jeudi 7 mai 2026

Le Fuyard (Anton Tchékhov)

     Ce récit fut publié fin septembre 1887 dans le Journal de Pétersbourg – organe politique et littéraire édité depuis 1867, d’abord hebdomadaire, puis paraissant plusieurs fois par semaine et devenant enfin quotidien à partir de 1882 –, sous la signature A. Tchékhontié (de quoi faire encore râler Grigorovitch, voir Le Vengeur). Il fut ensuite repris et incorporé, avec de légères modifications, dans différents recueils des œuvres de Tchékhov, sous le nom véritable de l’auteur.
     L’inspiration de ce texte est à trouver, d’après les témoignages de la famille de Tchékhov, dans ses débuts de jeune médecin à proximité de Moscou : voir l’annexe.

     Ce récit eut un grand succès, et plut grandement à Tolstoï, qui le relisait périodiquement. Il fut traduit en français en 1893 par Ioulia Tvéroïanskaïa, pour la Revue des Deux Mondes. Il fut retraduit par Denis Roche en 1927 pour la Librairie Plon, sous le titre Une fuite. On en  trouve, sous le titre Le Fugitif,  une traduction plus récente (1970) dans la Pléiade, due à Édouard Parayre et Lily Denis.




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     Cela n’avait pas été une mince affaire. Accompagné de sa mère, Pachka1 avait d’abord marché sous la pluie, tantôt traversant des prés fauchés, tantôt suivant des sentes forestières où les feuilles jaunes se collaient à ses bottes : il avait marché ainsi jusqu’à l’aube. Ensuite, il était resté debout pendant deux heures dans un vestibule2 sombre, attendant que la porte s’ouvrît. Il n’y faisait pas aussi froid ni aussi humide que dehors, mais le vent y projetait tout de même des gouttes de pluie. Lorsque le vestibule, se remplissant peu à peu, fut complètement bondé, Pachka, pressé de tous côté, se retrouva le visage serré contre une touloupe3 à la forte odeur de poisson salé, et s’endormit. Là-dessus, un verrou claqua, la porte s’ouvrit toute grande et Pacha entra avec sa mère dans la salle d’admission4. Il fallut de nouveau attendre un long moment. Tous les malades étaient assis sur des bancs, immobiles et silencieux. Pachka les examinait en se taisant, lui aussi, bien qu’il vît pas mal de choses étranges et comiques. Une fois seulement, lorsqu’un gars entra à cloche-pied dans la salle, Pachka eut envie de se mettre également à sautiller ; il poussa le bras de sa mère5, pouffa dans sa manche et dit :

     « Regarde, maman : un moineau ! 

     — Tais-toi, mon petit, tais-toi ! » dit la mère.

     Un aide-médecin6 ensommeillé se montra au petit guichet.

     « Venez pour l’inscription ! » fit-il d’une voix de basse.

     Tout le monde, y compris le gars sautillant drôlement, se mit à faire la queue devant le guichet. À chacun, l’aide-médecin demandait son prénom et son nom de famille7, son adresse, son âge, depuis quand il était souffrant, etc. Pachka apprit qu’il s’appelait en fait Pavel Galaktionov, qu’il avait sept ans, ne savait pas lire et qu’il était malade depuis Pâques.

     Peu de temps après l’inscription, il fallut se lever brièvement ; c’était le docteur qui traversait la salle, revêtu d’un tablier blanc et ceint d’une serviette de toilette. En passant devant le gars qui sautillait, il haussa les épaules et dit d’une voix chantante de ténor :

     « Tu es un drôle d’imbécile ! Tu ne crois pas ? Je t’avais dit de venir lundi, et tu te pointes vendredi. Moi, que tu ne viennes pas du tout, peu m’importe, mais toi, espèce d’imbécile, tu perdrais ta jambe ! »

     Le garçon afficha une mine pitoyable, comme s’il s’apprêtait à mendier, cligna des yeux et dit :

     « Ayez pour moi cette bonté, Ivan Mikolaïtch8 !

     — Il n’y a pas d’Ivan Mikolaïtch qui tienne ! le singea le docteur. On t’a dit lundi, il faut obéir. Tu es un imbécile, c’est tout… »

     La consultation commença. Le docteur se tenait dans son cabinet et appelait successivement les malades. On entendait sans cesse, venant de la petite pièce, des hurlements aigus, des pleurs d’enfants et les exclamations irritées du docteur :

     « Qu’as-tu à gueuler ? Je t’égorge, ou quoi ? Reste tranquillement assis ! »

     Le tour de Pachka arriva.

     « Pavel Galaktionov ! » cria le docteur.

     La mère se figea d’étonnement, comme si elle ne s’attendait pas à cet appel, et, prenant Pacha par la main, elle le fit entrer dans le cabinet. Assis à son bureau, la docteur tapotait machinalement un gros livre avec un petit marteau. 

     « Où a-t-on  mal ? demanda-t-il sans regarder qui entrait.

     — Le gamin a un bobo au coude, petit père9, répondit la mère, et son visage prit un air d’affliction, comme si elle était réellement très affectée par le bobo de Pachka.

     — Déshabille-le ! »

     Pachka dénoua en soufflant le foulard qu’il avait autour du cou, puis s’essuya le nez dans sa manche et, en prenant son temps, se mit à retirer sa petite touloupe.

     « Femme, dit le docteur avec irritation, tu ne me rends pas visite ! Qu’as-tu à lambiner ? Il y en a d’autres que toi, ici. »

     Pachka jeta en hâte la touloupe par terre et, avec l’aide de sa mère, enleva sa chemise… Le docteur lui jeta un coup d’œil indolent et  envoya une tape sur son ventre nu.

     « Tu as joliment pris du ventre, mon ami Pachka, dit le docteur, et il poussa un soupir. Bon, fais voir ton coude. »

     Pachka loucha sur la cuvette contenant de l’eau sale mélangée à du sang, jeta un coup d’œil au tablier du docteur et se mit à pleurer.

     « Mê-êê ! singea le docteur. Ce polisson-là, ce fils à sa maman a l’âge de se marier, et le voilà qui chiale ! En voilà un effronté… »

     S’efforçant de ne pas pleurer, Pachka regarda sa mère, et dans ce regard se lisait  une prière : « Ne va pas raconter à la maison que j’ai pleuré à l’hôpital ! »

     Le docteur examina son coude, exerça dessus une pression, soupira, clappa des lèvres, et exerça une nouvelle pression.

     « Femme, tu mériterais une volée, mais il n’y a personne pour te la donner, dit-il. Pourquoi ne l’as-tu pas amené plus tôt ? Son bras est fichu ! Regarde un peu, imbécile, c’est l’articulation qui est enflammée !

     — Vous en savez plus long que moi, petit père… soupira la femme.

     Petit père… Tu as laissé le bras du gamin pourrir, et maintenant, tu me donnes du petit père. Quel travailleur fera-t-il, sans son bras ? Il va falloir que tu sois éternellement aux petits soins pour lui. Je parie qu’au moindre bouton apparaissant sur ton nez, tu fonces à l’hôpital, et là, tu as laissé le gamin pourrir pendant six mois. Vous êtes tous les mêmes. »

     Le docteur alluma une cigarette. Pendant que sa fumée s’élevait, il tança la femme, balançant la tête au rythme de la chanson qu’il fredonnait intérieurement, et pensant à autre chose. Tout nu, Pachka se tenait devant lui, l’écoutant et regardant la fumée. Lorsque la cigarette s’éteignit, le docteur reprit ses esprits et dit, un ton plus bas :

     « Bon, écoute, femme. Dans son cas, les onguents et les gouttes ne serviront à rien. Il faut le laisser à l’hôpital.

     — Pourquoi pas, petit père, s’il le faut ?

     — Nous l’opérerons. Tu vas rester, Pachka, dit le docteur en donnant au gamin une tape sur l’épaule. Laissons ta mère s’en aller, et nous, mon ami, nous resterons ici. C’est la bonne vie, chez moi, mon ami ! Pachka, toi et moi, voilà ce qu’on va faire : on ira attraper des serins, et je te ferai voir un renard ! Nous irons voir des gens ensemble ! Hein ? Veux-tu ? Et ta mère viendra demain te chercher ! Hein ? »

     Pachka interrogea sa mère du regard.

     « Reste, mon petit ! » dit-elle.

     « Il reste, il reste ! s’écria gaiment le docteur. Il n’y a pas à discuter ! je lui montrerai un renard vivant ! Nous irons à la foire acheter des bonbons acidulés10 ! Maria Denissova, emmenez-le en haut ! »

     Le docteur, un joyeux luron de bonne composition, apparemment, se réjouissait d’avoir de la compagnie ; Pachka eut envie de lui montrer du respect, d’autant plus qu’il n’avait jamais été à la foire et qu’il avait fort envie de voir un renard vivant… mais comment faire sans sa mère ? Ayant un peu réfléchi, il décida de demander au docteur que sa mère reste elle aussi à l’hôpital, mais, avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche, l’infirmière11 lui avait déjà fait monter l’escalier. Il avançait, bouche bée, en regardant sur les côtés. L’escalier, les parquets, les chambranles – tout cela immense, droit, brillant – étaient superbement badigeonnés en jaune, et dégageaient une appétissante couleur d’huile de lin12. Il y avait un peu partout des lampes suspendues, des tapis de couloir étendus, des robinets de cuivre sortant des murs. Mais, par-dessus tout, Pachka fut enchanté du lit sur lequel on le fit asseoir, ainsi que de la couverture grise et rugueuse. Il tâta les oreillers et la couverture, enveloppa la salle du regard et conclut que le docteur ne vivait pas mal du tout.

     La salle n’était pas grande et ne comprenait que trois lits. L’un des lits était vide, le deuxième était celui de Pachka, et sur le troisième était assis un vieillard aux yeux irrités, qui passait son temps à tousser et à cracher dans un quart. Par la porte ouverte, on voyait, depuis le lit de Pachka, une autre salle avec deux lits : sur l’un d’eux, un homme décharné et très pâle dormait avec une vessie en caoutchouc sur la tête ; sur l’autre, un moujik était assis, les jambes écartées et la tête bandée, ayant l’air d’une femme.

     L’infirmière était sortie après avoir fait asseoir Pachka ; elle revint peu après, tenant dans ses bras un tas de vêtements.

     « C’est pour toi, dit-elle. Habille-toi. »

     Pachka se déshabilla et, non sans plaisir, se mit à revêtir sa nouvelle tenue. Ayant passé une chemise, enfilé un pantalon et mis une robe de chambre grise, il s’examina avec fatuité, en se disant que ce ne serait pas mal de se montrer ainsi au village. Il se représenta sa mère l’envoyant au potager, du côté de la rivière, couper des feuilles de chou pour le goret ; il y allait, et les petits garçons et les petites filles faisaient cercle autour de lui en lorgnant avec envie sa robe de chambre. 

     Une garde-malade entra, qui tenait dans ses mains deux écuelles d’étain, des cuillers et deux morceaux de pain. Elle plaça une des écuelles devant le vieillard, et l’autre devant Pachka.

     « Mange ! » dit-elle.

     Jetant un coup d’œil à l’écuelle, Pachka y vit une soupe aux choux grasse13, avec un morceau de viande dedans, et il songea de nouveau que le docteur ne vivait pas mal du tout, et qu’il n’était pas aussi bourru qu’il lui avait semblé au début. Il mangea longuement la soupe, en léchant la cuiller après chaque lampée ; puis, lorsqu’il ne resta plus que le bout de viande dans son écuelle, il jeta de côté un regard au vieux, et le vit avec envie continuer à avaler sa soupe. Avec un soupir, il s’en prit au morceau de viande, en s’efforçant de le faire durer le plus longtemps possible, mais tous ses efforts n’empêchèrent pas la viande de disparaître bientôt elle aussi. Il ne lui restait que le morceau de pain. Le pain sec, sans accompagnement, n’a rien d’appétissant, mais il n’y avait rien à y faire. Pachhka médita un peu et mangea le pain. À ce moment, la garde-malade revint avec de nouvelles écuelles, où se trouvaient cette fois du rôti et des pommes de terre.

     « Où est ton pain ? » demanda-t-elle.

     En guise de réponse, Pachka gonfla ses joues et relâcha l’air.

     « Mais pourquoi l’avoir mangé ? lui reprocha la garde-malade : avec quoi vas-tu donc manger le rôti ? »

     Elle sortit et ramena un autre morceau de pain. Pachka n’avait jamais mangé de viande rôtie, et, à l’essai, il trouva cela très bon. Le rôti eût tôt fait de disparaître, laissant à Pachka un bout de pain plus gros qu’après la soupe aux choux. Ayant déjeuné, le vieillard cacha le pain qui lui restait à l’intérieur de son chevet ; Pachka voulut l’imiter, mais se ravisa et mangea son morceau de pain.

     Repu, il alla faire un tour. Dans la salle voisine, outre ceux qu’il avait aperçus par la porte, se trouvaient quatre hommes. L’un d’eux fut le seul à attirer son attention : un moujik de haute taille, d’une maigreur extrême, au visage poilu et maussade ; assis sur son lit, tel un pendule, il faisait sans cesse osciller sa tête et aller et venir son bras droit. Pachka resta un long moment sans le quitter des yeux. Au début, les oscillations régulières du moujik lui parurent drôles et destinées à amuser tout le monde, mais en regardant le visage de l’homme, il se sentit oppressé, et il comprit que le moujik souffrait horriblement. Passant dans une troisième salle, il vit deux hommes aux visages grenat, comme enduits de glaise. Ils étaient assis sans bouger sur leurs lits, et leurs figures étranges, dont se distinguaient mal les traits, leur donnaient l’air d’idoles païennes.

     « Tante14, pourquoi sont-ils comme ça ? demanda-t-il à la garde-malade.

     — Ils ont la variole, mon petit. »

     Revenu dans sa salle, Pachka s’assit sur son lit et se mit à attendre le docteur, pour aller avec lui attraper des serins ou faire un tour à la foire. Mais le docteur ne venait pas. L’aide-médecin se montra fugitivement à la porte de la salle d’à côté. Il se pencha sur le malade qui avait une poche de glace sur la tête et cria :

     « Mikhaïlo15 ! »

     Endormi, celui-ci resta sans réaction. L’aide-médecin renonça d’un geste de la main et s’en alla. Attendant toujours le docteur, Pachka examina le vieillard son voisin. Celui—ci n’arrêtait pas de tousser et de cracher dans son quart ; sa toux était prolongée, rauque. Une particularité du vieux plut à Pachka : lorsqu’il inspirait de l’air en même temps qu’il toussait, quelque chose, dans sa poitrine, sifflait et chantait sur différents tons.

     « Grand-père16, c’est quoi, ce qui siffle en toi ? » demanda Pachka.

     Le vieux ne répondit rien. Pachka attendit un peu, puis demanda :

     « Grand-père, il est où, le renard ? 

     — Quel renard ?

     — Le renard vivant.

     — Où veux-tu qu’il soit ? Dans la forêt ! »

     Beaucoup de temps s’était passé, mais le docteur ne se montrait toujours pas. La garde-malade apporta du thé et enguirlanda Pachka pour ne pas avoir gardé de pain pour le  thé ; l’aide-médecin vint encore une fois essayer de réveiller Mikhaïlo ; dehors, la lumière tourna au bleu sombre, on alluma les lampes dans les salles, et le docteur ne se montrait pas. Il était déjà bien tard pour aller à la foire ou à la chasse aux serins ; Pachka s’étendit sur son lit et se mit à songer. Il repensa aux bonbons promis par le docteur, au visage et à la voix de sa mère, à l’obscurité à l’intérieur de son izba17, au poêle, à sa grand-mère Iégorovna18, la grincheuse… et l’ennui et la tristesse le gagnèrent soudain. Il se souvint que sa mère viendrait le chercher le lendemain, sourit et ferma les yeux.

     Il fut réveillé par un froufroutement. Quelqu’un marchait et parlait à mi-voix dans la salle voisine. À la lueur sourde des lampes de nuit et des veilleuses19, trois silhouettes remuaient autour du lit de Mikhaïlo.

     « On l’emporte avec le lit, ou comme ça ?demanda l’une d’elles.

     — Comme ça. Avec le lit, on ne passerait pas. Ah, il a mal choisi son moment pour mourir, que Dieu l’accueille20 ! »

     Un homme prit Mikhaïlo par les épaules, un autre par les pieds, et ils le soulevèrent : les bras de Mikhaïlo et les pans de robe de chambre retombèrent sans force. Le troisième homme – c’était le moujik ressemblant à une femme – ébaucha un signe de croix, et tous les trois sortirent de la salle, en tapant des pieds en désordre et en marchant sur les pans de la robe de chambre.

     Des sifflements et des chants à plusieurs voix se faisaient entendre dans la poitrine du vieillard endormi. Pachka prêta l’oreille, jeta un regard aux fenêtres sombres et, paniqué, sauta à bas de son lit.

     « Ma-a-man ! » gémit-il sourdement.

     Et, sans attendre de réponse, il se précipita dans la salle voisine. La lueur de la lampe de nuit et de la veilleuse éclaircissaient à peine l’obscurité autour du lit21 ; alarmés par la mort de Mikhaïlo, les malades étaient assis sur leurs lits ; ébouriffés, se mêlant aux ombres, ils paraissaient élargis, agrandis, ils semblaient ne faire que croître ; sur le dernier lit, dans un coin, était assis le moujik balançant la tête et le bras.

     Sans s’y retrouver dans les portes, Pachka se rua dans la salle des varioleux, puis, de là, dans le couloir ; sortant du couloir, il entra en coup de vent dans une grande salle où, sur les lits, étaient couchés ou assis des monstres aux longs cheveux et aux figures de vieillardes. Traversant en courant la section des femmes, il se retrouva encore dans le couloir et aperçut la rampe de l’escalier dont il se souvint, et qu’il descendit en courant. Il reconnut alors la salle d’admission où il avait attendu le matin, et se mit à chercher la sortie.

     Le verrou claqua, un vent froid souffla et Pachka, trébuchant, s’élança dans la cour. Il n’avait qu’une seule pensée : fuir et fuir ! Il ne connaissait pas le chemin, mais il était certain qu’en courant, il se retrouvait immanquablement chez lui, auprès de sa mère. Le ciel nocturne était voilé, mais la lune brillait derrière les nuages. Pachka quitta le perron en courant tout droit, contourna un hangar et se heurta à des buissons secs ; s’étant arrêté pour réfléchir, il revint en arrière en courant, vers l’hôpital, en fit le tour et s’arrêta de nouveau, indécis : derrière la bâtisse se montrait la blancheur de croix tombales.

     « Ma-a-man ! »  s’écria-t-il, revenant en vitesse sur ses pas.

     En passant en courant devant les bâtiments sombres et sévères, il vit une fenêtre éclairée.

     Dans les ténèbres, la tache rouge vif paraissait effrayante, mais Pachka, fou de terreur, ne sachant plus où courir, se dirigea vers elle. À proximité de la lueur se trouvaient un perron avec des marches, une grande porte avec une plaque blanche ; Pachka monta les marches en courant, regarda par la fenêtre, et une joie aiguë s’empara complètement de lui. Il avait aperçu le joyeux docteur, au caractère accommodant, assis à son bureau, en train de lire un livre. Riant de bonheur, Pachka tendit les mains vers le visage reconnu, mais une force mystérieuse lui coupa la respiration et le frappa aux jambes ; il chancela et roula sans connaissance sur les marches.

     Quand il revint à lui, il faisait déjà jour, et la voix bien connue qui, la veille, lui avait promis la foire, les serins et le renard, disait tout près de lui :

     « Tu fais un bel imbécile, Pachka ! N’est-ce pas, que tu es un imbécile ? Tu mériterais une raclée, mais il n’y a personne pour te la donner. »






Notes


  1. Diminutif familier de Pavel (Paul).
  2. Ces vestibules sont des sortes d’entrées indépendantes, accolées au bâtiment principal, non éclairées et non chauffées.
  3. Manteau (ou veste) en peau de mouton retournée ; le mot est passé en français.
  4. Salle d’attente et de pré-consultation : on y  enregistre les malades
  5. Et non pas « il donna un coup de coude à sa mère », comme on trouve chez D. Roche et dans la Pléiade. Le texte dit : il poussa sa mère sous le coude. 
  6. Le fameux feldscher qu’on trouve si souvent chez Tchékhov : ce terme d’origine allemande désigne un assistant médical, infirmièr·e aux attributions assez larges.
  7. Le terme russe signifie patronyme, ce qui a deux sens : il s’agit souvent du prénom du père (fils de…). Mais ici, pour une inscription administrative, il s’agit davantage du nom de famille, même si l’on peut aussi donner le prénom du père, mais cela devient un peu fouillis, en français.
  8. Forme populaire de Nikolaïtch, elle-même forme contractée de Nikolaïévitch (fils de Nicolas).
  9. Au départ, ce terme s’adresse à un religieux, et traduit exactement « mon père », ou alors au père de famille ; par extension, c’est une formule de respect, on ne doit pas y voir la moindre familiarité. 
  10. Bonbons translucides, mélange de sucre et de jus de fruit figé.Les sucres d’orge qu’on trouve chez D. Roche, puis dans la Pléiade sont approximatifs, sans être idiots.
  11. J’emploie ce terme pour simplifier ; dans le texte russe, il s’agit d’une femme aide-médecin, voir la note 6.
  12. Ou de chanvre, 
  13. Coquille dans la Pléiade, qui parle se soupe aux choux gras.
  14. Les jeunes enfants donnent aux aîné·e·s qu’ils ne connaissent pas de l’oncle et de la tante, signe de respect affectueux.
  15. Ce prénom ukrainien se déclinait, en russe littéraire au XIXe siècle, comme un prénom féminin terminé par « a ». C’était aussi le cas de certains noms de famille ukrainiens. Voir par exemple Roger Comtet, Grammaire du russe contemporain, pages 115-116.
  16. Analogue à ce qu’on a vu à la note 14.
  17. La Pléiade parle de « ferme », j’ignore pourquoi. 
  18. Fille de Iégor. Ce prénom trottait déjà dans la tête de l’auteur qui, quelques semaines plus tard, allait se mettre à la rédaction de sa première longue nouvelle, La Steppe, dont le héros est un jeune garçon de neuf ans, prénommé Iégor :
    https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/040716/la-steppe-anton-tchekhov-edition-remaniee
  19. Il s’agit de veilleuses disposées devant des icônes.
  20. La formule rituelle dit : « À lui le Royaume des Cieux », mais c’est un souhait…
  21. C’est moi qui rajoute ces trois derniers mots, pour rendre compte du fait que le texte met ici lampe et veilleuse au singulier.





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Annexe : les débuts du docteur Anton Tchékhov




     Tchékhov étudia à la Faculté de médecine de l’Université de Moscou de 1879 à 1884. En 1879 ou 1880, son frère cadet Ivan fut nommé instituteur non loin de Moscou, à Vosskréssiensk - devenue Istra (https://fr.wikipedia.org/wiki/Istra_(ville)) en 1930. Disposant d’un grand appartement de fonction, il fit venir sa famille, à l’étroit à Moscou. En 1881, Tchékhov y fit la connaissance du docteur Pavel Arseniévitch Arkhangelski, qui dirigeait la clinique locale. À partir de 1882, encore étudiant, Tchékhov commença à assister les médecins de la clinique. En 1884, ses études terminées, il devint l’un des docteurs de cet établissement. P. A. Arkhangelski rapporte qu’Anton Tchékhov, qui avait été, au lycée, un élève très moyen, puis un étudiant n’ayant pas spécialement brillé à la Faculté, manquait parfois d’assurance et travaillait un peu lentement. En revanche, il montrait de grandes qualités d’attention vis-à-vis des patients, et se souciait de leur état psychologique, de même que de celui des soignants ! Il poursuivait simultanément sa carrière d’écrivain, entamée dès le début des années 1880…


(Résumé de ce qu’on peut trouver sur Wikipeddia en russe)

mardi 28 avril 2026

Le Vengeur (Anton Tchékhov)

 


     Ce petit texte drolatique parut en septembre 1887, sous la signature A. Tchékhontié, dans l’hebdomadaire humoristique illustré Fragments, revue paraissant à Saint-Pétersbourg depuis 1881, et à laquelle le jeune Tchékhov collaborait régulièrement. La nouvelle dut faire sourire jaune Dmitri  Grigorovitch, auteur et critique reconnu, lequel, aîné de Tchékhov de près de quarante ans, lui avait adressé en mars 1886 une lettre de remontrances (voir l’annexe) où il l’encourageait à écrire sous son nom et à ne pas se contenter de bluettes amusantes, vu le talent qui était le sien…




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     Fiodor Fiodorovitch Sigaïev se tenait, peu de temps après avoir surpris sa femme en flagrant délit, dans le magasin d’armurerie Chmuks et Cie, il se choisissait un revolver convenable. Sur son visage se lisaient la colère, le chagrin et une résolution irrévocable.

     « Je sais ce qui me reste à faire…, se disait-il. Les fondements de la famille ont été profanés, mon honneur piétiné, traîné dans la boue, le vice triomphe, je dois donc, en tant qu’honorable citoyen, devenir un vengeur. Je commencerai par les abattre, elle et son amant, et je me tuerai ensuite… »

     Sans avoir encore choisi de revolver, ni tué personne, il voyait déjà en imagination trois cadavres ensanglantés, aux crânes fracassés laissant s’écouler la cervelle, l’affolement général, l’attroupement des badauds, l’autopsie… Avec la joie mauvaise d’un homme blessé, il imaginait l’effroi de la famille et des simples spectateurs, l’agonie de la femme adultère, et voyait déjà les éditoriaux traitant de la désagrégation des bases de la famille.

     Le commis, homme leste à la silhouette française, en gilet blanc, arborant une petite brioche, étalait devant lui des revolvers, en claquant les talons et en disant avec un sourire respectueux :

     « Je vous conseillerais, Monsieur, l’admirable revolver que voici. Système Smith & Wesson. Le dernier cri en matière d’armes à feu. À triple action et extracteur, avec amorce centrale,  il tire à six cents pas. J’attire votre attention, Monsieur, sur la finition. C’est le système qui est le plus en vogue, Monsieur…Nous en vendons chaque jour une dizaine, contre les brigands, les loups et les amants. Le coup est très sûr et fort puissant, il porte loin et abat femme et amant, troués de part en part. Je ne connais pas, Monsieur, de meilleur système pour se suicider… »

     Le vendeur levait le chien et l’abaissait, soufflait sur le canon, visait et affectait de suffoquer d’enthousiasme. À voir son air ravi, on pouvait croire qu’il se serait volontiers logé une balle dans la tête si seulement il avait possédé un revolver avec un système aussi superbe que ce Smith & Wesson.

     « Combien coûte-t-il ? demanda Sigaïev.

     — Quarante-cinq roubles, Monsieur.

     — Hum ! Voilà qui est cher, pour moi !
     — Dans ce cas, Monsieur, je vous proposerai une arme d’un autre système, meilleur marché. Voulez-vous regarder ? Nous avons un choix énorme, à des prix très divers… Par exemple, le revolver que voici, système Lefaucheux, ne coûte que dix-huit roubles, mais… (le commis eut une grimace dédaigneuse)… mais, Monsieur, c’est un système passé de mode. Il n’y a plus, de nos jours, que les prolétaires intellectuels et les femmes psychopathes pour l’acheter. Se suicider ou abattre son épouse à l’aide d’un Lefaucheux passe maintenant pour une marque de mauvais goût. Le bon ton ne connaît que le Smith & Wesson.

     — Je n’ai nul besoin de me suicider, ni d’abattre quelqu’un mentit Sigaïev avec morosité. J’en achète un seulement pour ma datcha4.;; pour faire peur aux voleurs…

     — Peu nous importe le motif de votre achat, sourit le commis en baissant discrètement les yeux. Si nous cherchions à chaque fois à le découvrir, Monsieur, il ne resterait plus qu’à fermer le magasin. Un Lefaucheux ne convient pas, Monsieur, pour effrayer les voleurs, car il fait un bruit sourd, il est peu bruyant, je vous proposerais plutôt le pistolet ordinaire à percussion Mortimer, encore appelé pistolet de duel… »

     « Et si je le provoquais en duel ? songea fugitivement Sigaïev. Mais ce serait lui faire trop d’honneur… Ce genre de brute, ça s’abat comme un chien… »

     Se tournant d’un mouvement gracieux et trottinant sur ses jambes courtes, le commis disposa devant lui une masse de revolvers, sans cesser de sourire et de babiller. De tous, le  Smith & Wesson avait l’air le plus appétissant et le plus imposant. Sigaïev en prit en main un exemplaire et le fixa bêtement, plongé dans ses pensées. il voyait en imagination l’arme  fracasser les crânes, le sang couler sur le tapis et le parquet, la femme adultère gigoter des jambes en mourant… Mais cela ne suffisait pas à son âme indignée. Les images sanglantes et les cris d’effroi ne le satisfaisaient pas… Il fallait inventer quelque chose de plus horrible.

     « Voilà, je vais le tuer et me tuer, se dit-il, et la laisser, elle, en vie. Qu’elle dépérisse de remords et en subissant le mépris de son entourage. Pour une nature aussi nerveuse que la sienne, c’est une torture bien supérieure à la mort… »

     Il se figura son enterrement : lui, l’offensé, est couché dans son cercueil, un doux sourire aux lèvres, tandis qu’elle, blême, torturée de remords, suit le cercueil, telle Niobé5, sans savoir où se cacher pour échapper aux regards méprisants dont la foule indignée la foudroie…

     « Je vois, Monsieur, que le  Smith & Wesson vous plaît, dit le commis, interrompant ses rêveries. S’il vous semble cher, si vous voulez, je vous ferai un rabais de cinq roubles… Du reste, nous avons encore d’autres modèles, meilleur marché. »

     La silhouette française se retourna d’un mouvement gracieux et ramassa sur des étagères une autre douzaine de revolvers dans leurs étuis. 

     « Voici, Monsieur, des pièces à trente roubles. Ce qui n’est pas cher, d’autant que le cours du rouble a terriblement baissé, et que les droits de douane, Monsieur, ne cessent d’augmenter. Je le jure, Monsieur, je suis conservateur, mais je commence à me plaindre ! Je vous demande un peu, le cours du rouble et les tarifs douaniers font que, de nos jours, seuls les richards peuvent acquérir une arme ! Il ne reste aux pauvres que les armes de Toula6 et les allumettes au phosphore, et les armes de Toula sont une infortune ! Avec une arme de Toula, on tire sur sa femme et on reçoit la balle dans l’omoplate… »

     Sigaïev se sentit soudain vexé et chagriné à la pensée qu’il serait mort, et ne verrait pas les souffrances de l’infidèle. La vengeance n’est douce que si l’on peut en voir et en toucher les fruits, être couché dans son cercueil sans rien percevoir n’avait pas de sens.

     « Ce n’est pas comme cela que je dois procéder, réfléchit-il. Je vais le tuer, lui, j’irai à ses obsèques, je regarderai bien, et ensuite je me tuerai… Seulement, on va m’arrêter avant, et m’enlever l’arme… Bon, alors : je le tuerai, elle restera en vie, et moi… eh bien, en attendant de me tuer, je me ferai arrêter. J’aurai toujours le temps de me tuer. Être arrêté a ceci de bon que je pourrai, lors de l’enquête préalable, exposer aux yeux des autorités et de la société, la bassesse de sa conduite. Si je me tuais, elle trouverait peut-être moyen, avec la duplicité et l’impudence qui la caractérisent, de tout me mettre sur le dos, et le monde la disculpera, et l’on pourrait bien rire de moi ; alors que si je reste en vie, … »

     Une minute plus tard, il se disait :

     « Mais, si je me tue, c’est peut-être moi qu’on accusera, en me soupçonnant de sentiments mesquins… D’ailleurs, pourquoi se tuer ? Et d’une. Secundo, se brûler la cervelle, c’est agir en poltron. Donc : je le tue, lui, et moi je reste en vie, et passe en jugement. On me jugera, et elle figurera comme témoin… J’imagine sa confusion, sa honte lorsque mon avocat la questionnera ! Les sympathies du tribunal, du public et de la presse iront naturellement de mon côté… »

     Il soupesait, tandis que le commis étalait sa marchandise devant lui, estimant de son devoir de s’occuper de son client.

     « Voici des armes anglaises d’un nouveau système, que nous avons reçues tout récemment, jacassait-il. Mais je vous préviens, Monsieur, que tous ces systèmes font pâle figure à côté du Smith & Wesson. Il y a quelque temps – vous avez dû le lire –, un officier a acquis chez nous un Smith & Wesson. Il a tiré sur l’amant de sa femme et – imaginez un peu ! – la balle a transpercé l’homme, puis une lampe de bronze, ensuite un piano à queue, et, en ricochant, elle a abattu un bichon et commotionné la femme. Brillant effet qui honore notre firme. L’officier a été arrêté… Il sera bien sûr inculpé et condamné au bagne ! Premièrement, notre législation est trop désuète ; deuxièmement, Monsieur, le tribunal est toujours du côté de l’amant. Pourquoi ? C’est très simple, Monsieur ! Aussi bien les juges que les jurés, le procureur et l’avocat vivent eux-mêmes avec les épouses d’autres hommes, et, un mari de moins en Russie, c’est plus de tranquillité pour eux. La société verrait d’un bon œil que le gouvernement envoyât tous les maris à Sakhaline7. Oh, Monsieur, vous ne pouvez pas savoir l’indignation que fait naître en moi l’actuelle corruption des mœurs ! Aimer la femme d’autrui est de nos jours aussi admis que fumer les cigarettes des autres et lire leurs livres. D’année en année, notre commerce périclite : cela ne veut pas dire que les amants sont moins nombreux, mais que les maris s’accommodent de leur situation et craignent le tribunal et le bagne. »

     Le commis jeta un coup d’œil autour de lui et chuchota :

     « Et à qui la faute, Monsieur ? Au gouvernement ! »

     « Aller à Sakhaline à cause d’un cochon quelconque n’est pas non plus très sensé, réfléchissait Sigaïev. Si je pars au bagne, cela ne fera que donner à ma femme la possibilité de se remarier et de tromper son deuxième mari. Elle triompherait… Donc : je la laisse en vie, je ne me tue pas, lui… je ne le tue pas non plus. Il faut imaginer quelque chose de plus intelligent, faisant davantage vibrer la corde sensible. Je vais la châtier par mon mépris et entamer une procédure de divorce faisant scandale… »

     « Voilà encore, Monsieur, un nouveau système, dit le commis en prenant une autre douzaine d’étuis sur une étagère. J’attire votre attention sur l’originalité de la platine8… »

     S’étant décidé, Sigaïev n’avait plus besoin d’un revolver, cependant que le commis, s’animant sans cesse davantage, ne cesser de lui mettre sa marchandise sous les yeux. Le mari offensé éprouva de la honte en voyant le vendeur se fatiguer pour rien, s’extasier vainement, faire des sourires, perdre son temps…

     « Bien, dans ce cas, bredouilla-t-il, je repasserai, ou… ou j’enverrai quelqu’un. »

     Il ne voyait pas la tête que faisait le commis, mais, pour atténuer un peu la gêne qu’il ressentait, il sentit la nécessité d’acheter quelque chose. Mais quoi ? Il parcourut des yeux les murs du magasin et arrêta son regard sur un filet vert accroché près de la porte.

     « Ça, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

     — Un filet pour attraper les cailles.

     — Combien coûte-t-il ?

     — Huit roubles, Monsieur.

     — Enveloppez-le-moi… »

     Le mari offensé paya les huit roubles, prit le filet, et, se sentant encore plus offensé, sortit du magasin.




Notes


  1. Sécurité renforcée : si le doigt arrête de presser la détente, le coup ne part pas. Système obsolète.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Extracteur_(armes_%C3%A0_feu)
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lefaucheux_M1858
  4. Villa dans les bois.
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Niob%C3%A9_(fille_de_Tantale)
  6. Pistolets, sabres et couteaux : https://fr.gw2ru.com/histoire/205965-toula-ville-armuriers
  7. L’île des bagnards, que Tchékhov visitera longuement en 1890.
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Platine_(arme)






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Annexe : la lettre de Grigorovitch à Tchékhov




     Pétersbourg, le 25 mars 1886


     Cher Monsieur Anton Pavlovitch1


     Il y a près d’un an, j’ai lu par hasard, dans le Journal de Pétersbourg, votre2 récit ; je ne souviens pas tout de suite de son titre ; je me rappelle seulement avoir été frappé par ses traits particulièrement originaux, et surtout, par l’authenticité remarquable, la vérité dans la peinture des personnages et la description de la nature. Dès lors, j’ai lu tout ce qui portait la signature Tchékhontié, tout en me fâchant, en mon for intérieur, contre un homme s’estimant bien peu, pour estimer nécessaire de recourir à un pseudonyme. Vous lisant, j’ai instamment conseillé à Souvorine3 et à Bouriénine4 d’en faire autant. Ils m’ont écouté, et n’ont à présent, comme moi, aucun doute sur le fait que vous avez un réel talent – un talent vous faisant nettement émerger du cercle des littérateurs de la nouvelle génération. Je ne suis ni journaliste, ni éditeur ; je ne puis que vous lire, c’est le seul profit que je puisse tirer de vous ; si je parle de votre talent, c’est par conviction. J’ai déjà 65 ans5 ; mais j’ai gardé tant d’amour pour la littérature, je suis si fiévreusement ses réussites, je me réjouis tellement à chaque fois que j’y perçois quelque chose de vivant, de talentueux, que je n’ai pu me retenir, comme vous pouvez voir, et que je vous tends les deux mains. Mais ce n’est pas tout ; je veux ajouter ceci : vu la diversité des facettes de votre talent, le sentiment de vérité des analyses intérieures, la maîtrise des descriptions (la tempête de neige, la nuit et le lieu dans Agafia6 etc.), , le sens plastique qui vous permet de dresser tout un tableau en quelques lignes – les nuages au crépuscule « comme des braises en train de s’éteindre », etc. –, vous êtes appelé, j’en suis convaincu, à écrire quelques œuvres de premier plan, véritablement artistiques. Vous commettriez un grand péché en ne répondant pas à cette attente. Pour cela, vous avez besoin de respecter le talent, lequel est un don très rare. Abandonnez tout travail urgent. Je ne connais pas vos moyens d’existence ; si vous en avez peu, faites comme nous autrefois, souffrez d’éprouver la faim, et gardez vos impressions pour inventer, façonner et rédiger, non d’une traite, mais aux heures de bonheur de l’inspiration intérieure. Un seul travail de ce type sera cent fois plus apprécié que cent jolis récits éparpillés par intervalles dans les journaux ; vous acquerrez aussitôt de la valeur et serez en vue aux yeux des gens sensibles, avant de l’être pour tous les lecteurs. À la base de vos récits, on trouve souvent un motif comportant une touche de cynisme, à quoi bon ? L’authenticité, le réalisme non seulement n’excluent pas l’élégance, mais gagnent à cette dernière. Vous avez à un tel point le sens de la forme et le sentiment de la plastique qu’il est un peu inutile, par exemple, d’évoquer les jambes sales aux ongles retournés ou le nombril du diacre7. Ces détails n’apportent rien à la beauté picturale de la description, ils ne font que gâter plaisamment l’impression du lecteur. Ayez la générosité de me pardonner ces remarques ; je me suis résolu à les formuler seulement parce que je crois véritablement à votre talent et vous souhaite de vous accomplir pleinement et avec succès. Il doit sortir bientôt8, m’a-t-on dit, un recueil de vos récits : si cela doit se faire sous le pseudonyme de Tchékhontié, , je vous demande instamment de télégraphier à l’éditeur9  pour lui dire de mettre à la place votre véritable nom. Après vos dernières publications dans Temps nouveau et le succès du récit Le Chasseur10, votre nom sera lui aussi applaudi. Il me serait agréable d’avoir l’assurance que mes remarques ne vous ont pas fâché, mais que vous les prenez comme il le faut, avec le même sentiment que moi je les ai écrites : sans autoritarisme, mais venant tout simplement d’un cœur sincère.


                                                                                                Respectueusement


                                                                                                D. Grigorovitch.




Notes


  1. Prénom + patronyme (donnant le prénom du père, pas le nom de famille, ici) : formule classique de politesse.
  2. En russe, par politesse : Votre récit. Plus loin : en Vous lisant, etc.
  3. Il deviendra l’éditeur et l’ami de Tchékhov.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Bour%C3%A9nine
  5. 64 en réalité…
  6. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/010125/agafia-anton-tchekhov
  7. Allusion au récit La Sorcière : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/160125/la-sorciere-anton-tchekhov
  8. Toujours édité par la revue Fragments.
  9. Nicolas Leïkine.
  10. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280923/le-chasseur-anton-tchekhov