mercredi 20 juin 2018

Oblomov : chapitre III

En préparation.

Résumé du chapitre précédent : toujours couché, Oblomov a essuyé un défilé de visiteurs venant lui conter par le menu les vanités du monde. Il a seulement réussi à faire part dernier de l'inquiétude qui le taraude : le staroste de son village lui annonce des rentrées d'argent en baisse, et son propriétaire de prie de quitter au plus vite son appartement. Il attend avec ferveur la venue d'un mystérieux Stolz...




samedi 16 juin 2018

Oblomov (suite)


Résumé du chapitre précédent : Oblomov, qui passe la matinée dans son lit, se bat avec son vieux domestique Zakhar, lequel estime que faire la poussière n'a guère d'intérêt, puisqu'elle revient toujours. Il a par ailleurs reçu deux très mauvaises nouvelles : le staroste de son village/domaine lui a écrit pour lui dire que les affaires allaient mal, et son propriétaire, voulant récupérer son appartement, le somme de déguerpir...








II

     Fit son entrée un jeune d’homme d’environ vingt-cinq ans, éclatant de santé, aux yeux rieurs, de même que ses joues et ses lèvres. Il donnait envie de le regarder.
     Il était impeccablement coiffé et habillé, son visage était d’une fraîcheur aveuglante, tout comme son linge, ses gants et son habit. Une élégante chaîne barrait son gilet, portant tout un tas de minuscules breloques. Il sortit un mouchoir de la plus fine batiste, aspira des arômes orientaux, puis le passa négligemment sur sa figure, sur son chapeau lustré et en épousseta enfin ses bottes vernies.
     — Ah, Volkov, bonjour ! dit Ilia Ilitch.
     — Bonjour, Oblomov, dit le brillant personnage en s’approchant de lui.
     — Pas si près, pas si près, vous amenez le froid ! fit ce dernier.
     — Ah, enfant gâté, sybarite ! dit Volkov en cherchant du regard où poser son chapeau, qu’il ne posa nulle part, car il avait vu de la poussière partout ; il écarta les deux pans de son habit pour s’asseoir mais, ayant attentivement regardé le fauteuil, il resta debout. 
     — Vous n’êts pas encore levé ! Qu’est-ce que c’est que cette chemise de nuit que vous portez ? Il y a longtemps qu’on n’en porte plus, des comme ça, reprocha-t-il à Oblomov pour lui faire honte. 
     — Ce n’est pas une chemise de nuit, mais une robe de chambre, dit Oblomov en s’emmitouflant amoureusement dans les larges pans du peignoir. 
     — Êtes-vous en bonne santé ? demanda Volkov.
     — Oh, la santé ! fit Oblomov en bâillant. Ça va mal. Je souffre de congestions. Et vous, comment allez-vous ?
     — Moi ? Ça va : je suis en forme et gai – très gai ! ajouta le jeune homme en y mettant du cœur.
     — D’où venez-vous, si tôt ? s’enquit Oblomov.
     — De chez mon tailleur. Regardez un peu, il n’est pas beau, cet habit ? dit-il en tournant sur lui-même devant Oblomov.
     — Il est parfait. Il est fait avec beaucoup de goût, dit Ilia Ilitch – tout de même, pourquoi est-il si large à l’arrière ?
     — C’est une redingote de cavalier : c’est pour faire du cheval.
     — Ah, voilà ! Vous montez donc ?
     — Mais bien sûr ! c’est même pour cela que j’avais commandé cette redingote pour aujourd’hui. C’est que nous sommes le premier mai : avec Goriounov, nous allons à Iékatiérinhof1. Ah ! Vous ne savez pas ? Micha Goriounov a eu de l’avancement – nous allons fêter ça aujourd’hui, ajouta Volkov, enthousiaste.
     — C’est donc ça ! dit Oblomov.
     — Il a un cheval roux, poursuivit Volkov, dans son régiment, ils ont des alezans, alors que le mien est un moreau. Vous irez comment : à pied, ou en voiture ?
     — Je… n’irai pas du tout, dit Oblomov.
     — Ne pas être à Iékatiérinhof le premier mai ! Qu’avez-vous, Ilia Ilitch ?  fit Volkov avec étonnement. Tout le monde y sera !
     — Tout le monde ? Mais non, pas tout le monde, fit paresseusement remarquer Oblomov.
     — Venez donc, très cher Ilia Ilitch ! Sophia Nikolaïevna et Lydia ne seront que deux dans leur voiture, vous pourriez aller avec elles,sur la banquette en face de leurs sièges…
     — Non, je ne prendrai pas place sur cette banquette. D’ailleurs, qu’irais-je faire là-bas ?
     — Bon, alors, vous voulez que Micha vous donne un autre cheval ?
     — Dieu sait ce qu’il va chercher ! dit Oblomov presqu’en aparté. Qu’est-ce que vous avez, avec les Goriounev ?
     — Ah ! fit Volkov en piquant un fard. Dois-je le dire ?
     — Parlez !
     — Vous ne le répéterez à personne ? Votre parole ? reprit Volko en s’asseyant à côté de lui sur le canapé.
      — Soit.
     — Je… suis amoureux de Lydie, chuchota-t-il.
     — Bravo ! Depuis longtemps ? Elle est très mignonne, il me semble.
     — Depuis déjà trois semaines ! dit Volkov avec un profond soupir. Et Micha est amoureux de Dachenka2.
     — Quelle Dachenka ?
     — D’où sortez-vous, Oblomov ? Il ne connaît pas Dachenka ! Toute la ville est folle de la voir danser ! Nous irons aujourd’hui au ballet, Micha et moi ; il va lui lancer un bouquet. Il faudra l’introduire chez elle : il est timide, c’est encore un novice… Ah ! Il faut que j’aille trouver des camélias…
     — Et où encore ? Arrêtez un peu, venez déjeuner avec moi : nous pourrions discuter. Il m’arrive deux malheurs…
     — Impossible : je déjeune chez le prince Tioumiéniev ; les Goriounov y seront tous, y compris elle, elle… Lidienka3, ajouta-t-il à voix basse. Pourquoi ne vous voit-on plus chez le prince ? Quelle gaie demeure ! Quel train de vie ! Et leur datcha ! Noyée dans les fleurs !  Ils y ont fait construire une galerie de style gothique4. On dit que l’été, on y dansera et qu’il y aura des tableaux vivants. Vous viendrez ?
     — Je pense que non.
     — Ah, quelle maison ! Cet hiver, le mercredi, il y avait toujours au moins cinquante personnes, parfois même cent…
     — Mon Dieu ! Ce devait être d’un ennui infernal !
     — Comment cela ? Ennuyeux ? Mais, plus on est de fous, plus on rit. Lydie y était, je n’avais pas fait attention à elle, et soudain…
                    Je cherche en vain à l’oublier
                    Et à vaincre ma passion par la raison…
  se mit-il à chanter et il s’assit dans un fauteuil, s’oubliant, mais il se releva aussitôt d’un bond et commença à assuyer son habit pour en faire tomber la poussière.
     — Quelle poussière, partout, chez vous ! dit-il.
     — C’est la faute de Zakhar, se plaignit Oblomov.
     — Bon, il faut que j’y aille ! fit Volkov. Je dois trouver des camélias pour le bouquet de Micha. Au revoir4.
     — Venez prendre le thé ce soir, après le ballet : vous me raconterez comment c’était, l’invita Oblomov.
     — Impossible, j’ai déjà promis à Moussinski : c’est leur jour de réception, aujourd’hui. Venez donc. Voulez-vous que je vous présente ?
     — Non, qu’irais-je faire là-bas ?
     — Chez les Moussinski ? Vous n’y pensez pas, la moitié de la ville y va. Comment ça, qu’y feriez-vous ? C’est une demeure où l’on parle de tout…
     — Rien que ça est ennuyeux, dit Oblomov.
     — Hé bien, allez voir les Miezdrov, l’interrompit Volkov. Chez eux, un seul sujet de conversation : les arts ; on y entend seulement parler d’école vénitienne, de Beethoven et de Bach, de Léonard de Vinci…
     — Parler tout le temps de la même chose – quel ennui ! Des pédants, probablement ! fit en bâillant Oblomov.
     — Vous êtes difficile. Ce ne sont pas les maisons qui manquent ! Chacune a son jour de réception, à présent : on déjeune le jeudi chez les Savinov, le vendredi chez les Maklachine, chez les Viaznikov le dimanche – chez le prince Tioumieniev le mercredi. Je suis pris tous les jours ! conclut Volkov, les yeux brillants.
     — Et vous ne vous fatiguez pas, de courir sans cesse par monts et par vaux ?
     — Se fatiguer ? Je ne sais pas ce que c’est ! C’est follement gai ! répliqua-t-il avec insouciance. Le matin, on lit les gazettes, il faut être au courant4 de tout, connaître les nouvelles. Dieu merci, mes activités de service m’épargnent d’y être présent. Deux fois par semaine seulement, je déjeune chez le général, ensuite je vais rendre visite à des gens que je n’ai pas vu depuis longtemps ; bon, on trouve là-bas… une nouvelle actrice, au théâtre russe, ou au français. La saison va commencer, à l’opéra, j’ai un abonnement. Et maintenant, me voici amoureux… L’été arrive ; on a promis un congé à Micha ; nous irons passer ensemble un mois chez lui, à la campagne, histoire de changer d’air. On peut y chasser. Ils ont d’excellents voisins, on donne des bals champêtres4. J’irai avec Lydie me promener dans les bois, faire de la barque, ramasser des fleurs… Ah ! Il fit un tour sur lui-même, de joie. Mais il faut que je me sauve. Adieu, fit-il en tâchant vainement de se regarder de tous les côtés dans la glace empoussiérée.
     — Attendez, le retint Oblomov, j’aurais voulu parler affaires avec vous.
     — Pardon4, je n’ai pas le temps, se hâta Volkov. Une autre fois ! Et vous ne voulez pas venir manger des huîtres avec moi ? Vous pourriez me raconter ça. Allons-y, c’est Micha qui régale.
     — Non, portez-vous bien ! dit Oblomov.
     — Adieu, donc.
     — Il fit mouvement, et revint sur ses pas.
     — Vous avez vu ça ? demanda-t-il en montrant sa main comme coulée dans son gant.
     — Quoi donc ? demanda Oblomov, perplexe.
     — Mes nouveaux lacets4, enfin ! Voyez comme ils se resserrent parfaitement : on n’a plus à s’éreinter deux heures sur un petit bouton ; on tire le lacet – et ça y est. Cela vient d’arriver de Paris. Voulez-vous que je vous en amène une paire à essayer ?
     — Très bien, faites ! dit Oblomov.
     — Et ça, regardez si ce n’est pas mignon, dit l’autre en exhibant l’une de ses breloques – une petite carte de visite cornée à l’avance.
     — Je ne distingue pas ce qu’il y a d’écrit.
     — Pour M. le prince Michel, dit Volkov – le nom de Tioumiéniev n’est pas écrit, faute de place ; c’est lui qui me l’a donnée à Pâques, en guise d’œuf. Mais adieu, au revoir4. Il me faut encore aller en dix endroits. Mon Dieu, ce qu’il y a de gaieté au monde !
     Et il disparut.
     « En dix endroits le même jour – le malheureux ! pensa Oblomov. Et on appelle ça vivre ! Il haussa lourdement les épaules. Où est donc l’individu ? Il se morcèle et se disperse, pour devenir quoi ? Certes, ça a son charme d’aller faire un tour au théâtre et de s’amouracher d’une Lydie… elle est délicieuse ! Cueillir avec elle les fleurs des champs, se promener en barque ensemble, c’est agréable ; mais visiter dix endroits le même jour – le malheureux ! » conclut-il en se remettant sur le dos et en se réjouissant de ne pas avoir de désirs et de pensées aussi frivoles, de ne pas courir par monts et par vaux, de rester tranquillement couché, préservant sa dignité humaine.
     Un nouveau coup de sonnette interrompit ces réflexions.
     Un nouveau visiteur entra.
     C’était un monsieur à l’habit vert foncé s’ornant de boutons armoriés, aux sombres favoris encadrant un visage soigneusement rasé, aux yeux exprimant une certaine alarme et des efforts pour la surmonter, avec un sourire pensif au milieu de sa figure tout en sueur. 
     — Bonjour, Soudbinski ! le salua joyeusement Oblomov. Tu as eu du mal à venir rendre visite à un vieux collègue ! Ne t’approche surtout pas, tu amènes le froid !
     — Bonjour, Ilia Ilitch. Il y a longtemps que j’avais l’intention de venir te voir, fit son hôte – mais tu connais l’activité endiablée de notre service ! Regarde voir, c’est une valise entière que j’amène pour mon rapport ; et si l’on demande là-bas quelque chose, maintenant, j’ai donné l’ordre qu’un courrier vienne ici au galop. On n’a pas une minute à soi.
     — Tu encore au travail ? Pourquoi si tard ? Il t’arrivait, dès dix heures…
     — Ça m’est arrivé, oui ; mais à présent, c’est différent : à midi, je bouge. Il insista sur le dernier mot.
     — Ah ! Je comprends ! dit Oblomov. Tu es passé chef de service ! Depuis longtemps ?
     Soudbinski hocha la tête d’un air significatif.
     — À la Semaine sainte, dit-il. Mais la besogne est effrayante ! Je travaille chez moi de huit heures à midi, au bureau de midi à cinq heures, et je suis pris le soir. Je ne vois plus personne !
     — Hem ! Chef de service, c’est quelque chose ! fit Oblomov. Félicitations ! Tu te sens comment ? Et nous avons été fonctionnaires ensemble. Je pense que tu seras conseiller d’État5 d’ici un an.
     — Comme tu y vas, que Dieu t’entende ! Je pensais recevoir la couronne cette année, pour le mérite, mais me voilà dans une nouvelle fonction : on n’a pas de promotion deux années de suite…
     — Déjeune avec moi, nous boirons à ton avancement ! dit Oblomov.
     — Non, aujourd’hui, je déjeune chez le vice-directeur. J’ai mon rapport à préparer pour jeudi – un travail infernal ! On ne peut pas s’appuyer sur les documents venant des provinces, il faut vérifier les listes soi-même. Foma Fomitch est extrêmement méfiant : il veut tout voir lui-même6. Ainsi, aujourd’hui, nous nous y mettrons tous les deux après le déjeuner.
     — Après le déjeuner, est-ce possible ? demanda Oblomov, incrédule.
     — Et qu’est-ce que tu crois ? J’aurai de la chance si je me sauve à temps pour aller faire un tour à Iékatiérinhof… Oui, je venais te demander : tu n’iras pas là-bas te balader ? Je serais passé te prendre…
     — Impossible, je me sens patraque ! dit Oblomov en faisant la grimace. Et puis, j’ai pas mal d’affaires sur les bras… Non, je ne peux pas !
     — C’est dommage ! fit Soudbinski. Il fait beau. C’est juste aujourd’hui que j’espère souffler un peu.
     — Et quoi de neuf dans le service ?
     — Plein de choses : dans les lettres, on n’écrit plus « votre très humble serviteur », on met « agréez l’assurance » ; on n’exige plus deux exemplaires pour nos formulaires. On nous a adjoint trois bureaux et deux fonctionnaires spécialement affectés. Notre commission a été dissoute. Plein de choses !
     — Et nos anciens camarades ?
     — Rien jusqu’à maintenant ; Svinkine a égaré un dossier !
     — Vraiment ? Et qu’en a pensé le directeur ? demanda Oblomov d’une voix tremblante. De vieux souvenirs lui faisaient encore peur.
     — Il a ordonné de suspendre les récompenses jusqu’à ce que le dossier soit retrouvé. L’affaire est d’importance, ça concerne les peines. Le directeur pense, ajouta Soudbinski en baissant la voix, qu’il a fait exprès de le perdre…
     — Pas possible ! dit Oblomov.
     — Suppositions en pure perte, affirma Soudbinski d’un ton convaincu et protecteur. Svinkine est un écervelé. Le diable sait quels bilans il lui arrive de te  présenter, en mélangeant toutes les fiches. Il me met au supplice ; mais une chose pareille, non… Non, il ne ferait jamais ça ! Le dossier traîne quelque part, on le retrouvera.
     — Ainsi, tu es submergé de tracas! dit Oblomov. Le travail, le travail.
     — C’en est effrayant ! Bon, bien sûr, il est agréable de travailler avec quelqu’un comme foma Fomitch : on reçoit des récompenses, il n’oublie même pas ceux qui ne font rien. Le délai écoulé, il te fait décorer pour le mérite ; celui qui doit encore attendre pour monter en grade ou recevoir une médaille, il lui fait attribuer une prime…
     — Tu gagnes combien ?
     — Voyons : mille deux cents roubles d’appointements, sept cent cinquante d’indemnités de table, six cents, de résidence, quatre-vingt dix d’allocations, cinq cents pour les déplacements et jusqu’à mille en primes diverses.
     — Fichtre ! Diantre ! fit Oblomov en sautant à bas de son lit. Tu as une belle voix ? Tu es payé comme un chanteur italien !
     — Penses-tu ! Quelqu’un comme Piériésviétov touche des suppléments, alors qu’il abat moins de besogne que moi et qu’il n’y entend rien. Bon, certes, il ne jouit pas de la même réputation. On m’apprécie beaucoup – ajouta-t-il modestement, en baissant les yeux – , le ministre a récemment dit à mon sujet que ma présence « embellissait le ministère » .
     — Bravo ! dit Oblomov. Mais, ne faire que travailler de huit heures à midi, de midi à cinq heures, et continuer chez soi, ouh là là !
     Il secoua la tête.
     — Et que ferais-je donc, si je n’avais pas mon service ? demanda Soudbinski.
     — Sait-on jamais ? Tu lirais, tu écrirais… fit Oblomov.
     — Mais c’est ce que je n’arrête pas de faire, lire et écrire.
     — Je ne parle pas de ça ; tu te ferais éditer…
     — Tout le monde ne peut pas être écrivain. Regarde, toi, tu n’écris pas, objecta Soudbinski.
     — Mais moi, j’ai une propriété sur les bras – soupira Oblomov. Je médite un nouveau plan ; je vais introduire des améliorations. Cela me tracasse beaucoup… Toi, tu travailles pour autrui, pas pour toi, en fait.
     — Que faire ? Il faut bien travailler, quand on est payé pour cela. Je me reposerai cet été : Foma Fomitch a promis de m’inventer une mission spéciale… Tu vois, je recevrai des frais de voyage pour cinq chevaux, une indemnité dans les trois roubles par jour, et une récompense ensuite…
     — Fichtre, rien que ça ! dit Oblomov avec envie ; puis il poussa un soupir et devint pensif.
     — J’ai besoin d’argent : je vais me marier à l’automne, ajouta Soudbinski.
     — Qu’est-ce qui te prend ? Pour de bon ? Avec qui ? dit Oblomov avec intérêt.
     — Je ne plaisante pas, avec Mourachina. Tu te souviens, les gens qui habitaient la datcha à côté de chez moi ? Tu prenais le thé chez moi, tu as dû la voir.
     — Non, je ne me rappelle pas ! Elle est mignonne ? demanda Oblomov.
     — Oui, elle est gentille. Allons déjeuner chez eux, si ça te dit…
     Oblomov se troubla.
     — Oui… Bonne idée, seulement…
     — La semaine prochaine, dit Soudbinski.
     — Oui, oui, la semaine prochaine, fit Oblomov, tout content. Mon habit n’est pas encore prêt. Alors, c’est un bon parti ?
     — Oui, son père est conseiller d’État effectif7 ; il nous donne dix mille roubles, il a un appartement de fonction. Nous en occuperons une moitié entière, douze pièces ; le mobilier est fourni, le chauffage et l’éclairage sont aussi pris en charge : ça peut aller…
     — En effet ! Je te crois ! Sacré Soudbinski ! ajouta Oblomov, un peu jaloux. 
     — Ilia Ilitch, je t’invite à être mon garçon d’honneur, si tu es d’accord…
     — Bien sûr, je n’y manquerai pas ! dit Oblomov. Alors, que deviennent Kouznetsov, Vassiliev, Makhov ?
     — Kouznetsov est marié depuis longtemps, Makhova pris mon ancienne place et Vassiliev a été muté en Pologne. Ivan Piétrovitch a reçu l’ordre de Saint-Vladimir8, Oliechkine est devenue « Son Excellence » .
     — C’est un brave garçon ! dit Oblomov.
     — Très brave, il le mérite.
     — Un excellent garçon, au bon caractère, à l’humeur égale, dit Oblomov.
     — Très serviable, ajouta Soudbinski, pas le genre à te salir ou à te faire un croc-en-jambe pour faire carrière en te laissant en arrière… il fait tout ce qu’il peut…
     — Un type formidable ! Je me souviens de fois où il arrivait à quelqu’un  de manquer de vigilance et de s’embrouiller dans une note au sujet d’un avis ou de la législation, il ne se fâchait pas : il demandait seulement à un autre de refaire le document. Un homme parfait ! conclut Oblomov.
     — Quant à notre Sémione Sémionytch, il est incorrigible – il est seulement maître dans l’art de jeter de la poudre aux yeux. Voici sa dernière : nous avions reçu des provinces la proposition de faire construire, à côté des bâtiments publics, des chenils pour mieux préserver du vol les biens de l’État ; notre architecte, un type honnête et sensé, connaissant son affaire, a présenté un devis très raisonnable ; voilà que notre Sémione Sémionytch trouve le prix trop élevé, et qu’il commence à se renseigner sur le prix des niches à chiens ! Il en a trouvé pour trente kopecks moins chers, et hop ! un rapport…
     La sonnette retentit une nouvelle fois.
     — Adieu, dit le fonctionnaire. Je bavarde, on doit avoir besoin de moi là-bas…
     — Reste donc encore un peu, tenta de le retenir Oblomov. Au fait, je dois te demander un conseil : il m’arrive deux malheurs…
     — Non, non, je repasserai plutôt un de ces jours, ça vaut mieux, dit l’autre en partant.
     « Te voilà embourbé jusqu’aux oreilles, mon bon ami, pensa Oblomov en le suivant des yeux. Aveugle, sourd et muet au monde entier, en dehors de ce qui le touche. Et il deviendra quelqu’un, avec le temps, il brassera des affaires, il montera en grade… On appelle aussi cela faire carrière, chez nous ! Et comme cela requiert peu d’un homme : à quoi bon l’esprit, la volonté, la sensibilité ? C’est superflu ! Et le temps passera, sans grand changement chez lui… Et en attendant, il travaille de midi à cinq heures au bureau, et de huit heures à midi chez lui – le malheureux ! »
     Il éprouvait un sentiment de joie paisible à la pensée de pouvoir, de neuf heures à trois heures et de huit heures à neuf heures, rester couché sur divan, très fier de ne pas avoir à se promener avec des rapports ni écrire de paperasses, de pouvoir donner libre cours à ses sentiments et à son imagination. 
     Oblomov philosophait sans s’apercevoir de la présence, près de son lit, d’un individu très maigre et à la peau très sombre, tout hérissé de favoris et de moustaches, avec une barbe en pointe. Sa tenue était à dessein négligée.
     — Bonjour, Ilia Ilitch.
     — Bonjour, Pienkine ; ne vous approchez pas, ne vous approchez pas, vous amenez le froid ! fit Oblomov.
     — Ah, quel original vous êtes ! dit l’autre. Vous êtes toujours le même insouciant, le même incorrigible paresseux. !
     — Insouciant, ah ouiche ! dit Oblomov. Tenez, je vais vous faire voir à l’instant la lettre que m’a envoyée le staroste : un vrai casse-tête, et vous me traitez d’insouciant ! D’où venez-vous ?
     — D’une librairie : je voulais voir si les revues étaient sorties. Vous avez lu mon article ?
     — Non.
     — Je vous l’enverrai, lisez-le.
     — Ça parle de quoi ? demanda Oblomov en bâillant fortement.
     — Du commerce, de l’émancipation des femmes, des magnifiques journées d’avril que nous avons eues, et des tout nouveaux moyens de lutte contre les incendies. Comment se fait-il que vous ne lisiez pas ? C’est quand même notre vie quotidienne. Et je milite avant tout pour le réalisme en littérature.
     — Vous êtes très occupé ? demanda Oblomov.
     — Pas mal, oui. Deux articles de journal, chaque semaine, j’écris en outre des billets de critique, et je viens d’écrire un récit…
     — Qu’est-ce que ça raconte ?
     — C’est l’histoire d’un maire qui casse la figure aux petits-bourgeois de sa ville…
     — Voilà en effet de la littérature réaliste, fit Oblomov.
     — N’est-ce pas ? confirma l’homme de lettres tout content.  Je développe cette idée, je la sais hardie et originale. Un voyageur, ayant assisté à une telle raclée, alla se plaindre auprès du gouverneur. Ce dernier envoya un fonctionnaire enquêter sur place, s’assurer au passage de la véracité des faits et rassembler des témoignages sur la personne et sur le comportement du maire. Le fonctionnaire convoque les petits-bourgeois, soi-disant pour les interroger à propos de leur commerce, et le voilà qui s’informe aussi sur les faits en question. Que font les petits-bourgeois ? Ils présentent leurs compliments en riant et se répandent en louanges à propos du maire. Le fonctionnaire a pris d’autres renseignements, on lui a dit que lesdits petits-bourgeois sont d’horribles escrocs, qu’ils vendent des marchandises pourries, qu’ils trichent sur le poids et fraudent même le fisc, de sorte qu’ils ont pleinement mérité d’en prendre dans les gencives…
     — Ainsi, la lourde main du maire intervient comme le fatum9 des vieux tragiques ? dit Oblomov.
     — Précisément, répliqua Pienkine. Vous avez beaucoup de sensibilité, Ilia Ilitch, vous devriez écrire ! Cependant, je suis arrivé à montrer à la fois l’arbitraire du maire et la dépravation morale au sein du peuple ; le manque d’organisation et d’efficacité des fonctionnaires subalternes et la nécessité de prendre des mesures draconiennes, mais en observant la loi… Cette idée est assez nouvelle, non ?
     — Oui, surtout pour moi, dit Oblomov. Je lis si peu…
     — En effet, on ne voit pas de livres, chez vous ! dit Pienkine. Mais je vous supplie de lire une certaine chose ; il va sortir une poème magnifique, on peut le dire : « L’amour d’un concussionnaire pour une femme perdue » . Je ne peux pas vous dire le nom de l’auteur : c’est encore un secret.
     — De quoi s’agit-t-il ?
     — Tout le mécanisme du processus social y est dévoilé, sous les couleurs de la poésie. Tous les ressorts en sont abordés, tous les degrés de l’échelle sociale passés en revue. L’auteur y convoque, comme devant un tribunal, aussi bien le grand seigneur faible  mais dépravé que l’essaim des concussionnaires le trompant ; et toutes les catégories de femmes perdues y sont analysées…  les françaises, les allemandes, les finnoises, tout, tout… avec une justesse étonnante, une fidélité palpitante… J’en ai entendu lire des extraits – voilà un grand auteur ! Cela évoque, tantôt Dante, tantôt Shakespeare…
     — C’est pousser loin la louange ! fit Oblomov, étonné, en se soulevant.
     Pienkin se tut brusquement en se rendant compte qu’il était allé loin, pour le coup.
     — Bon, lisez-le, vous verrez par vous-même, ajouta-t-il, sa fièvre déjà retombée.
     — Non, Pienkine, je ne le lirai pas.
     — Pourquoi donc ? Cela fait du bruit, les gens en parlent…
     — Grand bien leur fasse ! C’est vrai que certains n’ont pas d’autre occupation que la parlotte. C’est une vocation, ça existe.
     — Lisez au moins par curiosité.
     — Qu’est-ce que j’y trouverais ? dit Oblomov. Ces auteurs n’écrivent ces choses que pour se divertir…
     — Comment ça, pour se divertir ? C’est d’une telle authenticité ! Tellement vrai que ça en devient comique. De vrais portraits vivants. Qui que ce soit, marchand, fonctionnaire, officier, garde-barrière, il est croqué sur le vif.
       Qu’est-ce qui fait que ces auteurs se cassent la tête : pour le côté plaisant, apparemment, fourni par la véracité des personnages ? Mais il n’y a là de vie nulle part : il n’y a ni intuition ni compassion, il n’y a pas d’humanité, comme vous dites. Ce n’est que de l’amour-propre. Ils peignent des voleurs, des femmes déchues, comme s’ils venaient de les pêcher dans la rue pour les mettre en prison. Dans les récits, on ne sent pas « les larmes que l’on ne voit pas » , s’étale seulement un rire grossier et plein de méchanceté…
     — Que vous faut-il de plus ? Vous l’avez très bien dit vous-même : c’est la méchanceté bouillonnante, le rire de mépris devant la créature déchue… tout y est !
     — Non, tout n’y est pas, s’enflamma brusquement Oblomov. Même en peignant un voleur, une femme perdue, un crétin infatué, on ne doit pas oublier l’homme.  Où est-elle, l’humanité ? Vous voulez écrire avec votre seul intellect ! bougonna quasiment Oblomov. Vous croyez que le cœur est inutile à la pensée ? Non, l’amour la féconde. Tendez la main à l’individu déchu pour le relever, ou bien pleurez à chaudes larmes sur son sort s’il succombe, mais ne le tournez pas en dérision. Aimez-le, retrouvez-vous en lui et parlez avec lui comme avec vous-même – à ce moment-là, je me mettrai à vous lire, je pencherai ma tête pour m’incliner devant vous… dit-il en se recouchant tranquillement sur son divan. Ils peignent un voleur, une femme déchue, reprit-il, mais l’être humain, ils l’oublient ou ne savent pas le dépeindre. Où est l’art dans tout cela, quelles teintes poétiques avez-vous trouvées ? Démasquez la débauche et fustigez la saleté, soit, mais de grâce, sans prétentions poétiques.
     — Hé quoi, vous voulez qu’on représente la nature : les roses et le rossignol, ou encore le gel au matin, alors que ça bouillonne et ça remue partout autour de nous ? Nous avons juste besoin de la physiologie de la société ; nous n’avons pas l’humeur aux chanson, à l’heure actuelle…
     — Donnez-moi l’homme, donnez-moi l’être humain ! disait Oblomov. Aimez-le…
     — Aimer les usuriers, les bigots, les fonctionnaires stupides ou voleurs – vous entendez ce que vous dites ? Hein ? Et on voit que vous ne donnez pas dans la 
littérature ! s’échauffa Pienkine. Non, il faut les châtier, les mettre en dehors de la société…
     — Les mettre en dehors de la société ! dit soudain Oblomov d’un air inspiré, en se dressant devant Pienkine. C’est oublier la présence d’un principe supérieur, dans ce récipient défectueux ; oublier que cet homme dépravé reste un homme, au même titre que vous. Rejeter ! Et comment le rejetterez-vous du cercle de l’humanité, du giron de la nature, de la miséricorde divine ? cria-t-il quasiment, les yeux flamboyants.
     — Vous allez bien loin, fit à son tour Pienkine avec étonnement.
     Oblomov s’aperçut qu’il était allé loin. Il se tut, resta debout quelques instants, bâilla et s’étendit lentement sur le divan. Ils demeurèrent silencieux.
     — Quel genre lisez-vous donc ? demanda Pienkine.
     — Je… surtout des récits de voyage.
     Nouveau silence.
     — Alors, vous lirez le poème quand il sortira ? Je pourrais vous l’apporter… demanda Pienkine.
     Oblomov fit un signe de tête négatif.
     — Et mon récit, je peux vous l’amener ?
     Oblomov acquiesça de la tête.
     — Mais il est temps pour moi de me rendre à l’imprimerie ! fit Pienkine. Et savez-vous pourquoi je suis passé vous voir ? Je voulais vous proposer d’aller à Iékatiérinhof ; j’ai une calèche. Je dois rédiger demain un article sur la fête ; nous pourrions observer ça de concert, vous me signaleriez ce que j’aurais manqué, ce serait plus gai. Allons-y…
     — Non, je ne me sens pas très bien, dit Oblomov en faisant une grimace et en tirant sur lui la couverture, je crains l’humidité, le temps n’est pas encore au sec. Vous auriez dû venir déjeuner avec moi, aujourd’hui : nous aurions bavardé… Il m’arrive deux malheurs…
     — Non, toute la rédaction est au Saint-Georges10 aujourd’hui, et de là, nous irons à la fête. Je devrai écrire l’article dans la nuit et l’envoyer à l’aube à l’imprimerie. Au revoir.
     — Au revoir, Pienkine.
     « Écrire en pleine nuit, se dit Oblomov, et on dort quand ? Mais il doit se faire trente-cinq mille roubles par an ! C’est quelque chose ! Oui, rédiger sans arrêt, gaspiller sa pensée, son âme dans des futilités, changer de convictions, faire commerce de son esprit et de son imagination, forcer sa nature, s’émouvoir, écumer, s’affliger, ne pas connaître le repos, courir à droite et à gauche… Écrire, toujours écrire, comme un rouage, comme une machine : écris demain, et le surlendemain encore ; la fête arrive, c’est l’été – mais lui continue d’écrire ? Alors, quand s’arrête-t-il, quand se repose-t-il ? Le malheureux ! »
     Il tourna la tête vers la table lisse, où l’encre avait séché, où les plumes n’étaient pas visibles, et se réjouit d’être ainsi couché, insouciant comme un nouveau-né, ne se dispersant pas, ne vendant rien…
     « Et la lettre du staroste, et l’appartement ? » se souvint-il soudain, devenant rêveur.
     Sur ce, nouveau coup de sonnette.
     — Qu’est-ce que c’est que ce raout chez moi, aujourd’hui ? dit Oblomov en attendant de voir qui entrerait.
     Ce fut un homme d’un âge indéterminé, à la figure incertaine, dans cette époque de la vie où l’âge de quelqu’un se devine mal ; ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni blond ni brun.  La nature ne l’avait doté d’aucun trait saillant, il n’y avait chez lui rien de remarquable, ni en beauté ni en laideur.. Certains, nombreux, l’appeaient Ivan Ivanytch, d’autres Ivan Vassilitch, d’autres encore Ivan Mikhaïlytch11.
     Son nom de famille était également sujet à des variations : Ivanov pour les uns, Vassiliev ou Andreïev pour d’autres,  parfois encore Alexeïev. Le nommait-on devant un étranger le voyant pour la première fois, celui-ci oubliait aussitôt et son nom et son visage ; s’il disait quelque chose, cela passait inaperçu. Sa présence n’apportait rien à la société, son absence ne lui retirait rien. Pas plus que son physique, son esprit n’avait de trait particulier, comme la finesse ou l’originalité. 
     Peut-être aurait-il su, à la rigueur, raconter ce qu’il avait vu et entendu, et retenir ainsi l’attention des autres, mais il n’allait jamais nulle part ; né à Pétersbourg, il n’en sortait pas ; de sorte que ce qu’il avait vu et entendu n’apprenait rien aux autres.
     Ce genre d’homme éveille-t-il la sympathie ? Ressent-il de l’amour, de la haine, de la souffrance ? Il devrait connaître, et l’amour, et la haine et la souffrance, parce que c’est le lot de chacun sans exception. Mais il s’ingénie, mystérieusement, à aimer tout le monde. Il y a des gens à qui l’on peut  faire toutes les misères possibles sans éveiller en eux de sentiment d’hostilité, de désir de vengeance, etc. Quoi qu’on leur fasse, ils continuent à vous faire des câlins. Du reste, il faut faut leur rendre cette justice que, si l’on mesure en degrés leur amour, il n’atteint jamais les températures brûlantes. Bien qu’on dise d’eux qu’ils aiment tout le monde et que ce sont donc de bonnes personnes, en vérité, ils n’aiment personne et ne sont jugés bons que parce qu’ils ne montrent pas de méchanceté.
     Lorsqu’un tel homme voient les autres faire l’aumône à un mendiant, il y ira aussi de son obole, mais si les autres couvrent d’injures le mendiant, rient de lui ou le chassent, il fera comme les autres. On ne peut pas dire qu’il soit riche, car il est davantage pauvre que riche ; mais, vraiment, on ne peut pas non plus le dire pauvre, et cela d’ailleurs, du seul fait qu’il y a beaucoup de gens plus pauvres que lui. 
     Il a, sortis on ne sait d’où, dans les trois cents roubles de revenu annuel, il occupe en outre un poste subalterne qui lui fait toucher un maigre salaire : il n’est pas dans le besoin et ne tape jamais personne, et il y a belle lurette que plus personne ne songe à lui emprunter de l’argent. 
     Dans son service, il n’a pas d’emploi fixe et clairement déterminé, parce que ses collègues, pas plus que ses chefs, n’ont jamais pu voir où il réussissait le mieux et où il était moins bon, d’où l’impossibilité d’apprécier en lui une capacité particulière. Le charge-t-on d’une besogne quelconque, qu’il va l’accomplir de telle façon que son chef sera bien en peine de se prononcer sur son travail ; il va regarder, regarder, lire et relire, pour seulement déclarer en fin de compte : « Laissez cela, je l’examinerai plus tard… oui, c’est presque ce qui convient. »
     On ne surprendra jamais sur sa figure la moindre trace de souci, la marque d’un rêve, ce qui pourrait indiquer qu’il était à l’instant même en train de s’entretenir avec lui-même, pas plus qu’on ne le verra jamais fixer avec insistance du regard quelque objet extérieur afin de se l’assimiler.
     Quelqu’un qu’il connaît le croise dans la rue et lui demande : « Où allez-vous ? » Il répondra qu’il va au travail, ou à tel magasin, ou encore qu’il va rendre visite à quelqu’un. « Accompagnez-moi plutôt à la poste, ou chez le tailleur, ou allons faire un tour. » répondra l’autre. Et il se détournera de son chemin, prendra même la direction opposée, pour aller avec son interlocuteur à la poste, chez le tailleur ou simplement faire un tour.
     Il est douteux que quelqu’un, en dehors de sa mère, ait remarqué son apparition sur terre, très peu de gens font attention à lui tant qu’il est en vie et, vraisemblablement, personne ne s’apercevra de sa disparition ; personne ne posera de question, personne ne le regrettera, personne non plus ne se réjouira de sa mort. Il n’a ni ami ni ennemi, mais connaît plein de gens. Peut-être que seul son convoi funèbre attirera l’attention d’un passant qui honorera d’un profond salut ce vague personnage, marque de reconnaissance reçue par lui pour la première fois ; peut-être même que quelqu’un d’autre, par curiosité, se portera en avant du cortège pour s’enquérir du nom du défunt, nom qu’il s’empressera d’oublier sur-le-champ.
     La personne entière de cet Alexeïev, ou de ce Vassiliev, Andreïev ou tout ce que vous voulez, est une sorte d’ébauche impersonnelle et inachevée de la masse humaine, comme un écho sourd, un vague reflet.
     Zakhar lui-même, qui arrivait à caractériser, lors de discussions franches sous un porche ou dans une boutique, chacun des hôtes de son maître, se trouvait toujours embarrassé en arrivant, dans ce passage en revue, au cas de ce… disons Alexeïev. Il réfléchissait longuement, cherchant à saisir quelque trait oblique auquel se raccrocher, concernant l’apparence, les manières ou le caractère de ce personnage pour, à la fin, y renoncer en s’exprimant ainsi : « Celui-là ne ressemble à rien du tout. »
     — Ah ! l’accueillit Oblomov, c’est vous, Alexeïev ? Bonjour. D’où venez-vous ? N’approchez surtout pas, vous amenez le froid !
     — Qu’avez-vous, de quel froid parlez-vous ? Je ne pensais pas venir vous voir aujourd’hui, dit Alexeïev – et puis, j’ai rencontré Ovtchinine12, qui m’a embarqué chez lui. Je viens vous prendre, Ilia Ilitch.
     — Pour aller où ?
     — Mais chez Ovtchinine, allons-y. S’y trouvent déjà Matvieï Andréitch Alianov, Kazimir Albertytch Pkhaïlo et Vassili Siévastianytch Kolymiaguine.
     — Et pourquoi cette réunion, et qu’ont-ils besoin de moi ?
     — Ovtchinine vous invite à déjeuner.
     — Hum ! À déjeuner… répéta Oblomov, du même ton.
     — Après quoi, tout le monde se rendra à Iékatiérinhof : ils m’ont chargé de vous dire de louer une calèche.
     — Et pour faire quoi, là-bas ?
     — Comment ça ? C’est la fête, aujourd’hui. Ignorez-vous donc que nous sommes le premier mai ?
     — Asseyez-vous un petit moment, nous allons réfléchir, fit Oblomov.
     — Levez-vous donc ! Il est temps de vous habiller.
     — Attendez un peu. Il est encore tôt, tout de même.
     — Hein, tôt ? Ils comptent sur vous à midi ; nous déjeunerons un peu en avance13, vers deux heures, pour aller ensuite à la fête. Allons-y, dépêchez-vous ! J’appelle pour dire qu’on prépare vos vêtements ?
     — Quels vêtements ? Je n’ai pas encore fait ma toilette.
     — Hé bien, faites-la.
     Alexeïev se mit à faire les cent pas dans la chambre, puis s’arrêta devant un tableau qu’il avait déjà vu un millier de fois, lança un coup d’œil par la fenêtre, ramassa sur une étagère quelque chose qu’il fit tourner dans ses mains pour l’examiner sous toutes les coutures avant de la reposer, puis se remit à marcher de long en large en sifflotant – tout ça pour laisser sans gêne Oblomov se lever et se débarbouiller.. Quelque dix minutes s’écoulèrent ainsi.
     — Que se passe-t-il ? demanda brusquement Alexeïev à Ilia Ilitch.
     — Quoi donc ?
     — Mais vous êtes toujours couché ?
     — Il faut donc que je me lève ?
     — Bien sûr ! On nous attend. Vous vouliez y aller.
     — Et aller où ? Je n’ai jamais voulu aller nulle part…
     — Dites, Ilia Ilitch, on vous a bien dit que nous allions déjeuner chez Ovtchinine, pour nous rendre ensuite à Iékatiérinhof…
     — Que je me déplace, avec cette humidité ? Et pour voir quoi, là-bas, que je n’aie déjà vu ? Regardez, il va pleuvoir, le ciel est tout gris, dehors, dit paresseusement Oblomov.
     — On ne voit pas un nuage, la pluie, vous l’avez inventée. Le gris vient de vos carreaux, depuis combien de temps n’ont-ils pas été lavés ? Ce qu’ils peuvent être sales !   On n’y voit goutte, en plus un store est presque baissé.
     — Ouais, eh bien, touchez-en un mot à Zakhar, il proposera tout de suite de faire venir des laveuses, et de me mettre à la porte de chez moi toute la journée !
     Oblomov devint rêveur et Alexeïev se mit à tambouriner des doigts sur la table près de laquelle il était assis, en promenant distraitement ses yeux sur les murs et le plafond de la pièce.
     — Bon, alors ? Que faisons-nous ? Vous vous habillez, ou vous restez comme ça ? demanda-t-il au bout de quelques minutes.
     — Pour quoi faire ?
     — Et Iékatiérinhof ?
     — Vraiment, c’est une idée fixe, chez vous, Iékatiérinhof ! répliqua Oblomov avec humeur. Vous n’êtes pas bien ici ? Il  fait froid, ou ça sent mauvais, pour que vous n’ayez qu’une hâte, vous en aller d'ici ?    
     — Non, je me sens toujours bien chez vous ; je suis content, dit Alexeïev.
     — Alors, si vous êtes bien ici, pourquoi vouloir aller ailleurs ? Restez plutôt chez moi toute la journée, déjeunez avec moi, et le soir, adieu ! Ah, et puis j’oubliais : comment pourrais-je sortir ? Tarantiev va venir déjeuner : nous sommes samedi, aujourd’hui.
     — S’il en est ainsi… je… bien… comme vous… fit Alexeïev.
     — Mais je ne vous ai pas parlé de mes affaires ? demanda vivement Oblomov.
     — Quelles affaires ? Je ne sais pas, dit Alexeïev en ouvrant de grands yeux.
     — Ce qui m’a fait rester couché si longtemps ? En vérité, je réfléchissais au moyen d’échapper à mes infortunes.
     — Que se passe-t-il ? demanda Alexeïev en s’efforçant de prendre un air épouvanté.
     — Deux malheurs ! Je ne sais que faire.
     — Quels malheurs ?
     — On me chasse de mon appartement ; figurez-vous qu’il faut que je déménage : il y aura du boucan, de la casse… Affreux, rien que d’y penser ! Ça fait tout de même huit ans que suis ici. Le propriétaire me joue un tour : « Déménagez, dit-il, au plus vite ! »
     — Au plus vite ! Il vous bouscule, donc il en a besoin. Un déménagement est tout à fait insupportable : cela s’accompagne toujours d’une masse de tracas, dit Alexeïev. On égare des objets, on en casse d’autres – c’est assommant au possible ! Et votre appartement est vraiment très bien… vous payez combien ?
     — Je n’en retrouverai pas de pareil, dit Oblomov, surtout dans la précipitation ! Un appartement bien sec, bien chaud ; l’immeuble est tranquille : un seul cambriolage ! Vous voyez, le plafond n’a pas l’air bien solide : le plâtre s’écaille un peu partout – mais ça tient.
     — Vous m’en direz tant ! fit  Alexeïev en hochant la tête.
     — Comment s’y prendre pour… ne pas avoir à déménager ? s’interrogea à haute voix Oblomov, plongé dans ses réflexions.
     — Mais vous avez bien un bail ? demanda  Alexeïev qui examinait la chambre de haut en bas.
     — Oui, mais le bail a expiré ; et j’ai payé au mois… je ne sais plus depuis quand.
     — Alors, comment voyez-vous la suite ? demanda  Alexeïev après un silence. Vous partez, ou vous restez ?
     — Je ne vois rien du tout, dit Oblomov, je n’ai certes pas envie d’y penser. Je laisse à Zakhar le soin d’imaginer quelque chose.
     — Tout de même, il y a des gens à qui ça plaît, de déménager, dit  Alexeïev; C’est même la seule chose qui leur fasse plaisir…
     — Eh bien, libres à « ces gens » de déménager. Mais moi, je ne supporte pas les changements ! Et s’il n’y avait que l’appartement ! commença Oblomov. Mais regardez donc ce que le staroste m’écrit. Tenez, je vais vous faire voir la lettre… Flûte, où est-elle ? Zakhar ! Zakhar !
     — Ah, reine des Cieux ! grinça dans son coin Zakhar en dégringolant du poêle. Quand donc Dieu me rappellera-t-il à lui ?
     Il entra dans la chambre et regarda son maître de ses yeux vitreux.
     — Comment se fait-il que tu n’aies pas trouvé cette lettre ?
     — Et où la trouverais-je ? Est-ce que je sais de quelle lettre vous avez besoin ? Je ne sais pas lire.
     — Trouve-la quand même, dit Oblomov.
     — Hier au soir, vous étiez en train de lire une lettre, fit Zakhar – après, je ne l’ai pas revue.
     — Mais enfin, où est-elle ? répliqua Ilia ilitch avec humeur. Je ne l’ai pas avalée. Je me souviens très bien que tu me l’as prise pour la mettre quelque part. Alors, à toi de la trouver !
     Il secoua la couverture : la lettre en tomba.
     — Voilà, vous me mettez toujours tout sur le dos !
     — Bon, bon, allez, va-t-en ! 
     Oblomov et Zakhar avaient crié l’un sur l’autre en même temps. Zakhar s’en alla et Oblomov se mit à lire la lettre qu’on aurait dit écrite du kvas14 sur un papier humide, avec un cachet de cire brune. D’énormes lettres pâles formaient une procession solennelle, séparées les unes des autres, suivant une ligne descendant verticalement de l’angle supérieur à l’angle inférieur. Un gros pâté d’encre pâle venait parfois interrompre la procession. 
     « Monsieur, commença Oblomov, Votre Noblesse, notre père et bienfaiteur, Ilia Ilitch… »
     Ici, Oblomov sauta quelques salutations et autres souhaits de bonne santé et reprit au milieu de la lettre :
     « Je rapporte à ta bienveillance seigneuriale qu’en ce qui concerne ton bien patrimonial, notre bienfaiteur, tout va pour le mieux. Depuis plus d’un mois, nous n’avons pas de pluie ; c’est à croire que nous avons irrité le seigneur Dieu, car il ne pleut pas. Les anciens n’ont pas souvenir d’une pareille sécheresse : le blé de printemps brûle comme braise. Ailleurs, les vers ont ruiné le blé d’automne, et dans un autre endroit, ce sont les gelées précoces qui l’ont anéanti ; on a de nouveau labouré pour le blé de printemps, mais on ne sait pas si ça donnera quelque chose. Peut-être que le Seigneur miséricordieux aura pitié de ta bienveillance seigneuriale, pour nous, nous ne nous faisons pas de souci : même si nous devons crever. Et à la Saint-Jean, trois moujiks de plus se sont enfuis : Laptiev, Balotchev et, tout seul, Vasska, le fils du forgeron. J’ai envoyé les femmes ramener leurs maris : elles ne sont pas revenues, il paraît qu’elles sont à Tchelki, mais mon compère de Vierkhliév y est allé : l’intendant l’a envoyé là-bas : il avait entendu parler d’un araire ramené à Tchelki d’au-delà des mers, alors l’intendant y a envoyé mon compère pour regarder voir cet araire. J’avais ordonné à mon compère de s’occuper des moujiks fugitifs ; il s’est rendu chez le commissaire de police, qui lui a dit : « Donne-moi une liste, et tout sera mis en œuvre pour ramener ces paysans à leur domicile » , et il n’a rien dit de plus, alors je suis tombé à ses pieds, je l’ai supplié en pleurant ; mais il s’est mis à m’injurier : « Allez, ouste ! On t’a dit que tout serait mis en œuvre – amène la liste ! » Mais je n’ai pas fourni de liste. Et on ne trouve personne à embaucher ici : ils sont tous partis à la Volga, travailler sur les péniches – les gens sont devenus tellement bêtes, ici, notre bienfaiteur, petit père Ilia Ilitch ! On ne verra pas notre toile à la foire, cette année : j’ai fermé à clé le séchoir et la blanchisserie et j’ai placé Sytchoug pour y monter la garde jour et nuit : c’est un moujik qui ne boit pas ; et, pour qu’il ne dérobe aucun de tes biens, je le surveille jour et nuit. Les autres boivent terriblement et sont en retard dans les redevances. Il y a des arriérés non collectés : le revenu que nous t’enverrons cette année, notre petit père, notre bienfaiteur, sera dans les deux mille roubles en moins que celui de l’an passé, à condition que la sécheresse ne nous ruine pas définitivement, sinon, nous t’enverrons ce que nous signalons à ta miséricorde. »  
     Venaient ensuite des protestations de dévouement et la signature : « Ton staroste et très humble esclave, Prokofi Vytiagouchkine, qui a signé de sa propre main » . Une croix avait été apposée, car le staroste était analphabète. « Son beau-frère, Diomka Krivoï, a rédigé cela d’après les mots du staroste. »
     Oblomov examina la fin de la lettre.
     — Il manque le mois et l’année, dit-il, la lettre a sans doute traîné chez le staroste depuis l’année dernière ; la Saint-Jean, la sécheresse ! Quand s’est-il rendu compte…
     Il devint songeur.
     — Oui ? reprit-il. Qu’en pensez-vous ? « dans les deux mille roubles en moins » , signale-t-il ! Combien me restera-t-il donc ? J’ai reçu combien, déjà, l’an dernier ? demanda-t-il en regardant Alexeïev. Je ne vous l’ai pas dit, à l’époque ?
     Alexeïev leva les yeux au plafond et se mit à réfléchir.
     — Il faudra demander à Stolz15 quand il viendra, poursuivit Oblomov. Je crois que c’est dans les sept ou huit mille… Dommage ne ne pas noter ce genre de choses ! Là, il me plante avec six mille ! Mais c’est que je vais mourir de faim ! Comment vivre avec ça ?
     — Qu’avez-vous à vous alarmer, Ilia Ilitch ? dit Alexeïev Il ne faut jamais s’abandonner au désespoir : quand on aura moulu, il y aura de la farine.
     — Mais vous entendez ce qu’il m’écrit ? Au lieu de m’envoyer de l’argent, ce qui me consolerait un peu, il me cause des désagréments, comme pour se moquer de moi ! Et c’est comme ça tous les ans ! Ah, je me sens mal ! « Dans les deux mille roubles en moins ! »
     — Oui, c’est une grosse perte, dit Alexeïev. Deux mille roubles, ce n’est pas une plaisanterie ! Tenez, on dit qu’Alexeï Loguinytch, lui aussi, ne recevra cette année que douze mille au lieu de dix-sept mille.
     — Mais c’est toujours douze mille, et non pas six, l’interrompit Oblomov. Le staroste m’a plongé dans le désarroi le plus complet ! S’il en est bien ainsi, sécheresse et mauvaise récolte, pourquoi m’afflige-t-il à l’avance ?
     — En effet… commença Alexeïev, ça ne s’imposait pas ; mais quelle délicatesse voulez-vous attendre d’un moujik ? Ces gens ne comprennent rien.
     — Hé bien, que feriez-vous à ma place ? demanda Oblomov en interrogeant aussi du regard Alexeïev, avec le doux espoir que ce dernier trouverait peut-être un moyen de le rassurer.
     — Il faut réfléchir, Ilia Ilitch, ne rien décider dans la précipitation, fit Alexeïev.
     — Et si j’écrivais au gouverneur ? médita Oblomov à haute voix.
     — Et qui est votre gouverneur ? s’enquit Alexeïev.
     Ilia Ilitch ne répondit pas et s’absorba dans ses réflexions. Alexeïev se tut, réfléchissant lui aussi à quelque chose.
     Froissant la lettre, Oblomov appuya sa tête contre ses mains, mit ses coudes sur ses genoux et resta assis quelque temps dans cette posture, torturé par un flot de pensées inquiètes.
     — Si seulement Stolz arrivait ! dit-il. Il m’a écrit qu’il viendrait bientôt, mais le diable sait où il se balade ! Il aurait trouvé un arrangement.
     Il recommença à se désoler. Ils restèrent muets tous les deux un long moment. Enfin, Oblomov se ressaisit le premier.
     — Voilà ce qu’il faut faire ! dit-il d’un ton résolu, bien près de se lever. Et il faut le faire au plus vite, il n’y a pas lieu de lambiner… Primo…
     À ce moment retentit un coup de sonnette désespéré dans le vestibule, qui fit tressaillir Oblomov comme Alexeïev, et dégringoler en un instant Zakhar de sa couchette en haut du poêle.  



  1. Jardins du palais que fit construire Pierre le Grand au sud-ouest de Saint-Pétersbourg. La fête du printemps s’y déroulait le premier mai chaque année. 
  2. Diminutif affectueux de Daria.
  3. Diminutif de Lidia, Lydie.
  4. En français dans le texte, avec une note en russe.
  5. Grade élevé : cinquième rang en partant du haut, il y en a quatorze.
  6. Amusant passage : Foma vient de Thomas, le Saint Thomas qui voulait voir et toucher…
  7. Quatrième rang de la Table de Pierre le Grand. Voir ci-dessus, note 5. « Son Excellence » est la façon de s ‘adresser aux personnages de rang trois et quatre.
  8. Ordre honorifique institué par Catherine II.
  9. En latin dans le texte, avec une note en russe : destin.
  10. Célèbre café-restaurant de Saint-Pétersbourg, vers 1840.
  11. L’incertitude s’étend au patronyme de l’individu entré. Ivanytch est la forme raccourcie d’Ivanovitch, fils d’Ivan, etc.
  12. Sans traduire les noms, signalons qu’ils sont souvent drôles : ici, quelque chose comme Dumouton…
  13. Le déjeuner, qu’on peut aussi appeler dîner, à l’ancienne mode, se prend plutôt vers 15h. Il est plantureux et souvent suivi d’une sieste…
  14. Boisson fermentée très faiblement alcoolisée.
  15. Important personnage à venir. Le nom est allemand. La transcription phonétique serait Stoltz. Comme me l'a signalé une lectrice, sur Mediapart, stolz signifie "fier" en allemand... Pendant qu’on y est, indiquons qu’il faut prononcer « Oblomoff » [accent sur la deuxième syllabe], d’ailleurs, une vieille traduction du roman écrit ainsi le nom du héros, ce nom qui s’inspire du mot обломок, oblomok, fragment, débris, et a donné naissance à l’oblomovchtchina, sorte d’inertie teintée d’à-quoi-bonisme…  

dimanche 3 juin 2018

Oblomov : premières images

Début de la traduction en feuilleton du légendaire roman d'Ivan Gontcharov. Le chapeau introductif sera rédigé ultérieurement.








Première partie


I


     Dans la rue Gorokhovaïa1, dans l’une des grandes maisons dont les habitants suffiraient à former un chef-lieu de district, était couché dans son appartement, dans son lit, Ilia Ilitch Oblomov.
     C’était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, de taille moyenne et d’un physique agréable, au yeux gris foncé, mais dont les traits du visage exprimaient une complète absence d’idées, nulle concentration ne s’y lisait. Comme un oiseau en liberté, la pensée voletait sur son visage, voltigeait dans ses yeux, se posait sur ses lèvres entrouvertes, se cachait dans les plis de son front, puis s’évanouissait, et toute sa figure respirait alors l’insouciance la plus lisse, insouciance qui s’étendait ensuite à son corps entier, jusqu’aux plis de sa robe de chambre.
     Il arrivait qu’une expression quasiment de fatigue ou d’ennui vînt assombrir son regard ; mais ni la fatigue ni l’ennui ne pouvaient chasser de son visage la douceur qui, au-delà de ce visage, était l’expression essentielle de son âme ; âme que révélaient si clairement ses yeux, son sourire, le moindre mouvement de tête ou de main venant de lui. L’observant au passage, un observateur froid et superficiel eût dit : « Voilà une bonne pâte d’homme, dans toute sa simplicité ! » Prenant le temps de scruter son visage, un homme plus profond et moins froid serait reparti en souriant, et en remuant d’agréables pensées. 
     Ilia Ilitch n’avait pas le teint hâlé, n’était ni rubicond ni vraiment pâle, son teint était quelconque, ou alors il semblait tel parce qu’Oblomov devenait flasque, non pas à cause de l’âge, mais plutôt d’une insuffisance de mouvements ou d’aération, un peu des deux. Plus généralement, à en juger par la blancheur excessive et la matité de son cou, de ses mains petites et potelées, de ses épaules peu marquées, son corps manquait de virilité.
     Même lorsqu’il était soucieux, ses gestes conservaient une douceur alanguie non dépourvue d’une certaine grâce. Si les nuages d’une préoccupation intérieure dévalaient le long de son visage, son regard se faisait brumeux, son front se plissait, le doute, le chagrin et la frayeur commençaient à jouer ; mais l’inquiétude se solidifiait rarement chez lui sous la forme d’une idée précise, et prenait encore moins souvent le chemin d’une résolution. Toute préoccupation se dissipait dans un soupir, expirant au long d’une apathique somnolence.
     Comme la tenue d’intérieur d’Oblomov s’accordait bien avec les traits paisibles de son visage et la mollesse de son corps ! Il portait une robe de chambre en tissu de Perse, authentiquement oriental, sans rien d’européen, ni glands ni rubans, sans taille, et si vaste qu’Oblomov aurait pu s’y envelopper deux fois. Ses manches, suivant l’immuable mode asiatique, s’élargissaient en remontant vers l’épaule. Bien que cette robe de chambre ne fût plus neuve et qu’elle eût perdu par endroits son apparence première, son lustre naturel, remplacé par une patine acquise, elle avait gardé ses éclatantes couleurs orientales et son tissu restait solide.
     Cette robe de chambre avait, aux yeux d’Oblomov, une foule de qualités inestimables : elle est souple et douce ; le corps n’en ressent aucune gêne ; c’est un esclave qui se soumet avec docilité aux moindres mouvements du corps.
     Chez lui, Oblomov ne mettait jamais ni cravate, ni gilet, car il aimait se sentir à l’aise, en liberté. Ses pantoufles étaient longues, larges et moelleuses ; immanquablement, sans qu’il eût besoin de regarder, ses pieds les trouvaient tout de suite lorsque ses jambes quittaient le lit.
     Cette position couchée ne relevait, chez Ilia Ilitch, ni d’une obligation, comme pour un malade ou une personne souhaitant dormir, ni du hasard d’une fatigue passagère, pas plus d’une volupté paresseuse : c’était son état normal. Lorsqu’il était à la maison – et il y était presque toujours – il restait couché, et toujours dans la pièce où nous l’avons trouvé, laquelle lui servait à la fois de chambre à coucher, de cabinet et de salle de réception. Son appartement comprenait trois autres pièces, mais il faisait de rares apparitions, parfois le matin, et encore, seulement lorsqu’on passait le balai dans son bureau, ce qui n’arrivait pas tous les jours. Le mobilier de ces pièces était recouvert de housses, et les stores y étaient baissés.
     La pièce où Ilia Ilitch demeurait allongé paraissait, au premier regard, admirablement meublée. Un bureau en acajou, deux sofas tendus de soie, de jolis paravents  brodés d’oiseaux et de fruits comme on n’en voit pas dans la nature. Des rideaux de soie, des tapis, quelques tableaux, bronzes et porcelaines, et une quantité de gracieux bibelots.
     Mais l’œil exercé d’un homme au goût véritable, enveloppant rapidement la pièce du regard, y aurait perçu le désir de sauver le decorum2, de respecter les conventions nécessaires, afin d’en être quitte avec elles. Cela avait été bien sûr le seul souci d’Oblomov en aménageant son bureau. Un goût raffiné ne se serait pas contenté de ces chaises lourdes et disgracieuses en acajou, ni de ces étagères vacillantes. L’un des sofas s’affaissait à l’arrière, les lambris se décollaient par endroits.
     Les tableaux, les vases et les bibelots produisaient exactement la même impression. 
     Le maître des lieux, cependant, promenait sur cet ameublement un regard si distrait et si détaché qu’il avait l’air de demander : « Qui a bien pu ramener tout cela et l’installer ici ? » En raison du détachement froid dont Oblomov faisait preuve à l’égard de son bien, peut-être encore à cause de la froideur encore plus grande envers le tout de Zakhar, le serviteur d’Oblomov, ce cabinet frappait par son aspect abandonné, par la négligence qui en était la note dominante.
     Aux murs, côtoyant les tableaux, des toiles d’araignée pendaient en festons empoussiérés ; les miroirs, bien loin de refléter les objets de la pièce, auraient pu servir de Tables de la loi, d’agendas poussiéreux où noter les choses à se rappeler. Les tapis étaient constellés de taches.  Un torchon oublié traînait sur un des divans ; sur la table, il était rare qu’on ne trouvât point le matin une assiette avec des restes du dîner de la veille, une salière et quelque os rongé, rare que des miettes de pain n’en fussent pas tombées.  
     Sans cette assiette, sans la pipe tout juste fumée lâchée contre le lit, et sans le maître des lieux allongé sur ce lit, on aurait pu croire l’endroit inhabité – tant chaque objet se voyait décoloré, couvert de poussière, tant rien ne témoignait d’une présence humaine. Il y avait bien deux ou trois livres ouverts sur les rayonnages, un journal y traînait, il y avait même sur le bureau un encrier et  des plumes ; mais les pages où les livres étaient restés ouverts se recouvraient de poussière et jaunissaient ; il y avait visiblement longtemps qu’on avait cessé de les lire ; le journal était de l’an passé, et plonger une plume dans l’encrier n’aurait fait qu’en chasser une mouche, s’envolant dans un bourdonnement effrayé. 
     Contrairement à son habitude, Ilia Ilitch se réveilla très tôt, vers huit heures. Quelque chose le préoccupait vivement. Sur son visage alternaient l’inquiétude et un mécontentement anxieux. Un conflit intérieur l’agitait visiblement, sans que son esprit ne fût encore venu à la rescousse.
     Le fait était qu’Oblomov avait reçu la veille du staroste de sa campagne3 une lettre au contenu désagréable. On sait bien les désagréments dont peut faire état un staroste : les mauvaises récoltes, les redevances, l’argent qui rentre moins, etc. Quand bien même le staroste avait annoncé d’aussi mauvaises nouvelles l’année précédente, et encore l’année d’avant, cette dernière lettre avait produit une fâcheuse impression, comme toutes les mauvaises surprises.
     Facile ou pas, une réflexion s’imposait quant aux moyens à envisager, aux mesures à prendre. Il faut en outre rendre justice à Ilia Ilitch au sujet du souci qu’il avait de ses affaires. Dès la première lettre désagréable reçue du staroste quelques années plus tôt, il avait commencé à échafauder un plan prévoyant diverses modifications et améliorations se rapportant à la gestion de sa propriété.
     Ce plan supposait la prise de mesures d’ordre économique, de mesures de police, d’autres encore. Mais le plan était encore loin d’être complètement mûri, tandis que les lettres désagréables du staroste se renouvelaient chaque année, l’incitant à agir, et troublant donc sa sérénité. Oblomov concevait la nécessité de prendre des décisions avant d’en avoir fini avec le plan.
     Aussitôt réveillé, il eut l’intention de se lever, de se laver et, une fois son thé avalé, de réfléchir une bonne fois, de combiner quelque chose et de le mettre par écrit, bref, de s’occuper de l’affaire comme il convenait.
     Il agita une demi-heure ces pensées obsédantes dans son lit, pour conclure qu’il aurait bien le temps de s’y mettre après son thé, thé qu’il pouvait prendre, à son habitude, au lit, d’autant plus qu’être couché n’a jamais empêché de réfléchir. 
     Ainsi fut fait. Ayant bu son thé, il se souleva à moitié dans son lit et faillit se lever ; jetant un coup d’œil à ses pantoufles, il commença même à glisser une de ses jambes hors du lit, mais il la ramena aussitôt en arrière.
     La pendule sonna huit heures et demie. Ilia Iltch se secoua.
     — Alors quoi, tout de même ? dit-il tout haut, contrarié. C’est une honte, au travail ! Un peu de volonté, et… Zakhar ! cria-t-il.
     Dans la pièce séparée seulement par un petit couloir du cabinet d’Ilia Ilitch, on entendit d’abord un vrai grognement de chien enchaîné, puis un bruit de jambes dégringolant de quelque hauteur. C’était Zakhar qui descendait de la couchette, en haut du poêle, sur laquelle il passait le plus clair du temps à somnoler.
     Entra dans la salle un homme déjà âgé, portant une redingote grise déchirée sous le bras, un bout de chemise en ressortant, avec un gilet également gris à boutons de cuivre, au crâne chauve comme le genou et aux favoris extraordinairement larges et drus, d’un roux qui commençait à grisonner, dans chacun desquels on aurait pu tailler trois barbes.
     Zakhar n’essayait pas de modifier la silhouette qu’il avait reçue de Dieu, et même il conservait le costume dans lequel il avait l’habitude autrefois d’aller et venir à la campagne. Son habit avait été confectionné d’après un modèle qu’il avait ramené de la campagne. La redingote et le gilet gris lui plaisaient aussi parce cette espèce d’uniforme lui rappelait un peu la livrée qu’il portait autrefois, lorsqu’il accompagnait à l’église ou chez des gens ses maîtres aujourd’hui défunts ; et, dans ses souvenirs, ne restait que cette livrée pour incarner la dignité de la maison Oblomov.
     Le vieillard n’avait pas d’autre souvenir de la vie paisible et prospère qu’on menait chez ses maîtres, au fin fond de la campagne. Les maîtres sont morts, les portraits de famille sont restés sur place, s’entassant peut-être au grenier ; les anciennes traditions et les fiertés de la famille s’éteignent ou survivent seulement dans la mémoire de vieillards restés eux aussi sur place. Et c’est pourquoi la redingote grise était chère à Zakhar : en elle, et aussi dans quelques traits que conservaient le visage et les manières de son patron, et qui rappelaient ses parents, aussi dans ses caprices, qui faisaient râler Zakhar en sourdine comme à haute voix, mais qu’il respectait en son for intérieur comme des manifestations d’une volonté de maître et du droit seigneurial, il voyait les marques affaiblies de la grandeur passée. 
     En dehors de ces caprices, il ne sentait pas de maître sur son dos ; en dehors d’eux, rien ne ressuscitait sa jeunesse, la campagne depuis longtemps quittée et les vieilles légendes au sujet de cette maison, la seule chronique rapportée par les vieux serviteurs et les vieilles nounous, et transmise de génération en génération.
     La maison Oblomov avait été jadis opulente et renommée dans sa région, mais par la suite, sans qu’on sût pourquoi, n’avait fait que s’appauvrir et rapetisser pour, en fin de compte, disparaître insensiblement au milieu de maisons aux racines bien moins anciennes. Il ne restait plus que les vieux serviteurs chenus pour conserver et se transmettre la vraie mémoire d’un passé chéri comme une chose sainte.
     Voilà pourquoi Zakhar aimait tant sa redingote grise. Peut-être aussi chérissait-il ses favoris pour avoir vu dans son enfance de nombreux domestiques âgés arborant ces vieux ornements aristocratiques.
     Plongé dans sa méditation, Ilia Ilitch fut long à s’apercevoir de la présence de Zakhar. Celui-ci se tenait devant lui en silence. Pour finir, il toussota.
     — Quoi donc ? demanda Ilia Ilitch.
     — Je crois que vous m’avez appelé ?
     — Appelé, moi ? Pourquoi faire ? Je ne m’en souviens pas ! fit-il en s’étirant. Va chez toi, le temps que je me rappelle.
     Zakhar repartit, et Ilia Ilitch resta dans son lit, repensant à cette maudite lettre.
     Un quart d’heure s’écoula.
     — Bon, ça suffit, de rester couché ! dit-il. Il faut tout de même se lever… D’ailleurs, je vais relire attentivement cette lettre du staroste, après, je me lèverai. Zakhar !
     Même saut et même grognement. Zakhar fit son entrée, mais Oblomov s’était replongé dans ses réflexions. Zakhar attendit une ou deux minutes, l’air mal disposé, regardant un peu de travers son maître, puis il se dirigea vers la porte.
     — Où vas-tu ? demanda soudain Oblomov.
     — Vous ne dites rien, pourquoi devrais-je rester, sans raison ? dit Zakhar d’une voix sifflante, ayant perdu, selon ses dires, son autre voix à la chasse avec la meute, lorsqu’il accompagnait son vieux maître et qu’un vent violent lui était entré dans la gorge.
     Il se tenait de profil, continuant à regarder Oblomov de biais.
     — Aurais-tu par hasard les jambes paralysées, que tu ne puisses rester debout ? Tu le vois, je suis préoccupé – alors attends ! Tu n’es pas resté assez couché, de l’autre côté ? Trouve-moi la lettre que j’ai reçue hier du staroste. Où l’as-tu fourrée ?
     — Quelle lettre ? Je n’ai vu aucune lettre, dit Zakhar.
     — Pourtant, le facteur te l’as donnée, elle était drôlement sale !
     - Comment je peux savoir où vous l’avez mise ? fit Zakhar en soulevant des papiers et en dérangeant des affaires se trouvant sur le bureau.
     — Tu ne sais jamais rien. Regarde dans la corbeille, là ! Ou elle se sera retrouvée sur un canapé ? Et le dossier de ce canapé n’est toujours pas réparé ; tu ne peux pas faire venir un menuisier ? C’est tout de même toi qui l’as cassé. Tu ne penses jamais à rien !
     — Ce n’est pas moi qui l’ai cassé, répondit Zakhar, il s’est cassé tout seul ; ça devait arriver, ces choses-là ne sont pas éternelles.
     Ilia Ilitch ne jugea pas utile de le contredire.
     — Alors, tu la trouves ? se contenta-t-il de demander.
     — Voici des lettres.
     — Non, pas celles-là.
     — C’est qu’il n’y en a pas d’autres, dit Zakhar.
     — C’est bon, va-t-en ! s’impatienta Ilia Ilitch. Je vais me lever, je la trouverai moi-même.
     Zakhar repartit chez lui, mais à peine avait-il posé la main sur sa couchette, dans l’intention de sauter dessus, que retentit de nouveau un cri impératif : « Zakhar, Zakhar ! »
     — Ah, mon Dieu ! grommela Zakhar en se dirigeant une fois de plus vers le cabinet. En voilà une torture ! La mort serait plus douce !
     — Vous désirez ? fit-il en retenant d’une main la porte et en regardant Oblomov de biais, poussant l’hostilité jusqu’à se tourner de sorte que lui, en fermant l’œil à moitié, pouvait apercevoir son maître, tandis que celui-ci ne voyait qu’un immense favori, d’où l’on pouvait s’attendre à voir s’envoler deux ou trois oiseaux.
     — Dépêche-toi de me donner mon mouchoir ! Tu aurais dû y penser, non ? fit sévérement remarquer Ilia Ilitch.
     Zakhar ne marqua ni mécontentement ni étonnement devant le reproche qui accompagnait l’ordre de son maître, comme s’il les trouvait l’un comme l’autre parfaitement naturels.
     — Et comment savoir où il est, ce mouchoir, bougonna-t-il en faisant le tour de la  pièce et en tâtant chaque chaise, alors qu’il était visible qu’il ne se trouvait rien sur les chaises. Vous égarez tout ! rétorqua-t-il en ouvrant la porte menant au salon pour voir si le mouchoir ne s’y trouvait pas.
     — Où vas-tu ? Cherche-le ici ! Cela fait deux jours que je ne suis pas allé là-bas. Presse-toi un peu ! déclara Ilia Ilitch.
     — Où est le mouchoir ? Pas de mouchoir ! faisait Zakhar, éberlué, promenant ses regards de tous les côtés. Mais le voilà ! siffla-t-il soudain rageusement, vous êtes dessus ! Il y a un bout qui dépasse. Vous êtes couché dessus et vous demandez votre mouchoir !
     Et, sans attendre la réponse, Zakhar fit mouvement pour s’en aller. Un peu gêné de sa propre bévue, Oblomov s’empressa de trouver un moyen de reporter la faute sur Zakhar. 
     — Ah, c’est propre, ici : regarde cette poussière, cette saleté, mon Dieu ! Là, là, regarde donc ces coins – tu ne fais rien du tout !
     — Me dire que je ne fais rien… déclara Zakhar d’un ton offensé. Je me donne de la peine, sans m’épargner ! Je fais la poussière, je passe le balai presque chaque jour…
     Il montra le plancher, au beau milieu de la pièce, ainsi que la table où Oblomov prenait ses repas.
     — Là, là, disait-il, tout est nettoyé, rangé, comme pour une noce… Que vous faut-il de plus ?
     — Et ça, c’est quoi ? l’interrompit Ilia Ilitch en montrant les murs et le plafond. Et ça ? Et ça ? Il désigna une serviette qui traînait depuis la veille, et l’assiette oubliée sur la table, avec une tranche de pain dessus.
     — Bon, ça, je vais peut-être l’enlever, fit Zakhar, condescendant, en saisissant l’assiette.
     — Seulement ça ? Et la poussière aux murs, la toile d’araignée ? reprenait Oblomov en montrant les murs.
     — Je l’enlèverai pour la Semaine sainte : à ce moment-là, j’essuierai les icônes et j’ôterai la toile d’araignée…
     — Mais tu ne vas pas épousseter les livres, les tableaux ?
     — Les livres et les tableaux, à Noël : avec Anissia, nous nous occuperons de toutes les armoires. Comment le faire maintenant ? Vous êtes tout le temps là.
     — Il m’arrive d’aller au théâtre ou de rendre visite à quelqu’un : ce serait le moment…
     — Eh, quoi ! Faire le ménage la nuit ?
     Oblomov le regarda d’un air de reproche, hocha la tête et soupira, tandis que Zakhar regardait avec indifférence par la fenêtre et poussait lui aussi un soupir. Le maître se disait sans doute : « Toi, mon ami, tu es encore plus Oblomov que moi » , et Zakhar pensait à peu de choses près : « Tu me débites des bêtises. Tu sais juste tenir des discours lamentables et obscurs, mais la poussière et les toiles d’araignée, tu t’en fiches bien. »
     — Est-ce que tu comprends, dit Ilia Ilitch, qu’à cause de la poussière, il y a des mites ? Il m’arrive même de voir des punaises sur les murs !
     — J’ai bien des puces, moi ! répliqua Zakhar avec indolence.
     — Et tu trouves ça bien ? C’est tout de même une saloperie ! lui fit remarquer Oblomov.
     Zakhar eut un sourire malicieux qui gagna tout son visage, jusqu’à ses sourcils et ses favoris, les faisant s’écarter, et une tache rouge s’élargit sur sa figure jusqu’à son front.
     — En quoi est-ce de ma faute, s’il existe des punaises ? dit-il avec un étonnement naïf. Ce n’est pas moi qui les ai inventées !
     — Ça vient de la saleté, le coupa Oblomov. Qu’as-tu à raconter des bobards tout le temps ?
     — La saleté non plus, ce n’est pas moi qui l’ai inventée.
     — Chez toi, tiens, des souris cavalent la nuit – je les entends.
     — Les souris non plus, ce n’est pas moi qui les ai inventées. Ce genre de crétures, tant les souris que les chats ou les punaises, il y en a partout des quantités.
     — Et comment se fait-il qu’il n’y ait ni mites ni punaises chez les autres ?
     Le visage de Zakhar exprima l’incrédulité ou, plus exactement, la certitude que c’était faux.
     — Moi, j’ai de tout, et en quantité, reprit-il obstinément. On ne peut pas avoir l’œil sur chaque punaise, ni glisser sa main dans chaque fente pour l’attraper.
     Lui-même devait sans doute se dire : « Et puis, qu’est-ce que ça veut dire, dormir sans punaises ? »
     — Tu dois balayer et enlever les saletés dans les coins, et tout ça disparaîtra, lui dit sentencieusement Oblomov.
     — On a beau ramasser, ça revient, dit Zakhar.
     — Mais non, l’interrompit le maître.
     — Mais si, je le sais très bien, répéta le serviteur.
     — Si ça revient, tu repasses le balai.
     — Comment ça ? Faire chaque jour les coins ? demanda Zakhar. C’est une vie, ça ? Autant rendre son âme à Dieu tout de suite !
     — Comment se fait-il que ça soit propre chez les autres ? répliqua Oblomov. Regarde plutôt chez l’accordeur en face : c’est impeccable, et ils n’ont qu’une bonne…
     — Comment voulez-vous que des Allemands trouvent des saletés ? Voyez donc comme ils vivent ! La famille entière se partage un os une semaine durant. La redingote du père passe au fils, avant de revenir au père. La femme et les filles portent des jupes ultra-courtes : elles replient leurs jambes sous elles comme des oies… Où trouverait-on des saletés chez eux ? On ne trouve pas dans leurs armoires, comme chez nous, un tas de vieux habits usés y ayant élu domicile, pas plus qu’un monceau de croûtons de pains en prévision de l’hiver… Chez eux, même un croûton de pain ne traîne pas : on en fait du biscuit qu’on fait passer avec de la bière !
     Zakhar cracha même à travers ses dents, en imaginant cette vie de grigou.
     — Ça ne sert à rien de causer ! répliqua Ilia Ilitch. Nettoie plutôt.
     — Des fois, je le ferais bien, mais c’est vous qui ne me laissez pas faire, fit Zakhar.
     — Et pan pour moi ! Je vois que c’est toujours moi qui gêne.
     — Bien sûr, que c’est vous ; vous êtes tout le temps ici : comment pourrait-on faire le ménage ? Sortez une journée entière et je nettoierai.
     — C’est bien trouvé, ça encore – sortir ! Rentre donc plutôt chez toi.
     — Mais vraiment ! insista Zakhar. Tenez, si vous sortiez aujourd’hui, Anissia et moi nous ferions tout le ménage. Mais, à deux, nous ne nous en sortirions pas : il faut encore engager des femmes pour tout laver.
     — En voilà, des fantaisies – des femmes ! Ouste, chez toi, dit Ilia Ilitch.
     Il était mécontent d’avoir amené Zakhar à ces propos. Il oubliait toujours qu’effleurer ce délicat problème amenait immanquablement des soucis.
     Oblomov aurait bien voulu que tout soit propre, il aurait souhaité que tout se fasse automatiquement, sans que cela se remarque ; mais Zakhar lui intentait toujours un procès, à peine avait-on exigé de lui qu’il balayât la poussière, lavât par terre, etc. Il se mettait alors à invoquer la nécessité d’un chambardement total de la maison, sachant fort bien que cette seule pensée allait épouvanter son maître.
     Zakhar sorti, Oblomov se plongea dans ses réflexions.
     Au bout de quelques minutes, la demi-heure sonna de nouveau.
     — Qu’est-ce que c’est ? demanda Ilia Ilitch avec quelque effroi. Il sera bientôt onze heures, et je ne me suis ni levé, ni lavé encore ? Zakhar, Zakhar !
     — Ah mon Dieu ! Hé bien ! entendit-on en provenance du vestibule, exclamation suivie du bond habituel.
     — J’ai de quoi faire ma toilette ? demanda Oblomov.
     — Depuis longtemps ! répondit Zakhar. Qu’avez-vous à ne pas vous lever ?
     — Pourquoi ne m’as-tu pas dit que c’était prêt ? Il y a longtemps que je me serais levé. Va, je te suis. J’ai des choses à faire, il faut que j’écrive.
     Zakhar sortit, mais revint quelques instants après, portant des bouts de papier et un carnet noirci d’écritures et couverte de taches de graisse.
     — Tenez, puisque vous allez écrire, veuillez aussi vérifier les comptes : il y a des notes à régler.
     — Quels comptes ? Quelles notes ? demanda Ila Ilitch avec humeur.
     — Celle du boucher, celle de l’épicier, celle de la blanchisseuse et celle du boulanger : ils réclament tous leur argent.
     — Toujours ces préoccupations d’argent ! bougonna Ila Ilitch. Et toi, pourquoi ne me présentes-tu pas ces factures au fur et à mesure, au lieu de me les servir brusquement toutes ensemble ?
     — Vous me renvoyez toujours en me disant : on verra demain…
     — Et là, ça ne peut pas attendre jusqu’à demain ?
     — Non ! Cette fois, ils insistent terriblement : ils ne feront plus crédit. Nous sommes le premier du mois.
     — Ah ! fit tristement Oblomov. Encore un souci ! Alors, qu’as-tu à rester planté là ? Pose ça sur la table. Je vais tout de suite me lever, me débarbouiller et examiner cela. Donc, tout est prêt pour ma toilette ?
     — C’est prêt ! dit Zakhar.
     — Bon, maintenant…
     Il entreprit en geignant de se soulever sur son lit, esquissant une tentative pour se lever.
     — J’ai oublié de vous dire, commença Zakhar, tantôt, pendant que vous dormiez encore, le gérant a envoyé ici le concierge : il fait dire que nous devons absolument libérer l’appartement, ils en ont besoin.
     — Allons, qu’est-ce que c’est que ça ? S’ils en ont besoin, bien sûr, nous partirons. Qu’as-tu à me tarabuster ainsi ? C’est déjà la troisième fois que tu m’en parles.
     — C’est qu’on me tarabuste, moi aussi.
     — Dis-leur que nous allons partir.
     — Ils disent que vous aviez déjà promis de le faire il y a un mois et que vous ne l’avez pas fait, ils disent qu’ils vont s’adresser à la police.
     — Eh bien, qu’ils le fassent ! dit Oblomov d’un ton décidé. Quant à nous, nous déménagerons dans trois semaines, quand il fera un peu plus chaud.
     — Comment ça, dans trois semaines ? Le gérant dit que les ouvriers arriveront dans deux semaines : ils vont tout casser… Il vous faut déménager demain ou après-demain, qu’il dit.
     — Hé, mais c’est nous bousculer ! Voyez-vous ça encore ! Pourquoi pas à l’instant même ? Je t’interdis de me reparler de l’appartement. Je te l’ai déjà défendu ; et tu remets ça. Prends garde !
     — Que dois-je donc faire ? répliqua Zakhar.
     — Que faire ? Le voilà qui se croit quitte envers moi avec cette question ! répondit Ila Ilitch. En quoi ça me regarde ? Ne me tracasse pas et débrouille-toi , prends là-bas des dispositions pour qu’on n’ait pas à déménager. Il ne peut pas se mettre en quatre pour son maître !
     — Mais, Ila Ilitch, petit père, quelles dispositions prendre ? fit Zakhar d’une voix légèrement assourdie. La maison n’est pas à moi : comment ne pas partir, si l’on est chassé ? Si c’était ma maison, ce serait avec un très grand plaisir…
     — Il doit bien y moyen de les convaincre. Dis-leur que nous sommes de vieux locataires, et que nous payons ponctuellement le loyer.
     — C’est ce que j’ai dit, répondit Zakhar.
     — Bon, et alors ?
     — Alors ? Ils ont repris leur refrain : « Allez-vous en. Nous avons besoin de refaire l’appartement. » Ils veulent faire, de cet appartement et de celui du docteur, un seul grand logement pour le mariage du fils du propriétaire.
     — Ah, Seigneur ! dit avec humeur Oblomov. C’est vrai qu’il y a comme ça des ânes qui se marient !
     Il se tourna sur le dos.
     — Vous pourrriez écrire au propriétaire, monsieur, dit Zakhar. Peut-être qu’il ne s’en prendrait pas à vous et ordonnerait de démolir d’abord l’autre appartement.
     Et Zakhar montra de la main quelque part vers la droite.
     — Bon, très bien, je vais lui écrire dès que je me serai levé… Rentre chez toi, je vais réfléchir. Tu ne sais rien faire, ajouta-t-il, c’est encore à moi de me démener au sujet de cette saleté.
     Zakhar s’en alla et Oblomov se mit à réfléchir.
     Mais il était embarrassé : fallait-il penser à la lettre du staroste, au déménagement vers un nouvel appartement, ou s’occuper des comptes ? Il se perdait dans l’afflux des soucis quotidiens et restait couché, changeant seulement de côté. Se faisaient seulement entendre de brèves exclamations : « Ah, mon Dieu ! La vie est dure, elle vous attaque partout. »
     Il serait peut-être resté longtemps dans cette irrésolution, mais un coup de sonnette retentit dans le vestibule.
     — Tiens, une visite ! fit Oblomov en s’emmitouflant dans sa robe de chambre. Alors que je ne suis même pas levé ! Une vraie honte ! Qui cela peut-il bien être, pour venir si tôt ?
     Et, toujours couché, il regarda avec curiosité en direction de la porte.  
     
     


  1. La rue aux pois…
  2. En latin dans le texte, avec une note en russe : les apparences.
  3. Il est propriétaire, y compris des âmes du coin ; le staroste est le doyen, qui sert d’intermédiaire.