     « Tout de même, en voilà une punition, ce chat ! raisonne Katiérina Lvovna à travers sa fatigue. J’ai de mes propres mains fermé la porte à clef, exprès, la fenêtre est également fermée, et le revoilà. Je vais à l’instant le jeter dehors. »

     Katiérina Lvovna veut se lever, mais ses bras et ses jambes ne lui obéissent pas ; et le chat se promène sur elle en miaulant2 si savamment qu’il a de nouveau l’air de prononcer des paroles humaines. Katiérina Lvovna en a même la chair de poule.

     « Non, pense-t-elle, il n’y a plus rien d’autre à faire que de prendre demain de l’eau bénite pour le lit, parce que c’est un chat fort rusé qui a pris l’habitude de venir me voir. »

     Mais le chat lui miaule à l’oreille, en enfonçant son museau, et lui fait des remontrances : « Pourquoi, dit-il, serais-je un chat ? À quel titre ? Tu comprends avec beaucoup d’intelligence, Katiérina Lvovna, que je ne suis nullement un chat, mais bien Boris Timoféitch3, le fameux marchand. Je suis seulement mal en point du fait que mes tripes se sont crevassées, à cause du régal que m’a offert ma bru. Du coup – dit-il en ronronnant –, j’ai rétréci, et j’apparais sous la forme d’un chat aux gens qui comprennent peu qui je suis en réalité. Alors, Katiérina Lvovna, comment vis-tu, à présent, chez nous ? Comment observes-tu la loi qui est la tienne ? Même depuis le cimetière, je suis venu exprès pour voir comment vous réchauffez le lit de ton mari, Sergueï Filipytch et toi. J’ai beau miauler, je ne vois rien N’aie pas peur de moi : comme tu vois, ton festin m’a fait sortir les yeux de la tête. Regarde-moi dans les yeux, mon amie, ne crains rien ! »

     Katiérina Lvovna jeta un coup d’œil et poussa un grand cri. Le chat était de nouveau là, étendu entre elle et Sergueï, mais la tête du chat était celle de Boris Timoféitch, grandeur nature, celle qu’avait montrée le défunt, et, à la place de chaque œil, un cercle de feu tournoyait dans les deux sens !

     Sergueï se réveilla, calma Katiérina Lvovna et se rendormit ; elle, par contre, n’avait plus du tout envie de dormir – et cela tombait bien.

     Elle était étendue, les yeux ouverts, et elle crut entendre, dehors, quelqu’un escalader la palissade. Les chiens allaient s’élancer, mais ils se calmèrent, on avait dû les caresser. Une minute plus tard, le loquet de la porte d’en bas claqua et la porte s’ouvrit. « Ou bien j’entends des choses qui n’existent pas, ou c’est mon Zinovi Borissytch qui est revenu, et il a ouvert la porte avec sa clef à lui » songea Katiérina Lvovna, qui se hâta de bousculer Sergueï.

     « Écoute un peu, Sergueï », dit-elle en se soulevant sur un coude et en tendant l’oreille.

     Quelqu’un montait l’escalier, en effet, faisant un pas après l’autre, s’approchant prudemment et sans bruit de la porte de la chambre, verrouillée.

     En chemise, Katiérina Lvovna sauta en bas du lit et alla ouvrir la fenêtre. L’instant d’après, Sergueï sautait pieds nus sur la galerie et entourait de ses jambes le pilier qu’il avait déjà plusieurs fois utilisé pour redescendre de la chambre de sa maîtresse.

     « Non, il ne faut pas, il ne faut pas ! Étends-toi ici… ne t’en va pas », chuchota Katiérina Lvovna, qui jeta par la fenêtre à Sergueï ses chaussures et ses vêtements, avant de se glisser en hâte sous la couverture, dans l’attente.

     Sergueï obéit à Katiérina Lvovna : il ne se laissa pas glisser en bas du pilier, mais se blottit sous la gouttière, sur la petite galerie.

     Pendant ce temps, Katiérina Lvovna entendait son mari s’approcher de la porte, elle écoutait en retenant sa respiration. Elle croyait même entendre les battements précipités de son cœur jaloux ; mais elle ne fut pas saisie de pitié : c’est un fou rire qui la prit.

     « Cherche donc le jour précédent », se dit-elle en souriant, et en respirant d’un souffle aussi égal que celui du petit enfant innocent.

     Cela dura dix minutes ; enfin, Zinovi Borissytch en eut assez de rester derrière la porte, à écouter sa femme dormir : il frappa.

     « Qui est là ? s’écria Katiérina Lvovna d’une voix paraissant ensommeillée, et pas aussitôt.

     — Des gens de chez nous, répliqua Zinovi Borissytch.

     — C’est toi, Zinovi Borissytch ?

     — Mais oui ! Comme si tu ne l’entendais pas ! »   

      Katiérina Lvovna sauta du lit, toujours en chemise, fit entrer son mari dans la chambre et replongea dans le lit tiède.

     « Il fait un peu frisquet avant l’aube », dit-elle en s’emmitouflant dans la couverture. 

     Zinovi Borissytch entra en regardant de tous côtés, fit une prière, alluma la bougie et recommença à promener ses regards autour de lui.

     « Comment vas-tu ? demanda-t-l à son épouse.

     — Ça peut aller, répondit Katiérina Lvovna, qui se leva et passa sa large blouse en indienne.

     — Il faut allumer le samovar, non ? demanda-t-elle.

     — Bah, criez à Axinia de le faire. »

     Katiérina Lvovna fit entrer ses pieds nus dans ses petits souliers et sortit en courant. Une demi-heure plus tard, elle n’était toujours pas revenue. Elle avait occupé ce temps à allumer elle-même le samovar, puis à courir sans bruit rejoindre Sergueï sur la galerie.

     « Reste ici, chuchote-t-elle.

     — Combien de temps ? demande Sergueï en chuchotant lui aussi.

     — Ah, que tu es sot ! Reste jusqu’à ce que je te dise de venir. »

     Et elle le fait rasseoir au même endroit.

     De là où il est, Sergueï peut entendre tout ce qui se passe dans la chambre. La porte claque, Katiérina Lvovna est revenue vers son mari. Il entend chaque mot.

     « Pourquoi as-tu traîné si longtemps ? demande Zinovi Borissytch à sa femme.

     — J’ai allumé le samovar », répond-elle calmement. Un silence. Sergueï entend Zinovi Borissytch accrocher sa redingote au portemanteau. Le voilà qui se débarbouille en s’ébrouant et en faisant gicler l’eau de tous les côtés ; il demande une serviette ; la discussion reprend.

     « Alors, vous avez enterré papa, comment donc ? s’informe le mari.

     — Comme ça, dit sa femme. Il est mort4, et on l’a enterré.

     — C’est tout de même drôlement étrange !

     — Allez savoir ! » répond Katiérina Lvovna qui fait du bruit en plaçant les tasses.

     Zinovi Borissytch déambule tristement dans la pièce.

     « Eh bien, qu’avez-vous fait de votre temps, ici ? redemande t-il à sa femme.

     — Nos plaisirs sont connus de tous, je crois : nous n’allons pas au bal, pas plus qu’au théâtre.

     — Revoir votre mari ne semble pas trop vous réjouir, lâche Zinovi Borissytch en la regardant du coin de l’œil.

     — Nous ne sommes plus des jeunesses, ni vous ni moi, pour perdre la tête en se revoyant. Comment dois-je me réjouir ? Je me démène et cours pour votre satisfaction, comme vous voyez. »

     Katiérina Lvovna repartit en courant chercher le samovar, et de nouveau fonça voir Sergueï, qu’elle secoua en lui disant : « Ne t’endors pas, Serioja ! »

     Sergueï ne savait pas bien à quoi il fallait s’attendre, mais il se tint prêt.

     Katiérina Lvovna revint dans la chambre : à genoux sur le lit, Zinovi Borissytch suspendait à la cloison, au-dessus du chevet, sa montre en argent ornée d’un cordon de perles5.

     « Pourquoi donc, Katiérina Lvovna, avez-vous le lit pour deux personnes, alors que vous étiez toute seule ? demanda-t-il soudain – étrange question –, à sa femme.

     — Mais je vous attendais tous les soirs, répondit Katiérina Lvovna en le regardant d’un air tranquille.

     — Nous vous en remercions mille fois… Et d’où sort l’article que voici, sur votre édredon ? »

     Zinovi Borissytch souleva du drap la petite ceinture en laine de Sergueï et la mit, en la tenant par un bout, devant les yeux de sa femme.

     Katiérina Lvovna répondit sans hésiter le moins du monde :

     « Je l’ai trouvée dans le jardin, j’ai attaché ma jupe avec.

     —Ah oui ! prononça avec insistance Zinovi Borissytch. Nous aussi, nous avons entendu parler de vos jupes.

     — Et qu'avez-vous donc entendu ?

     — Des choses concernant vos jolies activités.

     — Je ne me livre à aucune activité de la sorte.

     — Eh bien, nous tirerons cela au clair, nous tirerons tout au clair », répondit Zinovi Borissytch en tendant à sa femme la tasse qu’il avait bue.

     Katiérina Lvovna garda le silence.

     « Nous ferons toute la lumière sur vos activités, Katiérina Lvovna, reprit Zinovi Borissytch après un long silence, en regardant sa femme, les sourcils froncés.

     — Votre Katiérina Lvovna n’est pas trop peureuse. Elle n’a pas bien peur de tout ça, répondit-elle.

     — Comment ? Comment ? s’écria Zinovi Borissytch en élevant la voix.

     — Rien… Laissez donc, répondit sa femme.

     — Oh, fais un peu attention ! Tu as la langue bien pendue, à présent !

     — Et pourquoi ne l’aurais-je pas ? répliqua Katiérina Lvovna.

     — Tu ferais mieux d’avoir un peu plus l’œil sur toi.

     — Il n’y a aucune raison pour cela. Alors, si des gens à la langue trop longue bavent à mon sujet, je dois, moi, supporter tous ces outrages !

     — Ce ne sont pas des gens à la langue trop longue, on sait tout, ici, au sujet de vos amours6.

     — Au sujet de quelles amours ? cria Katiérina Lvovna, s’enflammant réellement.

     — Je sais, moi, lesquelles.

     — Si vous le savez, parlez donc plus clairement ! »

     Zinovi Borissytch se tut et poussa de nouveau vers sa femme sa tasse vide.

     « On voit que vous parlez pour ne rien dire, répliqua d’un ton méprisant Katiérina Lvovna en jetant violemment la cuiller à thé dans la soucoupe de son mari. Eh bien, dites-moi donc tout ce qu’on vous a mouchardé. qui est mon amant ?

     — Vous le saurez, ne soyez pas trop pressée.

     — Qu’est-ce qu’on a clabaudé sur Sergueï, on vous a dit quoi ?

     — Nous le saurons, Madame7, nous le saurons, Katiérina Lvovna. Personne ne nous a retiré le pouvoir que nous avons sur vous, et personne n’en a la possibilité… Vous avouerez vous-même…

     — Eh ! c’est insupportable ! » s’écria Katiérina Lvovna, dont les dents grinçaient ; et, blanche comme un linge, elle se rua soudain hors de la chambre.

     « Tenez, le voici, annonça-t-elle quelques secondes plus tard en faisant entrer Sergueï dans la chambre en le tirant par la manche. Questionnez-nous tous les deux, puisque vous en savez tant. Peut-être que cela t’apprendra plus de choses que tu ne le voudrais ? »

     Zinovi Borissytch en fut tout décontenancé. Il regardait tantôt Sergueï, qui se tenait près du linteau de la porte, tantôt sa femme, tranquillement assise au bord du lit, les bras croisés, sans du tout voir ce qui approchait.

     « Que fais-tu, serpent8 ? parvint-il à grand peine à dire, sans se lever de son fauteuil.

     — interroge-le à propos de ce que tu sais si bien, répondit avec effronterie Katiérina Lvovna. Tu pensais me faire peur en me promettant une raclée, poursuivit-elle en clignant des yeux de façon expressive : cela n’aura jamais lieu ; mais ce que moi, je projetais de te faire peut-être même avant d’entendre tes promesses9, je vais te le faire.

     — Que signifie ? Fiche-moi le camp ! cria Zinovi Borissytch à l’adresse de Sergueï.

     — Ben voyons ! » le singea Katiérina Lvovna.

     Elle ferma prestement la porte, glissa la clef dans sa poche et se jeta de nouveau sur le lit, toujours en chemise10. 

     « Eh bien, Sériojetchka, viens un peu là, mon chéri », dit-elle au commis en lui faisant signe d’approcher.

     Sergueï secoua ses boucles et s’assit hardiment à côté de sa patronne.

     « Seigneur ! Mon Dieu ! Mais qu’est-ce que ça signifie ? Que faites-vous donc, barbares ?! s’écria Zinovi Borissytch, devenu pourpre et se levant de son fauteuil.

     — Quoi, ça ne te plaît pas ? Regarde, regarde, mon faucon clair, comme c’est magnifique ! »

     Katiérina Lvovna éclata de rire et, devant son mari, embrassa fougueusement Sergueï.

     À ce moment s’abattit sur sa joue une gifle retentissante et cuisante, et Zinovi Borissytch se précipita vers la fenêtre ouverte.   




Notes


  1. Le texte dit : « que le sommeil enveloppa sa tête ».
  2. Miauler, et non pas ronronner. Ancien verbe retrouvé sur le dictionnaire en ligne urokirus.com…
  3. Pour Timoféïévitch. Rappel : Boris Timoféïévitch (fils de Timofeï, Timothée…) était le beau-père de Katiérina Lvovna.
  4. Le texte russe utilise un pluriel de déférence.
  5. Une montre à gousset faisait déjà tic-tac au même endroit à la fin du chapitre trois : le mari l’a peut-être remontée, ici…
  6. Le terme du texte est transcrit du français. On le retrouvera au chapitre douze.
  7. Seulement indiqué par l’enclitique sifflée « s » accolée au dernier mot. 
  8. Le terme a l’avantage, en russe, d’être féminin. On trouve « vipère » chez C. Géry, ce qui se défend…
  9. Avec une faute de syntaxe placée par l’auteur dans la bouche de Katiérina Lvovna.
  10. Elle avait passé une blouse en indienne, elle l’a peut-être enlevée…



Chapitre huit



     « Ah… c’est ainsi !… eh bien, merci, mon cher, merci, mon ami.  Je n’attendais que cela ! s’exclama   Katiérina Lvovna. Bon, maintenant, c’est clair… nous n’allons pas faire à ta façon, mais à la mienne… »

     D’un seul mouvement, elle écarta d’elle Sergueï, se rua sur son mari et, avant que Zinovi Borissytch n’ait eu le temps d’atteindre la fenêtre, elle lui attrapa la gorge par derrière, de ses doigts fins, et le jeta par terre comme une gerbe de chanvre vert.

     Tombé lourdement et bruyamment, sa nuque ayant heurté le plancher à la volée, Zinovi Borissytch s’affola complètement. Il ne s’attendait pas du tout à un dénouement aussi rapide. la première violence utilisée contre lui par sa femme lui montra qu’elle était prête à tout pour se débarrasser de lui, et qu’il courait présentement un très grand danger. Zinovi Borissytch comprit cela en un éclair durant sa chute, et ne poussa pas de cris, sachant que sa voix ne serait entendue de personne et ne ferait qu’accélérer les choses. Il promena en silence son regard autour de lui, et l’arrêta avec une expression de haine, de reproche et de souffrance sur sa femme, dont les doigts minces lui serraient étroitement la gorge.

     Zinovi Borissytch ne se défendait pas ; ses poings étaient fortement serrés, mais ses bras gisaient par terre, animés de tiraillements convulsifs. L’un d’eux était totalement libre, Katiérina Lvovna maintenait l’autre à terre avec son genou.

     « Tiens-le », murmura-t-elle avec indifférence à Sergueï, en se tournant vers son mari.

     Sergueï s’assit sur sun patron, écrasa de ses genoux les deux bras de celui-ci et voulut le saisir à la gorge en glissant ses doigts sous ceux de Katiérina Lvovna, mais à ce moment, son maître poussa un cri farouche et désespéré. La vue de son offenseur avait, pour une sanglante vengeance, ranimé ses dernières forces : dans un effort effrayant, il retira ses mains de dessous les genoux de Sergueï, se cramponna avec aux boucles noires de celui-ci, et lui planta ses dents dans la gorge, comme un fauve. . Mais cela ne dura pas : Zinovi Borissytch poussa aussitôt après un lourd gémissement et laissa retomber sa tête.

     Blême, respirant à peine, Katiérina Lvovna se tenait debout au-dessus de son mari et de son amant ; elle avait dans la main droite un lourd chandelier de métal coulé, qu’elle tenait par son extrémité supérieure, la partie pesante tournée vers le bas. Un sang vermeil coulait le long de la tempe et de la joue de Zinovi Borissytch.

     « Le pope, gémit d’une voix sourde Zinovi Borissytch, éloignant le plus possible, avec dégoût, sa tête de Sergueï, toujours assis sur lui. — Je veux me confesser », articula-t-il d’une voix indistincte, frissonnant et louchant sur le sang chaud qui se figeait sous ses cheveux.

     « Tu peux t’en passer », chuchota Katiérina Lvovna, qui ajouta à l’adresse de Sergueï : 

     « Assez traîné, serre-lui la gorge pour de bon. »

     Zinovi Borissytch commença à râler.

      Katiérina Lvovna se pencha, pressa ses mains sur celles de Sergueï, autour de la gorge de son mari, et appuya son oreille contre sa poitrine. Au bout de cinq minutes de silence, elle se releva et dit : « C’est bon, il a son compte. »

     Sergueï se leva aussi et souffla. Zinovi Borissytch gisait, mort, la gorge écrasée et la tempe fendue; Sous sa tête, du côté gauche, se montrait une petite tache de sang qui ne coulait déjà plus de la blessure, couverte par les cheveux et où le sang avait coagulé.

     Sergueï emporta Zinovi Borissytch et le mit dans la cave aménagée au sous-sol du débarras aux murs de pierres dans lequel le feu Zinovi Borissytch l’avait si récemment enfermé, et revint au belvédère. Pendant ce temps-là, ayant retroussé les manches de sa chemise et en ayant bien remonté le bas, lavait soigneusement, avec une toile de filasse et du savon, la tache de sang laissée sur le plancher de la chambre par Zinovi Borissytch. L’eau du samovar, ayant servi à préparer le thé empoisonné avec lequel Zinovi Borissytch avait amolli sa chère âme de maître1, n’avait pas encore refroidi, et la tache s’effaça sans laisser la moindre trace.

     Katiérina Lvovna prit le rinçoir en cuivre et la toile de filasse pleine de savon.

     « Eh bien, éclaire-moi, dit-elle à Sergueï en allant vers la porte. Éclaire plus bas », dit-elle en examinant toutes les lattes sur lesquelles Sergueï avait dû traîner Zinovi Borissytch pour l’amener jusqu’à la fosse dans le débarras.

     Elle ne trouva, sur le plancher peint, que deux minuscules taches, de la taille d’une cerise. Elle les frotta avec la toile, et elles disparurent.

     « Voilà, ça t’apprendra à te glisser chez ta femme comme un voleur, à venir épier les gens , dit Katiérina Lvovna en se redressant et en jetant un regard en arrière, du côté du débarras.

     — Terminé, là », fit Sergueï, qui tressaillit au bruit de sa propre voix.

     Lorsqu’ils revinrent dans la chambre, une bande écarlate, celle de l’aube, perçait au Levant, et, couvrant d’or les pommiers au léger vêtement de fleurs, regardait, à travers les piquets verts de la grille du jardin, dans la chambre de Katiérina Lvovna.

     Dans la cour, une pelisse courte jetée sur les épaules, bâillant et se signant3, le vieux commis6 se traînait de la grange à la cuisine.

     Katiérina Lvovna tira avec précautions la corde du store, et regarda attentivement Sergueï, comme si elle voulait voir dans son âme.

     « Eh bien, te voilà marchand, à présent », dit-elle en posant ses blanches mains sur les épaules de Sergueï.

     Lequel ne répondit rien.

     Les lèvres de Sergueï tremblaient, il avait un accès de fièvre. Seules les lèvres de Katiérina Lvovna restaient froides.

     Deux jours plus tard, de grandes ampoules apparurent sur les mains de Sergueï, résultat de son dur labeur à la pioche et à la bêche ; mais Zinovi Borissytch était si bien casé dans son cellier que, sans l’aide de sa veuve ou de l’amant de celle-ci, personne ne pourrait le découvrir avant la Résurrection des morts5.




Notes


  1. La syntaxe ne permet pas de renvoyer ici ce terme de « chère âme » à Katiérina Lvovna.
  2. Le texte ne le précise pas, mais cela comprend aussi, nécessairement, les marches de l’escalier…
  3. On fait un petit signe de croix devant sa bouche, après un bâillement.
  4. Il en a été question à la fin du chapitre six.
  5. C’est-à-dire la fin des Temps, le Jugement dernier.




Chapitre neuf



     Un foulard ponceau noué autour de son cou, Sergueï se plaignait d’avoir la gorge obstruée. Cependant, avant même que ne fussent cicatrisées les marques laissées sur lui par les dents de Zinovi Borissytch, on s’aperçut de la disparition du mari de Katiérina Lvovna, on se mit à sa recherche. Sergueï lui-même commença à en parler encore plus souvent que les autres. Le soir, il s’asseyait sur un banc1 près du portillon avec d’autres gaillards et déclarait : « Tout de même, les gars, comment ça se fait, pour de bon, qu’on ne voye plus du tout not’ maître2 ? »

     Les gars, ça les étonnait aussi.

     À ce moment, la nouvelle parvint du moulin que le maître avait loué un équipage et qu’il était depuis longtemps reparti chez lui. D’après le cocher qui l’avait conduit, Zinovi Borissytch semblait en plein désarroi, et lui avait donné congé de façon plutôt étrange : trois verstes3 avant d’arriver en ville, il était descendu de la télègue4 près du monastère5, avait pris son sac et était parti à pied. Ce récit accrut la perplexité de tout un chacun. 

     Zinovi Borissytch avait purement et simplement disparu.

     On fit des recherches, sans rien découvrir : le marchand ne donnait aucun signe de vie. La déposition du cocher arrêté permit seulement d’apprendre que le marchand était descendu au bord de la rivière, non loin du monastère, et qu’il était parti à pied. L’affaire ne fut pas tirée au clair, et pendant ce temps-là, Katiérina Lvovna vivait sa vie avec Sergueï, dans une position de veuve, en toute liberté. Au petit bonheur, Zinovi Borissytch fut signalé à tel ou tel endroit, mais il ne revenait toujours pas, et Katiérina Lvovna savait mieux que personne qu’il ne risquait pas de revenir.

     Un mois se passa ainsi, puis un autre et un troisième, et Katiérina Lvovna sentit qu’elle était enceinte.

     « Ce sera notre capital, Sériojetchka : j’ai un héritier. », dit-elle à Sergueï ; et elle alla se plaindre à la Douma locale6 : que ceci et cela, qu’elle sent qu’elle est enceinte, et les affaires stagnent : qu’on l’autorise à s’occuper de tout.

     Une affaire commerciale ne doit pas disparaître. Katiérina Lvovna était la femme légitime de son mari ; l’affaire ne montrait pas de dettes ; partant, il convenait de lui donner l’autorisation. On la lui donna.

     Katiérina Lvovna régnait donc, et, sous son règne, on se mit à appeler Serioga Sergueï Filipytch7 ; c’est alors que patatras ! un nouveau malheur surgit de nulle part. De Livny, on écrivit au maire que Boris Timoféïévitch9 ne commerçait pas en faisant usage de son seul capital, mais qu’il engageait aussi l’argent d’un tout jeune neveu, Fiodor Zakharov liamine, qu’il fallait démêler cette affaire et ne pas la laisser uniquement entre les mains de Katiérina Lvovna. La nouvelle connue, le maire en parla à Katiérina Lvovna, et ainsi, une semaine après, vlan ! une vieille arrivait de Livny, accompagnée d’un petit garçon.

     « Je suis, dit-elle, la cousine de feu Boris Timoféïévitch, et voici mon neveu Fiodor Liamine. »

     Katiérina Lvovna les reçut.

     En voyant cette arrivée, et l’accueil que lui faisait Katiérina Lvovna, Seergueï devint blanc comme un linge.

     « Qu’as-tu ? lui demanda la patronne en remarquant sa pâleur mortelle lorsqu’il entra à la suite des visiteurs et qu’il s’arrêta dans le vestibule en les dévisageant.

     — Rien, répondit le commis en revenant du vestibule dans l’entrée10. Je les trouve vraiment admirables, ces gens de Livny11 », conclut-il avec un soupir, en refermant derrière lui la porte de l’entrée.

     « Eh bien, que faire, maintenant ? demanda à Katiérina Lvovna Sergueï Filipytch, assis la nuit avec elle devant le samovar. À présent, Katiérina Ilvovna12, notre affaire à tous les deux est réduite en poussière.

     — En poussière, pourquoi, Serioja ?   

     — Parce que tout va être partagé.  Nous serons les maîtres de quoi, s’il n’y a plus d’affaire ?

     — Tu trouves que ta part sera trop petite, Serioja ?

     — Il ne s’agit pas de ma part ; je me dis seulement qu’il n’y aura pas de bonheur pour nous.

     — Pourquoi ça ? Pourquoi il n’y aura pas de bonheur pour nous ?

     — Parce que mon amour pour vous fait,  Katiérina Ilvovna, que je voudrais vous voir vivre comme une vraie dame, et pas mener la vie que vous avez connue jusqu’à maintenant, répondit Sergueï Filipytch ; tandis qu’à présent, au contraire, la baisse du capital fait que nous allons nous retrouver encore bien plus bas qu’auparavant. 

     — Mais en ai-je besoin, de ça, Sériojetchka ?

     — Pour sûr, Katiérina Ilvovna, ça peut bien ne pas vous intéresser du tout, seulement, moi, comme je vous respecte, ça me fera très mal, les regards des gens, des canailles et des envieux, sur vous. Bien entendu, ce sera comme il vous semblera bon, mais moi, mes réflexions me montrent que je ne peux pas être heureux dans ces circonstances. »

     Et Sergeï continua tant et plus à jouer cet air à Katiérina Lvovna : il était, à cause de Fédia13 Liamine, l’homme le plus malheureux au monde, désormais privé qu’il était de la possibilité de l’élever et de la distinguer, elle, Katiérina Ilvovna, devant le corps des marchands tout entier. Il revenait à chaque fois à cette idée que, sans ce Fédia, Katiérina Lvovna aurait mis au monde son enfant moins de neuf mois après la disparition de son mari, ce qui lui eût fait obtenir tout le capital, et alors leur bonheur eût été sans limites.                                                                                                                                                                                                                                                                             



Notes


  1. Et non pas « dans la boutique », inattention que l’on trouve chez C. Géry.
  2. Je tente de rendre les propos de Sergueï, dont le style est ici bien plus rugueux que lorsqu’il contait fleurette à Katiérina Lvovna…
  3. Un peu plus de trois kilomètres.
  4. Véhicule rudimentaire, charrette à quatre roues.
  5. Le monastère Pierre-et-Paul, fondé à Mtsensk au début du XVIe siècle, En 1694, il fut déplacé en dehors de la ville, un peu plus en aval sur la rivière Zoucha.
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Douma_municipale 
  7. Pour Sergueï Philipovitch : nom + patronyme, formule classique de politesse, tandis que le simple Sergueï (et ses variantes Sérioja, Sérioga, etc.) s’adresse à un inférieur.
  8. Ville de la province d’Orel, à laquelle se rattache aussi le district de Mtsensk..
  9. Rappel : c’était le beau-père de Katiérina Lvovna.
  10. Le vestibule fait partie de la maison, l’entrée est une annexe mitoyenne non chauffée.
  11. En russe, les deux termes sont proches.
  12. Voir chapitre deux, note 2, ainsi que le chapitre six.
  13. Diminutif de Fiodor.




Chapitre dix



          Puis, d’un seul coup, Sergueï cessa complètement d’évoquer l’héritier. Dès que la bouche de Sergueï arrêta de discourir à son sujet, Fédia Liamine se logea dans l’esprit et dans le cœur de Katiérina Lvovna. Elle en devint même songeuse et se montra moins caressante avec Sergueï. En dormant, en s’occupant des affaires du domaine ou en priant, elle n’avait qu’une idée en tête : « Comment ça peut se faire ? Pourquoi devrais-je, en effet, à cause de lui, être privée de mon capital ? Combien j’ai souffert, de combien de péchés j’ai chargé mon âme, se disait Katiérina Lvovna, et lui, le voilà qui arrive sans s’être donné la moindre peine, et qui me retire… Si encore c’était un homme, mais c’est un môme, un petit garçon… »

     Dans la cour eurent lieu les premières gelées. Il va sans dire qu’on ne recevait aucune nouvelle, en provenance de quelque endroit, à propos de Zinovi Borissytch. Katiérina Lvovna grossissait et restait songeuse ; la ville entière se demandait avec insistance comment ça se faisait que la jeune Izmaïlova1, jusque là infertile et passant son temps à maigrir et à s’étioler, s’était soudain arrondie sur le devant. Cependant, le jeune2 cohéritier Fédia Liamine se baladait dans la cour en légère touloupe3 de petit-gris, et jouait à casser la glace dans les nids-de-poule.

     « Alors, Fiodor Ignatitch4 ! Eh bien, fils de marchand ! lui criait en traversant la cour la cuisinière Axinia. Ça te convient-y, fils de marchand, de farfouiller dans les flaques ? »

     Mais le cohétier, qui troublait Katiérina Lvovna quant à cet héritage, regimbait paisiblement comme un jeune bouc, et dormait encore plus paisiblement en face de la grand-mère attentionnée, sans se douter le moins du monde qu’il avait fait obstacle à quelqu’un, et amoindri son bonheur.

     À force de courir partout, Fédia finit par attraper la varicelle, doublée d’un refroidissement à la poitrine, et le garçon s’alita. On commença par le soigner avec des herbes, puis on envoya chercher un médecin.

     Le médecin se mit à faire des visites, à prescrire des médicaments qu’on donnait au gamin à heures fixes – la grand-mère s’en chargeait, ou demandait à Katiérina Lvovna de le faire :

     « Donne-toi de la peine, Katiérinouchka, disait-elle : tu portes toi-même un enfant, tu attends toi-même le jugement de Dieu5 ; donne -toi de la peine. »

     Katiérina Lvovna ne refusait pas d’aider la vieille. Si celle-ci allait à la vigile6 prier pour « le jeune Fiodor cloué sur son lit de malade », ou à la première messe, pour lui ramener un morceau de pain consacré7, Katiérina Lvovna restait au chevet du malade, lui donnait à boire et lui faisait prendre son médicament au bon moment.

     Ainsi la vieille femme se rendit-elle à l’église pour les vêpres et pour la vigile, la veille de la fête de la Présentation8, et elle demanda à Katiérinouchka de veiller sur Fédiouchka9. À ce moment-là, le garçon se rétablissait déjà.

     Katiérina Lvovna monta dans la chambre de Fédia, qui était assis sur son lit, dans sa touloupe courte de petit-gris et lisait un Paterikon10. 

     « Qu’est-ce que c’est que tu lis, Fédia ? demanda Katiérina Lvovna en s’asseyant dans un fauteuil.

     — Je lis la vie d’un saint, ma petite tante.

     — C’est intéressant ?

     — Très intéressant, ma petite tante. »

     Katiérina Lvovna soutint sa  tête de la main et se mit à regarder fixement Fédia, qui lisait en remuant les lèvres11, et brusquement, ce fut comme si des démons avaient brisé leurs chaînes et vinrent l’assiéger d’un seul coup toutes les pensées qu’elle avait ruminées précédemment : que de malheur lui causait ce garçon, et quelle bonne chose ce serait qu’il disparaisse.

     « Il est tout de même malade, songeait Katiérina Lvovna ; on lui donne un médicament… Avec une maladie, tout peut arriver… Tout ce qu’on dira, c’est que le médecin n’a pas donné le bon remède. »

     « C’est l’heure de ton médicament, Fédia ?

     — S’il vous plaît, ma petite tante », répondit le garçon qui, ayant avalé sa cuillerée, ajouta :

     « C’est très intéressant, ma petite tante, cela décrit la vie des Saints.

     — Eh bien, lis donc », dit Katiérina Lvovna qui, parcourant la pièce d’un œil froid, arrêta son regard sur les dessins dont le gel avait orné les fenêtres.

     « Il faut faire fermer les fenêtres », dit-elle, après quoi elle alla au salon, puis dans la salle de réception, pour regagner ensuite sa chambre, en hauteur, et s’y asseoir.

     Cinq minutes plus tard, Sergueï entra sans rien dire dans la pièce, vêtu d’une demi-pelisse de mouton12 retourné, bordée d’une fourrure duveteuse en loutre de mer.

     « On a fermé les fenêtres ? lui demanda Katiérina Lvovna.

     — On les a fermés », répondit d’une voix hachée Sergueï, qui moucha la chandelle et se tint près du poêle.

     Le silence se fit.

     « La vigile ne finira pas bientôt, ce soir ? demanda Katiérina Lvovna.

     — C’est une grande fête, demain : le service va durer longtemps », répondit Sergueï.

     Nouveau silence.

     « Il faut que j’aille voir Fédia : il est tout seul, là-bas, dit Katiérina Lvovna en se levant.

     — Tout seul ? lui demanda Sergueï en la regardant par en-dessous.

     — Tout seul, répondit-elle dans un murmure. Et puis ? »

     Des yeux de l’un à ceux de l’autre, un courant passa comme un éclair, mais aucun des deux n’ajouta un seul mot.

     Katiérina Lvovna. descendit de son belvédère, traversa les pièces vides : le silence régnait partout ; les veilleuses brûlaient doucement ; sa propre ombre courait le long des murs ; les fenêtres, derrière les volets fermés, commençaient à dégeler et à suinter. Assis, Fédia lisait. En voyant Katiérina Lvovna, il dit seulement :

     « Ma petite tante, s’il vous plaît, reposez ce livre, et donnez-moi l’autre, celui qui est dans l’armoire aux icônes. »

     Katiérina Lvovna, exauça la prière de son neveu et lui tendit le livre.

     « Tu ne veux pas dormir, Fédia ?

     — Non, ma petite tante, je vais attendre que grand-mère revienne.

     — Pourquoi l’attendre ?

     — Elle a promis de me rapporter de la vigile un morceau de pain bénit. »

      Katiérina Lvovna, pâlit soudain : son propre enfant venait, pour la première fois, de se retourner sous son cœur, et elle avait ressenti un froid dans la poitrine. Elle se tint au milieu de la pièce, puis sortit en frottant l’une contre l’autre ses mains devenues froides.

     « Bon ! chuchota-t-elle, une fois remontée dans sa chambre et y retrouvant Sergueï dans la même position près du poêle.

     — Quoi ? demanda Sergueï d’une voix à peine audible, en s’étranglant13.

     — Il est seul. »

     Sergueï fronça les sourcils et commença à respirer lourdement.

     « Allons-y », dit Katiérina Lvovna en revenant vers la porte d’un mouvement brusque.

     Sergueï ôta vite ses bottes et demanda :

     « Que faut-il prendre ?

     — Rien du tout », répondit Katiérina Lvovna d’un seul souffle, et elle le fit la suivre  en le tenant par la main.




Notes


  1. Katiérina Lvovna, puisque Izmaïlov était le nom de famille de ces marchands.
  2. Dans le texte, c’est déjà un pré-adolescent : croissance rapide !
  3. Manteau ou veste souvent en peau de mouton, mais pas seulement.
  4. Pour Fiodor Ignatiévitch (fils d’Ignati, Ignace pour nous) : il s’agit de Fédia.
  5. Les enfants morts-nés ou vivants très brièvement n’étaient pas rares, de même que la mort des femmes en couches.
  6. Plus tard que les vêpres, la veille des fêtes religieuses.
  7. Il n’y a pas d’hostie chez les Orthodoxes. Ce fut d’ailleurs le prétexte...
    (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-pourquoi-du-comment-histoire/pourquoi-la-querelle-du-pain-a-t-elle-abouti-au-schisme-d-orient-7296039)
    du schisme de 1054…
     https://www.pagesorthodoxes.net/les-sacrements-dans-l%C3%A9glise-orthodoxe
  8. Il s’agit de la Présentation au temple de la Sainte Mère de Dieu. C’est l’une des grandes fêtes du calendrier orthodoxe :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Douze_grandes_f%C3%AAtes
    Cette
    fête existe dans le rite catholique sous le nom de « Présentation de la Vierge Marie au temple » :
    https://eglise.catholique.fr/saint-du-jour/21/11/presentation-de-vierge-marie-temple/ Cette histoire sera reprise au chapitre douze.
  9. Katiérinouchka est bien sûr une forme caressante de Katiérina, et Fédiouchka est aussi un diminutif à rallonge de Fédia, lui même diminutif de Fiodor (Théodore, pour nous).
  10. Recueil sur la vie de saints, de martyrs, etc. Le plus célèbre est le Paterikon des grottes de Kiev, ou Paterikon de la Laure de Kiev – ensemble religieux dont une triste actualité a fait parler récemment.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Paterikon_des_grottes_de_Kiev
  11. La lecture silencieuse ne date pas d’hier en Occident. Selon C. Géry, elle ne s’imposa en Russie qu’à l’époque moderne.
    https://www.persee.fr/doc/medi_0751-2708_1983_num_2_3_911
  12. Mouton d’une race particulière, nommée Romanov, d’où le nom – romanovski – que porte la pelisse.
  13. Confusion, ici, entre deux verbes, chez C. Géry.


Chapitre onze



     Le petit malade tressaillit et posa le livre sur ses genoux lorsque Katiérina Lvovna entra pour la troisième fois dans sa chambre.vre 

     « Qu’as-tu, Fédia ?

     — Oh, ma petite tante, quelque chose m’a fait peur, répondit-il avec un sourire soucieux, en se serrant dans un coin du lit.

     — Qu’est-ce donc qui t’a fait peur ?

     — Mais qui est avec vous, ma petite tante ?

     — Où ça ? Personne n’est venu avec moi, mon chou.

     — Personne ? »

     Le garçon se pencha vers les pieds du lit, et, plissant les yeux, regarda dans la direction de la porte par où était entrée sa tante, et il se calma.

     « J’ai cru qu’il y avait quelqu’un », dit-il.

     Katiérina Lvovna s’arrêta près du chevet du lit, et s’accouda au mur.

     Fédia observa sa tante et  lui fit remarquer qu’elle était toute pâle, il se demandait pourquoi.

     En réponse, Katiérina Lvovna toussota délibérément et regarda avec espoir vers la porte du salon. Là, on entendit seulement craquer une lame du plancher.

     « Je lis la vie de mon ange1, saint Fiodor le Stratilate2, ma petite tante. Voilà quelqu’un qui a bien servi Dieu. »

     Katiérina Lvovna se tenait sans rien dire.

     « Si vous voulez, ma petite tante, asseyez-vous, je vais le relire pour vous ? dit son neveu d’un ton câlin.

     — Attends, je vais à l’instant dans la grande salle arranger une veilleuse », répondit Katiérina Lvovna, qui sortit précipitamment.

     Le chuchotement qui eut lieu au salon fut des plus ténus ; mais, au milieu du silence général, il parvint à l’ouïe fine de l’enfant.

     « Ma petite tante ! Que se passe-t-il ? Avec qui chuchotez-vous ? s’écria le garçon, des larmes dans la voix. Revenez, ma petite tante, j’ai peur. »

     Il appela de nouveau, d’une voix encore plus entrecoupée de larmes, un instant plus tard, et il entendit Katiérina Lvovna dire au salon : « Allons », et crut que cela s’adressait à lui.

     « De quoi as-tu peur ? lui demanda Katiérina Lvovna d’une vois un peu enrouée, en entrant hardiment et d’un pas décidé, et en se tenant devant le lit de façon à cacher de son corps la porte du salon. — Couche-toi, lui dit-elle ensuite.

     — Je ne veux pas, ma petite tante.

     — Si, Fédia, écoute-moi, couche-toi, il est temps de te coucher, répéta Katiérina Lvovna.

     — Qu’avez-vous, ma petite tante ?! Je ne veux pas du tout me coucher.

     — Si, couche-toi, allons, couche-toi », articula Katiérina Lvovna d’une voix de nouveau changée, mal assurée ; et, saisissant le garçon sous les bras, elle l’étendit suur l’oreiller.

     À cet instant, Fédia cria comme un forcené : il avait vu Sergueï entrer, blême, pieds nus.

    Katiérina Lvovna s’empara avec sa paume de la bouche de l’enfant, ouverte d’effroi, et cria :

     « Allez, plus vite que ça ; tiens-le bien, qu’il ne se débatte pas ! »

     Sergueï attrapa Fédia aux mains et aux pieds, cependant que Katiérina Lvovna, d’un seul geste, couvrait le petit visage du malade avec un grand oreiller de plumes, sur lequel elle tomba, faisant pression de sa forte et élastique poitrine.

     Il y eut dans la chambre, pendant trois ou quatre minutes, un silence sépulcral.

     « Il est mort, chuchota Katiérina Lvovna, qui se releva aussitôt pour tout remettre en ordre, alors que les murs de la paisible maison, qui avaient caché tant de crimes, étaient ébranlés par des coups assourdissants : les fenêtres tintaient, les sols vacillaient, les veilleuses suspendues tressaillaient au bout de leurs chaînes, faisant courir sur les murs de fantastiques ombres.

     Sergueï se mit à trembler et s’enfuit à toutes jambes ; Katiérina Lvovna se précipita derrière lui, le tintamarre les suivant.  On avait l’impression que des forces surnaturelles secouaient la maison pécheresse jusque dans ses fondations.

     Katiérina Lvovna craignait que Sergueï, aiguillonné par la peur, sorte en courant dans la cour, et que son épouvante le trahisse ; mais il se rua simplement chez elle, au belvédère.

     Ayant grimpé l’escalier à toute allure, Sergueï se cogna, dans l’obscurité, le front contre la porte entrouverte, et, en gémissant, il dégringola en bas de l’escalier, complètement affolé par une peur superstitieuse.

     « Zinovi Borissytch, Zinovi Borissytch ! » marmonnait-il, dégringolant la tête la première, et entraînant à sa suite Katiérina Lvovna, culbutée au passage.

     « Où ça ? demanda-t-elle.

     — Le voilà qui est passé au-dessus de nous, volant sur une tôle3. Le revoilà, le revoilà ! Aie, aie ! s’écria Sergueï – il tonne, il tonne encore. »

     On entendait nettement, à présent, une multitude de mains frappant à toutes les fenêtres depuis la rue, tandis que quelqu’un forçait la porte d’entrée.

     « Imbécile ! Debout, imbécile ! cria Katiérina Lvovna, et, sur ces mots, elle se rua chez Fédia, plaça sa tête morte dans la position la plus naturelle sur les oreillers, puis alla ouvrir d’une main ferme la porte qu’un tas de gens étaient en train de défoncer.

     Le spectacle était effrayant. Katiérina Lvovna regarda eau-dessus de la foule assiégeant le perron : des rangées entières de parfaits inconnus escaladaient la haute palissade entourant la cour, et, dans la rue, le bourdonnement des voix faisait comme une plainte.

     Katiérina Lvovna n’eut pas le temps de réfléchir, déjà la masse des gens groupés sur le perron la pressait, la bousculait et la repoussait à l’intérieur de la maison.





Notes


  1. Ce que nous appelons ange gardien, ou saint patron.
  2. Chef militaire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_le_Stratilate
  3. Les toits des dépendances étaient souvent en tôles.




Chapitre douze



     Or, voici comment se produisit cette émotion populaire : la ville où vivait Katiérina Lvovna avait beau n’être qu’un chef-lieu de district, elle était assez grande, et c’était une cité industrielle ; à chacune des douze grandes fêtes1, toutes les églises de la ville connaissaient une grande affluence, et cette église en particulier, où, le lendemain, devait avoir lieu la fête de l’autel2, était pleine à craquer, dans l’enceinte elle-même, une pomme n’aurait pu choir par terre. À ce moment, d’ordinaire, chantent des chantres choisis parmi les jeunes  gaillards des familles de marchands, sous la houlette d’un maître de chapelle issu lui aussi de la compagnie des amateurs d’art vocal.

     Le peuple est pieux, chez nous3, il s’empresse de venir à la messe, et tout cela en fait, dans sa propre mesure, un peuple artistique : la splendeur de la cérémonie et l’harmonie du chant choral4 constituent pour lui l’une des plus hautes et des plus pures jouissances. Là où les chantres se produisent, près de la moitié des gens de la ville se rassemblent pour les écouter, notamment les jeunes négociants : commis, jeunes garçons, gaillards divers, ouvriers des fabriques et des usines, jusqu’aux patrons avec leurs épouses – tous s’entassent dans la même église ; tout un chacun veut au moins se tenir sur le parvis, et, aussi bien dans la fournaise que lorsqu’il gèle à pierre fendre, écouter sous une fenêtre la basse profonde imiter l’orgue, ou le ténor raffiné couler les plus capricieuses arpogétures6.

     Dans l’église paroissiale des Izmaïlov se trouvait un autel en l’honneur de la Présentation au Temple de la Sainte Mère de Dieu, ce pourquoi, à la veille de cette fête, au moment même où se déroulaient les événements décrits avec Fédia, la jeunesse de la ville entière se trouvait dans l’église, et, en se dispersant en une foule bruyante, discutait des mérites d’un fameux ténor, et des maladresses accidentelles d’une basse tout aussi célèbre.

     Mais tout le monde  ne s’occupait pas de ces questions vocales : dans la foule, certains s’intéressaient à d’autres problèmes.

     « Dites, les gars, on raconte aussi des choses admirables à propos de la jeune Izmaïlova, dit, en s’approchant de la demeure des Izmaïlov, un jeune mécanicien qu’un marchand avait fait venir de Pétersbourg pour s’occuper de son moulin à vapeur. À ce qu’on dit, entre elle et le commis Sergueï, les amours vont leur train, à chaque instant…

     — C’est de notoriété publique, répondit une touloupe recouverte de nankin7 bleu. Bien sûr, elle n’était pas à l ‘église, ce soir.

     — Qu’a-t-elle à faire de l’église ? Cette mauvaise femme est devenue une telle saleté qu’elle ne craint plus Dieu, pas plus que sa conscience ou le regard qu’on porte sur elle.

     — Tiens, il y a de la lumière chez eux, observa le mécanicien, en indiquant une bande lumineuse passant à travers les volets.

     — Regarde par la fente, dis-nous ce qu’ils font », braillèrent plusieurs voix.

     Le mécanicien prit appui sur les épaules de deux camarades, et, à peine eut-il mis son œil devant la ligne du volet qu’il se mit à gueuler :

     « Hé, les amis, les copains ! On étouffe8 quelqu’un, là-dedans, on l’étrangle ! »

     Et le machiniste frappa le volet de toutes ses forces avec ses mains. Une dizaine d’hommes suivirent son exemple et, se ruant aux fenêtres, tambourinèrent aussi de leurs poings sur les volets.

     La foule grossissait à chaque instant, et ainsi se produisit le siège de la maison des Izmaïlov. 

     « Je l’ai vu, je l’ai vu de mes propres yeux, témoignait le mécanicien au-dessus du cadavre de Fédia : le petit était allongé, renversé sur son lit, et tous les deux l’étouffaient. »

     Sergueï fut emmené le soir même au poste de police, tandis que Katiérina Lvovna était assignée dans sa chambre, gardée par deux sentinelles.

     Il faisait un froid insupportable dans la maison  des Izmaïlov : les poêles n’avaient pas été allumés, et la porte ne faisait que s’ouvrir : les foules denses de curieux se succédaient. Tous venaient voir Fédia couché dans son cercueil, ainsi qu’un autre cercueil, un grand, dont le couvercle était solidement fermé d’un grand voile. Une petite couronne de satin ceignait le front de Fédia, dont une couture rouge, laissée par l’autopsie du crâne, faisait le tour. L’autopsie médico-légale établit que Fédia était mort étouffé, et Sergueï, amené près de son cadavre, fondit en larmes dès les premiers mots du prêtre au sujet du Jugement dernier et du châtiment réservé aux scélérats sans repentir ; il reconnut avec sincérité non seulement l’assassinat de Fédia, mais proposa encore de déterrer Zinovi Borissytch, qu’il avait enterré sans sépulture. Enfoui dans du sable sec, le cadavre du mari de Katiérina Lvovna n’était pas encore complètement décomposé : on le ressortit pour le placer dans le grand cercueil. À l’effroi général, Sergueï indiqua la jeune patronne comme étant sa complice dans les deux meurtres. À toutes les questions, Katiérina Lvovna se contenta de répondre : « Je ne sais absolument rien  là-dessus. » Pour la confondre, on força Sergueï à une confrontation avec elle. En écoutant ses aveux, Katiérina Lvovna le regarda avec un étonnement muet, mais sans colère, et elle finit par déclarer avec indifférence : 

     « Si ça a été de son goût de raconter ça, il est inutile que je continue à nier : j’ai tué.

     — Dans quel but ? lui demanda-t-on. 

     — Je l’ai fait pour lui », répondit-elle en montrant Sergueï, qui baissait la tête.

     On mit en prison les criminels, et l’effrayante affaire, qui avait attiré l’attention générale et suscité une indignation tout aussi générale, fut jugée très rapidement. À la fin du mois de février, à la Chambre criminelle du Palais de justice, il fut annoncé à Sergueï et à la veuve de marchand de la troisième guilde9 Katiérina Lvovna qu’ils étaient condamnés à recevoir les verges sur la Place du marché de leur ville, pour être ensuite envoyés tous les deux aux travaux forcés. Début mars, par une matinée de gel, le bourreau compta sur le dos dénudé de Katiérina Lvovna  le nombre convenable de balafres d’un rouge bleuâtre, puis infligea leur ration aux épaules de Sergueï, estampillant en outre son beau visage de la triple marque du bagne.

     Durant tout ce temps, allez savoir pourquoi, Sergueï souleva beaucoup plus de compassion que Katiérina Lvovna. Maculé et ensanglanté, il tomba es descendant de l’échafaud noir, tandis que  Katiérina Lvovna descendit calmement, veillant seulement à ce que sa chemise épaisse et son grossier caftan de détenue n’adhèrent pas à son dos lacéré.

     Même à l’hôpital de la prison, quand on lui apporta son enfant, elle dit seulement : « Qu’il aille au diable ! » et, tournée vers le mur, sans la moindre plainte ni le moindre gémissement, elle laissa tomber sa poitrine sur la dure couchette.  





Notes


  1. Sur les douze grandes fêtes de l’Église orthodoxe, en dehors de celle de Pâques, voir la note 8 du chapitre dix.
  2. C’est-à-dire la fête en mémoire du saint ou de l’événement fondateur auquel l’autel principal de l’église est consacré (note trouvée chez C. Géry, vérifiable sur Wikipedia en russe).
  3. Rappel : le titre premier de la nouvelle était La Lady Macbeth de notre district
  4. Dans le texte, le chant « organiste ».
  5. Je vois dans le texte un verbe introuvable : leskovisme.
  6. En essayant de rendre la déformation locale du terme russe signifiant appoggiature, ainsi que l’indique une note de l’auteur.
  7. La touloupe est, comme on sait, un manteau ; le nankin est un tissu :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Nankin_(tissu)
  8. Et non pas : « On égorge », comme on trouve de façon surprenante chez C. Géry.
  9. Celle des marchands les moins riches, faisant du petit commerce. Il y avait trois guildes.



Chapitre treize



     Lorsque le groupe dans lequel Sergueï et Katiérina Lvovna s’étaient retrouvés se mit en route, on était au début du printemps, selon le calendrier, mais le soleil ne connaissait encore que le proverbe populaire « brille tout ce qu’il sait, sans du tout chauffer ».

     L’enfant de Katiérina Lvovna avait été confié, pour son éducation, à une vieille femme, la sœur de Boris Timoféïévitch, puisque, passant pour le fils légitime du mari de la meurtrière, assassiné par celle-ci, le nouveau-né restait désormais l’unique héritier du bien des Izmaïlov. Katiérina Lvovna était très satisfaite de cet arrangement, et remit l’enfant avec une complète indifférence. Comme c’est le cas pour de nombreuses femmes trop passionnées, son amour pour le père ne s’étendait nullement en amour pour l’enfant.

     D’ailleurs, pour elle, n’existaient plus ni lumières ni ténèbres, ni bien ni mal, ni ennui ni réjouissances ; elle ne comprenait rien, n’aimait personne et ne s’aimait pas. Elle attendait seulement avec impatience que le convoi se mît en route, espérant revoir son Sériojetchka, sans plus penser au bébé.

     Les espoirs de Katiérina Lvovna ne fl’avaient pas abusée. : des fers et de lourdes chaînes aux pieds, portant la marque des forçats, Sergueï franchit les portes de la prison dans le même groupe qu’elle.

     L’homme s’habitue autant qu’il est possible aux situations les plus détestables, et reste capable, autant qu’il est possible, de poursuivre, dans chacune de ces situations, ses pauvres joies ; mais Katiérina Lvovna n’avait à se faire à rien : elle revoyait Sergueï, et, en sa compagnie, la route du bagne devenait un bonheur resplendissant.

     Katiérina Lvovna avait emporté avec elle, dans un petit sac bariolé, fait de pièces de tissu cousues ensemble1, fort peu d’affaires de valeur, et encore moins d’argent liquide. Mais tout cela, elle le donna, bien avant d’arriver à Nijni2, aux sous-officiers de l’escorte3 pour avoir la possibilité de marcher à côté de Sergueï et de l’étreindre une petite heure, dans la nuit noire, dans un recoin froid de l’étroit couloir de la prison d’étape.

     Seulement, le bon ami désormais marqué de Katiérina Lvovna se montrait à présent fort peu caressant : dans tout ce qu’il lui disait, il semblait se détacher d’elle ; il ne prisait pas trrop les rendez-vous secrets pour lesquels elle se privait de boire et de manger, afin de pouvoir sortir de son porte-monnaie étique la pièce de vingt-cinq kopecks nécessaire ; il lui avait même dit plus d’une fois :

     «  Tu ferais mieux de me filer l’argent que tu donnes au sous-off pour sortir dans le couloir et en essuyer avec moi les coins.

     —Je ne lui ai donné que vingt-cinq kopecks, Sériojenka, tentait de se justifier Katiérina Lvovna.

     — Et vingt-cinq kopecks, ce n’est pas de l’argent ? C’est sûr, tu as dû en ramasser plein en chemin, de ces pièces… mais tu en as fourrées pas mal, ici ou là, je crois.

     — C’était pour que nous puissions nous voir, Sérioja…

     — Ah oui, quelle joie de se retrouver après de telles souffrances ! Ma vie, je voudrais la maudire, alors les rendez-vous…

     — Mais moi, Sérioja, tout m’est égal, pourvu que je puisse te voir.

     — Sottises, tout ça » répondait Sergueï.

     Katiérina Lvovna se mordait parfois les lèvres jusqu’au sang en entendant de telles réponses, à d’autres fois, des larmes de rage et de dépiit montaient à ses yeux secs, dans l’obscurité de ces entrevues nocturne ; mais elle supportait tout en silence, voulant se duper elle-même.

     Ils parvinrent ainsi, avec ces nouvelles relations entre eux, à Nijni Novgorod. Là, leur groupe fusionna avec un groupe parti pour la Sibérie depuis Moscou.

     Dans le grand convoi ainsi formé, parmi la quantité de gens de toutes sortes de la section des femmes, se trouvaient deux figures intéressantes : l’une était Fiona, une femme de soldat venant de Iaroslav, une femme admirable, somptueuse, de haute taille, avec une lourde tresse de cheveux noirs et de langoureux yeux noisette, cachés par un voile mystérieux de cils épais ; l’autre, une blondine de dix-sept ans auu visage pointu, à la peau rose tendre, à la bouche minuscule, avec des fossettes sur ses joues fraîches et des boucle dorées s’échappant capricieusement de son fichu bariolé de détenue pour courir sur son front. Dans le convoi, on appelait cette jeune fille Sonietka.

     La superbe Fiona était de tempérament doux et indolent. Dans son groupe, tout le monde la connaissait, aucun homme  ne se réjouissait à l’excès de son succès auprès d’elle, et personne ne se chagrinait de la voir accorder le même succès à un autre quémandeur.

     « La mère Fiona est la meilleure femme du monde, elle ne fait offense à personne », disaient à l’unisson les prisonniers, pour plaisanter.

     La Sonietka était d’une nature tout autre.

     On disait d’elle :

     « C’est une loche4 : elle se tortille à côté de toi, mais te glisse entre les mains. »

     Sonietka avait du goût : elle faisait son choix et s’y tenait, et c’était même un choix très exigeant, peut-être ; il ne fallait pas lui présenter la passion comme on apporte une russule, il lui fallait un assaisonnement piquant, épicé, avec des souffrances et des sacrifices ; alors que Fiona, c’était la simplicité russe, qui a la flemme de dire à quelqu’un : « Fiche-moi le camp », et qui sait une seule chose : qu’elle est une bonne femme. Ce genre de femme est très apprécié chez les brigands, les convois de prisonniers et les communes à tendance sociales et démocrates5 de Pétersbourg.

     L’apparition de des deux femmes dans le convoi réunifié où se trouvaient Sergueï et Katiérina Lvovna aurait pour celle-ci une signification tragique.




Notes


  1. Un patchwork, mais ce terme anglais fort ancien n’a été repris en français qu’au vingtième siècle…
  2. Nijni Novgorod, étape du convoi des bagnards. Dans le deuxième tome de son autobiographie, Gorki rapporte avoir vu sur une barge un groupe d’hommes enchaînés, en partance pour la bagne.
  3. Lesquels changeaient à chaque étape, si bien que le terme du texte est « sous-officiers d’étape »
  4. Le terme russe se traduit, d’après Wikipédia, par « misgurne », la loche est dans la même famille…
  5. Le texte date de 1865 : il est trop tôt pour parler de social-démocratie. Le terme du texte est légèrement différent.




Chapitre quatorze



     Dès les premiers jours de la reprise du trajet par le convoi réunifié, de Nijni à Kazan, Sergueï se mit de façon visible à rechercher les faveurs de Fiona, la femme de soldat, sans connaître l’insuccès. La belle et langoureuse Fiona ne fit pas davantage souffrir Serguaï  qu’elle ne faisait, par bonté, souffrir quiconque. À la troisième ou à la quatrième étape, Katiérina Lvovna s’était ménagéa dès l’aube, par corruption, un rendez-vous avec Sériojetchka, à présent, elle était couchée mais ne dormait pas : elle attendait que le sous-off de service vienne lui donner un petit coup de coude et lui chuchote de faire vite. La porte s’ouvrit une fois, et une femme se glissa rapidement dans le couloir ; la porte s’ouvrit encore, et une autre prisonnière sauta de son lit de planches et disparut derrière son guide ; enfin, on tira sur le caftan qui couvrait Katiérina Lvovna. La jeune femme ce leva vite des planches usées et polies par les flancs des prisonniers, jeta le caftan sur ses épaules et bouscula le guide qui se tenait devant elle.

    En passant dans le corridor, faiblement éclairé en un seul endroit par la lueur sourde d’un lampion, Katiérina Lvovna heurta deux ou trois couples qu’on ne pouvait aucunement voir de loin. Arrivée à la hauteur de la section des hommes, elle entendit des rires étouffés à travers le judas pratiqué dans la porte.

     « On mène la bonne vie, là-dedans », grommela son cicérone qui, l’attrapant par les épaules, la flanqua dans un coin et s’éloigna.

     Katiérina Lvovna tâta d’une main un caftan et une barbe ; son autre main effleura le visage brûlant d’une femme.

     « Qui est là ? demanda Sergueï à mi-voix.

     — Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ? Avec qui es-tu ? »

     Dans l’obscurité, Katiérina Lvovna arracha le fichu1 de la tête de sa rivale. Celle-ci glissa sur le côté, se jeta en avant et s’enfuit en trébuchant sur quelqu’un dans le corridor.

     Un gros rire collectif se fit entendre depuis une cellule de la section des hommes.

     « Scélérat ! » chuchota Katiérina Lvovna, qui frappa Sergueï  à la fiigure du bout du fichu arraché à la tête de sa nouvelle chérie.

     Sergueï levait déjà la main ; mais Katiérina Lvovna fila le long du corridor et revint dans sa cellule. Le gros rire en provenance de la section des hommes la suivit, , se répétant si fort que la sentinelle se tenant d’un air apathique en face du lampion, et qui se distrayait en crachant sur le bout de ses bottes, leva la tête et rugit :

     « Bouclez-la ! »

     Katiérina Lvovna se coucha en silence et resta ainsi étendue jusqu’au matin. Elle aurait voulu se dire : « Je ne l’aime plus », et sentit qu’elle aimait toujours, et d’un amour encore plus fort, encore plus ardent. Et tout passait et repassait devant ses yeux, elle voyait  trembler la main de Sergueï sous la tête de l’autre, et son autre bras enlacer ses épaules brûlantes.

     La pauvre femme se mit à pleurer, elle appelait désespérément cette même main : que cette paume vienne à l’instant soutenir sa tête à elle, que ce même bras vienne enlacer ses épaules secouées d’un tremblement hystérique.

     « Dis donc, tout de même, rends-moi mon fichu. » : au matin, Fiona, la femme de soldat, la réveilla par ces mots.

     « Alors, c’était toi ?…

     — Rends-le-moi, s’il te plaît !

     — Et pourquoi nous sépares-tu ? 

     — Mais en quoi est-ce que je vous sépare ? Comme s’il y avait de l’amour ou de l’intérêt véritable là-dedans, il y a bien de quoi se fâcher, tiens ! »

     Katiérina Lvovna réfléchit un instant, puis retira de sous son oreiller le fichu arraché la nuit, et, l’ayant jeté à Fiona, je tourna vers le mur.

     Elle se sentait mieux.

     « Pouah ! se dit-elle, je ne vais tout de même pas devenir jalouse de cette grue peinturlurée ! Qu’elle aille au diable ! Me mettre en face d’elle, c’est moche »

     « Dis donc, Katiérina Ilvovna2, écoute bien, lui dit Sergueï en marchant ce jour-là, tu es priée de savoir que je ne suis pas Zinovi Borissytch, et d’une, et qu’à présent tu n’es plus une marchande de la haute, et de deux : fais-nous la bonté de ne pas prendre de grands airs. Les cornes de la chèvre n’intéressent pas l’acheteur. »

      Katiérina Lvovna ne répondit rien, et marcha toute une semaine sans échanger un seul mot, ni un seul regard, avec Sergueï. En tant qu’offensée, elle conservait tout de même son caractère, et ne voulait pas faire le premier pas vers la réconciliation, après cette première brouille avec Sergueï.

     Tandis que Katiérina Lvovna en voulait à Sergueï, celui-ci commençait à parader devant la blanche Sonietka,, et à lui faire des avances. Tantôt il la saluait « tout spécialement », tantôt lui faisait des sourires et, en la rencontrant, cherchait à prendre et à la serrer dans ses bras. Katiérina Lvovna voyait tout cela, et son cœur en frémissait davantage.

     « Ferais-je mieux de me réconcilier avec lui ? » s’interrogeait Katiérina Lvovna en trébuchant, sans apercevoir le sol sous ses pieds.

     Mais sa fierté lui permettait encore moins, à présent, de faire le premier pas. Cependant, Sergueï collait à Sonietka de façon sans cesse plus pressante, et tout le monde s’attendait à voir l’inaccessible Sonietka, la loche qui se tortillait mais vous glissait entre les mains, soudain domestiquée.

     « Regarde, tu te plaignais de moi, dit un jour Fiona à Katiérina Lvovna, et qu’est-ce que je t’avais fait ? Mon histoire à moi n’a pas duré, mais là, tu ferais bien d’avoir l’œil sur la Sonietka. »

     « Que périsse mon orgueil : je vais sans faute me réconcilier avec lui », résolut Katiérina Lvovna, réfléchissant à la façon la plus adroite de procéder à cette réconciliation.

     Sergueï lui-même vint la sortir de cette situation délicate.

     « Ilvovna3 ! l’appela-t-il lors d’une halte. Viens me voir un instant cette nuit : c’est pour une affaire. »

     Katiérina Lvovna garda le silence.

     « C’est-y que tu m’en veux encore ? Tu ne viendras pas ? »

     Katiérina Lvovna, là encore, ne répondit rien.

     Mais, alors qu’en approchait de la prison d’étape, Sergueï put, et avec lui tous ceux qui observaient Katiérina Lvovna, la voir serrer de près le sous-officier en chef et lui fourrer dix-sept kopecks dans la main, récoltés en mendiant en chemin.

     « Dès que j’aurai réuni l’argent, je vous donnerai un grivna4 », promit-elle pour le convaincre.

     Le sous-officier cacha l’argent derrière son parement et dit :

     « D’accord. »

     Quand ces tractations prirent fin, Sergueï gloussa et fit un clin d’œil à Sonietka.

     « Ah, toi, Katiérina Ilvovna ! dit-il en la prenant dans ses bras devant le perron de la prison d’étape. les gars, une femme comme elle, il n’y en a pas d’autre sur toute la terre. »

     Katiérina Lvovna rougit et le bonheur lui coupa le souffle.

     La nuit, dès que la porte s’entrouvrit, elle sauta au bas de sa couchette de planches ; en tremblant, elle chercha Sergueï des mains dans l’obscurité du corridor.

     « Ma Katia5 ! dit Sergueï en l’étreignant.

     — Ah toi, mon scélérat ! » répondit Katiérina Lvovna à travers ses larmes, en collant ses lèvres sur lui.

     La sentinelle arpentait le corridor, s’arrêtait pour cracher sur ses bottes, se remettait à marcher ; derrière les portes des cellules, les prisonniers, fatigués, ronflaient, une souris rongeait uune plume, derrière le poêle les grillons s’égosillaient à qui mieux mieux, et Katiérina Lvovna était de nouveau au comble du bonheur.

     Mais les élans fatiguent, et l’inévitable prose se fait entendre.

     « J’ai mal à en mourir : de la cheville au genou, j’ai les os qui hurlent, se plaignait Sergueï, assis par terre à côté de Katiérina Lvovna, dans un angle du corridor.

     — Qu’est-ce qu’on peut faire, Sériojetchka ? questionnait-elle en se blottissant sous un pan du caftan de Sergueï.

     — Si je demandais, une fois à Kazan, à aller à l’infirmerie ?

     — Hein ? Qu’as-tu, Sérioja ?

     — J’ai que je souffre à en mourir.

     — Alors, tu y resterais, et moi, on m’enverrait plus loin ?

     — Mais que faire ? Ça me fait plus mal que si la chaîne me rentrait dans l’os. Peut-être qu si je pouvais mettre des bas de laine… prononça Sergueï quelques instant plus tard.

     — Des bas ? J’en ai encore, Sérioja, des bas neufs.

     — Ça alors ! » répondit Sergueï.

     Sans plus parler, Katiérina Lvovna fila dans sa cellule, secoua son sac au-dessus de sa couchette de planches, et revint en vitesse vers Sergueï, avec une paire d’épais bas de laine de Bolkhov6, des bas bleus avec des baguettes de couleur vive sur les côtés.

     « Ainsi, je ne sentirai plus rien, dit Sergueï en prenant congé de Katiérina Lvovna, à qui il prenait ses derniers bas.

     Tout heureuse, Katiérina Lvovna revint à son lit de planches et s’endormit profondément.

     Elle n’entendit pas Soniietka sortir dans le corridor après son retour, et en revenir sans bruit à l’aube.

     Cela se passait à seulement deux jours de marche de Kazan.      

     




Notes


  1. Le terme utilisé pour la deuxième fois évoque plutôt un bandeau, un serre-tête. Mais Leskov revient quelques lignes plus loin à la désignation ordinaire d’un fichu…
  2. La déformation du patronyme signalée dès le chapitre deux (voir la note 2) se poursuit. En revanche, les propos tenus sont bien différents…
  3. Patronyme seul, avec la déformation rappelée précédemment.
  4. Pièce de dix kopecks.
  5. Diminutif de Katiérina.
  6. Ville de la région d’Orel, distante de Mtsensk d’une cinquantaine de kilomètres :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Bolkhov 




Chapitre quinze



     Une journée froide et pluvieuse, avec des rafales de vent et des alternances de pluie et de neige, accueillit sans aménité le convoi franchissant le portail de la suffocante prison d’étape. Katiérina Lvovna était sortie d’un pas assez alerte, mais, dès qu’elle fut dans la file, elle frémit et devint verte. Sa vision s’obscurcit ; toutes ses articulations exprimèrent une faiblesse et lui firent mal. Devant Katiérina Lvovna se tenait Sonietka, portant les bas de laine bleue à baguettes de couleur vive qu’elle connaissait bien.

     Katiérina Lvovna se mit en route plus morte que vive ; seuls ses yeux suivaient Sergueï de façon effrayante, sans le quitter du regard, sans même ciller.

     À la première halte, elle s’approcha tranquillement de Sergueï, chuchota : « salaud » et lui cracha soudain en pleine figure, dans les yeux. Sergueï voulut se jeter sur elle, mais on le retint.

     « Attends un peu ! « dit-il en s’essuyant.

     « C’’est pas pour dire, tout de même, elle ne te témoigne pas beaucoup de respect », raillaient les autres détenus, et Sonuetka n’était pas la dernière à rire gaiement.

     Cette petite intrigue à laquelle elle s’était laissée aller était tout à fait à son goût.

     « Tu ne perds rien pour attendre », dit Sergueï, menaçant Katiérina Lvovna.

     L’âme brisée, le corps épuisé par la marche et le mauvais temps, Katiérina Lvovna dormit d’un sommeil agité, sur ses planches, à l’étape suivante, et elle n’entendit pas deux hommes entrer de nuit chez les femmes.

     À leur arrivée, Sonietka se souleva sur sa couchette et indiqua silencieusement de la main aux visiteurs, l’endroit où dormait Katiérina Lvovna ; elle se recoucha ensuite en s’emmitouflant dans son caftan.

     Au même instant, le caftan de Katiérina Lvovna fut relevé sur sa tête, et, sur son dos protégé d’une simple chemise de toile grossière, se mit à jouer, de toute la force d’un bras d’homme, le bout d’une corde à double tresse.

     Katiérina Lvovna se mit à crier ; mais, sous le caftan couvrant sa tête, sa voix n’était guère audible. elle se débattit, mais sans plus de succès : un prisonnier costaud était assis sur ses épaules et lui tenait fermement les bras.

     « Cinquante », compta enfin une voix qu’iil n’était pas difficile de reconnaître comme étant celle de Sergueï. Et les visiteurs nocturnes repassèrent le seuil et disparurent derrière la porte.

     Katiérina Lvovna libéra sa tête et bondit sur ses pieds : il n’y avait personne ; à part quelqu’un qui, non loin, ricanait avec méchanceté sous son caftan. Katiérina Lvovna Reconnut le rire de Sonietka.

     Cette offense était immense ; immense était aussi la rage dont bouillait, à cet instant, l’âme de Katiérina Lvovna. Sans connaissance, elle se rua en avant et tomba sur la poitrine de Fiona, qui la rattrapait.

     Sur cette poitrine généreuse, qui avait récemment fait la félicité, dans sa débauche, de l’infidèle amant de Katiérina Lvovna, celle-ci pleurait à présent son chagrin insupportable, et elle se serrait, comme un enfant sur le sein de sa mère, contre sa stupide et veule rivale. Elles étaient maintenant à égalité : elles avaient été estimées du même prix, et toutes les deux abandonnées.

     À égalité, elles ! … Fiona, soumise à la première occasion, et Katiérina Lvovna, actrice d’un drame de l'amour !

     Du reste, plus rien ne pouvait offenser Katiérina Lvovna. Une fois toutes ses larmes sorties, elle se pétrifia et se prépara, avec un calme d’arbre, à sortir pour l’appel. 

     Le tambour bat : bam-barabam-bam ; on fait sortir dans la cour les prisonniers, aussi bien ceux qui ont des fers aux pieds que ceux qui n’en ont pas, et Sergueï, et Fiona, et Sonietks, et Katiérina Lvovna, le schismatique1 enchaîné au Juif, et le Polonais au Tatar.

     Tous s’entassent, puis s’alignent, et enfin se mettent en marche, en plus ou moins bon ordre.

     Tableau triste au plus point : une poignée de gens éloignés du monde et privés de tot espoir d’un avenir meilleur, s’enfonce dans la fange noire et froide d’un chemin de terre. Tout autour est affreusement hideux : la boue interminable, le ciel gris, les saules mouillés et dénudés, et, sur leurs branches écartées, les corneilles lissant leur plumage. Tantôt le vent gémit, tantôt il se fâche, hurle et mugit.

     Parmi les sons infernaux, fendant le cœur, qui couronnent toute l’horreur du tableau, résonnent les conseils de la femme de Job : « Maudis le jour de ta naissance, et meurs2. »

     Celui qui ne veut pas prêter l’oreille à ces paroles, que l’idée de la mort, même dans une aussi triste situation, ne séduit pas, mais à qui elle fait peur, celui-là doit s’efforcer de recouvrir le hurlement de ces voix par quelque chose d’encore plus hideux. L’homme simple le comprend très bien : il donne alors libre cours à toute sa simplicité de bête sauvage, se met à faire l’idiot, à se moquer de lui-même, à railler les autres et à rire dles sentiments. n’étant pas particulièrement tendre au départ, il devient foncièrement méchant.

     « Eh ben, femme de marchand ? Votre Gravité3 se porte-t-elle bien de toutes parts ? » demanda avec impudence Sergueï à Katiérina Lvovna peu après que le convoi eut perdu de vue le village où il avait passé la nuit, désormais caché par un monticule humide.

     Sur ce, se tournant vers Sonietka, il la couvrit d’un pan de son caftan et entonna d’une voix aigüe de fausset :


          Une tête blonde est passée dans l’ombre derrière la fenêtre.

          Tu ne dors pas, mon tourment, tu ne dors pas, coquine.

          Je vais te couvrir d’un pan de mon habit, de sorte qu’on ne te remarquera pas4.


     À ces mots, Sergueï prit Sonietka dans ses bras et l’embrassa bruyamment devant tout le convoi…

     Katiérina Lvovna voyait tout cela sans le voir : elle avançait comme une personne déjà plus de ce monde. On la poussa du coude pour lui montrer le comportement effronté de Sergueï avec Sonietka. On la raillait.

     « Laissez-la tranquille, s’interposait Fiona lorsqu’un détenu tentait de se moquer de la démarche trébuchante de Katiérina Lvovna. — Vous ne voyez donc pas, tas de diables, la souffrance de cette femme ? »

     « Elle a dû se mouiller les pieds, plaisanta un jeune prisonnier.

     — On sait bien qu’elle est de la race des marchands : ça reçoit une éducation délicate, répliqua Sergueï.

     — Bien sûr, avec des bas chauds, nous serions5 mieux, ça pourrait encore aller », poursuivit-il.

     Katiérina Lvovna parut se réveiller.

     « Vil serpent !, dit-elle sans encaisser la nouvelle offense : moque-toi, salaud, moque-toi !

     — Non, femme de marchand, je ne disais pas cela histoire de me moquer, c’est juste que Sonietka veut vendre de très jolis bas, je me disais que notre femme de marchand pourrait peut-être les acheter. »

     De nombreux prisonniers se mirent à rire. Katiérina Lvovna avançait comme un automate remonté.

     Le temps ne faisait qu’empirer. Des nuages gris couvrant le ciel se mirent à tomber des flocons de neige, une neige humide qui fondait en touchant le sol, accroissant le bourbier. Une bande sombre, couleur de plomb, finit par se montrer, on n’en voyait pas la fin. C’était la Volga. Un vent assez fort soufflait au-dessus du fleuve, faisant aller et venir de sombres vagues se soulevant lentement, la gueule béante.

     Le convoi des détenus trempés et transis s’approcha lentement du point de  traversée, et se mit à attendre le bac.

     Celui-ci arriva, sombre et tout mouillé ; l’équipage se mit à placer les détenus.

     « Paraît que sur ce bac, quelqu’un vend de la vodka », dit un prisonnier alors que le bac, sous une averse de flocons de neige humide, démarrait et laissait la berge, en se balançant sur les vagues du fleuve agité.

     « Oui, s’enfiler un p’tit coup, tout de suite, ce serait pas mal », lui fit écho Sergueï qui, pour amuser Sonietka, continua à harceler Katiérina Lvovna :

     « Allons, femme de marchand, paie-nous un coup de vodka, au nom de notre vieille amitié. Ne sois pas avare. Souviens-toi, mon ex, de notre amour d’avant, rappelle-toi, ma joie, comme nous avons batifolé, et ces longues nuits d’automne, et ces gens de ta famille que nous avons expédiés dans l’autre monde, sans pope ni diacre. »

     Katiérina Lvovna tremblait de froid. Outre le froid, qui la pénétrait jusqu’aux os, sous sa robe détrempée, quelque chose d’autre se produisait encore dans son organisme. Sa tête était brûlante, comme en feu ; ses prunelles s’élargissaient, et brillaient d’un éclat vif et hagard, leur regard fixé sur le va-et-vient des vagues.

     « Ben, moi aussi, je boirais bien de la vodka : j’ai plus de forces, avec ce froid, tinta la voix de Sonietka.

     — Allons, femme de marchand, régale-nous, quoi ! rouspéta Sergueï.

     — Où est donc ta conscience ? dit Fiona en hochant la tête de reproche.

     — Ça ne te fait point honneur, tout ça, intervint le petit détenu Gordiouchka6, pour soutenir la femme de soldat.

     — T’as peut-être pas honte devant elle, mais tu devrais au moins avoir honte devant les autres.

     — Dis donc, la tabatière de la communauté ! cria Sergueï à Fiona, toi aussi, tu devrais avoir honte ! Pourquoi je devrais avoir honte ? Si ça se trouve, je ne l’ai jamais aimée, et maintenant… tiens, le soulier éculé de Sonietka m’est plus cher que sa trogne, sa gueule de chatte écorchée : alors, qu’est-ce que tu peux me dire contre ça, hein ? Qu’elle aime Gordiouchka-bouche-tordue, si ça lui chante ; ou bien… – il jeta un coup d’œil au blanc-bec à cheval portant une bourka7 et une casquette militaire à cocarde et ajouta : ou bien, encore mieux, elle n’a qu’à se faire consoler par le chef d’escorte : sous sa bourka, au moins, la pluie ne l’atteindra pas.

     — Et on l’appellerait “femme d’officier”, tinta la voix de Sonietka.

     — Et comment donc !… et ce serait un jeu pour elle d’obtenir des bas », l’appuya Sergueï.

     Katiérina Lvovna ne se défendait pas : elle regardait les flots de plus en plus fixement, et ses lèvres remuaient. Entre les ignobles propos de Sergueï, elle entendait le grondement et le gémissement des vagues s’ouvrant et claquant. Voilà que soudain, d’une vague se brisant surgit la tête bleuie de Boris Timoféïévitch, d’une autre émerge celle de son mari, se balançant et étreignant la petite tête baissée de Fédia. Katiérina Lvovna veut se souvenir d’une prière, elle remue les lèvres, et ses lèvres murmurent : « Comme nous avons fait la noce, tous les deux, que de longues nuits d’automne avons-nous passées ensemble, que de gens avons-nous fait périr sauvagement ! »

      Katiérina Lvovna tremblait. Son regard, déjà hagard, se concentrait et devenait féroce. Ses mains se tendirent une ou deux fois au hasard devant elle, et retombèrent. L’instant d’après, elle se mit à se balancer sans quitter l’eau sombre , du regard, elle se pencha en avant, attrapa les jambes de Sonietka et d’un seul élan se jeta avec elle par-dessus bord.

     Tous se figèrent de stupeur.

     Katiérina Lvovna se montra à la crête d’une vague, puis s’enfonça ; une autre vague fit apparaître Sonietka.

     — Une gaffe ! Jetez-leur une gaffe ! s’écria-t-on sur le bac.

     Une lourde gaffe attachée à une longue corde jaillit et tomba dans l’eau. Sonietka n’était plus visible. Deux secondes après, vite emportée par le courant loin du bac, elle sortit les bras de l’eau ; mais au même instant, émergeant d’une autre vague presque à mi-corps, Katiérina Lvovna se jeta sur Sonietka, comme un puissant brochet sur un gardon, et on ne les revit plus.





Notes

  1. Notamment Vieux-Croyant ayant refusé les réformes de Nikkon, mais aussi, éventuellement, membre d’une des nombreuses sectes que connaissait la Russie.
  2. Adaptation des paroles trouvées dans le Livre de Job, 2,9 : « Tu persévères dans ton intégrité ? Maudis donc Dieu et meurs ! »
  3. J’essaie de rendre le terme russe, qui était utilisé pour s’adresser aux représentants de cet état social, la classe des marchands (répartie, on l’a dit, en trois guildes).
  4. Tiré du début (un peu malmené) du poème L’Appel, de 1844 de Iakov Pétrovitch Polonski, mis en musique (romance) par Piotr Pétrovitch Boulakhov.
  5. Le texte comporte un pluriel de déférence, ici évidemment ironique.
  6. Le Fier…
  7. Cape de feutre du Caucase.