Voici le récit clôturant un recueil de textes de Mkhaïl Zochtchenko – intitulé Le Livre bleu – édité au début de l’année 1934. L’auteur ne pouvait pas savoir que cette année finirait mal : l’assassinat de Kirov marquerait le début de l’amplification des persécutions politiques, conduisant à la Grande Terreur des années 1936-1938, suivies quelques années plus tard, après vingt mois d’entente criminelle avec le Troisième Reich, à la guerre, à l’issue de laquelle Zochtchenko, qui avait déjà connu des hauts et des bas, depuis son triomphe d’auteur à la veine humoristique des années vingt, de maître de la satire drolatique ultra-courte, se retrouvera mis au ban des écrivains soviétiques, en même temps que la poétesse Anna Akhmatova. Voir à ce sujet le chapeau de la nouvelle Les aventures d’un singe : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/100717/les-aventures-dun-singe-mikhail-zochtchenko...
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Dans les toutes premières années de la Révolution, il se produisit dans notre immeuble un événement absolument extraordinaire.
C’était une énorme bâtisse. Quatre1 étages. Et, malgré cela, éclairage au pétrole. Un cadeau fait à la Révolution par le régime tsariste, si l’on peut dire.
Les immeubles voisins jouissaient de l ‘électricité, pas le nôtre. Ce qui agaçait tout le monde.
Et voilà que les locataires se mirent à faire des démarches pour que la lumière leur parvienne. Pour enfin sortir de cette vie de ténèbres et d’obscurité.
On leur dit que c’était possible.
Celle qui se démenait le plus était la patronne de l’immeuble, ou, comme on dit maintenant, la locataire responsable, Iélissaviéta2 Ignatievna Khlopouchkina3.
Peu importait que cette dame vînt seulement de se détacher de l’Ancien Régime, et qu’elle eût été naguère mariée à un capitaine en second mort sur le champ de bataille : elle n’en apparaissait pas moins comme une militante de la cause de l’éclairage électrique, préférant aussi l’électricité au Primus4 pour faire chauffer son eau.
Dans l’ensemble, elle s’était fait une excellente réputation, ce qui lui valait les honneurs et les louanges.
Donc, grâce à ses démarches, la lumière jaillit bientôt dans notre maison, et tout le monde reprit courage.
Mais voilà que notre patronne Khlopouchkina, après deux ou trois jours vécus sous éclairage, affecte un air morose et se montre taciturne.
Nous lui demandons ce qui se passe.
Elle nous dit :
« Voyez-vous, l’éclairage ne me plaît pas. Le lumière fait mal aux yeux, de quoi devenir aveugle. Et surtout, dit-elle, elle révèle, chez moi, un tel bric-à-brac que ça me rend confuse d’y rentrer. Mon mari, le capitaine en second, est mort à la guerre il y a dix ans, et avant cela, pendant quinze ou vingt ans, je n’ai fait ni réparations ni réfections. Je n’en avais pas besoin, vu que ma pièce restait dans la pénombre, et que je ne voyais pas le désordre. À présent, avec la lumière, venez voir ce que ça donne. »
Mais nous n’entrâmes pas chez elle, ayant déjà par nous mêmes une idée approximative de ce que cela devait être.
En plus, l’un de nous dit d’un air mélancolique :
« Effectivement, le matin on allait travailler, le soir on buvait du thé et on se couchait. Et, avec les lampes à pétrole, on n’apercevait rien de superflu. Maintenant, quand je rentre chez moi et que j’allume, j’ai comme elle une réaction de désintérêt. »
Bon, nous allâmes chez lui. On allume la lumière. Ce qu’on voit est en effet assez incroyable. Des pantoufles traînent ici, là gît un pantalon déchiré. Les papiers peints sont arrachés par endroits, des lambeaux pointent. On voit une punaise s’enfuir à toutes jambes pour échapper à la lumière. Une guenille non identifiée est allongée sur la table. Le parquet est dans un état effrayant. Ici un crachat, là un mégot, plus loin s’ébat une puce.
Voilà le canapé. Nous nous y sommes assis des tas de fois, sans rien remarquer.
Mais, à présent, nous voyons que ce canapé est absolument affreux. Son intérieur est crevé, ressort à l’air libre et pendouille.
Nous tous, les locataires, nous nous sommes alors réunis dans le couloir et nous avons dit : « Il semble que le temps soit venu de faire des réparations. » Et, à la suite de discussions enflammées, nous avons rassemblé de l’argent en vue d’un grand nettoyage, afin d’éviter les désaccords au sujet de l’éclairage électrique.
Et voilà, nous avons rapidement procédé aux réparations. On a nettoyé, on a fait des réfections. Et les logements sont redevenus pas mal du tout.
C’est propre, joli, gai ; il reste très peu de punaises, elles subsistent seulement chez deux locataires. Quant aux puces, allez savoir pourquoi, l’électricité n’agit pas sur elles, elles poursuivent leur activité débordante.
Pour ce qui est de l’état d’esprit de la collectivité, on assiste à une renaissance générale. Après le travail, on rentre, on se débarbouille, on fait le ménage, on se lave, etc. Qui plus est, bien des gens ont fait des progrès en matière de politesse.
L’un s’est même mis à apprendre le français. Avec succès, semble-t-il. Certains, grâce à la luminosité, se sont pris de passion pour la lecture et pour le jeu de dames. De façon générale, avec la lumière, une autre vie a commencé, pleine de centres d’intérêt et d’attentions les uns envers les autres. Tout cela s’est produit après notre insertion dans le réseau général.
Et notre locataire responsable, Iélissaviéta Ignatievna Khlopouchkina, figurez-vous qu’elle a inopinément épousé le technicien Anatoli Skorobogatov5, lequel s’était épris d’elle. Et elle de lui, follement. De nombreuses personnes imputèrent ce roman à l’action de l’éclairage électrique. Khlopouchkina présentait encore fort bien, en dépit de ses cinquante deux ans.
Mais d’autres attribuèrent cela au fait que la lumière avait définitivement permis de voir avec netteté les dimensions de sa chambre6, ce grâce à quoi Skorobogatov s’était risqué à l’épouser en attendant des jours meilleurs. Il fit ainsi preuve, c’est bien possible, d’une perfidie7 révoltante.
Quoi qu’il en soit, la voilà mariée, et très heureuse. Elle s’est répandue en salutations et en remerciements pour l’acquisition de l’électricité, et pour l’électrification en général.
En gros, les énormes changements survenus dans notre habitation et même, peut-être, ce mariage – en partie au moins — ont été des événements extraordinaires, que nous inscrivons à l’encre dorée ; seulement, le papier, qui est encore un peu piètre, a tendance à la boire. Mais, comme on dit, la patience et le travail viennent à bout de tout.
Ce récit clôture nos divertissantes nouvelles. Ainsi que la cinquième section de ce recueil8.
Ainsi, les amis, c’en est fini, pour l’essentiel, du Livre bleu9. Lisez encore une petite postface à l’ensemble de notre travail.
Cette postface tirera, comme dans un livre de comptes, le bilan de tout ce dont nous avons causé avec vous au long des cinq sections de notre œuvre.
Postface générale
Le Livre bleu est donc fini.
Ce qui clôt également notre symphonie. Les cuivres tonnent. Les tambours résonnent. Et la contrebasse signale sa présence en grondant gaiement.
Nous sommes fort aise d’achever cette fois-ci notre œuvre avec la joie au cœur, avec de grandes espérances et en vous souhaitant que tout aille bien.
Il est possible de préciser en quelques mots ce qui fait notre joie. Et, pour que les critiques n’aillent pas s’égarer dans cette affaire compliquée, nous voulons, par amitié, le leur suggérer.
Ce qui nous touche, c’est l’aspiration à la pureté, à l'authenticité et au bien général.
Voici un exemple tiré de la vie des écrivains.
Sur le fond doré de la littérature mondiale, il existe pas de mauvaises choses. Par conséquent, en toute filouterie pouvant se produire ici ou là, il se trouve une vérité absolue. Et cette idée triomphe le moment venu. Ainsi, rien n’est effrayant, rien n’est sans espoir.
Voilà pourquoi les trompettes de notre narration résonnent cette fois avec une force inhabituelle. Mais ces trompettes ne peuvent, pour autant, couvrir nos rires.
L’écrivain français Voltaire éteignit de son rire, à son époque, les bûchers allumés pour brûler des gens. Nous nous attelons, dans la mesure de nos modestes forces, presque insignifiantes, à une tâche plus modeste. Nous voulons, par notre rire, allumer ne serait-ce qu’une petite lanterne, une petite torche à la lumière de laquelle certaines personnes puissent distinguer ce qui est bon pour eux, ce qui est mauvais, et ce qui est passable.
Et si cela se fait, alors, dans le spectacle général de la vie, nous estimerons accompli notre modeste rôle de préparateur et d’éclairagiste.
Voilà qu’à présent tout est dit, il nous reste à prendre aimablement congé de notre lecteur pour terminer complètement notre œuvre10.
Notes
- Plus le rez-de-chaussée, donc cinq étages dans le texte.
- Variante de Iélizaviéta (Élizabeth).
- Le nom de famille renvoie à l’idée de solliciter, de se mettre en peine, etc.
- Réchaud à pétrole pressurisé : https://fr.wikipedia.org/wiki/Primus_(r%C3%A9chaud)
- Le nom renvoie à l’idée de « nouveau riche ».
- Avec l’afflux en ville, la crise du logement est aigüe. La lutte pour la place, pour des mètres carrés est un classique de la littérature russe (soviétique) des années vingt et trente.
- La perfidie est l’un des thèmes (traités de façon humoristique) du recueil que termine (presque) ce récit.
- Les cinq thèmes présentés étaient : L’argent, l’amour, la perfidie, la déveine et lse événements extraordinaires. Quelques postfaces suivent encore – j’en ai traduit une –, d’où les quelques lignes qui suivent.
- Nom du recueil, à l’époque : https://azbooka.ru/books/golubaya-kniga-hcbt
- Il y a encore deux postfaces que je ne traduis pas. L’auteur semble avoir un peu de mal à s’en aller…
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