mercredi 28 octobre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 9)

 Les tours de Koroviev1



     Nikanor Ivanovitch Bossoï2, président de l’association des résidents de l’immeuble situé au 302 bis, rue Sadovaïa à Moscou3, où avait habité le défunt Berlioz, était en butte à d’horribles tracas depuis la nuit précédente, celle du mercredi au jeudi. 

     À minuit, comme nous le savons déjà4, une commission, dont faisait partie Jeldybine, était arrivée en voiture à l’immeuble, avait fait venir Nikanor Ivanovitch et, l’ayant informé de la fin tragique de Berlioz et s’était rendue avec lui dans l’appartement n° 50.

     Là, les scellés avaient été apposés sur les manuscrits et les affaires du défunt. À ce moment, ni Grounia, l’employée de maison non logée sur place, ni le frivole Stepan Bogdanovitch ne se trouvaient dans l’appartement. La commission annonça à Nikanor Ivanovitch que les manuscrits du défunt seraient saisis pour être triés et mis en ordre, que son logement, comprenant trois pièces (anciennement le cabinet, le salon et la salle à manger de la bijoutière) était remis à la disposition de l’association des résidents, et que ses affaires devaient rester sur place, en attendant que des héritiers se soient fait connaître.

     La nouvelle de la fin tragique de Berlioz se répandit dans l’immeuble à une vitesse pour ainsi dire surnaturelle, et le jeudi, dès sept heures du matin, Bossoï commença à recevoir des coups de téléphone, puis des visites de gens postulant par écrit au logement du défunt. En l’espace de deux heures, Nikanor Ivanovitch reçut trente deux demandes de ce genre. 

     On y trouvait des prières, des menaces, des allusions chicanières, des dénonciations, des promesses de payer soi-même les travaux à faire, des déclarations concernant l’exiguïté des logements et l’impossibilité de vivre dans le même appartement que des bandits5. On y décrivait notamment, avec une force littéraire frappante, un vol de pelmeni6 à l’appartement n° 31, le voleur les ayant tout bonnement fourrés dans la poche de son veston, sans même les envelopper. Et puis deux promesses de suicide, et un aveu de grossesse cachée.

     On faisait sortir Nikanor Ivanovitch dans le vestibule de son appartement, on le tirait par la manche et on lui chuchotait quelque chose, en promettant, avec des clins d’œil, de ne pas demeurer en reste.

     Ces tourments se prolongèrent jusqu’à minuit passé, à ce moment Nikanor Ivanovitch se sauva de son appartement et alla se réfugier dans le local de la direction, à l’entrée de l’immeuble ; mais, en voyant qu’il était également attendu là-bas, il s’enfuit de nouveau. Étant parvenu tant bien que mal à semer les gens qui le talonnaient dans la cour asphaltée, il alla se cacher à l’entrée de l’escalier 6,  et grimpa au quatrième étage, où se trouvait cette saleté d’appartement n° 50.

     Ayant repris son souffle sur le palier, le gros père Nikanor Ivanovitch sonna, mais personne ne lui ouvrit. Il sonna encore à deux reprises et se mit à grommeler et à jurer à voix basse. La porte ne s’en ouvrit pas davantage. Perdant patience, Nikanor Ivanovitch tira de sa poche un trousseau de clés, les doubles que possédait la direction de l’association des résidents, ouvrit la porte d’une main impérieuse et entra.

     « Hé, l’employée de maison ! cria-t-il dans la pénombre du vestibule. C’est quoi, déjà, ton nom ? Grounia ? Tu n’es pas là ? »

     Personne ne lui répondit.

     Nikanor Ivanovitch sortit alors de sa serviette un mètre pliant, puis il fit sauter les scellés de la porte du cabinet et avança d’un pas. D’un pas seulement, car il s’arrêta sur le seuil, stupéfait, avec même un tressaillement.

     Au bureau du défunt était assis un inconnu, un citoyen maigre et long, portant un veston à carreaux, une casquette de jockey et un pince-nez…, bref, qui vous savez.

     « Qui êtes-vous donc, citoyen ? » demanda, effaré, Nikanor Ivanovitch.

     « Tiens ! Nikanor Ivanovitch ! brailla d’une voix tremblante de ténor le citoyen inattendu qui sauta sur ses pieds et salua le président de l’association en lui serrant la main de force et très soudainement. Salutation qui ne causa aucun plaisir à Nikanor Ivanovitch.

     « Je m’excuse, dit-il avec méfiance, mais qui êtes-vous donc ? Vous êtes un officiel ?

     — Eh, Nikanor Ivanovitch ! » s’exclama l’inconnu avec cordialité. « Officiel, non-officiel, tout dépend du point de vue adopté. Tout cela est inconstant, c’est affaire de conventions. Aujourd’hui, je suis non-officiel, mais je peux très bien être un officiel demain ! El le contraire se produit aussi, et plutôt deux fois qu’une7 ! »

     Ce raisonnement ne satisfit d’aucune manière le président de la direction de l’immeuble. Étant d’une nature méfiante, il conclut que le citoyen pérorant devant lui était clairement un non-officiel, et peut-être même un parasite8.  

     « Mais enfin, qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? « demanda de plus en rudement le président, en s’avançant même un peu vers l’inconnu.

     « Mon nom, répliqua le citoyen nullement troublé par cette sévérité de ton, est, disons Koroviev. Mais vous ne voulez pas manger un morceau, Nikanor Ivanovitch ? À la bonne franquette ! Hein ?

     — Je m’excuse, fit Nikanor Ivanovitch, indigné pour de bon, il s’agit bien de manger un morceau ! » (Il faut avouer, même si c’est désagréable, que Nikanor Ivanovitch était d’une nature assez fruste.) « Il est défendu de rester dans les pièces du défunt ! Qu’est-ce que vous faites ici ? 

     — Asseyez-vous donc, Nikanor Ivanovitch », brailla le citoyen nullement désarçonné, en s’empressant d’offrir un fauteuil au président.

     Absolument furieux, Nikanor Ivanovitch repoussa le fauteuil et hurla :

     « Mais qui êtes-vous ?

     — Voyez-vous, je me trouve être attaché, en tant qu’interprète, à une personnalité étrangère ayant sa résidence dans cet appartement », se présenta celui qui avait dit s’appeler Koroviev, en faisant claquer les talons de ses bottines roussâtres et malpropres.

     Nikanor Ivanovitch ouvrit la bouche. Ma présence dans cet appartement d’un étranger, accompagné d’un interprète par-dessus le marché, lui semblait extrêmement étonnante, et il exigea des explications.

     L’interprète les lui fournit très volontiers. Artiste étranger, Monsieur Woland avait été invité par Stepan Bogdanovitch, le directeur des Variétés, à séjourner dans son appartement le temps de sa tournée, à peu près une semaine, et le directeur avait d’ailleurs écrit la veille à Nikanor Ivanovitch pour lui demander d’inscrire l’étranger comme résident temporaire, pendant que lui-même se rendrait à Ialta.

     « Il ne m’a rien écrit du tout, dit le président avec stupéfaction.

     — Fouillez dans votre serviette, Nikanor Ivanovitch », lui proposa suavement Koroviev.

     Haussant les épaules, Nikanor Ivanovitch ouvrit sa serviette et y découvrit la lettre de Likhodieïev.

     « Comment ça se fait que je l’ai oubliée ? » marmonna-t-il en regardant d’un air stupide l’enveloppe décachetée.

     « Cala arrive, cela arrive, Nikanor Ivanovitch ! jacassa Koroviev. La distraction, l’inattention, le surmenage, ainsi que l’hypertension, cher ami Nikanor Ivanovitch ! Je suis moi-même terriblement distrait. À l’occasion, en prenant un petit verre, je vous raconterai quelques éléments de ma biographie, vous en serez malade de rire !

     — Quand Likhodieïev part-il pour Ialta ?

     — Oh, mais il est déjà parti, il est parti ! s’écria l’interprète. Qu’est-ce qu’il roule ! Du diable si l’on sait où il est déjà ! » et l’interprète se mit à agiter les bras comme des ailes de moulin.

     Nikanor Ivanovitch qu’il devait, c’était indispensable, rencontrer l’étranger, ce à quoi l’interprète lui opposa un refus : absolument impossible. Il était occupé. Il dressait un chat.    

     « Je peux vous montrer le chat, si vous voulez », proposa Koroviev. 

     Ce qu’à son tour refusa Nikanor Ivanovitch ; l’interprète fit alors au président une offre inattendue, mais très intéressante.

     Étant donné que Monsieur Woland ne voulait pour rien au monde vivre à l’hôtel, et qu’il avait l’habitude d’avoir ses aises, l’association des résidents ne pourrait-elle pas lui céder, pour une petite semaine, le temps de sa tournée, tout l’appartement, donc également les pièces du défunt ?

     « Ça lui est bien égal, au défunt, chuchota Koroviev d’une voix voilée, l’appartement, à présent, vous en conviendrez vous-même, Nikanor Ivanovitch, qu’en a-t-il à faire ? »

     Un peu perplexe, Nikanor Ivanovitch objecta qu’un étranger était censé loger au « Métropole », et non dans des appartements privés…

     « Je vous le dis, il est capricieux, un vrai diable ! chuchota Koroviev. Puisqu’il ne veut pas ! Il n’aime pas les hôtels ! Ces touristes étrangers, j’en ai jusque là ! » fit Koroviev sur le ton de la confidence, le doigt pressé sur son cou maigre. « Ils m’épuisent, vous pouvez me croire ! À peine arrivé, ça se met à espionner comme le dernier des fils de pute, ou ça vous inflige tous les caprices possibles : ceci ne va pas, cela non plus !… Mais pour votre association, Nikanor Ivanovitch, ce serait pleinement avantageux, évidemment profitable. Il ne regarde pas à la dépense. » Koroviev jeta un regard à la ronde puis chuchota à l’oreille du président : « Il est millionnaire ! »

     La proposition de l’interprète avait un côté clairement pratique, elle était fort sérieuse, mais quelque chose manquait remarquablement de sérieux dans sa façon de parler, dans ses vêtements et dans cet affreux pince-nez qui, visiblement, ne servait à rien. Du coup, l’âme du président éprouvait une vague appréhension, et pourtant il décida d’accepter cette offre. Le fait est que l’association était hélas en déficit, un déficit énorme. À l’automne, il faudrait acheter du mazout pour le chauffage central9, mais avec quels sous – mystère. Tandis qu’avec l’argent de l’étranger, on pourrait peut-être se tirer d’affaire. Mais le prudent et habile Nikanor Ivanovitch déclara qu’il fallait en premier lieu voir la question en coordination avec le Bureau du tourisme étranger.

     «  Je comprends ! s’écria Koroviev. On ne peut pas se passer de coordination ! C’est indispensable ! Voilà le téléphone, Nikanor Ivanovitch, coordonnez-nous ça immédiatement ! Et, pour ce qui est de l’argent, ajouta-t-il à voix basse, tout en emmenant le président téléphoner dans le vestibule, voyez large. A qui soutirer de l’argent, si ce n’est à lui ! Si vous pouviez voir la villa qu’il possède à Nice10 ! L’été prochain, quand vous irez à l’étranger11, passez donc la voir, vous en resterez baba ! »

     L’affaire avec le Bureau du tourisme étranger fut réglée avec une rapidité extraordinaire, qui étonna grandement le président. Il s’avéra que, là-bas, on était déjà au courant de l’intention de Monsieur Woland de s’installer dans l’appartement privé de Likhodieïev, et qu’on ne formulait aucune objection à cela.

     « Voilà qui est merveilleux ! » braillait Koroviev.

     Un peu étourdi par son bruyant bavardage, le président déclara que l’association acceptait de louer pour une semaine l’appartement n° 50 à l’artiste Woland pour un loyer de… – là, Nikanor Ivanovitch hésita un peu avant de dire :

     « Cinq cents roubles par jour. »

     Koroviev stupéfia alors définitivement le président. Avec un clin d’œil de voleur en direction de la chambre à coucher, où l’on entendait les bonds élastiques d’un chat pesant, il dit de sa voix voilée :

     « Ce qui ferait donc, pour une semaine, trois mille cinq cents? »

     Nikanor Ivanovitch se dit qu’il allait ajouter : « Eh bien, vous avez bon appétit, Nikanor Ivanovitch ! » mais Koroviev dit tout autre chose :

     « Enfin, est-ce que c’est une somme, ça ? Demandez cinq mille, il les allongera. »

     Cachant son désarroi par un sourire malicieux, Nikanor Ivanovitch se retrouva sans trop savoir comment devant le bureau du défunt, où Koroviev, avec une rapidité et une dextérité extrêmes, rédigea un contrat en deux exemplaires. Après quoi il ne fit qu’un saut jusqu’à la chambre et en revint, les deux exemplaires portant la large signature de l’étranger. Le président signa le contrat à son tour. Koroviev demanda alors un petit reçu pour les cinq…

     « En toutes lettres, Nikanor Ivanovitch, en toutes lettres !… mille roubles… » Et, parlant d’une façon qui ne convenait guère à une affaire sérieuse : « Ein, zwei, drei12 ! », il plaça devant le président cinq liasses de billets de banque tout neufs. 

     Le recomptage des billets qui eut lieu alors fut émaillé, de la part de Koroviev, de plaisanteries et de saillies bouffonnes du genre : « Un sou est un sou », « Il faut avoir l’œil, et le bon », etc.

     Ayant recompté l’argent, le président reçut de Koroviev le passeport de l’étranger en vue de son enregistrement temporaire13 ; il le rangea, ainsi que le contrat et l’argent, dans sa serviette, et ne put s’empêcher de solliciter pudiquement un petit billet de faveur…

     « Cela va sans dire ! rugit Koroviev. Combien de billets voulez-vous, Nikanor Ivanovitch, douze, quinze ? »

     Abasourdi, le président expliqua qu’il lui en fallait seulement deux, pour lui et pour Pélagueïa Antonovna, son épouse. 

     Koroviev sortit aussitôt un bloc-notes et rédigea gaillardement une contremarque pour deux personnes, au premier rang. Et l’interprète remit adroitement, de la main gauche,  cette contremarque à Nikanor Ivanovitch, tandis qu’il fourrait de la main droite une grosse liasse crissante dans l’autre main du président. Y ayant jeté un coup d’œil, Nikanor Ivanovitch rougit et commença à la repousser.

     « C’est défendu…, bredouilla-t-il.

     — Je ne veux rien entendre, lui chuchota Koroviev à l’oreille, c’est défendu chez nous, mais à l’étranger, ça se fait. Vous allez le vexer, Nikanor Ivanovitch, ce serait gênant. Vous vous êtes donné du mal…

     — C’est sévèrement puni… dit tout bas le président, en regardant autour de lui.

     — Où sont donc les témoins ? lui chuchota Koroviev dans l’autre oreille. Où sont-ils, je vous le demande ? Allons, qu’avez-vous ? »

     Une sorte de prodige, comme le soutint le président par la suite, se produisit alors : la liasse se glissa d’elle-même dans sa serviette. Puis le président, affaibli et même fourbu, se retrouva dans l’escalier. Un tourbillon de pensées tempêtait dans sa tête. Y tournoyaient et la villa de Nice, et le chat dressé, et l’absence de témoins, en effet, et la joie que son billet de faveur causerait à Pélagueïa Antonovna. C’étaient des pensées décousues, mais dans l’ensemble agréables. Dans le tréfonds de son âme, néanmoins, il sentait la piqûre d’une petite aiguille – l’aiguille de l’inquiétude. De plus, dans ce même escalier, une idée frappa le président, comme s’il recevait un coup : « Comment l’interprète était-il entré dans le cabinet, en dépit des scellés sur la porte ? Et comment lui, Nikanor Ivanovitch, avait-il bien pu oublier de lui poser la question ? » Le président resta un moment à contempler d’un regard bovin14 les marches de l’escalier, puis il décida de se fiche de tout ça et de ne pas se tourmenter avec un tel casse-tête…

     À peine le président avait-il quitté l’appartement qu’une voix de basse se fit entendre depuis la chambre :

     « Ce Nikanor Ivanovitch ne m’a pas fait bonne impression. C’est un rapiat et un coquin. Ne pourrait-on pas faire en sorte qu’il ne mette plus les pieds ici ?

     — Qu’à cela ne tienne, Messire15 !… » répliqua on ne sait d’où Koroviev, d’une voix non plus chevrotante, mais claire et sonore.

     Et le maudit interprète se retrouva aussitôt dans le vestibule, où il composa un numéro et se mit à parler dans l’appareil d’une voix étrangement et excessivement pleurnicharde :

     « Allo ! Il est de mon devoir de vous informer que le président de notre association de résidents, dans l’immeuble au 302 bis, rue Sadovaïa, Nikanor Ivanovitch Bossoï, spécule sur les devises. À l’heure actuelle, dans son appartement, au 35, se trouvent dans le conduit d’aération de ses toilettes quatre cents dollars enveloppés dans du papier journal. Ici Timofeï Khvastsov, habitant au numéro 11 du même immeuble. Mais je vous conjure de taire mon nom. Je crains la vengeance dudit président. »

     Et de raccrocher, le salaud !

     On ignore ce qui se passa ensuite dans l’appartement n° 50, en revanche, on sait ce qui se passa chez Nikanor Ivanovitch. S’étant enfermé, en mettant le crochet, aux toilettes, il sortit de sa serviette la liasse de billets que lui avait imposée l’interprète et put s’assurer qu’il y avait là quatre cent roubles. Nikanor Ivanovitch l’enveloppa dans un bout de journal et la fourra dans le conduit d’aération.

     Cinq minutes plus tard, le président était attablé dans sa petite salle à manger. De la cuisine, son épouse amena des tranches de hareng parsemées d’oignon vert. Nikanor Ivanovitch se versa un petit verre de vodka qu’’il but, puis un deuxième, qu’il but aussi, et attrapa avec sa fourchette trois morceaux de hareng… et c’est alors qu’on sonna. . Cependant, Pélagueïa Antonovna apportait une casserole fumante, un coup d’œil suffisant à deviner qu’il s’y trouvait, dans l’épaisseur d’un borchtch brûlant, ce  régal sans égal – un os à moelle.

     Nikanor Ivanovitch avala sa salive et se mit à grogner comme un chien :

     « Ah, que le diable vous emporte ! Pas moyen de manger un morceau. Ne laisse entrer personne, je ne suis pas là, je ne suis pas là. Et dis-leur de se calmer, au sujet de l’appartement. Il y aura une assemblée d’ici une semaine… »

     L’épouse courut dans le vestibule, tandis que Nikanor Ivanovitch tirait à lui, à l’aide d’une louche, l’os, l’os fendu sur sa longueur, le pêchant au fond du lac volcanique. Et juste à ce moment deux citoyens entrèrent dans la salle à mange, suivis par une Pélagueïa Antonovna très pâle. À la vue des citoyens en question, Nikanor Ivanovitch pâlit à son tour et se leva.

     « Où sont les chiottes ? » demanda d’un air soucieux le premier, qui portait une chemise à la russe, de couleur blanche.

     Quelque chose heurta bruyamment la table de la salle à manger (c’était Nikanor Ivanovitch qui venait de faire tomber la louche sur la toile cirée).

     « Par ici, par ici », répondit précipitamment Pélagueïa Antonovna.

     Et les nouveaux arrivants se ruèrent aussitôt dans le couloir.

     « Mais de quoi s’agit-il ? » s’enquit faiblement Nikanor Ivanovitch qui les suivait. « Il ne peut rien y avoir chez nous qui… Avez-vous  une pièce justificative… je m’excuse… »

     Le premier entré montra sans s’arrêter  un papier à Nikanor Ivanovitch, tandis que le second, déjà juché sur un tabouret dans les toilettes, farfouillait dans le conduit d’aération. La vue de Nikanor Ivanovitch se troubla. Le papier journal retiré, la liasse s’avéra constituée, non de roubles, mais de billets inconnus, d’une couleur entre le vert et le bleu, avec l’effigie d’un vieux bonhomme17 dessus. Du reste, Nikanor Ivanovitch vit tout cela de façon confuse, des sortes de taches flottaient devant ses yeux. 

     « Des dollars dans la bouche d’aération », dit le premier, songeur ; il demanda avec une politesse suave à Nikanor Ivanovitch : « C’est à vous, ce petit paquet ?

     — Non, ce n’est pas à moi ! » répondit Nikanor Ivanovitch d’une voix effrayante.. « Des ennemis l’ont déposé là !

     — Ce sont des choses qui arrivent », opina le premier, qui ajouta tout aussi suavement : « Bon, eh bien, il faut rendre le reste. 

     — Je n’ai rien ! Rien, je le jure devant Dieu, je n’en ai jamais eu dans les mains ! » s’écria le président au désespoir.

     Il se précipita vers la commode, ouvrit bruyamment un tiroir dont il retira sa serviette, accompagnant le tout d’exclamations décousues :

     « Voilà le contrat… c’est ce fumier d’interprète qui les a déposés en douce… Koroviev… il a un pince-nez ! »

     il ouvrit la serviette, regarda à l’intérieur, y plongea la main et, le visage devenu bleu, laissa tomber la serviette dans le borchtch. Il n’y avait rien dans la serviette : ni la lettre de Stiopa, ni le contrat, ni le passeport de l’étranger, ni l’argent, ni la contremarque. Bref, rien du tout, à part le mètre pliant.

     « Camarades ! » hurla comme un possédé le président. » Arrêtez-les ! Les démons sont dans notre immeuble ! »

     On ignore ce qu’imagina à ce moment Pélagueïa Antonovna, toujours est-il qu’elle leva les bras au ciel et s’écria :

     « Repens-toi, Ivanytch18 ! Ça te vaudra une remise ! »

     Les yeux injectés de sang, Nikanor Ivanovitch brandit les poings au-dessus de la tête de sa femme, en criant d’une voix rauque :

     « Hou, maudite idiote ! »

     Pris de faiblesse, il se laissa alors tomber sur une chaise, visiblement résigné à l’inévitable.

     Au même moment, mourant de curiosité, Timofeï Kondratiévitch Khvastsov, posté sur le palier, devant la porte de l’appartement du président, collait tantôt son œil, tantôt son oreille au trou de la serrure.

     Cinq minutes plus tard, les habitants de l’immeuble se trouvant dans la cour virent le président avancer, en compagnie de deux autres personnes, directement vers le porche de l’immeuble. Ils racontèrent que Nikanor Ivanovitch avait les traits décomposés, et qu’en marchant, il titubait comme un homme ivre, en marmonnant on ne savait quoi.

     Et une heure plus tard, encore, un citoyen inconnu se présenta au n° 11, juste au moment où Timofeï Kondratiévitch racontait à d’autres locataires, avec un plaisir manifeste, comment le président avait été balayé ; d’un signe du doigt, l’inconnu fit sortir Timofeï de la cuisine, une fois dans le vestibule, il lui dit quelque chose, et tous deux disparurent19. 

                                                                                                                           

     


Notes

  1. Il s’agit de l’ancien maître de chapelle (selon ses dires) du chapitre 3. Il s’appelle aussi Fagot (se prononce Fagott, le russe ne nasalisant pas), comme on verra plus tard. Le nom « Koroviev » est dérivé,  du terme korova, qui signifie la vache. On peut penser à l’air du Veau d’or du Faust de Gounod. Par ailleurs, il peut évoquer Korovkine, personnage  de type plaisantin d’une nouvelle de Dostoïevski, Stepantchikovo et ses habitants (1859). Il peut aussi faire penser à Teliaïev (nom dérivé du veau, cette fois), héros d’une nouvelle d’Alexis Konstantinovitch Tolstoï, Le Vampire (1841) et personnage double, à la fois vampire et chevalier. On verra bien plus loin que la dualité de Koroviev ne se limite pas à son double nom (notes L-G et Fl).
  2. Ce nom signifie : aux pieds nus, nu-pieds.
  3. La (grande) rue des Jardins, faisant partie de la Ceinture des Jardins. Elle n’a jamais comporté de numéro 302 bis – ceci a déjà été signalé à la note 4 du chapitre 7 Le mot bis est inusité en Russie dans les numéros de rue, mais il signifie le diable en ukrainien (note Fl). 
  4. Au chapitre 5. C’est à ce moment-là qu’avaient été posés les scellés sur la porte de Berlioz, scellés qui affolèrent Stiopa Likhodieïev (alias Stepan Bogdanovitch) au chapitre 7.
  5. Rappel : les appartements sont communautaires : téléphone dans le vestibule, cuisine, salle de bains et toilettes communes, d’où des conflits incessants.
  6. Sortes de raviolis. Les pelmeni sibériens sont très réputés.
  7. Allusion d’une ironie cinglante aux disparitions soudaines, sur les phots officielles et dans les journaux, de personnalités tombées en disgrâce, arrêtées, etc. (notes L-G et Fl).
  8. Dans le texte : « un désœuvré ». Mais, à l’époque, les deux termes étaient synonymes : qui ne travaillait pas était un parasite, le chômage n’existant pas, officiellement (note Fl).
  9. Dans le texte : le chauffage à la vapeur. Système de chauffage central à circulation de vapeur. 
  10. La Côte d’azur a toujours été prisée, avant 1917, par les Russes un peu fortunés. C’est encore le cas des oligarques, de nos jours…
  11. Comme le signale une note M-M, la supposition est grotesque, dans les années trente en URSS. Ceci montre qu’à l’époque où ce passage a été écrit (ou récrit), l’auteur avait perdu tout espoir de voir éditer son livre. En attendant, Koroviev s’amuse, et nous avec.
  12. Transcrit de l’allemand, avec une erreur pour le premier, qui devrait être eins.
  13. Le passeport intérieur (la propiska) mentionnait le lieu de résidence, et tout changement d’adresse, même provisoire, devait être signalé (note M-M).
  14. Le russe dit : « comme un mouton ».
  15. Voir la note 26 du chapitre 7.
  16. Boutonnée sur le côté, comme la « chemise à la Tolstoi » du chapitre 4.
  17. Il s’agit sans doute de coupures de cent dollars, à l’effigie de Benjamin Franklin (note M-M). Du coup, la liasse dépasse les quatre cents dollars annoncés !
  18. Forme courte du prénom patronymique Ivanovitch (fils d’Ivan). Appellation populaire et familière (note Fl, il m’arrive aussi souvent de l’expliquer).
  19. Koroviev s’étant fait passer pour Timofeï, on va maintenant demander des comptes à ce dernier, qui semble en savoir beaucoup !

vendredi 23 octobre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 8)

 Duel entre un professeur et un poète



     Exactement au moment1 où Stiopa perdait conscience à Ialta, c'est-à-dire vers onze heures et demie du matin, Ivan Nikolaïevitch retrouvait la sienne en s’éveillant après un sommeil long et profond. Il réfléchit un certain temps pour tâcher de comprendre comment il avait bien pu atterrir dans une chambre inconnue aux murs blancs, comprenant une surprenante table de nuit faite d’un métal luisant et un store blanc derrière lequel se devinait le soleil.

     Ivan secoua la tête pour vérifier qu’elle ne lui faisait pas mal, et se souvint qu’il était dans une clinique. Cette pensée fit remonter le souvenir de la mort de Berlioz, mais à présent ce souvenir ne le perturba pas beaucoup. Ayant bien dormi, Ivan Nikolaïevitch était plus calme, et il commençait à retrouver de la lucidité. Après être resté quelque temps immobile sur ce lit au sommier à ressorts, très propre, moelleux et confortable, Ivan vit à côté de lui un bouton de sonnette. L’habitude qu’il avait de toucher sans nécessité les objets le fit appuyer dessus. Il s’attendait, à la suite de cette pression sur le bouton, à entendre une sonnerie ou à voir apparaître quelqu’un, mais quelque chose de très différent se produisit.

     Au pied du lit d’Ivan s’alluma un cylindre de verre dépoli sur lequel on lisait : « Boire ». Au bout d’un moment, le cylindre se mit à tourner, jusqu’à ce qu’apparaisse l’inscription « Infirmière ». Bien entendu, ce cylindre ingénieux frappa Ivan d’étonnement. À l’inscription « Infirmière » succéda l’inscription « Appelez le docteur ». 

     « Hum… » fit Ivan qui ne savait que faire au juste avec ce cylindre. Mais là, il eut par hasard de la chance. Ivan pressa le bouton une deuxième fois au mot « Assistante médicale2 ». En réponse, le cylindre tinta, s’arrêta, s’éteignit, et une femme replète et sympathique en blouse blanche entra dans la chambre et dit à Ivan :

     « Bonjour ! »

     Ivan ne répondit pas, trouvant ce salut déplacé, vu les circonstances. On flanquait tout de même en clinique un homme parfaitement sain d’esprit, en faisait mine, en plus, que c’était la chose à faire !

     Cependant, sans cesser d'afficher une expression bienveillante, la femme appuya sur un bouton, ce qui fit se relever le store, et le soleil inonda la pièce en traversant un grillage ténu à larges mailles qui descendait jusqu’au sol. Derrière le grillage apparut un balcon, et au-delà la berge d’une rivière qui serpentait, un gai bois de pins se montrant sur l’autre rive.

     « Veuillez prendre votre bain », l’invita la femme, une manœuvre de ses mains provoquant l’ouverture d’une cloison intérieure qui fit apparaître un compartiment salle de bains et un cabinet de toilette fort bien équipé.

     Bien qu’il eût décidé de ne pas causer avec la femme, Ivan ne put y tenir et, en voyant un large jet gicler d’un robinet étincelant dans la baignoire, il dit ironiquement :

     « Dites donc ! On se croirait au “Métropole” !

     — Oh non, répondit fièrement la femme, c’est bien mieux. Un tel équipement, vous ne le trouverez nulle part, même pas à l’étranger. Des savants et des médecins viennent spécialement visiter notre clinique. Nous recevons tous les jours des touristes étrangers3. »

     À ces mots de « touristes étrangers », Ivan repensa aussitôt au consultant de la veille. Il s’assombrit, regarda la femme par en-dessous et dit :

     « Des touristes étrangers… Ce que vous pouvez les adorer, les touristes étrangers ! Il y a parmi eux, soit dit en passant, toutes sortes de gens. Par exemple, j’en ai rencontré un hier, un vrai plaisir ! »

     Et il faillit se mettre à parler de Ponce Pilate, mais se retint en comprenant  que la femme n’aurait cure de ces histoires, et que, de toute façon, elle ne pouvait pas l’aider.

     Une fois lavé, Ivan Nikolaïevitch reçut aussitôt tout l’assortiment de ce qui est nécessaire à un homme sortant du bain : une chemise repassée, un caleçon, des chaussettes. Bien plus : la femme ouvrit une petite armoire, lui en montra l’intérieur et lui demanda :

     « Que voulez-vous passer – un peignoir ou un pyjama4 ? »   

     Rattaché de force à ce nouveau domicile, Ivan faillit lever les bras au ciel devant le sans-gêne de la femme et désigna sans rien dire un pyjama de finette5 ponceau.

     Après quoi, on fit suivre à Ivan Nikolaïevitch un long couloir désert et silencieux, et l’on le conduisit dans un cabinet aux dimensions immenses. Ivan, qui s’était résolu à traiter par l’ironie tout ce que contenait ce bâtiment étonnant par son équipement, baptisa aussitôt dans sa tête « usine-cuisine » ce cabinet.

     Et il y avait de quoi. On y trouvait des placards et des armoires vitrées renfermant des instruments nickelés et étincelants ; des fauteuils au mécanisme extrêmement compliqué, des sortes de lampes ventrues munies d’abat-jour brillants, une multitude de flacons, des becs à gaz, des fils électriques et des appareils absolument inconnus.

     Dans le cabinet, trois personnes – deux femmes et un homme –, vêtues toutes les trois de blanc, prirent Ivan en charge. On l’emmena d’abord dans un coin, devant une petite table, dans l’intention évidente de lui faire subir un interrogatoire.

     Ivan se mit à considérer sa situation. Trois voies s’ouvraient devant lui. La première était extrêmement séduisante : se jeter sur ces lampes et ces appareils alambiqués et les réduire en miettes, en protestant ainsi contre son arrestation injustifiée. Mais l’Ivan d’aujourd’hui n’était plus du tout l’Ivan de la veille, et cette première voie lui parut incertaine : à quoi bon, cela les renforcerait dans l’idée qu’il est fou furieux. Ivan écarta donc cette première voie. Il y en avait une deuxième : se mettre tout de suite à relater l’histoire du consultant et de Ponce Pilate. Mais l’expérience de la veille montrait que les gens n’ajoutaient pas foi à ce récit, ou le comprenaient de façon en quelque sorte dénaturée. Ivan rejeta donc à son tour cette voie, et se décida pour la troisième : se murer dans un silence hautain.

     Il ne parvint pas à réaliser entièrement ce plan et il lui fallut, bon gré mal gré, répondre, même avec une brièveté maussade, à toute une litanie de questions. Il lui fut demandé absolument tout sur sa  vie passée, y compris quand et comment il avait eu la scarlatine, quinze ans plus tôt. Ayant rempli une page entière sur le compte d’Ivan, les employées retournèrent la feuille et l’une des femmes en blanc le soumit à un interrogatoire au sujet de sa famille. Ce fut le début d’une nouvelle litanie de questions : qui était mort, quand, de quoi, buvait-il, souffrait-il de maladies vénériennes, et le reste dans le même genre. Pour conclure, on lui demanda de raconter les évènements de la veille aux étangs du Patriarche, mais sans insister beaucoup, et Ponce Pilate ne suscita pas d’étonnement. 

     La femme céda alors Ivan à l’homme, qui le traita autrement, sans plus lui poser de questions. Il prit la température d’Ivan, ainsi que son pouls, examina ses yeux en les éclairant avec une sorte de lampe. Puis l’autre femme vint l’aider : Ivan fut piqué dans le dos, sans que ce fût douloureux, on lui dessina, avec le manche d’un petit marteau, de mystérieux signes sur la poitrine, on lui frappa les genoux avec des petits marteaux, ce qui fit tressauter ses jambes, on lui piqua un doigt pour lui prendre du sang, on le piqua aussi au pli du coude, on lui mit aux bras des sortes de bracelets en caoutchouc…

     Ivan se contentait de rire amèrement en son for intérieur, en songeant comme tout cela était devenu étrange et bête. Pensez un peu ! Il voulait avertir tout le monde de la menace, du danger émanant du consultant étranger, il se préparait à l’attraper, et tout ce qu’il avait réussi à faire, c’était d’atterrir dans il ne savait quel mystérieux cabinet pour y débiter toutes sortes d’absurdités à propos de l’oncle Fiodor qui, à Vologda, ne dessoûlait pas. D’une insupportable idiotie !

     On finit par laisser Ivan tranquille. Il fut ramené dans sa chambre, où il eut droit à une tasse de café, à deux œufs à la coque et à du pain blanc avec du beurre.

     Après avoir mangé et bu tout ce qu’on lui proposait, Ivan décida d’attendre qu’un chef se manifestât dans cet établissement, chef dont il obtiendrait l’attention et qui lui rendrait justice.

     Il l’attendit donc, et, très peu de temps après son petit déjeuner, la porte de la chambre d’Ivan s’ouvrit, livrant passage à une flopée de gens en blouses blanches. En tête marchait un homme d’environ quarante-cinq ans, au visage soigneusement rasé, comme celui d’un acteur, au regard affable mais aux yeux très perçants, et aux manières courtoises. Sa suite entière lui témoignait respect et attention, ce qui rendit son entrée fort solennelle. « Comme Ponce Pilate ! » se dit Ivan.

     Pas de doute, c’était le chef. Il s’assit sur un tabouret, tandis que les autres restaient debout.

     « Docteur Stravinski6 », se présenta-t-il, une fois assis, à Ivan qu’il regarda d’un air amical.

     « Tenez, Alexandre Nikolaïevitch », dit sans élever la voix un homme à la barbiche soignée, en tendant au chef le feuille concernant Ivan, entièrement couverte de notes.

     « Ils m’ont monté tout un dossier7 ! » se dit Ivan. D’un œil expérimenté, le chef parcourut la feuille en faisant des « mm, mm… », et il échangea avec des membres de l’entourage quelques phrases dans une langue peu connue8.

     « Il parle même latin, comme Pilate… » songea mélancoliquement Ivan. Un mot le fit alors tressaillir, c’était le mot « schizophrénie », prononcé, hélas, la veille par le maudit étranger aux étangs du Patriarche, et que venait de répéter le professeur Stravinski.

     « Ça aussi, il le savait ! » se dit Ivan avec angoisse9. 

     Le chef s’était apparemment donné pour règle de se montrer toujours d’accord et toujours content, quoi qu’ait pu lui dire son entourage, et d’exprimer cela par des « parfait, parfait… ».

     « Parfait ! » dit Stravinski en rendant la feuille à quelqu’un, et il s’adressa à Ivan :

     « Vous êtes poète ?

     — Poète », répondit d’un air sombre Ivan ; et, pour la première fois, il ressentit soudain une sorte d’aversion inexplicable pour la poésie, et de repenser à ses propres vers lui causa sur-le-champ un sentiment étrangement désagréable.

     Faisant la grimace, il demanda à son tour à Stravinski :

     « Vous êtes professeur ? »

     À quoi Stravinski, prévenant et courtois, répondit en inclinant la tête.

     « Et c’est vous le chef, ici ? » reprit Ivan.

     Stravinski inclina de nouveau la tête.

     « Il faut que je vous parle », dit Ivan Nikolaïevitch avec importance.

     « C’est pour cela que je suis venu, répliqua Stavinski.

     — Voilà de quoi il s’agit, commença Ivan, sentant son heure arrivée : on m’a étiqueté comme fou, personne ne veut m’écouter !

     — Oh si, nous allons vous écouter très attentivement, dit Stravinski d’un ton sérieux et apaisant, et nous ne nous permettrons en aucun cas de vous étiqueter comme fou.

     — Alors écoutez-moi : hier soir, aux étangs du Patriarche, j’ai fait la connaissance d’un mystérieux personnage, étranger sans l’être, qui savait d’avance que Berlioz allait mourir, et qui avait vu en personne Ponce Pilate. »

     Muette et immobile, la suite du professeur écoutait le poète sans broncher.

     « Pilate ? Celui qui vivait au temps de Jésus-Christ ?

     — Celui-là même.

     — Aha, fit Stravinski. Et ce Berlioz est mort écrasé par un tramway ?

     — C’est précisément à lui que le tramway a coupé la tête hier, en ma présence, en outre, cet énigmatique citoyen…

     — Celui qui connaît Ponce Pilate ? » demanda Stravinski, visiblement très intelligent.

     « Exactement », confirma Ivan, étudiant Stravinski du regard. « Donc, il avait annoncé à l’avance qu’Annouchka avait répandu l’huile de tournesol… Et il a glissé juste à cet endroit-là ! Qu’est-ce que vous en dites ? » s’enquit Ivan d’un air significatif, avec l’espoir que ses paroles feraient grande impression.

     Mais il n’en fut rien, et Stravinski posa simplement la question suivante :

     « Qui est donc cette Annouchka ? »

     Cette question décontenança Ivan, dont le visage s’altéra.

     « Annouchka n’a ici aucune espèce d’importance, dit-il en s’énervant. Qui elle est, le diable seul le sait. Une quelconque idiote de la rue Sadovaïa. Ce qui importe, voyez-vous, c’est que lui connaissait d’avance l’histoire de l’huile de tournesol ! Me comprenez-vous ?

     — Je comprends parfaitement », répondit gravement Stravinski qui ajouta, en touchant le genou du poète :

     « Restez calme et continuez.

     — Je continue, dit Ivan en s’efforçant de se mettre au diapason de Stravinski, une expérience amère lui ayant appris que la sérénité seule pouvait lui venir en aide. « Donc, ce type étrange — et il ment en se prétendant consultant – possède une sorte de pouvoir extraordinaire… Par exemple, quand on le poursuit, il est impossible de le rattraper. Et avec lui, il y en a encore deux, et des fameux, dans leur genre : une espèce d’échalas aux verres cassés, et puis un chat d’une taille invraisemblable, qui prend le tramway tout seul; en outre – Ivan, que personne n’interrompait, parlait avec toujours plus de feu et de conviction –, il était en personne sur le balcon de Ponce Pilate, il n’y a aucun doute là-dessus. Qu’est-ce que ça veut dire, tout de même ? Hein ? Il faut l’arrêter immédiatement, autrement il va causer des malheurs indescriptibles.

     — Vous cherchez donc à le faire arrêter, si je vous ai bien compris ? » demanda Stravinski.

     « Il est intelligent. Il faut reconnaître qu’au sein des intellectuels, on trouve aussi des gens d’une rare intelligence10. C’est indéniable. » Et il répondit :

     « Parfaitement exact ! Et comment ne pas avoir cet objectif, voyons, réfléchissez ! Cependant, je suis retenu ici de force, on me flanque une lampe dans les yeux, on me fait prendre un bain, on me pose des questions au sujet de mon oncle Fédia !… Lequel est mort depuis longtemps ! J’exige qu’on me libère immédiatement.

     — Eh bien, parfait, parfait ! réagit Stravinski. À présent, tout est clair. Quel sens y aurait-il, en effet, à garder dans une clinique un homme sain d’esprit ? Bien Monsieur11. Je vous signe à l’instant un bon de sortie si vous me dites que vous êtes normal. Je ne vous demande pas de le prouver, seulement de le dire. Donc, vous êtes normal ? »

     Il se fit alors un silence complet, et la grosse femme qui, le matin, avait pris soin d’Ivan regarda le professeur avec vénération, tandis qu’Ivan se disait de nouveau : « il est positivement intelligent. »

     L’offre du professeur lui plaisait grandement, pourtant, avant de répondre,  il réfléchit un long moment, pour finalement dire d’une voix ferme :

     « Je suis normal.

     — Voilà qui est parfait ! s’exclama Stravinski avec soulagement. S’il en est ainsi, raisonnons logiquement. Prenons votre journée d’hier » – là, il se retourna, et on lui tendit aussitôt la feuille concernant Ivan. « Parti à la recherche de cet inconnu qui s’est présenté à vous comme une relation de Ponce Pilate, vous avez accompli hier les actes suivants. » Là, Stravinski se mit à plier ses longs doigts, regardant tantôt la feuille, tantôt Ivan. « Vous vous êtes accroché une petite icône sur la poitrine. Exact ?

     — Exact, convint sans joie Ivan.    

     — Tombant d’une palissade et vous vous êtes esquinté la figure. C’est bien ça ? Vous êtes arrivé au restaurant un cierge allumé à la main, en sous-vêtements, et vous y avez battu quelqu’un. On vous a amené ici ligoté. Une fois ici, vous avez téléphoné à la milice pour leur demander d’envoyer des mitrailleuses. Ensuite, vous avez tenté de vous jeter par la fenêtre. C’est bien ça ? La question se pose alors : en agissant de la sorte, est-il possible d’attraper ou de faire arrêter quelqu’un ? Si vous êtes une personne normale, vous répondrez de vous-même : en aucune façon. Vous voulez partir d’ici ? Faites, Monsieur ! Mais puis-je vous demander où vous comptez aller ?

     — A la milice, bien sûr », répondit Ivan d’une voix déjà moins assurée, se sentant faiblir sous le regard du professeur.

     « Directement en sortant d’ici ?

     — Voui.

     — Sans passer d’abord chez vous ? demanda rapidement Stravinski.

     — Pas le temps ! Si je passais chez moi, il filerait pendant ce temps-là !

     — D'accord. Et de quoi parleriez-vous à la milice, en premier ?

     — De Ponce Pilate », répondit Ivan Nikolaïevitch, et ses yeux se voilèrent d’une brume sombre.

     « Eh bien, c’est parfait « ! s’écria Stravinski, subjugué ; et, se tournant vers l’homme à la barbiche, il ordonna : « Fiodor Vassiliévitch, veuillez signer le bon de sortie du citoyen Biezdomny. Mais il faut laisser sa chambre inoccupée, et ce n’est pas la peine de changer la literie. Dans deux heures, le citoyen Biezdomny sera de retour ici. Bon, dit-il en s’adressant au poète, je ne vous souhaite pas bonne chance, car je ne crois pas que vous ayez la moindre chance, pas un iota. À très bientôt ! »

     Il se leva, et sa suite s’ébranla.

     « Pour quelle raison reviendrais-je ici ? » demanda Ivan avec inquiétude.

     Stravinski semblait s’attendre à cette question, il se rassit et dit :

     « Pour la bonne raison suivante : dès que vous vous montrerez en caleçon à la milice, pour dire que vous avez rencontré un homme ayant personnellement connu Ponce Pilate, vous serez ramené ici, vous retrouverez votre chambre.

     — Qu’est-ce que le caleçon vient faire là-dedans ?

     — C’est surtout Ponce Pilate. Mais le caleçon intervient aussi. Nous vous reprendrons évidemment le linge fourni par l’État, et vous rendrons vos vêtements. Et vous avez été amenés ici en caleçon. Vous n’avez cependant pas du tout l’intention de passer chez vous, bien que j’aie attiré votre attention sur ce point. Pilate par-dessus le marché… le dossier est bouclé ! »

     À ce moment, quelque chose d’étrange arriva à Ivan Nikolaïevitch. Ce fut comme si sa volonté se brisait en deux, et il se sentit faible, il lui fallait un conseil.

     « Mais alors, que faire ? » demanda-t-il, d’un ton maintenant timide.

     « Voilà qui est parfait ! répliqua Stravinski. C’est une question extrêmement judicieuse. Je vais maintenant vous dire ce qui vous est arrivé, en fait. Hier, quelqu’un vous a causé une grande frayeur et vous a complètement chamboulé en vous parlant de Ponce Pilate et d’autres choses du même acabit. Et vous, complètement à bout de nerfs, vous vous êtes mis à courir la ville en parlant de Ponce Pilate. Il est parfaitement naturel qu’on vous ait pris pour un fou. Votre salut réside à l’heure actuelle dans une seule chose : le repos complet. Il vous faut absolument rester ici.

     — Mais il est indispensable de l’attraper » ! s’exclama Ivan, d’une voix maintenant suppliante.

     « Bien monsieur, mais pourquoi serait-ce à vous de courir après lui ? Mettez par écrit vos soupçons et vos accusations à son encontre. Il n’y rien de plus simple que de transmettre votre déclaration à qui de droit, et si, comme vous le supposez, nous avons affaire à un criminel, tout sera très vite éclairci. Une seule condition cependant : évitez toute tension mentale et tâchez d’oublier un peu Ponce Pilate. Que n’entend-on pas comme histoires ! Il ne faut pas croire tout ce qui se raconte.

     — Compris ! déclara résolument Ivan. Faites-moi donner, je vous prie, du papier et une plume. »

     « Donnez-lui du papier et un petit bout de crayon », ordonna Stravinski à la grosse femme ; et, s’adressant à Ivan : « mais je vous conseille de ne pas l’écrire aujourd’hui.

     — Si, si, aujourd’hui même, absolument ! s’écria Ivan avec anxiété.

     — Bien, bien. Mais évitez toute tension cérébrale. Si vous ne pouvez pas aujourd’hui, vous y arriverez demain.

     — Il aura filé !

     — Oh non, répliqua Stravinski avec assurance, il ne filera nulle part, je vous le garantis. Et rappelez-vous qu’ici nous ferons tout notre possible pour vous aider, et que, sans cela, vous n’arriverez à rien. Vous m’entendez ? » dit Stravinski avec une brusque  insistance. Il prit les deux mains d’ Ivan Nikolaïevitch dans les siennes et regarda longuement, fixement, Ivan dans les yeux en répétant : « Ici, on vous viendra en aide… vous m’entendez ?… Ici, on vous viendra en aide… Cela vous soulagera. Ici, tout est calme, tranquille… ici, on vous viendra en aide12… »

     Ivan Nikolaïevitch bâilla d’un seul coup, l’expression de son visage s’adoucit.

     « Oui, oui, dit-il à mi-voix.

     — Eh bien, c’est parfait ! » conclut Stravinski à sa manière habituelle, en se levant. 

     « Au revoir ! » dit-il. Il serra la main d’Ivan et, déjà  sur le pas de la porte, il se retourna vers l’homme à la barbiche et lui dit : « Et puis, essayez l’oxygène… et les bains. »

     Quelques instants plus tard, Ivan n’avait plus devant lui ni Stravinski ni sa suite. Derrière le grillage de la fenêtre, au soleil de midi, resplendissait sur l'autre rive le gai bois de pin printanier, tandis que, plus près, la rivière étincelait.




Notes

  1. Il n’y a pas de décalage horaire entre Moscou et Ialta.
  2. Le fameux feldscher, aide-médecin, intermédiaire entre l’infirmière et le médecin. Le mot est ici au féminin. 
  3. Le texte reprend le mot contracté intourist déjà vu au chapitre 1, voir la note 14.
  4. Tenue d’intérieur possible en Russie (note Fl).
  5. Coton à doublure de peluche. On peut aussi traduire le terme russe par bayette, renvoyant davantage à une fine étoffe de laine. Les dictionnaires se contredisent.
  6. Et de trois, après Berlioz et Rimski ! Là encore, ce nom n’est pas pris au hasard : Les œuvres de Stravinski, installé en France depuis 1919, exaltant les coutumes païennes de l’ancienne Russie, et l‘irrationnel y étant présent… ainsi que le diable dans son Histoire du soldat. Elles étaient interdites depuis 1930 en URSS, mais avaient rencontré un grand succès avant. Comme on sait, le ballet le plus connu de Stravinski (auquel Rimski-Korsakov, justement, avait donné des leçons de 1902 à 1908) est Le Sacre du printemps, ce printemps dans lequel nous baignons tant à Moscou qu’à Jérusalem… (Wikipedia, notes L-G et Fl).
  7. Dans le texte : « Ils m’ont confectionné (cousu) toute une affaire (un dossier). L’expression est typique des procès staliniens, petits ou grands.
  8. En URSS, les dossiers médicaux étaient rédigés en latin (note M-M). Voir par exemple Le Pavillon des cancéreux, d’Alexandre Soljénitsyne.
  9. Voir la note 1 du chapitre 6, ou revoir la fin du chapitre 1.
  10. Ivan Biezdomny est un écrivain prolétarien, qui méprise donc l’intelligentsia classique, celle du XIXe siècle, et ses rejetons non activement ralliés à la révolution et continuant plus ou moins à ratiociner. Vieille histoire : Lénine disait que l’intelligentsia se prenait pour l’élite de la société, alors qu’elle était plutôt « la merde de la société ». Et l’accession au pouvoir de Staline avait bien sûr renforcé ce trait (notes L-G et Fl, réflexions personnelles).
  11. Voir la note 22 du chapitre 7. Idem pour « Faites, Monsieur », un peu plus loin, et « Bien Monsieur », un peu avant la fin du chapitre.
  12. S’appuyant sur les recherches de Pavlov, l’hypnotisme médical était pratiqué en URSS. Depuis le chapitre 6 s’est ouvert un nouvel espace dans le roman, celui de la clinique. Espace hors-monde, mais qui recevra des visites…