jeudi 11 août 2022

Ma vie (Anton Tchékhov), suite

 X


     Deux jours plus tard, elle m’envoya à Doubetchnia, et j’en fus indiciblement heureux. En allant à la gare, et ensuite dans le wagon, je riais sans raison, on me regardait, me croyant ivre. Il neigeait et il gelait le matin, mais les chemins avaient déjà noirci, et les freux volaient au-dessus de nos têtes en croassant.


     Je pensai d’abord préparer un logis pour nous deux, Macha1 et moi, dans l’aile latérale en face de celle occupée par madame Tchéprakov, mais il s’avéra que des pigeons et des canards s’y étaient depuis longtemps installés, il n’y avait pas moyen de la nettoyer sans détruire une quantité de nids. Bon gré mal gré, il fallut transférer nos pénates dans les pièces inconfortables de la grande maison aux persiennes. Les moujiks appelaient cette bâtisse « le palais » ; elle comptait plus de vingt pièces, avec pour seul mobilier un piano et un petit fauteuil d’enfant traînant au grenier, et si Macha avait fait venir de la ville tous ses meubles, nous n’aurions pas encore pu chasser l’impression de vide morose et de froideur qu’elle produisait. Je choisis trois petites pièces dont les fenêtres donnaient sur le jardin et y travaillai de l’aube à la nuit, posant de nouvelles vitres et des papiers peints, bouchant les trous et les fissures du parquet. C’était un travail facile, agréable. Je courais sans cesse à la rivière voir si la débâcle commençait ; il me semblait tout le temps que les étourneaux étaient revenus. Et la nuit, pensant à Macha, empli d’un sentiment d’une douceur ineffable, transporté de joie, j’écoutais les rats faire du raffut et le vent bourdonner et cogner au-dessus du plafond ; je croyais entendre le vieux domovoï2 tousser au grenier.


     La couche de neige était épaisse ; il en tomba encore beaucoup fin mars, mais elle fondit rapidement, comme par magie, les eaux printanières3 coulèrent avec impétuosité, si bien que, début avril, on entendait déjà le chant des sansonnets4, et les papillons jaunes voletaient dans le jardin. Le temps était splendide. J’allais chaque soir en direction de la ville à la rencontre de Macha, et c’était un vrai délice de marcher pieds nus sur le chemin en train de sécher, mais à la terre encore molle ! À mi-chemin, je m’asseyais et contemplais la ville sans me décider à m’en approcher davantage. Sa vue me troublait. Je pensais sans cesse : « Comment réagiront mes connaissances en apprenant mon amour ? Que dira mon père ? » Surtout, me troublait l’idée que ma vie était désormais plus compliquée, que j’avais perdu toute possibilité de la diriger et qu’elle m’emportait comme un ballon, Dieu sait où. Je ne pensais plus à la façon de pourvoir à ma subsistance, de gagner ma vie, je pensais… à vrai dire, je ne sais plus à quoi.


     Macha arrivait en calèche ; je prenais place à côté d’elle, et nous partions ensemble à Doubetchnia, libres et joyeux. Ou bien, ayant attendu le coucher du soleil, je rebroussais chemin, mécontent, ennuyé, me demandant pourquoi Macha n’était pas venue, et, au portail de la propriété ou dans le jardin, m’accueillait de façon inattendue une chère apparition : elle ! Elle était venue en train, puis à pied de la gare. Une vraie fête ! Portant une simple robe de laine, un petit fichu et une modeste ombrelle, mais la taille bien prise, élancée, chaussée de bottines chères et venant de l’étranger – c’était une actrice de talent jouant un rôle de petite-bourgeoise. Nous inspections notre propriété, décidant de l’attribution des chambres, de l’emplacement des allées, du potager, des ruches. Nous avions des semences d’avoine, de trèfle, de fléole, de sarrasin et de légumes du potager, nous passions à chaque fois tout cela en revue, en supputant longuement la récolte à venir, et tout ce que me disait Macha me semblait d’une intelligence et d’une beauté extraordinaires. Ce fut la période la plus heureuse de ma vie.


     Peu après la semaine de la Saint-Thomas5, nous nous mariâmes à l’église de notre paroisse, à Kourilovka, à trois verstes6 de Doubetchnia. Macha voulait que tout se passât discrètement ; à sa demande, nos garçons d’honneur furent des gars de la campagne, et nous revîmes de l’église dans un petit tarantass7 cahotant qu’elle conduisait elle-même. Comme invités de la ville, nous n’eûmes que ma sœur Cléopâtre, à qui Macha avait envoyé un mot trois jours avant le mariage. Ma sœur était en robe blanche et portait des gants. Pendant la cérémonie, elle pleura doucement de joie et d’attendrissement, avec une expression maternelle d’une bonté infinie sur le visage. Elle s’enivrait de notre bonheur et semblait respirer une fumée douce, et je compris, en la regardant pendant notre mariage, qu’il n’y avait, pour elle, rien au monde qui fût au-dessus de l’amour, de l’amour terrestre, et qu’elle en rêvait en secret, timidement mais constamment et passionnément. Elle étreignait et embrassait Macha, et, ne sachant comme exprimer son enthousiasme, lui disait à mon sujet :


     — Il est bon ! Très bon !


     Avant de nous quitter, elle se changea, remettant sa robe de tous les jours, et m’emmena au jardin causer en tête à tête.


     — Père est très affecté de ce que tu ne lui aies jamais écrit, dit-elle ; il fallait lui demander sa bénédiction. Mais, au fond, il est très content. Il dit que ce mariage va t’élever aux yeux de toute la société, et que l’influence de Maria Viktorovna te fera prendre la vie plus au sérieux. Le soir, nous ne faisons maintenant que parler de toi, et hier il s’est même exprimé ainsi : « Notre Missaïl ». Cela m’a réjouie. Il a l’air de méditer quelque chose, je crois qu’il veut te donner un exemple de générosité, et qu’il sera le premier à parler de réconciliation. Il est très possible qu’il vienne vous voir, un de ces jours.


     Elle fit rapidement plusieurs signes de croix sur moi et dit :


     — Eh bien, que Dieu te garde, sois heureux. Aniouta Blagovo est une fille pleine d’esprit, elle dit, à propos de ton mariage, que Dieu t’envoie là une nouvelle épreuve. Qu’y faire ? À côté des joies, la vie de famille comporte aussi des souffrances. C’est inévitable.


     Nous accompagnâmes sa voiture à pied, Macha et moi, pendant trois verstes ; puis nous rentrâmes sans hâte et en silence, comme si nous nous reposions. Macha me tenait la main8, nous avions le cœur léger et ne songions plus à parler d’amour ; le mariage nous avait encore rapprochés, et il nous semblait que rien ne pourrait nous séparer.


     — Ta sœur est une créature sympathique, mais on dirait qu’elle a été longuement martyrisée. Ton père doit être un homme épouvantable.


     Je me mis à lui raconter l’éducation que nous avions reçue, ma sœur et moi, et à quel point, en effet, notre enfance avait été pénible et absurde. En apprenant que mon père m’avait battu encore si récemment, elle tressaillit et se serra contre moi.


     — Ne m’en raconte pas davantage, dit-elle, c’est affreux.


     À présent, elle ne me quittait plus. Nous habitions la grande maison, installés dans trois pièces, et le soir nous barricadions la porte qui donnait sur la partie inhabitée de la demeure, comme si vivait là quelque être inconnu dont nous avions peur. Je me levais tôt, à la pointe du jour, et je me mettais aussitôt à quelque travail. Je réparais les charrettes, traçais des sentiers dans le jardin, bêchais les plates-bandes, peignais le toit de la maison. Quand arriva le moment de semer l’avoine, j’essayai de croiser les labours, de herser et de semer, je le fis consciencieusement, en marchant sur les pas de notre ouvrier ; je m’y épuisais, la pluie et le vent froid et coupant me mettaient durablement la figure et les jambes en feu, je rêvais la nuit de terre labourée. Mais les travaux des champs étaient sans attrait pour moi. Je ne connaissais pas l’agriculture, et ne l’aimais pas ; cela venait peut-être de ce que mes ancêtres n’étaient pas cultivateurs, et que dans mes veines coulait un sang purement citadin. J’avais de la tendresse pour la nature, j’aimais les champs, les prés et les potagers, mais le moujik soulevant la terre avec son araire9, stimulant son pitoyable cheval, lui-même déguenillé, trempé, tendant le cou, cette image était pour moi celle d’une force brutale, sauvage et sans beauté ; en observant les mouvements gauches du moujik, je repensais à chaque fois, involontairement, à la vie légendaire, remontant à un passé lointain, que menaient les gens avant de savoir utiliser le feu. Le rude taureau errant au milieu du bétail des paysans, et les chevaux traversant le village au galop en faisant claquer leurs sabots me faisaient peur, et tout ce qui était un tant soit peu grand, fort et vite furieux, depuis le bélier avec ses cornes, jusqu’au jars ou au chien de garde enchaîné, représentaient à mes yeux cette même force sauvage et brutale. Cette prévention parlait en moi avec une force particulière par mauvais temps, lorsque de lourds nuages s’étendaient au-dessus des noirs labours. Surtout, quand deux ou trois personnes me regardaient labourer ou semer, je n’avais pas conscience du caractère inévitable et obligé de ce travail, j’avais l’impression de m’amuser. Je préférais faire quelque chose dans la cour, et rien ne me plaisait davantage que de peindre le toit. 


     Je traversais le jardin et les prés pour me rendre à notre moulin. Il était loué à Stépane10, un moujik de Kourilovka, bel homme au teint basané et à l’épaisse barbe noire, bâti en hercule. Il n’aimait pas ces affaires de meunerie, qu’il trouvait ennuyeuses et d’un mauvais rapport, il vivait au moulin simplement pour ne pas habiter chez lui. Il était bourrelier, et une agréable odeur de poix et de cuir flottait toujours autour de lui. Peu bavard, indolent, il remuait le moins possible et, assis sur le pas de sa porte ou au bord de la rivière, fredonnait sans cesse : « ou-liou-liou11 ». Arrivant de Kourilovka, sa femme et sa belle-mère venaient parfois le voir, toutes les deux le teint pâle, douces et languissantes ; elles le saluaient en s’inclinant très bas, le vouvoyaient et l’appelaient « Stépane Petrovitch ». Lui, sans répondre à leur salut ni d’un mot ni d’un geste, s’asseyait à part au bord de la rivière et fredonnait doucement : « ou-liou-liou ». Une heure ou deux s’écoulaient en silence. S’étant murmuré quelque chose, sa belle-mère et sa femme se levaient et le regardaient un moment, attendant qu’il regardât par-dessus son épaule, puis le saluaient bien bas et disaient d’une voix douce et chantante :


     — Au revoir, Stépane Petrovitch !


     Et elles s’en allaient. Après quoi, faisant main basse sur le paquet qu’elles lui avaient laissé, contenant des craquelins ou une chemise, Stepane poussait un soupir et disait, avec un clin d’œil dans leur direction :


     — Les bonnes femmes !


     Pourvu de deux meules tournantes, le moulin travaillait jour et nuit. J’aidais Stépane, cela me plaisait, et lorsqu’il s’absentait, je le remplaçais volontiers.




Notes


  1. Rappel : c’est un diminutif affectueux pour Maria.
  2. Génie de la maison, folklore russe.
  3. Titre d’un roman de Tourguéniev.
  4. Ou des étourneaux, mais c’est plus joli, ici… 
  5. Ou dimanche de Quasimodo : premier dimanche après Pâques.
  6. Dernier rappel : la verste faisait environ 1,1 km.
  7. Voiture simple à quatre roues, sorte de charrette, attelée bien sûr.
  8. Et non pas le bras (Pléiade). La difficulté vient de ce que le même mot désigne, en russe, le bras et la main. Mais les prépositions du texte font la différence…
  9. Le terme russe renvoie à un instrument plus primitif qu’une charrue.
  10. Se prononce Stépanne, voire Stipanne.
  11. Onomatopée, sorte de ululement qui peut signifier « taïaut » à la chasse, se rencontre dans un long poème de Nékrassov et, ensuite, dans des chansons.






XI



     Après la tiédeur et l’air limpide, vint le temps de la boue liée au dégel ; il plut tout le mois de mai, et il fit froid. Le bruit des roues du moulin et de la pluie incitait à la paresse et au sommeil. Le plancher vibrait, cela sentait la farine, ce qui disposait aussi à s’assoupir. Vêtue d’une pelisse courte, chaussée de grands caoutchoucs d’homme, ma femme se montrait deux fois par jour, disant toujours la même chose :


     — Et on appelle ça l’été ! C’est pire qu’en octobre !


     Nous prenions le thé ensemble, faisions cuire du gruau ou restions assis en silence des heures entières, à attendre que la pluie cessât. Une fois, alors que Stépane s’était rendu à une foire, Macha passa toute la nuit au moulin. Quand nous nous levâmes, il n’y avait pas moyen de savoir quelle heure il était, tant le ciel était couvert de nuages de pluie ; on n’entendait que le chant de coqs ensommeillés à Doubetchnia et le cri des râles dans les prés ; il était encore très tôt… Je descendis avec ma femme au bief, et nous en retirâmes la nasse que Stépane, la veille avait jetée devant nous. Une grosse perche s’y débattait, et une écrevisse se hérissait, une pince en l’air.


     — Relâche-les, dit Macha. Qu’elles soient heureuses, elles1 aussi !


      Du fait que nous nous étions levés très tôt et n’avions rien fait ensuite, cette journée me parut très longue, la plus longue de ma vie. Vers le soir, Stépane revint et je retournai à la propriété.


     — Ton père est venu aujourd’hui, me dit Macha.


     — Et où est-il ? demandai-je.


     — Il est reparti. Je ne l’ai pas reçu.


     Voyant que je demeurais silencieux et prenais mon père en pitié, elle dit :


     — Il faut être conséquent. Je ne l’ai pas reçu, et je lui ai fait dire de ne plus prendre la peine de venir nous voir.


     Une minute plus tard, j’avais déjà franchi le portail et pris la direction de la ville pour avoir une explication avec mon père. La boue était glissante et il faisait froid. Pour la première fois depuis mon mariage, je me sentis soudain triste, et une pensée me traversa l’esprit, passant fugitivement dans mon cerveau fatigué par ce long jour gris : peut-être ne vivais-je pas comme il fallait. Je me sentis las, une faiblesse morale et une indolence s’emparèrent peu à peu de moi, je n’avais plus envie d’avancer ni de réfléchir, et, quelques pas plus loin, je renonçai et fis demi-tour.


     Au milieu de la cour se tenait l’ingénieur en manteau de cuir à capuchon, qui disait d’une voix forte :


     — Où sont les meubles ? Il y avait un magnifique mobilier de style Empire2, des tableaux, des vases, et maintenant, il ne reste rien de rien ! J’ai acheté la propriété avec les meubles, que le diable écorche la vieille !


     Près de lui se tenait, pétrissant sa chapka, Moïsseï, un ouvrier au service de la générale, gaillard de vingt-cinq ans, maigre, au visage un peu grêlé et aux petits yeux effrontés ; il avait une joue plus grosse que l’autre, comme engourdie d’avoir trop dormi dessus.


     — Vous l’aviez achetée sans les meubles, Votre Haute Noblesse4, dit-il d’une voix hésitante. Je m’en souviens, monsieur5. 


     — Tais-toi ! cria l’ingénieur qui devint cramoisi et se mit à trembler, tandis qu’au jardin, son cri était repris par l’écho.



Notes


  1. Les deux mots « perche » et « écrevisse » sont, en russe, masculins, alors qu’ils sont féminins en français. On trouve : « Qu’ils soient heureux ! » dans la Pléiade, amusante faute vénielle.
  2. En français dans le texte.
  3. « La vieille » et « la générale » renvoient à madame Tchéprakov, voir le chapitre III.
  4. Et non « Votre Excellence », comme on le lit chez D. Roche et dans la Pléiade. Les titres sont différents, et correspondent à des grades différents dans le Tchin de Pierre le Grand. L’appellation « Votre Excellence » a été rencontrée au tout début de la nouvelle.
  5. Marqué par le sifflement de la lettre « s », initiale du terme et collée au verbe « souviens ». 


À suivre...


lundi 8 août 2022

Ma vie (Anton Tchékhov), suite

 IX


     À présent, nous nous voyions souvent, deux fois par jour. Elle venait au cimetière presque chaque jour après le déjeuner, et, en m’attendant, lisait les inscriptions sur les croix et les stèles ; elle entrait parfois dans l’église et, se tenant près de moi, me regardait travailler. Le silence, le travail naïf des peintres et des doreurs, le bon sens de Redka et le fait que mon apparence ne me distinguait en rien des autres ouvriers, que je travaillais comme eux simplement en gilet et en savates et qu’ils me tutoyaient, tout cela était nouveau pour elle, et la touchait. Une fois, devant elle, un ouvrier qui peignait une colombe au plafond me cria :


     — Missaïl, passe-moi la céruse !


     Je la lui portai, et ensuite, tandis que je redescendais le frêle échafaudage, elle me regarda, émue aux larmes, et sourit :


     — Que vous êtes gentil ! me dit-elle.


     Je me souvenais depuis mon enfance que, chez l’un des richards de notre ville, un perroquet vert s’était échappé de sa cage pour ensuite errer dans la ville, volant paresseusement d’un jardin à l’autre, seul et sans refuge. Maria Viktorovna me rappelait cet oiseau. 


     — À part le cimetière, je n’ai absolument aucun endroit où aller, maintenant, me disait-elle en riant. J’en ai plus qu’assez de la ville, elle me dégoûte. Chez les Ajoguine, on récite, on chante, on zozote, je ne les supporte plus, ces derniers temps ; votre sœur est insociable, Mlle Blagovo1 me hait, j’ignore pourquoi, et je n’aime pas le théâtre. Où voulez-vous que j’aille ?


     Quand je venais chez elle, je sentais la peinture et la térébenthine, j’avais les mains noires – et cela lui plaisait ; elle voulait même que je vienne dans ma tenue de travail ; mais, dans son salon, cela me mettait mal à l’aise, j’avais l’impression d’être en uniforme, si bien que chaque fois que je me préparais à aller chez elle, je mettais mon costume de jersey neuf. Ce qui ne lui plaisait pas.


     — Convenez-en, vous ne vous êtes pas encore complètement habitué à votre nouveau rôle, me dit-elle un jour. La tenue d’ouvrier vous gêne, vous ne vous y sentez pas à l’aise. Dites-moi, cela ne vient-il pas d’un manque de conviction, et d’une insatisfaction, chez vous ? Ce travail que vous avez choisi, cet état de peintre2, peut-il vraiment vous satisfaire ? demanda-t-elle en riant. Je sais que les peindre embellit les objets et les rend plus résistants, mais ces objets appartiennent tout de même à des citadins, à des riches, c’est du luxe, en fin de compte. En outre, vous avez dit vous-même à maintes reprises que chacun doit gagner son pain en travaillant de ses mains, cependant vous ne touchez pas du pain, mais de l’argent. Pourquoi ne pas prendre vos paroles au pied de la lettre ? Il faut précisément obtenir du pain, c’est-à-dire qu’il faut labourer, semer, moissonner, battre ou faire quelque chose ayant un rapport direct avec l’agriculture, par exemple faire paître les vaches, bêcher la terre, construire des izbas…


     Elle ouvrit une belle armoire placée près de son bureau et dit :


     — Je vous parle de tout cela parce que je veux vous initier à mon secret. Voilà3 ! C’est ma bibliothèque agricole. On y trouve aussi bien les champs que le potager, le verger, l’étable et les ruches. Je lis avec avidité, et j’ai étudié la théorie de fond en comble. Mon rêve, mon doux rêve, le voici : dès le début mars, je pars pour notre Doubetchnia4. C’est merveilleux, là-bas, ravissant ! N’est-ce pas ? la première année, je prendrai mes repères et j’observerai ce qu’il y a lieu de faire, et l’année suivante je me mettrai au travail pour de bon, sans ménager ma peine5, comme on dit. Mon père m’a promis de me donner Doubetchnia, j’y ferai ce qui me plaira. 


     Rougissante, émue aux larmes et riant, elle rêvait tout haut de la vie tellement intéressante qu’elle mènerait à Doubetchnia. Je l’enviais. Mars était déjà proche, les jours allongeaient toujours plus et, lors des après-midi brillamment ensoleillées, les toits dégoulinaient et cela sentait le printemps ; j’avais moi-même envie d’aller à la campagne.


     Et lorsqu’elle dit qu’elle s’en irait vivre à Doubetchnia, je me vis clairement rester seul en ville, et je me sentis jaloux de son armoire à livres et de l’agriculture. Je ne connaissais rien à l’agriculture, ne l’aimais pas, et fus à deux doigts de dire à Maria Viktorovna que le travail des champs était une besogne d’esclave, mais je me souvins d’avoir entendu mon père dire plus d’une fois quelque chose de semblable, et je me tus. 


     Le grand carême6 arriva. L’ingénieur Viktor Ivanytch7, dont je commençais à oublier l’existence, revint de Pétersbourg. Il arriva à l’improviste, sans même prévenir par télégramme. Quand je vins le soir, comme d’habitude, je le trouvai qui, ayant fait sa toilette, les cheveux récemment coupés, l’air rajeuni de dix ans, déambulait dans le salon en parlant de quelque chose ; agenouillée, sa fille sortait des valises des boîtes, des flacons, des livres, et donnait tout cela au valet de chambre, Pavel. À la vue de l’ingénieur, je fis involontairement un pas en arrière, mais lui me tendit les deux mains et dit, avec un sourire découvrant ses solides dents blanches de cocher :


     — Le voilà, le voilà lui aussi ! Enchanté de vous voir, monsieur le peintre en bâtiment ! Macha8 m’a tout raconté, elle vient de me chanter vos louanges, un vrai panégyrique. Je vous comprends et vous approuve entièrement ! poursuivit-il en me prenant par le bras. Être un bon ouvrier est bien plus intelligent et plus honnête que de gaspiller du papier administratif en portant une casquette à cocarde9. J’ai moi-même travaillé en Belgique, des mains que voici, ensuite j’ai été deux ans mécanicien…


     Il portait un veston court et, sans cérémonie, des pantoufles, marchait comme un podagre, en se dandinant un peu et en se frottant les mains. Il fredonnait un air, ronronnait légèrement et se mettait en boule comme un hérisson, tout content d’être enfin rentré chez lui et d’avoir pris une douche, son grand plaisir.


     — Il n’y a pas de doute, me dit-il au cours du dîner, vous êtes tous des gens charmants et sympathiques, mais, j’ignore pourquoi, messieurs, dès que vous vous vous mettez à travailler de vos mains ou que vous commencez à vouloir faire le salut des moujiks, cela tourne en fin de compte à la secte10. Vous êtes sûr que vous n’appartenez pas à une secte ? Tenez, vous ne buvez pas de vodka. Qu’est-ce, sinon une attitude de membre d’une secte ? 


     Pour lui faire plaisir, je bus de la vodka. Et aussi du vin. Nous goûtâmes des fromages, des saucissons, des pâtés, des pickles, toutes sortes de hors-d’œuvre que l’ingénieur avait apportés, ainsi que les vins reçus de l’étranger en son absence. Les vins étaient excellents. J’ignore pourquoi, les vins et les cigares que l’ingénieur recevait de l’étranger étaient détaxés ; quelqu’un lui envoyait gratis du caviar et du dos d’esturgeon, il ne payait pas de loyer pour son appartement, car son propriétaire fournissait la ligne en pétrole ; en gros, lui et sa fille me donnaient l’impression que ce qu’il y avait de mieux au monde était à leur service, et qu’ils l’obtenaient sans débourser un sou.


     Je continuai à aller chez eux, mais déjà avec moins de plaisir. L’ingénieur me gênait, je ressentais de l’embarras en sa présence. Je ne supportais pas ses yeux purs et innocents, ses raisonnements m’assommaient et me dégoûtaient ; il m’était également pénible de me souvenir que j’avais été, si récemment, le subordonné de cet homme repu, rubicond, et qu’il avait fait preuve, à mon endroit, d’une brutalité impitoyable. Bien sûr, il me prenait par la taille, me tapait amicalement sur l’épaule, mais je sentais qu’il méprisait autant que par le passé mon insignifiance, et qu’il me tolérait uniquement pour faire plaisir à sa fille ; déjà, je ne pouvais plus rire et dire ce que je voulais, je gardais mes distances, m’attendant à tout instant à ce qu’il m’appelât Panteleï11, comme son domestique Pavel. Comme cela révoltait mon orgueil de petit-bourgeois provincial ! Moi, un prolétaire, un peintre, j’allais tous les jours chez des gens riches auxquels rien ne me liait, et que toute la ville regardait comme des étrangers, pour y boire des vins de prix et y manger des choses extraordinaires – ma conscience refusait de l’accepter ! En me rendant chez eux, je prenais un air maussade en croisant les gens et lançais des regards par en-dessous, comme le membre d’une secte, pour le coup, et quand je sortais de chez l’ingénieur, j’avais honte de ma satiété.


     Et surtout, je craignais d’y prendre trop goût. Dans la rue, au travail, en train de discuter avec les gars, je pensais sans cesse à une seule chose : que j’irais le soir chez Maria Viktorovna, j’entendais sa voix et son rire, je voyais sa démarche. Avant d’y aller, je restais un long moment devant un miroir déformant, chez ma nounou, occupé à nouer ma cravate, et mon costume en jersey me semblait affreux, j’en souffrais et, en même temps, je me méprisais d’être aussi petit-bourgeois. Quand Maria Viktorovna me criait, de la pièce voisine, qu’elle n’était pas habillée, et me priait d’attendre, je l’écoutais s’habiller ; cela me troublait, j’avais l’impression de sentir le sol se dérober sous mes pieds. Et lorsque je voyais dans la rue, même de loin, une silhouette féminine, je faisais infailliblement la comparaison ; je trouvais alors toutes les femmes et toutes les jeunes filles de notre ville vulgaires, mal fagotées et se tenant sans grâce ; et ces comparaisons éveillaient en moi un sentiment de fierté : Maria Viktorovna était mieux que toutes les autres ! Et, la nuit, je nous voyais en rêve, elle et moi.


     Une fois, au dîner, nous mangeâmes, l’ingénieur et moi, un homard entier. En rentrant ensuite chez moi, je me souvins que l’ingénieur, au cours du repas, m’avait appelé deux fois « très cher12 », et je me fis la réflexion que, dans cette maison, on me choyait comme un grand chien malheureux loin de son maître, qu’on se distrayait avec moi et qu’on me chasserait comme un chien lorsqu’on en aurait assez de moi. Je ressentis de la honte et de la douleur, à en avoir les larmes aux yeux, comme si j’avais subi un affront, et, les yeux tournés vers le ciel, je fis le serment de mettre fin à tout cela.


     Le lendemain, je ne me rendis pas chez les Doljikov. Tard le soir, alors qu’il faisait complètement nuit et qu’il pleuvait à verse, je passai rue Bolchaïa Dvorianskaïa en regardant les fenêtres. On dormait déjà chez les Ajoguine, il y avait seulement de la lumière à l’une des dernières fenêtres ; dans sa chambre, la vieille madame Ajoguine brodait à la lueur de trois bougies, se figurant combattre les préjugés13. Chez nous, tout était éteint, tandis qu’en face, chez les Doljikov, il y avait de la lumière aux fenêtres, sans qu’on pût rien distinguer, à cause des fleurs et des rideaux. Je continuais à aller et venir dans la rue, arrosé par la pluie froide de mars. J’entendis mon père rentrer du club ; il frappa au portail, une fenêtre s’éclaira une minute plus tard, et je vis ma sœur se hâter, une lampe à la main et arrangeant de l’autre main son épaisse chevelure. Puis mon père fit les cent pas au salon, racontant quelque chose en se frottant les mains, cependant que ma sœur, assise immobile dans un fauteuil, songeait sans l’écouter. 


     ils finirent par s’en aller, la lumière s’éteignit… Je regardai du côté de la maison de l’ingénieur : il y faisait sombre également. Dans l’obscurité, sous la pluie, je me sentis désespérément seul, livré au bon vouloir du destin, sentis combien, en comparaison de cette solitude qui était la mienne, en comparaison de ma souffrance actuelle et celle qui restait à venir, tous mes actes et tous mes désirs étaient petits, de même que tout ce que j’avais pensé et dit jusqu’à présent. Les actes et les pensées des êtres vivants sont loin d’atteindre l’importance de leurs chagrins, hélas ! Et, sans bien me rendre compte de ce que je faisais, je tirai de toutes mes forces sur la sonnette à la porte des Doljikov ; elle se rompit et je m’enfuis comme un gamin, pris de peur à l’idée qu’on allait sortir et me reconnaître. En m’arrêtant pour reprendre mon souffle, au bout de la rue, j’entendis juste le bruit que faisait la pluie, et aussi celui, lointain, d’un veilleur de nuit frappant sur sa plaque de fonte14. 


     De toute la semaine, je n’allai pas chez les Doljikov. J’avais vendu mon costume en jersey. Comme peintre, je n’avais plus de travail, de nouveau je ne mangeais pas à ma faim, me faisant dans les dix à vingt kopecks par jour comme je le pouvais, dans des besognes pénibles et désagréables. Enfoncé jusqu’aux genoux dans la boue froide, la poitrine oppressée, je voulais refouler mes souvenirs et, très exactement, je me vengeais sur moi-même pour ces fromages et ces conserves dont je m’étais régalé chez l’ingénieur ; pourtant, dès que je me couchais, mouillé et affamé, mon imagination pécheresse commençait à me présenter des tableaux merveilleusement séduisants, et je m’avouais avec étonnement que j’étais amoureux, passionnément amoureux, et je m’endormais profondément, d’un sommeil sain, avec le sentiment que cette vie de forçat ne faisait que renforcer mon corps et le faire rajeunir.


     Un soir, il se mit à neiger hors de saison, et le vent se mit à souffler du nord, à croire que l’hiver recommençait. en rentrant du travail ce soir-là, je trouvai Maria Viktorovna dans ma chambre. Elle était assise, ayant gardé sa pelisse, et les deux mains dans son manchon. 


     — Pourquoi ne venez-vous plus me voir ? demanda-t-elle en levant ses yeux limpides et intelligents, et moi j’étais si content et si ému de la voir que je me tenais devant elle au garde-à-vous comme devant mon père lorsqu’il s’apprêtait à me battre ; elle me regardait bien en face, et je lisais dans ses yeux qu’elle comprenait d’où venait mon trouble.


       Pourquoi ne venez-vous plus me voir ? répéta-t-elle. Si vous ne voulez plus venir, alors c’est moi qui viens.


     Elle se leva et s’approcha tout près de moi.


     — Ne m’abandonnez pas, dit-elle, et ses yeux se remplirent de larmes. Je suis seule, complètement seule !


     Elle se mit à pleurer et dit, couvrant sa figure de son manchon :


     — Seule ! Il m’est dur de vivre, très dur, et je n’ai personne au monde, à part vous. Ne m’abandonnez pas !


     Cherchant un mouchoir pour essuyer ses larmes, elle se mit à sourire ; nous restâmes silencieux un moment, puis je la pris dans mes bras et l’embrassai, en m’égratignant la joue jusqu’au sang avec l’épingle attachée à sa toque.


     Et nous nous mîmes à causer comme si nous étions intimes depuis un long, long moment…




Notes


  1. Mlle en français dans le texte, avec cette graphie : m-lle.
  2. Avec un jeu de mots intraduisible : mot à mot, on écrirait : « votre malaria ». Maliar (de l’allemand maler), c’est le peintre en bâtiment, et maliaria est le mot russe pour malaria…
  3. En français dans le texte.
  4. Rappel : son père a racheté la propriété, avec le jardin. Voir le chapitre III.
  5. Dans le texte russe : « sans ménager mon ventre ».
  6. Six semaines avant Pâques, chez les orthodoxes.
  7. Pour Ivanovitch, fils d’Ivan : Doljikov père est rentré.
  8. Diminutif affectueux de Maria.
  9. Les membres de la noblesse de service crée par Pierre le Grand [cf le fameux Tchin, dont la table donnait l’équivalence entre grades civils et grades militaires, avec noblesse héréditaire à partir d’un certain rang] portaient une sorte d’uniforme et notamment une casquette sans visière pourvue d’une cocarde verte et rouge, insigne de leur condition (d’après une note trouvée dans la Pléiade et due à Claude Frioux).
  10. Les sectes d’inspiration religieuse étaient anciennes, multiples et fournies en Russie, depuis le XVIe siècle. 
  11. Voir la fin du chapitre IV.
  12. Avec une condescendance éventuelle que l’ironie possible du terme en français ne rend qu’incomplètement : le terme de base peut aussi signifier : « Mon brave ».
  13. Reprend un thème abordé au début du chapitre II.
  14. Habituellement, à la campagne, chez Tchékhov, le veilleur de nuit frappe sur une planchette en bois…



À suivre...

mercredi 3 août 2022

Ma vie (Anton Tchékhov), suite

 VIII



     Un soir, rentrant fort tard de chez Maria Viktorovna, je trouvai dans ma chambre un jeune inspecteur portant un uniforme tout neuf ; assis à ma table, il feuilletait un livre.


     — Vous voilà enfin ! dit-il en se levant et en s’étirant. C’est la troisième fois que je viens. Le gouverneur1 veut vous voir chez lui demain matin à neuf heures précises. Sans faute.


     Il me fit signer un papier où je m’engageais à exécuter à la lettre l’ordre de Son Excellence, et s’en alla. Cette visite tardive d’un inspecteur, et cette invitation inopinée à me rendre chez le gouverneur m’accablèrent au plus haut point. Depuis ma tendre enfance, j’avais peur des gendarmes, des policiers et de la justice, à présent j’étais tenaillé par l’inquiétude, comme si j’étais réellement coupable de quelque chose. Je n’arrivais pas à m’endormir. Eux aussi bouleversés, ma nourrice et Prokofi ne dormaient pas non plus. En plus, la nounou avait une oreille qui lui faisait mal, elle poussait des gémissements et se mit plusieurs fois à pleurer de douleur. Entendant que je ne dormais pas, Prokofi entra chez moi avec circonspection, une petite lampe à la main, et s’assit à ma table.


     — Vous devriez boire une vodka au poivre… dit-il après avoir réfléchi. Dans cette vallée de larmes, quand on a bu, ça va mieux. Et en verser dans l’oreille de maman lui ferait beaucoup de bien.


     À deux heures passées2, il se prépara à aller chercher de la viande aux abattoirs3. Je savais que je ne dormirais pas jusqu’au matin, et, pour faire passer le temps jusqu’à neuf heures, je l’accompagnai. Nous avions une lanterne avec nous, et son commis Nikolka, un garçon de treize ans frissonnant et des taches bleues aux joues, ayant en outre l’air d’un parfait brigand, nous suivait en traîneau, en pressant son cheval d’une voix enrouée. 


     — On va sans doute vous punir, chez le gouverneur, me dit en chemin Prokofi. Il y a les règles du gouverneur, les règles de l’archimandrite4, celles de l’officier, celles du docteur, chaque état a les siennes. Vous n’observez pas les vôtres, on ne peut pas vous le permettre.


     Les abattoirs se trouvaient derrière le cimetière, je ne les avais jamais vus que de loin. C’étaient trois hangars sombres, entourés d’une enceinte grise, et d’où arrivait, par les journées chaudes d’été, quand le vent venait de leur direction, une puanteur suffocante. À présent, entré dans la cour, je ne distinguais pas les hangars dans l’obscurité ; je heurtais sans arrêt des chevaux, et des traîneaux vides ou déjà chargés de viande ; des gens circulaient avec des lanternes en lançant d’affreux jurons. Prokofi et Nikolka juraient de même, et aussi salement, il y avait dans l’air un brouhaha ininterrompu, fait de jurons, de toux et de hennissements.


     Cela sentait le cadavre et le fumier. La neige fondait et se mêlait avec de la boue, et j’avais l’impression, dans les ténèbres, de marcher dans des flaques de sang.


     Ayant fait le plein de viande sur notre traîneau, nous allâmes au marché, à l’étal du boucher. Le jour commençait à se lever. Les cuisinières arrivèrent l’une après l’autre, leur panier au bras, ainsi que des dames d’un certain âge en manteau. Une hache à la main, en tablier blanc éclaboussé de sang, Prokofi faisait d’effrayants serments, se signait en regardant l’église, braillait à travers tout le marché, assurant qu’il vendait sa viande à prix coûtant, et même à perte. Il trompait les gens sur le poids, les refaisait en rendant la monnaie, les cuisinières le voyaient, mais, étourdies par ses cris, ne protestaient pas et se contentaient de le traiter de bourreau. Levant et abaissant sa terrible hache, il prenait des poses pittoresques, la mine féroce, en émettant à chaque fois le son « hek ! », et je craignais de le voir couper pour de bon la tête ou un bras à quelqu’un.


     Je passai toute la matinée à son étal, et lorsque je me rendis enfin chez le gouverneur, ma pelisse sentait la viande et le sang. Moralement, je me sentais comme un homme qui, sur ordre, serait parti avec un épieu chasser l’ours. Je me souviens du haut escalier avec un tapis à rayures, et du jeune fonctionnaire en habit à boutons clairs qui, sans me dire un mot, m’indiqua une porte des deux mains et courut m’annoncer. Je pénétrai dans un salle au mobilier luxueux mais froid et sans goût ; les glaces hautes et étroites sur les trumeaux et les portières jaune vif aux fenêtres blessaient les yeux de façon particulièrement désagréable ; on voyait que les gouverneurs changeaient, mais que le mobilier restait le même. Le jeune fonctionnaire m’indiqua de nouveau une porte des deux mains, et je me dirigeai vers une grande table verte derrière laquelle se tenait un général ayant au cou l’ordre de Saint-Vladimir5. 


     — Monsieur Polozniev, commença-t-il, une lettre à la main et ouvrant tout grand une bouche ronde comme un « o », je vous ai demandé de vous présenter ici pour vous expliquer ce qui suit. Votre estimé père s’est adressé, par écrit et oralement, au maréchal de la noblesse6 de la province pour lui demander de vous convoquer et de vous signifier que votre conduite est incompatible avec la qualité de noble que vous avez l’honneur de posséder. Son Excellence Alexandre Pavlovitch7, présumant à juste titre que votre conduite pouvait induire des tentations, et pensant qu’une simple exhortation de sa part ne suffirait pas ici, et qu’une intervention sérieuse de l’administration était nécessaire, m’a présenté dans cette lettre ses réflexions à votre sujet, que je partage.


     Il disait cela sans élever la voix, avec respect, se tenant bien droit, exactement comme si j’étais son chef, et me regardant sans aucune sévérité. Il avait le visage grêlé, usé, plein de rides, avec de grandes poches sous les yeux, ses cheveux étaient teints et l’on ne pouvait, au vu de son apparence, déterminer quel âge il avait, si c’était quarante ou soixante ans8.


     — J’espère, poursuivit-il, que vous appréciez la délicatesse de l’honorable Alexandre Pavlovitch, qui s’est adressé à moi non pas officiellement, mais à titre privé. Je vous ai convoqué moi aussi de façon non officielle, et je ne vous parle pas en tant que gouverneur, mais comme admirateur sincère de votre père. Je vous prie donc, ou de modifier votre conduite et de revenir aux obligations seyant à votre état, ou au moins, pour éviter de donner le mauvais exemple, de vous en aller ailleurs, dans un endroit où l’on ne vous connaîtra pas, et où vous pourrez vous occuper comme il vous plaira. Dans le cas contraire, je me verrai obligé de prendre des mesures extrêmes.


     Il se tint silencieux trente secondes, me regardant la bouche ouverte.


     — Vous êtes végétarien9 ? demanda-t-il.


     — Non, Votre Excellence, je mange de la viande. 


     Il s’assit et prit un papier ; je m'inclinai et sortis.


     Cela ne valait plus la peine d’aller travailler avant le déjeuner. Je rentrai chez moi dormir, mais n’y parvins pas, à cause du sentiment désagréablement douloureux que je retirais des abattoirs et mon entretien avec le gouverneur ; ayant attendu le soir, je me rendis, sombre et chagriné, chez Maria Viktorovna. Je lui racontai ma visite chez le gouverneur et elle me regarda avec incrédulité, comme si elle ne me croyait pas, avant d’éclater soudain d’un rire sonore, joyeux et moqueur, comme seuls savent rire les gens rieurs et bon enfant.


     — Si l’on racontait cela à Pétersbourg ! prononça-t-elle, penchée sur sa table et manquant de tomber par terre à force de rire. Si l’on racontait cela à Pétersbourg !


     


Notes


  1. Rappel : le gouverneur est la plus haute autorité, le représentant de l’État impérial, dans une province.
  2. On est obligé de recourir à des périphrases, car en russe, on dit : « Dans la troisième heure », c’est-à-dire entre deux et trois…
  3. Traditionnellement au pluriel en français, alors qu’il est au singulier en russe.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Archimandrite
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_de_Saint-Vladimir
  6. Voir la note 1 du chapitre I.
  7. Le gouverneur désigne ici le père du narrateur, en se trompant sur le prénom (pour ce qui est de son patronyme, on n’en sait rien) dudit père, qui est en réalité Alexeï, comme nous le savons d’après la réplique de Redka, à la fin du chapitre IV : « Missaïl Alexéïtch, ange que vous êtes… » (L’erreur du gouverneur, voire de Tchékhov lui-même, a été relevée par Denis Roche. Dans la Pléiade, sans doute par flemme, on a tout bonnement fait sauter le prénom et le patronyme du père du texte…)
  8. Ne pas juger avec nos lunettes actuelles : au dix-neuvième siècle (même à la fin) en Russie, à soixante ans, on est un vieillard.
  9. Allusion au mouvement tolstoïen émergeant.


À suivre...