vendredi 27 mars 2026

Mes Universités (Maxime Gorki) (3)

  Avant de poursuivre :


     Ce troisième tome de l’autobiographie de Gorki fut publié pour la première fois en mars-avril 1923 dans la revue Красная новь (La nouveauté rouge, ou encore Terres vierges rouges). J’ai retrouvé dans l’une des éditions en ligne du texte le commentaire de l’éditeur ((c’est-à-dire du rédacteur en chef de la revue, qui n’était autre qu’Alexandre Voronski, bolchevique original et féru de littérature : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Voronski ) à propos de la fin de la partie précédente :

    

     « La rédaction ne partage aucunement ces considérations pessimistes d’A. M. [il s’agit de l’auteur, Gorki, désigné par les initiales de ses véritables prénom et patronyme, Alexeï Maximovitch] Inexactes en général, elles contredisent en particulier l’œuvre artistique du cam. Gorki, notamment ses récits autobiographiques où l’on trouve autant de portraits de protestataires ayant la bougeotte, errants et inquiets, que dans le reste de ses écrits. »





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     La boutique de Derenkov rapportait une misère, tandis que la quantité de gens et de « petites combines » qu’il fallait subventionner ne faisait que croître.

     « Il faut inventer quelque chose », disait Andreï d’un air soucieux, en tâtant sa barbe ; il avait un sourire coupable, et poussait de lourds soupirs.

     J’avais l’impression que cet homme s’estimait condamné à vie à une peine de bagnard consistant à venir en aide aux gens et que, tout en acceptant sa peine, il souffrait de sa lourdeur.

     Plus d’une fois, de diverses façons, je lui demandai :

     « Pourquoi faites-vous cela ? »

     Ne comprenant visiblement pas ma question, il répondait à une autre question  –  dans quel but ? –, parlant de façon livresque et peu intelligible de la vie pénible du peuple, de la nécessité de l’instruction et de la connaissance.

     « Et les gens veulent la connaissance, ils la cherchent ? 

     — Comment donc ! Bien sûr ! C’est bien votre cas, non ? »

     Oui, c’était bien mon cas. Mais je me rappelai les paroles du professeur d’histoire :

     « Les gens cherchent l’oubli, les plaisirs, et non le savoir ! »

     La rencontre entre des idées aussi incisives et des jeunes gens de dix-sept ans est nocive pour les deux : les idées en sortent émoussées, les jeunes gens n’y gagnent rien.

     Il me sembla que j’observais toujours la même chose : les histoires intéressantes plaisaient aux gens dans la mesure seulement où elles leur permettaient d’oublier un moment leur pénible vie ordinaire. Plus il y avait de fiction dans un récit, plus on l’écoutait avec avidité. Le livre le plus intéressant, c’était celui contenant le plus de jolies inventions. Bref, je flottais dans un brouillard plein de fumée.

     Derenkov eut l’idée d’ouvrir une boulangerie. Je m’en souviens, cette entreprise devait, le calcul était clair, rapporter au minimum trente-cinq pour cent sur chaque rouble engagé. Je devais y travailler comme boulanger auxiliaire et aussi, en tant qu’homme de confiance, veiller à ce que l’autre boulanger n’allât pas dérober de la farine, des œufs, du beurre ou la marchandise produite.

     Je quittai donc mon sous-sol vaste et sale pour un autre, petit mais plus propre — maintenir sa propreté m’incombait. À lieu d’un artel1 de quarante personnes, je n’avais plus qu’un seul compagnon. Aux tempes grises, à la barbe en pointe, au visage sec et boucané, aux yeux sombres et pensifs et à la bouche étrange : aussi petite que celle d’une perche2, avec de grosses lèvres épaisses et disposées comme s’il faisait mine d’embrasser quelqu’un. Et avec une lueur de raillerie au fond des yeux.

     Il volait, bien entendu – dès sa première nuit de travail, il mit de côté une dizaine d’œufs, trois livres3 de farine et un morceau consistant de beurre.

     « Où cela va-il ?

     — C’est pour une gosse », dit-il amicalement ; plissant la racine de son nez, il ajouta : « Une bo-onne gosse ! »

     Je tentais de lui faire comprendre que le vol était un délit. Mais, soit que je manquasse d’éloquence, soit que je ne fusse pas moi-même suffisamment convaincu de ce que j’essayais de prouver – toujours est-il que mon discours n’eut aucun succès.

     Étendu sur la huche contenant la pâte et regardant les étoiles par la fenêtre, le boulanger marmonna avec étonnement :

     « Il me fait la leçon ! Première fois qu’il me voit et ça y est, il me fait la leçon ! Et il est est trois fois plus jeune que moi. Amusant… »

     Il lorgna les étoiles et demanda :

     « Il me semble t’avoir déjà vu : chez qui travaillais-tu ? Chez Semiénov ? C’est là où les gars se sont révoltés ? Bon, alors je t’ai vu dans mes rêves… »

     Au bout de quelques jours, je remarquai que cet homme pouvait dormir autant qu’il le voulait, et dans n’importe quelle position, même debout, appuyé à sa pelle. En s’endormant, il levait les sourcils et son visage changeait de façon curieuse, prenant une expression de surprise teintée d’ironie. Et son thème favori était les histoires de rêves et de trésors. Il disait avec conviction :

     « Je vois à travers la terre, elle est farcie de trésors : des marmites pleines de pièces, des coffres et des pots en fer sont enterrés un peu partout. Plus d’une fois, j’ai vu en rêve un endroit connu, disons des bains : dans un coin est enterré un coffre rempli de vaisselle en argent. Je me suis réveillé, et je suis allé en pleine nuit creuser là, sur une longueur d’une archine et demie4 : j’aperçois des charbons et un crâne de chien. Ça y est, j’ai trouvé ! Soudain, patatras ! la fenêtre vole en éclats et une bonne femme se met à hurler comme une possédée : “Au voleur, au voleur !” Évidemment, j’ai filé, autrement on m’aurait rossé. Rigolo. »

      Je l’entendais souvent dire : « Rigolo ! », mais Ivan Kozmitch Loutonine ne riait pas, il souriait seulement des yeux en les fermant à demi et en plissant la racine de son nez, tout en élargissant les narines.

     Ses rêves étaient simples, aussi absurdement ennuyeux que la réalité, et je ne comprenais pas le fait suivant : pourquoi racontait-il ses rêves avec enthousiasme, tandis qu’il n’aimait pas parler de tout ce qui vivait autour de lui5 ?

     Toute la ville était en émoi : la fille d’un riche marchand de thé, mariée de force, s’était tiré une balle dans la tête en revenant de la cérémonie. Une foule de plusieurs milliers de jeunes gens avait suivi son cercueil, des étudiants avaient prononcé des discours devant sa tombe, et la police avais dispersé les gens. Dans le petit magasin jouxtant la boulangerie, tout le monde pousse des cris à propos de ce drame, la pièce de derrière est bourrée d’étudiants, des voix agitées et des paroles tranchantes nous parviennent au sous-sol.

     « On ne lui a pas assez tiré les cheveux, à cette fille », dit Loutonine, qui me fait part, tout de suite après, de ceci :

     « Je pêchais des carassins dans un étang, et voilà qu’un policier me dit tout à coup : “Arrête, comment oses-tu ?” Pas moyen de ma sauver, alors j’ai plongé dans l’eau… et je me suis réveillé. »

     Mais, bien que la réalité ne retint guère son attention, il sentit bientôt qu’il y avait quelque chose d’inhabituel dans cette boulangerie : au magasin, les vendeuses étaient des jeunes filles – la sœur du patron et son amie, une grande fille aux joues roses –, inaptes à cette activité, toujours occupées à lire des brochures. Des étudiants arrivaient, qui restaient longtemps dans la pièce derrière le magasin, à crier ou à chuchoter. Le patron était rarement là, et moi, « l’auxiliaire », j’avais l’air de gérer la boulangerie.

     « Tu es un parent du patron ? demande Loutonine. Ou peut-être qu’il voit en toi son futur beau-frère6 ? Non ? Rigolo. Et les étudiants, pourquoi viennent-ils se balader ici ? Pour les demoiselles… Moui. Bon, c’est possible… Bien que les demoiselles en question ne soient pas spécialement jolies… Ces étudiants-là ont davantage l’air de manger des petits pains que de rechercher les bonnes grâces des demoiselles… »

     Presque chaque jour, à cinq ou six heures du matin, se montre dans la rue, devant la fenêtre du fournil, une jeune fille aux jambes courtes ; formée d’hémisphères de diverses tailles, elle ressemble à un sac de pastèques. Mettant ses pieds nus dans la fosse située devant la fenêtre, elle appelle, en bâillant de temps à autre :

     « Vania7 ! »

     Elle a sur la tête un fichu bariolé, s’en échappent des boucles blondes qui viennent parsemer de petits anneaux ses joues rouges, rebondies comme des ballons, son front étroit, et chatouiller ses yeux ensommeillés. De ses petites mains – ses doigts sont curieusement écartés, tels ceux d’un nouveau-né –, elle écarte sans hâte ses cheveux de sa figure. Intéressant, ça : de quoi peut-on bien parler avec une fille pareille ? Je réveille le boulanger, qui lui demande :

     « Tu es venue ?

     — Tu vois bien.

     — Tu as dormi ?

     — Évidemment.
     — De quoi as-tu rêvé ?

     — Je ne me rappelle pas… »

     La ville est silencieuse. Quelque part un concierge traîne son balai par terre, seuls pépient quelques moineaux venant de se réveiller. Les rayons tièdes du soleil levant viennent buter contre les vitre. . Ces aubes rêveuses me plaisent beaucoup. Ayant passé par la fenêtre une main velue, le boulanger tâte les jambes de la fille qui subit ces investigations avec indifférence, sans sourire, clignant de ses yeux de brebis.

     « Pechkov, sors les brioches9, il est temps ! »

     Je retire du four les plaques de tôle, le boulanger attrape dessus une dizaine de brioches, de feuilletés, de petits pains et les jette à la fille, dans le bas de sa jupe ; faisant passer les brioches brûlantes d’une de ses mains à l’autre, elle les grignote de ses dents jaunes de brebis, elle se brûle, gémit de dépit et mugit.

     La contemplant, le boulanger dit :

     « Veux-tu baisser ta jupe, effrontée… »

     Et lorsqu’elle s’en va, il se vante devant moi :

     « Tu l’as vue, cette jeune brebis, tout en frisettes ? Moi, mon vieux, j’aime la propreté, je ne fréquente pas les femmes, seulement les jeunes filles. C’est ma treizième ! C’est la filleule de Nikiforytch10. »

     En l’écoutant s’enthousiasmer, je me dis :

     « Je dois vivre comme ça, moi aussi ? »

     Ayant sorti du four le pain blanc vendu au poids, je posais sur une longue planche dix ou douze miches et me hâtais de les apporter à la boutique de Derenkov ; à mon retour, je remplissais de brioches et de petits pains un panier de deux pouds et fonçais avec au grand séminaire, histoire d’arriver à temps pour le thé du matin des étudiants. Là, je me tenais à la porte du vaste réfectoire, procurant aux étudiants des petits pains qu’ils payaient comptant ou achetaient à crédit : je me tenais là, et j’écoutais leurs discussions sur Tolstoï ; l’un des professeurs du séminaire, Goussiev, était l’ennemi juré de Léon Tolstoï. J’avais parfois dans mon panier, sous les petits pains, des livres que jj’étais chargé de remettre discrètement  à l’un ou à l’autre des étudiants, et, à d’autres fois, c’étaient des étudiants qui y cachaient des livres et des billets.

     Une fois par semaine, je trottais encore plus loin : jusqu’à l’asile de fous, où le psychiatre Bekhteriev12 faisait cours en présentant des malades. Il montra un jour à ses étudiants un malade atteint de folie des grandeurs : lorsque cet homme tout en longueur, vêtu de blanc, portant un bonnet semblable à un bas, apparut à la porte de l’auditorium, j’eus malgré moi un sourire railleur ; mais il s’arrêta un instant à ma hauteur et me dévisagea, et je fis un bond en arrière, comme s’il m’eût frappé au cœur de son regard aigu, noir mais enflammé. Et, tout le temps que Bekhteriev passa à causer respectueusement avec le malade, en tirant sur sa barbe, moi je me caressai doucement le visage de la main, comme s’il avait été brûlé par une poussière ardente.

     Le malade parle d’une voix sourde de basse, il réclame quelque chose, sortant d’un air menaçant de la manche de sa blouse une longue main aux longs doigts, j’ai l’impression que tout son corps s’allonge d’une façon peu naturelle, qu’il n’en finnit pas de grandir, qu’il va, sans quitter sa place, m’atteindre de sa main sombre et me saisir à la gorge. Le regard menaçant et impérieux de ses yeux noirs brille depuis les fosses sombres de son visage osseux. Une vingtaine d’étudiants observent cet homme au bonnet saugrenu, certains en souriant, la majorité avec concentration et tristesse, leur regard semblant bien commun en comparaison des yeux enflammés de l’homme. Il est effrayant, mais il y a en lui quelque chose de grandiose – parfaitement !

     La voix du professeur résonne très distinctement dans le silence qu’observent les étudiants, muets comme des carpes ; à chacune de ses questions répondent les protestations menaçantes de la voix sourde qui paraît sortir de terre, de derrière les murs blanchis, les gestes du malade ont une lenteur et une gravité épiscopales.

    Durant la nuit, j’écrivis des vers au sujet du maniaque, l’appelant Roi des rois, ami et conseiller de Dieu, et son image m’accompagna longtemps, me gênant pour vivre.

     Travaillant depuis six heures du soir jusqu’à près de midi, je dormais l’après-midi et pouvais lire seulement en plein travail, quand j’avais pétri une pâte et que j’attendais qu’une autre levât, en ayant déjà mis le pain au four. Au fur et à mesure que je saisissais les secrets du métier, le boulanger travaillait moins, il m’instruisait en me disant avec un étonnement amical :

     « Tu es très capable, d’ici un an ou deux, tu seras boulanger. Rigolo. Jeune comme tu es, on ne t’écoutera pas, on ne te respecteras pas… »

     Il désapprouvait mon engouement pour les livres :

     « Tu ferais mieux de dormir, au lieu de lire », me conseillait-il d’un air soucieux, sans jamais me demander ce que je lisais.

     Ses rêves, ses rêveries à propos de trésors et la fille replète aux jambes courtes l’absorbaient entièrement. Il n’était pas rare que la fille arrivât la nuit, il l’emmenait dans le vestibule pour l’installer sur les sacs de farine, ou, lorsqu’il faisait froid13, me disait en fronçant la racine du nez :

     « Va faire un tour une petite demi-heure ! »

     Je m’en allais en songeant : « Cet amour-là ne ressemble en rien à celui dont on parle dans les livres… »

     La sœur du patron vivait dans une petite chambre derrière le magasin, j’allumais pour elle le samovar, mais je m’efforçais de la voir le moins possible : j’éprouvais de la gêne en sa présence. Ses yeux enfantins m’observaient toujours du même regard insupportable que lors de nos premières rencontres, je soupçonnais un sourire logé à l’intérieur de ces yeux, un sourire ironique, me semblait-il.

     Mon excès de force me rendait très maladroit, le boulanger, me voyant faire tourner et porter des sacs de cinq pouds14, disait d’un air de regret :

     « Tu es fort comme trois hommes, mais quel lourdaud tu fais ! Pourtant tu es long, mais… un vrai taureau. »

     Bien que j’eusse déjà lu pas mal de livres, j’aimais lire de la poésie et je m’étais mis à en composer moi-même, avec mes propres mots. Je sentais que mes vers étaient pesants, rudes, mais je pensais que c’était pour moi la seule manière d’exprimer la profonde confusion régnant dans mes idées. il m’arrivait d’écrire exprès des grossièretés, en guise de protestation contre quelque chose me demeurant étranger, et m’irritant.

     L’un de mes « précepteurs », un étudiant en mathématiques, me reprochait :

     « Le diable vous connaît, vous et votre façon de parler. Pas avec des mots, mais avec des poids et des haltères !… »

     Généralement parlant, je me trouvais déplaisant,  ce qui est souvent le cas pour des adolescents ; je me voyais comme quelqu’un de ridicule et de grossier. j’avais une face de Kalmouk15, aux pommettes saillantes, et ma voix ne m’obéissait pas.

     Tandis que la sœur du patron  se mouvait avec la rapidité et l’adresse d’une hirondelle en plein vol, et j’avais l’impression que sa légèreté de mouvement était en désaccord avec sa petite silhouette ronde et sans angles. Il y avait quelque chose de voulu, d’affecté, dans ses gestes et sa démarche. Sa voix sonnait gaiement, elle riait souvent et, en entendant ce rire sonore, je songeais qu’elle voulait me faire oublier la première image que j’avais eu d’elle. Et je ne voulais pas l’oublier, ce qui sortait de l’ordinaire m’était précieux, j’avais besoin de savoir que l’extraordinaire était possible, que cela existait.

     Elle me demandait parfois :

     « Que lisez-vous ? »

     Je répondais brièvement, et j’avais envie de lui demander :

     « Et pourquoi voulez-vous le savoir ? »

     Un jour, le boulanger, occupé à caresser la fille aux jambes courtes, me dit d’une voix un peu éméchée :

     « Sors quelques instants. Hé, tu devrais aller voir la sœur du patron, qu’as-tu à lambiner ? Avec ces étudiants… »

     Je promets de lui défoncer le crâne avec un poids s’il me sort encore quelque chose de ce genre, et sors dans le vestibule, pour aller me mettre sur les sacs. Par une fente de la porte incomplètement fermée, j’entends Loutonine dire :

     « Pourquoi je me fâcherais contre lui ? Il s’est gorgé de livres, et le voilà qui vit comme un fou… »

     Dans le vestibule, les rats piaulent et font du bruit, dans le fournil, la fille mugit et gémit. Je sors dans la cour, il y tombe, presque sans bruit, une petite pluie paresseuse, mais on étouffe encore, l’air est saturé d’une odeur de brûlé : des bois brûlent. Il est bien plus de minuit. Les fenêtres de la maison en face de la boulangerie sont ouvertes ; dans les pièces faiblement éclairées, on chante :


          Saint Varlaam16 lui-même

          Avec sa tête d’or,

          Les regardant d’en haut

          A un sourire…


     J’essaie d’imaginer Maria Derenkov assise sur mes genoux, comme la fille est sur les genoux du boulanger, et je sens de tout mon être que cela n ‘est pas possible, que c’est même effrayant.


          Et toute la nuit,

          Il boit et il chante,

          Et aussi – Oh ! il fait

          Autre chose…


     Une voix de basse profonde détache du chœur ce « Oh ! » de façon provocante. Penché, les mains sur mes genoux, je regarde par la fenêtre ; à travers la dentelle d’un rideau, je distingue une fosse carrée, dont les murs gris sont éclairés par une petite lampe à abat-jour bleu, devant laquelle une jeune fille est assise le visage tourné vers la fenêtre – elle écrit. Là, elle lève la tête et, de son porte-plume rouge, replace une boucle de cheveux sur sa tempe. Elle a les yeux mi-clos et sourit. La voici qui plie lentement sa lettre et colle l’enveloppe en passant la langue sur ses extrémités ; jetant l’enveloppe sur la table, elle la menace d’un doigt plus fin que mon petit doigt. Mais, se renfrognant, elle reprend le pli, déchire l’enveloppe, lit la lettre qu’elle met dans une autre enveloppe ; penchée au-dessus de la table, la voilà qui écrit l’adresse et brandit la lettre, l’agitant comme un drapeau blanc. Elle tournoie en levant les mains et va vers son lit, dans un coin, puis en revient, ayant enlevé sa blouse – elle a les épaules rondes comme des pets-de-nonne –, attrape la lampe sur la table et disparaît dans le coin. Quand on observe le comportement d’une personne en tête à tête avec elle-même, il paraît insensé. Je marche dans la cour en songeant que cette demoiselle vivait de façon étrange, une fois seule dans son terrier.

     Et quand elle recevait la visite d’un étudiant roux qui lui parlait à voix basse, presque en chuchotant, elle se recroquevillait,, se faisait encore plus petite,, le regardait d’un air timide et cachait ses mains derrière son dos, ou sous la table. Il ne me plaisait pas, ce rouquin. Mais alors, pas du tout.

     Titubant, emmitouflée dans son châle, la courtaude survient et gargouille :

     « Va voir le boulanger… »

     Celui-ci, tout en sortant la pâte de la huche, me raconte quelle consolation inlassable lui apporte sa bien-aimée, et moi je réfléchis :

     « Que vais-je devenir ? »

     J’ai le sentiment qu’un malheur proche m’attend au coin de la rue.

     Les affaires de la boulangerie marchaient si bien que Derenkov cherchait déjà un fournil plus vaste, et avait résolu d’engager un auxiliaire de plus. C’était une bonne chose, j’avais trop de travail, j’étais abruti de fatigue.

     « Dans le nouveau fournil, tu seras l’auxiliaire en chef, me promettait le boulanger. Je te ferai obtenir dix roubles par mois. Voilà. »

     Je comprenais que c’était son intérêt de me donner du galon, lui n’aimait pas travailler, tandis que moi, je travaillais très volontiers, la fatigue me rendait service, elle éteignait les inquiétudes de mon âme et tenait en lisière, chez moi, les exigences insistantes de l’instinct sexuel. Cependant, elle ne me permettait pas  de lire.

     « Tu as bien fait de laisser tomber les livres – que les rats les mangent ! disait le boulanger. Mais tu ne rêves vraiment pas ? Tu dois rêver, seulement, tu es cachottier ! Rigolo. Raconter ses rêves est pourtant absolument inoffensif, il n’y a rien à craindre d’eux… »

     Il était très affable avec moi, il avait même l’air de me respecter. Ou alors, il craignait en moi le protégé du patron – bien que cela ne l’empêchât pas de voler régulièrement de la marchandise.

     Ma grand-mère mourut. J’appris sa mort sept semaines après son enterrement, par une lettre que m’envoya l’un de mes cousins. Dans  cette brève missive – exempte de virgules –, il était dit que ma grand-mère, mendiant sur le parvis de l’église17, était tombée, se cassant la jambe. Le huitième jour, s’était montré « comme le feu de Saint-Antoine18 ». J’appris par la suite que les deux frères, la sœur et leur enfants – gens encore jeunes et en bonne santé – vivaient aux crochets19 de la vieille femme, des aumônes qu’elle récoltait. Ils n’avaient pas eu l’esprit de faire venir un docteur.

     La lettre disait encore :

     « Nous l’avons enterrée au cimetière Pierre-et-Paul, accompagnés de tous les nôtres et des mendiants, qui l’aimaient et la pleuraient. Grand-père pleurait aussi, il nous a chassés, Il est resté seul devant la tombe, depuis les buissons, nous l’avons vu pleurer, il mourra bientôt lui aussi. »

     Je ne pleurai pas, mais, je m’en souviens, ce fut comme si un vent glacé m’avait enveloppé. La nuit, assis sur une pile de bois dans la cour, je ressentis comme une obsession le désir de parler à quelqu’un de ma grand-mère, de dire à quel point elle était intelligente et cordiale, une vraie mère pour tout le monde. je portai longtemps en moi ce lourd désir, mais je n’avais personne à qui parler, si bien que ce désir secret finit par se consumer et s’éteindre.

     Je me souvins de ces jours-là bien des années plus tard, en lisant le récit étonnamment juste d’A. P. Tchékhov au sujet du cocher causant avec son cheval de la mort de son fils20. Je regrettai de n’avoir eu auprès de moi, en ces jours de tristesse aiguë, ni cheval ni chien, et de ne pas avoir songé à partager ma peine avec les rats : il y en avait beaucoup, dans le fournil, et je vivais avec eux en bonne amitié.

     Le sergent de ville Nikiforytch se mit à tourner autour de moi comme un milan. De belle stature, costaud, une brosse de cheveux argentés sur la tête, la barbe en éventail bien taillée, il me regardait en clappant des lèvres avec appétit, comme s’il lorgnait une oie abattue pour Noël.

     « Tu aimes lire, à ce que j’ai entendu dire ? demandait-il. Dis-moi quels livres, par exemple : la Vie des Saints, ou alors la Bible, c’est ça ? »

     J’avais lu aussi bien la Bible que la Vie des Saints, et cela étonnait visiblement Nikiforytch, il était tout déconcerté.

     « M-oui ? Voilà une lecture saine et fort légale ! Mais tu n’as jamais lu les œuvres du comte Tolstoï ? »

     J’en avais aussi lu certaines, mais il s’avéra qu’il ne s’agissait pas des œuvres de Tolstoï auxquelles s’intéressait le policier.

     « Disons que ce sont là des œuvres ordinaires, comme tous les auteurs en écrivent, mais on dit que dans certaines, il a pris les armes contre les popes – celles-là seraient à lire ! »

     Les « certaines » en question, imprimées en hectographie21, je les avais lues aussi, mais elles m’avaient ennuyé, et je savais qu’il ne fallait pas en discuter avec la police.

     Après quelques conversations tenues en marchant, le vieillard se mit à m’inviter :

     « Passe donc me voir dans ma guérite, boire un petit thé. »

     Je comprenais bien sûr ce qu’il me voulait, mais j’avais envie d’y aller. Je demandai conseil à des gens avisés, et il fut conclu que décliner l’offre aimable de l’agent pouvait renforcer ses soupçons à propos de la boulangerie.

     Me voici donc invité chez Nikiforytch. Le tiers de son petit réduit est occupé par un poêle russe, un autre tiers par un lit pour deux personnes caché par un rideau d’indienne, avec une quantité d’oreillers dans des taies d’andrinople, l’espace restant a pour ornements un buffet, une table, deux chaises et un banc sous la fenêtre. Son uniforme déboutonné, Nikiforytch est assis sur le banc, cachant l’unique petite fenêtre de son corps ; sa femme est, elle, à côté de moi : c’est une petite bonne femme d’une vingtaine d’années à la poitrine généreuse, à la face rubiconde, aux yeux narquois et méchants, d’un bleu étrange, aux lèvres d’un rouge vif gonflées en une moue capricieuse, à la petite voix d’une rude sécheresse. 

     « Je sais, dit le policier, que ma filleule Séklétia se rend à votre fournil : une fille débauchée, une salope. Toutes les femmes sont des salopes.

     — Toutes ? demande sa femme.

     — Toutes, sans exception ! » certifie résolument Nikiforytch en faisant tinter ses médailles, comme un cheval les grelots de son harnais. et, sirotant son thé dans sa soucoupe, il répète à plaisir :

     « Des salopes et des débauchées, depuis la dernière fille des rues… jusqu’aux reines ! la reine de Saba a traversé deux mille verstes22 de désert pour aller voir le roi Salomon et se livrer à la débauche. Pareil pour l’impératrice Catherine, quand bien même on l’appelle la Grande… »

     Il raconte en détail l’histoire d’un chauffeur de poêle qui, au cours d’une seule nuit passée avec la tsarine, obtint tous les grades, de celui de sergent à celui de général. L’écoutant attentivement, sa femme se pourlèche les lèvres et me fait du pied sous la table. Le débit de Nikiforytch est très harmonieux, il use de mots savoureux et, sans que je m’en rende compte, change de sujet :

     « Prenons par exemple le cas de l’étudiant de première année Pletniev23. »

     Son épouse avance en poussant un soupir :

     « Il n’est pas beau, mais il est chouette !

     — Qui ça ?

     — Monsieur Pletniev.

     — Primo, ce n’est pas un monsieur, il en sera un quand il aura fini ses études, pour l’instant, ce n’est qu’un étudiant parmi des milliers. Secundo, que signifie “chouette” ?

     — Joyeux, jeune.   

     — Primo, un bouffon de foire l’est aussi, joyeux…

     — Un bouffon divertit pour de l’argent.

       Chut ! Secundo, un chien a commencé par être un chiot…

     — Un bouffon est une espèce de singe…

     — Tais-toi, te dis-je ! Tu m’entends ?

     — Oui, je t’entends.

     — Très bien… »

     Ayant dompté sa femme, Nikiforytch me conseille :

     « Fais donc la connaissance de Pletniev, il est très intéressant ! »

     Comme il a dû, et plus d’une fois, me voir dans la rue en compagnie de Pletniev, je dis :

     « Nous nous connaissons. 

     — Ah bon ? Alors… »

     Le dépit s’entend dans ses paroles, il a un mouvement brusque, ses médailles tintent. Moi, je suis sur mes gardes : je sais que Pletniev imprime de petites feuilles en hectographie.

     Sa femme, tout en me faisant du pied, excite le vieux qui, tout gonflé, déploie son discours comme un paon fait la roue. Les polissonneries de l’épouse m’empêchent d’écouter, et je rate à nouveau le changement de ton de sa voix, qui devient plus calme, plus persuasive.

« Un fil invisible, tu comprends ? me demande-t-il, en me dévisageant de ses yeux ronds comme si quelque chose l’effrayait. Vois le tsar comme une araignée…

     — Que dis-tu là ? s’exclame sa femme.
     — Silence ! Idiote, on dit cela pour rendre les choses claires, pas pour dénigrer, espèce de jument ! Débarrasse, emporte le samovar… »

     Fronçant les sourcils, clignant des yeux, il poursuit avec gravité :

     « Un fil invisible – comme celui d’une araignée – sort du cœur de Sa Majesté Impériale, notre seigneur l’souverain Alexandre III, passe à travers messieurs les ministres, à travers Sa Haute Excellence le gouverneur et à travers les fonctionnaires de tout rang, jusqu’à moi et même jusqu’au dernier des soldats. Ce fil relie tout, forme une claie autour de tout, maintenant à tout jamais de sa force invisible l’État impérial. Mais des Polaks, des youpins et des Russes soudoyés par la rusée reine d’Angleterre24 s’efforcent de casser ce fil où ils le pensent possible, en prétendant que c’est pour le bien du peuple ! »

     Chuchotant de façon menaçante, il demande, en se penchant vers moi au-dessus de la table :

     « Pigé ? Bien. Pourquoi est-ce que je dis ça ? Ton boulanger fait ton éloge, d’après lui, tu es un gars intelligent, honnête, et tu vis seul. Mais chez vous, à la boulangerie, viennent se baguenauder un tas d’étudiants qui passent la nuit chez la Derenkov. Un seul étudiant, on comprendrait. Mais quand c’est une foule ? Hein ? Je n’ai rien contre les étudiants – un jour étudiant, demain substitut du procureur. Les étudiants sont de braves gens, mais ils sont pressés de jouer un rôle, et les ennemis du tsar les excitent ! Tu comprends ? Et je dirai encore… »

     Il n’en eut pas le temps : la porte s’ouvrit toute grande, et un petit vieux au nez rouge, avec une petite courroie sur sa tête bouclée, fit son entrée, une bouteille de vodka à la main, et déjà gris.

     « On joue aux dames ? » demanda-t-il joyeusement, dans un festival de saillies bouffonnes.

     « Mon beau-père, le père de mon épouse » fit Nikiforytch, maussade et dépité.

     Je pris congé quelques minutes plus tard ; en fermant à demi la porte de la guérite derrière moi, la malicieuse femme me pinça en disant :

     « Comme les nuages sont rouges, on dirait du feu ! »

     Un seul petit nuage doré fondait en fait dans le ciel.

     Sans vouloir vexer mes professeurs, je dirai tout de même que le factionnaire avait su m’expliquer, de façon plus concrète et plus radicale qu’eux, le fonctionnement du mécanisme étatique. Une araignée siège quelque part, et d’elle sort un fil invisible unissant et ligotant toute vie. J’appris bientôt à éprouver la solidité des petits nœuds que faisait ce fil.

     Tard dans la soirée, ayant fermé le magasin, la patronne25 me fit venir et m’informa qu’on lui avait confié la mission de savoir de quoi m’avait parlé le policier.

     « Ah mon Dieu ! » s’écria-t-elle en inquiétude après avoir écouté mon rapport détaillé ; et, courant en tous sens dans la pièce comme une souris et secouant la tête, elle dit :

     « Voyons, le boulanger ne cherche vraiment pas à vous soutirer des renseignements ? Sa maîtresse est tout de même une parente de Nikiforytch, non ? Il faut le chasser. »

     Debout, appuyé contre le montant de la porte, je la regardais par en dessous. Elle avait trop facilement prononcé le mot « maîtresse », cela ne m’avait pas plu. Pas plus que sa décision de renvoyer le boulanger.

     « Soyez très prudent », disait-elle, et, comme toujours, j’étais troublé par son regard insistant, qui semblait me demander quelque chose qui me restait inconnu. Les mains derrière le dos, la voilà qui se tenait devant moi.

     « Pourquoi êtes-vous toujours si morose ?

     — Ma grand-mère est morte récemment. »

     Cela parut l’amuser, elle demanda en souriant :

     « Vous l’aimiez beaucoup ?

     — Oui ? Il ne vous faut rien d’autre ?

     — Non. »

     Je m’en allai, et, cette nuit-là, écrivis des vers où revenait, je m’en souviens, cette ligne :

     « Vous n’êtes pas ce que vous voulez paraître »

     Il fut décidé que les étudiants viendraient le plus rarement possible à la boulangerie. Ne les voyant plus, je perdis la possibilité de les questionner à propos de ce que je ne comprenais pas dans les livres que je lisais, et me mis à noter dans un cahier les questions qui m’intéressaient. Mais un jour, fatigué, je m’endormis dessus, et le boulanger lus mes notes. Il me révella et me demanda :

     « Qu’est-ce que tu écris-là ? “Pourquoi Garibaldi n’a-t-il pas chassé le roi ?” C’est quoi, Garibaldi ? Et… peut-on chasser un roi ? »

      Jetant avec humeur le cahier sur la huche, il se glissa dans l’entresol et grogna de là :

     « Voyez-moi ça, il a besoin de chasser les rois ! Rigolo. Laisse donc ce genre de fantaisies. Grand lecteur, va ! Il y a cinq ans, à Saratov, les gendarmes ont attrapé de tels lecteurs, comme des souris, hein. Sans même ça, Nikiforytch s’intéresse déjà à toi. Laisse donc la chasse aux rois – ce n’est pas un jeu pour toi 26 ! »

     Cela partait d’un bon sentiment chez lui, mais je ne pouvais pas lui répondre comme j’aurais voulu : on m’avait défendu de discuter de thèmes dangereux avec le boulanger. 

     Un livre semait l’émotion en ville, passant de main en main. On le lisait et on se disputait. Je demandai au vétérinaire Lavrov de me le procurer, mais il ne ma laissa pas d’espoir :

     « Non, mon petit père, n’y comptez pas ! Cela dit, je crois qu’un de ces jours, on va le lire au cours d’une réunion, je vous y amènerai peut-être… »

     La veille de l’Assomption, à minuit, me voilà en train de marcher dans la plaine d’Arsk27, suivant dans le brouillard la silhouette de Lavrov, qui me précède de cinquante sagènes28. La prairie est déserte, j’avance tout de même en prenant des précautions, comme me l’a recommandé Lavrov, je sifflote, je chantonne, je joue l’ouvrier ayant un coup dans le nez. Des lambeaux de nuages noirs flottent au-dessus de moi, la lune roule sa boule d’or entre eux, les ombres couvrent le sol, les flaques luisent comme de l’argent ou de l’acier. Dans mon dos le ville vrombit avec humeur.

     Mon guide s’arrête devant l’enceinte d’un jardin, derrière le Grand séminaire, je me hâte de le rejoindre. Nous escaladons en silence la palissade et traversons un jardin à la végétation touffue en frôlant les branches des arbres, de grosses gouttes d’eau pleuvent sur nous. Nous arrêtant devant le mur d’une maison, nous cognons doucement aux volets d’une fenêtre hermétiquement close : un barbu ouvre la fenêtre, derrière lui, je ne distingue rien, et n’entends rien.

     « Qui va là ?

     De la part de Iakov.

     — Grimpez. »

     Dans la nuit noire, on sent la présence de gens en nombre, on entend le froufrou des vêtements et le léger raclement des pieds, une toux discrète, des chuchotements. La flamme d’une allumette jaillit, éclairant ma figure, je vois contre le mur plusieurs silhouettes sombres assises par terre. 

     « Tout le monde est là ?

     — Oui.

     — Tirez les rideaux, qu’on ne voit pas de lumière à travers les volets. »

     Une voix irritée dit tout haut :

     « Quel est le gros malin qui a imaginé de nous réunir dans une maison inhabitée ?

     — Pas si fort ! »

     On a allumé dans un coin une petite lampe. La pièce est vide, dépourvue de mobilier, en dehors de deux caisses sur lesquelles est posée une planche – et, sur la planche, s’alignent cinq personnes, tels des choucas perchés sur une palissade. La lampe est également posée sur une caisse qu’on a placée verticalement. Trois personnes sont encore assises par terre, contre les murs, et un jeune homme aux longs cheveux, très frêle et très pâle, est assis à l’écart sur le rebord de la fenêtre. En dehors de lui et du barbu, je connais tout le monde. le barbu dit d’une voix de basse qu’il va lire la brochure Nos désaccords, écrite par Gueorgui Plekhanov29, ancien membre du groupe La volonté du peuple30.

     Dans l’obscurité, l’un des gens assis par terre grogne :

     « On le sait ! »

     Je suis agréablement ému par l’ambiance de mystère qui règne ; la poésie du mystère est la plus haute des poésies. Je me sens comme un croyant assistant à l’église à la messe du matin, et je repense aux catacombes, aux premiers chrétiens. La voix de basse voilée emplit la pièce, prononçant distinctement les mots.

     « Ba-balivernes » grogne de nouveau quelqu’un dans le coin.

     Là-bas, dans l’obscurité, luit sourdement un énigmatique objet en cuivre, rappelant le casque d’un soldat romain. Je devine que c’est le conduit du poêle. 

     La pièce bourdonne de voix basses qui s’accrochent les unes aux aautres en un chœur obscur de voix enflammées, il n’y a pas moyen de saisir qui dit quoi. Depuis le rebord de la fenêtre, au-dessus de ma tête, on demande à haute voix, d’un ton railleur :

     « Ça vient, cette lecture ? »

     C’est le jeune homme pâle aux longs cheveux qui a dit cela. Tout le monde se tait, on n’entend plus que la voix de basse du lecteur. Des allumettes flambent, les lueurs rouges des cigarettes brillent, éclairant les gens pensifs, les yeux mi-clos ou grands ouverts.

     La lecture dure terriblement longtemps, j’en ai assez d’écouter, bien que j’entende avec plaisir ces mots tranchants et provocants qui composent avec facilité et simplicité des pensées convaincantes.

     Soudain, de façon inopinée, la voix du lecteur s’interrompt, et la pièce se remplit d’exclamations indignées :

     « Renégat !

     — Cuivre tintant31

     — C’est cracher sur le sang versé par les héros.

     — Après l’exécution de Guénéralov32, d’Oulianov33… »

     À nouveau, depuis le rebord de la fenêtre, se fait entendre la voix du jeune homme :

     « Messieurs, ne peut-on vraiment pas substituer aux jurons des objections sérieuses, portant sur le fond ? »

     Je n’aime pas les controverses, je ne sais pas les écouter, j’ai du mal à suivre les bonds capricieux de la pensée en pleine excitation, et l’amour-propre des jouteurs, en se dévoilant, m’irrite toujours.

     Le jeune homme me demande, en se penchant vers moi :

     « Vous êtes Pechkov, le boulanger ? Moi, c’est Fedosseïev. Nous devrions faire connaissance. En somme, on n’a rien à faire ici, ce boucan va perdurer, sans grande utilité. On y va ? »

     J’avais déjà entendu parler de Fedosseïev comme d’un très sérieux organisateur de cercle de jeunesse, et son visage me plaisait, avec sa pâleur, sa nervosité et ses yeux profonds. 

     Tout en marchant dans la plaine, il m’interrogeait, me demandant si j’avais des contacts parmi les ouvriers, s’informant de mes lectures et voulant savoir qi j’avais beaucoup de temps libre ; il me dit notamment :

     « J’ai entendu parler de votre boulangerie : il est étrange que vous vous occupiez d’une telle absurdité. Qu’est-elle pour vous ? »`

     depuis quelque temps, je sentais moi-même que je n’en avais pas beson, et je le lui dis. Mes paroles le réjouirent, il me serra fortement la main et me dit en souriant visiblement qu’il allait partir le surlendemain pour trois semaines, mais qu’à son retour, il me ferait savoir où et quand le rencontrer.

     Les affaires de la boulangerie marchaient très bien, les miennes , c’était de pire en pire. Nous bous étions installés dans le nouveau fournil, et j’avais encore plus d’obligations. Je devais travailler au fournil, livrer les petits pains et les brioches chez les particuliers, au séminaire et à l’Institut des jeunes filles nobles. lesquelles jeunes filles, en choisissant dans mon panier des brioches, y fourraient de petits billets, et il m’arriva plus d’une fois de lire avec étonnement sur ces bouts de papier des mots cyniques, rédigés d’une écriture encore un peu enfantine. Cela me faisait tout drôle, quand la joyeuse troupe des demoiselles proprettes et aux yeux clairs entourait mon panier et, avec des grimaces amusantes, choisissait de leurs petites pattes roses un tas de brioches : je les regardais en essayant de deviner quelles étaient celles qui m’écrivaient ces petits billets impudiques - peut-être sans même en comprendre le sens honteux ? Et, me souvenant des maisons de réconfort, je songeais :

     « Se peut-il que le fil invisible s’étende de ces maisons jusqu’ici ? »

     L’une des jeunes filles, une brunette à forte poitrine et à grosse tresse, m’arrêta dans le couloir et me chuchota précipitamment :

     « Je te donnerai dix kopecks pour porter ce billet à l’adresse que je t’indiquerai. »

     Ses yeux sombres et caressants étaient remplis de larmes, elle me regardait en pinçant fortement les lèvres, ses joues et ses oreilles étaient tout rouges. Je refusai noblement les dix kopecks, pris le pli et le remis au fils d’un membre du tribunal, étudiant tout en longueur avec sur les joues la rougeur des phtisiques. Il m’offrit cinquante kopecks, compte en silence et d’un air pensif la monnaie de cuivre, et lorsque je lui dis que je n’en avais pas besoin, il fit le geste de fourrer les pièces dans la poche de son pantalon, mais manqua la poche, et l’argent s’éparpilla au sol.

     Regardant avec désarroi les pièces de deux et de cinq kopecks rouler de tous côtés, il se frottait les mains si fort que les articulations de ses doigts craquaient, et il murmurait en respirant avec difficulté :

     « Ah, que faire, à présent ? eh bien, au revoir ! Il faut que je réfléchisse… »

     J’ignore ce qu’il imagina, mais je plaignis beaucoup la jeune fille. Elle disparut bientôt de l’Institut, et,  une quinzaine d’années plus tard, je la retrouvai enseignante dans un lycée de Crimée, elle souffrait de tuberculose et parlait du monde entier avec la haine sans merci d’un être blessé par la vie.

     Après avoir livré mes petits pains, je me couchais ; le soir, je travaillais au fournil pour fournir à minuit de la pâtisserie au magasin : la boulangerie se trouvait à côté du théâtre municipal, et, après le spectacle, le public y passait pour avaler jusqu’à la dernière miette des feuilletés tout chauds. Ensuite, j’allais pétrir la pâte pour le pain au poids et les pains à la française, et pétrir manuellement quinze à vingt pouds34 de pâte, ce n’est pas un jeu.

     Je dormais à nouveau deux, trois heures et je repartais livrer les petits pains.

     Ainsi chaque jour.

     Or, j’étais saisi d’un prurit insupportable, celui de semer du sage, du bon, de l’éternel. Personne sociable, j’étais bon conteur, mes expériences et mes lectures excitaient mon imagination. Il me fallait très peu de choses pour composer, à partir d’un fait ordinaire, une histoire intéressante, à la base de laquelle serpentait capricieusement le fil invisible. J’avais fait la connaissance d’ouvriers des usines de Krestovnikov et d’Alafouzov ; j’étais particulièrement lié avec le vieux tisserand Nikita Roubtsov, homme qui avait travaillé dans presque toutes les usines textiles de Russie, âme inquiète et intelligente.

     « Cela fait cinquante-sept ans que suis sur terre, Lexeï, mon petit Maximytch35, mon jeune fuseau36, ma nouvelle navette ! » disait-il d’une voix étranglée, en souriant de ses yeux gris malades, sous les lunettes sombres dont il avait confectionné la monture à l’aide de fils de cuivre montrant, à la racine de son nez et vers ses oreilles, des traces vertes d’oxydation. Les tisserands l’appelaient L‘Allemand parce qu’il se rasait la barbe, conservant seulement sa rude moustache et une grosse touffe de poils gris sous sa lèvre inférieure. De taille moyenne, la poitrine large, il était rempli d’une gaieté triste.

     « J’aime aller au cirque, disait-il en penchant sur son épaule gauche son crâne chauve et bosselé : comme on dresse les chevaux – qui sont des animaux –, hein ! C’est réconfortant. Je regarde les animaux avec respect, je me dis que cela veut dire qu’on peut aussi apprendre aux hommes à se servir de leur raison. Les animaux, les artistes de cirque les soudoient avec du sucre, bon, nous autres, nous avons la possibilité d’acheter du sucre dans une boutique. Nous, c’est de sucre pour l’âme que nous avons besoin, et ce sera la douceur ! Ainsi, mon gars, il faut agir par la douceur, et non pas à coups de trique, comme c’est la règl chez nous – pas vrai ? »

     Lui-même n’était pas caressant avec les gens, il leur parlait sur un ton de raillerie un peu méprisante ; lors des discussions, ses objections se résumaient à des exclamations monosyllabiques, il cherchait clairement à vexer son interlocuteur. J’avais fait sa connaissance dans une brasserie : alors qu’on s’apprêtait à le rosser et qu’on l’avait déjà frappé deux fois, je m’interposai et l’emmenai.

     « Ils vous ont fait mal ? » demandai-je en marchant avec lui dans l’obscurité, sous une petite pluie d’automne.

     « Bah, est-ce là battre quelqu’un ? dit-il avec indifférence. attends un peu, pourquoi me dis-tu “vous” ? »

     Ce fut le début de notre relation. Il commença par me tourner en ridicule avec esprit et adresse, mais lorsque je lui racontai le rôle que jouait dans notre vie le fil invisible, il s’exclama, songeur :

     « Mais c’est que tu n’es pas bête ! Voyez-moi celui-là !… » Et il se mit à me traiter avec une gentillesse paternelle, en m’appelant même par mon prénom et mon patronyme37. 

     « Tes pensées, mon petit Lexeï Maximytch, ma chère alène, tes pensées sont justes, seulement personne ne te croira, c’est peu avantageux…

     — Vous me croyez ?

     — Je ne suis qu’un chien errant à la queue courte, tandis que le peuple est composé de chiens à la chaîne, ayant chacun sur la queue pas mal de bardane : femmes, enfants, accordéons et caoutchoucs. Et chaque chien adore sa niche. Ils ne te croiront pas. Chez nous, à l’usine de Morozov, on a vu ça ! Celui qui se met en avant, c’est sur son front qu’on tape, et le front, ce n’est pas le derrière, ça fait mal un bout re temps38. 

     Il se mit à modifier un peu son discours après avoir fait la connaissance du serrurier Chapochnikov, qui travaillait chez Krestovnikov : ce Iakov Chapochnikov, phtisique, joueur de guitare, grand connaisseur de la Bible, l’étonna par sa fureur à nier Dieu. Crachant de tous côtés des lambeaux sanguinolents de ses poumons pourris, Iakov exposait ses preuves avec force et passion :

     « Primo : je ne suis pas du tout fait « à l’image et à la ressemblance de Dieu » : je ne sais rien, ne suis capable de rien, de plus, je ne suis pas une bonne personne, ça non ! Secundo : Dieu ignore mes peines, ou alors il les connaît, mais ne peut pas m’aider, ou encore il le peut, mais ne le veut pas. Tertio : Dieu n’est pas omniscient, pas omnipotent, il n’est pas miséricordieux – et, tout simplement, il n’existe pas ! C’est une invention, tout est  invention, la vie entière est invention – seulement, moi, on ne me trompe pas. »

     Roubtsov fut d’abord muet d’étonnement, puis, gris de colère, se mit à pousser de sauvages jurons, mais Iakov le désarma par une kyrielle triomphale de citations de la Bible, le contraignant à se taire, recroquevillé et pensif.

     En parlant, Chapochnikov devenait presque effrayant. Il avait le visage fin et basané, les cheveux noirs et frisés comme ceux d’un Tsigane, des dents de loup étincelaient derrière ses lèvres bleuâtres. Ses yeux sombres se plantaient une fois pour toutes dans ceux de son adversaire, et il était difficile de tenir sous ce regard lourd sous lequel on ployait : il me rappelait celui du malade atteint de folie des grandeurs.

     En quittant Iakov en ma compagnie, Roubtsov dit d’un air sombre :

     « D’habitude, on n’attaquait pas Dieu en ma présence. Je n’ai jamais entendu ça. J’ai entendu toutes sortes de choses, mais ça, jamais. Cet homme, bien sûr, file un mauvais coton. Eh bien, c’est dommage ! Il était chauffé à blanc… Intéressant, mon vieux, très intéressant… »

     Il eut tôt fait de se lier d’amitié avec Iakov : il écumait, tout ému, essuyant sans cesse de ses doigts ses yeux malades. 

     « Ainsi, disait-il avec un sourire railleur, on va mettre Dieu à la retraite ? Hum ! Pour ce qui est du tsar, ma chère aiguille, j’ai mes idées : pour moi, le tsar n’est pas un obstacle. Ce n’est pas le tsar, le problème, mais les patrons. Je pourrais m’entendre avec n’importe quel tsar, même avec Ivan le Terrible : très bien, trône, règne si ça te fait plaisir, mais laisse-moi mettre à la raison les patrons, voi-là ! si tu le fais, j’attacherai des chaînes d’or à ton trône, je ne jurerai que par toi… »

     Après avoir lu Le tsar-famine39, il me dit :

     «  Tout cela est d’une justesse extraordinaire ! »

     Comme c’était la ppremière fois qu’il voyait une brochure lithographiée, il me demanda :

     « Qui te l’a écrit ? C’est très net. Remercie-le40. »

     Roubtsov avait un insatiable désir de savoir. Il écoutait avec une extrême attention les blasphèmes destructeurs de Chapochnikov,  il m’écoutait pendant des heures parler de livres, le plaisir le faisant rire aux éclats, la tête renversée en arrière et sa pomme d’Adam pointant vers l’avant, et il s’exclamait, ravi :

     « Il sait y faire, l’esprit humain, oh, il sait y faire ! »

     Lui-même lisait avec difficulté – ses yeux malades le gênaient, mais lui aussi savait beaucoup de choses, maintes fois je fus surpris par l’étendue de son savoir :

     « Il y a chez les Allemands un charpentier d’une intelligence extraordinaire ; le roi lui-même le fait venir pour lui demander conseil. »

     En le questionnant, je compris qu’il s’agissait de Bebel41.

     « Comment savez-vious cela ? 

     — Je le sais », répondit-il brièvement, en grattant son crâne bosselé avec son petit doigt.

     Chapochnikov n’était pas concerné par la pénible agitation de la vie, l’anéantissement de Dieu l’absorbait profondément, il s’occupait de ridiculiser le clergé, haïssant particulièrement les moines.

     Un jour, Roubtsov lui demanda d’un ton fort pacifique :

     « Qu’es-tu, Iakov, à t’en prendre seulement à Dieu ? »

     Il se mit à hurler avec une fureur redoublée :

     « il n’y a que lui qui me gêne ! J’ai eu la foi pendant vingt ans, je vivais dans la crainte de Dieu. J’ai tout supporté. Sans discuter les décrets du ciel. J’étais comme ligoté. Et je me suis plongé dans la Bible, et j’ai vu que tout était inventé ! Inventé, Nikita ! »

     Et, agitant la main comme pour rompre le fil invisible, il dit, presque en pleurant :

     « Je vais mourir de ça trop tôt ! »

     Je connaissais encore quelques personnes intéressantes, je faisais souvent un saut à la boulangerie de Semiénov42, pour revoir mes vieux camarades, qui m’accueillaient avec plaisir et m’écoutaient bien volontiers. Mais, comme Roubtsov habitait dans le faubourg de l’Amirauté, et Chapochnikov dans celui des Tatars, derrière le lac Kaban43 – à une distance de cinq verstes l’un de l’autre –, je ne pouvais les voir que très rarement. Et venir me voir était impossible, je n’avais pas la place pour recevoir des invités, de plus, le nouveau boulanger, un soldat à la retraite, était en relations avec les gendarmes ; l’arrière-cour de la Direction de la gendarmerie était contiguë à notre cour, et les graves uniformes bleus franchissaient la palissade pour venir chercher chez nous des brioches pour le colonel Gangardt et du pain pour eux. En outre, on m’avait personnellement recommandé de ne pas trop me montrer, histoire de ne pas attirer trop l’attention sur la boulangerie. 

     Je voyais bien que mon travail perdait son sens. De plus en plus souvent, des gens se souciant peu de l’état de nos affaires prenaient de l’argent dans la caisse si imprudemment qu’il ne nous restait parfois pas de quoi payer la farine. Triturant sa barbe, Derenkov souriait d'un air triste :

     « Nous allons à la faillite. »

     Lui aussi vivait mal : Nastia44, la rouquine à boucles, promenait un gros ventre et crachait comme une chatte en colère, en posant sut tout et sur tous le regard offensé de ses yeux verts.

     Elle marchait tout droit sur Andreï, comme si elle ne le voyait pas ; lui, avec un sourire à la fois malicieux et contrit, la laissait passer et poussait un soupir.

     Il se lamentait parfois devant moi :

     « Tout ça n’est pas sérieux. Tout le monde rafle tout, c’est n’importe quoi. Je me suis acheté une demi-douzaine de paires de chaussettes : elles ont tout de suite disparu ! »

     L’histoire des chaussettes était comique, mais cela ne me faisait pas rire de voir un homme modeste et incorruptible se débattre en s’efforçant de mettre au point quelque chose d’utile, tandis qu’autour de lui tout le monde traitait l’affaire par-dessous la jambe et la démolissait avec insouciance. Derenkov ne comptait pas sur la reconnaissance des gens au service de qui il s’était mis, mais il avait le droit d’être traité avec plus d’attentions, de façon plus amicale, et on ne lui accordait pas ce traitement. Et sa famille s’effondrait rapidement, son père souffrait de folie douce à base religieuse, son frère cadet commençait à boire et à fréquenter les filles, sa sœur se comportait comme une étrangère et, visiblement, filait un triste roman avec son étudiant roux, je la voyais souvent les yeux gonflés de larmes, et je pris en haine l’étudiant.

     Il me semblait que j’étais épris de Maria Derenkov. J’étais égalemant amoureux d’une vendeuse de notre magasin, Nadiejda Chtcherbatov, demoiselle corpulente aux joues bien rouges, affichant immuablement un gentil sourire sur ses lèvres carmin. J’étais amoureux, généralement parlant. Mon âge, ma nature et la confusion de ma vie exigeaient des relations avec les femmes, et c’était davantage tardif que prématuré. La caresse d’une femme m’était nécessaire, à tout le moins son attention affectueuse, j’avais besoin de parler de moi à cœur ouvert, de m’y retrouver dans l’embrouillamini de mes idées décousues et le chaos de mas impressions.

     Je n’avais pas d’amis. Les gens qui voyaient en moi un matériau à traiter ne suscitaient pas en moi de sympathie, et ne me disposaient pas à leur parler franchement. Lorsque je me mettais à les entretenir d’un sujet qui ne les intéressait pas, ils me donnaient ce conseil :

     « Laissez tomber ça ! »

     Gouri Pletniev45 fut arrêté et envoyé à Pétersbourg, aux Croix45. Le premier à me l’apprendre fut Nikiforytch, en me rencontrant un matin tôt dans la rue. Venant vers moi, l’air solennellement pensif, couvert de toutes ses médailles – comme s’il revenait de la parade –, il porta la main à sa casquette et passa devant moi en silence, mais il s’arrêta l’instant d’après et me dit d’une voix courroucée, en s’adressant à ma nuque :

     « Gouri Alexandrovitch46 a été arrêté cette nuit… »

     Et, agitant la main, il dit plus bas, en regardant autour de lui :

     « C’en est fait du jeune homme ! »

     Je crus voir briller des larmes dans ses yeux rusés.

     Je savais que Pletniev s’attendait à être arrêté, il m’avait prévenu lui-même, et nous avait conseillé, à moi comme à Roubtsov – dont il était devenu l’ami tout comme moi –, de ne plus le rencontrer.

     Regardant ses pieds, Nikiforytch me demanda d’un air d’ennui :

     « Pourquoi ne viens-tu plus me voir ? »

     Le soir, je passai chez lui ; il venait de se réveiller, et, assis dans son lit, buvait du kvas47, tandis que sa femme, penchée près de la fenêtre, raccommodait un pantalon.

     « Voilà, c’est comme ça, commença l’agent en grattant sa poitrine hérissée d’une toison de raton, et en me regardant d’un air songeur. On l’a arrêté. On a trouvé chez lui une casserole : il y fabriquait de la couleur pour des feuilles dirigées contre le tsar. »

     Crachant par terre, il cria avec humeur à sa femme :

     « Donne-moi mon pantalon ! 

     — Tout de suite », répondit-elle sans lever la tête.

     « Elle en a pitié, elle pleure, disait le vieillard en montrant des yeux sa femme; Moi aussi, j’en ai pitié. Mais que peut faire un étudiant contre le souverain ? »

     Il commença à s’habiller en disant  :

     « Je sors un instant… Prépare le samovar. »

     Sa femme, sans bouger, regardait par la fenêtre, mais lorsqu’il disparut derrière la porte de la guérite, elle se retourna d’un mouvement vif et tendit vers la porte un poing bien serré, disant avec une grande rage à travers son rictus :

     « Hou, vieux salopard ! »

     Elle avait le visage gonflé de larmes, un coquard lui fermait presque entièrement l’œil gauche. D’un bond, elle s’approcha du poêle et, penchée sur le samovar, elle bougonna :

     « Je vais le tromper, le tromper à le faire hurler ! Hurler comme un loup. Toi, ne crois pas un mot de ce qu’il dit ! Il veut t’attraper. Il ment, il n’a pitié de personne. Il pêche. Il sait tout de vous. Il vit de ça. C’est sa chasse à lui, attraper les gens… »

     Elle se mit tout près de moi et me dit d’une voix de mendiante :

     « Tu me cajolerais bien, hein ? »

     Cette femme me déplaisait, mais son œil me regardait avec tant de mauvaise angoisse que je l’étreignis et me mis à caresser ses cheveux raides, gras et ébouriffés.     

     « Qui espionne-t-il, en ce moment ?

     — Des gens dans un hôtel de la rue de la Poissonnerie.

     — Tu as des noms ?… »

     Elle me répondit en souriant :

     « Ah, je vais lui dire que tu m’interroges ! Le voilà… Le Gouroutchka48, il l’a espionné… »

     Et elle revint d’un bond au poêle.

     Nikiforytch apporta une bouteille de vodka, de la confiture et du pain. Nous nous installâmes pour boire le thé. Assise à côté de moi, Marina me comblait d’attentions, en me regardant de son œil valide, tandis que son époux me faisait la leçon :

     « Ce fil invisible – qui passe dans les cœurs et les os –, penses-tu pouvoir l’ôter, l’arracher ? Le tsar, pour le peuple, c’est Dieu ! »

     Il me demanda inopinément :

     « Tu as lu plein de livres, tu as dû lire l’Évangile ? Eh bien, à ton avis, tout est vrai, là-dedans ?

     — Je ne sais pas.

     — Selon moi, des choses inutiles y ont été ajoutées. Et pas qu’un peu. Au sujet des pauvres, par exemple : bienheureux les pauvres – en quoi le sont-ils ? C’est un peu vain, ça. En général, dans ce qui est dit à propos des pauvres, il y a bien des choses incompréhensibles. Il faut distinguer le pauvre de celui qui s’est appauvri. Pauvre veut dire mauvais ! L’appauvri a peut-être joué de malheur. Il faut raisonner ainsi, cela vaut mieux.

     — Pourquoi ? »

     Me regardant d’un œil scrutateur, il garda le silence, avant de se mettre à parler nettement et avec autorité, exposant visiblement des pensées mûrement réfléchies.

     « On trouve dans l’Évangile beaucoup de pitié, mais la pitié est une chose nuisible. Voilà ce que je pense. La pitié requiert de dépenser énormément d’argent pour des gens inutiles, et mêmes nuisibles. Les hospices de vieillards, les prisons, les asiles de fous. Il faut venir en aide aux gens forts et sains, afin qu’ils ne dépensent pas leurs forces en vain. Or, nous aidons les faibles : peut-on vraiment faire d’un faible un fort ? Le résultat de ces tracasseries, c’est que les forts s’affaiblissent, tandis que les faibles vivent à nos crochets. Voilà de quoi il faut s’occuper : de cela ! Il y a bien des choses à revoir. Il faut le comprendre, la vie s’est depuis longtemps détournée de l’Évangile, elle suit son propre cours. Tiens, regarde : qu’est-ce qui a perdu Pletniev ? La pitié. Nous donnons aux pauvres, et les étudiants se perdent. Est-ce raisonnable, hein ? »

     J’entendais pour la première fois ces idées exprimées sous une forme aussi tranchante, même si je m’y étais déjà heurté – elles sont plus vivaces et plus répandues qu’on ne le croit habituellement. Sept ans plus tard, en lisant des choses sur Nietzsche, je me souvins très nettement de la philosophie du policier de Kazan. À propos, je dois dire que j’ai rarement trouvé dans les livres des idées dont je n’avais pas déjà entendu parler dans la vie.

     Le vieux pêcheur d’hommes parlait toujours, frappant en mesure de ses doigts le bord du plateau pour accompagner ses paroles. Son visage devint sévère et renfrogné, mais ce n’était pas moi qu’il regardait, c’était le petit miroir de cuivre bien astiqué du samovar.

     « ll est temps pour toi d’y aller », lui avait deux fois rappelé sa femme ;  il ne lui répondait pas, enfilant un mot après l’autre sur la tige de sa pensée, laquelle emprunta soudain, sans que je l’ai vu venir, un nouveau chemin.

     « Tu es un gars pas sot, tu as de l’instruction, cela te convient vraiment, d’être boulanger ? Tu pourrais gagner autant d’argent en rendant d’autres services au royaume du tsar… »

     Tout en l’écoutant, je me demandais comment prévenir des gens que je connaissais pas, rue de la Poissonnerie, que Nikiforytch les surveillait. Dans un hôtel de cette rue habitait un homme revenu de sa déportation à Ialoutorovsk49, Sergueï Somov, sur lequel on m’avait raconté bien des choses intéressantes.

    « Les gens intelligents doivent vivre en groupe, comme, par exemple, les abeilles d’une ruche ou les guêpes d’un nid. Le royaume du tsar… 

     — Attention, il est neuf heures, dit la femme.

     — Sapristi ! »

     Nikiforytch se leva et boutonna son uniforme.

     « Bah, ça ne fait rien, je prendrai un fiacre. Au revoir mon vieux ! Viens me voir, ne te gêne pas… »

     En sortant de la guérite, je me jurai de ne jamais revenir en invité chez Nikiforytch : je trouvais ce vieillard repoussant, quoiqu’il fût intéressant. Ses propos sur les torts causés par la pitié m’avaient grandement troublé, et s’étaient fixés dans ma mémoire. J’y percevais une certaine vérité, mais que cela vint d’un policier me causait du dépit.

     Les discussions sur ce thème étaient fréquentes, l’une d’elles m’émut avec une cruauté toute particulière.

     Un tolstoïen apparut en ville – c’était le premier que je voyais : un grand type maigre et noueux, le visage bistre, avec un bouc noir et des lèvres épaisses de nègre. Voûté, il regardait par terre, mais il lui arrivait de relever brusquement sa tête présentant une légère calvitie, et vous incendiait de l’éclat passionné de ses yeux sombres et humides : de la haine brillait dans ce regard aigu. On discutait dans l’appartement de l’un des professeurs de l’université, il se trouvait là beaucoup de jeunes gens, et, au sein de cette jeunesse, un petit pope maître es théologie, d’une élégante minceur dans sa soutane de soie noire ; elle accentuait très  avantageusement la pâleur de son joli minois, éclairé du sourire sec de ses yeux gris et froids.

     Le tolstoïen discourait sur le caractère éternellement inébranlable des hautes vérités de l’Évangile ; il avait une voix sourde, parlait par phrases brèves, mais ses paroles résonnaient fortement, on y sentait la force d’une foi véritable, il les accompagnait d’un geste monotone, coupant quelque chose de sa main gauche couverte de poils, tandis qu’il gardait la main droite dans sa poche. 

     « Un véritable acteur, chuchotait-on dans le coin où j’étais.

     — Il est très théâtral, en effet… »

     Or, peu auparavant, j’avais lu un livre – de Draper50, je crois – sur la lutte du catholicisme contre la science, et il me semblait voir l’un de ces furieux adeptes du salut du monde par l’amour, qui, par clémence pour les gens, sont prêts à les égorger et à les envoyer au bûcher.

     Il portait une chemise blanche à larges manches, avec une vieille blouse grise par-dessus – cela aussi le distinguait de tous les autres. À la fin de son sermon, il s’écria :

     « Alors, vous êtes avec le Christ, ou avec Darwin ? »

     Il jeta comme une pierre cette question dans le coin où se serrait la jeunesse, et d’où le regardaient avec effroi et enthousiasme les yeux des jeunes gens et des jeunes filles. Son discours avait visiblement frappé tout le monde, les gens baissaient la tête et se taisaient. Il promena sur eux son regard brûlant et ajouta avec sévérité :

     « Seuls les pharisiens peuvent essayer d’unir ces deux principes irréconciliables, et, ce faisant, ils se mentent à eux-mêmes de façon honteuse, en même temps qu’ils pervertissent les gens par leurs mensonges… »

     Le petit pope se leva, rabattit soigneusement les manches de sa soutane et se mit à parler d’une voix égale, avec une politesse empoisonnée et une indulgence railleuse :

     « Vous vous en tenez visiblement à l’opinion vulgaire qu’on a des pharisiens, alors qu’elle est, pour l’essentiel, non seulement grossière, mais encore totalement erronée… »

     À ma grande surprise, il se mit à prouver que les pharisiens étaient les authentiques et honnêtes gardiens des préceptes du peuple juif, et que ce peuple marchait toujours avec eux contre ses ennemis.

     « Lisez par exemple Flavius Josèphe51… »

     Bondissant et anéantissant Flavius d’un geste large et tranchant, le tolstoïen s’écria :

     « Encore de nos jours, les peuples marchent avec leurs ennemis contre leurs amis, ils ne le font pas librement, on les y pousse, on les y force. Que m’importe votre Flavius ? »

     Le petit pope et d’autres personnes mirent en mille morceaux le thème principal de la discussion, qui dès lors disparut.

     « La vérité, c’est l’amour », s’exclamait le tolstoïen, ses yeux étincelant d’un mépris haineux.

     Ces paroles me grisaient, je n’en saisissais pas le sens, le sol sous moi oscillait, pris dans un tourbillon de mots, et il m’arrivait souvent de penser avec désespoir qu’il n’y avait pas d’homme plus bête et plus nul que moi.

     Cependant, le tolstoïen, essuyant la sueur de son visage empourpré, s’écriait avec sauvagerie :

     « Jetez l’Évangile, oubliez-le, pour ne pas mentir ! Crucifiez le Christ une deuxième fois, ce sera plus honnête ! »

     Devant moi se dressa comme un mur la question suivante : Eh quoi ? Si la vie était une lutte incessante pour le bonheur sur terre, la charité et l’amour allaient seulement être des obstacles au succès de cette lutte ?

     J’appris le nom du tolstoïen – Klopski52 –, ainsi que son adresse, et le lendemain, le soir, je lui rendis visite. Il vivait dans la maison de deux jeunes filles d’une famille de hobereaux, il était assis avec elles à une table dans le jardin, à l’ombre d’un énorme et vénérable tilleul. Vêtu d’un pantalon blanc et d’une chemise de la même couleur, ouverte sur sa poitrine couverte d’une toison brune, long, sec et anguleux, il correspondait tout à fait à l’image que je me faisais d’un apôtre errant, prêcheur de vérité.

     Il puisait dans une assiette, avec une cuiller en argent, des framboises au lait qu’il avalait en les savourant, faisant clapper ses lèvres épaisses et, après chaque gorgée, ôtant des gouttes blanches de ses moustaches clairsemées comme celles d’un chat. L’une des jeunes filles se tenait près de la table et le servait, l’autre, adossée au tronc du tilleul, les bras croisés sur sa poitrine, regardait d’un air rêveur le ciel torride et poussiéreux. Elles portaient toutes les deux des robes légères couleur lilas, et on avait du mal à les distinguer l’une de l’autre.

     Le tolstoïen me parla volontiers, avec affabilité, de la puissance de création de l’amour, de la nécessité qu’il y avait à développer en soi ce sentiment, le seul capable d’unir l’homme à l’esprit du monde53 — à l’amour dispersé partout dans la vie.

     « C’est seulement ainsi que l’on peut unir les hommes ! Sans amour, il est impossible de comprendre la vie. Quant  à ceux qui disent que la loi de la vie, c’est la lutte, ce sont des âmes aveuglées, vouées à leur perte. Le feu ne peut être vaincu par le feu, de même le mal ne peut être vaincu par la force du mal ! »

     Mais lorsque les jeunes filles, mutuellement enlacées, partirent dans la profondeur du jardin, vers la maison, cet homme, les suivant de ses yeux mi-clos, me demanda :

     « Qui es-tu ? »

     Et, m’ayant écouté, il se mit, ses doigts tambourinant sur la table, à dire que l’homme était partout le même, qu’il ne fallait pas aspirer à un changement de situation, mais à former son esprit à l’amour des gens.

     « Plus l’homme est en bas de l’échelle sociale, plus il est proche de la vérité authentique de la vie, de sa sainte sagesse… »

     Ayant quelques doutes quant à sa familiarité avec cette sainte sagesse, je les gardai pour moi, flairant que je l’ennuyais ; il me regarda comme pour m’éloigner, bâilla, rejeta ses mains derrière son cou, étira ses jambes et, fermant les yeux d’un air fatigué, marmonna comme dans un demi-sommeil :

     « L’humilité de l’amour… la loi de la vie… »

     Tressaillant, il agita les mains, semblant se raccrocher à quelque chose dans l’air et me fixa avec effroi :

     « Hein ? Pardon, je suis fatigué ! »

     Il referma les yeux et, comme sous le coup d’une souffrance, découvrit ses dents fortement serrées ; sa lèvre inférieure se mit à pendre, sa lèvre supérieure se releva et les poils bleuâtres et clairsemés de ses moustaches se hérissèrent.

     Je m’en allai avec un sentiment d’hostilité à son égard, et de vagues doutes sur sa sincérité.

     Quelques jours plus tard, apportant tôt le matin des petits pains à un chargé de cours que je connaissais, un célibataire porté sur la boisson, je revis Klopski. Il n’avait pas dû dormir de la nuit, il avait le visage brun, les yeux rouges et gonflés – j’eus l’impression qu’il était ivre. Le chargé de cours grassouillet, lui-même complètement soûl, en linge de corps, une guitare dans les mains, était assis par terre au milieu d’un chaos de meubles déplacés, de bouteilles de bière et de vêtements éparpillés : il était assis, se balançait et mugissait :

     « La cha-r-rité… »

     Klopski criait rageusement :

     « Il n’y a pas de charité qui tienne ! Nous périrons par amour, ou serons écrasés dans notre lutte pour l’amour, c’est tout un : notre fin est écrite… »

     M’attrapant par l’épaule, il m’emmena dans la pièce et dit au chargé de cours :

     « Demande-lui donc : que veut-il . Demande-lui : a-t-il besoin de l’amour des hommes ? »

     L’autre me regarda de ses yeux pleurards et se mit à rire :

     « C’est le boulanger ! Je lui dois de l’argent. »

     Il chancela, mit la main dans sa poche, en retira une clé et me la tendit :

     « Voilà, prends tout ! »

     Mais le tolstoïen lui rafla la clé et agita la main vers moi.

     « Va-t-en ! Tu seras payé plus tard. »

     Et il jeta les petits pains qu’il m’avait pris sur le divan, dans un coin.

     Il ne m’avait pas reconnu, ce qui m’était plutôt agréable. En partant, j’emportai dans ma mémoire ses mots sur la perte causée par l’amour, et dans mon cœur du dégoût pour lui.

     On me raconta bientôt qu’il avait déclaré sa flamme à l’une des jeunes filles chez qui il vivait, ainsi qu’à l’autre le même jour. Les deux sœurs partagèrent leur joie entre elles, et cette joie se mua en fureur contre l’amoureux ; elles ordonnèrent au concierge de faire savoir au prédicateur de l’amour qu’il devait immédiatement vider les lieux. On ne le vit plus en ville.

     La question du sens, dans la vie humaine, de l’amour et de la pitié – question effrayante et complexe – avait surgi devant moi tôt, d’abord sous la forme d’une dissonance indécise mais aigüe dans mon âme, puis sous la forme précise de l’énoncé bien net :

     « Quel est le rôle de l’amour ? »

     Tout ce que je lisais était pénétré à l’excès des idées du christianisme, de l’humanisme, d’appels à la compassion pour les gens : les meilleurs personnes que je connaissais en ce temps-là en parlaient avec une ardente éloquence.

     Mes observations directes me faisaient voir très peu de compassion pour les gens. La vie se déployait devant moi en une chaîne sans fin d’hostilité et de cruauté, une lutte boueuse et ininterrompue pour la possession de choses futiles. Moi, j’avais seulement besoin de livres, le reste était sans intérêt à mes yeux.

     Il suffisait de sortir dans la rue et de s’assoir une heure près d’une porte cochère pour comprendre ceci : tous ces cochers, ces concierges, ces ouvriers, ces fonctionnaires, ces marchands ne vivaient pas comme moi ou les gens que je préférais, leurs désirs et leurs buts étaient autres. Ceux pour qui j’éprouvais du respect et en qui j‘avais confiance restaient des unités isolées et singulières, étrangères à la majorité des gens, superflues au milieu de l’activité malpropre et compliquée des fourmis construisant minutieusement la masse de la vie ; laquelle vie me paraissait totalement stupide et mortellement ennuyeuse. Et je voyais souvent des gens, miséricordieux et pleins d’amour dans leurs propos seuls, se soumettre en pratique, sans s’en apercevoir, à l’ordre universel de la vie.    

     Cela m’était très pénible.

     Un jour, le vétérinaire Lavrov, jaune et gonflé par l’hydropisie, me dit, en reprenant son souffle :

     « Il faut renforcer la cruauté, jusqu’à temps que tout le monde en ait assez, que plus personne ne la supporte, tenez, comme ce maudit automne ! »

     L’automne était froid et pluvieux, apportant quantité de maladies et riche en suicides. Lavrov lui aussi s’empoisonna avec du cyanure de potassium, ne désirant pas attendre que l’hydropisie l’étouffât. 

     « Il a soigné les bêtes, et il a crevé comme une bête ! » dit en suivant le cercueil du vétérinaire son logeur, le tailleur Mednikov, homme très maigre et pieux, connaissant par cœur tous les cantiques54 à la gloire de la mère de Dieu. Il fouettait ses enfants – une fillette de sept ans et un lycéen de onze ans – avec un fouet à trois lanières, et battait sa femme sur les mollets avec une canne de bambou, et il se plaignait :

     « Le juge de paix m’a condamné pour avoir soi-disant emprunté ce petit système  à un Chinois, alors que je n’ai jamais vu de Chinois ailleurs que sur des enseignes et des tableaux. »

     L’un de ses employés, un homme triste aux jambes torses, surnommé le mari de Dounka55, disait de son patron :

     « Je crains les gens doux et pieux ! Un homme impétueux se voit tout de suite, on a le temps de se mettre à l’abri, tandis que le doux rampe jusqu’à toi sans être vu, tel un serpent perfide dans l’herbe, et te pique brusquement à l’endroit le plus vulnérable de ton âme. Je crains les gens doux… »

     il y avait du vrai dans les paroles du mari de Dounka, aimable et rusé mouchard, le préféré de Mednikov.

     j’avais parfois l’impression que les gens doux, ameublissant comme du lichen le cœur de pierre de la vie, l’adoucissait et le rendait plus fécond, mais le plus souvent, en observant l’abondance de gens doux, leur adroite capacité à s’adapter  à ce qui est bas, l’imperceptible versatilité de leur âme souple et flexible, leurs gémissements aigus de moustiques, je me sentais comme un cheval entravé au milieu d’une nuée d’œstres56.

     Je pensais à cela en revenant de chez le policier.

     Le vent poussait des soupirs, faisant vaciller la flamme des réverbères, le ciel d’un gris sombre avait l’air de trembloter en ensemançant la terre d’une pluie d’octobre fine comme de la poussière. Une prostituée toute mouillée faisait remonter la rue à un ivrogne en le tenant sous le bras et en le poussant, lui marmonnait quelque chose et sanglotait. La femme dit, d’une voix sourde et lasse :    

     « C’est ton destin… »

     « Voilà, me dis-je, moi aussi quelqu’un me traîne, me pousse dans des coins désagréables, en me montrant des choses sales, affligeantes, et des gens étrangement bigarrés. Je suis las de tout cela. »

     Ce ne fut peut-être pas pensé en ces termes, mais c’est bien cette pensée qui jaillit dans mon esprit ce soir-là, cette triste soirée où je ressentis pour la première une fatigue dans mon âme, une moisissure corrosive dans mon cœur. Dès lors, je me sentis toujours plus mal, je me mis à me voir comme de côté, froidement, avec des yeux étrangers et hostiles.

     Je voyais que dans presque chaque homme se trouve un assemblage gauche et mal disposé de contradictions, non seulement entre les mots et les actes, mais même entre les sentiments, et leur jeu capricieux m’oppressait grandement. J’observais ce jeu en moi-même, ce qui était encore pire. J’étais attiré de tous côtés : par les femmes et les livres, par les travailleurs et la gaieté estudiantine, sans arriver nulle part, et je ne vivais ni avec les uns ni avec les autres, en tournoyant comme une toupie, tandis qu’une main invisible, mais puissante, me cinglait douloureusement d’une cravache invisible.

     Ayant appris que Iakov Chapochnikov était à l’hôpital, j’allai le voir, mais là, une grosse femme à la bouche tordue, à lunettes et portant un calot blanc d’où pendaient deux oreilles rouges, comme bouillies, me dit d’un ton sec :

     « Il est mort. »

     Et, voyant que je ne repartais pas, que je me tenais encore devant elle, silencieux, elle se fâcha et cria :

     « Alors ? Quoi encore ? »

     Je me mis à mon tour en colère et lui dis :

     « Vous êtes une sotte.

     — Nikolaï, mets-le dehors ! »

     Nikolaï essuyait avec un chiffon des tiges de cuivre, il grogna et me flanqua un coup de tige dans le dos. Je le pris alors à bras-le-corps, le fis sortir dans la rue et l’assis au beau milieu d’une flaque devant le perron de l’hôpital. Il accueillit le fait avec calme, resta ainsi un instant sans rien dire, me regardant avec des yeux écarquillés, puis se leva en disant :

     « Sale chien ! »

     Je me rendis au jardin Derjavine57, m’y assis sur un banc près du monument à la gloire du poète, en ressentant le vif désir de faire quelque chose de mal, d’horrible, pour qu’un tas de gens me tombent dessus, ce qui me donnerait le droit de les frapper. Mais, bien que ce fût un jour férié, le jardin était désert, de même que les abords du jardin, pas âme qui vive aux alentours, seul le vent s’agitait, chassant les feuilles desséchées, faisant bruire une affiche décollée sur le poteau d’un réverbère.

     Un crépuscule froid, à la transparence bleutée, s’épaississait au-dessus du jardin. L’énorme idole de bronze se dressait au-dessus de moi, je la regardais et songeais qu’avait vécu sur terre un homme solitaire nommé Iakov, qui détruisait Dieu de toutes les forces de son âme, et qui était mort d’une mort ordinaire. Ordinaire. Il y avait là quelque chose de pénible, de très vexant.

     « Quant à Nikolaï, c’est un idiot ; il aurait dû se battre avec moi, ou appeler la police pour qu’on m’emmène au poste… »

     J’allai chez Roubtsov, qui était dans son réduit, assis à table devant une petite lampe, occupé à raccommoder sa veste.

     « Iakov est mort. »

     Voulant faire un signe de croix, le vieillard leva la main qui tenait l’aiguille, puis renonça d’un geste à se signer, et, ayant accroché son fil quelque part, poussa un juron à mi-voix.

     Puis il se mit à bougonner :

     « Soit dit en passant, nous mourrons tous, nous avons cette stupide habitude – eh oui, mon vieux ! Le voilà mort, ici, un chaudronnier qui vivait seul a lui aussi été retiré. L’autre dimanche, avec les gendarmes dans le coup. C’est Gourka58 qui m’avait fait faire sa connaissance. Un chaudronnier intelligent ! Il fricotait un peu avec les étudiants. Tu es au courant que les étudiants se révoltent, c’est vrai ? Tiens, recouds donc ma veste, je n’y vois rien… »

     Il me passa ses hardes, l’aiguille avec le fil, et lui, les mains derrière le dos, se mit à déambuler dans la pièce, toussant et ronchonnant :

     « Ici ou là s’allume une petite flamme, mais le diable l’éteint et c’est de nouveau l’ennui ! Cette ville est malheureuse. Je vais la quitter tant que les vapeurs sont encore en service59. »

     Il s’arrêta et, se grattant le crâne, demanda :

     « Mais pour aller où ? Je suis allé partout. Eh oui. je suis allé partout, et je n’ai fait que me parcourir moi-même. »

     Il cracha et ajouta :

     « Saloperie de vie ! J’ai vécu tant et plus, sans rien y gagner, ni pour le corps ni pour l’âme… »

     Il se tut, se tenant dans le coin près de la porte, semblant prêter l’oreille à quelque chose, puis s’approcha de moi d’un air décidé et s’assit au bord de la table.

     « Je vais te dire, Lexeï, mon petit Maximytch : Iakov a dépensé son grand cœur en pure perte. Ni Dieu ni le tsar ne deviendront meilleurs si je les renie, ce qu’il faut, c’est que les gens se fâchent contre eux-mêmes, qu’ils renversent leur sale existence, voilà ce qu’il faut ! ah, je suis vieux, c’est trop tard pour moi, bientôt je serai complètement aveugle : un vrai malheur, ça, mon vieux ! Tu l’as recousue ? Merci… Allons au cabaret boire du thé… »

     En chemin, trébuchant dans l’obscurité, m’attrapant aux épaules, il marmonnait : 

     « C’est moi qui te le dis : les gens en auront assez, ils se fâcheront pour de bon un de ces jours et se mettront à tout casser : ils réduiront en poussières toutes leurs futilités ! Ils en auront assez… » 

     Nous ne parvînmes pas au cabaret : nous tombâmes sur des matelots faisant le siège d’une maison close, dont des ouvriers de l’usine Alafouzov60 défendaient le portail.

     « Il y a des bagarres ici à chaque jour de fête ! » apprécia Roubtsov en enlevant ses lunettes ; et, en reconnaissant parmi les défenseurs des camarades à lui, il rentra aussitôt dans la mêlée, gouailleur et provocant :

     « Allez, la fabrique ! Écrasez les grenouilles ! Pêchez les gardons61 ! Aie donc ! »

     C’était effrayant et amusant de voir la fougue et l’adresse avec lesquelles le malin vieillard se frayait un passage au sein de la foule des mariniers, parant leurs coups de poing et les faisant tomber d’un coup d’épaule. On se battait sans haine, gaiement, par crânerie, à cause d’un trop-plein de force ; une masse sombre de corps s’entassa près du portail, pressant les ouvriers contre celui-ci ; des planches craquaient, des cris moqueurs résonnaient :

     « Tapez sur le voïvode62 chauve ! »

     Deux gars étaient montés sur le toit de la maison et chantaient avec pétulance et harmonie :


          Nous ne sommes pas des brigands, ni des filous, ni des voleurs

          Nous sommes des matelots, des gars des bateaux, des pêcheurs !


     Un policier lançait des coups de sifflet, des boutons de cuivre luisaient dans l’obscurité, la boue clapotait sous les pieds, tandis que la chanson roulait du toit :


          Nous lançons nos filets sur les berges sèches,

          Sur les maisons des marchands, les entrepôts, les remises…


     « Arrête ! On ne frappe pas un homme à terre…

     — Grand-père, surveille ta pommette ! »

     Après quoi, je fus emmené, en compagnie de Roubtsov et de quatre ou cinq hommes, amis ou ennemis, au poste de police, et, dans l’obscurité paisible de la nuit d’automne, nous accompagna la chanson pétulante :


          Hé, nous avons pris quarante brochets,

          Des broches dont on fait des pelisses !


     « Ce qu’ils sont chouettes, les gens de la Volga ! » me disait Roubtsov avec enthousiasme, en faisant clapper ses lèvres et en crachant, et il me chuchotait :

     « Sauve-toi ! Attends le bon moment, et sauve-toi ! Tu n’as rien à faire au poste ! »

     Moi et un long matelot qui m’avait suivi, nous nous jetâmes dans une ruelle, franchîmes d’un bond une clôture, une autre – et je ne revis jamais Nikita Roubtsov, cet homme intelligent et si gentil.

     Le vide se fit autour de moi. Des troubles éclatèrent chez les étudiants : je n’en comprenais pas le sens, les motifs m’échappaient. Je voyais une joyeuse agitation, sans y flairer le drame, pensant que, pour le bonheur d’étudier à l’université, on pouvait endurer même des tortures. Si l’on m’avait proposé : « Va étudier, mais, pour cela, tous les dimanches, nous te donnerons des coups de bâton sur la place Nikolaï ! », j’aurais sans doute accepté.

     Étant passé voir Semiénov, j’appris que les ouvriers fabriquant les brioches s’apprêtaient à aller à l’université pour rosser les étudiants :

     « Avec des poids, qu’on va les battre ! » disaient-ils avec une gaieté pleine de méchanceté.

     Je me mis à discuter, nous échangeâmes des injures, mais je sentis brusquement, avec une sorte d’épouvante, que je n’avais pas le désir de défendre les étudiants, ni les mots pour le faire.   

     Je me souviens d’être sorti du sous-sol comme estropié, avec dans le cœur un cafard insurmontable, mortel.

     Cette nuit-là, je restai assis au bord du lac Kaban, à jeter des pierres dans l’eau noire, en répétant interminablement ces mots :

     « Que faire ? »

     L’angoisse me poussa à apprendre le violon, je raclais la nuit au magasin, dérangeant le veilleur de nuit et les souris. J’aimais la musique et me mis à cet apprentissage avec beaucoup d’entrain, mais, pendant une leçon, alors que j’étais sorti du magasin en oubliant de fermer la caisse, mon professeur, membre de l’orchestre du théâtre, ouvrit ladite caisse et, en revenant, je le trouvai en train de bourrer ses poches d’argent. Me voyant sur le seuil, il allongea le cou, tendit vers moi son visage glabre et ennuyeux, et dit doucement :

     « Allons, bats-moi ! »

     Ses lèvres tremblaient et des sortes de larmes huileuses, d’une taille étrange, roulaient dans ses yeux décolorés.

     J’avais envie de frapper le violoniste ; pour éviter de le faire, je m’assis par terre, les poings ramenés sous moi, et je lui ordonnai de remettre l’argent dans la caisse. Il allégea ses poches, alla vers la porte, mais s’arrêta pour me dire d’une voix idiote et étrangement aigüe :

     « Donne-moi dix roubles ! »

     En décembre, je décidai de me tuer. J’ai tenté de décrire de motif de cette décision dans le récit Un événement dans la vie de Makar. Ce ne fut pas une réussite : le récit était bancal, désagréable et dépourvu de vérité intérieure. Mais il convient, me semble-t-il, de lui attribuer précisément cette qualité de manquer de vérité intérieure. Les fais sont authentiques, et c’est comme si leur éclairage ne venait pas de moi, comme si le récit parlait d’un autre. En mettant entre parenthèses la valeur littéraire de ce récit, il s’y trouve quelque chose qui me plaît : je m’y suis en quelque sorte enjambé.            




À suivre...





Notes


  1. Coopérative de travail.
  2. Il s’agit du poisson…
  3. La livre russe (fount) faisait à peu près 450 grammes.
  4. Soit un bon mètre : l’archine faisait 0,71 m.
  5. Ici, une note de l’auteur signale qu’à la fin des années 1990, il a lu dans une revue d’archéologie que Loutonine-Korovakov avait trouvé, dans le district de Tchistopol [https://fr.wikipedia.org/wiki/Tchistopol], un trésor : une marmite de pièces arabes.
  6. Et non pas gendre, comme on trouve dans la traduction de M. Dumesnil. en russe, le même mot peut traduire les deux, mais il s’agit ici de la sœur d’Andreï Derenkov.
  7. Diminutif d’Ivan.
  8. C’est un dvornik, concierge responsable de la cour.
  9. Terme général, ici. Dans son précédent fournil, le narrateur fabriquait des krendels, sortes de brioches en forme de huit. Je ne l’avais pas précisé…
  10. Pour Nikiforovitch, fils de Nikifor (Nicéphore). Il s’agit de l’agent de police rencontré dans la première partie.
  11. Soit une trentaine de kilos : le poud faisait presque seize kilos et demi.
  12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Bekhterev
  13. Le vestibule n’est traditionnellement pas chauffé.
  14. Quatre-vingt kilos, voir ci-dessus la note 11.
  15. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kalmouks
  16. https://fr.wikipedia.org/wiki/Varlaam_de_Khoutyne
  17. Le grand-père les avait progressivement ruinés, comme l’auteur l’a raconté dans le tome premier du triptyque, Enfance.
  18. Grave maladie de peau, mais on doit penser ici à la gangrène…
  19. Le russe dit « sur le cou »… Comme le vieillard accroché au cou de Sindbad ?
  20. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/150223/cafard-anton-tchekhov
  21. C’est-à-dire polycopiées. https://fr.wikipedia.org/wiki/Hectographie
  22. Rappel : la verste faisait environ 1,1 km.
  23. Gouri Pletniev, l’ami du narrateur évoqué dans la première partie.
  24. Victoria…
  25. Bien que le policier ait fait allusion, un peu plus tôt, à « la Derenkov », celui-ci ne semble pas marié. La femme dont il est question ici est plutôt « la maîtresse du scopte propriétaire de la bâtisse attenante », voir la deuxième partie.
  26. La fin donnée sans garantie.
  27. Rappel : https://fr.wikipedia.org/wiki/Plaine_d'Arsk
  28. Soit une bonne centaine de mètres, la sagène faisant 2,13 m.
  29. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gueorgui_Plekhanov
  30. C’est-à-dire ancien narodnik. La note précédente éclaire son parcours.
  31. Paul, Première épître aux Corinthiens, 13-1; signifie que l’essentiel est raté.
  32. Vassili Gueneralov, étudiant, narodnik, pendu à vingt ans pour avoir préparé un attentat contre Alexandre III.
  33. Alexandre Oulianov, pendu dans les mêmes conditions, après avoir refusé d’implorer le pardon du tsar. C’était le frêre aîné de Lénine…
  34. Soit deux à trois cents kilos, voir la note 11.
  35. Lexeï pour Alexeï, affectueusement. Rappel : Alexeï Maximytch (pour Maximovitch) sont les vrais prénom et patronyme de Gorki.
  36. Le terme n’est pas clair, c’est une possibilité.
  37. Façon courtoise de s’adresser aux gens en Russie.
  38. La prose du vieil ouvrier s’enrichit de rimes difficiles à rendre.
  39. Voir le début de la deuxième partie.
  40. Avec une note de Gorki : « Merci, Alexeï Nikolaïévitch Bach ! » Voir la deuxième partie, note 5.
  41. https://fr.wikipedia.org/wiki/August_Bebel
  42. Son premier emploi dans la boulange, voir la deuxième partie.
  43. https://mblonde53.wordpress.com/beijing-moscou/31-kazan-le-lac-kaban/
  44. Voir la première partie, avec la note 11.
  45. Célèbre prison : https://fr.wikipedia.org/wiki/Prison_Kresty
  46. Il s’agit de Pletniev.
  47. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kvas
  48. Forme caressante de Gouri.
  49. Ville de Sibérie occidentale.
  50. https://fr.wikipedia.org/wiki/John_William_Draper
  51. https://fr.wikipedia.org/wiki/Flavius_Jos%C3%A8phe
  52. Méchant, ça : klop, c’est la punaise, en russe.
  53. Sans autre précision en note, les italiques me tiennent lieu de guillemets.
  54. https://fr.wikipedia.org/wiki/Acathiste
  55. Un peu M. Nobody.
  56. Langue concrète et précise, le russe les distingue des taons. https://fr.wikipedia.org/wiki/Oestridae
  57. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavrila_Derjavine
  58. Voir les notes 23 et 48 : il s’agit de Pletniev.
  59. Avant l’embâcle.
  60. Déjà cité plus haut : industriel du textile.
  61. Le verbe russe signifiant : pêcher à la dynamite !
  62. Ironique : général, chef de guerre.