lundi 9 mars 2026

Mes Universités (Maxime Gorki) (2)

     Quelqu’un me fit faire la connaissance d’Andreï Derenkov, propriétaire d’une petite épicerie cachée au fond d’une petite rue pauvre au-dessus d’un ravin engorgé de détritus.
     Derenkov, petit bonhomme invalide d’un bras, au bon visage, à la barbiche claire et aux yeux spirituels, possédait la meilleure bibliothèque de livres rares et d’ouvrages interdits en ville ; ils étaient utilisés par les étudiants des nombreux établissements d’enseignement de Kazan, ainsi que par des militants de diverses tendances révolutionnaires.
     La boutique de Derenkov se trouvait dans une annexe basse de la maison d’un changeur membre des Scoptes1 ; la porte du fond de la boutique menait à une vaste pièce peu éclairée par une fenêtre donnant sur cour, suivie d’une cuisine exigüe ; dans son prolongement, dans un couloir sombre séparant l’annexe du corps de la maison, se cachait un réduit abritant la perfide bibliothèque. Une partie des ouvrages étaient recopiés à la plume sur des cahiers épais : c’était le cas des Lettres historiques de Lavrov2, du Que faire ? de Tchernichevski3, quelques articles de Pissarev4, les brochures Le tsar-famine5 et Une astucieuse mécanique6 – tous ces manuscrits, maintes fois lus, étaient en mauvais état.
     La première  fois que je pénétrai dans la boutique, Derenkov, occupé avec des clients, m’indiqua de la tête la porte du fond ; j’entrai dans la pièce et vis dans l’obscurité un petit vieux agenouillé dans un coin, priant en s’attendrissant : il ressemblait au portrait de Séraphin de Sarov7. En le regardant, je ressentis une discordance, une contradiction.
     On m’avait dit que Derenkov était un narodnik8 ; selon mes conceptions, un narodnik était un révolutionnaire, et un révolutionnaire ne devait pas être croyant, le petit vieux dévot me semblait donc de trop dans cette maison.
     Ayant fini de prier, celui-ci lissa soigneusement ses cheveux blancs et sa barbe de la même couleur, m’accorda de l’attention et dit :
     « Je suis le père d’Andreï. Et vous ? C’est ainsi ? Je vous prenais pour un étudiant ayant changé de tenue.
     — Pourquoi un étudiant se déguiserait-il ? demandai-je.
     — En effet, répliqua doucement le vieillard. Quelle que soit votre tenue, Dieu pourra vous reconnaître ! »
     Il s’en alla dans la cuisine tandis que je devenais pensif, assis près de la fenêtre ; soudain retentit une exclamation :
     « Voilà comme il est ! »
     Une jeune fille se tenait près du montant de la porte de la cuisine ; elle était vêtue de blanc, ses cheveux blonds étaient coupés court, ses yeux bleus illuminaient d’un sourire sa figure pâle. Elle ressemblait beaucoup aux anges des oléographies9 bon marché. 
     « Qu’est-ce qui vous fait peur ? Serais-je si effrayante ? » fit-elle d’une voix grêle et tremblante, et elle s’approcha lentement et prudemment de moi en se retenant au mur, tout à fait comme si elle ne marchait pas sur un sol stable, mais sur une corde vacillante tendue dans les airs. Cette incapacité à marcher faisait d’elle encore davantage une créature d’un autre monde. Elle tressaillait de tout son corps, comme si des aiguilles s’enfonçaient dans ses pieds, tandis que le mur brûlait  ses mains potelées comme celles d’un enfant. Et ses doigts étaient étrangement immobiles.
     Je me tenais devant elle sans rien dire, ressentant un étrange désarroi et une vive pitié. Tout était bien inhabituel, dans cette pièce sombre !
     La jeune fille s’assit sur une chaise avec beaucoup de circonspection, comme si elle s’attendait à ce que la chaise se dérobât sous elle. Elle me raconta, avec une simplicité que personne ne montre, qu’elle remarchait depuis seulement quatre jours, et qu’elle venait de passer près de trois mois couchée : elle avait perdu l’usage de ses bras et de ses jambes.
     « C’est une sorte de maladie nerveuse », me dit-elle avec un sourire.
     Je me rappelle avoir souhaité une autre explication ; une maladie nerveuse, c’était trop simple, pour une telle jeune fille et dans une telle pièce bizarre, où toutes les choses se serraient timidement contre les murs, tandis que dans un coin, devant les icônes, la lueur de la veilleuse luisait trop vivement et que, sur la nappe blanche d’une grande table de salle à manger, l’ombre de ses chaînettes de cuivre rampait sans raison.
     « On m’a beaucoup parlé de vous, alors j’ai voulu voir de quoi vous aviez l’air », l’entendis-je dire de sa voix menue d’enfant.
     Cette jeune fille me dévisageait d’une façon un peu insupportable, le regard pénétrant de ses yeux bleus semblait me déchiffrer. Je ne savais pas causer avec une telle jeune fille, je n’en étais pas capable. Je me taisais, tout en regardant les portraits de Herzen10, de Darwin, de Garibaldi.
     Un adolescent du même âge que moi, un gars blondasse aux yeux effrontés, surgit de la boutique et disparut dans la cuisine en criant d’une voix en train de muer :
     « Pourquoi es-tu sortie, Maria ?
     — C’est mon petit frère, Alexeï, dit la jeune fille. Moi, j’étudie à l’école de sages-femmes, seulement, je suis tombée malade. Qu’avez-vous à ne rien dire ? vous êtes timide ? »
     Andreï Derenkov se montra, son bras invalide fourré sur sa poitrine ; en silence, il caressa les cheveux souples de sœur, en les ébouriffant, et se mit à me demander quel travail je cherchais. 
     Apparut ensuite une jeune et svelte rouquine aux cheveux bouclés et aux yeux verts, qui me regarda d’un air sévère  et, prenant le bras de la jeune fille pâle, l’emmena avec elle en disant :
    « En voilà assez, Maria ! »
     Ce prénom seyait mal à la jeune fille, il était trop rude pour elle.
     Je m’en allai aussi, étrangement ému, mais le surlendemain, le soir, je me retrouvai assis dans cette même pièce, tâchant de comprendre quelle vie on y menait : on y vivait de façon bizarre.
     Le gentil, le doux vieillard Stepane Ivanovitch, si pâle qu’il en était presque transparent, était assis dans un coin et regardait les gens depuis cet endroit, en remuant ses lèvres sombres, et en souriant doucement, comme pour demander :
     « Ne me touchez pas ! »
     Il était habité par une terreur de lièvre, par le pressentiment inquiet du malheur : je le voyais clairement.
     L’invalide Andreï, vêtu d’un veston gris taché sur le devant d’huile et de farine qui formaient une croûte dure comme du bois, déambulait dans la pièce d’une démarche de crabe, avec un sourire d’excuse, comme un gamin à qui l’on vient tout juste de pardonner quelque polissonnerie. C’était Alexeï, un gars grossier et paresseux, qui l’aidait pour le commerce. Le troisième frère, Ivan, étudiait dans une école d’instituteurs et, y étant interne, rentrait à la maison seulement le dimanche ; c’était un homme de petite taille, proprement habillé, bien peigné, ayant l’air d’un vieux fonctionnaire. Maria, la malade, vivait au grenier et descendait rarement, et, lorsqu’elle arrivait, je ressentais une gêne comme si d’invisibles entraves me ligotaient.
     Le ménage de la maison des Derenkov était tenu par la maîtresse du scopte propriétaire de la bâtisse attenante, femme très maigre au visage de matriochka et aux yeux sévères de nonne méchante. Sa fille, la rousse Nastia11, tournicotait aussi dans le coin ; quand elle regardait les hommes de ses yeux verts, les narines de son nez pointu frémissaient.
     Mais les véritables patrons, chez les Derenkov, étaient des gens étudiants à l’université, au grand séminaire ou à l’école vétérinaire : bruyante troupe vivant du souci du peuple russe, et occupée en permanence du devenir de la Russie. Toujours excités par les articles dans les journaux, et par les conclusions trouvées dans les livres qu’ils venaient de lire, ainsi que par les évènements survenus en ville et à l’université, ils arrivaient dans la boutique de Derenkov depuis toutes les rues de Kazan, pour se livrer à des controverses furieuses ou chuchoter paisiblement dans les coins. Ils apportaient de gros livres et, le doigt fiché dans les pages de ces ouvrages, se criaient dessus, chacun soutenant la vérité à son goût.
     Bien sûr, je comprenais mal ces débats, les vérités se dissimulaient pour moi dans l’abondance des paroles, comme de petites étoiles de graisse dans une soupe claire de pauvre. Certains étudiants me rappelaient les vieux exégètes sectaires des pays de la Volga, mais je voyais bien que j’avais devant moi des gens s’apprêtant à changer la vie en mieux, et, même si leur sincérité buvait un peu la tasse dans le torrent impétueux des mots, elle ne s’y noyait pas. Les problèmes qu’ils s’efforçaient de résoudre étaient clairs pour moi, et je me sentais personnellement concerné par la résolution de ces problèmes. Il me semblait souvent que les étudiants exprimaient tout haut mes pensées muettes, et je montrais presque de l’enthousiasme pour ces gens, comme un prisonnier auquel on promet la liberté.
     Quant à eux, ils me regardaient comme un menuisier considère un morceau de bois à partir duquel on peut fabriquer un objet sortant de l’ordinaire.
     « Une pépite ! » disait l’un pour me recommander à un autre, aussi fièrement que des gamins de rue se montrent une pièce de cuivre de cinq kopecks ramassée sur le pavé. Cela ne me plaisait pas de me faire appeler « pépite » et « fils du peuple » : je me sentais traité par la vie comme par une marâtre, et, à certains moments, j’éprouvais le poids de la force qui guidait le développement de mon âmes. Ainsi, ayant aperçu dans la vitrine d’une librairie un livre dont le titre était formé de mots que je ne connaissais pas, Aphorismes et maximes, je brûlai du désir de le lire, et demandai à un séminariste de me le procurer.
     « Voyez-vous ça ! s’écria ironiquement le futur évêque, homme à le tête de nègre – les cheveux crépus, ls lèvres épaisses, les dents fortes. Ce sont des balivernes, mon vieux. Lis donc ce qu’on te donne, et ne va fourrer ton nez dans ce qui n’est pas pour toi ! »
     Son grossier ton de maître d’école me blessa vivement. J’achetai bien sûr le livre, en gagnant sur les débarcadères une partie de la somme, et en empruntant le reste à Andreï Derenkov. C’était le premier livre sérieux que j’achetais, je l’ai conservé jusqu’à ce jour.
     De façon générale, on me traitait assez rudement : lorsque je lus L’Alphabet des sciences sociales12, j’eus l’impression que l’auteur avait surestimé le rôle des tribus pastorales dans l’organisation de la vie culturelle, et méconnu celui des chasseurs, vagabonds pleins d’initiatives. Je fis part de mes doutes à un philologue, et celui-ci me parla une heure entière du « droit à la critique », en s’efforçant de donner à son visage de paysanne un air inspiré.
     « Pour avoir le droit de critiquer, il faut croire en une vérité : en quoi croyez-vous ? » me demanda-t-il.
     Il lisait même dans la rue : il marchait sur le trottoir, le nez enfoncé dans un livre, en bousculant les gens. Se roulant  par terre dans un grenier, atteint du typhus, il criait :
     « La morale doit unir en elle harmonieusement des éléments de liberté et de contrainte – harmonieusement, har-har-harm… »
      Cet homme doux, toujours à moitié malade en raison d’une alimentation insuffisante, s’épuisant à rechercher avec entêtement une vérité solide, ne connaissait aucune joie, en dehors de la lecture ; et quand il lui semblait avoir réussi à concilier deux esprits forts, mais aux discours contraires, ses bons yeux sombres souriaient d’un bonheur enfantin. Dix ans après avoir vécu à Kazan, je le retrouvai à Kharkov13, il avait passé cinq ans à Kem14, en déportation, et étudiait de nouveau à l’université. Il me parut vivre en pleine fourmilière d’idées contradictoires ; se mourant de tuberculose, il tentait de réconcilier Nietzsche avec Marx, crachait du sang et disait d’une voix rauque, en attrapant mes mains de ses doigts froids et poisseux :
    « Sans synthèse, impossible de vivre ! »
     ll mourut en allant à l’université, dans un wagon de tramway.     De tels grands martyrs de la raison, j’en ai connu plus d’un : leur souvenir est pour moi une chose sacrée.
     Une vingtaine de gens semblables se réunissait chez Derenkov : parmi eux, il se trouvait même un Japonais, Panteleïmon Sato, élève du grand séminaire. On voyait parfois là-bas un homme de haute taille, à la poitrine large, avec une grande barbe fournie et en éventail, et la tête rasée à la tatare. Il paraissait serré dans un caftan court, fermé jusque sous le menton par des crochets. Il avait l’habitude de s’asseoir dans un coin, fumant une courte pipe et regardant tout le monde de ses yeux gris déchiffrant tranquillement les gens. Son regard se posait souvent sur ma figure, iil me regardait fixement, et je me sentais soupesé en esprit par cet homme grave qui, pour une raison inconnue, me faisait peur. Le voir demeurer silencieux m’étonnait ; autour de nous, tout le monde parlait fort, abondamment, avec assurance, et, bien sûr, plus les mots étaient tranchants, plus ils me plaisaient ; il me fallut énormément de temps pour comprendre à quel point, souvent, ce sont des pensées misérables et hypocrites qui se cachent derrière les paroles tranchantes. À quoi songeait ce preux barbu et taciturne ?
     On l’appelait l’Ukrainien15, et personne, je crois, en dehors d’Andreï, ne connaissait son nom16. je sus bientôt qu’il était depuis peu rentré de déportation, après avoir passé dix ans dans la province de Iakoutsk17. Cela renforça mon intérêt pour lui, sans m’inspirer la hardiesse de faire sa connaissance. Je n’étais pas timide, pourtant, ni réservé, je souffrais au contraire d’une sorte de curiosité inquiète, de l’avidité de tout connaître, et ce au plus vite. Cette qualité m’a pendant toute ma vie empêché de me consacrer à une seule chose. 
     Quand on parlait du peuple, je sentais avec étonnement et incrédulité vis-à-vis de moi-même que je ne pouvais pas penser la même chose que ces gens. Pour eux, le peuple apparaissait somme l’incarnation de la sagesse, de la beauté spirituelle et de la bonté, une entité d’une seule pièce et quasiment divine, le réceptacle des débuts de toute la beauté, de toute la justice et de tout le sublime. Ce peuple-là, je ne le connaissais pas. J’avais vu des charpentiers, des débardeurs, des maçons, je connaissais Iakov, Ossip, Grigori18, mais on évoquait ici l’unité consubstantielle du peuple et l’on se mettait en-dessous de lui, et sous la dépendance de sa volonté. Or il me semblait à moi que c’étaient précisément ces gens qui incarnaient la beauté et la force de la pensée, que la généreuse aspiration humaine à la vie, à sa reconstruction suivant les nouveaux canons de l’humanité était concentrée en eux, et brûlait en eux.
     Je n’avais justement pas rencontré d’humanité chez les petits bouts d’homme parmi lesquels j’avais vécu jusqu’alors, tandis qu’elle résonnait ici dans chaque parole, et brûlait dans chaque regard.
     Ces discours des adorateurs du peuple me tombaient dessus telle une pluie rafraîchissante, et la littérature naïve parlant de la sombre vie dans les campagnes et du moujik-martyr me fut d’un grand secours. Je sentis que c’était seulement dans un amour fort, passionné pour l’homme que l’on pouvait puiser la force nécessaire pour trouver et comprendre le sens de la vie. Je cessai de penser à moi, et me mis à prêter plus d’attention aux gens.
     Andreï Derenkov me confia que les modestes bénéfices de son commerce étaient entièrement consacrés à aider les gens croyant que le bonheur du peuple passait avant tout le reste. Il s’agitait parmi eux comme un sacristain animé d’un foi sincère lors de la messe d’un évêque, sans cacher son enthousiasme pour la vive sagesse des grands lecteurs ; avec un sourire heureux, son bras invalide fourré sur sa poitrine, tirant en tout sens, de son autre main, sa petite barbe douce, il me demandait :
     « C’est bien ? Comment donc ! »
     Et lorsque le vétérinaire Lavrov, dont la voix étrange rappelait le cacardement d’une oie, émettait des objections d’hérétique contre les narodniki, Derenkov, les yeux clos d’effroi, murmurait :
    « Quel semeur de discorde ! »
     Son comportement à l’égard des narodniki était du même ordre que le mien, mais l’attitude de la gent estudiantine vis-à-vis de Derenkov me semblait grossière,  c’éait l’attitude dédaigneuse des messieurs pour l’ouvrier ou pour le garçon de cabaret. Il ne s’en rendaiit pas compte. Souvent, ayant raccompagné ses hôtes, il me laissait passer la nuit chez li, nous rangions la pièce, puis, étendus sur des bouts de feutre par terre, nous chuchotions amicalement dans l’obscurité à peine trouée par la lueur de la veilleuse. avec la joie tranquille du croyant, il m'annonçait :
     « Des centaines, des milliers de braves gens comme eux vont s’amasser, occuper tous les postes en vue en Russie, et ils vont y changer la vie d’un seul coup ! »
     Il était d’une dizaine d’années mon aîné, et je voyais que la rousse Nastia lui plaisait beaucoup, il s’efforçait d’éviter ses yeux provocants, devant les gens il s’adressait à elle d’une voix un peu sèche de patron, sur un ton de commandement, mais il la suivait d’un regard languissant, et quand il parlait en tête à tête avec elle, il souriait d’un air timide et embarrassé, en tirant sur sa petite barbe.
     Sa petite sœur suivait également de son coin les batailles verbales ; son visage enfantin se gonflait de façon comique sous l’effort de l’attention, ses yeux s’ouvraient tout grand, et lorsque des mots particulièrement tranchants étaient prononcés, elle soupirait bruyamment, comme si elle avait reçu sur elle de l’eau glacée. Un étudiant en médecine aux cheveux roux tournait autour d’elle avec l’importance d’un coq établi, en chuchotant à demi d’un air mystérieux et en fronçant les sourcils avec gravité. Tout cela était au plus haut point intéressant.
     Mais survint l’automne, et il me devint impossible de vivre sans travail permanent. Entraîné par tout ce qui se passait autour de moi, je travaillais de moins en moins et mangeais le pain d’autrui, lequel est toujours dur à avaler. Il me fallait chercher une place pour l’hiver, et je la trouvai à la briocherie de Vassili Semiénov. 
     J’ai retracé cette période de ma vie dans les récits Le Patron, Konovalov, Vingt-six et une19 : période pénible ! Mais instructive.
     Pénible physiquement, et encore plus moralement.
     Lorsque je descendis au fournil en sous-sol, un « mur d’oubli » s’éleva entre moi et les gens qu’il m’était devenu indispensable de voir et d’écouter. Aucun d’entre eux ne venait me voir là-bas, et moi, travaillant quatorze heures par jour, je ne pouvais me rendre en semaine chez Derenkov ; le dimanche et les jours de fête, je dormais, ou encore je restais avec mes camarades de travail. Une partie d’entre eux me prit dès le début pour un pitre amusant, quelques-uns m’accueillirent avec l’amour naïf des enfants pour un homme sachant raconter d’intéressantes histoires. Dieu sait ce que je leur racontais, mais c’était bien sûr tout ce qui pouvait leur inspirer l’espoir de la possibilité d’une autre vie, moins pénible et plus sensée. Parfois, cela me réussissait, et, en voyant leurs visages gonflés s’illuminer d’une tristesse humaine, et leurs yeux étinceler de vexation et de colère, je me sentais en fête, et me disais fièrement que je travaillais au sein du peuple, que je l’éclairais.
     Bien entendu, je ressentais plus fréquemment mon impuissance, l’insuffisance de mon savoir, mon incapacité à répondre même aux questions les plus simples de la vie quotidienne. Alors, je me sentais abandonné au fond d’une fosse obscure où les gens grouillaient comme des vers aveugles, aspirant seulement à oublier la réalité, et trouvant cet oubli dans les cabarets et dans les froides étreintes des prostituées.
     Chaque mois, le jour de la paye, il était de règle d’aller rendre visite aux maisons closes20 ; on rêvait tout haut de ce plaisir une bonne semaine avant – et ensuite, on se faisait longuement des jouissances ressenties. Lors de ces causeries, on se vantait avec cynisme de ses prouesses, on raillait les femmes avec cruauté, on en parlait en crachant de dégoût.
     Mais, étrangement, derrière tout cela, il me semblait entendre du chagrin et de la honte. Je voyais que dans ces maisons de plaisir, où, pour un rouble on pouvait acheter une femme pour toute une nuit, mes camarades montraient de l’embarras, se sentaient fautifs – cela me semblait naturel. Mais certains d’entre eux se comportaient avec trop de désinvolture, avec une hardiesse que je devinais fausse et préméditée. Les relations entre les sexes m’intéressaient terriblement, et je suivais tout cela avec une acuité particulière. Les caresses des femmes m’étaient encore inconnues, ce qui me mettait dans une position désagréable : j’étais l’objet des railleries aussi bien des femmes que de mes camarades. Bientôt, ceux-ci cessèrent de me convier à les accompagner dans les maisons de plaisir, en me disant franchement :
     « Ne viens pas avec nous, mon vieux.
     — Pourquoi ?
     — Parce que ! Tu nous gênes. »
     Je m’accrochai avec ténacité à ces paroles, y sentant quelque chose d’important pour moi, mais n’obtins pas d’explication plus intelligible.
     « Ah, toi, alors ! On te dit de ne pas venir ! C’est assommant, avec toi… »
     Seul Artème me dit avec un sourire narquois :
     « Avec toi, c’est un peu comme avec le pope, ou avec son propre père » 
     Les filles, au début, se moquaient de ma retenue, elles se virent ensuite à me demander d’un air vexé :
     « On te dégoûte ? »
     Une jeune fille de quarante ans bien en chair, la belle Polonaise Térèza Borouta, l’économe de la maison, dit en me regardant de ses yeux intelligents de chienne de race :
     « Laissons-le, mes amies : il a sûrement une fiancée – hein ? Un tel gaillard, c’est obligé qu’il ne connaisse que sa fiancée, et rien d’autre ! »
     Alcoolique, elle avait des accès d’ivrognerie durant lesquels elle devenait indescriptiblement repoussante, mais quand elle était sobre, elle m’étonnait par son attitude réfléchie envers les gens et sa façon tranquille de chercher un sens à leurs actes.
     « Les gens les plus incompréhensibles, ce sont à coup sûr les élèves du grand séminaire, oui, disait-elle un jour à mes camarades. Voilà comment ils traitent les filles : ils font enduire le plancher de savon, font mettre la fille nue à quatre pattes, les mains et les pieds sur des assiettes, et ils la poussent dans le derrière, pour voir si elle glissera loin. Avec une fille, puis avec une autre. Pour quoi faire ?
     — Tu mens ! dis-je.
     — Oh non ! » s’exclama Térèza sans s’offusquer, très tranquillement, et ce calme avait quelque chose d’écrasant.
     « Tu l’as inventé !
     — Comment une fille pourrait-elle inventer une chose pareille ? Serais-je folle, par hasard ? » demanda-t-elle, les yeux écarquillés.
     Les gens prêtaient l’oreille à notre controverse avec une attention avide, cependant que Térèza continuait à évoquer les jeux de ses visiteurs du ton dépassionné de celle à qui une seule chose importait : comprendre la raison de ce comportement.
     Les auditeurs crachaient de dégoût, lançaient de rudes invectives à l’adresse des étudiants, tandis que moi, voyant Térèza susciter l’animosité à l’encontre de ceux que je préférais, je disais que les étudiants aimaient le peuple et veulent son bien.
     « Ceux-là sont les étudiants de la rue de la Résurrection, des étudiants de l’université, des civils ; moi, je parle des séminaristes, ceux de la plaine d’Arsk21 ! Les élèves du séminaire, ce sont tous des orphelins, et un orphelin, c’est obligé, devient en grandissant un voleur ou un polisson, un homme mauvais, ça n’a pas d’attaches, un orphelin ! »
     Les récits tranquilles de l’économe et les récriminations amères des filles contre les étudiants, les fonctionnaires et, en général, contre les « gens propres » provoquaient chez mes camarades non seulement de la répulsion et de l’hostilité, mais unne sorte d’allégresse qu’ils exprimaient ainsi :
     « Donc, les gens instruits sont pires que nous ! »
     Il m’était pénible et amer d’entendre ces mots. Je voyais toute la fange de la ville affluer dans ces petits pièces sombres comme dans des fosses, pour bouillir au-dessus d’un brasier fumant et, saturée de haine méchante, refluer ensuite en ville. J’observais, dans ces sapes où l’instinct et le l’ennui de la vie entasse les hommes, d’absurdes paroles composer des chansons poignantes sur les inquiétudes et les affres de l’amour, et de monstrueuses légendes surgir au sujet de la vie des « gens instruits », et naître des comportements railleurs et hostiles à l’égard de ce que l’on ne comprend pas, et je voyais les maisons de plaisir devenir comme des universités d’où mes camarades ramenaient des savoirs hautement toxiques.
     Je regardais les filles de joie traîner paresseusement les pieds sur les planchers sales, je voyais leurs corps flasques se trémousser de façon répugnante aux glapissement importuns d’un accordéon ou sous l’irritant crépitement des cordes d’un piano plus que fatigué, j’observais tout cela, et des pensées d’une anxiété encore confuse naissaient en moi. L’ennui suintait de tout cet entourage, empoisonnant l’âme du désir impuissant de partir.
     Lorsque, au fournil, je commençais à raconter qu’il existait des gens qui cherchaient, de façon désintéressée, le chemin de la liberté et du blonheur pour le peuple, on m’objectait :
     « Pourtant, les filles disent autre chose à leur sujet ! »
     Et ils me raillaient sans pitié, avec une méchanceté cynique, et moi j’étais comme un chiot provoquant, ne se sentant pas plus bête, ni moins hardi, que les chiens adultes, je faisais aussi le méchant. Commençant à comprendre que les pensées à propos de la vie ne sont pas moins pénibles que la vie elle-même, j’éprouvais parfois des flambées de haine contre les gens à la patience têtue avec lesquels je travaillais. Ce qui m’indignait surtout, c’était leur capacité à tout supporter, la résignation sans espoir avec laquelle ils acceptaient les vexations assez insensées que leur faisait subir leur ivrogne de patron.
     Et – comme par un fait exprès ! –, ce fut précisément durant ces pénibles jours qu’il m’échut de me frotter à une idée entièrement nouvelle et qui me troubla beaucoup, bien qu’elle fût contraire à tout mon être. 
     Pendant l’une de ces tempêtes de neige nocturnes, lors desquelles on a l’impression que le vent, hurlant de rage, a mis le ciel gris en charpie, ses petits morceaux se répandant sur la terre qu’ils enterrent sous des congères de poussière gelée, et que la vie sur terre a pris fin, que le soleil s’est éteint et ne se lèvera plus – pendant une telle nuit de la semaine grasse22, j’allais au fournil en revenant de chez les Derenkov. Je marchais contre le vent, en fermant les yeux, à travers l’effervescence trouble d’un chaos gris, et brusquement je tombai, ayant heurté un homme allongé en travers du trottoir. Nous poussâmes chacun un juron, moi en russe et lui en français :
     « Ah diable… »
     Cela excita ma curiosité, je le relevai et le remis sur ses pieds – il était de petite taille, et léger. Me repoussant, il criait avec colère :
     « Ma chapka23, que le diable vous emporte ! Rendez-moi ma chapka ! Je vais geler ! »
     Ayant trouvé sa chapka dans la neige, je la secouai et en coiffai sa tête ébouriffée, mais il l’arracha et la brandit en jurant dans les deux langues, en l’agitant pour me chasser :
     « Ouste ! »
      Il se rua soudain en avant et disparut dans la bouillie en effervescence. Ayant poursuivi mon chemin, je le revis qui se tenait debout, enlaçant des deux bras le poteau de bois d’un réverbère éteint et lui disant avec conviction :
     « Léna24, je suis perdu… oh Léna… »
     Visiblement, il était ivre, et il mourrait peut-être de froid si on le laissait dehors. Je lui demandai son adresse.
     « Quelle est cette rue ? s’écria-t-il avec des larmes dans la voie. Je ne sais pas où aller. »
     Je lui pris la taille et l’emmenai en lui demandant à nouveau où il habitait.
     « Sur le Boulak25, bredouilla-t-il en frissonnant. Sur le Boulak… il y a des bains, une maison là-bas… »
     Sa démarche était peu assurée, chancelante, il me gênait pour avancer ; j’entendais ses dents claquer :
     « Si tu savais26, marmonna-t-il en me bousculant.
     — Que dites-vous ? »
     Il s’arrêta, leva la main et dit d’une voix distincte — et avec orgueil, à ce qu’il me sembla :
     « Si tu savais où je te mène… »
     Et, vacillant, près de tomber, il fourra les doigts de sa main dans sa bouche. Je m’accroupis et l’emportai sur mon dos ; le menton fortement appuyé sur mon crâne, il grognait :
     « Si tu savais… Mais je suis gelé, oh mon Dieu… »
     Arrivé au Boulak, j’obtins de lui, non sans difficulté, qu’il m’indiquât sa maison ; nous finîmes par entrer dans le vestibule d’un petit pavillon caché au fond d’une cour et dissimulé par les tourbillonsde neige. Il tâta la porte, frappa prudemment et siffla :
     « Chhh ! Pas de bruit… »
     Une femme en peignoir rouge, une bougie allumée à la main, ouvrit la porte ; en silence, elle se rangea sur le côté pour nous laisser passer, et, sortant on ne savait d’où un face-à-main, se mit à m’examiner attentivement.
     Je lui dis que l’homme devait avoir les mains gelés, et qu’il fallait impérativement le déshabiller et le mettre au lit.
     « Ah oui ? demanda-t-elle tout haut, d’une voix jeune.
     — Il faut lui mettre les mains dans de l’eau froide… »
     Sans rien dire, elle montra de son face-à-main un angle de la pièce : sur un chevalet se trouvait un tableau montrant une rivière et des arbres. Je regardai avec étonnement le visage étrangement immobile de la femme, qui s’écarta pour gagner un coin de la pièce et s’approcher d’une table sur laquelle brûlait une lampe à abat-jour rose ; elle s’y assit, y ramassa un valet de cœur et se mt à le contempler.
     « Vous n’avez pas de vodka ? » demandai-je à haute voix. Elle ne répondit pas, continuant à étaler les cartes sur la table. L’homme que j’avais amené était assis sur une chaise, tête baissée, ses mains rouges pendant le long de son corps. Je l’installai sur un divan et me mis à le déshabiller, ne comprenant rien, vivant le tout comme dans un rêve. Le mur devant moi, au-dessus du divan, était recouvert de photographies, au milieu desquelles brillait d’une lueur sourde une couronne d’or nouée d’un ruban blanc qui portait à une extrémité, en lettres d’or :

          À l’incomparable Gilda27


     « Doucement, sapristi ! » gémit l’homme lorsque je commençai à lui frictionner les mains.

     Silencieuse, l’air soucieux, la femme étalait les cartes. Elle avait un visage d’oiseau, avec un nez pointu et de grands yeux comme des fanaux immobiles. À présent, de ses mains de jeune fille, elle secouait ses cheveux gris, sa chevelure luxuriante comme une perruque, avant de demander sans crier, mais d’une voix claire :

     « As-tu vu Micha, Georges ? »

     Georges me repoussa, s’assit prestement et dit d’un voix pressée :

     « Mais Micha est parti à Kiev…

     — Oui, à Kiev », répéta la femme sans détacher des cartes son regard, et je remarquai que sa voix était monotone, inexpressive.

     « Il arrivera bientôt…

     — Vraiment ?

     — Oh oui ! Bientôt.

     — Vraiment ? » répéta la femme.

     À demi dévêtu, Georges sauta à terre et se retrouva en deux bonds agenouillé aux pieds de la femme, à lui dire quelque chose en français.

     « Je suis calme, répondit-elle en russe.

     — Sais-tu que je me suis perdu ? Avec la tempête, ce vent effrayant, je me disais que j’allais geler, nous avions un peu bu », débita rapidement Georges en caressant la main posée sur son genou. il avait quelque chose comme quarante ans, son visage rubicond aux lèvres épaisses et à la moustache noire semblait plein d’effroi et d’inquiétude, il frottait rudement la brosse de cheveux gris sur son crâne rond et parlait sans plus trace d’ébriété.

     « Nous partirons à Kiev demain, annonça la femme avec une nuance d’interrogation.

     — Oui, demain. Tu dois te reposer. Pourquoi ne te couches-tu pas ? Il est très tard…

     — Micha n’arrivera pas aujourd’hui ?

     — Oh non ! Avec cette tempête… Allons, couche-toi… »

     Il l’emmena au-delà d’une porte située derrière une bibliothèque, en prenant au passage la lampe sur la table. Je restai seul un long moment, sans penser à rien, l’écoutant parler d’une voix basse et sifflante. Des pattes de velours parcouraient les carreaux. La flamme de la bougie se reflétait timidement dans une flaque de neige fondue. La pièce était encombrée d’objets, elle était remplie d’une chaude et étrange odeur qui assoupissait la pensée.

     Georges revint en titubant, tenant dans ses mains la lampe, dont l’abat-jour heurtait la vitre.

     « Elle s’est couchée. »

     Il posa la lampe sur la table, s’arrêta au milieu de la pièce, songeur, et dit sans me regarder :

     « Eh bien ! Sans toi, je serais sans doute mort de froid… Merci ! Qui es-tu ? »

     Il pencha la tête de côté, écoutant le froufroutement dans la chambre voisine en frissonnant.

     « C’est votre femme ? demandai-je doucement.

     — Ma femme. Depuis toujours. Toute ma vie ! » fit-il à mi-voix mais distinctement, et il se remit à frotter vigoureusement sa tête de ses mains.

     « Si nous prenions du thé ? »

     L’œil absent, il s’approcha d’une porte, pour s’arrêter en se souvenant que la servante s’était flanqué une indigestion avec du poisson, et qu’on l’avait amenée à l’hôpital.

     Je lui proposai d’allumer le samovar, il acquiesça d’un signe de tête et, oubliant visiblement qu’il était à moitié déshabillé, traînant ses pieds nus sur le plancher mouillé, il me conduisit dans une petite cuisine. Là, s’appuyant du dos au poêle, il reprit :

     « Sans toi, je serais mort de froid : merci ! »

     Soudain, après un tressaillement, il me fixa de ses yeux que l’effroi élargissait.

     « Que serait-elle devenue, dans ce cas ? Oh, Seigneur… »

     En un chuchotement pressé, en regardant l’ouverture sombre que faisait la porte, il dit :

     « Tu le vois, elle est malade. Son fils, musicien, s’est fait sauter la cervelle à Moscou, et elle continue à l’attendre, depuis près de deux ans… »

     Puis, tandis que nous buvions du thé, il me raconta de façon décousue, en utilisant des mots inhabituels, que la femme était la propriétaire d’un domaine et que lui était professeur d’histoire : il avait été le précepteur de son fils, était tombé amoureux d’elle, elle avait quitté son mari, un baron allemand, pour chanter à l’opéra ; ils vivaient fort bien, malgré tous les efforts déployés par son premier mari pour leur gâcher la vie.

     Il racontait cela les yeux mi-clos, regardant quelque chose avec intensité dans la pénombre de la cuisine sale, au plancher largement pourri à côté du poêle. Il se brûlait en avalant son thé, son visage était plein de rides, ses yeux ronds clignotaient craintivement.

     « Qui es-tu ? demanda-t-il à nouveau. Ah oui, un ouvrier boulanger, tu fais des brioches. Curieux. Tu n’en as pas l’air. Qu’est-ce que cela veut dire ? »

     Il y avait de l’inquiétude dans ces mots, il me regardait avec méfiance, comme un homme aux abois.

     Je lui parlai brièvement de moi.

     « Alors, c’est comme ça ? s’exclama-t-il à mi-voix. Oui, c’est comme ça… »

     Et soudain, il s’anima et demanda :

     « Tu connais le conte Le vilain petit canard ? Tu l’as lu ? »

     Son visage était convulsé, il parlait maintenant avec fureur, d’une voix sifflante enflant de façon exagérée, à mon grand étonnement.

     « Ce conte a de quoi séduire ! Quand j’avais ton âge, moi aussi je me suis demandé si je n’étais pas un cygne. Et voilà… Je devais aller au séminaire, j’ai chois l’université. Mon prêtre de père m’a rejeté. À Paris, j’ai étudié l’histoire, celle des malheurs de l’humanité et celle du progrès. J’ai écrit, oui. Oh, comme tout cela… »

     Il fit un bond sur sa chaise, tendit l’oreille, puis me dit :

     « Le progrès, c’est une invention destinée à notre propre consolation ! La vie est déraisonnable, elle n’a pas de sens. Sans esclavage, pas de progrès ; sans soumission de la majorité à une minorité28, l’humanité s’enliserait. En voulant alléger le fardeau de notre vie, de notre labeur, nous ne faisons que rendre notre vie plus compliquée, et qu’accroître notre peine. Les fabriques et les machines pour fabriquer d’autres machines, c’est stupide ! On compte de plus en pllus d’ouvriers, alors que seuls les paysans, les producteurs de pain, sont indispensables. Le pain, voilà la seule chose qu’il faut, par notre labeur, arracher à la nature. Moins l’homme a de besoins, plus il est heureux, plus il a de désirs, moins il est libre. »

     C’était peut-être la première fois que j’entendais ces pensées stupéfiantes – que je reproduis avec d’autres mots –, formulées de façon aussi nue et aussi tranchante. Glapissant d’excitation, l’homme arrêtait peureusement son regard sur la porte de la chambre, ouverte, écoutait un instant le silence qui y régnait, puis se remettait à chuchoter avec une sorte de fureur :

     « Comprends-le : chacun de nous n’a pas besoin de beaucoup : un morceau de pain et une femme… »

     S’étant mis à chuchoter mystérieusement à propos de la femme, avec des mots que je ne connaissais pas, en citant des vers que je n’avais pas lu, il me rappela brusquement le voleur Bachkine29.

     « Béatrice, Fiametta, Laure, Ninon30… » il chuchotait des noms qui m’étaient inconnus, et me parlait de rois et de poètes amoureux, il récitait des vers français, marquant les cadences de son bras mince, dénudé jusqu’au coude.

     « L’amour et la faim mènent le monde » l’entendis-je dire en un chuchotement ardent, et je me souvins d’avoir vu ces mots imprimés sous le titre de la brochure révolutionnaire Le tsar-famine31, ce qui leur donna énormément de signification pour moi.

     « Les gens cherchent l’oubli et les plaisirs, pas le savoir ! »

     Cette pensée me frappa définitivement.

     Je sortis de la cuisine au matin : la petite pendule murale indiquait un peu plus de six heures. Je marchai dans des ténèbres grises, d’une congère à l’autre, en écoutant la tempête hurler et en repensant aux furieux glapissements de l’homme abattu, sentant ses mots encore coincés dans ma gorge, m’étouffant. Je n’avais aucune envie d’aller au fournil, de voir des gens, et, emportant avec moi des amas de neige, je titubais dans les rues du faubourg tatar jusqu’à ce qu’il fît jour et que les silhouettes des habitants de la ville se missent à plonger dans les vagues neigeuses.

     Je ne rencontrai plus jamais le professeur, et je n’en avais pas envie. mais, par la suite, j’entendis plus d’une fois évoquer le manque de sens de la vie et l’inutilité du labeur : ceux qui tenaient de tels propos étaient des pèlerins illettrés, des vagabonds, des tolstoïens32 et des gens de grande culture. En parlaient un hiéromoine33, un maître théologien, un chimiste travaillant sur des explosifs, un biologiste néo-vitaliste, d’autres gens encore. Mais ces idées n’exerçaient plus sur moi la même influence étourdissante qu’aux premiers temps où je les avais rencontrées.

     Il y a deux ans – soit plus de trente ans après la première discussion sur ce thème – j’ai de nouveau, pour la première fois, entendu ces mêmes idées formulées presque dans les mêmes mots, par une de mes vieilles connaissances, un ouvrier. 

     Un jour que nous causions lui et moi « à cœur ouvert », cet homme – une manivelle politique, comme il s’appelait lui-même avec un sourire sans joie34 – me dit, avec cette sincérité intrépide dont seuls les Russes sont doués, semble-t-il :

     « A.M.35, mon cher, on n’ai besoin de rien, à quoi bon tout cela, les académies, les sciences, les aéroplanes, c’est inutile ! J’ai seulement besoin d’un coin tranquille et d’une femme que je puisse embrasser quand ça me plaît, une femme qui me donne honnêtement la réplique, avec son âme et son corps, voilà tout ! Vous raisonnez comme un intellectuel, vous n’êtes plus des nôtres, vous êtes un homme empoisonné, vous mettez l’idée au-dessus des simples gens, vous pensez  à la juive : l’homme, c’est pour le sabbat ?

     — Les Juifs ne pensent pas ainsi…

     — Le diable seul sait ce qu’ils pensent – c’est un peuple peu clair36 » –, répondit-il en suivant des yeux le mégot de sa cigarette, qu’il venait de jeter dans la rivière. 

     Nous étions assis sur un banc de granit au bord de la Neva, par une nuit d’automne éclairée par la lune, exténués l’un comme l’autre par une journée d’agitations vaines, inspirées par le désir têtu, mais infructueux, de faire quelque chose de bien, d’utile.

     « Vous êtes avec nous, sans être un des nôtres, voilà ce que je dis, reprit-il doucement, l’air songeur. Les intellectuels aiment bien se donner de la peine, c’est une vieille tradition chez eux de se joindre aux révoltes. De même que le Christ était un idéaliste et s’est insurgé à des fins non terrestres,  l’intelligentsia tout entière s’insurge au nom de l’utopie. L’idéaliste se révolte, et avec lui les gens inutiles, les bons à rien, les canailles – et tout cela par méchanceté, ils voient que la vie ne leur réserve pas de place. L’ouvrier se soulève en vue de la révolution, il lui faut obtenir une juste répartition des instruments de travail, et des fruits du labeur. Ayant saisi les rênes une fois pour toutes, pensez-vous que les ouvriers consentiront à former un État ? Pour rien au monde ! Ils partiront chacun de son côté, et chacun s’aménagera, à ses risques et périls, son petit coin tranquille…

     « La technique, dites-vous ? Elle ne fait que resserrer le nœud coulant autour de notre cou, elle nous ligote plus solidement. Non, il faut se libérer du travail inutile. L’homme désire la tranquillité. Les fabriques et les sciences ne la lui procureront pas. À un homme seul, il faut peu de choses. Pourquoi irais-je bâtir une ville, quand une simple maisonnette me suffit ? Là où les gens s’entassent, on trouve des conduites d’eau, des canalisations et l’électricité. Mais essayez de vivre sans cela : comme ce sera facile ! Non, nous avons bien des choses inutiles, et tout cela vient de l’intelligentsia, c’est pourquoi j’ajoute que l’intelligentsia est une catégorie nuisible. »

     Je lui dis que personne ne possédait aussi profondément et résolument l’art d’enlever tout sens à la vie, que nous autres Russes.

     « Le peuple à l’esprit le plus libre, ironisa mon interlocuteur. Mais, ne vous fâchez pas, je raisonne correctement, des millions des nôtres pensent de même, seulement ils ne savent pas s’exprimer… Ill faut organiser la vie plus simplement, elle deviendra alors plus clémente pour les gens… »

     Cet homme n’avait jamais été tolstoïen, n’avait jamais révélé de penchant pour l’anarchisme, je connais bien l’histoire de son évolution intellectuelle.

     Après cet entretien avec lui, je songeai involontairement : se peut-il qu’en effet des millions de Russes ne supportent les pénibles tourments de la révolution que parce qu’ils caressent, au fond de leur cœur, l’espoir de se libérer du travail ? Un minimum de travail, un maximum de jouissance, c’est très tentant, cela attire, comme tout ce qui est irréalisable, comme toute utopie.

     Et mes sont revenus en tête les vers d’Henri Ibsen :


          Moi, conservateur ? Mais non !

          Je suis celui que j’ai été ma vie durant –

          Je n’aime pas déplacer les pièces,

          Mais je voudrais bien brouiller le jeu entier.


          Je me rappelle une seule révolution –

          Elle fut plus avisée que les suivantes,

          Et elle aurait pu tout détruire –

          Je parle bien sûr du Déluge universel.


          Mais, même là, on trompa le Diable !

          Comme vous le savez, Noé devint dictateur.


          Ah, si cela peut se faire plus honnêtement,

          Je ne refuserai pas de vous aider –

          Le Déluge universel vous occupe tant et plus,

          Moi, je placerais bien une torpille sous l’Arche37 !






À suivre...







Notes


  1. Secte religieuse d’adeptes de la castration :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Scoptes
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Piotr_Lavrov
  3. Déjà rencontré dans la première partie, voir la note 27.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Dmitri_Pissarev
  5. Pamphlet – l’origine de l’expression se trouve chez Nekrassov, dans le poème Le chemin de fer (1865)  –dont la première édition date de 1883, et qui connut maintes éditions clandestines. Le titre fut repris en 1907 par l’écrivain Leonid Andreïev, qui en fit une pièce. Le pamphlet initial est dû au grand savant Alexeï Nikolaïevitch Bach (1857-1946), d’origine juive mais converti à l’orthodoxie : Alexeï est son nom de baptême. Populiste émigré, rentré en Russie après 1917, il fut le fondateur de l’école de biochimie soviétique.
    https://en.wikipedia.org/wiki/Aleksei_Bach
  6. Brochure éditée à Genève en 1874, expliquant où allait l’argent…
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9raphin_de_Sarov
  8. Un populiste. Mais le terme est, en Russie, chargé d’histoire. Les narodniki avaient, trois ans plus tôt, fait sauter le tsar Alexandre II…
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Narodniki
  9. Procédé d'impression sur papier de toile, imitant la peinture à l’huile.
  10. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Herzen
  11. Diminutif d’Anastassia (Anastasie).
  12. Ouvrage publié en 1871, dont l’auteur est Vassili Bervi (1829-1918), écrivant sous le pseudonyme de Flerovski : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vassili_Bervi
  13. Kharkiv, en Ukraine ; mais ce texte est en russe…
  14. En Carélie, voisine de la Finlande. Les îles Solovki, célèbres pour leurs monastères d’abord, pour avoir abrité les débuts du Goulag ensuite, sont juste en face de Kem. Cette ville abritera dans les années 1920 un camp de transit pour les Solovki, accueillant les condamnés avec la sinistre maxime suivante : « Ici, ce n’est pas le pouvoir soviétique, c’est le pouvoir soloviétique ! »
  15. Le Toupet, terme un rien méprisant par lequel les Russes désignaient traditionnellement les Ukrainiens, en référence à la coiffure des Cosaques.
  16. Au sens de : prénom.
  17. https://fr.wikipedia.org/wiki/Iakoutsk (Sibérie orientale)
  18. Personnages décrits au tome 2, En gagnant mon pain. 
  19. Nouvelles parues entre 1895 et 1900.
  20. Le terme russe est »maison publique ».
  21. Déjà évoquée dans la première partie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Plaine_d'Arsk
  22. Semaine de carnaval et de bombance précédant le grand Carême de Pâques.
  23. Rappel : c’est un bonnet de fourrure. Le termes est passé en français.
  24. Diminutif du prénom Iélèna (Hélène).
  25. Grand canal traversant Kazan.
  26. En simple transcription du français en cyrillique. Les italiques qui suivent indiquent cette transcription, bientôt remplacée par du russe.
  27. Le terme du texte, Djilda, peut renvoyer à l’’anglo-américain Gilda, mais aussi à un prénom géorgien, évolution du prénom russe Ioulia. S’agit-il d’une cantatrice, d’une actrice ? De quelle nationalité. Pour moi, le mystère demeure…
  28. Et non pas le contraire, comme l’écrit l’ancien traducteur M. Dumesnil.
  29. Cité à plusieurs reprises dans la première partie. Il devait d’ailleurs être maître d’école…
  30. Béatrice, c’est celle de Dante, Laure celle de Pétrarque, Ninon, c’est Ninon de Lenclos, connue en Russie. Pour Fiametta : https://en.wikipedia.org/wiki/Fiametta
  31. Voir le début du texte et la note 5.
  32. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_tolsto%C3%AFen
  33. https://fr.wikipedia.org/wiki/Hi%C3%A9romoine
  34. Ce court passage ne se rencontre pas dans toutes les versions du texte en ligne.
  35. Initiales des véritables prénom et patronyme de Gorki : Alexeï Maximovitch.
  36. Le terme russe (тёмный) a plusieurs sens : sombre, morose, caché, suspect… L’expression est un peu dépréciative.
  37. Ibsen, À mon ami l’orateur révolutionnaire (note trouvée chez M. Dumesnil).

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