mardi 28 avril 2026

Le Vengeur (Anton Tchékhov)

 


     Ce petit texte drolatique parut en septembre 1887, sous la signature A. Tchékhontié, dans l’hebdomadaire humoristique illustré Fragments, revue paraissant à Saint-Pétersbourg depuis 1881, et à laquelle le jeune Tchékhov collaborait régulièrement. La nouvelle dut faire sourire jaune Dmitri  Grigorovitch, auteur et critique reconnu, lequel, aîné de Tchékhov de près de quarante ans, lui avait adressé en mars 1886 une lettre de remontrances (voir l’annexe) où il l’encourageait à écrire sous son nom et à ne pas se contenter de bluettes amusantes, vu le talent qui était le sien…




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     Fiodor Fiodorovitch Sigaïev se tenait, peu de temps après avoir surpris sa femme en flagrant délit, dans le magasin d’armurerie Chmuks et Cie, il se choisissait un revolver convenable. Sur son visage se lisaient la colère, le chagrin et une résolution irrévocable.

     « Je sais ce qui me reste à faire…, se disait-il. Les fondements de la famille ont été profanés, mon honneur piétiné, traîné dans la boue, le vice triomphe, je dois donc, en tant qu’honorable citoyen, devenir un vengeur. Je commencerai par les abattre, elle et son amant, et je me tuerai ensuite… »

     Sans avoir encore choisi de revolver, ni tué personne, il voyait déjà en imagination trois cadavres ensanglantés, aux crânes fracassés laissant s’écouler la cervelle, l’affolement général, l’attroupement des badauds., l’autopsie… Avec la joie mauvaise d’un homme blessé, il imaginait l’effroi de la famille et des simples spectateurs, l’agonie de la femme adultère, et voyait déjà les éditoriaux traitant de la désagrégation des bases de la famille.

     Le commis, homme leste à la silhouette française, en gilet blanc, arborant une petite brioche, étalait devant lui des revolvers, en claquant les talons et en disant avec un sourire respectueux :

     « Je vous conseillerais, Monsieur, l’admirable revolver que voici. Système Smith & Wesson. Le dernier cri en matière d’armes à feu. À triple action et extracteur, avec amorce centrale,  il tire à six cents pas. J’attire votre attention, Monsieur, sur la finition. C’est le système qui est le plus en vogue, Monsieur…Nous en vendons chaque jour une dizaine, contre les brigands, les loups et les amants. Le coup est très sûr et fort puissant, il porte loin et abat femme et amant, troués de part en part. Je ne connais pas, Monsieur, de meilleur système pour se suicider… »

     Le vendeur levait le chien et l’abaissait, soufflait sur le canon, visait et affectait de suffoquer d’enthousiasme. À voir son air ravi, on pouvait croire qu’il se serait volontiers logé une balle dans la tête si seulement il avait possédé un revolver avec un système aussi superbe que ce Smith & Wesson.

     « Combien coûte-t-il ? demanda Sigaïev.

     — Quarante-cinq roubles, Monsieur.

     — Hum ! Voilà qui est cher, pour moi !
     — Dans ce cas, Monsieur, je vous proposerai une arme d’un autre système, meilleur marché. Voulez-vous regarder ? Nous avons un choix énorme, à des prix très divers… Par exemple, le revolver que voici, système Lefaucheux, ne coûte que dix-huit roubles, mais… (le commis eut une grimace dédaigneuse)… mais, Monsieur, c’est un système passé de mode. Il n’y a plus, de nos jours, que les prolétaires intellectuels et les femmes psychopathes pour l’acheter. Se suicider ou abattre son épouse à l’aide d’un Lefaucheux passe maintenant pour une marque de mauvais goût. Le bon ton ne connaît que le Smith & Wesson.

     — Je n’ai nul besoin de me suicider, ni d’abattre quelqu’un mentit Sigaïev avec morosité. J’en achète un seulement pour ma datcha4.;; pour faire peur aux voleurs…

     — Peu nous importe le motif de votre achat, sourit le commis en baissant discrètement les yeux. Si nous cherchions à chaque fois à le découvrir, Monsieur, il ne resterait plus qu’à fermer le magasin. Un Lefaucheux ne convient pas, Monsieur, pour effrayer les voleurs, car il fait un bruit sourd, il est peu bruyant, je vous proposerais plutôt le pistolet ordinaire à percussion Mortimer, encore appelé pistolet de duel… »

     « Et si je le provoquais en duel ? songea fugitivement Sigaïev. Mais ce serait lui faire trop d’honneur… Ce genre de brute, ça s’abat comme un chien… »

     Se tournant d’un mouvement gracieux et trottinant sur ses jambes courtes, le commis disposa devant lui une masse de revolvers, sans cesser de sourire et de babiller. De tous, le  Smith & Wesson avait l’air le plus appétissant et le plus imposant. Sigaïev en prit en main un exemplaire et le fixa bêtement, plongé dans ses pensées. il voyait en imagination l’arme  fracasser les crânes, le sang couler sur le tapis et le parquet, la femme adultère gigoter des jambes en mourant… Mais cela ne suffisait pas à son âme indignée. Les images sanglantes et les cris d’effroi ne le satisfaisaient pas… Il fallait inventer quelque chose de plus horrible.

     « Voilà, je vais le tuer et me tuer, se dit-il, et la laisser, elle, en vie. Qu’elle dépérisse de remords et en subissant le mépris de son entourage. Pour une nature aussi nerveuse que la sienne, c’est une torture bien supérieure à la mort… »

     Il se figura son enterrement : lui, l’offensé, est couché dans son cercueil, un doux sourire aux lèvres, tandis qu’elle, blême, torturée de remords, suit le cercueil, telle Niobé5, sans savoir où se cacher pour échapper aux regards méprisants dont la foule indignée la foudroie…

     « Je vois, Monsieur, que le  Smith & Wesson vous plaît, dit le commis, interrompant ses rêveries. S’il vous semble cher, si vous voulez, je vous ferai un rabais de cinq roubles… Du reste, nous avons encore d’autres modèles, meilleur marché. »

     La silhouette française se retourna d’un mouvement gracieux et ramassa sur des étagères une autre douzaine de revolvers dans leurs étuis. 

     « Voici, Monsieur, des pièces à trente roubles. Ce qui n’est pas cher, d’autant que le cours du rouble a terriblement baissé, et que les droits de douane, Monsieur, ne cessent d’augmenter. Je le jure, Monsieur, je suis conservateur, mais je commence à me plaindre ! Je vous demande un peu, le cours du rouble et les tarifs douaniers font que, de nos jours, seuls les richards peuvent acquérir une arme ! Il ne reste aux pauvres que les armes de Toula6 et les allumettes au phosphore, et les armes de Toula sont une infortune ! Avec une arme de Toula, on tire sur sa femme et on reçoit la balle dans l’omoplate… »

     Sigaïev se sentit soudain vexé et chagriné à la pensée qu’il serait mort, et ne verrait pas les souffrances de l’infidèle. La vengeance n’est douce que si l’on peut en voir et en toucher les fruits, être couché dans son cercueil sans rien percevoir n’avait pas de sens.

     « Ce n’est pas comme cela que je dois procéder, réfléchit-il. Je vais le tuer, lui, j’irai à ses obsèques, je regarderai bien, et ensuite je me tuerai… Seulement, on va m’arrêter avant, et m’enlever l’arme… Bon, alors : je le tuerai, elle restera en vie, et moi… eh bien, en attendant de me tuer, je me ferai arrêter. J’aurai toujours le temps de me tuer. Être arrêté a ceci de bon que je pourrai, lors de l’enquête préalable, exposer aux yeux des autorités et de la société, la bassesse de sa conduite. Si je me tuais, elle trouverait peut-être moyen, avec la duplicité et l’impudence qui la caractérisent, de tout me mettre sur le dos, et le monde la disculpera, et l’on pourrait bien rire de moi ; alors que si je reste en vie, … »

     Une minute plus tard, il se disait :

     « Mais, si je me tue, c’est peut-être moi qu’on accusera, en me soupçonnant de sentiments mesquins… D’ailleurs, pourquoi se tuer ? Et d’une. Secundo, se brûler la cervelle, c’est agir en poltron. Donc : je le tue, lui, et moi je reste en vie, et passe en jugement. On me jugera, et elle figurera comme témoin… J’imagine sa confusion, sa honte lorsque mon avocat la questionnera ! Les sympathies du tribunal, du public et de la presse iront naturellement de mon côté… »

     Il soupesait, tandis que le commis étalait sa marchandise devant lui, estimant de son devoir de s’occuper de son client.

     « Voici des armes anglaises d’un nouveau système, que nous avons reçues tout récemment, jacassait-il. Mais je vous préviens, Monsieur, que tous ces systèmes font pâle figure à côté du Smith & Wesson. Il y a quelque temps – vous avez dû le lire –, un officier a acquis chez nous un Smith & Wesson. Il a tiré sur l’amant de sa femme et – imaginez un peu ! – la balle a transpercé l’homme, puis une lampe de bronze, ensuite un piano à queue, et, en ricochant, elle a abattu un bichon et commotionné la femme. Brillant effet qui honore notre firme. L’officier a été arrêté… Il sera bien sûr inculpé et condamné au bagne ! Premièrement, notre législation est trop désuète ; deuxièmement, Monsieur, le tribunal est toujours du côté de l’amant. Pourquoi ? C’est très simple, Monsieur ! Aussi bien les juges que les jurés, le procureur et l’avocat vivent eux-mêmes avec les épouses d’autres hommes, et, un mari de moins en Russie, c’est plus de tranquillité pour eux. La société verrait d’un bon œil que le gouvernement envoyât tous les maris à Sakhaline7. Oh, Monsieur, vous ne pouvez pas savoir l’indignation que fait naître en moi l’actuelle corruption des mœurs ! Aimer la femme d’autrui est de nos jours aussi admis que fumer les cigarettes des autres et lire leurs livres. D’année en année, notre commerce périclite : cela ne veut pas dire que les amants sont moins nombreux, mais que les maris s’accommodent de leur situation et craignent le tribunal et le bagne. »

     Le commis jeta un coup d’œil autour de lui et chuchota :

     « Et à qui la faute, Monsieur ? Au gouvernement ! »

     « Aller à Sakhaline à cause d’un cochon quelconque n’est pas non plus très sensé, réfléchissait Sigaïev. Si je pars au bagne, cela ne fera que donner à ma femme la possibilité de se remarier et de tromper son deuxième mari. Elle triompherait… Donc : je la laisse en vie, je ne me tue pas, lui… je ne le tue pas non plus. Il faut imaginer quelque chose de plus intelligent, faisant davantage vibrer la corde sensible. Je vais la châtier par mon mépris et entamer une procédure de divorce faisant scandale… »

     « Voilà encore, Monsieur, un nouveau système, dit le commis en prenant une autre douzaine d’étuis sur une étagère. J’attire votre attention sur l’originalité de la platine8… »

     S’étant décidé, Sigaïev n’avait plus besoin d’un revolver, cependant que le commis, s’animant sans cesse davantage, ne cesser de lui mettre sa marchandise sous les yeux. Le mari offensé éprouva de la honte en voyant le vendeur se fatiguer pour rien, s’extasier vainement, faire des sourires, perdre son temps…

     « Bien, dans ce cas, bredouilla-t-il, je repasserai, ou… ou j’enverrai quelqu’un. »

     Il ne voyait pas la tête que faisait le commis, mais, pour atténuer un peu la gêne qu’il ressentait, il sentit la nécessité d’acheter quelque chose. Mais quoi ? Il parcourut des yeux les murs du magasin et arrêta son regard sur un filet vert accroché près de la porte.

     « Ça, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

     — Un filet pour attraper les cailles.

     — Combien coûte-t-il ?

     — Huit roubles, Monsieur.

     — Enveloppez-le-moi… »

     Le mari offensé paya les huit roubles, prit le filet, et, se sentant encore plus offensé, sortit du magasin.




Notes


  1. Sécurité renforcée : si le doigt arrête de presser la détente, le coup ne part pas. Système obsolète.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Extracteur_(armes_%C3%A0_feu)
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lefaucheux_M1858
  4. Villa dans les bois.
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Niob%C3%A9_(fille_de_Tantale)
  6. Pistolets, sabres et couteaux : https://fr.gw2ru.com/histoire/205965-toula-ville-armuriers
  7. L’île des bagnards, que Tchékhov visitera longuement en 1890.
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Platine_(arme)






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Annexe : la lettre de Grigorovitch à Tchékhov




     Pétersbourg, le 25 mars 1886


     Cher Monsieur Anton Pavlovitch1


     Il y a près d’un an, j’ai lu par hasard, dans le Journal de Pétersbourg, votre2 récit ; je ne souviens pas tout de suite de son titre ; je me rappelle seulement avoir été frappé par ses traits particulièrement originaux, et surtout, par l’authenticité remarquable, la vérité dans la peinture des personnages et la description de la nature. Dès lors, j’ai lu tout ce qui portait la signature Tchékhontié, tout en me fâchant, en mon for intérieur, contre un homme s’estimant bien peu, pour estimer nécessaire de recourir à un pseudonyme. Vous lisant, j’ai instamment conseillé à Souvorine3 et à Bouriénine4 d’en faire autant. Ils m’ont écouté, et n’ont à présent, comme moi, aucun doute sur le fait que vous avez un réel talent – un talent vous faisant nettement émerger du cercle des littérateurs de la nouvelle génération. Je ne suis ni journaliste, ni éditeur ; je ne puis que vous lire, c’est le seul profit que je puisse tirer de vous ; si je parle de votre talent, c’est par conviction. J’ai déjà 65 ans ; mais j’ai gardé tant d’amour pour la littérature, je suis si fiévreusement ses réussites, je me réjouis tellement à chaque fois que j’y perçois quelque chose de vivant, de talentueux, que je n’ai pu me retenir, comme vous pouvez voir, et que je vous tends les deux mains. Mais ce n’est pas tout ; je veux ajouter ceci : vu la diversité des facettes de votre talent, le sentiment de vérité des analyses intérieures, la maîtrise des descriptions (la tempête de neige, la nuit et le lieu dans Agafia5 etc.), , le sens plastique qui vous permet de dresser tout un tableau en quelques lignes – les nuages au crépuscule « comme des braises en train de s’éteindre », etc. –, vous êtes appelé, j’en suis convaincu, à écrire quelques œuvres de premier plan, véritablement artistiques. Vous commettriez un grand péché en ne répondant pas à cette attente. Pour cela, vous avez besoin de respecter le talent, lequel est un don très rare. Abandonnez tout travail urgent. Je ne connais pas vos moyens d’existence ; si vous en avez peu, faites comme nous autrefois, souffrez d’éprouver la faim, et gardez vos impressions pour inventer, façonner et rédiger, non d’une traite, mais aux heures de bonheur de l’inspiration intérieure. Un seul travail de ce type sera cent fois plus apprécié que cent jolis récits éparpillés par intervalles dans les journaux ; vous acquerrez aussitôt de la valeur et serez en vue aux yeux des gens sensibles, avant de l’être pour tous les lecteurs. À la base de vos récits, on trouve souvent un motif comportant une touche de cynisme, à quoi bon ? L’authenticité, le réalisme non seulement n’excluent pas l’élégance, mais gagnent à cette dernière. Vous avez à un tel point le sens de la forme et le sentiment de la plastique qu’il est un peu inutile, par exemple, d’évoquer les jambes sales aux ongles retournés ou le nombril du diacre6. Ces détails n’apportent rien à la beauté picturale de la description, ils ne font que gâter plaisamment l’impression du lecteur. Ayez la générosité de me pardonner ces remarques ; je me suis résolu à les formuler seulement parce que je crois véritablement à votre talent et vous souhaite de vous accomplir pleinement et avec succès. Il doit sortir bientôt, m’a-t-on dit, un recueil de vos récits : si cela doit se faire sous le pseudonyme de Tchékhontié, , je vous demande instamment de télégraphier à l’éditeur8  pour lui dire de mettre à la place votre véritable nom. Après vos dernières publications dans Temps nouveau et le succès du récit Le Chasseur9, votre nom sera lui aussi applaudi. Il me serait agréable d’avoir l’assurance que mes remarques ne vous ont pas fâché, mais que vous les prenez comme il le faut, avec le même sentiment que moi je les ai écrites : sans autoritarisme, mais venant tout simplement d’un cœur sincère.


                                                                                                                        Respectueusement


                                                                                                                        D. Grigorovitch.





Notes


  1. Prénom + patronyme : formule classique de politesse.
  2. En russe, par politesse : Votre récit. Plus loin : en Vous lisant, etc.
  3. Il deviendra l’éditeur et l’ami de Tchékhov.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Bour%C3%A9nine
  5. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/010125/agafia-anton-tchekhov
  6. Allusion au récit La Sorcière : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/160125/la-sorciere-anton-tchekhov
  7. Toujours édité par la revue Fragments.
  8. Nicolas Leïkine.
  9. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280923/le-chasseur-anton-tchekhov

samedi 25 avril 2026

MES UNIVERSITÉS (Maxime Gorki)

 


Voici un lien vers le texte intégral de la traduction, au format pdf...



https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/260426/mes-universites-maxime-gorki



Mes Universités (Maxime Gorki) (6)

     … C’est un plaisir ineffable de naviguer sur la Volga par une nuit d’automne, assis à la poupe d’une barge, auprès du gouvernail, que manœuvre un monstre velu à la tête énorme — il le fait en frappant lourdement du pied le pont et en soupirant profondément :

     « O-oup !… O-rrro-ou… »

     Derrière la poupe, l’eau soyeuse s’écoule sans fin, clapotant sans bruit, épaisse comme de la poix. Au-dessus du fleuve tourbillonnent les noires nuées d’automne. Tout autour, seulement le lent mouvement des ténèbres, effaçant la berge, paraissant avoir avalé toute la terre, métamorphosée en fumée et en cette eau coulant sans cesse, plongeant sans fin de toute sa masse dans un espace désert et muet, privé de soleil, de lunes et d’étoiles.

     À l’avant, dans l’obscurité humide, un vapeur remorqueur invisible souffle bruyamment, comme s’il luttait contre une force élastique qui l’attire.  Il est accompagné de trois feux, deux au-dessus de l’eau et un autre très en hauteur ; plus près de moi, tels des carassins dorés, il en flotte encore quatre1 en-dessous des nuages, dont l’un, accroché à son mât, est le fanal de notre barge. 

     Je me sens enfermé à l’intérieur d’une bulle froide et huileuse qui glisse sans bruit sur un plan incliné, je me retrouve collé dedans comme un moucheron. Il me semble que notre mouvement décroît progressivement, et que, bientôt, il cessera complètement : le vapeur arrêtera de bougonner et de fouetter l’eau dense des aubes de ses roues, tous les bruits  s’éteindront comme tombent les feuilles d’un arbre, s’effaceront comme des inscriptions faites à la craie, et je connaîtrai l’étreinte impérieuse de l’immobilité et du silence. 

     Et le grand bonhomme en touloupe de mouton déchirée et en bonnet à longs poils qui marche près du gouvernail se figera, cloué pour l’éternité par un enchantement, il cessera de gronder :

     « Orrr-op ! O-ourrr… »

     Je lui demandai son nom.

     « Pourquoi veux-tu le savoir ? » répondit-il d’une voix sourde.

     Au coucher du soleil, en sortant de Kazan2, j’avais remarqué que cet homme, pataud comme un ours, avait le visage couvert de poils, au point qu’on ne voyait pas ses yeux. En se postant au gouvernail, il avait versé une bouteille de vodka dans une louche de bois, en avait avalé le contenu en deux temps, comme si c’eût été de l’eau, et grignoté une pomme. Et lorsque le remorqueur avait d’un coup tiré la péniche, l’homme, agrippé à la barre, avait observé le disque rouge du soleil et dit d’un ton rude, en hochant sa caboche :

     « Que Dieu nous bénisse ! »

     Le remorqueur amène, depuis Nijni, à Astrakhan quatre barges chargées de ferrailles, de tonneaux de sucre et de lourdes caisses : tout cela part en Perse4. Barinov5  donna un coup de pied dans les caisses, renifla, réfléchit, puis dit :

     « Faut croire que ce sont des fusils venant de l’usine d’Ijevsk6… »

     Mais l’homme tenant le gouvernail lui envoya un coup de poing dans le ventre, en demandant :

     « En quoi ça te regarde ?

     — Une idée comme ça…

     — Et dans la gueule, ça te dit ? » 

     Nous n’avions pas de quoi payer un voyage à bord d’un vapeur ordinaire, on nous avait pris sur la péniche par charité, et, même si nous prenions notre quart comme les matelots, on nous regardait comme des miséreux.

     « Toi qui parles du peuple, me reproche Barinov, regarde, ici , c’est simple : c’est à qui a enfourché l’autre… »

     Les ténèbres sont si denses qu’on ne voit pas les barges, on aperçoit seulement les pointes des mâts éclairés par les fanaux, sur le fond des nuages fumeux et sentant le pétrole.

     Le silence morose du timonier m’irrite. Le bosco m’a mis de quart au gouvernail, pour seconder ce fauve. Surveillant le mouvement des feux, lors des tournants, il me dit à mi-voix :

     « Hé, occupe-t-en ! »

     Je me lève d’un bond et tourne la barre du gouvernail.

     « Ça va », grogne-t-il.

     Je me rassois sur le pont. Il n’y a pas moyen de discuter avec cet homme, il répond en demandant :

     « Qu’est-ce que ça peut te faire ? »

     À quoi pense-t-il ? Alors que nous traversions l’endroit où les eaux jaunes de la Kama7 se jettent dans l’acier de celles de la Volga, il grommela, le regard tourné vers le nord :

     « Saleté. 

     — Qui ça ? »

     Pas de réponse.

     Quelque part au loin, dans les abîmes de ténèbres, des chiens hurlent et aboient.  Cela évoque des restants de vie, non encore anéantis par l’obscurité. Cela paraît tellement loin, inaccessible, inutile.

     « Les chiens sont mauvais, par ici, dit brusquement le timonier.

     — Où ça, par ici ?

     — Partout. Nos chiens sont de vrais fauves…

     — D’où es-tu ?

     — De Vologda8. »

     Et de lourdes paroles grisâtres roulent de sa bouche comme des pommes de terre s’échappant d’un sac déchiré :

     « Dis donc, c’est ton oncle, qui voyage avec toi ? Il a l’air bien bête, m’est avis. Moi, j’ai un oncle intelligent. Hardi. Riche. Il tient un débarcadère à Simbirsk9. Et aussi un cabaret, sur la berge. »

     Ayant formulé tout ceci lentement et comme avec effort, l’homme fixa ses yeux qu’on ne distinguait pas sur le fanal du remorqueur, l’observant qui glissait comme une araignée dorée sur le réseau des ténèbres.

     « Allez, occupe-t-en… Tu sais lire ? Tu ne saurais pas qui écrit les lois ? »

     Sans attendre la réponse, il reprend :

     « On dit des trucs variés : pour les uns, c’est le tsar, pour d’autre, le métropolite, ou le Sénat. Si je le savais pour de bon, qui c’est, j’irais le voir. Je lui dirais : écris les lois de façon que je ne puisse lever la main sur personne, sans parler de cogner ! La loi doit être de fer. Comme une clé. Qu’on me verrouille le cœur, et basta ! Là, j’en serais garant. Mais, tout de suite, je ne réponds de rien ! »

     Il marmonna pour lui-même, à voix de plus en plus base, des propos de plus en plus décousus, en donnant de petits coups de poing sur le bois de la barre.

     Du remorqueur, quelqu’un criait dans un haut-parleur, et la voix était aussi superflue que les aboiements et les hurlements des chiens, que la nuit grasse avait déjà absorbés. Les feux se reflètent près des bords du vapeur, flottant comme des taches jaunes et huileuses, puis disparaissant sans avoir pu éclairer quoi que ce soit. Au-dessus de nous coule une sorte de vase, tant sont épaisses et visqueuses les nuées sombres et chargées. Nous glissons toujours plus profondément dans les entrailles des ténèbres silencieuses.

     L’homme se plaignait avec morosité :

     « À quoi suis-je réduit ? Mon cœur ne respire plus… »

     L’indifférence m'empara de moi, l’indifférence et un cafard froid. Dormir.

     Trouant prudemment et à grand effort les nuées, l’aube s’approcha à pas de loup, une aube sans soleil, grise et sans force. Elle donna à l’eau la couleur du plomb, fit voir sur les berges les buissons jaunes, les pins de fer rouillé  et les pattes sombres de leurs branches, la rangée d’izbas d’un village, la silhouette d’un moujik , comme sculptée dans la pierre. Une mouette survola notre barge en faisant siffler ses ailes recourbées.

     On vint nous relever de notre quart, le timonier et moi, je m’étendis sous une bâche et m’endormis, mais bientôt – à ce qu’il me sembla –, je fus réveillé par des piétinements et des cris. Sortant la tête de dessous la bâche, je vis trois matelots serrer le timonier contre la cloison du bureau, en criant sur des tons variés :

     « Laisse ça, Pétroukha10 !

     — Reprends-toi, ce n’est rien !

     — En voilà assez ! »

     Les bras croisés, ses doigts accrochés à ses épaules, il se tenait calmement, maintenant du pied une sorte de baluchon tassé sur le pont, les regardant l’un après l’autre et les exhortant d’une voix sifflante :

     « Laissez-moi fuir le péché ! »

     Il était pieds nus, tête nue, en chemise et caleçon, la masse sombre de ses cheveux non coiffés dépassait de sa tête, tombant sur son front bombé et têtu, sous lequel se montraient deux petits yeux de taupe injectés de sang, au regard inquiet et suppliant.

     « Tu vas te noyer ! lui disaient-ils.

     — Moi ? Pas du tout. Laissez-moi, les amis ! Autrement, je le tuerai ! Dès que nous serons arrivés à Sembirsk, je…

     — Arrête donc !

     —Ah, mes amis… »

     Il écarta lentement et largement les bras, tomba à genoux, et, effleurant des mains la cloison du bureau, dans la pose d’un crucifié, il répéta :

     « Laissez-moi fuir le péché ! »

     il y avait quelque chose de déchirant dans sa voix à la profondeur étrange, ses bras écartés, longs comme des rames, tremblaient, ses paumes étaient tournées vers les gens qui l’entouraient. Son visaged’ours, mangé de barbe, tremblait aussi, ses yeux aveugles de taupe roulaient comme des billes sombres prêtes à quitter leurs orbites. On aurait dit qu’une main invisible le tenait à la gorge et l’étranglait. 

     Les homme s’écartèrent, il se releva gauchement, ramassa le baluchon, dit :

     « Voilà : merci ! »

     Il s’approcha du bord et, avec une surprenante légèreté, sauta dans le fleuve. Je me ruai à mon tour vers le bord et vis Pétroukha, agitant la tête, poser dessus son baluchon comme un bonnet et se mettre à nager de biais dans le courant, en direction de la rive sablonneuse où les buissons l’attendaient en se courbant sous le vent, faisant tomber dans l’eau des feuilles jaunes.

     Les hommes disaient :

     « Il s’est tout de même rendu maître de lui ! »

     Je leur demandai :

     « Il a perdu la raison ?

     — Pourquoi ? Non, il fait cela pour le salut de son âme… »

      Pétroukha avait déjà atteint un endroit où l’eau était peu profonde, il se mit debout, de l’eau à la poitrine, et brandit le baluchon au-dessus de sa tête.

     Les matelots s’écrièrent :

     « Adieu-eu ! »

     Quelqu’un demanda :

     « Et comment fera-t-il, sans passeport ? »

     Un matelot bancal et roux me raconta volontiers :

     « À Simbirsk vit son oncle, un scélérat qui a causé sa ruine, alors, il avait l’intention d’aller le tuer, mais il s’est épargné lui-même, il a sauté pour fuir la tentation. Un vrai fauve, le gars, mais un brave homme ! Il est bien… »

     Le brave homme marchait déjà sur une petite bande de sable, remontant la rivière, et il disparut dans les buissons.

     Les matelots s’avérèrent de bons gars, c’étaient tous des pays à moi, des gens de la Volga ; au soir, je me sentis l’un des leurs. Mais le lendemain, je remarquai qu’ils m’observaient d’un air sombre, avec méfiance. Je devinai tout de suite que le diable avait délié la langue de Barinov, et que cet affabulateur11 avait sorti des histoires aux matelots.

     « Tu leur a parlé de nous ? »

     Souriant de ses yeux de femme, se grattant avec embarras derrière l’oreille, il avoua :

     « Juste un peu ! 

     — Je ne t’avais pas demandé de te taire ?

     — Et je me suis tu, et pourtant notre histoire est drôlement intéressante. on voulait jouer aux cartes, mais le timonier les avait prises : on s’embêtait ! De coup, moi… »

     Mon interrogatoire m’apprit que Barinov, par ennui, avait tissé une histoire très amusante, à l’issue de laquelle l’Ukrainien et moi, en vrais Vikings de village, nous avions affronté à coups de hache la foule des moujiks.

     Se fâcher contre lui était inutile : il séparait la vérité de la réalité. Un jour que je cherchais du travail avec lui12, iil m’avait dit, assis dans un champ au bord d’un ravin :

     « Il faut choisir une vérité au goût de son âme ! Tiens, au-delà de ce ravin, il y a un troupeau en train de paître, un chien aboie, un berger marche. Bon, et alors ? Que pouvons-nous en retirer pour nos âmes  à tous les deux ? Mon cher, vois les choses simplement : l’homme méchant est une vérité sûre, tandis que le bon, où est-il ? On en l’a pas encore inventé, le bon, hein ! »

     À Simbirsk, les matelots nous invitèrent sans ménagement à descendre de la péniche, en disant :

     « Votre genre n’est pas le nôtre »

     On nous amena en barque au débarcadère, et nous restâmes à sécher sur le quai de Simbirsk avec trente-sept kopecks en poche.

     Nous allâmes boire du thé dans un cabaret.

     « Qu’allons-nous faire ? »

     Barinov déclara sans hésiter :

     « Comment ça ? Nous devons poursuivre, aller plus loin. »

     Nous atteignîmes Samara13 en resquilleurs, là, nous nous fîmes engager sur une  barge, et, quelques jours plus tard, nous avions réussi, presque sans encombre, à gagner le rivage de la mer Caspienne ; nous nous casâmes alors dans un  artel14 de pêcheurs travaillant pour les pêcheries malpropres de Kabankoul-bay15. 




Notes


  1. Comme on va le voir, le remorqueur tire quatre barges en même temps…
  2. Tirée par le remorqueur, la barge descend la Volga : elle va de Nijni-Novgorod à Astrakhan : Kazan est sur sa route.
  3. Ustensile traditionnel : https://en.wikipedia.org/wiki/Kovsh
  4. Via la mer Caspienne. À noter qu’à plusieurs reprises, le narrateur de cette autobiographie a songé à partir à Astrakhan – où son père travaillait avant de mourir, et, de là, en Perse…
  5. Le narrateur voyage avec celui-ci, voir la fin de la cinquième partie.
  6. Ville de l’Oural.
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kama_(rivi%C3%A8re)
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Oblast_de_Vologda
  9. https://fr.wikipedia.org/wiki/Oulianovsk
  10. Diminutif de Piotr (Pierre).
  11. Voir la quatrième partie…
  12. À la fin de la cinquième partie.
  13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Samara
  14. Ultime rappel : c’est une coopérative de travail.
  15. Ce suffixe est plus ou moins honorifique, il désigne un richard, en Asie centrale…