Ce récit fut publié fin septembre 1887 dans le Journal de Pétersbourg – organe politique et littéraire édité depuis 1867, d’abord hebdomadaire, puis paraissant plusieurs fois par semaine et devenant enfin quotidien à partir de 1882 –, sous la signature A. Tchékhontié (de quoi faire encore râler Grigorovitch, voir Le Vengeur). Il fut ensuite repris et incorporé, avec de légères modifications, dans différents recueils des œuvres de Tchékhov, sous le nom véritable de l’auteur.
L’inspiration de ce texte est à trouver, d’après les témoignages de la famille de Tchékhov, dans ses débuts de jeune médecin à proximité de Moscou : voir l’annexe.
Ce récit eut un grand succès, et plut grandement à Tolstoï, qui le relisait périodiquement. Il fut traduit en français en 1893 par Ioulia Tvéroïanskaïa, pour la Revue des Deux Mondes. Il fut retraduit par Denis Roche en 1927 pour la Librairie Plon, sous le titre Une fuite. On en trouve, sous le titre Le Fugitif, une traduction plus récente (1970) dans la Pléiade, due à Édouard Parayre et Lily Denis.
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Cela n’avait pas été une mince affaire. Accompagné de sa mère, Pachka1 avait d’abord marché sous la pluie, tantôt traversant des prés fauchés, tantôt suivant des sentes forestières où les feuilles jaunes se collaient à ses bottes : il avait marché ainsi jusqu’à l’aube. Ensuite, il était resté debout pendant deux heures dans un vestibule2 sombre, attendant que la porte s’ouvrît. Il n’y faisait pas aussi froid ni aussi humide que dehors, mais le vent y projetait tout de même des gouttes de pluie. Lorsque le vestibule, se remplissant peu à peu, fut complètement bondé, Pachka, pressé de tous côté, se retrouva le visage serré contre une touloupe3 à la forte odeur de poisson salé, et s’endormit. Là-dessus, un verrou claqua, la porte s’ouvrit toute grande et Pacha entra avec sa mère dans la salle d’admission4. Il fallut de nouveau attendre un long moment. Tous les malades étaient assis sur des bancs, immobiles et silencieux. Pachka les examinait en se taisant, lui aussi, bien qu’il vît pas mal de choses étranges et comiques. Une fois seulement, lorsqu’un gars entra à cloche-pied dans la salle, Pachka eut envie de se mettre également à sautiller ; il poussa le bras de sa mère5, pouffa dans sa manche et dit :
« Regarde, maman : un moineau !
— Tais-toi, mon petit, tais-toi ! » dit la mère.
Un aide-médecin6 ensommeillé se montra au petit guichet.
« Venez pour l’inscription ! » fit-il d’une voix de basse.
Tout le monde, y compris le gars sautillant drôlement, se mit à faire la queue devant le guichet. À chacun, l’aide-médecin demandait son prénom et son nom de famille7, son adresse, son âge, depuis quand il était souffrant, etc. Pachka apprit qu’il s’appelait en fait Pavel Galaktionov, qu’il avait sept ans, ne savait pas lire et qu’il était malade depuis Pâques.
Peu de temps après l’inscription, il fallut se lever brièvement ; c’était le docteur qui traversait la salle, revêtu d’un tablier blanc et ceint d’une serviette de toilette. En passant devant le gars qui sautillait, il haussa les épaules et dit d’une voix chantante de ténor :
« Tu es un drôle d’imbécile ! Tu ne crois pas ? Je t’avais dit de venir lundi, et tu te pointes vendredi. Moi, que tu ne viennes pas du tout, peu m’importe, mais toi, espèce d’imbécile, tu perdrais ta jambe ! »
Le garçon afficha une mine pitoyable, comme s’il s’apprêtait à mendier, cligna des yeux et dit :
« Ayez pour moi cette bonté, Ivan Mikolaïtch8 !
— Il n’y a pas d’Ivan Mikolaïtch qui tienne ! le singea le docteur. On t’a dit lundi, il faut obéir. Tu es un imbécile, c’est tout… »
La consultation commença. Le docteur se tenait dans son cabinet et appelait successivement les malades. On entendait sans cesse, venant de la petite pièce, des hurlements aigus, des pleurs d’enfants et les exclamations irritées du docteur :
« Qu’as-tu à gueuler ? Je t’égorge, ou quoi ? Reste tranquillement assis ! »
Le tour de Pachka arriva.
« Pavel Galaktionov ! » cria le docteur.
La mère se figea d’étonnement, comme si elle ne s’attendait pas à cet appel, et, prenant Pacha par la main, elle le fit entrer dans le cabinet. Assis à son bureau, la docteur tapotait machinalement un gros livre avec un petit marteau.
« Où a-t-on mal ? demanda-t-il sans regarder qui entrait.
— Le gamin a un bobo au coude, petit père9, répondit la mère, et son visage prit un air d’affliction, comme si elle était réellement très affectée par le bobo de Pachka.
— Déshabille-le ! »
Pachka dénoua en soufflant le foulard qu’il avait autour du cou, puis s’essuya le nez dans sa manche et, en prenant son temps, se mit à retirer sa petite touloupe.
« Femme, dit le docteur avec irritation, tu ne me rends pas visite ! Qu’as-tu à lambiner ? Il y en a d’autres que toi, ici. »
Pachka jeta en hâte la touloupe par terre et, avec l’aide de sa mère, enleva sa chemise… Le docteur lui jeta un coup d’œil indolent et envoya une tape sur son ventre nu.
« Tu as joliment pris du ventre, mon ami Pachka, dit le docteur, et il poussa un soupir. Bon, fais voir ton coude. »
Pachka loucha sur la cuvette contenant de l’eau sale mélangée à du sang, jeta un coup d’œil au tablier du docteur et se mit à pleurer.
« Mê-êê ! singea le docteur. Ce polisson-là, ce fils à sa maman a l’âge de se marier, et le voilà qui chiale ! En voilà un effronté… »
S’efforçant de ne pas pleurer, Pachka regarda sa mère, et dans ce regard se lisait une prière : « Ne va pas raconter à la maison que j’ai pleuré à l’hôpital ! »
Le docteur examina son coude, exerça dessus une pression, soupira, clappa des lèvres, et exerça une nouvelle pression.
« Femme, tu mériterais une volée, mais il n’y a personne pour te la donner, dit-il. Pourquoi ne l’as-tu pas amené plus tôt ? Son bras est fichu ! Regarde un peu, imbécile, c’est l’articulation qui est enflammée !
— Vous en savez plus long que moi, petit père… soupira la femme.
— Petit père… Tu as laissé le bras du gamin pourrir, et maintenant, tu me donnes du petit père. Quel travailleur fera-t-il, sans son bras ? Il va falloir que tu sois éternellement aux petits soins pour lui. Je parie qu’au moindre bouton apparaissant sur ton nez, tu fonces à l’hôpital, et là, tu as laissé le gamin pourrir pendant six mois. Vous êtes tous les mêmes. »
Le docteur alluma une cigarette. Pendant que sa fumée s’élevait, il tança la femme, balançant la tête au rythme de la chanson qu’il fredonnait intérieurement, et pensant à autre chose. Tout nu, Pachka se tenait devant lui, l’écoutant et regardant la fumée. Lorsque la cigarette s’éteignit, le docteur reprit ses esprits et dit, un ton plus bas :
« Bon, écoute, femme. Dans son cas, les onguents et les gouttes ne serviront à rien. Il faut le laisser à l’hôpital.
— Pourquoi pas, petit père, s’il le faut ?
— Nous l’opérerons. Tu vas rester, Pachka, dit le docteur en donnant au gamin une tape sur l’épaule. Laissons ta mère s’en aller, et nous, mon ami, nous resterons ici. C’est la bonne vie, chez moi, mon ami ! Pachka, toi et moi, voilà ce qu’on va faire : on ira attraper des serins, et je te ferai voir un renard ! Nous irons voir des gens ensemble ! Hein ? Veux-tu ? Et ta mère viendra demain te chercher ! Hein ? »
Pachka interrogea sa mère du regard.
« Reste, mon petit ! » dit-elle.
« Il reste, il reste ! s’écria gaiment le docteur. Il n’y a pas à discuter ! je lui montrerai un renard vivant ! Nous irons à la foire acheter des bonbons acidulés10 ! Maria Denissova, emmenez-le en haut ! »
Le docteur, un joyeux luron de bonne composition, apparemment, se réjouissait d’avoir de la compagnie ; Pachka eut envie de lui montrer du respect, d’autant plus qu’il n’avait jamais été à la foire et qu’il avait fort envie de voir un renard vivant… mais comment faire sans sa mère ? Ayant un peu réfléchi, il décida de demander au docteur que sa mère reste elle aussi à l’hôpital, mais, avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche, l’infirmière11 lui avait déjà fait monter l’escalier. Il avançait, bouche bée, en regardant sur les côtés. L’escalier, les parquets, les chambranles – tout cela immense, droit, brillant – étaient superbement badigeonnés en jaune, et dégageaient une appétissante couleur d’huile de lin12. Il y avait un peu partout des lampes suspendues, des tapis de couloir étendus, des robinets de cuivre sortant des murs. Mais, par-dessus tout, Pachka fut enchanté du lit sur lequel on le fit asseoir, ainsi que de la couverture grise et rugueuse. Il tâta les oreillers et la couverture, enveloppa la salle du regard et conclut que le docteur ne vivait pas mal du tout.
La salle n’était pas grande et ne comprenait que trois lits. L’un des lits était vide, le deuxième était celui de Pachka, et sur le troisième était assis un vieillard aux yeux irrités, qui passait son temps à tousser et à cracher dans un quart. Par la porte ouverte, on voyait, depuis le lit de Pachka, une autre salle avec deux lits : sur l’un d’eux, un homme décharné et très pâle dormait avec une vessie en caoutchouc sur la tête ; sur l’autre, un moujik était assis, les jambes écartées et la tête bandée, ayant l’air d’une femme.
L’infirmière était sortie après avoir fait asseoir Pachka ; elle revint peu après, tenant dans ses bras un tas de vêtements.
« C’est pour toi, dit-elle. Habille-toi. »
Pachka se déshabilla et, non sans plaisir, se mit à revêtir sa nouvelle tenue. Ayant passé une chemise, enfilé un pantalon et mis une robe de chambre grise, il s’examina avec fatuité, en se disant que ce ne serait pas mal de se montrer ainsi au village. Il se représenta sa mère l’envoyant au potager, du côté de la rivière, couper des feuilles de chou pour le goret ; il y allait, et les petits garçons et les petites filles faisaient cercle autour de lui en lorgnant avec envie sa robe de chambre.
Une garde-malade entra, qui tenait dans ses mains deux écuelles d’étain, des cuillers et deux morceaux de pain. Elle plaça une des écuelles devant le vieillard, et l’autre devant Pachka.
« Mange ! » dit-elle.
Jetant un coup d’œil à l’écuelle, Pachka y vit une soupe aux choux grasse13, avec un morceau de viande dedans, et il songea de nouveau que le docteur ne vivait pas mal du tout, et qu’il n’était pas aussi bourru qu’il lui avait semblé au début. Il mangea longuement la soupe, en léchant la cuiller après chaque lampée ; puis, lorsqu’il ne resta plus que le bout de viande dans son écuelle, il jeta de côté un regard au vieux, et le vit avec envie continuer à avaler sa soupe. Avec un soupir, il s’en prit au morceau de viande, en s’efforçant de le faire durer le plus longtemps possible, mais tous ses efforts n’empêchèrent pas la viande de disparaître bientôt elle aussi. Il ne lui restait que le morceau de pain. Le pain sec, sans accompagnement, n’a rien d’appétissant, mais il n’y avait rien à y faire. Pachhka médita un peu et mangea le pain. À ce moment, la garde-malade revint avec de nouvelles écuelles, où se trouvaient cette fois du rôti et des pommes de terre.
« Où est ton pain ? » demanda-t-elle.
En guise de réponse, Pachka gonfla ses joues et relâcha l’air.
« Mais pourquoi l’avoir mangé ? lui reprocha la garde-malade : avec quoi vas-tu donc manger le rôti ? »
Elle sortit et ramena un autre morceau de pain. Pachka n’avait jamais mangé de viande rôtie, et, à l’essai, il trouva cela très bon. Le rôti eût tôt fait de disparaître, laissant à Pachka un bout de pain plus gros qu’après la soupe aux choux. Ayant déjeuné, le vieillard cacha le pain qui lui restait à l’intérieur de son chevet ; Pachka voulut l’imiter, mais se ravisa et mangea son morceau de pain.
Repu, il alla faire un tour. Dans la salle voisine, outre ceux qu’il avait aperçus par la porte, se trouvaient quatre hommes. L’un d’eux fut le seul à attirer son attention : un moujik de haute taille, d’une maigreur extrême, au visage poilu et maussade ; assis sur son lit, tel un pendule, il faisait sans cesse osciller sa tête et aller et venir son bras droit. Pachka resta un long moment sans le quitter des yeux. Au début, les oscillations régulières du moujik lui parurent drôles et destinées à amuser tout le monde, mais en regardant le visage de l’homme, il se sentit oppressé, et il comprit que le moujik souffrait horriblement. Passant dans une troisième salle, il vit deux hommes aux visages grenat, comme enduits de glaise. Ils étaient assis sans bouger sur leurs lits, et leurs figures étranges, dont se distinguaient mal les traits, leur donnaient l’air d’idoles païennes.
« Tante14, pourquoi sont-ils comme ça ? demanda-t-il à la garde-malade.
— Ils ont la variole, mon petit. »
Revenu dans sa salle, Pachka s’assit sur son lit et se mit à attendre le docteur, pour aller avec lui attraper des serins ou faire un tour à la foire. Mais le docteur ne venait pas. L’aide-médecin se montra fugitivement à la porte de la salle d’à côté. Il se pencha sur le malade qui avait une poche de glace sur la tête et cria :
« Mikhaïlo15 ! »
Endormi, celui-ci resta sans réaction. L’aide-médecin renonça d’un geste de la main et s’en alla. Attendant toujours le docteur, Pachka examina le vieillard son voisin. Celuui—ci n’arrêtait pas de tousser et de cracher dans son quart ; sa toux était prolongée, rauque. Une particularité du vieux plut à Pachka : lorsqu’il inspirait de l’air en même temps qu’il toussait, quelque chose, dans sa poitrine, sifflait et chantait sur différents tons.
« Grand-père16, c’est quoi, ce qui siffle en toi ? » demanda Pachka.
Le vieux ne répondit rien. Pachka attendit un peu, puis demanda :
« Grand-père, il est où, le renard ?
— Quel renard ?
— Le renard vivant.
— Où veux-tu qu’il soit ? Dans la forêt ! »
Beaucoup de temps s’était passé, mais le docteur ne se montrait toujours pas. La garde-malade apporta du thé et enguirlanda Pachka pour ne pas avoir gardé de pain pour le thé ; l’aide-médecin vint encore une fois essayer de réveiller Mikhaïlo ; dehors, la lumière tourna au bleu sombre, on alluma les lampes dans les salles, et le docteur ne se montrait pas. Il était déjà bien tard pour aller à la foire ou à la chasse aux serins ; Pachka s’étendit sur son lit et se mit à songer. Il repensa aux bonbons promis par le docteur, au visage et à la voix de sa mère, à l’obscurité à l’intérieur de son izba17, au poêle, à sa grand-mère Iégorovna18, la grincheuse… et l’ennui et la tristesse le gagnèrent soudain. Il se souvint que sa mère viendrait le chercher le lendemain, sourit et ferma les yeux.
Il fut réveillé par un froufroutement. Quelqu’un marchait et parlait à mi-voix dans la salle voisine. À la lueur sourde des lampes de nuit et des veilleuses19, trois silhouettes remuaient autour du lit de Mikhaïlo.
« On l’emporte avec le lit, ou comme ça ?demanda l’une d’elles.
— Comme ça. Avec le lit, on ne passerait pas. Ah, il a mal choisi son moment pour mourir, que Dieu l’accueille20 ! »
Un homme prit Mikhaïlo par les épaules, un autre par les pieds, et ils le soulevèrent : les bras de Mikhaïlo et les pans de robe de chambre retombèrent sans force. Le troisième homme – c’était le moujik ressemblant à une femme – ébaucha un signe de croix, et tous les trois sortirent de la salle, en tapant des pieds en désordre et en marchant sur les pans de la robe de chambre.
Des sifflements et des chants à plusieurs voix se faisaient entendre dans la poitrine du vieillard endormi. Pachka prêta l’oreille, jeta un regard aux fenêtres sombres et, paniqué, sauta à bas de son lit.
« Ma-a-man ! » gémit-il sourdement.
Et, sans attendre de réponse, il se précipita dans la salle voisine. La lueur de la lampe de nuit et de la veilleuse éclaircissaient à peine l’obscurité autour du lit21 ; alarmés par la mort de Mikhaïlo, les malades étaient assis sur leurs lits ; ébouriffés, se mêlant aux ombres, ils paraissaient élargis, agrandis, ils semblaient ne faire que croître ; sur le dernier lit, dans un coin, était assis le moujik balançant la tête et le bras.
Sans s’y retrouver dans les portes, Pachka se rua dans la salle des varioleux, puis, de là, dans le couloir ; sortant du couloir, il entra en coup de vent dans une grande salle où, sur les lits, étaient couchés ou assis des monstres aux longs cheveux et aux figures de vieillardes. Traversant en courant la section des femmes, il se retrouva encore dans le couuloir et aperçut la rampe de l’escalier dont il se souvint, et qu’il descendit en courant. Il reconnut alors la salle d’admission où il avait attendu le matin, et se mit à chercher la sortie.
Le verrou claqua, un vent froid souffla et Pachka, trébuchant, s’élança dans la cour. Il n’avait qu’une seule pensée : fuir et fuir ! Il ne connaissait pas le chemin, mais il était certain qu’en courant, il se retrouvait immanquablement chez luui, auprès de sa mère. Le ciel nocturne était voilé, mais la lune brillait derrière les nuages. Pachka quitta le perron en courant tout droit, , contourna un hangar et se heurta à des buissons secs ; s’étant arrêté pour réfléchir, il revint en arrière en courant, vers l’hôpital, en fit le tour et s’arrêta de nouveau, indécis : derrière la bâtisse se montrait la blancheur de croix tombales.
« Ma-a-man ! » s’écria-t-il, revenant en vitesse sur ses pas.
En passant en courant devant les bâtiments sombres et sévères, il vit une fenêtre éclairée.
Dans les ténèbres, la tache rouge vif paraissait effrayante, mais Pachka, fou de terreur, ne sachant plus où courir, se dirigea vers elle. À proximité de la lueur se trouvaient un perron avec des marches, une grande porte avec une plaque blanche ; Pachka monta les marches en courant, regarda par la fenêtre, et une joie aiguë s’empara complètement de lui. Il avait aperçu le joyeux docteur, au caractère accommodant, assis à son bureau, en train de lire un livre. Riant de bonheur, Pachka tendit les mains vers le visage reconnu, mais une force mystérieuse lui coupa la respiration et le frappa aux jambes ; il chancela et roula sans connaissance sur les marches.
Quand il revint à lui, il faisait déjà jour, et la voix bien connue qui, la veille, lui avait promis la foire, les serins et le renard, disait tout près de lui :
« Tu fais un bel imbécile, Pachka ! N’est-ce pas, que tu es un imbécile ? Tu mériterais une raclée, mais il n’y a personne pour te la donner. »
Notes
- Diminutif familier de Pavel (Paul).
- Ces vestibules sont des sortes d’entrées indépendantes, accolées au bâtiment principal, non éclairées et non chauffées.
- Manteau (ou veste) en peau de mouton retournée ; le mot est passé en français.
- Salle d’attente et de pré-consultation : on y enregistre les malades
- Et non pas « il donna un coup de coude à sa mère », comme on trouve chez D. Roche et dans la Pléiade. Le texte dit : il poussa sa mère sous le coude.
- Le fameux feldscher qu’on trouve si souvent chez Tchékhov : ce terme d’origine allemande désigne un assistant médical, infirmièr·e aux attributions assez larges.
- Le terme russe signifie patronyme, ce qui a deux sens : il s’agit souvent du prénom du père (fils de…). Mais ici, pour une inscription administrative, il s’agit davantage du nom de famille, même si l’on peut aussi donner le prénom du père, mais cela devient un peu fouillis, en français.
- Forme populaire de Nikolaïtch, elle-même forme contractée de Nikolaïévitch (fils de Nicolas).
- Au départ, ce terme s’adresse à un religieux, et traduit exactement « mon père », ou alors au père de famille ; par extension, c’est une formule de respect, on ne doit pas y voir la moindre familiarité.
- Bonbons translucides, mélange de sucre et de jus de fruit figé.Les sucres d’orge qu’on trouve chez D. Roche, puis dans la Pléiade sont approximatifs, sans être idiots.
- J’emploie ce terme pour simplifier ; dans le texte russe, il s’agit d’une femme aide-médecin, voir la note 6.
- Ou de chanvre,
- Coquille dans la Pléiade, qui parle se soupe aux choux gras.
- Les jeunes enfants donnent aux aîné·e·s qu’ils ne connaissent pas de l’oncle et de la tante, signe de respect affectueux.
- Ce prénom ukrainien se déclinait, en russe littéraire au XIXe siècle, comme un prénom féminin terminé par « a ». C’était aussi le cas de certains noms de famille ukrainiens. Voir par exemple Roger Comtet, Grammaire du russe contemporain, pages 115-116.
- Analogue à ce qu’on a vu à la note 14.
- La Pléiade parle de « ferme », j’ignore pourquoi.
- Fille de Iégor. Ce prénom trottait déjà dans la tête de l’auteur qui, quelques semaines plus tard, allait se mettre à la rédaction de sa première longue nouvelle, La Steppe, dont le héros est un jeune garçon de neuf ans, prénommé Iégor :
https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/040716/la-steppe-anton-tchekhov-edition-remaniee - Il s’agit de veilleuses disposées devant des icônes.
- La formule rituelle dit : « À lui le Royaume des Cieux », mais c’est un souhait…
- C’est moi qui rajoute ces trois derniers mots, pour rendre compte du fait que le texte met ici lampe et veilleuse au singulier.
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Annexe : les débuts du docteur Anton Tchékhov
Tchékhov étudia à la Faculté de médecine de l’Université de Moscou de 1879 à 1884. En 1879 ou 1880, son frère cadet Ivan fut nommé instituteur non loin de Moscou, à Vosskréssiensk - devenue Istra (https://fr.wikipedia.org/wiki/Istra_(ville)) en 1930. Disposant d’un grand appartement de fonction, il fit venir sa famille, à l’étroit à Moscou. En 1881, Tchékhov y fit la connaissance du docteur Pavel Arseniévitch Arkhangelski, qui dirigeait la clinique locale. À partir de 1882, encore étudiant, Tchékhov commença à assister les médecins de la clinique. En 1884, ses études terminées, il devint l’un des docteurs de cet établissement. P. A. Arkhangelski rapporte qu’Anton Tchékhov, qui avait été, au lycé, un élève très moyen, puis étudiant n’ayant pas spécialement brillé à la Faculté, manquait parfois d’assurance et travaillait un peu lentement. En revanche, il montrait de grandes qualités d’attention vis-à-vis des patients, et se souciait de leur état psychologique, de même que de celui des soignants ! Il poursuivait simultanément sa carrière d’écrivain, entamée dès le début des années 1880…
(Résumé de ce qu’on peut trouver sur Wikipeddia en russe)