dimanche 30 août 2026

L'Aristocrate (Mikhaïl Zochtchenko)

    


     Grigori Ivanovitch soupira bruyamment, s’essuya le menton et déclara :

     « Moi, les amis, je n’aime pas les femmes qui portent des chapeaux. Si une femme est en chapeau, si elle porte des bas en fil d’Écosse ou si elle a un petit carlin dans les bras, ou encore une dent en or, je ne la vois plus comme une femme, mais comme une place nette1.

    Il fut une époque, bien sûr, où je me suis entiché d’une aristocrate. Je sortais avec elle et l’emmenais au théâtre. C’est précisément au théâtre qu’il arriva quelque chose. Elle donna toute sa mesure à son idéologie.

     Je l’avais rencontré chez nous. À une réunion. Je zieute, et je vois une sacrée coquette. Des bas, une dent en or.

     — D’où viens-tu, citoyenne ? Tu habites à quel numéro ?

     — Au numéro sept, qu’elle fait.

     — Très bien, je dis, continuez.

     Elle m’avait tout de suite terriblement plu. Je me mis à lui rendre visite. Au numéro sept. Il m’arrivait d’y passer en tant que représentant des autorités. 

     — Il paraît, citoyenne, que vous avez une canalisation défectueuse, les toilettes déglinguées ? C’est exact ?

     — En effet, répond-elle.

     Et elle s’emmitoufle dans un châle en bayette, sans ronronner davantage. Elle joue seulement des yeux. Et sa dent en or brille. Au bout d’un mois, elle était habituée à mes visites. Elle répondait davantage. Oui, les toilettes marchent, je vous remercie, Grigori Ivanovitch.

     Nous nous sommes mis à nous promener ensemble. Elle m’a dit de lui donner le bras. Je le fais et, en guise de cour, je reste comme un brochet. e ne sais pas quoi lui dire, et j’ai honte devant les gens.

     Un jour, elle me dit :

     — Qu’avez-vous à me traîner tout le temps dans les rues ? La tête me tourne. Vous êtes un drôle de cavalier, emmenez-moi au théâtre, par exemple.

     — C’est possible, que je dis.

     Et, le lendemain, justement, la cellule du Parti nous envoya des billets pour l’opéra. J’en reçus un, et Vaska-l’ajusteur me céda le sien.

     Je ne vis pas que les billets étaient différents. Le mien était pour le parterre, celui de Vaska pour le poulailler.

     Nous voilà partis. Au théâtre, elle s’assit au parterre, et moi au poulailler. De là, je ne voyais strictement rien. Mais en me penchant par-dessus la rambarde, je l’apercevais, elle. Assez mal. À force de m’embêter, je descendis. Voilà que c’était l’entracte. Elle en profitait pour bouger.

     — Bonjour, je fais.

     — Bonjour.

     — Alors, les toilettes marchent ? je dis.

     — Je n’en sais rien, qu’elle répond.

     Et elle s’en va au buffet. Je la suis. Au buffet, elle voit un plat sur le comptoir. Un plat de gâteaux. Et moi, comme un paon, comme un vrai bourge, je lui tourne autour et lui propose :

     — Si ça vous tente de manger un gâteau, allez-y, je paierai.

     Merci2, qu’elle fait.

     Et la voilà qui s’approche soudain du plat en vraie dépravée, et hop ! elle chope un gâteau à la crème et se met à bâfrer.

     Et moi, question argent, j’étais raide. De quoi payer trois gâteaux, au maximum. Tandis qu’elle mange, je fouille avec inquiétude dans mes poches, je regarde ce que ma main en sort comme argent : une vraie misère.

     Elle a mangé un gâteau à la crème, et hop ! la voilà qui en attrape un autre. J’ai failli crier. Je me suis tu. Une vraie pudeur de bourgeois. L’argent ne compte pas pour un cavalier.

     Je me pavane autour d’elle comme un coq, elle rit aux éclats, en attendant des compliments.

     Moi, je dis :

     — Il est peut-être temps de regagner nos places ? Ça n’a pas sonné ?

     — Non, qu’elle dit.

     Et elle prend un troisième gâteau. Je luis dis :

     — À jeun, ça fait beaucoup, vous risquez d’avoir la nausée.

     — Non, qu’elle fait. On a l’habitude.

     Et elle en prend un quatrième.

     Le sang m’est monté à la tête.

     — Repose-le !

     Elle a eu peur. Elle a ouvert la bouche, et, dedans, sa dent en or brillait.

     J’en avais plus que marre. Je me disais qu’il fallait rompre.

     — Repose-le, bordel !

     Elle l’a reposé, et j’ai demandé au patron :

     — Je vous dois combien, pour trois gâteaux ?

     Le patron s’en moque, il fait l’andouille.

     — Vous en avez mangé quatre, qu’il dit.

     — Comment ça,, quatre ? Le quatrième est sur le plat.

     — Non. Il est peut-être sur le plat, mais il a été entamé, et porte la marque de doigts.

     — Comment ça, entamé, enfin ! C’est votre imagination. 

     Le patron, ça le laisse froid. Il agite les mains devant sa trogne.

     Bien sûr, les gens se sont pointés. Des experts.

     Pour les uns, le gâteau était bien entamé, pour d’autres, non.

     Moi, j’ai retourné mes poches : tout un fourbi, bien sûr, est tombé par terre, les gens rigolaient. Pas moi. Me voilà à compter mon argent.

     J’ai compté mon argent : tout juste de quoi payer quatre gâteaux. Je m’étais emporté pour rien, bonne mère.

     J’ai payé. j’ai dit à la dame :

     — Mangez, citoyenne, c’est payé.

     Elle ne bouge pas, elle est trop gênée pour finir le gâteau. Là, un pépère est intervenu.

     — Donne-le moi, qu’il dit, je vais le terminer.

     Et il l’a mangé, ce salaud-là. À mes frais. On est retournés s’assoir. On a regardé l’opéra. Puis on est rentré. En arrivant, elle m’a dit de son ton de bourgeoise :

     — Vous êtes un mufle. Quand on a pas d’argent, on ne sort pas les dames.

     Et j’ai répondu :

     — Citoyenne, l’argent ne fait pas le bonheur. Excusez-moi pour tout à l’heure.

     Et nous nous sommes séparés. Je n’aime pas les aristocrates. »



     1923





Notes


  1. Expression étrange. Renvoie peut-être au Nez de Gogol…
  2. Français transcrit en cyrillique.

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