lundi 3 mai 2021

Le Petchénègue (Anton Tchékhov)

      Le récit parut en novembre 1897 dans le quotidien Les Nouvelles russes. Il avait été envoyé de Nice, où Tchékhov se reposait depuis quelques semaines, tout en souffrant d’être loin de chez lui, et en voyant les hémoptysies continuer…


     Sur la ligne du Donets, nous ne sommes pas loin de Rostov-sur-le-Don, et pas très éloignés de Taganrog, ville où naquit l’auteur en 1860. Un contemporain, Pavel Sourojski, écrit que Tchékhov a pu observer de près le genre de personnage qu’il décrit ici, de même que dans le récit Dans son coin natal, que je n’ai pas encore traduit. Un autre contemporain, Iakov Polfiérov, rapporte ces paroles de l’auteur à propos des Cosaques de la région du Don : « Cela m’a fait mal de voir qu’une étendue aussi vaste, où toutes les conditions semblaient réunies pour une grande vie culturelle, est complètement plongée dans l’ignorance, une ignorance émanant des officiers dirigeant la région. Il existe d’autres causes que celle des autorités cosaques, mais c’est la principale. Si les officiers, qui apparaissent en effet comme les grands éducateurs des Cosaques, étaient plus instruits, plus cultivés, je suis convaincu qu’une telle ignorance n’existerait pas, et que tous les “Petchénègues” disparaîtraient. »


     Ivan Bounine tient Le Petchénègue pour l’une des meilleures œuvres de Tchékhov, et pour son meilleur récit de l’année 1897. Début décembre, son cousin Guéorgui, qui vit à Taganrog, lui écrit pour le féliciter, il vient de lire le récit. En février 1898, il lui signalera d’ailleurs qu’un journal local a reproduit, de façon sauvage semble-t-il, la nouvelle dans ses colonnes. Fin 1897, un critique moscovite apprécie hautement les deux récits (Dans son coin natal et Le Petchénègue). Il écrit à peu près ceci : on reconnaît dans ces textes la masse de despotes ignorants qui grouillent sur la terre russe, despotes profondément insatisfaits, sentant vaguement leur sauvagerie sans arriver à mettre vraiment le doigt dessus. Ils ennuient tout le monde, écrasent leur entourage et, tout en ratiocinant et en tenant de grands discours, laissent leur proches vivre quasiment comme des bêtes… 






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     Ivan Abramytch1 Jmoukhine, officier de Cosaques à la retraite ayant servi autrefois au Caucase et vivant à présent dans sa propriété ukrainienne, anciennement jeune gaillard vigoureux et présentement vieillard sec et voûté aux sourcils touffus et à la moustache d’un gris verdâtre, rentrait chez lui, revenant de la ville par une torride journée d’été. En ville, il était allé faire ses dévotions et rédiger son testament chez un notaire (il avait eu deux semaines plus tôt une petite attaque), et à présent, dans son wagon, de tristes et graves pensées l’assiégeaient, au sujet de la mort toute proche, de la vanité des vanités et du caractère périssable de toute chose terrestre. À la gare de Provalié – une station sur la ligne du Donets –, entra dans son wagon un monsieur blond d’âge moyen, bouffi, portant une serviette usagée, qui s’assit en face de lui. Ils se mirent à bavarder.


     — Oui monsieur2, dit Jmoukhine en regardant pensivement par la fenêtre, il n’est jamais trop tard pour se marier. Moi-même, je me suis marié à quarante-huit ans, on me disait que c’était trop tard, en fait, ce n’était ni trop tôt ni trop tard, il eût mieux valu ne pas se marier du tout. Une épouse a vite fait de vous ennuyer, seulement, on ne dit pas la vérité, parce que, voyez-vous, on a honte d’être malheureux en ménage, on le cache. Tel dit à sa femme : « Mania, Mania », qui, s’il avait les coudées franches, la fourrerait dans un sac et la jetterait à l’eau. Une femme, ce n’est qu’idiotie et ennui. Et, vous pouvez m’en croire, ce n’est pas mieux avec des enfants. J’en ai deux, des saligauds. Leur donner de l’instruction, ici, dans la steppe, pas moyen, pour les envoyer étudier à Novotcherkassk3 je manque d’argent, et ils vivent ici comme des louveteaux. Un jour ou l’autre, ils pourraient bien égorger quelqu’un sur la route.


     Le monsieur blond écoutait attentivement, répondait aux questions d’une voix brève et posée, c’était apparemment un homme paisible et discret. Il se présenta comme avocat et dit qu’il se rendait pour affaire au village de Diouïevka. 


     — Mais c’est à neuf verstes4 de chez moi, Seigneur Dieu ! dit Jmoukhine comme si quelqu’un eût émis des doutes à ce sujet. Si vous permettez, à cette heure-ci, vous ne trouverez plus de voiture à la gare. À mon avis, voyez-vous, le mieux pour vous, c’est de m’accompagner chez moi, vous y passerez la nuit, voyez-vous, et demain vous repartirez avec mon équipage, et voilà.


     L’avocat réfléchit et accepta.


     Lorsque leur train arriva à la gare, le soleil était déjà bas au-dessus de la steppe. Ils gardèrent le silence tout le long du chemin de la station à la propriété de Jmoukhine : les cahots de la voiture les empêchait de parler. Le tarantass faisait des bonds en glapissant, on aurait dit qu’il sanglotait comme si ces sauts lui faisaient très mal, et l’avocat, très mal assis, regardait anxieusement devant lui pour voir s’il apercevait la demeure. Ils parcoururent environ huit verstes, et une habitation basse apparut au loin, avec une cour entourée d’un muret de dalles sombres ; le toit de la maison était vert, le crépi s’écaillait, les fenêtres étaient petites et étroites comme des yeux mi-clos. La maison se tenait en plein soleil, sans l’ombre d’un arbre tout autour, ni aucune présence d’eau. Les propriétaires voisins et les moujiks l’appelaient « La demeure du Petchénègue6 » Bien des années auparavant, un arpenteur en voyage, qui y avait passé la nuit à discuter avec Ivan Abramytch et en était resté mécontent, lui avait dit avec sévérité, au moment de repartir, le lendemain matin : « Vous êtes un Petchénègue, monsieur ! » D’où le surnom de la maison, appellation confirmée plus tard par les incursions des enfants de Jmoukhine, devenus grands, dans les jardins et les melonnières des voisins. Quant à  Ivan Abramytch, son sobriquet était « Voyez-vous », puisqu’il avait l’habitude de beaucoup discourir et d’employer souvent cette expression.


     Dans la cour, près d’une grange, se tenaient les fils de Jmoukhine : l’un d’environ dix-neuf ans et l’autre adolescent, tous les deux pieds nus et sans bonnet ; et juste au moment où le tarantass entrait dans la cour, le cadet lança en l’air une poule qui décrivit en caquetant un arc de cercle en volant ; l’aîné lui tira un coup de fusil et la poule s’abattit dans l’herbe.


     — Mes enfants qui apprennent le tir au vol, dit Jmoukhine.


     Les arrivants furent accueillis dans l’entrée par une petite femme maigre et pâle de visage, encore jeune et jolie ; sa robe lui donnait l’air d’une servante.


     — Laissez-moi vous présenter, dit Jmoukhine, la mère de mes fils de pute. Bon, Lioubov Ossipovna, s’adressa-t-il à elle, remue-toi, la mère, régale ton hôte. À souper, et vivement !


     La maison était divisée en deux moitiés ; dans l’une étaient la grande salle et, la jouxtant, la chambre du vieux Jmoukhine – des pièces étouffantes, basses de plafond, pleines de mouches et de guêpes ; dans la seconde était la cuisine, où l’on faisait la popote, où l’on lavait le linge et où l’on donnait à manger aux ouvriers ; et c’était là que, sous les bancs, des oies et des dindes couvaient leurs œufs, c’était aussi là que se trouvaient les lits de Lioubov Ossipovna et de ses deux fils. Le mobilier de la salle était en bois brut, en planches visiblement taillées par un charpentier ; on voyait aux murs des fusils, des gibecières, des nagaîki7, et toutes ces vieilleries avaient largement eu le temps de rouiller et de devenir gris de poussière. Aucun tableau, dans un coin, une planche sombre qui avait été autrefois une icône.


     Une jeune paysanne, une Ukrainienne, mit le couvert et servit du jambon, puis du borchtch. L’invité refusa la vodka qu’on lui proposait, et se mit à manger seulement du pain et des concombres.


     — Et le jambon ? s’enquit Jmoukhine.


     — Merci, je n’en prendrai pas, répondit son hôte. Je ne mange pas de viande.


     — Pourquoi cela ?


     — Je suis végétarien. Tuer des animaux est contraire à mes convictions.


     Jmoukhine réfléchit un peu, puis dit lentement, avec un soupir :


     — Oui… C’est cela… J’en ai aussi vu un, en ville, qui ne mangeait pas de viande. Cette foi existe, maintenant. Et puis ? C’est bien. Arrêter d’égorger et d’abattre à coups de fusil, voyez-vous, un jour ou l’autre, il faut se calmer, laisser les autres créatures en paix. Tuer est un péché, il n’y a pas à discuter, c’est un péché. Il arrive  qu’en tirant sur un lièvre on le blesse à une patte, et il crie comme un enfant. Ce qui veut dire qu’il a mal !


     — Bien sûr qu’il a mal. Les animaux souffrent tout comme les hommes.


     — C’est vrai, reconnut Jmoukhine. Tout cela, je le comprends très bien, continua-t-il en réfléchissant ; mais il y a une chose que j’avoue ne pas comprendre : admettons, voyez-vous, que tout le monde arrête de manger de la viande, que deviendrons alors les animaux domestiques, les poules et les oies, par exemple ?


     — Les poules et les oies vivront en liberté, comme les oiseaux sauvages.


     — Je comprends, à présent. Effectivement, les corbeaux et les choucas vivent en se passant très bien de nous. Oui… Les poules, les oies, les lapins et les moutons vivront en liberté, selon leur bon plaisir et, Dieu soit loué, sans avoir peur de nous. La paix et la tranquillité régneront. Seulement, voyez-vous, il y a une chose que je ne comprends pas, poursuivit Jmoukhine avec un coup d’œil au jambon. Que faire des porcs ? Que deviendront-ils ? 


     — Ils seront en liberté, comme tous les autres.


     — C’est cela. Oui. Mais permettez, si on ne les égorge pas, alors ils vont se multiplier, voyez-vous, et alors, adieu les prés et les potagers. C’est qu’un cochon laissé en liberté et sans surveillance, il vous bousille tout en une journée. Un cochon est un cochon, il ne s’appelle pas ainsi pour rien…


     Ils soupèrent. Jmoukhine se leva de table et arpenta la pièce en discourant… Il aimait parler de sujets importants et sérieux, et il aimait réfléchir ; et puis il avait envie, sur ses vieux jours, de s’en tenir à quelque chose, de se tranquilliser, pour que la mort ne soit pas aussi effrayante. Il avait envie de douceur, de paix de l’âme et d’assurance, comme cet hôte en manifestait, lui qui mangeait à sa suffisance du pain et des concombres en y voyant un accomplissement ; le voilà assis sur un coffre, vigoureux, bouffi, à se taire et supporter patiemment son ennui, et lorsque, dans les ténèbres, on le regardait depuis l’entrée, il avait l’air d’un gros pavé impossible à faire changer de place. Pour celui qui a, dans sa vie, un point d’ancrage, tout va bien.


     Jmoukhine traversa l’entrée et sortit sur le perron, et on l’entendit ensuite soupirer et se parler à lui-même en réfléchissant : « Oui… c’est cela. » Il commençait à faire noir, et les premières étoiles s’allumaient ça et là dans le ciel. On n’allumait pas encore de lampes dans les pièces. Quelqu’un entra sans bruit dans la salle, comme une ombre, et s’arrêta près de la porte. C’était Lioubov Ossipovna, la femme de Jmoukhine.


     — Vous êtes de la ville ? demanda-t-elle timidement, sans regarder son hôte.


     — Oui, je vis en ville.


     — Vous pourriez peut-être, monsieur, vous qui avez de l’instruction, nous apprendre, ce serait bien aimable à vous. Nous avons une demande à présenter.


     — À qui ? 


     — Nous avons deux fils, mon bon monsieur, et il faudrait depuis longtemps leur faire faire des études, mais il n’y a personne ici, personne à qui demander conseil. Moi, je ne sais rien Parce que, s’ils ne font pas d’études, ils serviront à l’armée comme simples Cosaques. C’est mauvais, monsieur ! Ils ne savent ni lire ni écrire, pire que des moujiks. Le maître lui-même, Ivan Abramytch, les méprise8, ils le dégoûtent, il ne les laisse pas entrer dans l’appartement. Mais est-ce leur faute ? Le plus jeune, au moins, il faudrait le faire étudier, vraiment, ce serait tellement dommage ! dit-elle d’une voix traînante et tremblante ; et c’était incroyable, de voir de si grands enfants à une femme aussi jeune et aussi petite. 


     — Ah, tellement dommage ! répéta-t-elle.


     — Tu ne comprends rien, la mère, et ça ne te regarde pas, dit Jmoukhine en se montrant sur le seuil. Fiche la paix à notre invité, ne l’ennuie pas avec tes discours saugrenus. Va-t-en, la mère !


     Lioubov Ossipovna sortit, et on l’entendit dans l’entrée qui disait encore une fois, d’une petite voix :


     — Ah, tellement dommage !


     On prépara pour l’hôte un lit  sur le canapé dans la grande salle, et on alluma la veilleuse à icônes pour qu’il ne soit pas dans le noir. Jmoukhine alla se coucher dans sa chambre. Allongé, il pensait à son âme, à la vieillesse, à la récente attaque qui l’avait tant effrayé et fait si vivement se souvenir de la mort. Il aimait philosopher en restant seul au calme, il avait alors l’impression d’être un homme très sérieux, très profond, seulement intéressé, en ce monde, par les questions importantes. Et à présent, il méditait tout le temps, il avait envie de s’en tenir à une idée unique, bien distincte des autres et pleine de sens, sur quoi régler sa vie, de se fixer des règles pour faire en sorte que sa vie devînt aussi sérieuse et profonde que lui-même. Ce serait bien que lui aussi, sur ses vieux jours, renonçât à la viande et à divers excès. Le temps viendra tôt ou tard où les gens cesseront de se tuer les uns les autres et ne tueront plus les animaux, il ne peut en être autrement, il se représentait cette époque, il se voyait clairement lui-même vivant en paix avec tous les animaux, quand il se souvint brusquement des porcs et la confusion s’installa dans sa tête.


     « En voilà une histoire, aie pitié de moi, Seigneur », marmonna-t-il en soupirant lourdement.


     — Vous dormez ? demanda-t-il.


     — Non.


     Jmoukhine se leva et s’arrêta sur le seuil, vêtu de sa seule chemise de nuit  et montrant à son hôte ses jambes sèches et décharnées comme des bâtons.


     — De nos jours, voyez-vous, commença-t-il, sont apparus toutes sortes de télégraphes, de téléphones et diverses merveilles, quoi, mais les gens ne sont pas devenus meilleurs. On dit qu’à notre époque, il y a trente ou quarante ans, les gens étaient grossiers et cruels ; mais n’est-ce pas pareil aujourd’hui ? De mon temps, effectivement, on vivait en toute simplicité. Je me souviens, au Caucase, d’une fois où nous étions restés quatre fois au bord d’une rivière, sans rien à faire – j’étais sous-officier, à l’époque —, et alors il est arrivé une histoire, comme qui dirait un roman. Juste sur la berge de cette rivière, voyez-vous, où se tenait notre escadron, était enterré un prince que nous avions tué peu auparavant. Et la nuit, voyez-vous, la princesse, sa veuve, venait sur sa tombe et pleurait. Et de se lamenter, de gémir, elle nous flanquait tellement le cafard que nous n’en dormions plus du tout. Bon, une nuit sans dormir, puis une deuxième : ça va bien. Et, en raisonnant sainement, effectivement, pas question de rester sans dormir pour je ne sais quelle fichue raison, passez-moi l’expression. Nous avons attrapé cette princesse et nous l’avons fouettée : elle n’est plus venue. Voilà l’histoire. À présent, bien sûr, c’est une autre catégorie de gens, on ne fouette plus, on vit de façon plus propre et il y a plus de science, mais, voyez-vous, l’âme est restée la même, sans aucun changement. Tenez, si vous voulez bien, nous avons par ici un propriétaire. Il a des mines, voyez-vous. Travaillent chez lui des gens sans passeport, des vagabonds qui n’ont nulle part où aller. Le samedi, il faut donner leur paye aux ouvriers, mais il n’a pas trop envie de payer, il est avare. Alors, il s’est trouvé une sorte d’intendant, un gueux lui aussi, mais en chapeau. « Ne leur donne pas un kopeck, qu’il lui dit ; ils te battront, laisse faire, qu’il dit, ils te battent, toi, supporte-le, et je te donnerai dix roubles tous les samedis. » Bon, arrive le samedi soir, les ouvriers viennent, en ordre comme il est d’usage, toucher leur paye ; l’intendant leur dit : « Il n’y a pas d’argent ! » Bon, un mot en suit un autre, on en vient aux injures, puis c’est la raclée… On le bat, à coups de poing et à coups de pied – la faim, voyez-vous, ça rend les gens sauvages –, on le bat jusqu’à lui faire perdre conscience, ensuite chacun s’en va de son côté. Le patron fait jeter de l’eau sur l’intendant, ensuite il lui refile dix roubles que l’autre prend, bien heureux, parce qu’au fond, il se laisserait passer la corde au cou non pas pour dix, mais pour trois roubles. Hé oui… Et le lundi, arrive une nouvelle équipe d’ouvriers ; des gens qui n’ont nulle part où aller… Le samedi suivant, kif-kif…


     L’hôte changea de côté et se tourna vers le dossier du canapé en marmonnant quelque chose.


     — Et tenez, un autre exemple, reprit Jmoukhine. Nous avons eu une fois le charbon, voyez-vous, par ici ; le bétail crevait comme des mouches, je ne vous dis que ça, on a eu les vétérinaires, et on nous a donné expressément  l’ordre d’enterrer les bêtes mortes plus loin et en profondeur, de verser de la chaux, etc., voyez-vous, en vertu de la science. Un de mes chevaux a crevé. Je l’ai fait enterrer avec plein de précautions, et rien qu’en chaux, j’ai fait verser dessus une dizaine de pouds9. Et qu’est-ce que vous croyez ? Mes gaillards, voyez-vous, mes chers fils, ils ont déterré le cheval la nuit, l’ont écorché et ont vendu la peau  trois roubles. Et voilà, monsieur. Il y a de quoi réfléchir, non ? Qu’en pensez-vous ?


     Sur un des côtés, des éclairs jaillissaient par les fentes des volets. On étouffait avant l’arrivée de l’orage, les moustiques piquaient et Jmoukhine, étendu chez lui et occupé à réfléchir, geignait, gémissait et disait, en se parlant à lui-même : « Oui… c’est comme ça »,  sans pouvoir s’endormir. Le tonnerre grondait quelque part, très loin.


     — Vous dormez ?


     — Non, répondit l’hôte.


     Jmoukhine le leva, traversa la salle et l’entrée en faisant claquer ses talons et alla dans la cuisine boire de l’eau.


     — Le pire, en ce monde, voyez-vous, c’est la bêtise, dit-il un peu plus tard en revenant avec son cruchon. Ma Lioubov Ossipovna est à genoux et prie. Elle prie toutes les nuits, voyez-vous, en se cognant le front par terre, d’abord pour envoyer ses enfants étudier ; elle craint que les enfants ne partent  à l’armée comme simples Cosaques, pour se faire étriller le dos à coups de plat de sabre. Seulement, pour faire des études, il faut de l’argent, et où le trouver ? On peut toujours se cogner le front à défoncer le plancher, quand il n’y en a pas, il n’y en a pas. Elle prie ensuite, voyez-vous, parce que toutes les femmes croient qu’il n’y a pas plus malheureux qu’elles sur terre. je suis quelqu’un de franc, je ne veux rien vous cacher. Elle est d’une famille pauvre, une fille de pope, l’ordre des cloches, pour ainsi dire ; elle avait dix-sept ans lorsque je l’ai épousée, et on me l’a donnée surtout parce qu’il n’y avait rien à manger chez eux, c’était la misère noire, le diable et son train, alors que moi, tout de même, j’avais de la terre, comme vous voyez, j’étais propriétaire, et puis, quoi, j’étais tout de même officier ; c’était flatteur pour elle, de m’épouser, voyez-vous. Le premier jour, dès notre mariage, elle a pleuré, et ensuite elle a continué à pleurer pendant vingt ans : elle a la larme facile. Et elle ne fait que penser, penser. Et à quoi ? On se le demande. À quoi une femme peut-elle penser ? À rien. Je ne tiens pas les femmes, je l’avoue, pour des êtres humains. 


     L’avocat se releva brusquement et s’assit.


     — Excusez-moi, mais j’étouffe, dit-il. Je sors.


     Continuant à parler des femmes, Jmoukhine tira le verrou dans l’entrée et ils sortirent tous deux. La pleine lune venait de se montrer dans le ciel au-dessus de la cour et, au clair de lune, les hangars semblaient plus blancs que le jour ; de vives bandes de lumière, également blanches, s’allongeaient dans l’herbe entre les ombres noires. Sur la droite, au loin, on voyait la steppe et deux étoiles brillant paisiblement au-dessus d’elle – et cela faisait un mystère s’étendant infiniment loin, comme lorsqu’on regarde dans la profondeur d’un gouffre ; à gauche, au-dessus de la steppe s’amoncelaient de lourdes nuées d’orage, noires comme de la suie ; la lune éclairait leurs bords, on eût dit des montagnes aux sommets enneigés, des forêts sombres, la mer ; un éclair jaillit, suivi d’un faible coup de tonnerre, comme si on se battait dans les montagnes…


     Près de la propriété, un petit oiseau de nuit faisait entendre son cri monotone : « spliou ! spliou10 ! »


     — Quelle heure est-il ? demanda l’hôte.


     — Une heure passée.


     — Comme l’aube est encore loin, tout de même !


     Il retournèrent à la maison et se recouchèrent. Il fallait dormir et, d’ordinaire, on dort très bien avant la pluie, mais le vieillard eut envie de pensées sérieuses et profondes ; il ne voulait pas simplement penser, il voulait méditer. Et sa méditation portait sur le fait qu’au vu de sa mort prochaine, il serait bon, eu égard à son âme,  d’en finir avec cette vie d’oisiveté qui engloutit insensiblement jour après jour, année après année, sans laisser de trace ; d’imaginer quelque exploit à réaliser, par exemple d’aller à pied quelque part très très loin, ou de se passer de viande, comme ce jeune homme. Et de nouveau il se figura le temps où l’on ne tuerait plus les animaux, il se le représenta clairement, distinctement, comme s’il traversait lui-même cette époque ; mais une nouvelle fois tout se brouilla soudain dans sa tête, et devint flou.  


     L’orage passa à proximité, mais un bout de nuée les attrapa, la pluie tombait en crépitant doucement sur le toit. Jmoukhine se leva et, geignant de vieillesse et s’étirant, alla voir dans la salle. S’apercevant que son hôte ne dormait pas, il dit :


     — Au Caucase, voyez-vous, nous avions aussi un colonel qui était végétarien. Il ne mangeait pas de viande, n’allait jamais à la chasse et ne permettait pas à ses hommes de pêcher. Je comprends, évidemment. Tout animal doit vivre en liberté et jouir de sa vie ; mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’un cochon puisse aller où bon lui semble, sans surveillance…


     L’hôte se releva et s’assit. Son visage pâle et tout chiffonné exprimait du mécontentement et de la fatigue ; on voyait qu’il était à bout, et que seules sa douceur et sa délicatesse le retenaient d’exprimer sa contrariété.


     — Le jour se lève, dit-il doucement. Faites-moi préparer une voiture, s’il vous plaît.


     — Comment ça ? Attendez, la pluie va s’arrêter.


     — Non, je vous en prie, dit l’hôte d’une voix effrayée et suppliante. Il faut absolument que je parte tout de suite.


     Et il se mit à s’habiller en toute hâte.


     Le soleil se levait lorsque la voiture fut avancée. La pluie venait de cesser, les nuages défilaient rapidement, le ciel bleuissait, s’éclaircissant de plus en plus. Par terre, les premiers rayons de soleil faisaient timidement miroiter les flaques d’eau. Alors que l’avocat traversait l’entrée avec sa serviette pour aller s’asseoir dans le tarantass, la femme de Jmoukhine, pâle, encore plus pâle que la veille, aurait-on dit, les yeux rougis par les larmes, le regardait attentivement, sans ciller, avec une expression naïve de petite fille, et son visage triste montrait qu’elle lui enviait sa liberté – ah, quel plaisir c’eût été pour elle de quitter cet endroit ! –, et qu’elle avait besoin de lui dire quelque chose, sans doute de lui demander un conseil au sujet des enfants. La pauvre ! Ce n’était pas une épouse, une maîtresse de maison, même pas une servante, mais une sorte de parasite, une parente pauvre et sans utilité pour personne, une quantité négligeable… Son mari, affairé, discourant toujours et se précipitant en avant, accompagnait son hôte, tandis qu’elle se serrait peureusement et d’un air coupable contre le mur, guettant l’instant propice pour lui parler.


     — Faites-moi le plaisir de revenir ! répétait le vieux, intarissable. À la fortune du pot, voyez-vous ! 


     L’hôte s’installa vivement dans le tarantass, avec une satisfaction visible, comme s’il craignait qu’on le retînt. De même que la veille, le tarantass se mit à faire des bonds, à glapir, le seau accroché à l’arrière commença à cogner frénétiquement. L’avocat se retourna vers Jmoukhine avec une expression particulière ; on aurait dit qu’il avait envie, comme l’arpenteur autrefois, de le traiter de Petchénègue ou de l’appeler d’un autre nom, mais sa douceur l’emporta, il se retint et ne dit rien. Mais arrivé au portail, soudain, il n’y tint plus, se souleva et cria d’une voix forte et irritée :


     — Vous m’avez cassé les pieds !


     Et il disparut au-delà du portail.


     Les fils Jmoukhine se tenaient près de la grange : l’aîné tenait un fusil et le cadet avait dans les mains un petit coq gris à la crête rouge vif. Il le lança en l’air de toutes ses forces, le coq s’éleva plus haut que la maison et fit demi-tour comme un pigeon ; l’aîné tira et le coq tomba comme une pierre.


     Le vieillard, troublé, ne s’expliquant pas l’étrange cri de son hôte et ne sachant comment l’interpréter, rentra dans la maison. Assis à sa table, il médita longuement sur la tendance d’esprit actuelle, sur l’immoralité générale, sur le télégraphe, le téléphone et les bicyclettes, sur l’inutilité de tout cela, il s’apaisa peu à peu, puis mangea un morceau en prenant son temps, but cinq verres de thé et alla se coucher.


     






Notes


  1. Pour Abramovitch, fils d’Abraham.
  2. Non prononcé en toutes lettres, seulement indiqué par la première lettre sifflée.
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Novotcherkassk
  4. Rappel : la verste faisait un peu plus d’un kilomètre.
  5. https://www.cnrtl.fr/definition/tarantass  Voir aussi Wikipedia.
  6. Peuple nomade de la steppe que la Russie kiévienne combattit au neuvième et dixième siècles : là encore, voir Wikipedia.
  7. Pluriel de nagaïka, court fouet de cuir des cavaliers cosaques.
  8. Le texte russe utilise un verbe au pluriel, comme le ferait un domestique parlant de son maître. J’ai rajouté « Le maître » pour rendre cette nuance si expressive.
  9. Le poud pesait plus de seize kilos.
  10. Il s’agit d’un « spliouk » criant « je dors, je dors ! », voir La Steppe, chapitre IV :
    https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/040716/la-steppe-anton-tchekhov-edition-remaniee

    Le texte russe utilise l’expression « chouette nocturne », ce qui passe mal en français. Les traducteurs de la Pléiade ont ainsi choisi d’appeler « chouette » l’oiseau, et de traduire son cri par « hou ! hou ! »

mardi 27 avril 2021

Un cas de pratique médicale (Anton Tchékhov)

     Ce récit parut en décembre 1898 dans la revue littéraire mensuelle La Pensée russe, éditée à Moscou depuis 1880. L’auteur devait y réfléchir depuis juillet 1897, puisqu’on trouve dans l’un de ses carnets, à cette date, la réflexion sur la question délicate à poser aux condamnés et aux gens riches. Comme d’habitude, Tchékhov rumine ou écrit plusieurs textes en même temps. La note d’après, trouvée dans un carnet et décrivant brièvement l’impression désolante que laisse la visite d’une fabrique dans un coin perdu, remonte à décembre de la même année… Les notes suivantes, portant sur la vanité des « horreurs économiques » et sur le côté carcéral du travail en usine, sont écrites pendant le premier trimestre 1898. Ces dernières notes sont rédigées à l’étranger, en France, à Nice vraisemblablement : à la suite de la grande hémoptysie de mars 1897, Tchékhov est allé se reposer dans sa propriété de Mélikhovo, mais les visiteurs qui se succèdent le fatiguent : « C’est comme si je tenais une auberge ! » Alors, début septembre 1897, il part à l’étranger. ll reviendra début mai, le récit entier dans sa tête. Mais l’écriture en est retardée par la réalisation d’autres textes projetés : L’Homme à l’étui, Les Groseilliers,  De l’Amour, Ionytch – tous textes que j’ai déjà traduits, sauf le dernier. Tout en rédigeant ces histoires, il note encore, à propos du récit en gestation : « Chez le diable (à la fabrique) » et « Der-der-der, etc ». 


     Lorsque Tchékhov passe à la rédaction du récit, il devra s’interrompre : le 24 octobre, il écrit à Victor Goltsev – écrivain qui avait succédé, après avoir tenu la rubrique politique, au rédacteur en chef de La Pensée russe, Serge Iouriev, après la mort de ce dernier : il est obligé de s’interrompre, mais c’est temporaire. Son père est mort le 12 octobre, il abandonne Mélikhovo et se fait construire une maison près de Ialta, sa sœur Macha l’a rejoint… Il s’y remettra en novembre, écrivant tout le récit alors qu’il fait mauvais dehors. Il craignait d’avoir des ennuis avec la censure, mais celle-ci restera muette.


     Les « visites de fabriques dans des coins perdus » remontent à 1892, alors que Tchékhov siège au service sanitaire du zemstvo de Mélikhovo. Mais il avait eu l’occasion d’en faire dès la fin de ses études, en 1884, lorsque, jeune médecin, il exerçait dans des hôpitaux de la région de Moscou. Et il lui restait aussi de vifs souvenirs des terribles conditions de vie des bagnards de Sakhaline…


     Le récit est diversement accueilli : encore des considérations pessimistes ! On a besoin de textes réconfortant, donnant du courage… Mais Ivan Gorbounov-Possadov, grand tolstoïen, apprécie hautement le texte – je ne sais pas dans quelle catégorie Tolstoï lui-même rangeait le récit, la première ou la deuxième. Certains y voient une âpre critique du développement capitaliste en Russie, imitation de l’Occident et faux progrès. D’autres critiquent les aspects vaporeux, confus du texte, tout en lui reconnaissant des qualités artistiques et en voyant un symbole dans la quasi-régénération dominicale de la fin du texte. On remarque que l’auteur semble se départir de son « objectivité » coutumière et se muer en accusateur des temps modernes, ou de la forme prise par la modernisation de la Russie… tout en conservant sa foi dans le progrès humain. Le critique V. Mirski regroupe en 1902 ce récit avec deux autres – En service, que je n’ai pas encore traduit, et Dans le ravin – pour conclure au profond pessimisme de l’auteur. D’autres pensent que ce n’est que l’écume malfaisante des choses, et que le regard de l’auteur perce plus profondément. Mais un autre critique moscovite est très dur avec la nouvelle et l’évolution de Tchékhov qu’il croit deviner. Les uns et les autres rapprochent à présent ces textes des pièces de l’auteur… Quant aux traducteurs, du vivant de Tchékhov, ils s’intéressent assez peu à cette histoire faussement médicale.  




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     Le professeur avait reçu un télégramme en provenance de la fabrique Lialikov : on lui demandait de venir de toute urgence. La fille d’une dame Lialikov, apparemment la propriétaire de la fabrique, était malade, c’est tout ce qu’on pouvait comprendre de ce long télégramme incohérent. Le professeur n’y alla pas lui-même, il envoya à sa place son interne, Koroliov.


     Il fallait, depuis Moscou, dépasser deux gares et faire ensuite environ quatre verstes en voiture. On avait envoyé une troïka1 chercher Koroliov ; le cocher avait une plume de paon à son chapeau et répondait à toutes les questions comme un soldat, criant : « Négatif ! » ou « Affirmatif ! » C’était un samedi soir, le soleil se couchait. Des masses d’ouvriers sortant de la fabrique se dirigeaient vers la gare et saluaient l’équipage emmenant Koroliov. Il était charmé par le soir tombant, par les propriétés, par les datchas sur les côtés, par les bouleaux et par l’humeur paisible que dégageaient les alentours, alors qu’en cette veille du dimanche tout semblait s’apprêter à se reposer à l’instar des ouvriers, les champs comme les bois et le soleil – se reposer et, peut-être, prier…


     Il était né et avait grandi à Moscou, ne connaissait pas la campagne, ne s’était jamais intéressé aux fabriques et n’en avait jamais visité. Mais il lui était arrivé de lire des choses à ce sujet, d’être invité par des industriels et de discuter avec eux ; et quand il voyait de près ou de loin quelque fabrique, il se disait à chaque fois qu’à l’extérieur tout paraissait calme, mais qu’à l’intérieur régnaient sûrement  l’ignorance crasse et l’égoïsme borné des patrons, que c’était le domaine du travail malsain et fastidieux des ouvriers, des chicanes, de la vodka et des insectes. À présent que les ouvriers s’écartaient respectueusement et craintivement de la calèche, il devinait, à leurs visages, leurs casquettes et leur démarche la malpropreté, l’ivrognerie, la nervosité, le désarroi. 


     Ils passèrent le portail de la fabrique. On voyait des deux côtés les maisonnettes des ouvriers, les visages des femmes, le linge et les couvertures accrochés sous les perrons. « Gare ! » criait le cocher sans retenir les chevaux. On arrivait à un vaste espace sans herbe avec cinq énormes bâtiments munis de cheminées, peu éloignés les uns des autres, des hangars, des baraques, le tout recouvert d’un dépôt gris, comme de la poussière. Ça et là, telles des oasis dans le désert, des jardinets pitoyables et les toits verts ou rouges des maisons des administratifs. Le cocher retint brusquement les chevaux et la voiture s’arrêta devant une maison nouvellement repeinte en gris ; la palissade portant du lilas était couverte de poussière et, sur le perron jaune, cela sentait fortement la peinture. 


     « Je vous prie, monsieur le docteur, disaient des voix de femmes parlant en même temps dans l’entrée et dans le vestibule, et l’on entendait aussi soupirer et chuchoter. Je vous en prie, nous vous attendions… un vrai malheur. Par ici, je vous prie. »


     Madame Lialikov, grosse dame d’un certain âge en robe de soie noire, avec des manches à la mode mais, à en juger par sa figure, femme simple et peu instruite, regardait le docteur avec inquiétude et sans oser lui tendre la main. À côté d’elle se tenait une personne à cheveux courts, portant un pince-nez2 et un corsage bariolé, très maigre et plus très jeune. Les domestiques l’appelaient Christina Dmitrievna3, et Koroliov devina que c’était la gouvernante. C’était sans doute elle, la plus instruite de la maisonnée, qui avait reçu mission d’accueillir le docteur, car elle se mit immédiatement à exposer en toute hâte les causes de la maladie, à grand renfort de détails inopportuns, mais sans dire qui était malade, ni de quoi il s’agissait.


     Le docteur et la gouvernante discutaient, assis, cependant que la maîtresse de maison se tenait immobile près de la porte, attendant. Cette conversation permit à Koroliov de comprendre que la malade était Liza, une jeune fille de vingt ans, fille unique  et héritière de madame Lialikov ; cela faisait longtemps qu’elle était malade, différents médecins l’avaient soignée, mais elle avait eu de telles palpitations, toute la nuit précédente, que personne n’avait dormi, on craignait de la voir mourir.


     « Elle a été souffreteuse, on peut dire, depuis sa tendre enfance, disait Christina Dmitrievna d’une voix chantante, se passant sans cesse la main sur les lèvres. Les docteurs disent que ce sont les nerfs, mais quand elle était petite, ils lui ont enfoncé les écrouelles à l’intérieur, alors, pour moi, ça peut venir de là. »


     Ils allèrent voir la malade. Tout à fait adulte, grande et bien développée, mais laide, ressemblant à sa mère, avec les mêmes petits yeux et le bas du visage démesurément grand et large, non coiffée, la couverture remontée jusqu’au menton, elle fit d’emblée à Koroliov l’impression d’une créature malheureuse, d’une infirme à qui l’on avait donné asile ici par pitié, il ne pouvait croire que c’était là l’héritière des cinq énormes bâtiments.


     « Voilà, commença Koroliov, nous sommes venus vous soigner. Bonjour. »


     Il se présenta et lui serra la main – une grande main froide et sans beauté. Il s’assit et, visiblement fort habituée aux docteurs et indifférente à ce qu'on vît sa gorge et ses épaules dénudées, se laissa ausculter.


     — J’ai des palpitations, dit-elle. Cette nuit, ça été effrayant… j’ai failli mourir de peur ! Donnez-moi quelque chose.


     — Je vais le faire ! Calmez-vous.


     Koroliov l’examina et haussa les épaules.


     — Le cœur est normal, dit-il, tout va bien, tout va bien. Les nerfs, sans doute, en ont pris trop à leur aise, mais ça n’a rien d’inhabituel. On peut penser que la crise est passée, recouchez-vous et dormez.


     On apporta à ce moment une lampe dans la chambre. La malade cligna des yeux à cause de la lumière et se prit soudain la tête dans les mains en éclatant en sanglots. Et l’impression de créature infirme et laide s’évanouit, Koroliov ne vit plus les petits yeux ni l’hypertrophie du bas du visage, il voyait une douce expression de souffrance, si raisonnable et si émouvante, et la jeune fille lui semblait bien tournée, féminine et simple, il avait déjà envie de l’apaiser, non par des médicaments ni par un conseil, mais juste grâce à la caresse d’un mot. Sa mère lui étreignit la tête et la pressa contre elle. Quel désespoir, quel chagrin sur la figure de la vieille dame ! Elle avait nourri et élevé sa fille sans rien lui refuser, elle avait consacré sa vie à lui faire apprendre le français, la danse, la musique, fait venir une dizaine de précepteurs, les meilleurs docteurs et gardé la gouvernante, et maintenant, elle ne comprenait pas d’où venaient ces larmes et ce qui valait à sa fille tant de souffrances, elle ne comprenait pas et se sentait perdue, elle avait l’air soucieuse, désespérée et coupable, comme si elle avait laissé passer quelque chose de très important, oublié de faire quelque chose, de faire venir quelqu’un — mais qui ?


     — Lizanka, tu as encore… tu as encore… dit-elle en serrant sa fille contre elle. Ma chérie, ma mignonne, mon enfant, dis-moi, qu’as-tu ? Parle, aie pitié de moi.


     Toutes les deux pleuraient à chaudes larmes. Koroliov s’assit au bord du lit et prit la main de Liza.


     — Allons, cela suffit, pourquoi pleurer ? dit-il d’une voix caressante. Rien au monde ne mérite de telles larmes. Allons, cessons de pleurer, il ne faut pas…


     Il se dit à ce moment : Il serait temps pour elle de se marier… »


     — Le médecin de la fabrique lui a donné du bromure de potassium, dit la gouvernante, mais je remarque que ne fait qu’aggraver les choses. À mon avis, pour le cœur, il faudrait des gouttes… j’ai oublié le nom… de l’eau de muguet, quoi.


     Et elle donna de nouveau toutes sortes de détails. Elle coupait la parole au docteur, l’empêchait de parler, et le zèle se lisait sur sa figure, comme si elle pensait qu’étant, dans la maison, la femme ayant le plus d’instruction, il était de son devoir de discuter sans trêve avec le docteur, et précisément de médecine.


     Cela commença à ennuyer Koroliov.


     — Je ne trouve rien de particulier, dit-il en sortant de la chambre et en s’adressant à la mère. Si le médecin de la fabrique a soigné votre fille, qu’il continue. Les soins étaient corrects jusqu’à présent, je ne vois pas la nécessité de changer de médecin. À quoi bon en changer ? C’est une maladie très banale, il n’y a là rien de grave…


     Il parlait en prenant son temps, tout en enfilant ses gants, cependant que madame Lialikov demeurait immobile et le regardait de ses yeux rougis par les larmes.


     — Il reste une demi-heure avant la passage du train de dix heures, dit-il. J’espère ne pas le manquer.


     — Et vous ne pourriez pas rester chez nous ? demanda-t-elle, les larmes se remettant à couler sur ses joues. J’ai honte de vous déranger, mais si vous aviez la bonté…au nom du Ciel, poursuivit-elle à mi-voix, avec un coup d’œil en direction de la porte, restez dormir chez nous. C’est ma seule… mon unique fille… Elle m’a épouvantée la nuit dernière, je n’arrive pas à reprendre mes esprits… Ne partez pas, pour l’amour du Ciel…


     Il avait envie de lui dire qu’il avait beaucoup de travail à Moscou, que sa famille l’attendait ; cela ne l’arrangeait pas du tout de passer toute la soirée et toute la nuit dans une maison étrangère, mais en voyant le visage de la mère, il poussa un soupir et se mit en silence à retirer ses gants.


     En son honneur, on alluma toutes les lampes et toutes les bougies dans la grande salle et au salon. Assis à côté du piano à queue, il feuilleta les partitions, puis se mit à examiner les tableaux sur les murs, les portraits. Sur les tableaux, des peintures à l’huile dans des cadres dorés, se voyaient des paysages de Crimée, un petit bateau sur une mer agitée, un moine catholique, un petit verre à la main, et tout cela était sec, léché, sans talent… Les portraits ne montraient aucun visage beau, intéressant, ce n’étaient que larges pommettes et yeux étonnés ; Lialikov, le père de Liza, avait le front petit et l’air content de lui, son uniforme enveloppe comme un sac son grand corps sans grâce4, il a une médaille sur la poitrine, et l’insigne de la Croix-Rouge. Pauvre culture, luxe d’occasion, irréfléchi et malcommode comme cet uniforme ; le revêtement des sols brille à en blesser les yeux, le lustre est aussi irritant, tout fait étrangement penser à ce récit où un marchand était allé au bain avec sa médaille au cou…


     Un murmure venait du vestibule, quelqu’un ronflait doucement. Soudain, des sons métalliques arrivèrent de la cour, des sons rudes et heurtés comme Koroliov n’en avait jamais entendu et qu’il ne pouvait maintenant identifier ; il en ressentit, au plus profond de lui, un étrange désagrément.


     « Je crois que pour rien au monde je ne voudrais vivre ici… » se dit-il en s’intéressant de nouveau aux partitions.


     — Docteur, venez manger, je vous en prie ! l’appela à mi-voix la gouvernante.


     Il alla souper. La table était grande, avec une quantité de hors-d’œuvre et de vins, mais les convives n’étaient que deux : Christina Dmitrievna et lui. Elle buvait du madère, mangeait vite et parlait en le regardant à travers son pince-nez2 :


     — Les ouvriers sont très contents de nous. À la fabrique, nous avons chaque hiver des spectacles, ce sont les ouvriers qui jouent, il y a des lectures avec des lanternes magiques, ils ont un magnifique salon de thé, je crois qu’on ne peut pas faire mieux. Ils sont très attachés à nous, et lorsqu’ils ont appris que Lizanka allait plus mal, ils ont commandé un Te Deum. Ils sont sans instruction, mais pas dépourvus de sentiment.


     — On dirait qu’il n’y a aucun homme, chez vous, dit Koroliov.


     — Aucun. Piotr Nikanorytch est mort il y a dix-huit mois, et nous sommes restées seules. Nous vivons ainsi toutes les trois. Ici l’été, et l’hiver à Moscou, rue Polianka. Cela fait onze ans que je vis ici. J’y suis chez moi. 


     On leur servit du sterlet, des boulettes de viande de poulet et de la compote ; les vins étaient coûteux, des vins français.


     — Ne soyez pas gêné, docteur, je vous en prie, disait Christina Dmitrievna qui mangeait et s’essuyait la bouche avec son poing, on voyait qu’elle se trouvait très bien dans cette maison. Je vous en prie, mangez.


     Après le souper, on conduisit le docteur dans la chambre où un lit avait été préparé pour lui. Mais il n’avait pas sommeil, on étouffait dans la pièce, qui sentait la peinture ; il mit son pardessus et sortit.


     Dehors, il faisait frais ; l’aube commençait à poindre et, dans l’air humide, se détachaient nettement les cinq bâtiments avec leurs hautes cheminées, les baraques et les hangars. On ne travaillait pas, puisque c’était dimanche, les fenêtres n’étaient pas éclairées, seul un four brûlait encore dans l’un des cinq corps de bâtisse où deux fenêtres rougeoyaient et dont la cheminée crachait parfois des flammes en plus de la fumée. Dans le lointain, des grenouilles coassaient et un rossignol chantait.


     En regardant les bâtiments, et les baraques où dormaient les ouvriers, il lui vint une fois de plus à l’esprit ce qu’il pensait toujours en voyant des fabriques. C’était très bien, les spectacles pour les ouvriers, les lanternes magiques, les médecins attachés à l’usine et les diverses améliorations, néanmoins les ouvriers qu’il avait croisés aujourd’hui en venant de la gare ne se distinguaient en rien, à en juger par leur mine, de ceux qu’il voyait autrefois, enfant, lorsqu’il n’y avait pour eux ni spectacles ni améliorations. En médecin ayant une bonne expérience de douleurs chroniques dont la source était ignorée et incurable, il voyait les fabriques comme un malentendu dont la cause était également inconnue et insurmontable, et s'il ne jugeait pas inutiles les améliorations apportées à la vie des ouvriers, il les assimilait au traitement des maladies incurables.


     « Bien sûr qu’il y a là un malentendu, se disait-il en regardant les fenêtres empourprées : quinze cents à deux mille ouvriers travaillent sans prendre de repos, dans des conditions insalubres, pour fabriquer de mauvaises indiennes, ils mangent de la vache enragée, ils n’émergent de ce cauchemar qu’en allant parfois au cabaret ; le travail est surveillé par une centaine de personnes qui passent leur temps à coller des amendes, à engueuler de façon injuste, et il n’y a que deux ou trois personnes, ceux qu’on appelle les patrons, qui profitent des bénéfices sans faire quoi que ce soit et tout en ayant beaucoup de mépris pour les mauvaises indiennes. Mais quels sont les bénéfices, comment en jouissent-ils ? La Lialikov et sa fille sont malheureuses, elles font pitié, la seule à être pleinement satisfaite est Christina Dmitrievna, une vieille fille idiote portant un pince-nez2. Au total, ces bâtiments travaillent tous les cinq, et l’on vend de mauvaises indiennes sur les marchés orientaux5 à seule fin que Christina Dmitrievna puisse manger du sterlet et boire du madère. »


     Soudain résonnèrent les mêmes sons étranges déjà entendus avant le souper. Près d’un des bâtiments, quelqu’un martelait une plaque métallique, en assourdissant aussitôt le bruit, ce qui donnait de brefs et durs sons troubles, un peu comme « der… der… der… » Après une demi-minute de silence, les mêmes sons désagréables et saccadés vinrent d’un autre bâtiment, en plus graves, déjà, plus bas : « dreun… dreun… dreun… » Onze fois. C’étaient visiblement les veilleurs de nuit qui frappaient les coups de onze heures6.


     On entendit près du troisième bâtiment : « jak… jak… jak… » Et ainsi auprès de tous les bâtiments, puis des baraques et au portail. On aurait dit qu’au milieu du silence de la nuit, c’était le monstre aux yeux pourpres lui-même qui produisait ces sons, le démon qui, ici, commandait à tous, aux ouvriers comme aux patrons, et trompait les uns et les autres.


     Koroliov sortit de la cour, allant vers les champs.


     — Qui va là ? lui cria une voix rude au portail.


     « On se croirait en prison… » pensa-t-il, et il ne répondit pas.


     Ici, on entendait mieux les rossignols et les grenouilles, on percevait plus nettement la nuit de mai. Le bruit d’un train provenait de la gare ; ici et là, des coqs ensommeillés chantaient, mais la nuit était paisible, le monde dormait tranquillement. Loin de la fabrique, dans la campagne, s’empilaient des stères de bois, du matériau de construction. Koroliov s’assit sur des planches et poursuivit sa réflexion :


     « Seule la gouvernante se sent bien, ici, et la fabrique travaille pour elle. Mais c’est pure impression, elle n’est qu’un prête-nom. Celui pour qui tout se fait, ici, c’est le diable. »


     Pensant au diable, auquel il ne croyait pas, il regardait derrière lui les deux fenêtres où le feu brillait. Il lui semblait que, par ces yeux pourpres, c’était le diable lui-même qui le regardait, cette force mystérieuse qui avait établi les relations entre les puissants et les faibles, cette erreur grossière, à présent irréparable. La loi de la nature veut que le fort empêche le faible de vivre, mais cela ne se conçoit et ne trouve aisément place que dans un article de journal ou dans un manuel, car dans la bouillie dont est faite la vie ordinaire, mélangeant les multiples riens qui forment la trame des relations humaines, il n’y a plus de loi mais une absurdité logique à voir le fort et le faible tomber l’un et l’autre victimes de leurs relations mutuelles, se soumettant malgré eux à une mystérieuse force directrice extérieure à la vie et étrangère à l’homme. Ainsi pensait Koroliov, assis sur ses planches, et peu à peu s’installa en lui un état d’esprit lui faisant sentir cette force inconnue et mystérieuse tout près de lui et l’observant. Cependant, l’orient pâlissait de plus en plus, le temps passait avec rapidité. Pas âme qui vive aux alentours : les cinq bâtiments et les cheminées s’estompaient dans la grisaille de l’aube, ils n’avaient plus l’allure qui était la leur dans la journée ; on en oubliait qu’il y avait à l’intérieur des machines à vapeur, des installations électriques, des téléphones, on se mettait étrangement à penser aux habitations lacustres, à l’âge de pierre, on sentait la présence d’une force brute, inconsciente…


     Et l’on entendit de nouveau :


     « Der… der… der… der… »


     Douze fois. Puis un silence, un silence d’une demi-minute et, venant de l’autre extrémité de la cour :


     « Dreun… dreun… dreun… »


     « C’est terriblement désagréable ! » se dit Koroliov.


     « Jak… jak… résonna, saccadé, rude, comme mécontent, le bruit venant d’un troisième endroit. Jak… jak… »


     Égrener les douze coups de minuit prit en tout quatre minutes. Puis ce fut le silence ; on avait de nouveau l’impression que tout était mort aux alentours.


     Koroliov resta encore un peu assis, puis rentra à la maison, mais il attendit un long moment avant de se coucher. Dans les pièces voisines, on entendait des chuchotements, des claquements de babouches et des bruits de pieds nus.


     « Aurait-elle une nouvelle crise ? » se dit Koroliov.


     Il sortit voir la malade. Il faisait déjà jour dans les chambres, et dans la grande salle, un rai de soleil qui avait percé le brouillard tremblait sur un mur et sur le sol. La porte de la chambre de Liza était ouverte, la jeune fille était assise dans un fauteuil près du lit, en robe de chambre, emmitouflée d’un châle, les cheveux défaits. Les stores étaient baissés. 


     — Comment vous sentez-vous ? demanda Koroliov.


     — Je vous remercie.


     Il lui prit le pouls, puis arrangea les cheveux qui lui tombaient sur le front.


     — Vous ne dormez pas, dit-il. Il fait un temps magnifique, dehors, c’est le printemps, les rossignols chantent, et vous, vous restez assise dans l’obscurité, à réfléchir.


     Elle l’écoutait en le regardant bien en face ; ses yeux étaient tristes et intelligents, on voyait qu’elle voulait lui dire quelque chose.


     — Cela vous arrive souvent ? demanda-t-il. Elle remua les lèvres et répondit :


     — Souvent, oui. Je souffre presque toutes les nuits. 


     À ce moment, au-dehors, les veilleurs de nuit commencèrent à battre deux heures. Elle tressaillit en entendant : « Der… der… »


     — Ces bruits vous dérangent ? demanda-t-il.


     — Je ne sais pas. Ici, tout me dérange, répondit-elle, et elle devint pensive. Tout me dérange. J’entends de la sympathie dans votre voix, j’ai eu tout de suite l’impression en vous voyant, je ne sais pourquoi, de pouvoir parler de tout avec vous. 


     — Parlez, je vous en prie.


     — Je veux vous donner mon opinion. Il me semble que je ne suis pas malade, mais inquiète, et que j’ai peur parce que je dois avoir peur et qu’il ne saurait en être autrement. Même la personne ayant la meilleure santé ne peut pas ne pas s’inquiéter si, par exemple, un brigand rôde sous ses fenêtres. On me donne souvent des soins, poursuivit-elle en regardant ses genoux et en souriant timidement, j’en suis bien sûr très reconnaissante et je ne nie pas l’utilité des soins, mais je voudrais parler non pas avec un docteur, mais avec un proche, un autre qui me comprenne et sache me convaincre que j’ai raison ou que j’ai tort.


     — Vraiment, vous n’avez pas d’amis ? demanda Koroliov.


     — Je suis seule. J’ai bien ma mère, je l’aime, mais je suis tout de même seule. C’est le tour qu’a pris ma vie… Les gens solitaires lisent beaucoup mais disent et entendent peu de choses, leur vie est secrète ; ce sont des mystiques, et ils voient souvent le diable là où il n’est pas. La Tamara de Lermontov7 était solitaire et avait des visions du diable.


     — Et vous lisez beaucoup ?


     — Oui, beaucoup. Puisque tout mon temps est libre, du matin au soir. Je lis dans la journée, et la nuit j’ai la tête vide, des sortes d’ombres en guise de pensées.


     — Vous voyez quelque chose, la nuit ? demanda Koroliov. 


     — Non, mais je sens…


     Elle sourit de nouveau, leva les yeux sur le docteur et le regarda de ces yeux si tristes et si intelligents ; il lui sembla qu’elle avait confiance en lui, qu’elle voulait lui parler avec sincérité et qu’elle pensait comme lui. Mais elle se taisait, attendant peut-être qu’il parlât à son tour.


     Il savait qu’il fallait lui dire ; il était clair pour lui qu’elle devait quitter au plus vite les cinq bâtiments et le million qu’elle avait peut-être, abandonner ce diable qui la surveillait la nuit ; il était également clair pour lui qu’elle pensait de même et attendait seulement que quelqu’un en qui elle aurait confiance le lui confirmât. 


     Mais il ne savait pas comment le lui dire. Comment ? Il est gênant de demander à un condamné le motif de sa condamnation ; de même, il est parfois malaisé de demander à des gens très riches à quoi leur sert d’avoir tant d’argent, comment il se fait qu’ils emploient si mal leur richesse et qu’ils ne s’en séparent pas, même quand ils y voient la cause de leur malheur ; et lorsqu’on commence à parler de ces choses, cela donne habituellement une discussion qui s’étire à force de retenue pudique.


     « Comment le dire ? réfléchissait Koroliov. Et puis, faut-il le dire ? »


     Et il dit ce qu’il voulait dire, mais pas directement, par des voies détournées :


     — Propriétaire d’une fabrique et riche héritière, vous êtes contrariée, vous ne pensez pas avoir droit à tout cela, et cela fait que vous ne dormez pas ; c’est mieux, bien sûr, que si vous étiez très contente, dormiez à poings fermés et trouviez que tout va bien. Votre insomnie vous honore ; quoi qu’il en soit, c’est un bon signe. Effectivement, nos parents trouveraient que notre conversation est insensée ; la nuit, ils ne discutaient pas, ils dormaient à poings fermés, alors que nous, les gens de notre génération, nous dormons mal, nous souffrons, nous parlons beaucoup et passons notre temps à nous demander si nous avons raison ou pas. Et pour nos enfants et nos petits-enfants, cette question – avoir ou non raison – sera résolue. Ils y verront plus clair que nous. La vie sera belle dans cinquante ans, dommage seulement que nous ne puissions vivre jusque-là. Ce serait intéressant à voir.


     — Que feront donc nos enfants et nos petits-enfants ? demanda Liza.


     — Je ne sais pas… Sans doute qu’ils laisseront tout tomber et partiront.


     — Pour aller où ?


     — Où ? Mais où bon leur semblera, dit Koroliov en se mettant à rire. Ce ne sont pas les endroits où aller qui manquent, pour quelqu’un de bon et d’intelligent.


     Il regarda sa montre.


     — Mais le soleil s’est levé, en attendant, dit-il. Il faut que vous dormiez. Déshabillez-vous et dormez tant que vous voudrez. Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance, poursuivit-il en lui serrant la main. Vous êtes une bonne et intéressante personne. Bonne nuit !


     Il rentra dans sa chambre et se coucha.


     Le lendemain matin, lorsque sa voiture fut amenée, tout le monde sortit pour le raccompagner. Liza était en tenue de fête, en robe blanche avec une fleur dans les cheveux ; pâle, alanguie, elle le regardait comme la veille, d’un œil triste et intelligent, elle souriait et parlait, ayant toujours l’air de vouloir lui dire quelque chose de particulier, d’important – à lui et à lui seul. On entendait le chant des alouettes et le carillon des cloches de l’église. Les fenêtres des bâtiments de la fabrique brillaient gaiement et, en traversant la cour et ensuite en chemin vers la gare, Koroliov ne se souvenait plus ni des ouvriers, ni des habitations lacustres, ni du diable, il pensait au temps à venir, peut-être proche, où la vie serait aussi lumineuse et joyeuse que cette paisible matinée de dimanche ; il se disait aussi qu’il était bien agréable, par une telle matinée de printemps, d’aller dans une bonne calèche emmenée par une troïka, en se chauffant au soleil.







     

Notes


  1. Divers rappels : la verste faisait un peu plus d’un kilomètre ; une troïka est ici un équipage de trois chevaux.Une datcha est une maison de campagne, souvent en bois.
  2. En français dans le texte.
  3. Prénom + patronyme, appellation polie.
  4. dans le texte russe : sans race…
  5. Ce qui devient étrangement « sur les marchés d’Occident » dans la Pléiade…
  6. De même que le grésillement des fils du télégraphe, cette image sonore nocturne est très fréquente chez l’auteur. Le veilleur de nuit frappe sur une planchette de bois, ou de métal, comme ici.
  7. Allusion au grand poème de Lermontov, Le Démon.