lundi 20 janvier 2020

Cœur de chien (Mikhaïl Boulgakov), chapitres IV et V

     Moscou durant la NEP. Un professeur de médecine s'intéressant au problème du rajeunissement a recueilli chez lui, dans le vaste appartement dont la superficie fait râler le Comité d'immeuble, un chien errant et blessé, baptisé Bouboule. Regardant son sauveur comme un dieu, le chien boulotte comme quatre et se refait une santé, pendant que le professeur et son assistant, initialement mordu par Bouboule, méditent une expérience : il leur faut quelque chose prélevée sur un cadavre et... le chien, que l'on vient de chloroformer.








IV


     Sur l’étroite table d’opération s’étalait le chien Bouboule, dont la tête donnait de façon impuissante contre un coussin de toile cirée blanche. On lui avait tondu le ventre et maintenant le docteur Bormenthal, se hâtant et soufflant lourdement, tondait la tête de Bouboule, la tondeuse attaquant son pelage. Les paumes appuyées au bord de la table, Philippe Philippovitch observait cette procédure avec des yeux aussi brillants que ses lunettes cerclées d’or, et disait avec émotion :
     — Ivan Arnoldovitch, le moment crucial, ce sera lorsque j’entrerai dans la selle turcique. Je vous en conjure, passez-moi alors le greffon et recousez en un éclair. Si j’ai un début d’hémorragie, nous perdrons du temps et nous perdrons le chien. Lui, du reste, n’a aucune chance – il se tut et regarda en clignant de l’œil celui du chien, à demi-ouvert et comme railleur, et ajouta :
     — Savez-vous qu’il me fait pitié ? Figurez-vous que je m’étais habitué à lui.
     En même temps, il levait les mains comme s’il bénissait le malheureux chien Bouboule pour un rude exploit. Il s’efforçait de préserver le caoutchouc noir du moindre grain de poussière.
     Sous le pelage tondu du chien apparut, brillante, sa peau blanchâtre. Bormenthal jeta la tondeuse et s’arma d’un rasoir. Il savonna la petite tête sans défense et se mit à la raser. Cela crissait fort sous la lame et du sang apparaissait par endroits. Le rasage fini, le mordu essuya la tête d’une boule trempée d’essence, puis il étendit le ventre dénudé du chien et dit en soufflant : 
     — C’est prêt.
     Zina ouvrit le robinet de l’évier et Bormenthal alla en vitesse se laver les mains. Sur lesquelles Zina, tenant un flacon, versa de l’alcool. 
     — Je peux m’en aller, Philippe Philippovitch ? demanda-t-elle en louchant peureusement sur la tête rasée du chien.
     — Tu peux.
     Zina disparut. Bormenthal continua à s’affairer. Il entoura la tête du chien de petite serviettes de gaze, ce qui fit apparaître sur le coussin une chose encore jamais vue, 
 le crâne chauve d’un chien à l’étrange gueule barbue. 
     Le pontife s’éveilla alors. Il se redressa, jeta un regard à la tête du chien et dit :
     — Eh bien, que le Seigneur nous bénisse. Bistouri.
     Du tas d’instruments étincelant sur la petite table, Bormenthal sortit un petit bistouri ventru qu’il tendit au sacrificateur. Après quoi, il enfila les mêmes gants noirs que celui-ci.
     — Il dort ? demanda Philippe Philippovitch.
     — Il dort.
     Les dents de Philippe Philippovitch se serrèrent, ses petits yeux luisirent d’un éclat aigu et coupant ; d’un ample geste du bistouri, il pratiqua une longue incision sur le ventre de Bouboule. La peau s’écarta aussitôt, laissant jaillir du sang dans plusieurs directions. Bormenthal se précipita comme un rapace, se mit à comprimer la blessure de Bouboule avec des boules de gaze, puis il resserra ses bords avec des sortes de petites pinces à sucre et elle sécha. Des bulles de sueur se formèrent sur le front de Bormenthal. Philippe Philippovitch incisa de nouveau, et ils se mirent tous les deux à déchirer le corps de Bouboule à l’aide de ciseaux et de divers crochets. Des tissus roses et jaunes surgirent, avec les larmes d’une rosée sanglante. Philippe Philippovitch tournait et retournait son couteau dans le corps du chien ; puis il cria :
     — Ciseaux !
     L’instrument brilla furtivement dans les mains du mordu, comme dans celles d’un illusionniste.  Philippe Philippovitch pénétra profondément dans le corps de Bouboule et, en quelques gestes, en extirpa les glandes séminales accompagnées de quelques lambeaux. Tout humide de zèle et d‘émotion, Bormenthal se précipita vers un bocal de verre et en sortit d’autres glandes génitales mouillées et pendantes. De petites cordes humides se mirent à sauter et à s’enrouler dans les mains du professeur et de son assistant. Des aiguilles courbes crépitèrent dans les points de serrage, les glandes génitales furent cousues à la place de celles de Bouboule. Le sacrificateur s’écarta de l’incision, y fourra un tampon de gaze roulé en boule et ordonna :
     — Recousez tout de suite la peau, docteur.
     Puis il se retourna vers la rondeur blanche de la pendule murale.
     — Ça fait quatorze minutes, laissa sortir Bormenthal entre ses dents serrées, et son aiguille courbe s’enfonça dans la peau flasque.
     Puis, comme deux assassins pressés, ils s’agitèrent.
     — Bistouri, cria Philippe Philippovitch.
     Le couteau se retrouva dans ses mains comme ayant sauté de lui-même, et le visage de Philippe Philippovitch devint effrayant. Il montra les dents, découvrit ses couronnes en or et en porcelaine et ceignit d’un seul coup le front de Bouboule d’un diadème rouge. La peau au poils rasés fut rabattue comme un scalp. L’os du crâne fut mis à découvert. Philippe Philippovitch cria :
     — Trépan !
     Bormenthal lui tendit le vilebrequin étincelant. Se mordant les lèvres, Philippe Philippovitch commença à enfoncer le vilebraquin et à percer dans le crâne de Bouboule de petits trous écartés d’un centimètre l’un de l’autre, en faisant ainsi le tour du crâne. Chaque trou ne lui prenait pas plus de cinq secondes. Après quoi, utilisant une scie d’un nouveau genre dont il introduisit le bout dans le premier trou, il se mit à scier comme on chantourne un coffret pour ouvrages de dames. Le crâne grinçait à bas bruit et tremblait. Au bout de trois minutes, la calotte crânienne de Bouboule fut enlevée.
     La coupole de la cervelle du chien fut alors dénudée – grise, avec des veinules bleuâtres et des taches rougeâtres. Philippe Philippovitch pénétra avec des ciseaux dans les enveloppes et les ouvrit. Une mince fontaine de sang s’éleva une fois, manquant de peu l’œil du professeur et aspergeant son bonnet. Comme un tigre, Bormenthal fonça dessus avec une pince à torsion et la comprima. Bormenthal ruisselait de sueur et son visage était devenu charnu et avait pris diverses couleurs. Ses yeux couraient des mains du professeur à une assiette sur la table aux instruments. Philippe Philippovitch, lui, faisait littéralement peur à voir. Un sifflement sortait de son nez, ses dents se découvraient jusqu’aux gencives. Il dépouilla le cerceau de son enveloppe et s’enfonça quelque part dans les profondeurs, faisant remonter du calice ouvert les hémisphères cérébraux. C’est alors que Bormenthal se mit à blêmir et, attrapant d’une main la poitrine de Bouboule, dit d’une voix sifflante :
     — Le pouls chute fortement…
     Philippe Philippovitch lui jeta un regard de fauve, gargouilla quelque chose et s’enfonça plus profondément encore. Dans un craquement, Bormental cassa une ampoule de verre, remplit une seringue de son contenu et piqua perfidement Bouboule quelque part du côté du cœur. 
     — Je vais vers la selle turcique, rugit Philippe Philippovitch ses mains dans leurs gants ensanglantés et glissants extrayant la cervelle gris-jaune de Bouboule de la tête du chien.   Il loucha un instant sur le museau de Bouboule, et Bormenthal cassa aussitôt une deuxième ampoule contenant un liquide jaune qu’il aspira avec une longue seringue. 
     — Dans le cœur ? demanda-t-il avec hésitation.
     — Qu’avez-vous à me poser la question ? hurla méchamment le professeur. De toute façon, il est déjà mort cinq fois. Piquez ! A-t-on idée ? 
     En prononçant ces mots, son visage devint celui d’un brigand inspiré.
     D’un coup, le docteur ficha aisément l’aiguille dans le cœur du chien.
     — Il vit, mais c’est tout juste, chuchota-t-il sans hardiesse.
     — Ce n’est pas le moment de discuter s’il est vivant ou non, dit d’une voix sifflante le terrible Philippe Philippovitch : je suis dans la selle. De toute façon, il va mourir…Ah, que le diable te…

           Vers les rivages sacrés du Nil

     — Donnez-moi l’hypophyse.
     Bormenthal lui présenta un flacon à l’intérieur duquel une petite boule blanche pendait dans un liquide, au bout d’un fil. D’une main – « Il est sans égal en Europe… Ma parole ! », se dit Bormenthal confusément – il attrapa la boule blanche ballotant dans le liquide, tandis que de l’autre il en découpait, avec ses ciseaux, une semblable dans les profondeurs entre les deux hémisphères distendus. Il jeta celle de Bouboule sur l’assiette et mit la nouvelle à la place, avec son fil et, de ses doigts courts devenus miraculeusement souples et délicats, il trouva moyen de l’y enrouler d’un fil ambré. Puis il enleva de la tête les écarteurs et la pince, replaça le cerveau dans la boîte crânienne, se rejeta en arrière et, déjà plus calme, demanda :
     — Il est mort, bien sûr ?…
     — Le pouls est filiforme, répondit Bormenthal. 
     — Encore de l’adrénaline.
     Le professeur recouvrit le cerveau de ses enveloppes, replaça comme sur mesure le couvercle scié, remit le scalp par-dessus et rugit :
     — Recousez !
     Bormenthal mit cinq minutes à recoudre la tête, en cassant trois aiguilles.
     Alors apparut sur le fond du coussin ensanglanté la gueule sans vie de Bouboule, avec sa blessure circulaire à la tête. Se reculant alors définitivement, tel un vampire repu, Philippe Philippovitch arracha l’un de ses gants, en rejetant un nuage de poudre trempée de sueur, déchira l’autre qu’il jeta sur le sol et sonna en appuyant sur un bouton au mur. Zina apparut sur le seuil, se détournant pour ne pas voir Bouboule tout en sang. Le pontife ôta de ses mains crayeuses sa cuculle ensanglantée et cria :
     — Donne-moi tout de suite une cigarette, Zina. Prépare-moi un bain et du linge propre.
     Il s’appuya du menton sur le rebord de la table d’opération, écarta avec deux doigts la paupière droite du chien, observa l’œil manifestement mourant et proféra :
     — Eh bien, que le diable l’emporte, il n’est pas mort. Mais il crèvera, de toute manière. Ah, docteur Bormenthal, il me fait pitié, ce chien, il était affectueux, tout en étant madré.







V

Extraits du journal du docteur Bormenthal

     (Un cahier mince, format de papier à lettres. Couvert de l’écriture du docteur Bormenthal. Écriture soignée, nette et serrée les deux premières pages, par la suite large, bouleversée, avec un grand nombre de taches.)

  * * *

     22 décembre 1924. Lundi. Histoire de la maladie.

     Chien de laboratoire d’environ deux ans. Mâle. Quant à la race, bâtard. Nommé Bouboule. Poil rare, par touffes, Pelage brun avec des taches rousses. Queue couleur du lait cuit au four. Au flanc droit, traces d’une brûlure entièrement cicatrisée. Sous-alimenté avant son admission chez le professeur ; très replet au bout d’une semaine de présence. Poids : 8 kilos (point d’exclam.). Cœur, poumons, estomac, température…

  * * *

     23 décembre.

     À 8 heures 30 du soir, est pratiquée pour la première fois en Europe une opération suivant la méthode du professeur Préobrajenski : sous anesthésie au chloroforme, ablation des testicules de Bouboule, remplacés par des testicules humains, avec leurs appendices et canaux séminaux, prélevés sur un homme de 28 ans décédé 4 heures et 4 minutes avant l’opération, et conservés dans un liquide physiologique stérilisé selon la méthode du prof. Préobrajenski.
     Immédiatement à la suite, après trépanation du crâne, ablation de l’hypophyse, remplacée par une hypophyse humaine, provenant de l’homme mentionné ci-dessus.
     Ont été injectés 8 centimètres cubes de chloroforme et 1 seringue de camphre, ainsi que 2 seringues d’adrénaline dans le cœur. 
     À propos de l’opération : organisation d’une expérience de Préobrajenski avec transplantation combinée de l’hypophyse et des testicules dans le but d’élucider la question de la viabilité adaptative de l’hypophyse et, à l’avenir, de son influence sur le rajeunissement de l’organisme humain. 
     Opération réalisée par le prof. Ph. Ph. Préobrajenski.
     Avec l’assistance du dr I. A. Bormenthal.
     La nuit suivant l’opération : chutes du pouls, répétées et menaçantes. Attente d’une issue fatale. Énormes doses de camphre, méthode Préobrajenski.

  * * *

     24 décembre.

     Le matin, amélioration. Fréquence de respiration doublée, température 42. Piqûres sous-cutanées de camphre et de caféine.

  * * *


     25 décembre.

     Nouvelle dégradation. Pouls imperceptible, refroidissement des extrémités, pupilles non réactives. Adrénaline dans le cœur, camphre méthode Préobrajenski, sérum physiologique en intraveineuse.

 * * *

     26 décembre.

     Une certaine amélioration. Pouls 180, respiration 92, température 41. Camphre, alimentation par clystères.

 * * *

     27 décembre.

     Pouls 152, respiration 50, température 39,8, les pupilles réagissent. Camphre en sous-cutanée.

 * * *

     28 décembre.

     Amélioration considérable. À midi, sueur en abondance, brusquement,
température 37,0. Plaies opératoires dans le même état. Nouveau pansement.
     Retour de l’appétit. Alimentation liquide.

 * * *

     29 décembre.

     Découverte soudaine d’une dépilation sur le front et sur les côtés du tronc.
     Sont appelés en consultation : le titulaire de la chaire de dermatologie Vassili Vassiliévitch Boundariov et le directeur de l’Institut vétérinaire modèle de Moscou. Le cas est reconnu comme sans précédent dans la littérature. Le diagnostic reste incertain. Température 37,0.

     (Au crayon)

     Premier aboiement le soir (8h15). Le brusque changement de timbre et l’abaissement du ton attirent l’attention. À la place de « ouahou », on entend les syllabes « a-o », leur teinte faisant vaguement penser à un gémissement.

     30 décembre. L’alopécie a pris l’allure d’une calvitie complète.
     La pesée a fourni un résultat inattendu – 30 kilos, par suite de la croissance (allongement) des os. Le chien reste couché comme auparavant.

 * * *


     31 décembre.

     Appétit colossal.

     (Tache d’encre dans le cahier. Ensuite, hâtivement écrit.)

     À 12h12, le chien a distinctement aboyé « a-b-yr2 ».

 * * *

     (Interruption dans le cahier, suivie d’une erreur due à l’émotion) 
     
     1er décembre. (barré et corrigé1er janvier 1925.


     Photographié ce matin. Aboie gaiement « abyr », en répétant ce mot fortement et comme à plaisir. À 3 heures de l’après-midi (en majuscules), s’est mis à rire, ce qui a provoqué l’évanouissement de la femme de chambre Zina. Le soir, a prononcé huit fois de suite « abyr-valg », « abyr ».

     (Au crayon, d’une écriture penchée) 

     Le professeur a déchiffré le mot « abyr-valg », cela veut dire « Glavryba »… Quelque chose de monstr…

 * * *

     2 janvier.

     Photographié au magnésium en train de sourire. A quitté le lit et s’est tenu debout avec assurance une demi-heure sur ses pattes de derrière. Presque de ma taille.

     (Une feuille volante dans le cahier).

     La science russe a failli subir une perte sévère.

     Histoire de la maladie du professeur Préobrajenski. 

     À 1h13, profond évanouissement du professeur Préobrajenski. Lors de sa chute, s’est cogné la tête à un pied de chaise. T-ature.
     En ma présence et devant Zina, le chien (si l’on peut, bien sûr, l’appeler ainsi) a traité le prof. Préobrajenski de tous les noms.

 * * *

     6 janvier.

     (Tantôt au crayon, tantôt à l’encre violette)

     Aujourd’hui, après que sa queue se fut détachée, il a prononcé fort distinctement le mot « brasserie ». Le phonographe fonctionne. Le diable sait de quoi il retourne.

 * * *

     Je m’y perds.

 * * *

     Le professeur a interrompu ses consultations. À partir de cinq heures de l’après-midi, en provenance de la salle d’examen, pièce que cette créature arpente, se font entendre des jurons manifestement vulgaires, de même que les mots « encore deux petits coups ».

 * * *

      7 janvier.

     Il prononce une quantité de mots : « cocher », « pas la place », « journal du soir », « le meilleur cadeau pour les enfants », ainsi que tous les gros mots faisant partie du vocabulaire russe.
     Son aspect est étrange. Il lui reste des poils seulement sur la tête, au menton et sur la poitrine. Ailleurs, il est chauve, avec une peau flasque. Au niveau des organes sexuels, il est en voie de devenir un individu de sexe masculin. Net accroissement du crâne. Le front est bas et part en biais.

 * * *

     Ma parole, je vais devenir fou.

 * * *

     Philippe Philippovitch se sent toujours mal. Je fais moi-même la plupart des observations (Phonographe, photographies).

 * * *

     Des rumeurs se sont répandues en ville.

 * * *

     Les conséquences sont incalculables. Cet après-midi, des sortes de fainéants et autres vieilles femmes ont rempli tout le passage. Il y a encore des badauds sous les fenêtres à l’heure actuelle.
     Les journaux du matin ont fait paraître un entrefilet surprenant : « Les bruits au sujet d’un Martien passage Oboukhov sont sans fondement. Ils sont répandus par les marchands de la place Soukhariev et seront sévèrement punis. » Quel Martien, sapristi ? C’est un vrai cauchemar.

 * * *

     Encore mieux dans « Le Soir » – on y écrit qu’un enfant est né, qui joue du violon. Il y a même une illustration : un violon avec ma photo ainsi légendée : « Le prof. Préobrajenski, qui a pratiqué une césarienne sur la mère ». C’est quelque chose d’indescriptible… Il dit un nouveau mot : « agent de police »



 * * *

     Il s’avère que Daria Piétrovna était amoureuse de moi et qu’elle a chipé la photo dans l’album de Philippe Philippovitch. Après que j’ai eu chassé les reporters, l’un d’eux s’est introduit dans la cuisine, etc.

 * * *

     Ce qui se passe aux heures de réception des patients ! Nous avons eu 82 coups de sonnette aujourd’hui. Le téléphone est débranché. Perdant la raison, les dames sans enfant débarquent…

 * * *

     Le Comité d’immeuble est réuni au grand complet sous la direction de Schwonder. Pour quoi faire – ils n’en savent rien eux-mêmes.

     8 janvier. Tard dans la soirée, le diagnostic a été prononcé. En vrai savant, Philippe Philippovitch a reconnu son erreur – le remplacement de l’hypophyse ne donne pas lieu à un rajeunissement, mais  à une hominisation complète (triplement souligné). Ce qui ne diminue en rien sa découverte étonnante, stupéfiante.
     L’autre a fait aujourd’hui un tour dans l’appartement. Il a ri dans le couloir en regardant la lampe électrique. Il est ensuite passé dans le cabinet, accompagné de Philippe Philippovitch et de moi. Il se tient solidement sur ses pattes de derrière (barré)… sur ses jambes et donne l’impression d’un petit homme mal bâti.
     Il a ri dans le cabinet. Son sourire est déplaisant, en quelque sorte artificiel. Puis il s’est gratté la nuque, a regardé autour de lui et j’ai noté le nouveau mot qu’il a distinctement prononcé : « les bourges ». Il a lancé des invectives. Il jure méthodiquement, à jet continu et, apparemment, de façon complètement absurde. Ses jurons ont un caractère un peu phonographique : on dirait que cette créature a entendu autrefois ces gros mots, les a inconsciemment enregistrés de façon automatique dans son cerveau et les éructe à présent en paquets. Cela dit, le diable m’emporte, je ne suis pas psychiatre !
     Ces invectives font, je ne sais pourquoi, une impression extrêmement pénible à Philippe Philippovitch. Par moments, il sort de la froide réserve avec laquelle il observe les nouveaux phénomènes, on dirait qu’il perd patience. Ainsi, alors que l’autre jurait, il s’est écrié avec nervosité :
     — Arrête !
     Ce qui n’a eu aucun effet.
     Après ce petit tour dans le cabinet, Bouboule a été ramené , grâce à nos efforts conjugués, à la salle d’examen. 
     Puis nous nous sommes entretenus, Philippe Philippovitch et moi. C’est la première fois  je dois l’avouer, que j’ai vu désemparé cet homme plein d’assurance et d’une intelligence étonnante. Tout en fredonnant à son habitude, il a demandé : « Qu’est-ce que nous allons bien faire, maintenant ? » Et il a littéralement répondu ceci : « Moscou-Confections, oui… De Séville jusqu’à Grenade… Moscou-Confections, cher docteur… » Je n’ai rien compris. Il s’est expliqué :
     — Je vous prie, Ivan Arnoldovitch, de lui acheter du linge, un pantalon et une veste.

     9 janvier. Depuis ce matin, son lexique s’enrichit d’une nouvelle expression et de nouvelles phrases toutes les cinq minutes, en moyenne. C’est comme si elles avaient gelé dans sa conscience et que, dégelant, elles ressortaient à présent. Un mot ressort de façon définitive. Depuis hier soir, ont été notés au phonographe : « Pousse pas », « Salaud », « Descends du marchepied », « Attends un peu, tu vas voir », « Reconnaissance par l’Amérique », « Réchaud à pétrole ».
     
     10 janvier. Habillement. N’a pas fait de difficulté pour enfiler le maillot de corps, riait même gaiement. A refusé le caleçon en protestant d’une voix enrouée : « Faites la queue, salopards, faites la queue ! » Habillé. Les chaussettes sont trop grandes pour lui.

     (Dans le cahier, des sortes de schémas montrant selon toute vraisemblance la transformation d’un pied de chien en pied humain.)

     Allongement de la moitié arrière du squelette du pied (planta). Étirement des doigts. Griffes.

     Apprentissage systématique et répété de l’utilisation des toilettes. Les domestiques sont complètement déprimés.
     Mais il faut noter l’intelligence de la créature. L’affaire prend très bonne tournure.

     11 janvier. A complètement accepté le pantalon. A prononcé joyeusement une assez longue phrase : « File-moi une cibiche, toi qui as des rayures sur les miches2 ».
     Sur la tête, le pelage est rare et soyeux. Il est facile de prendre ces poils pour des cheveux. Mais les taches rousses sur le sinciput sont restées. Les oreilles ont perdu leur dernier duvet aujourd’hui.
     Appétit colossal. A une passion pour le hareng.
     Un événement à cinq heures de l’après-midi : pour la première fois, les mots dits par la créature ne l’ont pas été sans rapport avec ce qui se passait autour d’elle, mais ont été prononcés en réaction aux phénomènes ambiants. Notamment : alors que le professeur lui ordonnait : « Ne jette pas par terre les reliefs du repas », il a répondu : « Tire-toi, fumier ! »
     Philippe Philippovitch a été estomaqué, puis il s’est repris et a dit :
     — Si tu te permets encore une fois d’être grossier avec moi ou avec le docteur, tu le sentiras passer.
     J’étais alors en train de photographier Bouboule. Je garantis qu’il a compris les paroles du professeur. Son visage s’est fait morose. Il a regardé par en-dessous, l’air passablement irrité, mais n’a rien dit.
     Hourra, il comprend !

     12 janvier. Met les mains dans les poches de son pantalon. Nous lui faisons perdre l’habitude de jurer.
     A sifflé Petite pomme3. Peut soutenir une conversation.
     Je ne peux pas m’empêcher de faire quelques hypothèses : pour le moment, laissons tomber le rajeunissement. Il y a quelque chose d’infiniment plus important : l’étonnante exprérience du professeur Préobrajenski a dévoilé l’un des secrets du cerveau humain. Désormais, l’énigmatique fonction de l’hypophyse – cet appendice du cerveau – est éclaircie. Elle détermine l’apparence humaine. On peut qualifier ses hormones comme les plus importantes de l’organisme – comme les hormones de l’apparence humaine. Un nouveau domaine de la science s’ouvre : un homoncule a été créé sans recourir à la moindre cornue d’un Faust. Le scalpel du chirurgien a appelé à la vie une nouvelle unité humaine. Prof.  Préobrajenski, vous êtes un créateur. (Tache d’encre.)
     Mais je me suis écarté du sujet… Ainsi, il peut soutenir une conversation. Voici, selon mon hypothèse, comment les choses se présentent : s’étant acclimatée, l’hypophyse a ouvert dans le cerveau du chien un centre du langage, et les mots ont jailli comme un torrent. D’après moi, nous avons là un cerveau qui s’est ranimé et s’est développé, et non un cerveau recréé. Ô, admirable confirmation de la théorie de l’évolution ! ô grandiose chaîne allant du chien au chimiste Mendeleïev ! Une autre de mes hypothèses : durant la période canine de sa vie, le cerveau de Bouboule a accumulé une masse de notions. Tous les vocables dont il a fait une première utilisation sont des mots de la rue, il les a entendus et mis à l’abri dans son cerveau. À présent, quand je marche dans la rue, je regarde avec effroi les chiens que je rencontre. Dieu sait ce que recèle leur cervelle.

 * * *

     Bouboule a lu. Il a lu (trois points d’exclamation). Ça, je l’ai deviné. Grâce à la Glavryba. Il a précisément lu ça en commençant par la fin. Et je sais même où est la solution de l’énigme : dans la coupure des nerfs optiques du chien4.

* * *

     Ce qui se passe à Moscou dépasse l’entendement. Sept marchands de la place Soukhariev ont déjà été emprisonnés pour avoir répandu des rumeurs de fin du monde causée par les bolcheviks. Daria Piétrovna a parlé à ce sujet, donnant même la date avec précision : le 28 novembre 1925, jour du vénérable martyr Stéphane5, la terre entrera en collision avec l’axe des cieux… Des filous font déjà des conférences. Nous avons flanqué une telle pagaille avec notre hypophyse qu’il y a de quoi fuir cet appartement. À sa demande, je me suis installé chez  Préobrajenski et je passe la nuit à l’accueil avec Bouboule. La salle d’examen est devenue l’endroit où l’on reçoit les patients. Ce qui donne raison à Schwonder. Le Comité d’immeuble en éprouve une joie mauvaise. Les vitres des bibliothèques et des armoires sont toutes cassées à cause des bonds qu’il fait. On n’arrive pas à lui faire perdre cette habitude.

* * *

     Il arrive quelque chose d’étrange à Philippe Philippovitch. Lorsque je lui ai parlé de mes hypothèses et de l’espoir que j’avais de faire de Bouboule un individu au psychisme très développé, il a fait « hum ! » et m’a répondu d’un ton sinistre : « Vous croyez ? » Se peut-il que je me sois trompé ? Le vieux médite quelque chose. Pendant que moi je m’affaire sur l’histoire de la maladie, lui étudie l’histoire de l’homme sur lequel nous avons prélevé l’hypophyse.

* * *

      (Une feuille volante dans le cahier)

     Klim Grigoriévitch Tchougounkine, 25 ans, célibataire. Sans-parti, mais sympathisant. Est passé en jugement à trois reprises, trois fois libéré : acquitté la première fois pour insuffisance de preuves, sauvé la deuxième fois par son origine sociale, condamné la troisième fois à quinze ans de bagne avec sursis. Des vols. Profession : joue de la balalaïka dans les tavernes.
     De petite taille, mal bâti. Foie dilaté (alcool). Cause de la mort : coup de couteau au cœur dans une brasserie (« Le signal stop ») du côté de la barrière Préobrajenski6.


* * *

     Le vieux étudie sans relâche la maladie de Klim. Je ne comprends pas de quoi il s’agit. Il a grommelé quelque chose au sujet du fait qu’il n’avait pas eu l’esprit d’aller examiner le cadavre entier de Tchougounkine chez les anatomo-pathologistes. Je ne comprends pas de quoi il retourne. À qui appartenait l’hypophyse, cela a-t-il la moindre importance ?

     17 janvier.

     Cela fait quelques jours que je n’ai rien noté : je souffrais d’influenza. Durant ce laps de temps, l’aspect a pris sa forme définitive. a) corps de constitution absolument humaine ; b) poids d’environ trois pouds7 ; c) petite taille ; d) petite tête ; e) s’est mis à fumer ; f) s’alimente comme un homme ; g) s’habille tout seul ; h) parle avec facilité.

* * *

     Voilà ce que peut faire l’hypophyse (tache d’encre).

* * *

     Je termine ainsi l’histoire de la maladie. Nous avons devant nous un nouvel organisme ; il faut commencer par l’étudier.

     En annexe : sténogrammes des paroles prononcées, enregistrements au phonographe, photographies.

     Signé : docteur Bormenthal, assistant du professeur Ph. Ph. Préobrajenski.        





  1. Voir le chapitre 2, avec la note 4 : le chien avait déchiffré à l’envers le mot ryba, qui signifie poisson. Le mot suivant sera, toujours inversé, glavryba, contraction de « Poissonnerie principale ».
  2. Astuce visant à rendre la rime trouvée – et un peu modifiée – dans la traduction de V. Volkoff.
  3. Chanson des matelots pendant la guerre civile.
  4. Obscur. En fait (chapitre II), Bouboule a lu Glavryba (Poissonnerie principale) en patant de la fin à cause du milicien qui le gênait sur la gauche…
  5. Pour nous : Saint Étienne.
  6. Ce nom, lié à la Transfiguration du Christ évoquée dans l’Évangile de Matthieu, n’est pas si rare. Le portait notamment un économiste bolchevik qui, ayant été politiquement proche de Boukharine, puis de Trotski, et s’étant opposé à Staline, disparut en 1937. 
  7. Un peu moins de cinquante kilos. L’ancienne mesure était pourtant abolie depuis plusieurs années…

mardi 14 janvier 2020

Cœur de chien (Mikhaïl Boulgakov), chapitre III

     Moscou durant la NEP. Un professeur de médecine s'intéressant au problème du rajeunissement a recueilli chez lui, dans le vaste appartement dont la superficie fait râler le Comité d'immeuble, un chien errant et blessé, baptisé Bouboule...







III

    Sur des assiettes au large liseré noir et peintes de couleurs paradisiaques, un saumon coupé en fines tranches et des anguilles marinées. Un morceau de fromage coulant sur une grosse planche et, dans une coupe entourée de neige, du caviar. Quelques petits verres fins entre les assiettes, ainsi que trois carafons en cristal contenant des vodkas de différentes couleurs. Tous ces objets se trouvaient sur une petite table de marbre gentiment collée contre un immense buffet en chêne sculpté d’où jaillissaient des faisceaux lumineux vitreux ou argentés. Au milieu de la pièce, une table lourde comme un tombeau, recouverte d’une nappe blanche, et dessus deux couverts, deux serviettes pliées en forme de tiares pontificales et trois bouteilles sombres.

     Zina apporta un plat couvert en argent dans lequel quelque chose bougonnait. Il en émanait une telle odeur que la bouche du chien se remplit aussitôt de salive. « Ah, les jardins de Sémiramis ! » pensa-t-il, sa queue frappant le parquet comme une canne. 
     — Apportez-les ici, ordonna Philippe Philippovitch avec rapacité. Docteur Bormenthal, je vous en supplie, laissez ce caviar tranquille. Et si vous voulez un bon conseil : versez-vous de la vodka russe ordinaire et non de l’anglaise. 
     Le beau mordu – il avait quitté sa blouse et portait un costume foncé correct – haussa ses larges épaules, eut un sourire poli, et se versa de la vodka transparente.
     — On vient de la bénir ? s’enquit-il.
     — Pensez-vous, mon ami, répliqua le maître des lieux. C’est de l’alcool. Daria Piétrovna fabrique elle-même de l’excellente vodka. 
     — On ne le dirait pas, Philippe Philippovitch, tout le monde affirme qu’une vodka correcte fait trente degrés.
     — Primo, la vodka doit faire quarante degrés et non trente ; et secundo, allez savoir ce qu’ils ont flanqué dedans. Vous pouvez dire ce qui leur passe par la tête ?
     — N’importe quoi, dit avec assurance le mordu. 
     — Je suis du même avis, ajouta Philippe Philippovitch qui se jeta d’un seul coup dans le gosier le contenu de son petit verre. Hmm… Docteur Bormenthal, je vous en supplie, essayez ça à l’instant, et si vous me dites que c’est… Je suis votre ennemi juré pour la vie entière.

          De Séville jusqu’à Grenade…

     En disant cela, il accrocha une sorte de petit pain bruni avec une fourchette d’argent aux dents écartées. Le mordu suivit son exemple.
     Les yeux de Philippe Philippovitch brillèrent.
     — C’est mauvais ? demanda-t-il en mâchant ? C’est mauvais ? Répondez, monsieur le docteur.
     — C’est incomparable, répondit avec sincérité le mordu.
     — Je vous crois… Vous remarquerez, Ivan Arnoldovitch, que les derniers propriétaires que les bolcheviks n’ont pas encore égorgés sont les seuls à prendre en entrée des zakouski froids et du potage. Un homme qui se respecte un tant soit peu emploie des zakouski chauds. Et ça, c’est le meilleur des  zakouski chauds de Moscou. À une époque, on en préparait de somptueux au Bazar Slave. Tiens, attrape.
     — Si vous lui donnez de bonnes petites choses dans la salle à manger, dit une voix de femme, on ne pourra plus l’en faire sortir, même en lui montrant un petit pain.
     — Ce n’est pas grave. Le pauvre a eu longtemps le ventre creux.
     Du bout de sa fourchette, Philippe Philippovitch tendit au chien un morceau que celui-ci fit disparaître avec l’agilité d’un prestidigitateur, et la fourchette fut bruyamment jetée dans un bac.
     Ensuite, une vapeur sentant l’écrevisse monta des assiettes ; assis à l’ombre de la nappe, le chien avait l’air d’une sentinelle postée à l’entrée d’un dépôt de poudre. Quant à Philippe Philippovitch, ayant fourré le bout de sa serviette amidonnée dans son col, il prêchait :
     — La nourriture, Ivan Arnoldovitch, est chose délicate. Il faut savoir manger, et figurez-vous que la plupart des gens ne savent pas du tout manger. Il ne suffit pas de savoir quoi, encore faut-il savoir quand et comment manger. (Philippe Philippovitch agita sa cuillère avec importance). Et savoir que dire à cette occasion. Oui monsieur. Si vous vous souciez de votre digestion, suivez mon conseil : à table, ne parlez ni de bolchevisme ni de médecine. Et – Dieu vous en préserve – ne lisez pas, avant le dîner, de journaux soviétiques.
     — Hem… C’est qu’il n’y en a pas d’autres.
     — Précisément, n’en lisez aucun. Vous savez, j’ai suivi trente patients dans ma clinique. Et vous savez quoi ? Ceux qui ne lisent pas de journaux se portent à merveille. Ceux que j’ai obligés tout exprès à lire la « Pravda » ont perdu du poids.
     — Hum… dit en marquant de l’intérêt le mordu, devenant rose sous l’effet du potage et du vin.
     — Bien plus encore. Diminution des réflexes rotuliens, appétit médiocre, état dépressif.
     — Bigre…
     — Oui monsieur. D’ailleurs, qu’est-ce qui me prend ? Voilà que je parle moi-même de médecine.
     Se rejetant en arrière, Philippe Philippovitch sonna, et Zina émergea de la portière cerise. Un gros bout d’esturgeon pâle échut au chien sans lui plaire, et tout de suite après une tranche de rosbif saignant. 
     L’ayant boulottée, le chien ressentit une brusque envie de dormir, il ne pouvait plus voir la moindre nourriture. « Étrange sensation, se disait-il en fermant ses paupières alourdies, mes yeux refuseraient de voir la moindre nourriture. Et, pour ce qui est de fumer après le dîner, c’est une idiotie. »
     La salle à manger se remplit d’une désagréable fumée bleue. Le chien sommeillait, la tête posée sur ses pattes de devant.
     — Le Saint-Julien est un vin correct, entendait le chien à travers son sommeil, seulement, maintenant, on n’en trouve pas.
     Étouffé par les plafonds et les tapis, un choral leur parvint sourdement, provenant d’en haut et de côté.
     Philippe Philippovitch sonna et Zina se montra. 
     — Zinoucha, qu’est-ce que cela signifie ?
     — Ils ont tenu une nouvelle assemblée générale, Philippe Philippovitch, répondit Zina.
     — Encore ! s’écria douloureusement Philippe Philippovitch. Eh bien, si c’est ça, terminé, l’immeuble Kalaboukhov est fichu. Il va falloir déménager, mais où aller, on se le demande. Tout va aller comme sur des roulettes. Tout d’abord, du chant tous les soirs, ensuite les tuyaux gèleront dans les chiottes, puis ce sera la chaudière du chauffage à la vapeur qui claquera, et ainsi de suite. C’en est fait, du Kalaboukhov.
     — Voilà Philippe Philippovitch tout affligé, observa en souriant Zina, qui emporta une pile d’assiettes.
     — Et il n’y a pas de quoi être affligé ? ! cria Philippe Philippovitch. Quand on pense à la maison que c’était, comprenez donc !
     — Vous voyez les choses trop en noir,  Philippe Philippovitch, objecta le beau mordu. Elles ont beaucoup changé, à présent.
     — Mon ami, vous me connaissez, n’est-ce pas ? Je suis un homme de faits, un homme d’observations. Je suis l’ennemi des hypothèses infondées. On le sait non seulement en Russie, mais aussi en Europe. Si je dis quelque chose, c’est que réside quelque part un fait dont je tire des conclusions. Le voici, votre fait : le porte-manteau et l’étagère à caoutchoucs de notre immeuble.
     — C’est intéressant…
     « Bêtise, que les caoutchoucs. Les caoutchoucs ne font pas le bonheur, pensa le chien ; mais lui est un type hors du commun. »
     — N’est-ce pas pratique, une étagère à caoutchoucs ? Je vis dans cet immeuble depuis 1903. Eh bien, de tout ce temps jusqu’au mois de mars 1917, il n’est pas arrivé une seule fois – je souligne au crayon rouge : pas une seule – qu’une paire de caoutchoucs disparaisse, dans notre entrée principale, le tout avec une porte commune non fermée à clef. Notez bien qu’il y a ici douze appartements, et que je reçois des patients. Un beau jour de mars 17, tous les caoutchoucs ont disparu, dont deux paires à moi, ainsi que trois cannes, le manteau et le samovar du portier. Et depuis ce jour, plus d’étagère à caoutchoucs Mon ami ! Je ne parle même pas du chauffage à la vapeur. N’en parlons pas. Soit : du moment que c’est la révolution sociale, il n’est pas nécessaire de se chauffer. Mais je demande : pourquoi, depuis que toute cette histoire a commencé, tout un chacun s’est-il mis à prendre l’escalier de marbre en caoutchoucs et bottes de feutre sales ? Pourquoi faut-il, jusqu’à présent, mettre les caoutchoucs sous clef ? Et y poster en outre un soldat pour que personne ne les barbote ? Pourquoi le tapis du grand escalier a-t-il été retiré ? Est-ce que par hasard Karl Marx interdit qu’il y ait des tapis dans les escaliers ? Est-ce qu’il y a un passage de Karl Marx où celui-ci dit qu’il faut condamner avec des planches la deuxième entrée de la maison Kalaboukhov, rue Prétchistienka, pour faire le tour et passer par l’entrée de service ? Qui a besoin de cela ?  Pourquoi le prolétaire ne peut-il pas laisser en bas ses caoutchoucs, au lieu de salir le marbre ?
     — Mais, Philippe Philippovitch, il n’en a même pas, de caoutchoucs, tenta de dire le mordu.
     — Absolument faux ! répondit  Philippe Philippovitch d’une voix tonitruante, et il se versa un verre de vin. Hum… Je désapprouve les liqueurs après le dîner : elles alourdissent et ont un mauvais effet sur le foie… C’est absolument faux ! Il a des caoutchoucs, maintenant, et ces caoutchoucs sont… les miens ! Ce sont précisément les caoutchoucs qui ont disparu au printemps 1917. La question est : qui les a chipés ? Moi ? Impossible. Le bourgeois Sabline ? (Philippe Philippovitch montra le plafond du doigt.) Cette simple hypothèse est comique. Le sucrier Polozov ? (Philippe Philippovitch indiqua un côté.) En aucun cas ! Voilà, monsieur. Mais ils pourraient au moins les enlever dans l’escalier ! (Philippe Philippovitch commença à s’empourprer.) Au nom de quel diable a-t-on enlevé les fleurs sur les paliers ? Pourquoi l’électricité qui, que la mémoire me revienne, a connu deux pannes en l’espace de vingt ans, en a-t-elle régulièrement une tous les mois, de nos jours ? Docteur Bormenthal, la statistique est une chose effrayante. Vous le savez mieux que quiconque, vous qui n’ignorez pas ma dernière œuvre.
     — L’anarchie, Philippe Philippovitch.
     — Non, répliqua Philippe Philippovitch avec une absolue certitude. Non. Vous le premier, cher Ivan Arnoldovitch, abstenez-vous d’employer ce mot. C’est un mirage, une fumée, une fiction. 
     Philippe Philippovitch écarta largement ses doigts courts et deux ombres se trémoussèrent comme des tortues sur la nappe.
     — Qu’est-ce donc que votre anarchie ? Une vieille avec un bâton ? Une sorcière qui a cassé tous les carreaux et fait s’éteindre toutes les lampes ? Elle n’existe aucunement. Que sous-entendez-vous en employant ce mot ? demanda rageusement Philippe Philippovitch à un malheureux canard en carton pendu par les pieds à côté du buffet, aet il répondit à la place de ce dernier :
     — Voici ce qui est : si je me mets à chanter en chœur tous les soirs dans mon appartement au lieu d’opérer, ce sera le début de l’anarchie chez moi. Si, en allant aux toilettes, je me mets, pardonnez l’expression, à pisser à côté de la cuvette, imité ensuite par Zina et Daria Alexandrovna, l’anarchie commencera à régner aux toilettes.L’anarchie n’est donc pas dans les cabinets, mais dans les têtes. Ainsi, lorsque ces barytons crient : « Mort à l’anarchie ! », cela me fait rire. (Le visage de Philippe Philippovitch grimaça au point que le mordu en resta bouche bée.) Je vous jure que ça me fait rire ! Cela signifie que chacun d’eux doit se flanquer des tapes sur la nuque ! Et quand, à force de tapes, il aura fait sortir de lui les hallucinations en tout genre et se sera mis à nettoyer les remises – son vrai travail –, l’anarchie disparaîtra d’elle-même. On ne peut pas servir deux dieux ! On ne peut pas en même temps balayer la voie du tramway et s’occuper du destin de je ne sais quels gueux d’Espagnols ! Cela ne réussit à personne, encore moins à des gens qui, déjà en retard de deux cents ans sur l’Europe, manquent encore d’assurance pour boutonner leur propre pantalon !
     Philippe Philippovitch s’emballa. Les narines de son nez busqué se gonflèrent.
     Ayant repris des forces à la suite de son copieux dîner, il tonnait tel un prophète des temps anciens et l’on voyait étinceler l’argent sur sa tête. 
     Sur le chien ensommeillé, ses paroles tombaient comme un sourd grondement souterrain. Tantôt la chouette aux stupides yeux jaunes surgissait à travers son sommeil, tantôt c’était la sale trogne du cuisinier au bonnet blanc crasseux, tantôt la moustache crâne de Philippe Philippovitch, éclairée par la vive lumière de l’abat-jour, ou un traîneau endormi qui crissait avant de disparaître, tandis que l’estomac du chien digérait un morceau de rosbif tout déchiré, baignant dans son jus.
     « Il pourrait carrément gagner de l’argent dans des meetings, pensait confusément le chien, c’est un margoulin de première. Du reste, visiblement, il roule sur l’or. »
     — Un agent de police ! criait Philippe Philippovitch. Un agent de police !
     « Houhouhou ! »
     Des sortes de bulles crevaient dans la cervelle du chien…
     — Un agent de police !  Purement et simplement. Et peu importe qu’il porte une plaque ou un képi rouge. Flanquer tout un chacun d’un agent de police et obliger cet agent de police à tempérer les ardeurs vocales de nos concitoyens. Vous parlez d’anarchie. Je vous dirai, docteur, que rien n’ira en s’améliorant dans notre immeuble, ni dans aucun autre, tant qu’on n’aura pas fait taire ces chanteurs ! Dès qu’ils auront cessé leurs concerts, la situation s’arrangera d’elle-même.
     — Vous dites des choses contre-révolutionnaires, Philippe Philippovitch, plaisanta le mordu, Dieu nous garde que quelqu’un vous entende !
     — Il n’y a là rien de dangereux, répliqua avec feu Philippe Philippovitch. Rien de contre-révolutionnaire. À propos, voilà encore un terme que je ne peux pas souffrir. On ne sait absolument pas ce qui se cache en-dessous. Du diable si on le sait ! Je dis donc qu’il  n’y a aucune espèce de contre-révolution dans mes propos. Ils contiennent du bon sens et l’expérience de la vie.
     Sur ce, Philippe Philippovitch extirpa de son col le bout de sa serviette brillante et chiffonnée et, l’ayant roulée en boule, la posa à côté de son verre où il restait du vin. Le mordu se leva aussitôt et dit : « merci1 »
     — Un instant, docteur ! l’arrêta Philippe Philippovitch en tirant son portefeuille de la poche de son pantalon. Il cligna des yeux, compta les billets blancs2 et les tendit au mordu en lui disant :
     — Quarante roubles vous reviennent aujourd’hui, Ivan Arnoldovitch. Je vous en prie.
     La victime du chien remercia poliment et fourra en rougissant l’argent dans la poche de son veston.
     — Vous n’avez pas besoin de moi ce soir, Philippe Philippovitch ? s’enquit-il.
     — Non, mon ami, je vous remercie. Nous n’allons rien faire aujourd’hui. Primo, le lapin a crevé, et secundo, ce soir, il y a « Aïda » au Bolchoï. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas entendu. J’aime… Vous vous rappelez, le duo… tra-la-la ?
     — Comment trouvez-vous donc le temps, Philippe Philippovitch ? demanda respectueusement le médecin.
     — Trouve toujours le temps celui qui ne presse jamais, dit d’un ton édifiant le maître de maison. Bien sûr, si je me précipitais de réunion en réunion et si je chantais toute la journée comme un rossignol au lieu de m’occuper de mon vrai travail, je n’aurais de temps pour rien.
     Sous les doigts de Philippe Philippovitch, le mécanisme de sa montre à répétition fit entendre des sons célestes au fond de sa poche.
     — Huit heures passées… J’irai pour le deuxième acte… Je suis partisan de la division du travail. Qu’on chante au Bolchoï, moi je ferai mes opérations. Voilà qui est bien. Et il n’y a aucune anarchie… Bon, veillez-y, Ivan Arnoldovitch, dès que se présente un mort propice, l’enlever de la table, le mettre dans une solution nutritive et chez moi au plus vite !
     — Soyez sans crainte, Philippe Philippovitch, les anatomo-pathologistes me l’ont promis.
     — Parfait, et d’ici là nous allons observer ce neurasthénique des rues. Laissons son flanc cicatriser.
     « Il se fait du souci à mon sujet, se dit le chien. Très chouette type. Je sais qui c’est. C'est un enchanteur, un mage, un magicien sorti d’un conte de chiens… Car il est impossible que tout cela ne soit qu’un rêve. Et si c’était un rêve ? (le chien eut un frisson dans son sommeil) Je vais m’éveiller… et il n’y aura rien. Ni lampe entourée de soie, ni chaleur, ni satiété. Ce sera de nouveau le bas de la porte cochère, la gelée à devenir fou, le bitume verglacé, la faim, les gens méchants… La cantine, la neige… Dieu, comme ce sera pénible ! »
     Mais rien de tout cela ne se produisit. Ce fut justement la porte cochère qui fondit, tel un rêve gelé, et ne réapparut plus. 
     L’anarchie ne semblait pas une chose si effroyable. Elle n’empêchait pas les accordéons gris, sous le rebord des fenêtres, de faire deux fois par jour le plein de chaleur brûlante, et l’air chaud se répandait par vagues dans tout l’appartement.
     Très clairement, le chien avait tiré le gros lot des chiens. À présent, ses yeux se remplissaient au moins deux fois par jours de larmes de gratitude envers le sage de la Prétchistienka. De plus, tous les trumeaux, au salon comme dans la salle d’accueil, entre les bibliothèques, reflétaient un chien superbe, un vrai veinard.
     « Je suis très beau. Je suis peut-être un prince canin incognito, supputait le chien en regardant le chien à la gueule satisfaite et aux longs poils couleur café qui se promenait dans les lointains des miroirs. Il est très possible que ma grand-mère ait fauté avec un terre-neuve. Tiens, je vois que j’ai une tache blanche sur le museau. D’où vient-elle, on se le demande. Philippe Philippovitch est un homme de goût, il ne ramènerait pas chez lui le premier cabot venu. »
     Le chien boulotta en une semaine autant que les dernières six semaines de famine passées dans la rue. Seulement en termes de poids, bien sûr. Il n’y avait pas à discuter la qualité de la nourriture chez Philippe Philippovitch. Sans même considérer le fait que Daria Alexandrovna achetait tous les jours pour dix-huit kopecks de bas morceaux au marché Smolienski, il suffit de mentionner les dîners à sept heures du soir dans la salle à manger, qui se tenaient en présence du chien malgré les protestations de la distinguée Zina. Lors de ces dîners, Philippe Philippovitch obtint définitivement le titre de divinité. Le chien se dressait sur ses pattes de derrière et mordillait son veston, il avait appris la façon de sonner de Philippe Philippovitch – deux coups sonores, espacés et impérieux –, et se précipitait en aboyant à sa rencontre dans le vestibule. Le maître des lieux faisait irruption dans sa pelisse de renard argenté, tout scintillant de paillettes de neige, fleurant la mandarine le cigare, le parfum, le citron, l’essence, l’eau de cologne et le drap, et sa voix resonnait dans le logement tout entier comme une trompette de commandement.
     — Pourquoi as-tu déchiqueté la chouette, salopard ? Elle te dérangeait ? Elle te dérangeait, je te demande ? Pourquoi as-tu cassé le professeur Mietchnikov ?
     — Il faudrait le fouetter, ne serait-ce qu’une fois, Philippe Philippovitch, disait Zina, indignée. Autrement, il va tout se permettre. Regardez donc ce qu’il a fait de vos caoutchoucs.
     —On ne doit fouetter personne, s’alarmait Philippe Philippovitch, retiens-le une fois pour toutes. On ne peut agir, sur les humains comme sur les animaux, que par la suggestion. Il a eu de la viande, aujourd’hui ?
     — Seigneur, il s’est empiffré de tout ce qu’il y avait. En voilà une question, Philippe Philippovitch. Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’éclate pas.
     — Eh bien, qu’il mange tant qu’il veut…. En quoi elle te gênait, la chouette, voyou ?
     — Hou-ouh ! geignait le chien flagorneur en se traînant sur le ventre, les pattes à l’envers.
     Il fut ensuite traîné par la peau du cou, dans un grand vacarme, jusqu’au cabinet en passant par l’accueil. Le chien hurlait, montrait les dents, s’accrochait au tapis, freinant du derrière comme au cirque.
     Au beau milieu du cabinet, la chouette aux yeux de verre gisait sur le tapis, et des espèces de chiffons rouges sentant la naphtaline sortaient de son ventre décousu. Sur la table traînait un portrait fracassé en mille morceaux.
     — J’ai fait exprès de ne pas ranger pour que vous puissiez admirer, exposa Zina, affligée. C’est qu’il a sauté sur la table, le misérable ! Et hop, que je l’attrape par la queue ! Il l’avait déchirée avant que j’ai eu le temps de réagir. Enfoncez-lui le museau dans la chouette, Philippe Philippovitch, pour lui apprendre à abîmer les choses.
     Les hurlements commencèrent. Le chien, qui se plaquait au tapis, fut traîné à la chouette et on lui enfonça la gueule dedans, et le chien pleurait à chaudes larmes et pensait : « Battez-moi, mais ne me chassez pas de l’appartement. »
     — La chouette doit être aujourd’hui même envoyée chez le taxidermiste. Par ailleurs, voici huit roubles, et quinze kopecks pour le tramway, va chez Mur et achète-lui un bon collier avec une chaîne.
     Le lendemain, on mit au chien un collier large et brillant. Tout d’abord, s’étant regardé dans le miroir, il fut très chagriné, baissa la queue et alla dans la salle de bains en réfléchissant au moyen d’entamer le collier en le frottant contre un coffre ou une caisse. Mais très vite, le chien comprit qu’il n’était qu’un imbécile. Zina l’emmena se promener avec sa chaîne dans le passage Oboukhov. Le chien marchait comme un détenu, mourant de honte, mais en suivant la Prétchistienka jusqu’à la cathédrale du Christ Sauveur, il comprit à la perfection ce qu’un collier signifiait dans la vie. Une envie furieuse se lisait dans les yeux de tous les chiens rencontrés, et, en arrivant au passage Miortvy, un escogriffe de corniaud à la queue coupée lui aboya dessus en le traitant de « vendu à la haute » et de « chien d’attelage ». Alors qu’ils traversaient les rails du tramway, un milicien observa le collier avec satisfaction et respect, et quand ils revinrent, une chose absolument inouïe se produisit : le portier Fiodor ouvrit de ses propres mains la grande porte et laissa entrer Bouboule tout en faisant à Zina cette observation :
     — Elle est drôlement poilue, l’acquisition de Philippe Philippovitch, et extraordinairement grasse. 
     — Je crois bien ! Il bouffe comme six, expliqua Zina, rougie et embellie par le gel.
     « Un collier, c’est comme un porte-documents », ironisa in petto le chien qui, tortillant du derrière, suivit Zina au bel étage comme un grand seigneur. 
     Ayant apprécié à sa juste valeur le collier, le chien fit sa première visite à cette section essentielle du paradis dont l’entrée lui avait été jusqu’alors refusée de façon catégorique, à savoir le royaume de la cuisinière Daria Piétrovna. L’appartement tout entier ne valait pas le dixième du royaume darien. Les flammes se déchaînaient et crépitaient toute la journée dans le fourneau noir et revêtu sur le dessus de carreaux de faïence. Le four grésillait. Dans les colonnes pourpres luisait la face de Daria Piétrovna, miroitante de graisse, soumise à l’éternelle torture du feu et à sa passion inassouvie. Dans sa coiffure à la mode, les oreilles recouvertes et une corbeille de cheveux clairs sur la nuque, étincelaient vingt-deux faux diamants. Aux murs, des casseroles dorées pendaient à leurs crochets, la cuisine entière n’était qu’odeurs grondant, bouillonnant et sifflant dans les récipients clos…
     — Va-t-en ! Dehors, le vagabond chapardeur ! Que viens-tu faire ici ? Je vais te faire tâter du tisonnier !…
     « Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’avez-vous donc à aboyer ? pensa le chien en plissant les yeux avec attendrissement. Chapardeur, moi ? Vous ne voyez donc pas mon collier ? »
     Et il se glissait de côté pour entrer, pointant son museau dans l’ouverture.
     Le chien Bouboule avait l’art et la manière de conquérir le cœur des gens. Deux jours plus tard, il était déjà couché près du panier à charbon et regardait travailler Daria Alexandrovna. De son couteau mince et aiguisé, celle-ci coupait la tête et les pattes à de pauvres gélinottes puis, tel un bourreau furieux, arrachait la chair des os, extirpait les entrailles des poules et faisait tourner quelque chose dans le hachoir. Pendant ce temps-là, Bouboule déchiquetait la tête d’une gélinotte. D’une jatte pleine de lait, Daria Piétrovna retirait des morceaux de mie de pain trempée, les mélangeait sur une planche avec la viande en bouillie, versait en abondance de la crème sur le tout, saupoudrait le mélange de sel et modelait des boulettes sur sa planche. Le four ronflait comme un incendie tandis que la poêle grésillait, formait des bulles et tressautait. La porte du four s’ouvrait dans un bruit de tonnerre, découvrant un effrayant enfer de flammes bouillonnantes et chatoyantes. 
     La gueule de pierre s’éteignait le soir, et la nuit profonde et solennelle de la Prétchistienka, avec son étoile solitaire, dominait la fenêtre de la cuisine, au-dessus du petit rideau blanc montant à mi-hauteur. Le sol de la cuisine était humide, les casseroles luisaient mystérieusement d’un éclat mat, une casquette de pompier traînait sur la table. Tel un lion sculpté en haut d’un portail, Bouboule était couché sur le fourneau tiède et, la curiosité lui faisant lever une oreille, regardait un homme ému à la moustache noire et au large ceinturon de cuir prendre dans ses bras Daria Piétrovna, derrière la porte entrouverte de la chambre que Zina partageait avec Daria. Le visage de celle-ci brûlait tout entier de passion et de souffrance, excepté son livide et poudré. Un peu de lumière éclairait le portrait du moustachu, d’où pendait une rose de Pâques3.
     — Il se colle comme un démon, murmurait Daria Piétrovna dans la pénombre. Laisse-moi ! Zina va arriver à l’instant. Qu’est-ce qui te prend, tu t’es fait rajeunir, toi aussi ?
     — Nous n’en avons nul besoin, répondait l’autre d’une voix enrouée, se maîtrisant à peine. Et vous, que vous êtes ardente !
     Dans la soirée, l’étoile de la Prétchistienka disparaissait derrière les lourds stores et, les soirs où le Bolchoï ne donnait pas « Aïda » et où la société panrusse de chirrurgie ne tenait pas séance, la divinité prenait place dans un profond fauteuil de son cabinet. Il n’y avait pas de lumière au plafond. Une seule lampe verte donnait de la lumière sur le bureau. Bouboule était couché sur le tapis, dans l’ombre, et ne pouvait détacher son regard de choses affreuses. Dans des récipients de verre, baignant dans un liquide âcre, trouble et répugnant, reposaient des cervelles humaines. Les bras de la divinité étaient
dénudés jusqu’au coude, ses mains revêtues de gants de caoutchouc rougeâtre, et ses doigts inexpressifs et glissants grouillaient dans les circonvolutions. De temps en temps, la divinité s’armait d’un petit couteau brillant et taillait sans bruit les cervelles élastiques et jaunes.

          Vers les rivages sacrés du Nil

     fredonnait tout bas la divinité en se mordant les lèvres et en repensant aux dorures du Bolchoï, à l’intérieur.
     À cette heure-là, les tuyaux chauffaient au plus haut point. Leur chaleur montait au plafond puis se répandait dans toute la pièce, et la dernière puce du chien se réveillait, celle que Philippe Philippovitch n’avait pas encore délogée avec son peigne, mais qui était déjà condamnée. Les tapis étouffaient les bruits dans l’appartement. Puis, au loin, tintait la porte d’entrée.
     « La Zinette est allée au cinéma, se disait le chien. Ainsi, lorsqu’elle reviendra, nous souperons. Je suppose que ce sera des côtelettes de veau, aujourd’hui ! »

  * * *

     Ce jour horrible, Bouboule fut taraudé dès le matin par un pressentiment. 
     Du coup, il se mit soudain à geindre et mangea sans le moindre appétit son petit-déjeuner, une demi-tasse de gruau d’avoine et un os de mouton de la veille. Il se rendit avec ennui à l’accueil et poussa de petits gémissements devant son propre reflet. Mais après que Zina l’eut emmené faire un tour sur le boulevard, le restant de la journée suivit son cours habituel. On ne recevait pas de patients ce jour-là, puisque c’était un mardi, et la divinité siégeait dans son cabinet, ayant ouvert sur le bureau de lourds volumes garnis d’images bariolées. On attendait le dîner. La pensée qu’on aurait aujourd’hui de la dinde en plat chaud, renseignement recueilli de façon sûre à la cuisine, le revigora un peu.
     En passant dans le couloir, le chien entendit, dans le cabinet de Philippe Philippovitch, la sonnerie inattendue et déplaisante du téléphone. Philippe Philippovitch décrocha, écouta et commença brusquement à s’agiter.
     — Parfait, dit sa voix, apportez-le à l’instant, immédiatement !
     Il s’affaira, sonna et ordonna à Zina de servir le dîner au plus vite.
     — Le dîner ! Le dîner ! Le dîner !
     Il y eut aussitôt dans la salle à manger un bruit d’assiettes, Zina se mit à courir et, dans la cuisine, on entendit Daria Piétrovna grommeler que la dinde n’était pas prête. Le chien ressentit de nouveau un trouble.
     « Je n’aime pas qu’il y ait du remue-ménage dans l’appartement », réfléchissait-il… Et à peine se fut-il dit cela que le remue-ménage prit un caractère encore bien plus désagréable. Et avant tout en raison de la survenue du docteur Bormenthal, le ci-devant mordu. Il apporta avec lui une valise qui sentait mauvais et, sans même quitter son manteau, se hâta de traverser le couloir avec ladite valise en direction de la salle des examens. Philippe Philippovitch laissa en plan sa tasse de café non terminée, ce qui ne lui arrivait jamais, pour courir à la rencontre de Bormenthal, ce qui ne lui arrivait jamais non plus.
     — La mort remonte à quand ? cria-t-il.
     — Trois heures, répondit Bormenthal, déverrouillant la valise sans ôter sa chapka couverte de neige.
     « Mais qui est mort ? se demanda le chien, mécontent et renfrogné, en se fourrant dans leurs jambes. Je déteste qu’on cavale de tous les côtés. »
     — Ne reste pas dans nos jambes ! Allez, allez, allez ! cria Philippe Philippovitch dans toutes les directions, et il appuya sur toutes les sonnettes, à ce qu’il sembla au chien.   
     Zina arriva en courant.
     — Zina ! Que Daria Piétrovna se mette au téléphone et note tout. On ne reçoit aucun patient ! Toi, on a besoin de toi. Docteur Bormenthal, par pitié, plus vite, plus vite, plus vite !
     «  Ça ne me plaît pas, ça ne me plaît pas. »
     Vexé, le chien se mit à se balader, l’air renfrogné, dans l’appartement, tandis que toute l’agitation se concentrait dans la salle des examens. Zina se montra inopinément dans une blouse ressemblant à un suaire, faisant des allers-retours au pas de course entre la salle des examens et la cuisine. 
     « Si je bouffais quelque chose ? Qu’ils aillent au diable ! » décida le chien, qui fut brusquement pris au dépourvu.
     — Ne rien donner à Bouboule ! tonna un ordre venant de la salle des examens.
     — On ne peut pas avoir l’œil sur lui, voyons.
     — Qu’on l’enferme !
     Et Bouboule fut attiré et enfermé dans la salle de bains.
     « Grossiers personnages ! pensa Bouboule assis dans la demi-obscurité de la salle de bains. C’est tout bonnement stupide… »
     Il passa près d’un quart d’heure dans la salle de bains, dans un étrange état d’esprit – furieux par moments, très abattu à d’autres. Ennui et incertitude…
     « Bien bien, vous verrez demain vos caoutchoucs, très estimé Philippe Philippovitch, se disait-il, vous avez déjà dû vous en racheter deux paires, vous serez bon pour une autre. Pour vous apprendre à enfermer les chiens. »
     Mais soudain sa pensée rageuse s’interrompit. Sans savoir pourquoi, il se souvint tout à coup très clairement d’un épisode de sa prime jeunesse – une vaste cour ensoleillée près de la barrière Préobrajenski, des éclats de soleil dans des bouteilles, de la brique pilée, des chiens errants, libres.
     « Non, y a pas mèche, aucune liberté ne vaut de quitter la place, inutile de se raconter des histoires, soupirait le chien. J’ai pris mes habitudes. Je suis un chien de la haute, une créature intelligente, j’ai goûté à la bonne vie. Et puis, qu’est-ce que la liberté ? Juste une fumée, un mirage, une fiction… Un délire de ces démocrates de malheur… »
     Puis, effrayé par la demi-obscurité de la salle de bains, il se mit à hurler, se jeta contre la porte et commença à l’égratigner.
     Hou-hou-hou ! Le hurlement se répandit dans l’appartement comme dans un tonneau.
     « Je déchirerai la chouette à nouveau » se dit le chien avec une rage impuissante. Puis il faiblit, se coucha, et lorsqu’il se releva, ses poils se hérissèrent soudain, il avait cru voir de hideux yeux de loup dans la baignoire.
     Alors qu’il était en plein supplice, la porte s’ouvrit. Le chien sortit en se secouant et, morose, voulut aller dans la cuisine, mais Zina le prit par le collier et l’entraîna avec opiniâtreté à la salle d’examen.
     Un froid pénétra le chien en-dessous du cœur.
     « Pourquoi a-t-on besoin de moi ? se demanda-t-il avec suspicion. Mon flanc a cicatrisé, je ne comprends pas du tout. »
     Et il fut traîné, ses pattes dérapant sur le parquet glissant, à la salle d’examen. L’éclairage inouï qui y régnait le frappa. Le globe blanc au plafond brillait d’une lueur aveuglante. Le grand-prêtre se tenait au milieu de cette blancheur éclatante, fredonnant entre ses dents quelque chose à propos des bords sacrés du Nil. Seule une vague odeur permettait de reconnaître en lui Philippe Philippovitch. Ses cheveux blancs soigneusement coupés disparaissaient sous un bonnet blanc rappelant une cuculle de patriarche ; la divinité était tout en blanc, avec par-dessus, en guise d’étole, un étroit tablier de caoutchouc. À ses mains - des gants noirs.
     Le mordu portait également une cuculle. Une longue table était déployée, à côté de  laquelle on avait avancé une petite table rectangulaire au pied étincelant.
     Le chien ressentit un accès de haine envers le mordu, surtout en raison des yeux qu’il avait à présent. Braves et honnêtes d’ordinaire, ils partaient maintenant dans toutes les directions pour fuir ceux du chien. Ils étaient sur le qui-vive et pleins de fausseté, une sale affaire se cachait dans leurs profondeurs, une mauvaise action, voire un véritable crime. Le chien lui adressa un regard lourd et sombre, et alla dans un coin.
     — Zina, le collier, dit à mi-voix Philippe Philippovitch. Mais ne l’affole pas.
     Les yeux de Zina se firent en un instant aussi abjects que ceux du mordu. Elle s’approcha du chien et le caressa avec une évidente hypocrisie. Lui la regarda avec tristesse et mépris.
     « Eh bien… Vous êtes trois. Emparez-vous de moi, si c’est ça que vous voulez. Mais honte à vous… Si au moins je savais ce que vous allez me faire… »
     Zina déboucla le collier, le chien secoua la tête, s’ébroua. Le mordu surgit devant lui, répandant une vilaine odeur écœurante.
     « Pouah, quelle horreur !… Pourquoi ai-je tant la nausée, qu’est-ce qui me fait si peur ? » se dit le chien en reculant devant le mordu.
     — Pressons, docteur, dit Philippe Philippovitch avec impatience.
     L’air s’emplit d’une odeur âcre et douceâtre. Sans quitter Bouboule de ses yeux méchants et vigilants, le mordu sortit sa main droite de derrière son dos et enfonça prestement une boule de coton humide dans la truffe du chien. Bouboule fut stupéfait, sa tête se mit un peu à tourner, mais il parvint encore à faire un saut en arrière. Le mordu le rattrapa d’un bond et lui colla entièrement le coton sur le museau. Le souffle manqua aussitôt au chien qui réussit tout de même à se dégager encore une fois. « Que t’ai-je fait, scélérat ? » lui traversa l’esprit. La gueule dans le coton, de nouveau. Au milieu de la salle d’examen apparut alors un lac inattendu, avec dessus, dans des barques, des chiens d’outre-tombe, roses, très joyeux et irréels. Les pattes du chien devinrent molles et se plièrent.
     — Sur le billard ! Ces mots, quelque part joyeusement prononcés par Philippe Philippovitch, retentirent et se répandirent en filets orange. L’effroi disparu, remplacé par de l’allégresse. Pendant deux ou trois secondes, le chien qui s’éteignait aima le mordu. Puis le monde entier se retourna, il y eut encore la sensation d’une main froide mais agréable sous le ventre. Ensuite, rien.  
     



  1. Simplement transcrit du français.
  2. D’une valeur de dix roubles.
  3. Passage obscur.