dimanche 12 avril 2026

Mes Universités (Maxime Gorki) (4)

     Ayant acheté au marché un revolver de tambour-major chargé de quatre cartouches, je me tirai dans la poitrine en comptant m’atteindre le cœur, mais je ne fis que me traverser un poumon, et, un mois plus tard, bien embarrassé, me sentant au plus haut point stupide, j’étais de retour à la boulangerie.
     Mais pas pour longtemps. Fin mars, un soir, entrant dans le magasin en venant du fournil, je vis l’Ukrainien1 dans la chambre de la vendeuse. Assis sur une chaise près de la fenêtre, il fumait rêveusement une grosse cigarette, en observant avec attention les nuages de fumée.

     « Vous êtes libre ? demanda-t-il sans me saluer.

     — Pour vingt minutes.

     — Asseyez-vous, bavardons. »

     Comme d’habitude, il était serré dans un caftan court en « peau de diable», sa barbe claire s’étalait sur sa large poitrine, une brosse raide et rase de cheveux dépassait de son front têtu, il portait de lourdes bottes de moujik à forte odeur de goudron.

      « Mon bon monsieur, commença-t-il d’une petite voix tranquille, cela ne vous dirait pas de vous joindre à moi ? J’habite le bourg de Krasnovidovo3, à quarante-cinq verstes4 d’ici en descendant la Volga ; j’y ai une boutique, vous m’aiderez dans mon commerce, cela ne vous prendra pas beaucoup de temps, je possède de bons livres et vous aiderai à vous instruire. Alors, vous êtes d’accord ?

     — Oui.

     — Venez vendredi à six heures du matin au quai Kourbatov, et demandez la gabare de Krasnovidovo – le patron s’appelle Vassili Pankov. D’ailleurs, j’y serai déjà, je vous verrai. Bon, au revoir ! »

     Il se leva et me tendit une vaste main, sortit de l’autre de sa poitrine un lourd oignon d’argent et dit :

     « Affaire conclue en six minutes ! Au fait, je m’appelle Mikhaïlo Antonov, nom de famille : Romas. Voilà. »

     Il partit sans se retourner, d’un pas ferme, portant avec aisance la lourde masse de son corps de preux.

     Deux jours après, j’embarquai pour Krasnovidovo.

     La Volga vient de débâcler, en surface, sur l’eau trouble, s’étirent en se balançant des blocs de glace gris et friables ; quand la gabare les dépasse, ils frottent contre les bords avec de petits grincements, se dispersant sous les chocs en cristaux affilés. Le vent d’amont souffle, poussant vers la rive les vagues, un soleil aveuglant brille, qui se réverbère en faisceaux de verre bleuté en tombant sur les faces des blocs de glace. L’embarcation, lourdement chargée de tonneaux, de sacs et de caisses navigue à la voile – le jeune moujik Pankov se tient au gouvernail : il est élégamment vêtu d’un veston doublé en peau de mouton, avec des cordons bariolés brodés sur la poitrine.

     II a le visage tranquille, les yeux froids, il est peu loquace et ne ressemble guère à un moujik. À l’avant de la gabare, les jambes écartées, une gaffe dans les mains, se tient le valet de Pankov, Koukouchkine, petit moujik ébouriffé portant un manteau de bure déchiré, noué d’une corde à la ceinture, et un chapeau de pope tout chiffonné, le visage couvert de bleus et d’écorchures. Il écarte de sa longue gaffe les blocs de glace, tout en jurant avec mépris :

     « Écarte-toi… Tu vas où, là ?… »

     Je suis assis à côté de Romas sur une caisse au bas de la voile, il me dit à mi-voix :

     « Les moujiks ne m’aiment pas – surtout les riches ! Vous serez aussi en butte à cette hostilité. »

     Kooukouchkine a reposé sa gaffe entre les bords, sous ses pieds, il parle d’un air ravi, en tournant vers nous son visage ravagé :

     « C’est surtout le pope qui ne t’aime pas, Antonytch6

     — C’est la vérité, confirme Pankov.

     — Ce chien grêlé, tu lui restes en travers de la gorge ! »

     « Mais j’ai tout de même des amis, ce seront aussi les vôtres », reprend la voix de l’Ukrainien.

     Il fait froid. Le soleil de mars chauffe encore bien peu. Sur la berge se balancent les branches sombres des arbres dénudés, ici et là, dans des crevasses de la rive escarpée, et sous les buissons, la neige étale des pans de velours. Les blocs de glace sont partout sur le fleuve, comme un troupeau de moutons en train de paître.  Je me sens comme en train de rêver.

     Koukouchkine, bourrant sa pipe de tabac, philosophe :

     « D’accord, tu n’es pas sa femme, au pope, tout de même, vu sa fonction, il est obligé d’aimer toute créature, c’est écrit dans les livres.

     — Qui t’a cassé la figure ? demande Romas avec un petit sourire.

     — Oh, des gens louches, sûrement des escrocs, dit dédaigneusement Koukouchkine, ajoutant avec orgueil :  — Non, une fois, ce sont des artilleurs qui m’ont cogné – pour de bon ! Étrange même que je sois resté en vie.

     — Pourquoi on t’a battu ? demande Pankov.

     — Hier ? Ou les artilleurs ?

     — Eh bien, hier.

     — Bah, peut-on savoir pourquoi on tape sur quelqu’un ? Chez nous, les gens sont comme des boucs – à donner, pour un rien, des coups de corne ! Ils trouvent que la bagarre relève de leur dignité !

     — Je crois, dit Romas, que c’est ta langue qui explique pourquoi on te bat : tu parles imprudemment…

     — Peut-être bien ! Je suis curieux de nature, j’ai l’habitude de poser des questions à propos de tout. C’est une joie, pour moi, d’entendre du nouveau. »

     La proue de l’embarcation heurta violemment un bloc de glace, un bord frotta de façon menaçante. Vacillant, Koukouchkine reprit la gaffe, et Pankov lui dit d’un ton de reproche :

     « Sois un peu à ce que tu fais, Stépane !

     — Et toi, ne me distrais pas ! marmonne Koukouchkinne en repoussant le bloc de glace. Je ne peux à la fois remplir ma mission et causer avec toi… »

     Ils discutent sans animosité, cependant que Romas me dit :

     « Ici, la terre est plus mauvaise que chez nous, en Ukraine, mais les gens sont meilleurs. Des gens très capables ! »

     Je l’écoute avec attention, et je le crois. Son calme me plaît, ainsi que ses propos sans heurts, simples, sérieux. On sent que cet homme sait beaucoup de choses, et qu’il a sa propre mesure pour estimer les gens. Je suis particulièrement content qu’il ne me demande pas pourquoi je me suis tiré dessus. N’importe qui, à sa place, l’aurait fait depuis longtemps, et cette question m’aurait grandement importuné. Et puis, il est difficile de répondre. Le diable seul sait pourquoi j’avais décidé de me tuer. J’aurais sans doute répondu à l’Ukrainien longuement et bêtement. Et puis, bon, je n’ai pas envie de repenser à cela : on est si bien, sur la Volga, au grand air, en pleine lumière.

     La gabare vogue sous la berge, sur la gauche, le fleuve se déploie largement, empiétant sur le sable de l’autre rive, celle des prairies7. On voit l’eau arriver en clapotant et en faisant osciller les buissons de la berge, tandis que roulent bruyamment à sa rencontre, dans les creux et les crevasses dans la terre, les clairs ruisseaux des eaux printanières. Le soleil sourit, ses rayons font briller le plumage d’acier noir des freux à bec jaune qui croassent en construisant leurs nids. En plein soleil une émouvante brosse faite d’une herbe d’un vert vif sort de terre pour se tendre vers l’astre. On ressent le froid dans son corps, mais on a dans l’âme une joie paisible, les tendres bourgeons d’espérances lumineuses y naissent aussi. On se sent bien, sur terre, au printemps.

     Vers midi, nous arrivâmes à Krasnovidovo ; sur une haute colline escarpée s’y dresse une église à la coupole bleue, suivie au bord de la colline d’une file d’izbas bien solides, faisant luire les planches jaunes de leurs toitures, et briller le brocart des chaumes les recouvrant. C’est d’une beauté tout simple.

     Combien de fois ai-je admiré ce bourg, en le longeant en vapeur !

     Quand je commençai à décharger la gabare en compagnie de Koukouchkine, Romas me tendit un sac depuis le bord, en me disant :

     « Vous êtes drôlement fort, tout de même ! »

     Et, sans me regarder, il demanda :

     « Mais la poitrine ne vous fait pas mal ?

     — Pas le moins du monde. »

     La délicatesse de sa question m’avait beaucoup touché : je ne voulais surtout pas que les moujiks fussent au courant de ma tentative de suicide.

     « De la force, il en a pour deux, on peut le dire, babillait Koukouchkine. De quelle province es-tu, mon gaillard ? De Nijni-Novgorod ? Les buveurs d’eau, qu’on vous appelle, pour vous taquiner. On dit encore : parfois, remarque bien, les mouettes arrivent de là-bas8 – c’est aussi composé sur vous, ça. »

     Descendant la colline à la pente d’argile ramollie, au milieu d’une multitude de ruisseaux argentés, un moujik long et sec arrivait en faisant de grandes enjambées, en glissant et en chancelant ; il était pieds nus, portait simplement une chemise et une culotte et arborait une barbe frisée et un vrai bonnet de cheveux roux.

     S’approchant de la berge, il dit d’une voix sonore et aimable :

     « Bienvenue à vous ! »

     Il regarda autour de lui, ramassa une grosse perche, puis une autre, en plaça les extrémités à notre bord et, sautant lestement dans l’embarcation, commanda :

     « Fais pression avec tes pieds sur le bout des perches, qu’elles ne quittent pas le bord, et reçois les tonneaux. Viens ici, mon gars, tu vas m’aider.

     Il était d’une beauté pittoresque et, visiblement, très costaud. Sur son visage rubicond, où pointait un grand nez droit, brillaient d’une dure lueur deux yeux bleuâtres.

     « Tu vas prendre froid, Izote9, dit Romas.

     — Moi ? Pas de danger. »

     Nous fîmes rouler sur la berge un tonneau de pétrole ; m’ayant toisé du regard, Izote me demanda :

     « C’est toi le commis ?

     — Lutte avec lui, proposa Koukouchkine.

     — Et toi, on t’a encore arrangé la gueule ?

     — Que veux-tu faire avec ces gens-là ?

     — Lesquels ?

     — Ben, ceux qui vous battent…

     — Ah toi, alors ! » dit Izote avec un soupir, et il s’adressa à Romas :

     « Les charrettes vont bientôt descendre. Je vous aperçus de loin. Vous naviguiez bien. Vas-y, Antonytch, je reste ici pour surveiller. »

     On voyait que cet homme manifestait une sollicitude amicale envers Romas, un tantinet protectrice, même, bien que Romas fût son aîné d’une dizaine d’années. 

     Une demi-heure plus tard, je me trouvais dans une pièce propre et accueillante d’une izba toute neuve, dont les murs n’avaient pas encore eu le temps de perdre leur odeur de résine et d’étoupe. Une paysanne vive, aux yeux pétillants, mettait le couvert pour le déjeuner, l’Ukrainien retirait des livres d’une malle pour les poser sur une étagère près du poêle.

     « Votre chambre est au grenier «, me dit-il.

     De la fenêtre du grenier, on voyait une partie du bourg, le ravin situé en face de notre izba, et dans cette combe, le toit des bains, au milieu des buissons. Au-delà du ravin, c’étaient des jardins et des champs noirs ; en une succession de mamelons et de vallons en pente douce, ils allaient jusqu’à la lisière bleue de la forêt, à l’horizon. À cheval sur le faîte de la toiture des bains, était assis un moujik vêtu de bleu, tenant une hache d’une main et portant l’autre en visière à son front, pour apercevoir la Volga, en contrebas. Une charrette grinçait, une vache poussait un meuglement déchirant, les ruisseaux murmuraient. D’une izba sortit une vieille toute vêtue de noir, qui, se retournant vers la porte, proféra :

     « Puissiez-vous crever ! »

     En entendant la voix de la vieille, deux gamins, affairés à construire un barrage de pierre et de boue en travers d’un ruisseau, prirent la fuite en toute hâte ; la vieille ramassa un copeau par terre, cracha dessus et le jeta dans le ruisseau. Puis, de sa jambe chaussée d’une botte de moujik, elle détruisit la construction des enfants et s’en alla, descendant vers le fleuve.

     Quelle serait ma vie ici ?

     On m’appela pour déjeuner. En bas, Izote était assis à table, allongeant ses longues jambes aux pieds rouges, il était en train de dire quelque chose, mais se tut en me voyant. 

     « Qu’as-tu donc ? se renfrogna Romas. Parle.

     — Il n’y a rien à ajouter, j’ai tout dit. C’est ce qui a été décidé : on règlera ça nous-mêmes. Toi, sors avec un pistolet — à défaut,, avec un bon gourdin. Barinov, on n’est pas obligé de tout lui dire, il est comme Koukouchkine, il a une langue de bonne femme. Toi, mon gars, aimes-tu la pêche ?

     — Non. »

     Romas se mit à parler de la nécessité d’organiser les moujiks, les propriétaires de petits vergers, pour les retirerr des griffes des accapareurs. Izote l’écouta avec attention et dit :

     « Les exploiteurs te feront une vie impossible.

     — On verra.

     — C’est tout vu ! »

     Je regardais Izote en songeant : 

     « C’est sans doute en partant de tels moujiks que Karonine10 et Zlatovratski11 écrivent leurs récits… »

     Serais-je arrivé à m’approcher de quelque chose de sérieux, allais-je maintenant travailler avec des gens véritablement actifs?

     Après avoir déjeuné, Izote dit :

     « Ne te presse pas, Mikhaïlo Antonov, bien fait et vite fait, cela n’existe pas. Il faut y aller doucement ! »

     Après son départ, Romas dit pensivement :

     « C’est un homme intelligent et honnête. Dommage qu’il ait peu d’instruction, il sait à peine lire. Mais il apprend avec persévérance. Tenez, aidez-le ! »

     Jusqu’au soir, il me familiarisa avec le prix des marchandises à la boutique, en m’expliquant :

     «  Je vends moins cher que les deux autres petits commerçants du bourg, ce qui, bien sûr, ne leur plaît pas. Ils me font des crasses, ils projettent de me rosser. Je vis ici non pas parce que je trouve intérêt ou avantage à commercer, mais pour d’autres raisons. C’est une entreprise du genre de votre boulangerie… »

     Je dis que je m’en doutais.

     « Eh oui… Il faut bien éduquer les gens dans le sens de la raison, non ? »

     Le magasin était fermé, nous y marchions une lampe à la main, dehors quelqu’un marchait aussi, pataugeant précautionneusement dans la boue, montant parfois pesamment sur les marches du perron.

     « Vous entendez, qui marche ? C’est Migoune, un type sans terre et sans famille, une sale bête qui aime faire le mal, tout comme une jolie fille aime faire la coquette. soyez prudent en parlant avec lui, et en général… »

     Puis, dans l’autre pièce, ayant allumé sa pipe, son large dos appuyé contre le poêle, les yeux mi-clos, envoyant des filets de fumée dans sa barbe et alignant lentement les mots qui formaient des propos simples et clairs, il me dit qu’il avait depuis longtemps remarqué que je gaspillais mes années de jeunesse.

     « Vous êtes doué, vous avez une nature opiniâtre, et vous avez visiblement de bonnes intentions. Vous avez besoin d’instruction, mais à condition que les livres ne vous cachent pas les hommes. Un membre d’une secte, un homme âgé, a dit très justement : “C’est de l’homme que vient le savoir.” Les hommes instruisent plus douloureusement, avec brutalité, mais le savoir ainsi acquis se grave plus profondément, plus fortement. »

     Il me disait des choses que je savais déjà, à savoir qu’il fallait avant tout éveiller l’esprit dans le monde paysan. Mais, même dans ces paroles familières, je saisissais une pensée plus profonde, nouvelle pour moi.

     « Chez nous, les étudiants bavardent beaucoup sur l’amour du peuple, moi je leur dis qu’on ne peut pas aimer le peuple. L’amour du peuple, ce sont des mots… »

     Il sourit malicieusement dans sa barbe en me scrutant des yeux, et se mit à marcher dans la pièce, en poursuivant avec force et gravité :

     « Aimer veut dire : acquiescer, être indulgent, ne pas faire de remarques, pardonner. C’est ainsi qu’il faut se comporter avec une femme. Mais peut-on vraiment ne pas remarquer l’ignorance du peuple, accepter ses égarements, être indulgent pour chacune de ses bassesses, lui pardonner sa sauvagerie ? Alors ?

     — Non.

     — Eh bien, vous voyez ! Chez vous, là-bas, tout le monde récite Nekrassov12, on chante sur ses vers, mais Nekrassov, ça ne mène pas bien loin ! il faut faire comprendre ceci au moujik : “Mon ami, tu as beau ne pas être un mauvais bougre, tu mènes une vie mauvaise, et tu ne sais rien faire pour la rendre meilleure, plus légère. Une bête sauvage se soucie d’elle-même de façon plus intelligente, un fauve se défend mieux que toi. Et c’est de toi, moujik, qu’est sorti et s’est développé tout le reste : la noblesse, le clergé, les savants, les tsars, ce sont tous d’anciens moujiks. Le vois-tu ? As-tu compris ? Alors, apprends à vivre de façon à ne pas être brutalisé…” »

     Il sortit dans la cuisine pour dire à la cuisinière d’allumer le samovar, puis se mit à me montrer ses livres, presque tous de caractère scientifique : Buckle13, Lyell14, Hartpole Lekki15, Lubbock16, Taylor, Mill17, Spencer18, Darwin et, du côté des écrivains russes, Pissarev, Dobrolioubov, Tchernichevski19, Pouckine, La frégate Pallas de Gontcharov et Nekrassov.

     Il les caressa de sa large paume comme s’il s’agissait de chatons, et bougonna avec une sorte d’attendrissement :

     « Voilà de bons livres ! Et celui-là, c’est une rareté : la censure l’avait fait brûler. Lisez-le, si vous voulez savoir ce qu’est l’État ! »

     Il me tendit le Léviathan de Hobbes.

     « Ce livre-là est aussi sur l’État, mais il est plus léger, plus gai ! »

     Le gai livre s’avéra être Le Prince de Machiavel.

     Pendant que nous buvions le thé, il me parla brièvement de lui : fils d’un forgeron de Tchernigov20, il avait été graisseur à la gare de Kiev, il y avait fait la connaissance de révolutionnaires et avait organisé un cercle d’auto-éducation ouvrière, ce qui lui avait valu d’être arrêté et de faire deux ans de prison, pour être ensuite déporté dix ans dans la province de Iakoutsk. 

     « Au début, j’ai vécu là-bas avec les Iakoutes21, dans un oulous22, j’ai pensé y périr. L’hiver, là-bas, que le diable l’emporte, est si rude qu’il vous glace la cervelle. D’ailleurs, la raison est inutile, là-bas. Ensuite, je me suis aperçu qu’on trouvait des Russes ici ou là : il n’y en a pas des masses, mais il y en a ! Et, pour qu’ils ne s’ennuient pas, on prend soin d’en envoyer d’autres. C’étaient des gens bien. Il y avait un étudiant qui s’appelait Vladimir Korolenko23 – lui aussi est rentré de là-bas.  J’ai vécu en bonne entente avec lui, ensuite nos chemins se sont séparés. Nous étions semblables sur bien de points, et la ressemblance nuit à l’amitié. Mais c’est un homme sérieux, persévérant, apte à toute tâche. Il peignait même des icônes, cela ne me plaisait pas. On dit qu’à présent, il écrit de bons articles dans des revues.

     Il causa ainsi longuement, jusqu’à minuit : il voulait visiblement me mettre vite sur un pied d’égalité avec lui. c’était la première fois que me trouvais aussi bien avec quelqu’un. Après ma tentative de suicide, mon estime de moi-même en avait pris un coup, je me sentais insignifiant, en faute devant quelqu’un, j’avais honte d’être en vie. Romas avait dû le comprendre, et, ouvrant devant moi, avec humanité et simplicité, la porte de son existence, il me fit me redresser. Journée inoubliable.

     Le dimanche, nous ouvrîmes la boutique après la messe, et les moujiks se mirent aussitôt à se masser devant notre perron. Le premier à entrer fut Matveï Barinov, homme sale et mal peigné, avec de longs bras de singe et de beaux yeux de femme, au regard distrait.

     « Quoi de neuf en ville ? » demanda-t-il après nous avoir salués ; et, sans attendre de réponse, il cria à l’adresse de Koukouchkine :

     « Stepane ! Tes chats ont encore bouffé un coq ! »

     Et il se mit aussitôt à raconter que le gouverneur24 avait quitté Kazan pour aller à Pétersbourg intriguer auprès du tsar afin de faire exiler tous les Tatars25 au Caucase et au Turkestan. il fit l’éloge du gouverneur :

     « Quelqu’un d’intelligent ! Il comprend ce qu’il a à faire…

     — Tu as inventé tout cela, observa tranquillement Romas.

     — Moi ? Quand donc ?

     — Aucune idée…

     — Ce que tu peux être méfiant, Antonytch, lui reprocha Barinov, hochant la tête avec commisération. Quant à moi, je plains les Tatars. Le Caucase, il faut y être habitué. »

     Un petit homme maigre s’approcha précautionneusement, portant une poddiovka26 déchirée qui n’était visiblement pas la sienne ; son visage gris était défiguré par un tic convulsif qui distendait et écartait ses lèvres brunies en un sourire tenant plus de la grimace de souffrance ; son œil gauche, vif, clignait sans cesse, surmonté d’un sourcil blanchi et tout balafré qui, lui, tressaillait.

     « Nos respects à Migoune ! railla Barinov. Qu’es-tu volé cette nuit ?

     — Ton argent », répondit Migoune d’une sonore voix de ténor, en se découvrant devant Romas.

     Le propriétaire de notre izba, notre voisin Pankov27, sortit de la cour en veston, un mouchoir rouge autour du cou, des caoutchoucs aux pieds et sur la poitrine une chaîne d’argent longue comme des rênes. Il toisa Migoune d’un œil courroucé :

     « Si tu grimpes dans mon potager, vieux diable, je te cloue les pieds avec un pieu !

     — Voilà des propos bien habituels », observa tranquillement Migoune, qui ajouta en soupirant : 

     « Comment exister sans rosser ? »

     Pankov se mit à l’invectiver, mais il reprit :

     « En quoi suis-je vieux ? J’ai quarante-six ans…

     — À Noël, tu en avais cinquante-trois ! s’écria Barinov. Cinquante-trois, tu l’as dit toi-même ! Pourquoi mens-tu ? »

     Arrivèrent aussi le vieux Souslov28, un solide barbu, et le pêcheur Izote, une dizaine de personnes étaient ainsi rassemblées. L’Ukrainien siégeait sur le perron, près de la porte du magasin, fumant sa pipe, écoutant sans rien dire les moujiks bavarder ; ils s’assirent sur les marches du perron et sur les deux bancs situés de part et d’autre.

     La journée était froide, l’air irisé, des nuages se déplaçaient vite dans le ciel bleu, marqué du froid de l’hiver, les taches de lumière et celles des ombres se baignaient dans les ruisseaux et les flaques d’eau, tantôt aveuglant les yeux par leur éclat vif, tantôt caressant le regard avec une douceur de velours. Dans leurs habits du dimanche, les jeunes filles se pavanaient en descendant la rue menant à la Volga, enjambaient les flaques en soulevant les pans de leurs jupes et en montrant leurs lourds souliers. De jeunes garçons couraient, de longues cannes à pêche sur l’épaule, des moujiks marchaient posément, en regardant du coin de l’œil le groupe de gens devant notre boutique, en soulevant sans mot dire leur casquette ou leur chapeau de feutre.

     Migoune et Koukouchkine débattaient pacifiquement d’une question confuse : qui cognait le plus mal, le marchand ou le barine29 ? Koukouchkinne en tenait pour le marchand, Migoune défendait le hobereau, et sa voix sonore de ténor prenait le dessus sur les propos dépenaillés de Koukouchkine.

« Le papa de monsieur Fingerov a tiré et déchiré la barbe de Napoléon Bonaparte. Et monsieur Fingerov, il lui arrivait d’en attraper deux par le col  de leurs peaux de mouton, d’écarter les bras et d’envoyer les deux fronts cogner l’un contre l’autre, terminé ! Les deux restaient à terre sans plus bouger.

     « De quoi tomber, en effet ! » convint Koukouchkine, mais il reprit :

     « Tout de même, le marchand mange plus que le barine… »

     Assis sur la plus haute marche du perron, le vénérable Souslov se plaignait :

     « Le moujik commence à ne plus avoir de place bien définie, Mikhaïlo Antonov ! Du temps des maîtres, il n’était pas permis de vivre inutilement, chacun avait sa place bien fixée…

     — Tu demandes le rétablissement du servage », lui répondit Izote.

     Romas le regarda sans rien dire et se mit à débourrer sa pipe contre la rampe du perron.

     J’attendais : quand commencerait-il à parler ? En écoutant attentivement les propos décousus des moujiks, j’essayais d’imaginer ce qu’allait dire l’Ukrainien. Il me semblait qu’il avait déjà manqué plein d’occasions de se mêler à la conversation des moujiks. Mais il se taisait, l’air indifférent, immobile comme une idole de pierre, observant la façon dont le vent ridait les flaques d’eau et chassait les nuages, les entassant en une masse d’un gris sombre. Un vapeur faisait hurler sa sirène sur le fleuve, , en contrebas s’élevait le chant perçant des jeunes filles, qu’accompagnait un accordéon. Du bas de la rue, hoquetant et éructant, marchait un homme ivre moulinant des bras, pliant les jambes d’une façon insolite quand ses pieds tombaient dans les flaques. Les moujiks parlaient de plus en plus lentement, la mélancolie perçant dans leurs paroles, et je ressentais moi aussi un peu de tristesse, à cause de la pluie qui s’annonçait dans le ciel froid, et parce que je repensais au bruit ininterrompu de la ville, à la variété des sons qu’on y entend, au passage rapide des gens dans les rues, à la vivacité de leurs propos, à l’abondance des mots qui enfièvrent l’esprit.

     Le soir, en prenant le thé, je demandai à l’Ukrainien quand il se déciderait à parler aux moujiks.

     « À quel sujet ?

     — Aha, reprit-il après m’avoir soigneusement écouté, eh bien, sachez-le, si je parlais avec eux de cela, qui plus est en pleine rue, on me renverrait chez les Iakoutes… »

     Il bourra sa pipe de tabac, l’alluma, s’enveloppa aussitôt d’un nuage de fumée, et, posément, il se mit à me parler de façon mémorable de la prudence et de la méfiance du moujik. Celui-ci a peur de lui-même, de son voisin, et surtout des étrangers. On lui a accordé la liberté, cela fait moins de trente ans30, tout paysan de quarante ans est né esclave et s’en souvient. La liberté est quelque chose de difficile à comprendre. En raisonnant simplement, la liberté signifie : je vis comme je l’entends. Mais les autorités sont partout, et m’empêchent de vivre. Le tsar a enlevé la paysannerie aux propriétaires fonciers, il s’ensuit qu’à présent, le tsar est le seul maître de toute la paysannerie. reprenons : qu’est-ce donc que la liberté ? Un jour, le tsar expliquera soudain ce qu’elle signifie. Le moujik a grandement foi en le tsar, l’unique seigneur de la terre et des richesses. Il a retiré les paysans aux propriétaires, il peut retirer aux marchands les bateaux et les magasins. Le moujik est partisan du tsar, il comprend qu’un maître, c’est mieux que plusieurs. Il attend le jour où le tsar lui annoncera ce que signifie la liberté. À ce moment, que chacun attrape ce qu’il pourra. Chacun attend ce jour et chacun le redoute, chacun reste sur le qui-vive : il ne s’agit pas de laisser passer le jour du grand partage. Et chacun a peur de lui-même : il en veut beaucoup, il y a beaucoup à prendre, mais comment faire ? Tous aiguisent leurs dents, avec le même objectif. De plus, on trouve partout des chefs en quantité incalculable, évidemment hostiles aussi bien au tsar qu’au moujik. Mais on ne peut se passer de ces autorités, sans eux tout le monde ne ferait que s’entretuer.

     Le vent jetait rageusement contre les vitres l’abondante pluie printanière. Une obscurité grise serpentait dans la rue ; dans mon âme aussi, cela devint d’un ennui grisâtre. La voix tranquille disait pensivement, sans hausser le ton :

     « Faites comprendre au moujik qu’il doit apprendre à retirer le pouvoir des mains du tsar et à le saisir de ses propres mains, que le peuple doit avoir le droit de choisir ses chefs dans ses propres rangs, aussi bien le commissaire que le gouverneur ou le tsar…

     — C’est un programme pour un siècle !

     — Vous pensiez donc le faire pour la Pentecôte31 ? » demanda gravement l’Ukrainien.

     Ce soir-là, il s’absenta, et vers onze heures, j’entendis un coup de feu claquer dans la rue, pas très loin. Me précipitant dans l’obscurité, sous la pluie, je vis la grande silhouette sombre de Mikhaïlo Antonovitch qui marchait sans hâte vers la porte cochère, en évitant soigneusement les torrents d’eau par terre.

     « Qu’avez-vous ? C’est moi qui ai tiré…

     — Sur qui ?

     — Des gens se sont jetés sur moi avec des pieux. Je leur ai dit : “Fichez-moi la paix, sinon je tire” ;  ils ne m’ont pas cru. Bon, j’ai tiré en l’air, le ciel n’en souffrira pas… »

     Il se tenait dans le vestibule et se déshabillait en tordant de la main sa barbe humide, et il s’ébrouait comme un cheval.

     « Quant à mes maudites bottes, elles s’avèrent déplorables ! Il faut que je change de chaussures. Savez-vous nettoyer un revolver ? Faites-le, s’il vous plaît, il rouillerait, sinon. Lubrifiez-le avec du pétrole. »

     J’étais en admiration devant son inébranlable sérénité et l’obstination calme qu’on lisait dans le regard de ses yeux gris. Dans la chambre, peignant sa barbe devant la glace, il m’avertit :

     « Soyez prudent, en vous déplaçant dans le village, en particulier le dimanche et le soir, on a sans doute aussi l’intention de vous rosser. Mais ne prenez pas de gourdin, cela irrite les bagarreurs, et peut leur faire penser que vous avez peur. Et il ne faut pas avoir peur ! Ce sont eux-mêmes des poltrons… »

     Je commençai à mener une excellente vie, chaque jour m’apportait des choses nouvelles, et importantes. Je me mis à dévorer les livres de sciences naturelles. Romas me disait à ce sujet :

     « Ça, Maximytch, c’est ce qu’il faut savoir avant tout le reste, et mieux que le reste, cette science contient le meilleur de l’intelligence humaine. »

     Le soir, trois fois par semaine, Izote venait apprendre à lire avec moi. Au début, il me manifesta de la méfiance et un peu de raillerie, mais après quelques leçons, il dit avec bonhommie :

     « Tu expliques bien ! Mon gars, tu devrais faire maître d’école… »

     Et il me proposa soudain :

     « Tu as l’air fort, allez, on voit ça au bâton ? »

     Nous prîmes un bâton à la cuisine, nous assîmes par terre et, collant nos pieds chacun contre ceux de l’autre, tentâmes un bon moment chacun de soulever l’autre du sol, tandis que l’Ukrainien, souriant malicieusement, nous excitait :

     « Alors ? Allez ! »

     Izote me souleva, ce qui, me semble-t-il, le disposa encore mieux à mon égard.

     « Ça ne fait rien, tu es costaud ! dit-il pour me consoler. Dommage que tu n’aimes pas la pêche, tu m’aurais accompagné sur la Volga. La nuit sur la Volga, c’est divin ! »

     Il apprenait avec zèle, de façon assez fructueuse, et marquait de la surprise avec bonheur ; il lui arrivait, au cours de la leçon, de se lever brusquement, de prendre un livre sur l’étagère et d’en lire deux-trois lignes avec effort, pour, tout rouge, me regarder et dire avec étonnement :

     « Fichtre ! C’est que je lis, moi ! »

     Et il répétait, les yeux fermés :


          Tout comme la mère sur la tombe de son fils,

           Au-dessus de la triste plaine gémit le courlis32


     « Tu as vu ça ? »

     À plusieurs reprises, il me demanda à mi-voix, prudemment :

     « Explique-moi un peu, mon vieux, comment ça marche : un homme regarde ces petits traits, et ils forment des mots que je connais, des mots vivants, nos mots ! Comment est-ce que je les sais ? Personne ne me les a soufflés. Ce seraient des dessins, bon, là, je comprendrais . Mais ici, on dirait que les pensées elles-mêmes sont imprimées, comment ça se fait ? »

     Que pouvais-je lui répondre ? Quand je lui disais : « je ne sais pas », cela chagrinait cet homme.

     « De la sorcellerie ! » disait-il avec un soupir, en regardant les pages du livre à la lumière de la lampe.

     Il y avait en lui une naïveté agréablement touchante, quelque chose de transparent, d’enfantin ; il me rappelait sans cesse davantage les braves moujiks évoqués dans les livres. Comme presque tous les pêcheurs, il était poète, aimait la Volga, les nuits paisibles, la solitude, la vie contemplative. 

     Regardant les étoiles, il me demandait :

     « Selon l’Ukrainien, il pourrait y avoir des gens comme nous, là-bas : qu’en penses-tu, c’est vrai ? Il faudrait leur faire signe, leur demander comment ils vivent.  La vie doit y être meilleure qu’ici, plus gaie… »

     En fait, il était content de sa vie ; orphelin, sans famille ni terre, il ne dépendait de personne dans son activité tranquille et bien-aimée de pêcheur. Mais il n’avait aucune amitié pour les moujiks33, et me mettait en garde :

     « Ne fais pas attention à leurs bonnes grâces, ce sont des gens rusés, pleins de fausseté, ne t’y fie pas ! Aujourd’hui ils sont de ton côté, demain ce sera différent. Chacun ne perçoit que lui-même, la collectivité, pour eux, c’est le bagne. »

     Et il parlait, avec une haine surprenante chez un homme à l’âme aussi douce, des requins :

     « Pourquoi sont-ils plus riches que les autres ? Parce qu’ils sont plus intelligents. Alors mon salaud, souviens-toi, puisque tu es intelligent, que la paysannerie doit vivre comme un troupeau, en bonne entente : c’est là qu’elle est une force ! Mais eux désagrègent le village comme on fend une bûche pour en faire des copeaux, voilà ce qu’ils font ! Ce sont leurs propres ennemis. Des scélérats. Il n’y a qu’à les voir épuiser l’Ukrainien… »

     Le teint coloré, costaud, il plaisait beaucoup aux femmes, qui cherchaient à faire sa conquête.

     « Bien sûr, sur ce plan, je suis gâté, avouait-il avec bonhommie. C’est vexant pour les maris, moi-même je serais offensé, à leur place. Cependant, il est impossible de ne pas plaindre les femmes – une femme, c’est quasiment ta deuxième âme. Elle vit sans loisirs, sans gentillesses ; elle travaille comme un cheval, et voilà tout. Les maris n’ont jamais de temps pour l’amour, et moi je suis libre. À beaucoup d’entre elles, dès la première année de leur mariage, leur mari donne la becquée à coups de poing. Oui, j’avoue ce péché, je friponne avec elles. Je leur demande seulement : ne vous fâchez pas l’une contre l’autre, je peux suffire à toutes ! Ne soyez pas jalouses, pour moi, je ne fais pas de différence entre vous, je vous plains toutes… »

     Et, souriant dans sa barbe avec un peu de confusion, il me raconta :

     « J’ai même failli polissonner avec une dame qui était venue de la ville s’installer dans sa datcha34. Une belle femme, au teint clair comme le lait, et des cheveux de lin. Et de petits yeux bleus et doux. Je lui vendais du poisson, tout en la guignant de l’œil. “Qu’as-tu ?” demande-t-elle. “Vous le savez bien vous-même, je réponds. “Très bien, qu’elle me dit, je viendrai te voir cette nuit, attends-moi !” Et c’était vrai, elle est venue ! Mais les moustiques l’ont gênée, ils la dévoraient, et il ne s’est rien passé entre nous. “Je ne peux pas, ils me piquent terriblement”, elle était à deux doigts de pleurer. Le lendemain, son mari est arrivé, un juge. Eh oui, voilà comment sont les dames, conclut-il tristement, sur un ton de reproche : les moustiques les empêchent de vivre… »

     Izote faisait grandement l’éloge de Koukouchkine :

     « Tiens, pour t’habituer aux moujiks : celui-ci a une bonne âme ! On a bien tort de ne pas l’apprécier ! Évidemment, il est bavard : chaque animal a sa particularité. »

     Koukouchkine n’avait pas de terre à lui, il était marié à une fille de ferme portée sur la boisson, une petite femme pourtant très adroite, très forte et très méchante. il avait loué son izba au forgeron et habitait les bains, en travaillant chez Pankov. Il aimait beaucoup les nouvelles, et, à défaut, inventait lui-même toutes sortes d’histoires, toujours sur le même thème.

     « As-tu entendu, Mikhaïlo Antonov ? L’ouriadnik35 de Tinkov quitte ses fonctions, il va se faire moine ; il dit qu’il en a plus que marre de cogner les moujiks ! »

     L’Ukrainien disait avec sérieux :

     « Voilà, toutes les autorités vont vous fuir de la sorte ! »

     Retirant de sa tignasse rousse des brins de paille, du foin et du duvet de poule, Koukouchkine  considère la question :

     « Toutes, non, mais certains chefs ont une conscience, leur fonction leur pèse. Tu ne crois pas à la conscience, Antonytch, je le vois bien. Pourtant, sans conscience, même en étant très intelligent, on peut pas vivre ! Tiens, écoute voir ce qui arriva… »

     Et il se met à raconter l’histoire d’une propriétaire d’une très grande intelligence :

     « Elle était si malfaisante que le gouverneur lui-même, en dépit de ses hautes fonctions, se déplaça pour lui rendre visite. “Madame, lui dit-il, à tout hasard, soyez prudente, les rumeurs au sujet de votre vile scélératesse sont allées jusqu’à atteindre Pétersbourg !” Bien sûr, elle lui offrit des liqueurs, en disant : “Allez, et que Dieu vous garde, je ne peux pas changer de caractère !” Un peu plus de trois ans après, la voilà qui réunit ses moujiks. “Toute ma terre est à vous, adieu, pardonnez-moi, quant à moi…

     … j’entre au couvent”, souffle l’Ukrainien.

     — Exact, comme supérieure ! confirme Koukouchkine en le regardant avec attention. Tu as entendu parler d’elle ?

     — Jamais.
     — Alors, d’où le sais-tu ?

     — Je te connais, toi. »

     L’affabulateur marmonne en hochant la tête :

     « Tu ne crois jamais ce qu’on te dit… »

     C’est toujours ainsi : les méchants de ces récits en ont assez de faire le mal et disparaissent sans laisser de traces, mais, le plus souvent, Koukouchkine les expédie au monastère, comme des ordures envoyées à la décharge.

     Il a des idées étranges et inattendues, le voilà qui se renfrogne et déclare :

     « Nous avons vaincu à tort les Tatars : les Tatars sont meilleurs que nous. ! »

     Cependant que personne ne parlait des Tatars, il était question d’organiser un artel36 d’exploitants de vergers.

     Romas évoque la Sibérie et les riches paysans sibériens, et voilà que, soudain, Koukouchkine marmonne pensivement :

     « Si l’on ne pêchait pas le hareng deux-trois ans de suite, il pourrait se multiplier au point de faire déborder la mer, ce serait un nouveau Déluge. C’est un poisson qui se reproduit remarquablement vite ! »

     Dans le bourg, on tenait Koukouchkine pour un songe-creux, ses histoires et ses idées étranges irritaient les moujiks, qui les accueillaient par des jurons et des railleries, mais ils l’écoutaient toujours avec attention et intérêt, comme s’ils espéraient trouver quelque vérité au beau milieu de ses inventions.

     Les gens posés le traitaient de hâbleur, seul l’élégant Pankov disait avec sérieux :

     « Stépane est une énigme… »

     Koukouchkine était un ouvrier fort capable, bon tonnelier, bâtisseur de poêles, s’y entendant en abeilles, apprenant aux paysannes à élever la volaille, en outre charpentier adroit, tout lui réussissait, bien qu’il lambinât et travaillât à contrecœur. Il aimait les chats, dans les bains où il habitait il avait avec lui une dizaine de félins repus, avec leurs petits, qu’il nourrissait de corneilles et de choucas ; apprenant ainsi à ses chats à manger les oiseaux, il ne faisait qu’aggraver l’opinion négative qu’on avit de lui : ses chats «étranglaient poules et poulets, et les paysannes faisaient la chasse aux bêtes de Stépane, les assommant sans pitié. On entendait souvent, du côté des bains de Koukouchkine le glapissement furieux des ménagères affligées, mais cela ne le troublait pas :

     « Idiotes, le chat est un chasseur, il est plus adroit que le chien. Tiens, je vais leur apprendre à chasser le gibier à plumes, élever des centaines de chats, on les vendra, ça vous fera des revenus, pauvres idiotes ! »

     Il avait appris à lire, puis oublié, et n’était pas désireux de retrouver ce savoir. Intelligent de nature, il comprenait plus vite que les autres l’essentiel des récits de l’Ukrainien. 

     « C’est cela, disait-il en faisant la grimace comme un enfant avalant une potion amère. Donc, Ivan le Terrible ne faisait pas de mal aux petites gens… »

     Izote, Pankov et lui venaient chez nous le soir, restant souvent jusqu’à minuit à écouter l’Ukrainien parler de la structure du monde, de la vie des États étrangers, des convulsions révolutionnaires des peuples. La Révolution française plaisait à Pankov. 

     « Ça, c’est un vrai tournant de la vie », approuvait-il.

     Deux ans plus tôt, il s’était séparé37 de son père, riche moujik au goître énorme et aux yeux terriblement écarquillés, et avait épousé par amour une orpheline, nièce d’Izote, la tenant sévèrement mais l’habillant comme une dame de la ville. Son père l’avait maudit de s’être rebellé, et, passant à côté de l’izba neuve du fils, crachait dessus avec acharnement. Pankov avait loué l’izba à Romas, et fait construire en annexe une boutique, contre le souhait des richards du bourg, lesquels le haïssaient pour cela ; lui affectait l’indifférence à leur égard, il en parlait avec dédain et se montrait grossier et moqueur avec eux. La vie à la campagne lui pesait38 :

     « Si j’avais un métier, j’irais vivre en ville… »

     Bien fait, toujours habillé proprement, il était posé et plein d’amour-propre ; il se montrait prudent et méfiant.

     « C’est par inclination, ou par calcul que tu t’es mis à cette affaire ? demandait-il à Romas.

     — À ton avis ?

     — À toi de le dire.

     — Qu’est-ce qui est mieux, selon toi ?

     — Je n’en sais rien ! Et toi ? »

     Têtu, l’Ukrainien finissait par obliger le moujik à prendre position.

     « Le mieux, bien sûr, c’est que soit un choix de la raison ! La raison exige un profit, et qui dit profit dit affaire solide. Le cœur est de mauvais conseil. Par envie, j’en aurais fait des choses – et causé du malheur ! Mettre le feu chez le pope, tiens, histoire de lui apprendre à se mêler de ses oignons ! »

     Le pope, petit vieux méchant au museau de taupe, avait fait des tas de crasses à Pankov, en se mêlant de sa dispute avec son père.

     Pankov avait commencé par me traiter sans aménité, presque avec hostilité, me criant même dessus comme un patron, mais cela lui passa bientôt, même si je sentais qu’il lui restait une secrète méfiance vis-à-vis de moi, du reste, Pankov m’était également antipathique.

     J’ai un souvenir très vif des soirées passées dans la petite pièce propre aux murs de rondins. Les volets des fenêtres sont bien fermés, sur la table, dans un coin, brûle une lampe devant laquelle est assis un homme au front haut et à la grande barbe, aux cheveux coupés très court, en train de dire :

     « L’essentiel, dans la vie, c’est que l’homme s’éloigne toujours davantage de l’animal… »

     Les trois moujiks l’écoutent attentivement, ; tous les trois ont de bons yeux et des  visages intelligents. Izote est assis, toujours immobile, l’air d’écouter quelque chose qu’il est seul à entendre, dans le lointain. Koukouchkine ne tient pas en place, comme si des moustiques le piquaient, tandis que Pankov, pinçant les poils clairs de sa moustache, réfléchit à voix-basse :

     « Le peuple devait donc tout de même se diviser en couches sociales. »

     Je vois avec beaucoup de plaisir Pankov écouter attentivement les inventions amusantes de ce rêveur de Koukouchkine, sans jamais se montrer dur ni grossier avec son employé.

     La causerie prend fin : je monte chez moi, au grenier, et je reste près de la fenêtre, à regarder le bourg endormi et les champs où règne un silence inébranlable. La lueur des étoiles, d’autant plus proches de la terre qu’elles sont loin de moi, perce la brume nocturne. Le silence serre le cœur avec gravité, tandis que la pensée se répand en tous sens dans l’espace infini, et je vois des milliers de villages aussi silencieusement serrés contre la surface de la terre que l’est le nôtre. Immobilité et silence.

     La brume déserte m’a enveloppé de sa tiédeur, et des milliers de sangsues invisibles se collent à mon âme, je sens graduellement en moi une faiblesse somnolente, une vague inquiétude me trouble. Je suis petit, insignifiant, sur la terre…

     La vie du bourg se présente à moi sans grande joie. J’ai plus d’une fois lu et entendu dire qu’à la campagne, on vit plus sainement et avec davantage de cordialité, qu’à la ville. Mais je vois les moujiks en train de travailler sans arrêt commme des forçats, il y a parmi eux bien des gens en mauvaise santé, éreintés par leur labeur, et presque pas de gens gais. À la ville, les artisans et les ouvriers travaillent tout autant, mais vivent plus gaiement et se plaignent de façon moins sempiternelle, moins fastidieuse de leur vie, comme le font ici ces gens mornes. La vie des paysans ne me semble pas simple, elle exige d’eux une attention soutenue pour la terre, et beaucoup de ruse et de finesse dans les relations avec autrui. Et cette vie pauvre en raison manque de cordialité, on voit bien que tous les habitants du village vivent à tâtons comme des aveugles, passent leur temps à redouter quelque chose, se méfient les uns des autres, il y a du loup en eux.

     J’ai du mal à comprendre l’obstination qu’ils mettent à ne pas aimer l’Ukrainien, Pankov et tous les nôtres, gens voulant vivre selon la raison.

     Je vois distinctement en quoi la ville est supérieure, sa soif de bonheur, sa curiosité hardie, la diversité de ses tâches et de ses buts. Toujours, dans des nuits pareilles, me reviennent en mémoire deux citadins :


          « F. Kalouguine et Z. Niébeï
          Maîtres horlogers, réparent également différents

          appareils, instruments de chirurgie, machines à coudre,
           boîtes à musique aux systèmes variés, etc. » 


     Cette enseigne se trouve au-dessus de la porte étroite d’une petite boutique, des deux côté de la porte sont deux fenêtres poussiéreuses, devant l’une d’elles est assis F. Kalouguine, homme chauve avec une protubérance sur son crêne jaune et une loupe vissée dans un œil ; le visage rond, corpulent, il sourit presque tout le temps, en farfouillant avec de fines pincettes dans le mécanisme des montres, ou alors il chantonne un air, ouvrant tout grand sa bouche ronde cachée par la brosse grise de sa moustache. A  l’autre fenêtre se tient Z. Niébeï, frisé, le teint bistre, avec un grand nez tordu, des yeux grands comme des prunes et une barbe en pointe ; il est sec, maigre, il a l’air d’un diable. Lui aussi démonte de petites pièces pour les réparer, et il crie soudain, par moments, d’une voix de basse :

     « Tra-ta-tam, tam, tam ! »

     Derrière eux s’entasse un chaos de boîtes à musique, de machines à coudre, de roues, d’orgues de Barbarie, de globes terrestres ; sur des étagères s’étalent un peu partout des objets métalliques de formes variées, aux murs oscillent les balanciers d’une quantité de pendules. Je suis prêt à regarder travailler ces gens une journée entière, mais ma taille leur cache la lumière, ils me font des mines effrayantes et agitent les mains pour me renvoyer. En partant, je songe avec envie :

     « Quel bonheur, de savoir tout faire ! »

      J’ai de l’estime pour ces gens, je crois qu’ils connaissent les secrets de toutes les machines, de tous les instruments, et qu’ils sont capables de tout réparer sur terre. Voilà des hommes !

     Mais le village ne me plaît pas, les moujiks me restent incompréhensibles. Les paysannes se plaignent particulièrement souvent de maladies, quelque chose les prend au cœur, leur coupe la poitrine, leur donne des coliques : c’est leur sujet préféré de discussion, assises les jours de fête devant leurs izbas ou au bord de la Volga. Elles sont toutes terriblement irritables et s’invectivent comme des furies. À cause d’une jarre d’argile cassée, valant dans les douze kopecks, trois familles se sont battues à coups de pieu, cassant le bras d’une vieille et fracturant le crâne d’un jeune gars. De telles bagarres éclatent presque chaque semaine.

     Les jeunes gens traitent les jeunes filles avec un franc cynisme et leur font des niches de mauvais goût : ils en attrapent une dans un champ, lui retroussent les jupes et en nouent solidement les pans au-dessus de la tête avec de la filasse. Cela s’appelle laisser aller les jeunes filles en fleur. Les filles, nues jusqu’à la ceinture en partant du bas, glapissent, jurent, mais ce jeu paraît leur plaire, elles dénouent leurs jupes moins vite qu’elles ne le pourraient, c’est visible. À l’église, pendant la vigile39, les gars pincent les fesses des filles, ils ont l’air d’y être venus dans ce seul but. Le dimanche, depuis l’ambon40, le pope leur dit :

     « Brutes  ! Vous ne pouvez vraiment pas aller faire vos horreurs ailleurs ? »

     « En Ukraine, raconte Romas, le peuple place peut-être plus de poésie dans la religion ; alors qu’ici, derrière la foi en Dieu, je ne vois que de bas instincts de peur et de convoitise. Les gens d’ici n’éprouvent pas de sincère amour pour Dieu, de réelle admiration pour sa beauté et sa puissance. Peut-être est-ce un bien : ils se libèreront plus facilement de la religion, qui reste tout de même le plus nuisible des préjugés, c’est moi qui vous le dis ! »

     Les jeunes gens sont vantards, mais trouillards. Ils ont déjà tenté trois fois de ma rosser, en me surprenant en pleine rue la nuit, mais ils n’y sont pas arrivés, j’ai seulement reçu une fois un coup de bâton sur la jambe. Bien sûr, je n’ai pas parlé à Romas de ces échauffourées, mais, en me voyant boitiller, il a deviné ce dont il s’agissait.

     « Aha, on vous a tout de même fait un cadeau ? Je vous l’avais bien dit ! »

     Bien qu’il me déconseille de ma balader la nuit, je sors parfois par les potagers pour aller au bord de la Volga, je reste assis sous les branches, à regarder, à travers le rideau transparent de la nuit, en bas, les prairies au-delà du fleuve. Le cours lent et majestueux de la Volga est richement doré par les rayons d’un soleil invisible, réfléchis par la lune morte. Je n’aime pas la lune, il y a en elle quelque chose de sinistre, et elle éveille en moi, comme chez les chiens, du chagrin, le désir de hurler mélancoliquement... Je fus grandement réjoui d’apprendre qu’elle ne brille pas de propre lumière, qu’elle est morte et ne peut abriter la vie. Auparavant, je l’imaginais peuplée de gens de cuivre, formés de triangles, se déplaçant comme des compas et sonnant lourdement, comme les cloches au Grand Carême. Tout y était en cuivre ; les plantes et les animaux sonnaient sans cesse de façon assourdissante, exprimant leur hostilité à la terre et projetant de lui nuire. Il me fut agréable d’apprendre que c’est une place vide dans les cieux, mais j’aimerais tout de même qu’y tombe un grand météore, avec une force suffisante pour que la lune, sous l’impact, s’enflamme et illumine la terre de sa propre lumière41.

     En observant les flots de la Volga agiter le brocart d’une bande de lumière et, nés quelque part au loin dans les ténèbres, disparaître dans l’obscurité de la berge escarpée du fleuve, je sens ma pensée se raffermir et s’aiguiser. Il est facile de songer à quelque chose d’inexprimable en mots, et d’étranger à tout ce qu’on a vécu dans la journée. Le mouvement souverain de la masse d’eau se fait presque silencieusement. Le long de la large voie sombre glisse un vapeur, tel un oiseau monstrueux au plumage de feu, laissant derrière lui un doux son évoquant un lourd battement d’ailes. Du côté de la rive en pente douce vogue la petite lueur d’un feu, un étroit rayon rouge en sort et se répand dans l’eau : quelqu’un pêche à la torche, on pourrait croire qu’une étoile errante s’est laissé tomber du ciel dans le fleuve, et qu’elle file au-dessus de l’eau comme une fleur de flamme.

     Ce qu’on a lu dans les livres prend la forme d’étranges fantaisies, l’imagination tisse sans se lasser des tableaux  d’une beauté sans pareille, et l’on se retrouve à flotter dans la douceur de la nuit, en suivant le cours du fleuve.

     Izote me retrouve, en pleine nuit, il a l’air encore plus grand, et encore plus plaisant.

     « Tu es de nouveau ici ? » demande-t-il ; s’asseyant à côté de moi, il reste longtemps silencieux, observant d’un air concentré la rivière et le ciel, en caressant la fine soie de sa barbe dorée.

     Puis il se met à rêver :

     « Je vais apprendre, lire – et je pourrai suivre tous les discours et les comprendre ! J’instruirai les gens ! Oui. C’est bien, mon vieux, de partager son âme avec un autre homme ! Même les femmes – certaines – comprennent, si on leur parle en y mettant son âme. Récemment, l’une d’entre elles, assise avec moi dans ma barque, m’a demandé : “Qu’est-ce qu’il en sera de nous, après notre mort ? Je ne crois ni à l’autre monde.” Tu vois ? Elles aussi, mon vieux, sont… »

     Ne trouvant pas les mots, il se tait quelques instants, pour ajouter enfin :

     « Des âmes vivantes… »

     Izote était un homme de la nuit. Il ressentait la beauté, en parlait bien, avec les mots d’un enfant rêveur. Sa foi en Dieu était dépourvu de crainte, même si elle restait celle de l’église, il voyait Dieu comme un grand vieillard bienveillant, un vieillard bon et intelligent, à la tête du monde sans pouvoir vaincre le mal, mais seulement « parce qu’il s’est laissé dépasser, bien trop de gens sont nés. Mais, c’est égal, il y arrivera, tu verras ! Mais celui que je comprends pas, c’est le Christ, là, rien à faire ! Il ne sert à rien, pour moi. On a Dieu, d’accord. Mais en voilà un autre ! Son fils, qu’on fit. Un fils, tiens donc ! Il n’est pas mort, Dieu… »

     Mais, le plus souvent, Izote reste silencieux, pensant à quelque chose et lâchant de temps à autres des bribes, en soupirant :

     « Oui, c’est comme ça…

     — Quoi donc ?

     — Je pense en moi-même… »

     Il soupire de nouveau, en regardant au loin, où l’on ne distingue pas grand-chose.

     « Une bonne chose, la vie ! »

     J’en conviens :

     « Oui, une bonne chose ! »

     La bande d’eau d’un velouté sombre avance avec force, au-dessus d’elle s’étend, recourbée,  la large bande argentée de la Voie lactée, de grosses étoiles brillent comme autant d’alouettes d’or, et le cœur chantonne ses pensées déraisonnables sur les mystères de la vie.

     Au loin, au-dessus des champs, les rayons du soleil s’échappent de nuages rougeâtres, et le voilà qui, comme un paon, fait la roue dans les cieux.

     « Quelle chose extraordinaire, le soleil ! » marmonne Izote avec un sourire heureux.

     Les pommiers fleurissaient, le bourg était couvert de congères rosâtres et rempli d’une odeur amère qui pénétrait partout, étouffant les odeurs de goudron et de fumier. Des centaines d’arbres en fleur, ayant revêtu leurs habits de fête, faits du satin des pétales roses, sortaient du village en rangées régulières allant dans la campagne. Les nuits éclairées par la lune, les papillons de fleurs se balançaient au vent léger, bruissant presque imperceptiblement, on eût dit que de lourdes vagues d’un bleu doré submergeaient le village. Les rossignols chantaient sans relâche, avec passion, et, dans la journée, les étourneaux les taquinaient de façon provocante, et d’invisibles alouettes déversaient sur la terre leur tendre chant ininterrompu.

     Les jours de fête, le soir, les jeunes filles et les jeunes femmes se promenaient dans les rues en chantant, la bouche ouverte comme des oisillons, avec des sourires langoureux et capiteux. Izote souriait, lui aussi, comme ivre, il avait maigri, ses yeux avaient disparu dans des fosses sombres, son visage était devenu encore plus sévère, plus beau, évoquant encore plus celui d’un saint. Il dormait des journées entières, se montrant dans la rue seulement vers le soir, soucieux, pensif et silencieux. Koukouchkinne se moquait de lui avec une grossièreté affectueuse, mais lui, avec un sourire ironique et gêné, disait :

     « Tais-toi donc. Qu’y faire ? » 

     Et il s’extasiait :

     « Ah, quel délice, la vie ! Et comme on peut vivre dans la douceur, quels mots il existe pour le cœur ! Certains, on ne les oublie pas jusqu’au trépas, et, en renaissant, ce sont les premiers dont on se souviendra !

     —Attention, les maris vont te rosser, l’avertissait l’Ukrainien, lui aussi avec un sourire affectueux et malicieux.

     — Ils ont des raisons », admettait Izote.

     Presque chaque nuit, accompagnant le chant des rossignols, la voix touchante, haut perchée, de Migoune résonnait dans les vergers, dans les champs et sur la berge du fleuve ; il chantait admirablement de belles chansons, pour cela, même les moujiks lui pardonnaient bien des choses. 

      Le samedi soir, devant notre magasin se rassemblaient toujours plus de gens, dont les inévitables, le vieux Souslov, Barinov, le forgeron Krotov, Migoune. Assis, les voilà qui causent d’un air pensif. Certains s’en vont, d’autres arrivent, et ainsi presque jusqu’à minuit. Des ivrognes font parfois du tapage, il s’agit souvent du soldat Kostine, un borgne auquel il manque deux doigts à la main gauche. Les manches retroussées, agitant les poings, il s’approche de la boutique d’une démarche de coq de combat, il hurle d’une voix sifflante et épuisée :

     « Ukrainien, nation nuisible, foi de Turc ! Réponds un peu, pourquoi tu ne vas jamais à l’église, hein ? Âme d’hérétique ! Semeur de discorde ! Réponds : qui es-tu donc ? »

     On le taquine :

     « Michka, pourquoi t’es-tu fait sauter deux doigts ? Tu avais peur des Turcs ? »

     Il monte se battre, mais on s’empare de lui, et, avec des rires et des cris, on l’envoie dans le ravin : il dégringole, dévalant la pente en glapissant :

     « Au secours ! On m’a tué… »

     Ensuite, couvert de poussière, il remonte et demande à l’Ukrainien un verre de vodka.

     « En quel honneur ?

     — Pour vous avoir égayés », répond Kostine. Les moujiks s’esclaffent amicalement.


À suivre...



Notes


  1. Rencontré dans la deuxième partie – le texte russe l’appelle Toupet, voir la note 15. Il est récemment rentré de sa déportation à Iakoutsk, en Sibérie centrale-orientale.
  2. Terme populaire pour désigner la moleskine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Moleskine_(tissu)
  3. Ce qu’on peut traduire par « Bellevue ». Il y a plusieurs localités portant ce nom. Celle-ci est située dans le Tatarstan, non loin de Kazan, comme indiqué.
  4. Soit environ 50 km. La verste faisait un peu moins de 1,1 km.
  5. Phonétiquement Romassj. Antonov pour Antonovitch, sans doute.
  6. Pour Antonovitch, ce qui confirme la note précédente. On trouvera Antonovitch en toutes lettres au moins une fois dans la suite du texte.
  7. On trouve souvent (chez Tchékhov, notamment) une rive escarpée et l’autre en pente douce, dans ces descriptions de fleuves et de rivières. C’est le cas de la Volga, dont la rive droite (l’ancienne traduction de Dumesnil se trompe ici) est souvent escarpée.
  8. Cette histoire de mouettes qui survolent le fleuve se retrouve dans des chansons populaires. Dans la phrase du moujik se répète le son « tchaï ».
  9. Prénom dérivé du grec Zotikos, créateur de vie, semble-t-il.
  10. Nom de plume de Nikolaï Petropavlovski (1853-1892), écrivain, assayiste et activiste russe, emprisonné puis déporté pendant des années. Gorki admirait son abnégation.
  11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikola%C3%AF_Zlatovratski
  12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikola%C3%AF_Nekrassov
  13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Thomas_Buckle
  14. https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Lyell_(g%C3%A9ologue)
  15. https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Edward_Hartpole_Lecky
  16. https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Lubbock
  17. Taylor doit être l’ingénieur américain ; l’économiste J. S. Mill a déjà été rencontré dans la première partie,
  18. https://fr.wikipedia.org/wiki/Herbert_Spencer On peut trouver une illustration de son influence dans la grande nouvelle de Tchékhov Le Duel.
  19. Auteurs de manifestes et d’œuvres révolutionnaires.
  20. En ukrainien, Tchernihiv. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tchernihiv
  21. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_de_Sakha
  22. https://fr.wikipedia.org/wiki/Oulous
  23. https://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Korolenko
  24. Responsable d’une province (ici celle de Kazan) devant le pouvoir impérial central.
  25. Rappel : Kazan est la capitale du Tatarstan.
  26. Rappel : c’est un pardessus plissé à la taille.
  27. Jeune propriétaire qui, au début, dirigeait la gabare. Pankov dessine la figure originale du moujik moderniste, entrepreneur.
  28. Gorki signale en note que sa mémoire des noms est ici sans doute défaillante.
  29. Seigneur, maître, propriétaire foncier. Ce terme date de l’époque du servage.
  30. Nous sommes en 1886 ou 1887, maintenant, l’oukase (décret) d’émancipation des serfs remonte à 1861.
  31. Le terme russe désigne étymologiquement la fête de la Trinité. Mais la liturgie orthodoxe intègre celle-ci dans la Pentecôte…
  32. Début du poème Sacha, de Nekrassov.
  33. C’est peut-être le moment de signaler que Gorki n’aimait pas les paysans, sur lesquels il portait le même regard que Marx, assez longtemps : les barbares dans la civilisation. Il les voyait aussi comme la tendance asiatique de la Russie, comme le montre un texte (Deux courants de pensée)  de lui de 1915. Cette quasi-haine du moujik lui joua sans doute des tours, en l’amenant à pactiser grandement avec Staline, dont il avait compris les dessins : industrialiser le pays à marche forcée en essorant la paysannerie…
  34. Villa le plus souvent dans les bois. Le terme est passé en français.
  35. Officier subalterne de la police rurale.
  36. Rappel : c’est une coopérative de travailleurs indépendants. Les kolkhozes les remplaceront (désavantageusement) dans les années vingt.
  37. En réclamant sa part d’héritage, pour fonder sa propre famille à l’écart. 
  38. Tout ce passage rappelle Le Village, de Bounine.
  39. Un peu plus tard que les vêpres catholiques.
  40. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ambon_(meuble)
  41. Les astronautes d’Artémis viennent d’observer des étincelles dues au choc de météorites : voilà qui eût réjoui Gorki !