mardi 28 avril 2026

Le Vengeur (Anton Tchékhov)

 


     Ce petit texte drolatique parut en septembre 1887, sous la signature A. Tchékhontié, dans l’hebdomadaire humoristique illustré Fragments, revue paraissant à Saint-Pétersbourg depuis 1881, et à laquelle le jeune Tchékhov collaborait régulièrement. La nouvelle dut faire sourire jaune Dmitri  Grigorovitch, auteur et critique reconnu, lequel, aîné de Tchékhov de près de quarante ans, lui avait adressé en mars 1886 une lettre de remontrances (voir l’annexe) où il l’encourageait à écrire sous son nom et à ne pas se contenter de bluettes amusantes, vu le talent qui était le sien…




———————————————————————————




     Fiodor Fiodorovitch Sigaïev se tenait, peu de temps après avoir surpris sa femme en flagrant délit, dans le magasin d’armurerie Chmuks et Cie, il se choisissait un revolver convenable. Sur son visage se lisaient la colère, le chagrin et une résolution irrévocable.

     « Je sais ce qui me reste à faire…, se disait-il. Les fondements de la famille ont été profanés, mon honneur piétiné, traîné dans la boue, le vice triomphe, je dois donc, en tant qu’honorable citoyen, devenir un vengeur. Je commencerai par les abattre, elle et son amant, et je me tuerai ensuite… »

     Sans avoir encore choisi de revolver, ni tué personne, il voyait déjà en imagination trois cadavres ensanglantés, aux crânes fracassés laissant s’écouler la cervelle, l’affolement général, l’attroupement des badauds., l’autopsie… Avec la joie mauvaise d’un homme blessé, il imaginait l’effroi de la famille et des simples spectateurs, l’agonie de la femme adultère, et voyait déjà les éditoriaux traitant de la désagrégation des bases de la famille.

     Le commis, homme leste à la silhouette française, en gilet blanc, arborant une petite brioche, étalait devant lui des revolvers, en claquant les talons et en disant avec un sourire respectueux :

     « Je vous conseillerais, Monsieur, l’admirable revolver que voici. Système Smith & Wesson. Le dernier cri en matière d’armes à feu. À triple action et extracteur, avec amorce centrale,  il tire à six cents pas. J’attire votre attention, Monsieur, sur la finition. C’est le système qui est le plus en vogue, Monsieur…Nous en vendons chaque jour une dizaine, contre les brigands, les loups et les amants. Le coup est très sûr et fort puissant, il porte loin et abat femme et amant, troués de part en part. Je ne connais pas, Monsieur, de meilleur système pour se suicider… »

     Le vendeur levait le chien et l’abaissait, soufflait sur le canon, visait et affectait de suffoquer d’enthousiasme. À voir son air ravi, on pouvait croire qu’il se serait volontiers logé une balle dans la tête si seulement il avait possédé un revolver avec un système aussi superbe que ce Smith & Wesson.

     « Combien coûte-t-il ? demanda Sigaïev.

     — Quarante-cinq roubles, Monsieur.

     — Hum ! Voilà qui est cher, pour moi !
     — Dans ce cas, Monsieur, je vous proposerai une arme d’un autre système, meilleur marché. Voulez-vous regarder ? Nous avons un choix énorme, à des prix très divers… Par exemple, le revolver que voici, système Lefaucheux, ne coûte que dix-huit roubles, mais… (le commis eut une grimace dédaigneuse)… mais, Monsieur, c’est un système passé de mode. Il n’y a plus, de nos jours, que les prolétaires intellectuels et les femmes psychopathes pour l’acheter. Se suicider ou abattre son épouse à l’aide d’un Lefaucheux passe maintenant pour une marque de mauvais goût. Le bon ton ne connaît que le Smith & Wesson.

     — Je n’ai nul besoin de me suicider, ni d’abattre quelqu’un mentit Sigaïev avec morosité. J’en achète un seulement pour ma datcha4.;; pour faire peur aux voleurs…

     — Peu nous importe le motif de votre achat, sourit le commis en baissant discrètement les yeux. Si nous cherchions à chaque fois à le découvrir, Monsieur, il ne resterait plus qu’à fermer le magasin. Un Lefaucheux ne convient pas, Monsieur, pour effrayer les voleurs, car il fait un bruit sourd, il est peu bruyant, je vous proposerais plutôt le pistolet ordinaire à percussion Mortimer, encore appelé pistolet de duel… »

     « Et si je le provoquais en duel ? songea fugitivement Sigaïev. Mais ce serait lui faire trop d’honneur… Ce genre de brute, ça s’abat comme un chien… »

     Se tournant d’un mouvement gracieux et trottinant sur ses jambes courtes, le commis disposa devant lui une masse de revolvers, sans cesser de sourire et de babiller. De tous, le  Smith & Wesson avait l’air le plus appétissant et le plus imposant. Sigaïev en prit en main un exemplaire et le fixa bêtement, plongé dans ses pensées. il voyait en imagination l’arme  fracasser les crânes, le sang couler sur le tapis et le parquet, la femme adultère gigoter des jambes en mourant… Mais cela ne suffisait pas à son âme indignée. Les images sanglantes et les cris d’effroi ne le satisfaisaient pas… Il fallait inventer quelque chose de plus horrible.

     « Voilà, je vais le tuer et me tuer, se dit-il, et la laisser, elle, en vie. Qu’elle dépérisse de remords et en subissant le mépris de son entourage. Pour une nature aussi nerveuse que la sienne, c’est une torture bien supérieure à la mort… »

     Il se figura son enterrement : lui, l’offensé, est couché dans son cercueil, un doux sourire aux lèvres, tandis qu’elle, blême, torturée de remords, suit le cercueil, telle Niobé5, sans savoir où se cacher pour échapper aux regards méprisants dont la foule indignée la foudroie…

     « Je vois, Monsieur, que le  Smith & Wesson vous plaît, dit le commis, interrompant ses rêveries. S’il vous semble cher, si vous voulez, je vous ferai un rabais de cinq roubles… Du reste, nous avons encore d’autres modèles, meilleur marché. »

     La silhouette française se retourna d’un mouvement gracieux et ramassa sur des étagères une autre douzaine de revolvers dans leurs étuis. 

     « Voici, Monsieur, des pièces à trente roubles. Ce qui n’est pas cher, d’autant que le cours du rouble a terriblement baissé, et que les droits de douane, Monsieur, ne cessent d’augmenter. Je le jure, Monsieur, je suis conservateur, mais je commence à me plaindre ! Je vous demande un peu, le cours du rouble et les tarifs douaniers font que, de nos jours, seuls les richards peuvent acquérir une arme ! Il ne reste aux pauvres que les armes de Toula6 et les allumettes au phosphore, et les armes de Toula sont une infortune ! Avec une arme de Toula, on tire sur sa femme et on reçoit la balle dans l’omoplate… »

     Sigaïev se sentit soudain vexé et chagriné à la pensée qu’il serait mort, et ne verrait pas les souffrances de l’infidèle. La vengeance n’est douce que si l’on peut en voir et en toucher les fruits, être couché dans son cercueil sans rien percevoir n’avait pas de sens.

     « Ce n’est pas comme cela que je dois procéder, réfléchit-il. Je vais le tuer, lui, j’irai à ses obsèques, je regarderai bien, et ensuite je me tuerai… Seulement, on va m’arrêter avant, et m’enlever l’arme… Bon, alors : je le tuerai, elle restera en vie, et moi… eh bien, en attendant de me tuer, je me ferai arrêter. J’aurai toujours le temps de me tuer. Être arrêté a ceci de bon que je pourrai, lors de l’enquête préalable, exposer aux yeux des autorités et de la société, la bassesse de sa conduite. Si je me tuais, elle trouverait peut-être moyen, avec la duplicité et l’impudence qui lla caractérisent, de tout me mettre sur le dos, et le monde la disculpera, et m’on pourrait bien rire de moi ; alors que si je reste en vie, … »

     Une minute plus tard, il se disait :

     « Mais, si je me tue, c’est peut-être moi qu’on accusera, en me soupçonnant de sentiments mesquins… D’ailleurs, pourquoi se tuer ? Et d’une. Secundo, se brûler la cervelle, c’est agir en poltron. Donc : je le tue, lui, et moi je reste en vie, et passe en jugement. On me jugera, et elle figurera comme témoin… J’imagine sa confusion, sa honte lorsque mon avocat la questionnera ! Les sympathies du tribunal, du public et de la presse iront naturellement de mon côté… »

     Il soupesait, tandis que le commis étalait sa marchandise devant lui, estimant de son devoir de s’occuper de son client.

     « Voici des armes anglaises d’un nouveau système, que nous avons reçues tout récemment, jacassait-il. Mais je vous préviens, Monsieur, que tous ces systèmes font pâle figure à côté du Smith & Wesson. Il y a quelque temps – vous avez dû le lire –, un officier a acquis chez nous un Smith & Wesson. Il a tiré sur l’amant de sa femme et – imaginez un peu ! – la balle a transpercé l’homme, puis une lampe de bronze, ensuite un piano à queue, et, en ricochant, elle a abattu un bichon et commotionné la femme. Brillant effet qui honore notre firme. L’officier a été arrêté… Il sera bien sûr inculpé et condamné au bagne ! Premièrement, notre législation est trop désuète ; deuxièmement, Monsieur, le tribunal est toujours du côté de l’amant. Pourquoi ? C’est très simple, Monsieur ! Aussi bien les juges que les jurés, le procureur et l’avocat vivent eux-mêmes avec les épouses d’autres hommes, et, un mari de moins en Russie, c’est plus de tranquillité pour eux. La société verrait d’un bon œil que le gouvernement envoyât tous les maris à Sakhaline7. Oh, Monsieur, vous ne pouvez pas savoir l’indignation que fait naître en moi l’actuelle corruption des mœurs ! Aimer la femme d’autrui est de nos jours aussi admis que fumer les cigarettes des autres et lire leurs livres. D’année en année, notre commerce périclite : cela ne veut pas dire que les amants sont moins nombreux, mais que les maris s’accommodent de leur situation et craignent le tribunal et le bagne. »

     Le commis jeta un coup d’œil autour de lui et chuchota :

     « Et à qui la faute, Monsieur ? Au gouvernement ! »

     « Aller à Sakhaline à cause d’un cochon quelconque n’est pas non plus très sensé, réfléchissait Sigaïev. Si je pars au bagne, cela ne fera que donner à ma femme la possibilité de se remarier et de tromper son deuxième mari. Elle triompherait… Donc : je la laisse en vie, je ne me tue pas, lui… je ne le tue pas non plus. Il faut imaginer quelque chose de plus intelligent, faisant davantage vibrer la corde sensible. Je vais la châtier par mon mépris et entamer une procédure de divorce faisant scandale… »

     « Voilà encore, Monsieur, un nouveau système, dit le commis en prenant une autre douzaine d’étuis sur une étagère. J’attire votre attention sur l’originalité de la platine8… »

     S’étant décidé, Sigaïev n’avait plus besoin d’un revolver, cependant que le commis, s’animant sans cesse davantage, ne cesser de lui mettre sa marchandise sous les yeux. Le mari offensé éprouva de la honte en voyant le vendeur se fatiguer pour rien, s’extasier vainement, faire des sourires, perdre son temps…

     « Bien, dans ce cas, bredouilla-t-il, je repasserai, ou… ou j’enverrai quelqu’un. »

     Il ne voyait pas la tête que faisait le commis, mais, pour atténuer un peu la gêne qu’il ressentait, il sentit la nécessité d’acheter quelque chose. Mais quoi ? Il parcourut des yeux les murs du magasin et arrêta son regard sur un filet vert accroché près de la porte.

     « Ça, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

     — Un filet pour attraper les cailles.

     — Combien coûte-t-il ?

     — Huit roubles, Monsieur.

     — Enveloppez-le-moi… »

     Le mari offensé paya les huit roubles, prit le filet, et, se sentant encore plus offensé, sortit du magasin.




Notes


  1. Sécurité renforcée : si le doigt arrête de presser la détente, le coup ne part pas. Système obsolète.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Extracteur_(armes_%C3%A0_feu)
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lefaucheux_M1858
  4. Villa dans les bois.
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Niob%C3%A9_(fille_de_Tantale)
  6. Pistolets, sabres et couteaux : https://fr.gw2ru.com/histoire/205965-toula-ville-armuriers
  7. L’île des bagnards, que Tchékhov visitera longuement en 1890.
  8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Platine_(arme)






——————————————————————————





Annexe : la lettre de Grigorovitch à Tchékhov




     Pétersbourg, le 25 mars 1886


     Cher Monsieur Anton Pavlovitch1


     Il y a près d’un an, j’ai lu par hasard, dans le Journal de Pétersbourg, votre2 récit ; je ne souviens pas tout de suite de son titre ; je me rappelle seulement avoir été frappé par ses traits particulièrement originaux, et surtout, par l’authenticité remarquable, la vérité dans la peinture des personnages et la description de la nature. Dès lors, j’ai lu tout ce qui portait la signature Tchékhontié, tout en me fâchant, en mo for intérieur, contre un homme s’estimant bien peu, pour estimer nécessaire de recourir à un pseudonyme. Vous lisant, j’ai instamment conseillé à Souvorine3 et à Bouriénine4 d’en faire autant. Ils m’ont écouté, et n’ont à présent, comme moi, aucun doute sur le fait que vous avez un réel talent – un talent vous faisant nettement émerger du cercle des littérateurs de la nouvelle génération. Je ne suis ni journaliste, ni éditeur ; je ne puis que vous lire, c’est le seul profit que je puisse tirer de vous ; si je parle de votre talent, c’est par conviction. J’ai déjà 65 ans ; mais j’ai gardé tant d’amour pour la littérature, je suis si fiévreusement ses réussites, je me réjouis tellement à chaque fois que j’y perçois quelque chose de vivant, de talentueux, que je n’ai pu me retenir, comme vous pouvez voir, et que je vous tends les deux mains. Mais ce n’est pas tout ; je veux ajouter ceci : vu la diversité des facettes de votre talent, le sentiment de vérité des analyses intérieures, la maîtrise des descriptions (la tempête de neige, la nuit et le lieu dans Agafia5 etc.), , le sens plastique qui vous permet de dresser tout un tableau en quelques lignes – les nuages au crépuscule « comme des braises en train de s’éteindre », etc. –, vous êtes appelé, j’en suis convaincu, à écrire quelques œuvres de premier plan, véritablement artistiques. Vous commettriez un grand péché en ne répondant pas à cette attente. Pour cela, vous avez besoin de respecter le talent, lequel est un don très rare. Abandonnez tout travail urgent. Je ne connais pas vos moyens d’existence ; si vous en avez peu, faites comme nous autrefois, souffrez d’éprouver la faim, et gardez vos impressions pour inventer, façonner et rédiger, non d’une traite, mais aux heures de bonheur de l’inspiration intérieure. Un seul travail de ce type sera cent fois plus apprécié que cent jolis récits éparpillés par intervalles dans les journaux ; vous acquerrez aussitôt de la valeur et serez en vue aux yeux des gens sensibles, avant de l’être pour tous les lecteurs. À la base de vos récits, on trouve souvent un motif comportant une touche de cynisme, à quoi bon ? L’authenticité, le réalisme non seulement n’excluent pas l’élégance, mais gagnent à cette dernière. Vous avez à un tel point le sens de la forme et le sentiment de la plastique qu’il est un peu inutile, par exemple, d’évoquer les jambes sales aux ongles retournés ou le nombril du diacre6. Ces détails n’apportent rien à la beauté picturale de la description, ils ne font que gâter plaisamment l’impression du lecteur. Ayez la générosité de me pardonner ces remarques ; je me suis résolu à les formuler seulement parce que je crois véritablement à votre talent et vous souhaite de vous accomplir pleinement et avec succès. Il doit sortir bientôt, m’a-t-on dit, un recueil de vos récits : si cela doit se faire sous le pseudonyme de Tchékhontié, , je vous demande instamment de télégraphier à l’éditeur8  pour lui dire de mettre à la place votre véritable nom. Après vos dernières publications dans Temps nouveau et le succès du récit Le Chasseur9, votre nom sera lui aussi applaudi. Il me serait agréable d’avoir l’assurance que mes remarques ne vous ont pas fâché, mais que vous les prenez comme il le faut, avec le même sentiment que moi je les ai écrites : sans autoritarisme, mais venant tout simplement d’un cœur sincère.


                                                                                                                        Respectueusement


                                                                                                                        D. Grigorovitch.





Notes


  1. Prénom + patronyme : formule classique de politesse.
  2. En russe, par politesse : Votre récit. Plus loin : en Vous lisant, etc.
  3. Il deviendra l’éditeur et l’ami de Tchékhov.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Bour%C3%A9nine
  5. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/010125/agafia-anton-tchekhov
  6. Allusion au récit La Sorcière : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/160125/la-sorciere-anton-tchekhov
  7. Toujours édité par la revue Fragments.
  8. Nicolas Leïkine.
  9. https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280923/le-chasseur-anton-tchekhov

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire