dimanche 18 octobre 2026

La Maître et Marguerite (chapitre 7)

 Un appartement malsain



     Le lendemain matin, si l’on avait dit à Stiopa Likhodieïev1 : « Stiopa ! Ou tu te lèves tout de suite, ou l’on te fusille ! », Stiopa aurait répondu d’une voix languissante, à peine audible : « Fusillez-moi, faites de moi ce que vous voulez, mais je ne me lèverai pas. »

     Bien loin de pouvoir se lever, il avait même l’impression de ne pas pouvoir ouvrir les yeux : s’il le faisait, un éclair jaillirait qui lui ferait éclater la tête en mille morceaux. Une lourde cloche bourdonnait dans cette tête, des taches brunes bordées de vert flottaient entre les globes de ses yeux et ses paupières closes, et, pour couronner le tout, il avait la nausée, une nausée qui lui semblait liée aux sons obsédants d’un phonographe.

     Stiopa tentait de se rappeler quelque chose, mais il arrivait seulement à se rappeler que, la veille, semblait-il, et il ne savait où, il se tenait, une serviette à la main, essayant d’embrasser une dame, en lui promettant que le lendemain, à midi pile, il irait la voir chez elle. La dame refusait en disant : « Non, non, demain, je ne serai pas chez moi. » Mais Sttiopa maintenait avec obstination : « Je viendrai quand même ! »

     Qui était cette dame, quelle heure était-il, et quel jour, et de quel mois, Stiopa n’en savait rigoureusement rien, et le pire, c’est qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Il fit un effort pour tirer au clair au moins ce dernier point, et, dans ce but, décolla les paupières de son œil gauche. Quelque chose miroitait vaguement dans la pénombre. Stiopa finit par reconnaître le trumeau et comprit qu’il était couché, étalé à la renverse sur son lit, c’est-à-dire sur l’ancien lit de la bijoutière, dans sa chambre. Il ressentit alors un coup si fort dans la tête qu’il ferma les yeux et se mit à gémir.

     Expliquons-nous : Stiopa Likhodieïev, directeur du théâtre des Variétés2, avait repris connaissance au matin chez lui, dans l’appartement qu’il partageait pour moitié avec feu Berlioz, dans le grand immeuble de cinq étages3 disposé en forme de П4 et longeant la rue Sadovaïa. 

     Il faut dire que cet appartement, au n° 50, jouissait depuis longtemps d’une réputation, si ce n’est déplorable, du moins étrange. Deux ans plus tôt, sa propriétaire était encore la veuve du bijoutier de Fougeray. Anna Frantsevna de Fougeray5, respectable quinquagénaire dotée d’un grand sens pratique, avait attribué trois des cinq pièces à deux locataires6 : l’un s’appelait quelque chose comme Biélomout, et le nom du second s’est perdu7. 

     Et donc, deux ans plus tôt, avaient commencé à se produire dans cet appartement des évènements inexplicables : des gens y disparaissaient sans laisser de traces.

     Un jour – un jour de repos –, un milicien se présenta à l’appartement, appela dans le vestibule le deuxième locataire (celui dont le nom s’est perdu) et lui dit qu’on le priait de passer au poste de la milice pour signer un papier – une affaire de quelques instants. Le locataire chargea Anfissa, la fidèle et ancienne employée de maison d’Anna Frantsevna, de dire, au cas où on lui téléphonerait, qu’il serait de retour dans dix minutes, et il partit en compagnie du correct milicien en gants blancs. Mais, loin de revenir au bout des dix minutes, il ne revint jamais. Le plus étonnant était que le milicien avait disparu en même temps que lui.

     Pieuse et même – pour dire les choses franchement – superstitieuse, Anfissa annonça sans ambages à une Anna Frantsevna fort affligée qu’il s’agissait de sorcellerie8, et qu’elle savait très bien qui avait enlevé aussi bien le locataire que le milicien, mais qu’elle ne voulait pas le dire, la nuit approchant.

     Or la sorcellerie, c’est de notoriété publique, une fois commencée, on ne peut plus l’arrêter. Le deuxième locataire avait disparu, sauf erreur, un lundi, et le mercredi, Biélomout disparut à son tour comme par enchantement, dans d’autres circonstances, il est vrai. Une voiture passa le prendre comme tous les matins pour l’amener à son travail. Elle l’y amena mais n’en ramena personne, elle-même, on ne la vit plus.

     Le chagrin et l’effroi de Mme Biélomout furent indescriptibles. Mais ne durèrent pas, hélas. Cette nuit-là, en revenant, en compagnie d’Anfissa, de la datcha où elle s’était rendue avec une hâte inexplicable, Anna Frantsevna ne trouva plus dans l’appartement la citoyenne Biélomout. Et ça, ce n’était encore rien : sur les portes des deux pièces occupées jusque là par les époux Biélomout étaient apposés des scellés !

     Deux jours s’écoulèrent tant bien que mal. Le troisième jour, ayant tout ce temps souffert d’insomnies, Anna Frantsevna partit de nouveau en toute hâte à sa datcha… Inutile de dire qu’elle n’en revint pas !

     Restée seule, Anfissa, ayant pleuré tout son soûl, alla se coucher un peu avant deux heures du matin. On ignore ce qu’il advint d’elle par la suite, mais, aux dires des habitants des autres appartements, on avait toute la nuit entendu des coups frappés au n° 50, où l’électricité avait brûlé jusqu’au matin, la lumière aux fenêtres en témoignant. Et au matin, il s’avéra qu’Anfissa  n’était plus là !

     Toutes sortes de légendes coururent un bon moment, dans l’immeuble, au sujet des disparitions et de l’appartement maudit : par exemple, que la sèche et dévote Anfissa aurait porté sur sa poitrine desséchée, dans un petit sac en daim, vingt-cinq gros diamants appartenant à Anna Frantsevna. Que dans le hangar à bois de cette même datcha où s’était rendue précipitamment Anna Frantsevna avaient été découverts de fabuleux trésors, constitués de diamants toujours, et aussi de pièces d’or à l’effigie du tsar… Et ainsi de suite, dans le même genre. Mais nous ne nous portons pas garant de ce que nous savons pas.

     Quoi qu’il en soit, l’appartement demeura vide et sous scellés une semaine seulement, après quoi y emménagèrent feu Berlioz et son épouse, ainsi que notre Stiopa, lui aussi avec son épouse. De façon très naturelle, à peine se trouvèrent-ils dans l’appartement maudit qu’il se mit à leur arriver le diable sait quoi. Plus précisément, en l’espace d’un mois, les deux épouses disparurent. Mais, elles, non sans laisser de traces. On racontait avoir vu la femme de Berlioz à Kharkov9, en compagnie d’un maître de ballet supposé, tandis que celle de Stiopa aurait été retrouvée rue Bojedomka10, où, d’après les commérages, le directeur des Variétés, usant de ses innombrables relations, s’était arrangé pour lui trouver une chambre, à la condition expresse qu’elle ne remît plus les pieds rue Sadovaïa…

     Stiopa se mit donc à gémir. Il voulait appeler l’employée de maison11, Grounia, et réclamer du pyramidon12, mais parvint à comprendre que c’était idiot : Grounia n’avait bien sûr pas de pyramidon sur elle. Il tenta d’appeler Berlioz au secours, gémissant à deux reprises : « Micha… Micha… », mais vous vous doutez bien qu’on ne lui répondit pas. un silence complet régnait dans l’appartement.

     Ayant remué ses orteils, Stiopa se rendit compte qu’il avait gardé ses chaussettes, il tâta d’une main tremblante sa cuisse pour voir s’il avait aussi son pantalon, sans parvenir à conclure. Enfin, se voyant seul et abandonné, sans personne pour lui venir en aide, il se décida à se lever, fût-ce au prix d’efforts surhumains.

     Stopa décolla ses paupières l’une de l’autre et vit son image dans la glace du trumeau : un homme aux cheveux pointant en tous sens, à la figure enflée et couverte de poils raides et noirs, aux yeux bouffis, en chemise sale avec col et cravate, en caleçon et chaussettes. 

     Ainsi se vit-il dans le trumeau, et il aperçut à côté de la glace un inconnu vêtu de noir et coiffé d’un béret noir.

     Stiopa s’assit dans le lit et écarquilla au maximum ses yeux injectés de sang pour regarder l’inconnu.

     Ce dernier rompit le silence par ces mots, prononcés d’une lourde voix de basse :

     « Bonjour, fort sympathique Stepan Bogdanovitch ! »

     Il y eut un nouveau silence, après lequel, faisant sur lui-même un effort terrible, Stiopa articula :

     « Que désirez-vous ? » et il fut stupéfait de ne pas reconnaître sa voix. Il avait prononcé le mot « que » d’une voix aiguë, « désirez » d’une voix de basse, et le « vous », lui, n’était tout simplement pas sorti.   

     L’inconnu eut un sourire amicalement narquois, tira de son gousset une grosse montre en or avec un triangle de diamants sur le couvercle, la laissa sonner onze fois et dit :

     « Onze heures ! Cela fait exactement une heure que j’attends votre réveil, car vous m’aviez donné rendez-vous chez vous à dix heures. Me voici13 ! »

     Stiopa tâtonna pour trouver son pantalon sur la chaise à côté du lit, murmura : « excusez-moi… », l’enfila puis demanda d’une voix rauque : 

     « Quel est votre nom, s’il vous plaît ? »

     Il avait du mal à parler. À chaque mot, quelqu’un lui enfonçait une aiguille dans le cerveau, lui causant une douleur infernale.

     « Comment ? Vous avez oublié jusqu’à mon nom ? » dit l’inconnu, et il sourit.

     « Pardonnez-moi… « dit Stiopa de sa voix rauque , en sentant que sa gueule de bois le gratifiait d’un nouveau symptôme : il avait l’impression que le plancher, du côté du lit, était parti allez savoir où, et que lui-même allait dégringoler la tête la première, se retrouvant au diable, en pleine géhenne.

     « Cher Stepan Bogdanovitch, dit le visiteur avec un sourire pénétrant, aucun pyramidon ne vous sera de la moindre utilité. Observez cette ancienne et sage règle : soigner le mal par le mal. La seule chose qui vous ramènera à la vie, c’est deux petits verres14 de vodka accompagnés de hors-d’œuvre épicés et très chauds15. 

     Stiopa était malin et, aussi malade qu’il fût, il comprit qu’il lui fallait, puisqu’on l’avait trouvé dans cet état, tout reconnaître.

     « Pour parler franchement, commença-t-il en remuant la langue le moins possible, hier, j’ai un peu…

     — Pas un mot de plus ! » répondit le visiteur qui s’écarta avec son fauteuil.

     Ouvrant des yeux ronds, Stiopa vit sur un petit guéridon un plateau déjà garni de tranches de pain blanc, de caviar pressé dans une petite coupe, de cèpes marinés dans une petite assiette, de quelque chose dans une cassolette, et enfin de vodka dans la carafe pansue de la bijoutière. La buée froide sur la carafe étonna particulièrement Stiopa. D’ailleurs, on voyait pourquoi : elle reposait dans un petit vase rempli de glace. Bref, le couvert était soigné et adroitement mis.

     L’inconnu ne laissa pas l’étonnement de Stiopa devenir douloureux, il lui versa avec dextérité un demi-verre de vodka.

     « Et vous ? piailla Stiopa.

     — Volontiers ! »

     Stiopa porta d’une main mal assurée le verre à ses lèvres, tandis que l’inconnu avalait d’un trait le contenu du sien. Après avoir mâché un peu de caviar, Stiopa accoucha de ces mots :

     « Mais vous… ne mangez rien ?

     — Je vous remercie, je ne grignote jamais », répondit l’inconnu en versant de nouveau de la vodka dans les deux verres. Une fois son couvercle enlevé, la cassolette révéla des saucisses à la sauce tomate.

     Voilà que la maudite verdure devant les yeux de Stiopa s’évanouit, les mots se mirent à sortir de sa bouche et, surtout, il commença à se souvenir de deux ou trois choses. Notamment que ça s’était passé la veille à Skhodnia16, à la datcha de Khoustov, l’auteur de sketches, que c’était Khoustov qui l’y avait amené en taxi. Il se rappelait même qu’ils avaient pris ce taxi devant le « Métropole17 », il y avait encore avec eux un acteur pas tout à fait acteur… avec un phonographe dans une mallette. Oui, oui, oui, c’était à la datcha ! Même que les chiens hurlaient à cause du phonographe. Seule la dame que Stiopa avait voulu embrasser demeura une énigme… le diable seul savait qui c’était… elle travaillait à la radio, lui semblait-ii, mais sans en être sûr.

     La lumière se faisait donc peu ou prou sur la journée de la veille, mais, pour l’instant, Stiopa s’intéressait bien davantage à celle d’aujourd’hui, et en particulier à l’apparition dans sa chambre d’un inconnu, accompagné qui plus est de hors-d’œuvre et de vodka. Ce fait-là, il serait bon de l’expliquer !

     « Alors, maintenant, vous vous souvenez de mon nom, j’espère ? »

     Mais Stiopa ne put que faire un geste d’impuissance, accompagné d’un sourire timide.

     « Tout de même ! Je sens que vous avez bu du porto, après la vodka. Voyons, cela ne se fait pas !

     — Je voudrais vous prier que cela reste entre nous, fit Stiopa avec obséquiosité.

     — Oh, bien entendu, bien entendu ! Mais, bien sûr, je ne me porte pas garant de Khoustov.

     — Vous connaissez donc Khoustov ?

     — Hier, dans votre cabinet, j’ai vu fugitivement cet individu, mais un simple coup d’œil à sa figure suffit pour se rendre compte que c’est une canaille, un intrigant, un caméléon et un lèche-bottes. »

     « Parfaitement exact ! » songea Stiopa, frappé par la justesse, la précision et la concision de cette définition de Khoustov.

     Oui, les morceaux de la journée d’hier se recollaient, néanmoins le directeur des Variétés demeurait inquiet. Car un énorme trou noir béait au milieu de cette journée de la veille. Tout ce que vous voulez, cet inconnu en béret, Stiopa ne l’avait jamais vu dans son cabinet.

     « Woland18, professeur de magie noire, dit avec autorité le visiteur en voyant l’embarras de Stiopa, et il se mit à raconter tout en bon ordre.

     Venant de l’étranger, il était arrivé la veille à Moscou et s’était tout de suite présenté chez Stiopa pour lui proposer une série de spectacles aux Variétés. Stiopa avait téléphoné à la Commission des spectacles de la région de Moscou, avait réglé la question avec elle (Stiopa blêmit et cligna des yeux), signé avec le professeur Woland un contrat pour sept représentations (Stiopa ouvrit la bouche), en convenant que Woland viendrait le voir à dix heures ce matin afin de préciser cela en détail… Woland était donc venu. Il avait été accueilli par Grounia, l’employée de maison, qui, lui expliqua-t-elle, venait elle-même d’arriver pour faire le ménage, que Berlioz n’était pas là et que, si le visiteur désirait voir Stepan Bogdanovitch, il n’avait qu’à aller lui-même dans sa chambre. Stepan Bogdanovitch, dormait si profondément qu’elle n’irait pas prendre sur elle de le réveiller. Ayant vu l’état dans lequel se trouvait Stepan Bogdanovitch, l’artiste avait envoyé Grounia acheter de la vodka et des hors-d’œuvre au Gastronome19 le plus proche, ainsi qu’à la pharmacie chercher de la glace, et…

     « Permettez-moi de vous régler ce que je vous dois », geignit Stiopa, anéanti et se mettant à chercher son portefeuille.

     « Laissez donc, ce n’est rien du tout ! » se récria l’artiste en tournée, qui refusa d’en entendre davantage.

     La vodka et les hors-d’œuvre avaient donc trouvé leur explication, Stiopa faisait néanmoins peine à voir : il ne se souvenait rigoureusement de rien à propos du contrat, et il était sûr et certain – sa main au feu – de ne pas avoir vu ce Woland hier. Khoustov oui, Woland non.

     « Laissez-moi voir ce contrat, demanda Stiopa d’une petite voix.

     — Je vous en prie, je vous en prie… »

     Stiopa jeta un regard au papier et son sang se figea. Tout y était. À commencer par sa propre signature, aussi hardie qu’authentique ! Et, en marge, de l’écriture penchée de Rimski20, le directeur financier, l’autorisation de verser à l’artiste Woland une avance de dix mille roubles, à valoir sur les trente-cinq mille roubles dus pour sept spectacles. De plus, la signature de Woland était jointe, certifiant avoir touché ces dix mille roubles !

     « Qu’est-ce que c’est que tout ça ? » se dit l’infortuné Stiopa, et il fut pris de vertige. Était-ce le début de trous de mémoire de mauvais augure ? Toujours était-il qu’à la vue du contrat, manifester encore de l’étonnement eût relevé de l’inconvenance. Stiopa pria son hôte de lui permettre de s’absenter une minute et, tel qu’il était, en chaussettes, il courut téléphoner dans le vestibule. Au passage, il cria en direction de la cuisine :

     « Grounia ! »

     Mais personne ne répondit. il jeta un coup d’œil sur la porte du cabinet de Berlioz, qui donnait sur le vestibule, et, comme on dit, resta cloué sur place. Il venait de voir, sur la poignée de la porte, un énorme cachet de cire scellé avec sa cordelette. « Génial ! » rugit quelqu’un dans sa tête. « Il ne manquait plus que ça21   ! » Là, les pensées de Stiopa se mirent à courir sur deux voies, mais, comme c’est toujours le cas lors d’une catastrophe, dans une seule et même direction, connue seulement du diable. Il est difficile de même   transmettre la bouillie que Stiopa avait dans la tête. D’une part la diablerie à béret noir, vodka glacée et contrat invraisemblable ; de l’autre, comme si on avait besoin de ça, les scellés sur la porte ! Allez donc raconter à qui vous voulez que Berlioz en a fait de belles : on ne vous croira pas, eh non ! Seulement, les scellés, eux, ils sont là !

     Oui monsieur22…

      À ce moment, se mirent à grouiller dans la cervelle de Stiopa les petites pensées les plus désagréables a sujet d’un article qu’il avait récemment refilé, fort malencontreusement, Berlioz pour qu’il soit publié dans sa revue. Article idiot, entre nous soit dit ! Sans aucune valeur, et payé des clopinettes…

     Tout de suite après cette remémoration de l’article, surgit le souvenir d’une conversation équivoque ayant eu lieu le 24 avril au soir, il se le rappelait, ici même, dans la salle à manger, pendant qu’ils dînaient, Mikhaïl Alexandrovitch et lui. On ne pouvait pas qualifier cette conversation d’équivoque, au plein sens du terme (Stiopa ne s’y serait pas risqué), mais cette conversation portait tout de même sur, disons un sujet superflu. il eût été parfaitement loisible, citoyens, de ne pas l’entreprendre. Avant les scellés, indubitablement, cette conversation aurait pu passer pour absolument insignifiante, seulement voilà, après les scellés…

     « Ah, Berlioz, Berlioz ! C’est tout bonnement inconcevable ! » Le cerveau de Stiopa était en ébullition.

     Mais ce n’était pas le moment de se lamenter trop longtemps, et stiopa composa le numéro du cabinet de Rimski, le directeur financier des Variétés. La situation de Stiopa était délicate : d’abord, l’étranger pouvait se vexer de voir Stiopa chercher à vérifier ses dires après que le contrat lui eût été montré, et puis, il était extrêmement difficile de parler avec le directeur financier. En effet, on ne pouvait lui demander simplement : « Dites-moi, ai-je bien conclu hier avec un professeur de magie noire un contrat de trente-cinq mille roubles ? » On ne pose pas ce genre de question !

     « Oui  ! » fit dans l’écouteur la voix brusque, désagréable, de Rimski.

     « Bonjour, Grigori Danilovitch, dit doucement Stiopa, ici Likhodieïev. Voilà ce qui m’amène… heu… heu… j’ai chez moi ce… cet artiste Woland… Et donc… je voulais vous demander, pour ce soir ?…

     — Ah, le mage noir ? » répliqua Rimski dans l’écouteur. « On aura les affiches d’un instant à l’autre.

     — Ah bon », fit Stiopa d’une voix faible. « Alors, à tout à l’heure…

     — Vous venez bientôt ? demanda Rimski.

     — D’ici une demi-heure », répondit Stiopa qui, ayant raccroché, serra à deux mains sa tête brûlante. Ah, quelle sale histoire lui arrivait ! Qu’est-ce qui se passait avec sa mémoire, citoyens ? Hein ?

     Cependant, s’attarder dans le vestibule eût été inconvenant, et Stiopa arrêta aussitôt un plan : tout faire pour cacher son incroyable trou de mémoire, et en premier lieu, à l’instant même, tirer adroitement à l’étranger les vers du nez, pour savoir ce qu’il avait au juste l’intention de montrer ce soir aux Variétés, ce théâtre dont Stiopa avait la charge.

     Stiopa se détourna alors du téléphone et, dans la glace du vestibule, que la paresseuse Grounia n’avait pas nettoyée depuis un bout de temps, il vit distinctement une espèce de type étrange, long comme une perche et portant un pince-nez (ah, si Ivan Nikolaïevitch avait été là ! Lui aurait tout de suite reconnu le type !). Mais l’autre, s’étant reflété, disparut. Inquiet, Stiopa regarda le vestibule plus attentivement et ressentit un deuxième choc en voyant passer dans la glace un énorme chat noir, qui disparut à son tour. 

     Stiopa chancela, son cœur cessant un instant de battre.

     « Mais qu’est-ce qui se passe ? se dit-il. Est-ce que je deviens fou ? D’où sortent ces reflets ? » il jeta un coup d’œil dans le vestibule et cria, épouvanté :

     « Grounia ? C’est quoi, ce chat qui se balade chez nous ? D’où sort-il ? Et l’autre ?

     — Ne vous inquiétez pas, Stepan Bogdanovitch », lui répondit une voix qui n’était pas celle de Grounia, mais celle du visiteur, depuis la chambre. « C’est mon chat. Du calme. Quant à Grounia, elle n’est pas là, je l’ai envoyée à Voronej. Elle se plaignait que vous ne lui aviez pas donné ses congés. »

     Ces paroles étaient si absurdes et si inattendues que Stiopa pensa avoir mal entendu. En plein désarroi, il revint au petit trot dans la chambre et resta figé sur le seuil. Ses cheveux s’agitèrent sur sa tête et son front fut parsemé de gouttelettes de sueur.

     Le visiteur n’était plus seul dans la chambre, il avait de la compagnie. Dans le second fauteuil siégeait ce même type qu’il avait cru voir dans le vestibule. on le voyait très bien, à présent : des moustaches comme de petites plumes, un pince-nez avec un verre scintillant, et l’autre absent. Mais, dans la chambre, on trouvait bien pire encore : sur le pouf de la bijoutière, était vautré avec désinvolture un troisième personnage, qui n’était autre que le chat noir aux dimensions terrifiantes, un petit verre de vodka dans une patte, et dans l’autre une fourchette avec laquelle il avait déjà attrapé un champignon mariné.

     La lumière, déjà faible dans la pièce, commença à s’éteindre dans les yeux de Stopa. « C’est donc comme ça qu’on devient fou ! » songea-t-il en se cramponnant au chambranle de la porte.

     « Vous paraissez un peu surpris, très cher Stepan Bogdanovitch ? » s’enquit Woland auprès d’un Stiopa claquant des dents. « Pourtant, il n’y a pas de quoi. C’est ma suite. »

     À ce moment, le chat but sa vodka et la main de Stiopa glissa en bas du chambranle.

     « Et cette suite a besoin de place, reprit Woland, si bien que l’un de nous est de trop dans cet appartement. Et, ce me semble, la personne en trop, c’est vous !

     — C’est ce Monsieur, c’est ce Monsieur23 ! » entonna d’une voix chevrotante le long type en pantalon à carreaux24, en désignant ainsi Stiopa. « Ces derniers temps, ce Monsieur se comporte comme un affreux cochon. Il picole, joue de sa situation pour avoir des liaisons féminines, ne fiche rien, d’ailleurs on ne voit pas ce qu’il pourrait faire, vu qu’il ne comprend rien à la tâche qui lui a été confiée. Il en fait accroire à ses chefs ! 

     — Il se sert abusivement de sa voiture de fonction ! » cafarda le chat en mâchant son champignon.

     Il se produisit alors un quatrième et dernier phénomène dans l’appartement, alors que Stiopa – lequel, à force de glisser, s’était complètement affalé par terre –, griffait le chambranle d’une main sans force.

     Un individu émergea directement de la glace du trumeau. Il était de petite taille, mais extraordinairement  large d’épaules, portait un chapeau melon, et le croc dépassant de sa bouche rendait hideuse une physionomie déjà singulièrement moche. Avec, en prime, des cheveux d’un roux flamboyant.

     « Je ne peux pas comprendre, dit le dernier arrivé en prenant aussitôt part à la conversation, comment il s’est retrouvé directeur » – le rouquin nasillait de plus en plus fortement. « Il est directeur  comme moi je suis évêque !

     — Tu ne ressembles pas à un évêque, Azazello25 », fit remarquer le chat en mettant des saucisses sur son assiette.

     « C’est bien ce que je dis » nasilla le rouquin qui, se tournant vers Woland, ajouta avec déférence : « Messire26, vous me permettez de l’expédier au diable, loin de Moscou ?

     — Ouste ! » vociféra soudain le chat, le poil hérissé.

     Et la chambre se mit à tourner autour de Stiopa, sa tête heurta le chambranle et, perdant connaissance, il se dit : « je meurs… »

     Mais il ne mourut pas. Entrouvrant les yeux, il se vit assis sur une surface en pierre. Quelque chose bruissait autour de lui. En ouvrant bien les yeux, il comprit que c’était la mer qui faisait ce bruit et, qui plus est, qu’une vague clapotait juste à ses pieds. Bref, il était assis à l’extrémité d’une jetée, avec le ciel d’un bleu éblouissant au-dessus de sa tête et, derrière lui, une ville blanche à flanc de montagne.

     Ignorant ce qui se fait en pareilles circonstances, Stiopa se leva sur ses jambes flageolantes et suivit la jetée jusqu’au rivage.

     Un homme se tenait là, sur la jetée, fumant et crachant dans la mer. Il regarda Stiopa d’un air bizarre et cessa de cracher.

     Stiopa se livra alors à un vrai numéro : il s’agenouilla devant le fumeur inconnu et articula :

     « Je vous en supplie, dites-moi, quelle est cette ville ?

     — Ben mon vieux ! » fit le fumeur impitoyable.

     — Je ne suis pas soûl, reprit Stiopa d’une voix rauque. Il m’est arrivé quelque chose… Je suis malade… Où suis-je ? Quelle est cette ville ?

     — Ben, Ialta… »

     Stiopa poussa un petit soupir, s’écroula sur le côté, sa tête heurta la pierre de la jetée chauffée par le soleil. Il perdit conscience.  

     




Notes


  1. Diminutif de Stepan. Le nom Likhodieïev signifie « faisant le mal ». Pour corser un peu, on verra plus loin que l’auteur l’a doté du patronyme Bogdanovitch, fils de Bogdan, ce prénom signifiant, lui, « don de Dieu » (notes L-G, Fl et M-M).
  2. Le terme de Variétés, désignant un spectacle un peu décousu, est passé en russe pour signifier surtout un café-concert. Le texte le faisant précéder du mot « théâtre », on retombe sur l’acception française. Il n’y a donc pas de raison de le mettre en italique, ni de le traiter comme un terme français simplement transcrit, ce que fait la Pléiade.
  3. Six dans le texte, car le rez-de-chaussée est compté comme premier étage. Erreur chez Ligny, qui parle de six étages (il faudrait alors dire six niveaux), erreur comique chez Markowicz, qui en voit sept. On trouve bien le nombre cinq chez Flamant, mais étage est écrit au singulier : une vraie malédiction !
  4. En utilisant une lettre russe… ou grecque (note M-M).  On trouve « en forme de U » dans la Pléiade, ce qui a l’avantage de garder une lettre française. Quant à Ligny, il voit la façade donner sur la rue Sadovaïa, ce qui est inexact : П ou U, cela dépend du sens dans lequel on marche, mais c’est une aile qui longe la rue Sadovaïa. La façade, qui donne sur une petite esplanade dallée, a été ornée d’un grand portrait de l’écrivain en 2014 (recherches personnelles).
    Cet immeuble ne se trouvait pas, comme on va lire dans le texte, au numéro 302 bis – qui n’a jamais existé – de la rue Sadovaïa, mais au n°10. Boulgakov y a habité, à l’appartement n° 50, dans de mauvaises conditions (une seule pièce dans un appartement communautaire…) au début des années vingt (notes L-G, Fl et M-M). Par ailleurs, le terme décrivant la forme de l’immeuble signifie aussi « paix, repos ». Il sera question, dans la suite de repos éternel (note M-M).
  5. Nom français (évoquant pour les Russes une flûte à champagne), patronyme allemand… On peut aussi y voir une parodie du nom du grand joaillier russe Karl Fabergé (notes Fl et M-M).
  6. Stratagème utilisé pendant la NEP pour éviter de tomber sous les réquisitions liées à un volume habitable trop important. Voir par exemple Cœur de chien (note Fl).
  7. Le premier nom renvoie à « blanc trouble », et le nom perdu renvoie aux disparitions qui vont suivre.
  8. Boulgakov ironise sur ces disparitions, qui renvoient en fait aux très nombreuses arrestations des années trente. Prétendre y voir de la sorcellerie souligne le côté surréel de l’époque et replace dans ce cadre la magie qui va suivre (notes L-G et Fl, méditées).
  9. En ukrainien, Kharkiv. 
  10. Rue de l’hospice ; il y en a plusieurs (note Fl).
  11. Ce terme avait remplacé, après 1917, tous les autres, comme bonne, femme de ménage, soubrette (note Fl).
  12. Ancien analgésique très utilisé entre la fin du XIXe siècle et 1935 (note M-M).
  13. Dans le Faust de Gounod – que Boulgakov connaissait sur le bout des doigts –, à l’acte I, ce sont les deux premiers mots de Méphistophélès en réponse à l’appel de Faust « À moi, Satan » (note Fl;, qu’on peut vérifier en écoutant cet opéra).
  14. On trouve « deux décilitres » dans la Pleiade, ce qui paraît abusif !
  15. Dans Cœur de chien, le professeur Préobrajenski expliquait déjà à son assistant qu’il fallait, pour accompagner la vodka, commencer par des zakouski chauds…
  16. Localité voisine de Moscou, lieu de villégiature (notes Fl et M-M).
  17. Grand hôtel cité au chapitre 3.
  18. Nom du diable – avec des variantes – en territoire germanique, attesté dans diverses variantes de la légende de Faust. Goethe le cite dans le tableau « Nuit de Walpurgis » de son Faust : « Platz ! Junker Voland kommt ! » (« Place ! C’est M. Voland qui vient  ! » dans la traduction de Gérard de Nerval. Boulgakov a choisi la variante Woland, qui se prononce Voland, et s’écrit de même en russe. L’une des variantes du nom, Faland signifiant le « trompeur », le « malin » (notes L-G et Fl).
  19. Chaîne de magasins.
  20. Deuxième nom de musicien apparaissant, après celui de Berlioz. Et pas n’importe lequel : Rimski-Korsakov, attiré par les légendes païenne et compositeur ayant réorchestré le poème symphonique Une nuit sur le mont Chauve – terme rencontré dans l’espace christo-judéen du roman – de son ami Moussorgski. De plus, rimski, en russe, signifie romain, ce qui relie encore les deux espaces, le moscovite et le christo-judéen, en attendant que le troisième, le faustien, ne se montre (notes L-G et Fl).
  21. Stiopa se dit aussitôt, en voyant les scellés, que Berlioz a été arrêté (note Fl).
  22. Seulement indiqué par l’enclitique sifflée ajoutée avec un tiret après le « da » (oui).
  23. Dans le texte russe : » Lui, lui ! », avec un pluriel ironique de fausse déférence, repris ensuite. Ce pluriel sera indiqué tout de suite après dans le texte, ce que je rends par « en désignant ainsi ». 
  24. Par référence au chapitre 3 – c’est lui qui avait indiqué à Berlioz la (définitive) sortie. Ici, le texte dit simplement « à carreaux ».
  25. Forme italianisée du nom d’Azazel, démon apparaissant dans l’Ancien Testament (Lévitique 16, 8,10 et 26), ainsi que dans la littérature juive apocryphe. On livrait chaque année à Azazel, le démon du désert, un bouc émissaire. Boulgakov avait lu une traduction en russe de ces textes (notes L-G et Fl).
  26. Transcrit du français.

lundi 12 octobre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 6)

 Schizophrénie, on vous l'avait bien dit1 



     Il était une heure et demie du matin lorsqu’un homme à la barbiche en pointe, vêtu d’une blouse blanche, entra dans la salle d’accueil2 de la célèbre clinique psychiatrique récemment bâtie dans les environs de Moscou, au bord d’une rivière. Trois infirmiers ne quittaient pas des yeux Ivan Nikolaïevitch, qui était assis sur un divan. Tout à fait bouleversé, le poète Rioukhine se trouvait également là. Les torchons ayant servi à ligoter Ivan Nikolaïevitch gisaient en tas sur le divan. Ivan Nikolaïevitch avait les mains et les pieds libres.

     À la vue de l'homme qui entrait, Rioukhine pâlit, toussota et dit timidement :

     « Bonjour, docteur. »

     Le docteur salua Rioukhine de la tête, son regard tourné non vers lui, mais vers Ivan Nikolaïevitch. Celui-ci était resté parfaitement immobile, le visage mauvais, le sourcil froncé, sans nullement remuer à l’arrivée du médecin. 

     « Docteur, se mit à chuchoter Rioukhine d’un air, allez savoir pourquoi, mystérieux, tout en regardant craintivement Ivan Nikolaïevitch, voici le poète bien connu Ivan Biezdomny… voyez-vous… nous redoutons une crise de delirium tremens3…

     — Il buvait beaucoup ? demanda le docteur entre ses dents.

     — Non, il aimait bien boire, mais pas à ce point là…

     — Il faisait la chasse aux cafards, aux rats, coursait des diablotins ou encore des chiens errants ?

     — Non, répondit Rioukhine en sursautant. Je l’ai vu hier et ce matin. Il se portait fort bien…

     — Pourquoi est-il en caleçon ? Vous l’avez pris au lit ?

     — Docteur, il est arrivé au restaurant dans cette tenue…

     — Aha, aha, dit le docteur, l’air très satisfait. Et les écorchures ? Il s’est battu avec quelqu’un ?

     — Il est tombé d’une palissade, ensuite, au restaurant, il a frappé quelqu’un … et d’autres encore…

     — Bien, bien, bien » fit le docteur qui, se tournant vers Ivan ajouta : 

     « Bonjour ! 

     — Salut, saboteur4 ! » répondit Ivan d’une voix forte et haineuse.

     Rioukhine éprouva une telle gêne qu’il n’osa pas lever les yeux vers le docteur poli, lui. Mais ce dernier ne se vexa pas le moins du monde, d’un geste adroit et coutumier, il ôta ses lunettes, releva un pan de sa blouse et les mit dans le poche arrière de son pantalon, avant de demander à Ivan :

     « Quel âge avez-vous ?

     — Débarrassez-moi le plancher, tous, allez à tous les diables ! » s’écria grossièrement Ivan en tournant la tête.

     « Pourquoi vous fâchez-vous ? Vous ai-je dit quelque chose de désagréable ?

     — J’ai vingt-trois ans déclara Ivan avec excitation, et je vais porter plainte contre vous tous. En particulier contre toi, ordure ! » précisa-t-il à l’adresse de Rioukhine.

     « Et pour quelle raison voulez-vous porter plainte?

     — Pour m’avoir empoigné et traîné de force dans une maison de fous, moi, un homme tout à fait sain d’esprit ! » répondit Ivan avec rage.

     Là, Rioukhine regarda attentivement Ivan et sentit un grand froid : on ne voyait absolument aucun signe de folie dans les yeux de celui-ci. Le regard trouble aperçu à Griboïédov était redevenu net, comme auparavant.

     « Mon Dieu ! se dit Rioukhine avec effroi. Il a vraiment l’air normal ! En voilà une absurdité ! Effectivement, pourquoi l’avons-nous traîné ici ? Il est normal, normal, il a seulement le museau un peu égratigné… »

     « Vous ne vous trouvez pas chez les fous, déclara paisiblement le médecin en s’asseyant sur un tabouret blanc au pied brillant, mais dans une clinique où personne ne vous retiendra si ce n’est pas nécessaire. »

     Ivan Nikolaïevitch loucha sur lui d’un air méfiant, mais finit cependant par grommeler :

     « Le Seigneur soit loué ! Enfin quelqu’un de normal au milieu de ce tas d’idiots – le premier d’entre eux étant ce nigaud, cette nullité de Sachka !

     — Qui est-ce, cette nullité de Sachka ? s’enquit le médecin.

     — Mais lui, Rioukhine », répondit Ivan en tendant un doigt sale dans la direction de Rioukine.

     Lequel s’empourpra d’indignation.

     « Voilà comment il me remercie ! songea-t-il avec amertume. Pour lui avoir montré de la compassion ! C’est vraiment un sale type ! »

     « Un vrai petit koulak6, pour la psychologie », dit encore Ivan Nikolaïevitch qui s’était visiblement mis en tête de dénoncer Rioukhine ; « un petit koulak qui, de plus, se dissimule soigneusement sous un masque de prolétaire. Observez sa face de carême et mettez en regard les vers sonores qu’il a composé pour le premier mai ! Hé-hé-hé… “Flottez ! Déployez-vous6 !”… Mais jetez un coup d’œil à l’intérieur du personnage, voyez ce qu’il pense de tout ça, vous serez ébahi ! » Et Ivan Nikolaïevitch eut un rire de mauvais augure.

     Rioukhine respirait péniblement, il était tout rouge et ne pensait qu’à une chose : qu’il avait réchauffé un serpent sur son sein, qu’il avait montré de la compassion pour quelqu’un se révélant, en fait, un ennemi enragé. Et le pire, c’était de ne rien pouvoir faire : allez donc vous engueuler avec un malade mental !

     « Et pourquoi vous a-t-on amené chez nous, au juste ? » demanda le médecin, après avoir écouté attentivement les dénonciations de Biezdomny. 

     « Mais que le diable les emporte, ces cornichons ! Ils m’ont attrapé, m’ont ligoté avec je ne sais quels chiffons et m’ont traîné ici en camion !

     — Peut-on vous demander comment il se fait que vous soyez arrivé au restaurant en sous-vêtements ?

     — Il n’y a rien là d’étonnant, répondit Ivan, j’étais allé me baigner dans la Moskova, et on m’a barboté mes vêtements en me laissant cette cochonnerie ! Je ne pouvais pas me balader tout nu à Moscou ! J’ai mis ce qui se trouvait là, pour aller en vitesse au restaurant Griboïédov. »

     Le médecin interrogea du regard Rioukhine qui marmonna, morose :

     « C’est le nom du restaurant.

     — Aha, fit le médecin, et pourquoi étiez-vous si pressé ? Vous aviez un rendez-vous d’affaires ?

     — Je fais la chasse au consultant, répondit Ivan Nikolaïevitch en regardant autour de lui avec anxiété.

     — Quel consultant ?

     — Vous connaissez Berlioz ? demanda Ivan d’un air hautement significatif.

     — Le… le compositeur ? »

     Ivan perdit pied.

     « Comment ça, le compositeur ? Ah oui… Mais non ! Le compositeur est un homonyme de Micha Berlioz. »

     Malgré son envie de se taire, Rioukhine dut donner des explications :

     « Le secrétaire7 du Massolit, Berlioz, a été écrasé par un tramway ce soir aux étangs du Patriarche.

     — Ne raconte pas d’histoires, alors que tu ne sais rien ! » cria Ivan, s’emportant contre Rioukhine. « C’esst moi qui y étais, pas toi ! Il a fait exprès de l’envoyer sous le tramway !

     — Il l’a poussé ?

     — Poussé, qui a dit ça ? » s’exclama Ivan, rendu furieux par tant de niaiserie autour de lui. « Ce type-là n’a pas besoin de pousser ! Vous verriez les tours qu’il est capable de jouer ! Il savait à l’avance que Berlioz tomberait sous le tramway !

     — Et, à part vous, qui a vu ce consultant ?

     — C’est bien le malheur : seulement Berlioz et moi.

     — Bien. Quelles mesures avez-vous prises pour attraper cet assassin ? » À ce moment, le médecin se retourna et jeta un coup d’œil à une femme en blouse blanche assise à une table à l’écart. La femme prit une feuille de papier et se mit à remplir les cases vides dans les colonnes.

     « Les mesures ? J’ai pris un petit cierge dans la cuisine…

     « Celui-ci ? » demanda le médecin en montrant le cierge cassé gisant sur la table devant la femme, en compagnie de la petite icône.

     « Celui-là, oui, et…

     — Et pourquoi l’icône ?

     — Ah oui, l’icône… » Ivan rougit. « C’est l’icône, surtout, qui leur a fait peur – il tendit de nouveau le doigt en direction de Rioukhine –, mais le fait est que lui, le consultant, il… parlons clair… il a des accointances avec le démon… il n’est pas si facile à attraper. »

     Allez savoir pourquoi, les infirmiers se mirent quasiment au garde-à-vous, sans quitter Ivan des yeux.

     « Oui, reprit Ivan, des accointances ! Le fait ne souffre aucun doute. Il a discuté en personne avec Ponce-Pilate. Oh, inutile de me regarder comme ça ! Je dis la vérité ! Il a tout vu, le balcon comme les palmiers. Bref, il était chez Ponce-Pilate, je le certifie.

     — Dites donc !

     — Alors, du coup, je me suis épinglé l’icône sur la poitrine et j’ai couru… »

     Une horloge sonna soudain deux heures.

     « Tiens donc ! » s’écria Ivan en se levant du divan. « Deux heures, et vous me faites perdre mon temps ! Excusez-moi, où est le téléphone ? »

     « Laissez-le téléphoner », ordonna le médecin aux infirmiers.

     Ivan s’empara du combiné, tandis que la femme demandait à mi-voix à Rioukhine :

     « Il est marié ? 

     — Célibataire, répondit Rioukhine, effaré.

     — Syndiqué ?

     — Oui. »

     «  La milice ? cria Ivan dans l’appareil. La milice ? Camarade de garde, donnez tout de suite l’ordre d’envoyer cinq motocyclettes avec des mitrailleuses pour capturer le consultant étranger. Quoi ? Passez me prendre, j’irai avec vous… Ici le poète Biezdomny, je vous appelle de la maison de fous… C’est quoi, votre adresse ? » demanda-t-il à voix basse au docteur, en posant la main sur l’appareil, avant de se remettre à crier dans le combiné : « Vous m’entendez ? Allo !… C’est révoltant ! » hurla soudain Ivan en lançant l’appareil contre le mur. Après quoi, il se retourna vers le médecin, lui tendit la main, lui dit sèchement au revoir et se disposa à sortir.

     « Voyons, où voulez-vous donc aller ? » dit le médecin en scrutant les yeux d’Ivan. En pleine nuit, en sous-vêtements… Vous vous sentez mal, restez chez nous !

     — Laissez-moi passer, hein, dit Ivan aux infirmiers massés devant la porte. Allez-vous me laisser passer, oui ou non ? » cria le poète d’une voix terrible.

     Rioukhine se mit à trembler, cependant que la femme pressait un bouton incorporé dans la table, et une petite boîte brillante, avec une ampoule scellée, jaillit à la surface de verre de la table. 

     « Ah c’est comme ça ?! » articula Ivan en jetant autour de lui des regards de bête traquée. « Eh bien, d’accord ! Adieu ! » – et il fonça la tête la première dans le store de la fenêtre.

     Le bruit fut assez fort, mais le verre, derrière le store, ne se trouva nullement fêlé, et, un instant plus tard, Ivan Nikolaïevitch, aux mains des infirmiers, se débattait. Il râlait, essayait de mordre et criait :

     « Vous avez de sacrées vitres !… Lâchez-moi, lâchez-moi, je vous dis !… »

     Une seringue brilla dans les mains du médecin, la femme déchira d’un seul coup la manche délabrée de la blouse à la Tolstoï8 et agrippa le bras d’Ivan avec une force qui n’avait rien de féminin. Une odeur d’éther se répandit, Ivan, aux prises avec quatre personnes, faiblit, et l’adroit médecin en profita pour enfoncer l’aiguille dans son bras. On le maintint encore quelques instants, avant de le faire asseoir sur le divan.

     « Bandits ! » cria Ivan en se relevant d’un bond, mais on le remit à sa place. À peine lâché, il voulut se lever, mais retomba et se rassit de lui-même. Il se tut, jetant autour de lui des regards farouches, puis bâilla inopinément et eut un sourire plein de rancœur.

     « Vous m’avez tout de même bouclé », dit-il en bâillant de nouveau ; il s’étendît brusquement, posa sa tête sur l’oreiller, se mit comme un enfant le poing sous la joue et marmonna d’une voix déjà ensommeillée et apaisée : « Très bien… C’est vous qui paierez les pots cassés. Je vous aurai prévenus, faites comme vous voulez !… Ce qui m’intéresse le plus, pour l’instant, c’est Ponce-Pilate… Pilate… » — et il ferma les yeux.

     «  Un bain, la chambre individuelle cent-dix-sept, sous surveillance », ordonna le médecin en chaussant ses lunettes. Rioukhine, à ce moment, sursauta de nouveau : une porte blanche à deux battants venait de s’ouvrir sans bruit, , laissant voir un couloir éclairé par des veilleuses bleues. Une couchette en arriva, roulant sur ses roues caoutchoutées, on y plaça Ivan désormais tranquille, qui partit dessus dans le couloir, et la porte se referma sur lui.

     « Docteur, chuchota Rioukhine, très ému, alors, il est réellement malade?

     — Oh ! oui, répondit le médecin.

     — Mais qu’est-ce qu’il a ? demanda timidement Rioukhine.

     Le médecin las regarda Rioukhine et répondit sans énergie :

     « Agitation motrice et verbale… délire interprétatif… un cas clairement complexe… Schizophrénie, sans doute. L’alcoolisme en plus… »

     Riuoukhine ne comprit rien aux paroles du docteur, en dehors du fait évident que ça allait mal pour Ivan Nikolaïevitch ; il poussa un soupir et demanda :

     « Et pourquoi parle-t-il tout le temps de ce fameux consultant ?

     — La vue de quelqu’un a dû frapper son imagination détraquée. C’est peut-être une hallucination, également… »

     Quelques minutes plus tard, le camion ramenait Rioukhine à Moscou. Il faisait jour, et les réverbères non encore éteints brillaient inutilement, le long de la route, leur lumière était même désagréable. Le chauffeur était furieux d’avoir perdu sa nuit et poussait son engin à pleine puissance, le véhicule dérapait dans les virages.

     Voilà que la forêt les avait quittés, restant en arrière, la rivière avait disparu quelque part sur le côté, la plus grande diversité venait comme une pluie à la rencontre du camion : des clôtures avec des guérites de gardes et des piles de bûches, de gigantesques poteaux et des sortes de mâts sur lesquels étaient enfilées des bobines, des tas de cailloux, un terrain balafré de canaux : bref, on sentait que Moscou approchait, qu’elle allait surgir derrière un virage et vous engloutir.

     Rioukhine était secoué et balloté, l’espèce de billot sur lequel il s’était installé tentait à tout moment de se dérober sous lui. Les torchons du restaurant, dont s’étaient débarrassés le milicien et Panteleï, partis avant lui en trolleybus, se baladaient sur la plate-forme du camion. Rioukhine fit mine de les ramasser, puis bougonna avec une sorte de rage étrange : « Qu’ils aillent au diable ! Qu’ai-je donc à m’agiter comme un imbécile ? » – et, les écartant du pied, il cessa de faire attention à eux.

     Le voyageur était d’une humeur épouvantable. Il devenait clair que sa visite à la maison d’affliction l’avait profondément marqué. Rioukhine essayait de comprendre ce qui le tourmentait. Était-ce le souvenir tenace du couloir aux lampes bleues ? L’idée que perdre la raison était la pire chose sur terre ? Oui, bien sûr, il y avait de cela aussi. Mais ce n’était qu’une idée générale, ça. Il y avait quelque chose d’autre, mais quoi ? L’offense, voilà quoi. Oui, oui, les paroles blessantes que Biezdomny lui avait jetées à la figure. Et le malheur ne venait pas de leur côté blessant, mais de la vérité qu’elles contenaient.

     Le poète ne regardait plus sur les côtés de la route, il avait les yeux fixés sur le plancher sale et brinquebalant, et se mit à marmonner, à se lamenter, à se ronger.

     Oui, les vers… Il avait trente-deux ans ! En effet, quel avenir avait-il ? II continuerait à composer quelques poèmes chaque année. Jusqu’à la vieillesse ? Oui, jusqu’à la vieillesse. Que lui apporteraient ces poèmes ? La gloire ? « Balivernes ! Au moins, ne te raconte pas d’histoires. Qui compose de mauvais vers ne connaîtra jamais la gloire. Pourquoi sont-ils mauvais ? La vérité, il a dit la vérité ! » songeait Rioukhine, sans pitié pour lui-même. « Je ne crois pas du tout à ce que j’écris !… »   

     Empoisonné par cet accès de neurasthénie, le poète chancela, le plancher, sous lui, avait cessé de trembler. Rioukhine leva la tête et vit qu’il était à Moscou depuis un bon moment, et même que le jour se levait sur Moscou, soulignant d’or un nuage, que le camion était à l’arrêt, pris dans une file de véhicules au tournant à l’entrée d’un boulevard, et que tout près de lui se tenait sur son piédestal un homme de métal qui, la tête légèrement penchée, regardait le boulevard avec indifférence9. 

     D’étranges pensées jaillirent dans la tête du poète en pleine souffrance. « L’exemple même du veinard… » Là, Rioukhine se dressa de toute sa taille sur la plate-forme du camion, et leva la main, s’en prenant, allez savoir pourquoi, à l’homme de bronze qui, lui, ne faisait de mal à personne. « Quoi qu’il fît au cours de sa vie, quoi qu’il lui arrivât, tout tournait à son avantage, et lui procurait de la gloire ! Mais qu’a-t-il fait ? Je ne comprends pas… Voit-on quelque chose de particulier dans les mots “Noire nuit de la tempête”10 ? Je ne saisis pas !… Un veinard ! Un veinard ! » conclut soudain avec fiel Rioukhine, en sentant le camion s’ébranler sous lui. « Il lui a tiré dessus, l’autre garde blanc11, il lui a fracassé la hanche, s’assurant ainsi l’immortalité… »

     La file démarra. À peine deux minutes plus tard, ce fut un poète complètement malade, et même vieilli, qui fit son entrée sur la terrasse couverte de Griboïédov. Il n’y avait là plus grand monde. Dans un coin, un groupe achevait de vider ses verres, un conférencier de sa connaissance, une calotte ouzbèque sur la tête et une coupe d’Abraou12 à la main s’agitant au beau milieu du groupe.

     Rioukhine, encombré de ses torchons, fut accueilli avec affabilité par Archibald Archibaldovitch et tout de suite débarrassé des maudits chiffons. Si Rioukhine n’avait pas été si éprouvé à la clinique et dans le camion, il se serait sans doute fait un plaisir de raconter ce qui s’était passé dans l’établissement de soins, en enjolivant son récit de quelques détails imaginaires. Mais, tout de suite, il n’avait pas la tête à ça, et puis, si peu observateur que fût Rioukhine, à présent, après les affres dans le camion, il jeta pour la première fois un regard pénétrant au pirate, il comprit que ce dernier, tout en lui posant des questions au sujet de Biezdomny et même en poussant des exclamations, des « aie-aie-aie ! », se moquait éperdument du sort de Biezdomny et n’éprouvait aucune compassion à son égard.. « Il a bien raison, le gaillard ! » se dit Rioukhine avec une rage cynique et autodestructrice ; interrompant là son histoire de schizophrénie, il demanda :

     « Archibald Archibaldovitch, un petit verre de vodka me conviendrait bien… »

     Le pirate, le visage aussitôt compréhensif, murmura :

     « Je comprends… tout de suite… » et il fit signe à un serveur.

     Un quart d’heure plus tard, Rioukhine, dans une solitude complète, était attablé, recroquevillé au-dessus d’une brème de la mer Noire13, avalant petit verre sur petit verre, comprenant et s’avouant qu’il ne pouvait plus rien changer à sa vie, il ne lui restait que l’oubli.

     Le poète avait gaspillé sa nuit, tandis que les autres festoyaient, et maintenant, il comprenait que rien ne pouvait la lui rendre. Lever la tête de la lampe et la tourner vers le ciel permettait de voir que la nuit était partie sans retour. Les serveurs se dépêchaient d’ôter les nappes des tables. Les chats furetant du côté de la terrasse avaient déjà leur aspect matinal. Le jour s'abattait irrésistiblement sur le poète.  


     



Notes


  1. Rappel : l’étranger avait déclaré au chapitre 1 : « Je regrette seulement de ne pas avoir eu l’occasion de demander au professeur ce qu’est au juste la schizophrénie. C’est donc vous qui l’apprendrez de sa bouche, Ivan Nikolaïevitch ! »
  2. Ou salle d’admission : les malades se font enregistrer, après, ils attendent le médecin.
  3. De même qu’au chapitre précédent, le terme n’est pas écrit en latin. L’expression russe signifie, mot à mot : fièvre blanche.
  4. Accusation très grave. Le terme vreditiel’, élément nuisible fit son apparition en 1928, lors du procès de Chakhty, qui fit une dizaine de condamnations à mort (notes Fl et M-M).
  5. Là encore, l’accusation est très grave. Les koulaks (le terme signifie « poing », au départ) étaient les paysans (guère nombreux) qui avaient réussi à s’enrichir après l’abolition du servage, en 1861. Le terme prit, avec la mainmise des bolcheviks sur l’État, une connotation fort dépréciative, mais, NEP oblige, on ne les attaquait pas frontalement après 1921. Mais, à la fin des années vingt, au moment où Staline songeait à liquider la NEP, justement, survint – à l’hiver 1927-1928) la « crise des collectes », les produits agricoles indispensables aux villes rentrant mal (voir la fin du chapitre V du livre de Nicolas Werth, Histoire de l’Union soviétique. La politique de « liquidation des koulaks en tant que classe » – et la possession d’une vache eut tôt fait de faire de son propriétaire un koulak… – s’amorça alors, qui aboutit à la déportation de millions de paysans et à des famines meurtrières, notamment en Ukraine (Holodomor). (Notes L-G, Fl et M-M, recherches personnelles). 
  6. Lyrisme typique de la poésie de propagande. En l’occurence, extraits d’un poème très connu d’Alexandre Jarov célébrant le premier mai (notes Fl et  M-M).
  7. Berlioz étai à la tête de la direction du Massolit, au début du roman, il est qualifié de « président ». Le terme de « secrétaire » renvoie ici à son sens politique au début des années trente en URSS, c’est une allusion assez lourde.
  8. La chemise russe boutonnée sur le côté que le barbu avait laissée à Ivan en décampant avec ses habits, au chapitre précédent.
  9. Il s’agit de la statue de Pouchkine, boulevard de Tver, à l’époque à l’angle du boulevard et de la rue Tverskaïa (notes L-G, Fl et M-M).
  10. Début du poème Soir d’hiver, abondamment cité dans la pièce de Boulgakov Alexandre Pouchkine (notes L-G, Fl et M-M).
  11. Allusion au duel de Pouchkine avec l’émigré d’Anthès, au cœur de la pièce citée juste au-dessus. D’Anthès servait dans la garde impériale de Nicolas Ier. En faire un garde blanc est ironiquement anachronique, souligne le côté ignare de Rioukhine, mais évoque aussi les injures subies par Boulgakov pour sa pièce Les jours des Tourbine – tirée de son roman La Garde blanche –,  et renvoie au poème Jubilaire, dans lequel Maïakovski, toujours modeste, se comparait à Pouchkine en déplorant la médiocrité de ses collègues soviétiques (notes G-L, Fl et M-M).
  12. Abraou-Diourso, vin du Caucase très renommé (note M-M).
  13. Le terme du texte diffère du mot russe désignant la brème ordinaire. Précision ignorée chez  Ligny et chez Flamant. On grignote quelque chose de salé en buvant de la vodka. Ici, dans un restaurant de luxe, ce n’est pas n’importe quel poisson (note M-M)..