dimanche 8 novembre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 12)

 La magie noire et la révélation de ses secrets



     Monté sur un banal vélo à deux roues, un petit homme en chapeau melon jaune et troué, avec un nez couleur framboise et en forme de poire, portant un pantalon à carreaux et des bottines vernies, s’avança sur la scène des Variétés1. Aux sons d’un fox-trot, il fit le tour du plateau, puis poussa un hurlement triomphal qui fit se cabrer son vélo. Après avoir roulé sur la seule roue arrière, l’homme se renversa, les jambes en l’air, trouva moyen, sans cesser de rouler, de dévisser la roue avant et de l’envoyer dans les coulisses, puis continua à avancer sur une seule roue, en pédalant avec les mains.

     Une blonde replète en maillot et petite jupe semée d’étoiles, juchée sur une grande perche avec une roue unique en bas et une selle en haut, entra sur scène et se mit à y décrire des cercles, accueillie  à grands cris par l’homme qui soulevait du pied son chapeau.

     Enfin, un gamin d’une huitaine d’années avec un visage de vieillard déboula sur une minuscule bicyclette munie d’une énorme trompe d’automobile, et se mit à zigzaguer entre les adultes.

     Après avoir accompli quelques boucles, la compagnie entière, sous l’inquiétant roulement du tambour de l’orchestre, s’avança au bord de la scène, et les spectateurs des premiers rangs se rejetèrent en arrière en poussant des cris, le public ayant l’impression que le trio allait dégringoler avec ses machines dans la fosse d’orchestre.

     Mais les bicyclettes s’arrêtèrent au moment précis où leurs roues avant menaçaient de glisser dans l’abîme, sur la tête des musiciens. Les trois cyclistes sautèrent au bas de leurs engins avec un « Hop » retentissant et saluèrent, la blonde envoyant des baisers au public et le gamin actionnant sa trompe et produisant un son comique.

     Les applaudissements ébranlèrent le bâtiment, le rideau bleu se referma des deux côtés de la scène, masquant les cyclistes, les lumières vertes indiquant « Sortie » en haut des portes s’éteignirent et des globes blancs s’allumèrent comme des soleils sous la coupole, dans la toile d’araignée des cordes de trapèze. C’était le début de l’entracte précédant le dernière partie du spectacle.

     La seule personne que les prodiges de technique vélocipédique de la famille Giulli2 n’avaient pas intéressé le moins du monde était Grigori Danilovitch Rimski. Il était assis, complètement seul, dans son cabinet, mordillant ses lèvres fines, le visage sans cesse parcouru d’un tic spasmodique. À l’extraordinaire disparition de Likhodieïev venait de s’ajouter celle, absolument imprévue, de l’administrateur Varienoukha.

     Rimski savait où il allait, il y était parti… sans en revenir ! Haussant les épaules, Rimski se chuchotait à lui-même :

     « Mais pour quel motif3 ? »

     L’étrange étant que, pour un homme aussi doué de sens pratique que le directeur financier, le plus simple eût bien sûr été de téléphoner là où Varienoukha devait se rendre, pour savoir ce qui lui était arrivé, or, jusqu’à dix heures du soir, il n’avait pas pu s’obliger à le faire.

     À dix heures, tout de même, au prix d’un véritable effort sur lui-même, Rimski décrocha le combiné et ne put que constater que le téléphone était mort. Un coursier lui apprit que les autres appareils du théâtre étaient en panne. Cet évènement, certes désagréable mais non surnaturel, acheva, allez savoir pourquoi, de déstabiliser le directeur financier – tout en le réjouissant d’un autre côté : l’obligation de téléphoner avait disparu.

     Au moment où une petite lampe rouge s’alluma et se mit à clignoter au-dessus de sa tête, annonçant le début de l’entracte, un coursier entra pour l’informer de l’arrivée de l’artiste étranger. Le directeur financier fut bizarrement saisi et, devenu plus sombre qu’une nuée d’orage, il se dirigea vers les coulisses pour accueillir l’artiste en tournée, puisqu’il ne restait personne d’autre pour le faire.

     Depuis le corridor où les sonneries déjà les sonneries d’appel, les curieux arrivaient sous divers prétextes pour jeter un coup d’œil dans la grande loge d’acteur. On trouvait là des illusionnistes en peignoirs de couleurs éclatantes et en turbans, un patineur en gilet de tricot blanc, un conteur blême de talc et un maquilleur.

     La célébrité venant d’arriver étonna tout le monde par son habit d’une longueur inouïe et d’une coupe admirable, et par son loup noir. Mais plus étonnants encore étaient les deux compagnons du mage noir : un long type à carreaux avec un pince-nez au verre fêlé, et un gros et gras chat noir qui, entré dans la loge sur ses pattes de derrière, s’assit avec une parfaite aisance sur un canapé, clignant des yeux sous la lumière des ampoules nues du maquillage.

     Rimski s’efforça de composer un sourire, ce qui donna à son visage une expression de méchanceté et d’aigreur, et salua le magicien silencieux, assis sur le canapé à côté du chat. Ils ne se serrèrent pas la main. En revanche, le type à carreaux, plein de sans-gêne, se présenta de luui-même au directeur financier comme étant « l’assistant de Monsieur ». Ce qui étonna le directeur financier, et là encore de façon désagréable : le contrat ne faisait nullement mention d’un quelconque assistant. 

     Grigori Danilovitch demanda très sèchement, d’un ton emprunté, au type à carreaux qui venait de lui tomber dessus où étaient les accessoires de l’artiste. 

     « Vous êtes notre diamant céleste, infiniment précieux Monsieur le directeur, répondit d’une voix chevrotante l’assistant  du magicien ; nous avons toujours sur nous nos accessoires, et les voici ! Ein, zweï, dreï4 ! » Ayant fait tourner ses doigts noueux sous les yeux de Rimski, il tira soudain, de derrière l’oreille du chat, la propre montre en or de Rimski, avec sa chaîne, qui se trouvait jusque-là dans la poche du gilet du directeur financier, sous son veston boutonné, la chaîne étant passée dans une boutonnière.

     Involontairement, Rimski se tâta le ventre, les gens présents firent « Oh !… », tandis que le maquilleur, regardant par la porte ouverte, approuvait d’un grognement.

     « C’est votre montre ? Reprenez-la, je vous en prie » fit le type à carreaux avec un sourire désinvolte, en lui tendant son bien sur une paume sale.

     « Vaut mieux pas s’asseoir à côté de lui dans le tramway » chuchota gaiement le conteur au maquilleur.

     Mais le chat accomplit un tour plus calé que le coup de la montre. Se levant inopinément du canapé, il s’approcha, sur ses pattes de derrière, de la console de maquillage, retira, avec l’une de ses pattes avant, le bouchon d’une carafe, versa de l’eau dans un verre, la but, remit le bouchon en place et s’essuya les moustaches avec un chiffon à démaquiller.

     Là, personne ne fit « Oh !… », les gens restèrent bouche bée, et le maquilleur, enthousiaste, murmura : « Aïe donc , la classe ! »

     La troisième sonnerie retentit alors, pressante, et la foule, excitée par le numéro intéressant qu’elle savourait par avance, se dépêcha de quitter la loge.

     Un minute plus tard, les globes s’éteignirent dans la salle, la rampe s’alluma, projetant une lueur rougeâtre en bas du rideau, et dans la fente du rideau, bien éclairée, se présenta au public un gros homme gai comme un enfant, le visage glabre, portant un frac fripé et une chemise défraîchie. C’était Georges Bengalski5, le présentateur connu de tout Moscou.

      « Donc, citoyens, dit Bengalski avec un sourire enfantin, vous allez voir se produire… » – à ce moment, Bengalski s’interrompit pour se mettre à parler avec une intonation différente – « Je vois qu’il y a encore plus de monde pour cette troisième partie de spectacle. Nous avons ici la moitié de la ville ! L’autre jour, en rencontrant un ami, je lui dis : “Comment se fait-il que tu ne viennes pas nous voir ? Nous avions hier la moitié de la ville !” Et lui me répond : “Mais moi j’habite dans l’autre moitié !” » Bengalski fit une pause, s’attendant à une explosion de rires, mais, comme personne ne riait, il poursuivit : « Donc, vous allez voir se produire le célèbre artiste étranger monsieur6 Woland, pour une séance de magie noire ! Bon, nous savons bien, vous et moi – là, Bengalski eut un sourire entendu –, que la magie noire, ça n’existe pas du tout, que ce n’est qu’une superstition ; c’est simplement que le maestro Woland possède au plus haut point la technique de l’illusionnisme, ce qui deviendra visible dans la plus intéressante partie, à savoir la révélation de cette technique, et comme nous sommes tous, comme un seul homme, partisans de la technique et du dévoilement de ses secrets, alors, réclamons Monsieur Woland ! »

     Ayant débité tout ce galimatias, Bengalski joignit ses mains, paume contre paume, et se mit à les agiter, en guise de salut, en direction de la fente du rideau, lequel s’écarta sur les deux côtés en bruissant légèrement.

     L’entrée du magicien, accompagné de son assistant tout en longueur, et du chat avançant sur la scène campé sur ses pattes de derrière, plut beaucoup au public.

     « Un fauteuil », ordonna Woland à mi-voix. , et, sorti on ne savait d’où, apparut aussitôt sur la scène un fauteuil dans lequel s’assit le magicien. « Dis-moi, cher Fagot7 » , s’informa Woland en s’adressant au bouffon à carreaux, qui portait apparemment cet autre nom, en plus de celui de Koroviev, « ne trouves-tu pas que la population de Moscou a beaucoup changé ? »

     Le magicien regarda le public médusé par l’apparition soudaine du fauteuil dans les airs.

     « Absolument, Messire, répondit Fagot-Koroviev sans élever la voix.

     — Tu as raison. Les citadins ont considérablement changé… d’apparence, je veux dire, le ville aussi, d’ailleurs. Rien que les costumes, mais sont apparus ces… comment, déjà ? … ces tramways, ces automobiles…

     — Ces autobus », suggéra respectueusement Fagot.

     L’assistance écoutait avec attention cette conversation, en supposant qu’il s’agissait d’un prélude à des tours de magie; Les coulisses étaient bondées d’artistes et de machinistes, et l’on voyait au milieu d’eux le visage blême et tendu de Rimski.

     La physionomie de Bengalski, qui s’était réfugié sur le côté de la scène, commença à afficher une certaine perplexité. Il leva légèrement un sourcil et déclara, en profitant d’une pause :

     « L’artiste étranger exprime là son ravissement à voir le développement technique que connaît Moscou, et son admiration pour les Moscovites » – ici, Bengalski fit deux sourires, le premier à l’adresse du parterre et le second destiné aux galeries8.

     Woland, Fagot et le chat tournèrent la tête vers le présentateur. 

     « Aurais-je exprimé du ravissement ? demanda le magicien à Fagot.

     — Nullement, Messire, vous n’avez pas exprimé le moindre ravissement., répondit celui-ci.

     — Mais alors, que raconte cet homme ?

     — Il a menti, tout bonnement ! »déclara l’assistant à carreaux d’une voix qui résonna dans toute la salle ; et il ajoutant, en s’adressant à Bengalski : « Un joli mensonge, citoyen, félicitations ! »

     Des rires fusèrent des galeries, cependant que Bengalski tressaillait, les yeux écarquillés.

     « Mais, bien sûr, je suis moins intéressé par ces autobus, ces téléphones, et ces autres…

     — Appareils ! suggéra le personnage à carreaux.

     — Tout à fait, je vous remercie », dit lentement le magicien de sa voix de basse profonde, « que par la question bien plus importante : ces citoyens ont-ils changé intérieurement9 ?

     — C’est en effet une question essentielle, Monsieur. »

     Dans les coulisses, on se mit à échanger des coups d’œil et à hausser les épaules.Bengalski était tout rouge, et Rimski livide. Mais à ce moment, comme s’il avait deviné l’inquiétude qui pointait, le magicien dit :

     « Mais nous causons, nous causons, cher Fagot, et le public commence à s’ennuyer. Montre-nous, pour commencer, quelque chose de tout simple. »

     La salle frémit de soulagement. Fagot et le chat partirent de chaque côté de la rampe. Fagot fit claquer ses doigts et cria crânement :      « Trois, quatre ! », pêcha en l’air un paquets de cartes qu’il battit et envoya au chat sous la forme d’un long ruban. La chat attrapa le ruban et le renvoya. Le serpent soyeux s’ébroua en l’air et Fagot ouvrit un bec d’oisillon et avala une carte après l’autre.

     Après quoi le chat salua en s’inclinant et en ramenant sa patte arrière droite contre l’autre, provoquant un tonnerre d’applaudissements.

     « Bravo ! La classe ! » criait-on avec enthousiasme dans les coulisses.

     Mais Fagot tendit le doigt vers le parterre et annonça :

     « Le jeu de cartes, honorables citoyens, se trouve à présent dans la septième rangée, sur la personne du citoyen Partchevski, juste entre un billet de trois roubles et une convocation au tribunal relative au non-paiement de la pension alimentaire qu’il doit à la citoyenne Zelkova. »

     On commença à s’agiter au parterre, à se lever des sièges, et finalement, un citoyen répondant bien au nom de Partchevski, que l’étonnement rendait ponceau, sortit de son portefeuille le jeu de cartes qu’il agita en l’air, sans savoir qu’en faire.

     « Gardez-le donc en souvenir! lui cria Fagot. Vous disiez bien hier soir, au dîner, que sans le poker, la vie à Moscou.vous serait complètement insupportable. »

     « Vieux truc, fit une voix au poulailler : le type au parterre est un comparse.

     — Vous croyez ? » hurla Fagot, plissant les yeux en direction du poulailler.  « Alors vous aussi, vous êtes notre comparse, car le jeu de cartes se trouve dans votre poche ! »

     Il y eut du mouvement au poulailler, et l’on entendit une voix dire joyeusement :

     « Exact ! Il l’a ! Là, là… Arrête ! Hé, mais c’est des tchervontsy10 ! »

     Les gens assis au parterre tournèrent la tête. Au poulailler, un citoyen venait de découvrir avec effarement dans sa poche une liasse enveloppée comme on le fait dans les banques, et portant l’inscription : « Mille roubles ».

Ses voisins fondirent sur lui, tandis que, stupéfait, il grattait de l’ongle l’enveloppe pour se rendre compte si c’étaient de vrais billets, ou de l’argent plus ou moins magique.

     « Ma parole, c’est des vrais ! Des tchervontsy ! » criait-on de joie, au poulailler.

     « Jouez donc avec ces cartes avec moi ! » demanda gaiement un gros père assis au milieu du parterre.

     « Avec plaisir ! répliqua Fagot. Mais pourquoi seulement avec vous ? Tout le monde trouvera plaisir à participer ! » Et il commanda : « Regardez en haut, s’il vous plaît ! Un ! » – Un pistolet se trouva dans sa main, et il cria : « Deux ! » – Le pistolet fut pointé vers le plafond. Il cria : « Trois ! » – Il y eut un éclair, un coup de tonnerre et aussitôt, de sous la coupole, plongeant entre les trapèzes, se mirent à tomber des bouts de papier blancs.

     Ils tournoyaient, glissaient sur les côtés, remplissaient les galeries, s’abattaient dans l’orchestre et sur la scène. Au bout de quelques secondes, le pluie d’argent, toujours plus épaisse, atteignit les fauteuils, et les spectateurs se mirent à attraper les billets.

     Des centaines de mains se levaient les spectateurs regardaient à travers les billets en direction de la scène illuminée et y voyaient les filigranes les plus vrais, les plus authentiques. Leur odeur ne laissait pas non plus le moindre doute : c’était l’odeur incomparable des billets fraîchement imprimés. L’allégresse d’abord, la stupéfaction ensuite, s’emparèrent du théâtre entier. « Des tchervontsy, des  tchervontsy », bourdonnait-on de toutes parts, on entendait crier des « ah, ah ! », accompagnés de rires joyeux. Il se trouvait déjà des gens pour ramper dans les allées et pour fouiller sous les fauteuils. De nombreux spectateurs, debout sur leur siège,, tentaient d’attraper les billets virevoltant capricieusement.

     Peu à peu, les visages des miliciens de service se mirent à afficher de la perplexité, tandis que les artistes commençaient, sans aucune gêne, à sortir des coulisses.

         Au premier balcon11, une voix s’éleva : « Pas touche ! Il est à moi ! Il volait vers moi ! », puis une autre : « Ne me bouscule pas, autrement, tu vas voir un peu comme je vais te pousser ! », suivie soudain d’un lourd bruit de chute. Le casque12 d’un milicien se montra aussitôt au premier balcon, et quelqu’un fut emmené.

     Bref, l’excitation croissait, et qui sait à quoi cela eût abouti si Fagot n’avait pas mis fin à la pluie de billets en soufflant brusquement en l’air.

     Deux jeunes gens, échangeant un coup d’œil gai et chargé de sens, quittèrent leurs places et mirent le cap sur le buffet. Le brouhaha se poursuivait dans le théâtre, tous les spectateurs avaient des yeux brillant d’excitation. Oui, vraiment, qui sait à quoi cela eût abouti si Bengalski n’avait pas trouvé en lui la force d’agir. S’efforçant de se maîtriser au maximum, il se frotta les mains par habitude et dit de sa voix la plus sonore :

     « Eh bien, citoyens, nous venons ensemble de voir ce qu’on appelle un phénomène d’hypnose collective. expérience parfaitement scientifique, qui démontre on ne peut mieux qu’il n’y a ni miracles ni magie. Demandons donc au maestro Woland de nous révéler les dessous de cette expérience. Vous allez voir, citoyens, ces prétendus billets disparaître aussi soudainement qu’ils sont apparus. »

     Il se mit alors à applaudir, mais en étant complètement seul à le faire, et si un sourire assuré jouait sur son visage, cette assurance ne se lisait nullement dans son regard, qui implorait, bien plutôt.

     Le discours de Bengalski ne plut pas à l’assistance. n silence complet s’établit, qui fut rompu par Fagot, l’homme à carreaux.

     « Voilà encore un cas de ce qui s’appelle des bobards, déclara-t-il de sa voix sonore de ténor chevrotant, les billets, citoyens, sont authentiques !

     — Bravo ! » vociféra d’un coup une voix de basse venant d’en haut.

     « À propos – Fagot montra du doigt Bengalski –, je commence à en avoir marre de ce bonhomme. Il intervient à tout moment sans qu’on lui ait rien demandé, il gâche le spectacle par ses remarques mensongères. Que devrions-nous faire de lui ?

     — Lui arracher la tête ! » dit durement une voix au poulailler.  

     « Que dites-vous ? Hein ? » reprit aussitôt Fagot, s’emparant de l’affreuse proposition. « Lui arracher la tête ? C’est une idée ! Béhémot13 ! cria-t-il au chat, fais-le ! Ein, zweï, dreï ! »  

     Et une chose inouïe se produisit. On vit se hérisser le poil du chat noir qui  miaula de façon déchirante. Puis il se ramassa en boule et sauta comme une panthère sur la poitrine, puis sur la tête, de Bengalski. En grognant, le chat s’accrocha de ses grosses pattes à la chevelure clairsemée du présentateur et, hurlant férocement, il arracha en deux tours cette tête du cou empâté.

     Les deux mille cinq cents personnes dans le théâtre crièrent comme un seul homme. Le sang gicla en fontaine des artères sectionnées du cou, et se déversa sur le plastron et sur l’habit. Les pieds de Bengalski ratissèrent absurdement le sol, et le corps s’assit par terre. Dans la salle, des cris hystériques de femmes se firent entendre. Le chat remit la tête à Fagot qui la saisit par les cheveux pour la lever et la montrer au publiic, et la tête cria à travers tout le théâtre, d’une voix désespérée :

     « Un docteur ! »

     « Continueras-tu à débiter n’importe quelles fadaises ? demanda Fagot d’un ton menaçant à la tête en pleurs.

     — Je ne le ferai plus ! » râla la tête.

     « Au nom du ciel, arrêtez de le torturer ! » s’écria soudain une voix de femme venant d’une loge et couvrant le vacarme ; le magicien tourna la tête dans sa direction.

     « Alors, citoyens, faut-il lui pardonner ? » demanda Fagot en s’adressant à la salle.

     « Pardonner ! Pardonner ! » crièrent au début des voix isolées, surtout féminines, se fondant ensuite avec celle des hommes en un chœur unique.

     « Quels sont vos ordres, Messire ? » demanda Fagot au personnage masqué.

     « Eh bien, répondit pensivement celui-ci, ce sont des gens comme les autres. Ils aiment l’argent, mais il en a toujours été ainsi… L’humanité aime l’argent, sous toutes ses formes : parchemin, papier, bronze ou or. Certes, ils sont frivoles… mais bon… la clémence trouve parfois l’accès de leur cœur… des gens ordinaires… Ils me rappellent en gros ceux d’avant… c’est la question du logement14 qui les corrompt… » Et, d’une voix forte, il ordonna : « Remettez la tête en place ! »

     Visant soigneusement, le chat enfonça la tête sur le cou, où elle reprit exactement sa place, comme si elle ne l’avait jamais quittée. Et surtout, aucune cicatrice n’était visible. Le chat épousseta de ses pattes de devant le plastron et l’habit de Bengalski, et les traces de sang en disparurent. Fagot remit Bengalski sur ses pieds, lui fourra dans la poche une liasse de tchervontsy et l’expulsa de la scène en disant :

     « Barrez-vous ! On se passera très bien de vous. »

     Chancelant et jetant des regards hébétés autour de lui, le présentateur arriva juste à gagner le poste d’incendie ; là, il se sentit mal et s’écria d’une voix pitoyable :

     « Ma tête ! Ma tête ! »

     Des gens, dont Rimski, se précipitèrent vers lui. Le présentateur pleurait, cherchait, les mains en l’air, à attraper quelque chose, et marmonnait :

     « Rendez-moi ma tête ! Ma tête, rendez-la moi ! Prenez mon appartement, prenez mes tableaux, mais rendez-moi ma tête ! »

     Un coursier alla en hâte chercher un médecin. On tenta d’étendre Bengalski sur le canapé d’une loge, mais il se débattit, devint comme fou. Il fallut appeler une ambulance. Lorsqu’on eut emmené l’infortuné présentateur, Rimski revint à la scène et vit que de nouveaux miracles s’y accomplissaient. On peut signaler que le magicien, pendant ce temps-là ou juste avant, avait disparu de la scène, avec son fauteuil sans couleurs, sans du reste que l’assistance le remarque, captivée qu’elle était par les affaires extraordinaires que Fagot avait déployées sur la scène. 

     Après avoir mis dehors sa victime – le présentateur –, Fagot avait déclaré au public :

     « À présent que nous nous sommes débarrassés de ce casse-pieds, ouvrons un magasin pour dames ! »

     Et le plancher de la scène s’était couvert aussitôt de tapis persans, d’immenses miroirs avaient surgi, éclairés sur le côté par des tubes verdâtres15, et, entre les miroirs, des vitrines où les spectateurs éberlués et ravis avaient aperçu des robes parisiennes de divers coloris et modèles. Tandis que dans d’autres vitrines apparaissaient des centaines de chapeaux de dames, avec ou sans plumes, avec ou sans boucles, , ainsi que des centaines de souliers — des noirs, des blancs, des jaunes, des chaussures en cuir, en satin, en daim, à brides ou à cabochons. au milieu des chaussures apparurent des étuis contenant des flacons de parfums, des montagnes de sacs en peau d’antilope, en daim, en soie, et, au milieu, des monceaux de petits étuis oblongs en or ciselé contenant du rouge à lèvres.

     Une jeune fille rousse16, sortie le diable savait d’où, en robe de soirée noire, qui eût fait une très jolie fille sans la bizarre cicatrice au cou qui gâtait sa beauté, se montra auprès des vitrines, arborant un sourire de patronne.

     Fagot, souriant avec une doucereuse ironie, annonça que la maison procédait, sans rien faire payer, à l’échange  des vieilles robes et chaussures de dames contre des modèles parisiens et des chaussures venant du même endroit. Il en serait de même pour les sacs, etc.

     Le chat se mit à mimer, avec ses pattes arrière, des claquements de pieds, tandis que celles de devant imitaient les gestes de portiers ouvrant tout grand une porte.

     D’une voix douce, quoiqu’un peu rauque, la fille entonna en grasseyant17 une chanson guère compréhensible, mais très séduisante, à en juger par l’expression des dames au parterre.

     « Guerlain, Chanel numéro cinq, Mitsouko, Narcisse noir, robes du soir, robes de cocktail… »

     Fagot se tortillait, le chat s’inclinait, la fille ouvrait les vitrines et Fagot vociférait :

     « Je vous en prie ! Faites comme chez vous ! Pas de cérémonies ! »

     Le public s’agitait, mais personne ne se décidait encore à venir sur la scène. Finalement, une brunette sortit du dixième rang du parterre et, s’avançant avec un sourire indiquant que ça lui était égal, et qu’elle se fichait du tiers comme du quart, monta sur la scène en passant par l’escalier latéral.

     « Bravo ! s’écria Fagot. Bienvenue à notre première visiteuse ! Béhémot, un fauteuil ! Commençons par les chaussures, madame ! »

     La brune s’assit sans le fauteuil, et Fagot déversa sur le tapis, devant elle, tout un monceau de chaussures. La brune ôta son soulier droit, essaya une chaussure lilas, tapa du pied sur le tapis et examina le talon.

     « Elles ne vont pas me serrer ? » demanda-t-elle, songeuse. À1 quoi Fagot répliqua d’un air vexé :

     « Voyons ! Qu’allez-vous chercher ? », tandis que l’offense faisait miauler le chat.

     « Je prends cette paire, monsieur », dit la petite brune avec dignité, en mettant l’autre chaussure.

     Ses vieux souliers furent jetés derrière un rideau, elle prit le même chemin, en compagnie der la fille rousse et de Fagot, qui portait sur des cintres19 plusieurs modèles de robes  Le chat se démenait, proposait d’aider et, pour se donner plus d’importance, se mit au cou un centimètre de couturière.

     La brunette ressortit quelques instants plus tard de derrière le rideau, portant une robe qui fit pousser un soupir à tout le parterre. La courageuse femme, embellie de façon surprenante, campée devant le miroir, fit bouger ses épaules dénudées, tapota ses cheveux sur sa nuque et se courba pour essayer d’apercevoir son dos.

     « La maison vous prie d’accepter ceci en souvenir », dit Fagot en tendant à la brune un étui ouvert contenant un flacon de parfum.

« Merci », répondit-elle d’un ton hautain, et elle regagna le parterre en redescendant l’escalier. Sur son passage, les spectateurs se levaient brusquement pour toucher l’étui.

     Dès lors, toutes les digues cédèrent, les femmes envahirent la scène en venant de tous les côtés. Au milieu des échanges surexcités, des petits rires et des soupirs, on entendit une voix masculine disant : « Je ne te permets pas ! », ainsi qu’une voix féminine répondant : « Despote ! Petit-bourgeois ! Arrêtez, vous me cassez le bras ! » Les femmes disparaissaient derrière le rideau, laissaient là-bas leurs vieilles robes et en ressortaient portant des robes neuves. Sur des tabourets aux pieds dorés, siégeait toute une rangée de dames, frappant énergiquement le tapis de leurs pieds nouvellement chaussés. Agenouillé, Fagot maniait un chausse-pied métallique, le chat s’éreintait à faire des allers-retours entre les vitrines et les tabourets en croulant sous des monceaux de sacs et de chaussures, la fille au cou mutilé tantôt apparaissait, tantôt disparaissait, elle en arriva même à ne plus jacasser qu’en français et, chose étonnante, toutes les femmes la comprenaient à demi-mot, même celles ne sachant pas un mot de français.

     Un homme créa la surprise en se faufilant sur la scène. Il déclara que son épouse avait la grippe, et qu’il demandait qu’on lui remît quelque chose pour elle. Pour prouver qu’il était réellement marié, le citoyen était prêt à montrer son passeport. La demande du mari soucieux fut accueillie par de gros rires. Fagot brailla que, même sans passeport, il lui faisait autant confiance qu’à lui-même, et il remit au citoyen deux paires de bas de soie, le chat y ajoutant un étui de rouge à lèvres.

     Les retardataires se bousculaient pour monter sur la scène que quittait le flot des chanceuses en robe de bal, en pyjamas ornés de dragons, en stricts tailleurs de ville, portant des bibis penchés sur un œil. 

     Fagot annonça qu’en raison de l’heure tardive, le magasin allait fermer d’ici un instant jusqu’au lendemain soir, et un remue-ménage incroyable s’installa sur la scène. À la hâte, sans même les essayer, les femmes faisaient main basse sur des chaussures. L’une se précipita comme une furie derrière le rideau, se débarrassa de son tailleur et s’empara de la première chose qui lui tomba sous la main : un peignoir de soie orné d’énormes bouquets, et elle réussit encore à attraper deux étuis de parfum.

     Exactement une minute plus tard, un coup de pistolet retentit, les miroirs s’évanouirent, les vitrines et les tabourets disparurent, le tapis se dissipa dans les airs, ainsi que le rideau.L’énorme montagne des vieilles robes et des vieux souliers disparut en dernier, et la scène reprit sa nudité déserte et sévère.

     C’est alors qu’intervint un nouveau personnage.

     Une agréable, sonore et très pressante voix de baryton se fit entendree depuis la loge N° 2 :

     « Il serait tout de même souhaitable, citoyen artiste, que vous dévoiliez sans tarder devant l’assistance la technique de vos tours de passe-passe, en particulier de celui avec les billets de banque. Il serait également souhaitable de voir revenir sur la scène le présentateur, dont le sort inquiète le public »

     La voix de baryton n’était autre que celle d’Arkadi Apollonovitch Sempléïarov, le président de la Commission d’Acoustique des théâtres de Moscou20. 

     Arkadi Apollonovitch partageait sa loge avec deux dames : l’une, d’un certain âge, vêtue à la mode, portant des vêtements coûteux, l’autre, une jeunette fort jolie, était habillée plus simplement. la première des deux, comme cela apparut bientôt, lors de l’établissement du procès-verbal, était l’épouse d’Arkadi Apollonovitch ; et la seconde, une parente éloignée, une actrice débutante et suscitant de graands espoirs, venue de Saratov et habitant chez Arkadi Apollonovitch et son épouse.

     « Pardon ! se récria Fagot. Je m’excuse, mais tout est clair, il n’y a rien à dévoiler.

     — Ah si, excusez-moi ! Le dévoilement est absolument indispensable. Sans cela, vos brillants numéros laisseront une pénible impression. La masse des spectateurs réclame des explications.

     — La masse des spectateurs, dit l’impudent bouffon en coupant la parole à Sempléïarov, il me semble qu’elle n’a rien demandé. Mais, prenant en compte votre souhait éminemment respectable, Arkadi Apollonovitch, je vais donc procéder au dévoilement. Mais, pour cel, me permettez-vous un numéro des plus infimes ?

     — C’est envisageable, répondit avec condescendance Arkadi Apollonovitch, mais que cela accompagne sans faute le dévoilement !

     — À vos ordres, à vos ordres. Puis-je donc vous demander où vous étiez hier soir, Arkadi Apollonovitch ? »

     À cette question déplacée, voire cette muflerie, Arkadi Apollonovitch changea de visage, mais alors complètement.

     « Arkadi Apollonovitch se trouvait hier soir à une séance de la Commission d’Acoustique », déclara d’un ton très hautain l’épouse de l’interpelé ; « mais je ne vois guère le rapport que cela peut avoir avec la magie.

     « Oui, madame !  Il est bien naturel que vous ne le voyiez pas », confirma Fagot. Vous vous trompez grandement à propos de la séance. Après s’être fait conduire à cette réunion – laquelle, soit dit en passant, ne se tenait pas hier,  Arkadi Apollonovitch a renvoyé son chauffeur devant le bâtiment de la Commission d’Acoustique, aux Étangs purs21 (le théâtre entier retint son souffle), et il a pris l’autobus pour rendre visite à une actrice du théâtre ambulant de district, Militsa Andreïevna Pokobatko22, chez qui il est resté environ quatre heures. »

     « Aie ! » s’écria douloureusement quelqu’un au milieu du silence général.

     La jeune parente d’Arkadi Apollonovitch éclata soudain d’un rire sarcastique et inquiétant.

     « Je comprends tout ! s’exclama-t-elle. Je le soupçonnais depuis longtemps. Je vois clairement, à présent, pourquoi cette nullité à obtenu le rôle de Louise23 ! »

     Et brusquement, brandissant une ombrelle lilas24, courte et trapue, elle en flanqua un coup sur la tête d’Arkadi Apollonovitch.

     Cette fripouille de Fagot, ou encore Koroviev, s’écria :

     « Voilà, respectables citoyens, un exemple des révélations que réclamait de façon si inopportune Arkadi Apollonovitch ! »

     « Comment oses-tu, fieffée coquine, toucher à Arkadi Apollonovitch ? » demanda d’un ton menaçant l’épouse de celui-ci, en se dressant dans la loge de toute sa taille gigantesque.

     Un deuxième et bref accès de rire satanique s’empara de la jeune parente.

     « Si quelqu’un peut oser le toucher, répondit-elle en riant à gorge déployée, c’est bien moi ! » Et l’ombrelle s’abattit de nouveau, rebondissant avec un craquement sec sur la tête d’Arkadi Apollonovitch.

     « La milice ! Arrêtez-la ! » cria l’épouse de Sempléïarov, d’une voix si terrible que de nombreux spectateurs furent glacés d’effroi.

     Pour couronner le tout, le chat bondit vers la rampe et hurla soudain, d’une voix humaine qui s’entendit dans tout le théâtre :

     « La séance est terminée ! Maestro ! Balance-nous25 une petite marche ! »

     Fou de peur, le chef d’orchestre, sans se rendre compte de ce qu’il faisait, agita sa baguette, et l’orchestre se mit non pas à jouer, ni même à faire claquer ou à frapper, mais, selon l’abominable expression du chat, à balancer une espèce de marche invraisemblable, et d’une telle désinvolture qu’elle ne ressemblait à rien. 

     On eut un instant l’impression d’avoir entendu jadis, sous les étoiles du Sud, dans un café-concert, certaines des paroles de cette marche, paroles un peu obscures, un peu absurdes mais fort gaillardes :


         Son Excellence

          Aimait la volaille

          Et prenait sous son aile

          Des mignonnes sorties de l’enfance26 !


     Ou peut-être n’étaient-ce pas du tout, sur cette même musique,  ces paroles-là, mais d’autres, extrêmement inconvenantes. Peu importe, ce qui importe, c’est qu’au théâtre des Variétés, après cela, commença quelque chose ressemblant à la tour de Babel. La milice était accourue dans la loge de Sempléïarov, des curieux escaladaient les balustrades, on entendait des éclats de rire infernaux et des cris déments, étouffés par le vacarme d’or des cymbales de l’orchestre.

     Et l’on vit la scène soudain vide, Fagot avait joué les filous, tout comme l’impudent félin Béhémoth, ils s’étaient dissous dans les airs, comme auparavant s’était évaporé le magicien dans son fauteuil au tissu déteint.







Notes 


  1. Il n’existait pas à Moscou de théâtre de ce nom. en revanche, un music-hall se trouvait rue Sadovaïa entre 1926 et 1936. Par ailleurs, Le Théâtre des Variétés est le titre d’un manifeste de 1913 du futurisme italien, où Marinetti réclamait le mélange des genres (cirque, prestidigitation, music-hall, café-concert, acrobatie), ainsi que l’abolition de la séparation entre acteurs et spectateurs. Boulgakov semble s’étre inspiré des recherches de l’avant-garde (note L-G).
  2. Les exploits décrits ici renvoient sans doute à ceux, admirés par Boulgakov, de la famille Poldi, vedette d’acrobaties cyclistes au cirque Nikitine, puis au music-hall de Moscou, rue Sadovaïa (note Fl).
  3. Ayant envoyé Varienoukha, avec les télégrammes, à l’OGPU ou au NKVD (voir la note 13 du chapitre 10), Rimski est persuadé, suivant la logique des années trente, que l’administrateur a été arrêté (notes L-G et Fl).
  4. Voir la note 12 du chapitre 9.
  5. Nom évoquznt celui d’un obscur présentateur de music-hall de l’époque, Georges Radolski, mais sans doute inspiré par un autre, beaucoup plus connu, Alexandre Alexandrovitch Grill, qui parsemait ses interventions d’allusions à l’actualité (note Fl).
  6. Transcrit du français – plus loin, de l’italien, puis à nouveau du français. Pas d’italiques, en revanche, pour traduire un terme proprement russe. 
  7. Prononcer Fagott – c’est en russe le nom du basson : Idem en allemand, fagotto en italien, et ce nom provient de l’ancien terme français « fagot » pour désigner le basson. Cet instrument peut atteindre deux mètres de haut et possède un registre multiple. Or le personnage est désigné comme « long », et, ancien chef de chœur, il peut modifier sa voix, rappelant les personnages hoffmanniens, notamment le maître de chapelle Johannès Kreisler, qui a comme lui pour compagnon un chat un peu spécial, le chat Murr (notes L-G et Fl).
  8. Le terme est au singulier dans le texte russe, Il est pourtant difficile d’imaginer qu’il n’y ait qu’une seule galerie. Il y en a au moins deux, puisqu’il est question, par la suite, du poulailler, et ensuite du premier balcon…
  9. Une pierre dans le jardin des révolutionnaires prétendant créer un type d’homme radicalement nouveau : la suite du chapitre va montrer l’inanité de la chose (note L-G).
  10. Ici, le terme est russe. Le tchervonets au (pluriel, tchervontsy) était initialement, avant 1917, une pièce d’or valant dix roubles. Du temps de la NEP, de telles pièces furent frappées, mais l’expérience fut limitée par la dévaluation de fait du rouble et la  limitation du stock d’or. Le tchervonets-papier était un billet valant théoriquement dix roubles. Le billet était blanc, vers 1935, il était à l’effigie de Lénine. Sa valeur était sujette à caution, Boulgakov ironisera là-dessus un peu plus  loin : les chauffeurs de taxi refusent les tchervontsy suspectés d’être faux en raison des évènements survenus au théâtre, mais l’allusion va au-delà.
  11. Ce qui s’appelle en russe « le bel étage », et c’est vrai aussi pour les immeubles d’habitation.
  12. Casque non pas métallique, mais en cuir ou en tissu : casque de forme pointue hérité de la guerre civile, nommé Boudionovka, en l’honneur de Sémione Boudionny, évoqué par I. Babel dans Cavalerie rouge. C’était un soldat courageux, mais un crétin borné, paraît-il, ne faisant pas d’ombre à Staline – à la différence de Toukhatchevsk – beaucoup plus intelligent (mais pas un tendre non plus), et sconscient de la menace hitlérienne, qui fut liquidé en 1937, alors que Boudionny vécut quatre-vint-dix ans et mourut de sa belle mort à Moscou en 1973. Fin de la digression.
  13. Voir la note 3 su chapitre 4. C’est la première fois que le chat est appelé par son nom.
  14. Cette question est répétée dans tout le livre – voir le chapitre 5. La crise du logement restait aiguë à Moscou. Boulgakov avait lui-même connu la promiscuité des appartements communautaires. Pour l’auteur, sans sanctuaire privé, il n’est pas d’existence humaine – Pouchkine en avait déjà parlé. L’homme soviétique restait sans « maison », sans intimité, offert à tous les vents du régime (notes L-G, Fl et M-M). On retrouve ce thème dans un livre écrit par un ancien Garde rouge de la « Révolution culturelle » en Chine, Nids d’hommes.
  15. Les premiers néons apparurent en URSS dans les années trente.
  16. Il s’agit certainement de Hella, non toute nue, pour une fois…
  17. Le grasseyement du « r » se voulant typiquement parisien (note Fl).
  18. Je ne le mets pas en italique, le  terme est passé depuis longtemps en russe.
  19. L’expression russe est ambivalente. Je me range à l’interprétation de L-G, alors que Fl et M-M traduisent par : « sur ses (maigres) épaules ».
  20. Commission évidemment imaginée par Boulgakov, sur le modèle de beaucoup d’organismes d’État gravitant autour du monde du spectacle. Le personnage surgissant ici est forgé à l’image des nombreuses personnalités officielles dont Boulgakov eut à souffrir en tant qu’auteur et que dramaturge (note Fl).
  21. On trouvait sur le boulevard des Étangs purs,, dans le même immeuble, plusieurs des organismes évoqués dans la note précédente (notes Fl et M-M). 
  22. Nom comiquement ukrainien, comme le fait remarquer une note M—M. On trouve par endroits dans le roman de Boulgakov (né à Kiev, rappelons-le, ville où se passe son premier grand roman, La Garde blanche) des allusions à l’Ukraine : ainsi, au chapitre 5, il était question d’une affiche montrant un jeune homme à petit toupett : les Toupets, c’est ainsi que les Russes désignaient avec mépris les Ukrainiens qui, en retour, les appelaient péjorativement les Moskals – et pire, de nos jours, bien sûr.
  23. Il semble  qu’il s’agisse du rôle de Louise Miller dans la « tragédie bourgeoise » de Schiller, Intrigue et Amour (notes L-G, Fl et M-M).
  24. Couleur rencontrée d’un bout à l’autre du livre. Le violet est une couleur associée à la magie et au surnaturel.
  25. Le terme russe signifie « raccourcir », il faut prendre « balancer » dans ce sens. Le verbe russe a d'ailleurs eu aussi, autrefois, le sens de "frapper violemment"...
  26. Adaptation par l’auteur d’un couplet du vaudeville de Dmitri Lenski, Lev Gourytch Sinitchkine ou La Provinciale débutante (1839), réédité en 1937 (notes L-G, Fl et M-M).

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