samedi 5 décembre 2020

Le Veau d'or (Ilf et Petrov), chapitre 21

 La fin du « Faubourg aux corbeaux »




    Varvara Ptibourdoukova était heureuse. Assise à une table ronde, elle faisait du regard le tour de son ménage. La pièce occupée par les Ptibourdoukov était pleine de meubles, si bien qu’il ne s’y trouvait presque pas d’espace libre. Mais cette surface libre restante suffisait à son bonheur. La lampe projetait sa lumière par la fenêtre, derrière laquelle, telle une broche de dame, tremblait une petite branche verte. Des gâteaux secs, des bonbons et une boîte de conserve ronde contenant du sandre mariné se trouvaient sur la table. La bouilloire électrique attrapait sur sa surface incurvée tout le bien-être douillet du nid ptibourdoukovien. S’y reflétaient le lit, les rideaux blancs et la table de nuit. Ainsi que Ptibourdoukov lui-même, assis en face de sa femme dans son pyjama bleu foncé à cordons. Lui aussi était heureux. Rejetant à travers sa moustache la fumée de sa cigarette, il découpait avec une scie, dans du contreplaqué, un modèle réduit de toilettes pour datcha. C’était un travail minutieux. Il fallait impérativement découper les murs, poser le toit en pente, mettre l’équipement intérieur, ménager une petite fenêtre vitrée et adjoindre à la porte un minuscule crochet. Ptibourdoukov travaillait avec passion ; il tenait le découpage sur bois pour le meilleur des délassements.


     Son travail achevé, l’ingénieur eut un rire de satisfaction, donna une tape au dos chaud et dodu de sa femme et approcha de lui la boîte contenant le sandre. Mais à ce moment ils entendirent un gros coup frappé à la porte, la lampe tremblota et la bouilloire remua un peu sur son support de fils de fer.


     — Qui cela peut-il être, si tard ? dit Ptibourdoukov en allant ouvrir la porte. 


     Vassisouali Lokhankine se tenait dans l’escalier. Il était enveloppé jusqu’à la barbe dans une couverture blanche de Marseille en-dessous de laquelle se montraient ses jambes poilues. Il serrait contre sa poitrine L’homme et la femme, fort volume doré comme une icône. Les yeux de Vassisouali erraient en tous sens.


     — Entrez, je vous en prie, dit l’ingénieur stupéfait en faisant un pas en arrière. Varvara, que se passe-t-il ?


     — Je suis venu m’installer définitivement chez vous, répondit Lokhankine d’un iambe sépulcral. J’espère que vous m’accorderez l’asile.


     — Quel asile ? dit Ptibourdoukov en devenant écarlate. Que désirez-vous, Vassisouali Andreïevitch ?


     Varvara accourut sur le palier.


     — Sachouk ! Regarde, il est tout nu ! cria-t-elle. Qu’est-il arrivé, Vassisouali ? Mais entre donc, entrez.


     Lokhankine, pieds nus, franchit le seuil et se mit à déambuler dans la pièce en marmonnant : « Malheur, malheur ». Du bout de sa couverture, il envoya tout de suite valdinguer le délicat travail de menuiserie de Ptibourdoukov. L’ingénieur se mit dans un coin avec le sentiment que tout cela ne présageait rien de bon. 


     — De quel malheur parles-tu ? s’enquit Varvara.  Pourquoi n’as-tu sur toi qu’une couverture ? 


     — Je suis venu m’installer définitivement chez vous, répéta Lokhankine d’une voix bovine.


     De son talon jaune, il battait anxieusement du tambour sur le parquet propre et ciré.


     — Qu’est-ce que c’est que ces idioties ? dit Varvara en s’emportant contre son ex-mari. Rentre chez toi et dors un bon coup. Va-t-en ! Rentre chez toi !


     — Je n’ai plus de chez moi, dit Vassisouali en continuant à trembler. Tout a brûlé, de fond en comble. Un incendie, c’est un incendie qui m’a poussé à venir ici. J’ai seulement réussi à sauver la couverture et ce livre, mon livre favori. Mais, puisque vous vous montrez si cruel avec moi, je m’en vais, et je vous maudis.


     Chancelant douloureusement, il se dirigea vers la porte. Mais Varvara et son mari le retinrent. Ils lui demandèrent pardon en lui disant qu’ils n’avaient pas saisi, au début, ce qui s’était passé, et se mirent à lui venir en aide. Un complet tout neuf de Ptibourdoukov fut tiré de l’armoire, ainsi que du linge et des chaussures. 


     Pendant que Lokhankine s’habillaient, les époux se concertaient dans le couloir.


     — Où l’installer ? chuchota Varvara. Nous n’avons qu’une pièce, il ne peut pas dormir chez nous.


     — Tu me surprends, dit l’ingénieur au grand cœur. Un homme est dans le malheur et tu ne penses qu’à ton confort.


     Lorsque les époux revinrent dans la pièce, le sinistré s’était mis à table et mangeait le sandre mariné à même la boîte de conserve. En outre, deux tomes de La résistance des matériaux avaient été jetés à bas d’une étagère, à leur place trônait la dorure du volume L’homme et la femme.


     — Est-il possible que le bâtiment ait brûlé en totalité ? demanda avec compassion Ptibourdoukov. Quelle horreur !


     — Mais peut-être le fallait-il, dit Vassisouali en achevant le dîner de ses hôtes. Et si je sortais des flammes transfiguré ?


     Transfiguré, non, il ne l’était pas. 


     Après avoir parlé et reparlé de l’évènement, le couple Ptibourdoukov se prépara pour la nuit. On étendit un matelas pour Vassisouali dans l’espace libre restant, celui qui, une heure plus tôt, permettait d’être heureux. La fenêtre fut fermée, la lumière éteinte, ce fut la nuit dans la pièce. Pendant une vingtaine de minutes, tout le monde resta couché sans rien dire, se retournant juste de temps à autre en poussant de profonds soupirs. Puis on entendit, venant du sol, le chuchotement sans fin de Lokhankine :


     — Varvara ! Varvara ! Tu m’entends, Varvara ?


     — Qu’est-ce que tu as ? demanda son ex-épouse, indignée.


     — Pourquoi m’as-tu quitté, Varvara ?


     Et, sans attendre la réponse à cette question de principe, Vassisouali se mit à pleurnicher :


     — Tu es une femelle, Varvara ! Une louve ! Tu es une louve, je te méprise…


     L’ingénieur restait dans son lit sans bouger, étouffant de rage et serrant les poings.


     Le « Faubourg aux corbeaux » avait brûlé à minuit, au moment même où Ostap dansait le tango dans l’office désert et où les frères de lait, Balaganov et Panikovski, sortaient de la ville en ployant sous leur charge de poids en or.


     La  grand-mère sans famille fut le premier maillon de la longue chaîne d’incidents ayant précédé l’incendie de l’appartement numéro trois. Comme on sait, n’ayant pas confiance en l’électricité, elle utilisait une lampe à pétrole dans sa soupente. Depuis la fessée infligée à Vassisouali Andreïevitch, il ne s’était plus rien produit d’intéressant dans l’appartement, et l’esprit inquiet du chambellan Mitritch se languissait de cette oisiveté forcée. En repensant un peu aux habitudes de la grand-mère, il s’était alarmé.


     « Elle va mettre le feu à tout l’appartement, la vieille ! grommelait-il. Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Mais moi, rien que mon piano à queue, il doit valoir deux mille roubles. »


     Arrivé à cette conclusion, Mitritch se mit à assurer tous ses biens meubles contre le feu. À présent, il pouvait être tranquille et regarder avec indifférence la vieille traîner en haut chez elle la grande bonbonne trouble pleine de pétrole qu’elle serrait dans ses bras comme un enfant. Le citoyen Hygiènichvili apprit le premier la démarche prudente de Mitritch et l’interpréta aussitôt à sa façon. Il s’approcha de Mitritch dans le corridor, l’agrippa par la poitrine et lui dit, menaçant :


     « Tu as l’intention d’incendier tout l’appartement ? Tu veux toucher l’assurance ? Tu prends  Hygiènichvili pour un imbécile ?  Hygiènichvili comprend tout ! »


     Et, le même jour, l’ardent locataire s’assura lui-même pour une grosse somme. À cette nouvelle, le « Faubourg aux corbeaux » tout entier fut saisi d’effroi. Les yeux écarquillés, Lucia Frantsevna Pferd accourut à la cuisine.


     « Ils vont nous mettre le feu, ces gredins ! Vous faites ce que vous voulez, citoyens, mais moi je vais tout de suite prendre une assurance. Après, on brûlera quand même, mais au moins je toucherai l’assurance. Je n’ai pas envie d’être obligée de mendier à cause d’eux. »


     Le lendemain, tout l’appartement prit une assurance, à l’exception de Lokhankine et de la grand-mère inconnue. Lokhankine était occupé à lire La Patrie et n’avait rien remarqué, quant à la grand-mère, elle ne croyait pas plus aux assurances qu’à l’électricité. Nikita Priakhine ramena chez lui la police à bordure lilas et examina longuement à la lumière les filigranes du papier.


     « Alors, cela signifie que l’État accède à nos désirs ? dit-il d’un air sombre. Il apporte son aide aux locataires ? Eh bien, merci ! À présent, par conséquent, on peut faire ce qu’on veut ! »


     Et Priakhine rentra dans sa chambre en cachant la police sous sa chemise. Ses paroles avaient inspiré une telle frayeur que personne ne put fermer l’œil, cette nuit-là, au « Faubourg aux corbeaux ». Dounia empaquetait ses affaires tandis que ses sous-locataires se dispersaient, allant dormir chez des amis. Le jour suivant, chacun passa son temps à épier les autres et à évacuer petit à petit ses biens.


     Tout était clair. La maison était condamnée. Il était impossible qu’elle ne brûlât pas. Et, en effet, elle s’embrasa à minuit, de six côtés à la fois. 


     Le dernier à s’échapper du bâtiment déjà envahi par la fumée comme un samovar, et parcouru de langues de feu, fut Lokhankine, enveloppé d’une couverture blanche. Il criait à pleins poumons : « Au feu ! Au feu ! », comme si cette nouvelle pouvait encore étonner quelqu’un. Tous les locataires du « Faubourg aux corbeaux » étaient déjà rassemblés. En état d’ébriété, Priakhine était assis sur son coffre bardé de fer dans les coins. Il regardait stupidement les fenêtres scintillantes en répétant : « On peut faire ce qu’on veut. » Hygiènichvili reniflait d’un air dégoûté ses mains sentant le pétrole, les essuyant ensuite à chaque fois sur son pantalon. Une spirale de feu s’échappa d’un vasistas et se déploya sous une corniche de bois en laissant tomber des étincelles. Un premier carreau éclata et versa bruyamment. La grand-mère sans famille poussa un hurlement effrayant.


     « Cette maison était là depuis quarante ans, expliquait posément Mitritch en se promenant au milieu de la foule. Une excellente maison qui a connu diverses autorités. Voici qu’elle a brûlé sous le pouvoir soviétique. C’est un fait bien triste, citoyens. »


     Les femmes du « Faubourg aux corbeaux » s’étaient regroupées et ne quittaient pas le brasier des yeux. Chacune semblant s’échapper de la gueule d’un canon, les flammes sortaient déjà de toutes les fenêtres. Le feu disparaissait parfois et la maison assombrie semblait reculer comme une pièce d’artillerie ayant lâché son coup. Et le nuage rouge et jaune déboulait de nouveau, éclairant avec faste le Passage des Citronniers. L’air devint brûlant. Il n’était plus possible de rester près de la maison, et la compagnie émigra sur le trottoir opposé.


     Seul Nikita Priakhine continuait à sommeiller sur son coffre au milieu de la chaussée. Il bondit soudain, nu-pieds, effrayant.


     « Chrétiens ! s’écria-t-il en déchirant sur lui sa chemise. Citoyens ! »


     Il courut de côté pour s’éloigner du feu, fendit la foule et, criant quelque chose d’incompréhensible, se mit à montrer de la main la maison en flammes. Il y eut un tumulte dans la foule.


     « Un enfant a été oublié », dit avec assurance une femme en chapeau de paille.


     On entoura Nikita. Il repoussait les gens de ses mains et voulait s’élancer vers la maison. 


     « Elle est restée sur le lit ! hurlait frénétiquement Priakhine. Laisse-moi passer, je te dis ! »


     Des larmes enflammées roulaient sur sa figure. Il frappa à la tête Hygiènichvili qui lui barrait le passage et se rua dans la cour, dont il ressortit quelques instants plus tard avec une échelle.

 

     « Arrêtez-le ! s’écria la femme au chapeau de paille. Il va brûler ! »


     « Lâche-moi, je te dis ! vociférait Nikita Priakhine en appuyant l’échelle contre le mur et en repoussant les jeunes gens qui, sortis de la foule, lui retenaient les jambes. Je ne la laisserai pas se perdre. Ça me fait trop mal au cœur. »


     Il lançait des ruades et se mit à grimper le long de l’échelle, en direction de la fenêtre fumante du premier étage. 


     « Reviens ! lui criait-on dans la foule. Pourquoi fais-tu ça ? Tu vas brûler ! »


     Elle est sur le lit ! braillait toujours Nikita. Une oie entière, et un quart de litre de vodka. Alors, chrétiens, citoyens il faut laisser perdre ça ? »


     Avec une agilité surprenante, Priakhine s’accrocha à la gouttière et disparut instantanément, happé par l’appel d’air. Ses dernières paroles furent : « On peut faire ce qu’on veut. » Le silence se fit dans le passage, interrompu ensuite par la cloche et les sons de trompe du véhicule des pompiers.  Dans leurs tenues de toile raide aux larges ceintures bleues, les sapeurs se précipitèrent dans la cour.


     Une minute après que Nikita Priakhine eut accompli le seul acte héroïque de sa vie, une poutre enflammée se détacha de la maison et s’abattit par terre avec fracas. Le toit se disjoignit en craquant et s’effondra à l’intérieur du bâtiment. Une colonne étincelante s’éleva vers le ciel, tel un boulet projeté de la maison vers la lune.


     Ainsi périt l’appartement numéro trois, plus connu sous le nom de « Faubourg aux corbeaux ».


     Un claquement de sabots résonna soudain dans la ruelle. La lueur de l’incendie éclaira  la course d’un fiacre passant en coup de vent, qui transportait l’ingénieur Talmudovski. Une valise couverte d’étiquettes était posée sur ses genoux. Sautillant sur son siège, l’ingénieur se penchait vers le cocher pour lui crier :


     « Avec de tels appointements, je ne remettrai pas les pieds ici ! Allez, allez, plus vite ! »


     Et son dos gras, qu’éclairaient les flammes et les torches des pompiers, disparut au coin de la ruelle.












Notice synthétique



     Le chapitre a été rajouté pour l’édition en volume : c’est la suite de l’histoire contée au chapitre 13, déjà signalée comme ayant été rajoutée (note d’A. Préchac).     


Rappel : Varvara était naguère mariée à Vassisouali Lokhankine, le gréviste de la faim fustigé au chapitre 13, où fut présenté le « Faubourg aux corbeaux ». Comme j’ai gardé Varvara, il me faut écrire, comme en russe : Ptibourdoukova. En français non simplement transcrit, cela donnerait Barbara Ptibourdoukov. 


     La couverture blanche de Marseille a déjà été rencontrée (comme article se trouvant fréquemment dans une valise) au chapitre 4 ; je ne m’explique toujours pas ce terme. À propos du livre L’homme et la femme, se reporter au chapitre 13 et à la notice dudit chapitre. Idem pour les iambes.


     Je repense au fusil de Tchékhov, à propos de l’incendie : la vieille qui utilisait une lampe à pétrole dans sa soupente annonçait cette suite…


     Rappel : dans un appartement communautaire, les chambres sont disposées de part et d’autre d’un grand couloir menant d’un côté à la cuisine, de l’autre à la salle de bains (ici condamnée, voir le chapitre 13) et aux toilettes.


     « On peut faire ce qu’on veut ! » L’expression sera répétée. A. Préchac remarque non sans raison cette insistance qui montre selon lui le nihilisme s’emparant de la société derrière les formules creuses des litanies politiques. Je repense pour ma part à la formule de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »


     « Chrétiens ! » : en fait, le texte russe dit, comme d’habitude : « Orthodoxes ! »


     La chute finale de la maison rappelle la fin de la nouvelle d’Edgar Poe La chute de la maison Usher. C’est Dostoïevski qui a, en 1861, dans la revue Le Temps, introduit l’auteur américain en Russie. Voir à ce sujet :

https://serd.hypotheses.org/files/2017/09/Amandio.14.08.pdf


     Nous voyons périodiquement passer l’ingénieur Talmudovski, toujours mécontent de son salaire : on l’a rencontré au chapitre 1 et il a été brièvement évoqué au chapitre 14. S’arrêtera-t-il quelque part ?

mercredi 2 décembre 2020

Le Veau d'or (Ilf et Petrov), chapitre 20

 Le capitaine danse le tango




     Dans une petite buvette d’eaux minérales artificielles, sur l’enseigne de laquelle étaient peints des siphons bleus, Balaganov et Panikovski étaient assis à une petite table blanche. Le Délégué général aux sabots mâchait un cornet à la crème en faisant attention à ce que ladite crème ne s’écoulât pas par l’autre extrémité du cornet. Il accompagnait cette divine provende d’eau de Seltz parfumée d’un sirop vert appelé Foin frais. Le coursier, lui, buvait un kéfir excellent pour la santé. Six petites bouteilles s’alignaient déjà devant lui, et il secouait la septième pour faire couler le liquide épais dans son verre. À leur office, la nouvelle secrétaire avait ce jour-là payé les salaires fixés par Bender, et les deux amis savouraient la fraîcheur émanant des dalles italiennes de la buvette, de la glacière servant de coffre-fort où l’on entreposait le fromage de brebis frais, des cylindres noircis contenant l’eau gazeuse et du comptoir de marbre. Un morceau de glace avait glissé hors du coffre-fort et restait par terre, de l’eau en suintait. C’était agréable à voir après le pénible spectacle qu’offrait la rue avec ses ombres courtes, ses passants accablés de chaleur et ses chiens crevant de soif.


     «  Tchernomorsk est vraiment une belle ville ! dit Panikovski en se léchant les babines. Le kéfir est très bon pour le cœur. »


     Cette annonce amusa étrangement Balaganov qui commit l’imprudence de presser son cornet, dont sortit un épais saucisson de crème que le Délégué eut à peine le temps de rattraper au vol.


     — Vous savez, Choura, reprit Panikovski, j’ai un peu perdu confiance en Bender. Ce qu’il fait… quelque chose ne va pas.


     — Allons, allons ! dit Balaganov d’une voix menaçante. On ne t’a rien demandé.


     — Non, sérieusement. J’ai le plus grand respect pour Ostap Ibrahimovitch : quel homme ! Fount lui-même – vous connaissez le respect que j’ai pour Fount – a dit que Bender était une tête. Mais je vais vous dire, Choura : Fount est un âne ! Ma parole, en voilà un imbécile ! Un être pitoyable, une nullité ! Je n’ai rien contre Bender, mais il y a un truc qui ne me plaît pas. Choura, je vais vous parler comme à un frère.


     Depuis son dernier entretien avec un inspecteur-adjoint de la police judiciaire, personne ne s’était adressé à Balaganov comme à un frère. Il fut donc content d’entendre le coursier parler ainsi, et lui permit imprudemment de poursuivre.


     — Vous savez, Choura, chuchota Panikovski, j’ai le plus grand respect pour Bender, mais je dois vous le dire : Bender est un âne ! Un être pitoyable, ma parole, une nullité !


     — Tut-tut ! l’avertit Balaganov.


     — Pourquoi faire tut-tut ? Avez-vous seulement pensé à quoi il dépense notre argent ? Voyons, souvenez-vous ! À quoi nous sert ce stupide bureau ? Que de dépenses ! Fount à lui tout seul nous coûte cent vingt roubles. Et la secrétaire ! Et il est encore arrivé deux types, je les ai vus recevoir leur paye aujourd’hui, ils sont sur le bordereau. Des adolescents que le bureau de placement nous envoie ! À quoi tout cela rime-t-il ? Il dit que c’est pour la légalité. Je n’en ai rien à fiche, de la légalité, si elle coûte autant. Et les bois de cerf à soixante-cinq roubles ! Et l’encrier ! Et toutes ces perforatrices !


     Panikovski déboutonna sa veste, et le plastron à cinquante kopecks attaché au cou du violateur de la convention remonta en s’enroulant comme un rouleau de parchemin. Mais Panikovski, dans son emportement, ne s’en aperçut pas.


     — Oui, Choura. Nos appointements à tous les deux sont misérables, tandis que lui nage dans le luxe. Et pour quoi faire, ce voyage au Caucase, dites-moi ? Il parle de voyage d’affaires. Je n’en crois rien ! Panikovski n’est pas obligé de croire tout ce qu’on lui raconte ! Et moi j’ai couru au port lui prendre un billet. Un billet de première classe, notez bien. Ce gandin de la Néva ne saurait voyager en deuxième classe ! Voilà où passent nos dix mille roubles ! Il passe des appels sur l’interurbain, expédie des télégrammes express dans le monde entier. Vous savez ce que ça coûte, un express ? Quarante kopecks le mot. Et je dois me priver du kéfir que ma santé réclame. Je suis un vieil homme malade. Je vous le dis carrément : Bender, ce n’est pas une tête.


     — Vous poussez un peu, rétorqua Balaganov, un peu ébranlé. C’est tout de même Bender qui a fait de vous un homme. Rappelez-vous Arbatov, lorsque vous couriez avec votre oie. Tandis que maintenant, vous avez un travail, vous recevez un salaire, vous êtes un membre de la société.


     — Je ne veux pas être un membre de la société ! déclara brusquement Panikovski, qui ajouta en baissant la voix : votre Bender est un idiot. Il s’est lancé dans ces recherches stupides alors que l’argent est là, il suffit de le prendre.


     Alors, sans plus penser à son chef bien-aimé, le Délégué général aux sabots se rapprocha de Panikovski. Celui-ci, ne cessant de rabattre le plastron indocile, raconta à Balaganov la très dangereuse expérience qu’il avait faite à ses risques et périls.


     Le jour où le Grand Combinateur et Balaganov avaient couru après Skoumbriévitch, Panikovski avait, de son propre chef, laissé l’office au vieux Fount et s’était introduit dans la chambre de Koreïko en profitant de l’absence de ce dernier, et avait minutieusement inspecté la pièce. Bien sûr, il n’y avait pas trouvé d’argent, mais il avait découvert quelque chose de plus intéressant : des poids, de très gros poids noirs, chacun pesant à peu près un poud et demi. 


     — Je vais vous parler comme à un frère, Choura. J’ai découvert le secret de ces poids.


     Panikovski attrapa enfin la queue remuante de son plastron, l’attacha à un bouton de son pantalon et jeta un regard triomphant à Balaganov.


     — Je ne vois pas quel secret il peut bien y avoir, dit avec de la déception dans la voix le Délégué général aux sabots. Des poids classiques pour faire de la culture physique.


     — Vous savez, Choura, quel respect j’ai pour vous, commença à s’emporter Panikovski, mais vous êtes un âne. Ces poids sont en or ! Vous entendez ? En or pur ! Chacun pèse un poud et demi. Trois pouds d’or pur. Je l’ai compris tout de suite, cela m’a fait comme un choc. Je me tenais devant ces poids en riant comme un malade. Quel gredin, ce Koreïko ! Il a fait fondre de l’or et l’a coulé sous forme de poids qu’il a peints en noir en s’imaginant que personne n’y verrait rien. Je vous le dis comme à un frère, Choura, croyez-vous que je vous aurais parlé de ce secret  si j’avais pu emporter seul les poids ? Mais je suis un vieil homme malade, et les poids sont lourds. Et je le partage avec vous comme avec un frère. Je ne suis pas Bender. Je suis honnête !


     — Et s’ils n’étaient pas en or ? demanda  le fils préféré du lieutenant Schmidt, souhaitant vivement que Panikovski dissipât ses doutes au plus vite.


     — Et en quoi seraient-ils, à votre avis ? ironisa le violateur de la convention.


     — Oui, dit Balaganov avec des clins d’œil agitant ses cils roux, à présent tout est clair. Dites donc, un vieux comme vous qui trouve tout ça ! Et il y a en effet quelque chose qui cloche avec Bender : il écrit, il part en voyage… Nous lui donnerons tout de même sa part, équitablement, d’accord ?


     — En quel honneur ? répliqua Panikovski. Tout est à nous ! Nous allons maintenant vivre de belle façon, Choura. Je me ferai poser des dents en or et me marierai, ma parole, je me marierai, parole d’honneur !


     Il fut décidé de confisquer sans délai les précieux poids.


     — Payez le kéfir, Choura, dit Panikovski. Nous ferons les comptes plus tard.


     Les conspirateurs sortirent de la buvette et se mirent à tourner en ville, aveuglés par le soleil. Ils étaient dévorés d’impatience. Ils firent de longues haltes sur les ponts où, le ventre appuyé au parapet, ils regardaient avec indifférence en bas, contemplant les toits des maisons, les rues descendant vers le port, empruntées par les camions avec des précautions de chevaux. Les gras moineaux du port donnaient des coups de bec sur les pavés, épiés depuis tous les porches par des chats pouilleux. Au-delà des toitures rouillées, des oriels et des antennes de radio, on apercevait l’eau bleutée, une petite vedette lancée à toute allure et la cheminée jaune d’un vapeur, marquée d’une grosse lettre rouge.


     Panikovski relevait de temps en temps la tête et se lançait dans des calculs. Il convertissait les pouds en kilogrammes et les kilogrammes en très anciens zolotniki, et il obtenait à chaque fois un chiffre si séduisant que le violateur de la convention en poussait  même de petits cris.




     À plus de dix heures du soir, les frères de lait, donnant de la bande sous le poids de leur charge, se dirigeaient vers la succursale de stockage des cornes et des sabots. Le ventre en avant, Panikovski portait son fardeau à deux mains en haletant de joie. Il faisait de fréquentes haltes, posait le poids sur le trottoir  et marmonnait : « Je vais me marier ! Parole d’honneur, parole de gentilhomme, je vais me marier ! » Solide gaillard, Balaganov portait son poids sur l’épaule. Il arrivait à Panikovski de ne pas pouvoir tourner au coin de la rue, entraîné qu’il était en avant par l’inertie. De sa main libre, Balaganov le retenait alors par le collet et le mettait dans la bonne direction.


     Ils s’arrêtèrent à la porte de leur office. 


     — Nous allons en scier ce soir un petit morceau, dit Panikovski d’un air soucieux, et demain matin nous le vendrons. Je connais un horloger, monsieur Biberham. Il nous en donnera un juste prix. Pas comme au Tchernotorg, où l’on ne nous donnera jamais un juste prix.


     Mais à ce moment, les conspirateurs aperçurent de la lumière sortant de dessous les rideaux verts du bureau. 


     Qui cela peut-il être, à une heure pareille ? s’étonna Balaganov qui se pencha pour regarder par le trou de la serrure.


     Ostap Bender était assis à sa table de travail, éclairée latéralement par la forte lueur d’une lampe de bureau, en train d’écrire fiévreusement.


     — Un écrivain ! dit Balaganov, s’esclaffant et cédant la place devant la serrure à Panikovski.


     — Bien sûr, fit Panikovski après avoir regardé tout son soûl, il écrit encore. Ma parole, ce pitoyable individu me fait rire. Mais où allons-nous scier notre or, à présent ?


     Et, discutant avec animation de la nécessité de vendre le lendemain matin à l’horloger deux petits morceaux d’or, pour commencer, les frères de lait reprirent leur chargement et s’en allèrent dans l’obscurité.


     Cependant, le Grand Combinateur finissait de rédiger sa biographie d’Alexandre Ivanovitch Koreïko. Les couvercles de bronze des cinq petites izbas constituant l’encrier Face au village avaient été retirés. Ostap ne regardait pas où il trempait sa plume, bougeait sur sa chaise et, sous la table, ses pieds faisaient du bruit sur le plancher.


     Il avait le visage épuisé d’un joueur de cartes ayant perdu durant toute la nuit et voyant à l’aube la chance tourner. Toute la nuit, les banques ne se sont pas accordées et la carte attendue n’est pas venue. Le joueur a changé de table, s’est efforcé de ruser avec le sort et de trouver l’endroit favorable. Mais la carte n’est pas sortie. Il a commencé à serrer, c’est-à-dire à faire apparaître une autre carte très lentement derrière la première, il a posé sa carte au bord de la table pour la regarder par en-dessous, il en a pris deux ensemble, le dos sur le dessus et les a ouvertes ensemble comme un livre, bref, il a fait tout ce que font les gens qui n’ont pas de chance au chemin de fer. Mais en vain. Il a surtout eu entre les mains des figures : des valets aux moustaches en pinceaux, des dames humant des fleurs en papier et des rois aux barbes de concierges. Très souvent des dix rouges ou noirs, également. Bref, des mains sans valeurs, celles qu’on nomme officiellement baccara, et officieusement bac, ou gras. Et c’est seulement au moment où les lustres jaunissent et s’éteignent, alors que les malchanceux aux cols fripés ronflent ou s’étranglent de sanglots  sur leurs chaises sous l’écriteau Défense de dormir, que survient le miracle. Les banques se mettent soudain à s’accorder, les détestables figures et les odieux dix disparaissent, les huit et les neuf arrivent en nombre. Le joueur n’arpente plus la salle, ne presse plus la carte, ne la regarde plus par en-dessous. Il sent qu’il a une bonne main. Et déjà les habitués se massent derrière le chanceux, lui tirent l’épaule et chuchote avec obséquiosité : « Oncle Ioura, donnez-moi trois roubles. » Mais lui, pâle et fier, retourne les cartes et, tandis que résonnent les cris : « Il y a des places libres à la table neuf » et « C’est cinquante kopecks, les amateurs ! »,  étripe ses partenaires. Et la table verte réglée de lignes et de courbes blanches lui apparaît maintenant gaie et souriante comme un terrain de football.


     Ostap n’avait plus de doutes. On était à un tournant du jeu.


     Tout ce qui était obscur devenait clair. La foule de gens avec des moustaches en pinceaux ou des barbes royales qu’Ostap avait dû rencontrer, et qui avaient laissé leur trace dans la chemise jaune aux lacets de bottines, ces gens étaient soudain tombés de côté, tandis qu’apparaissait au premier plan, écrasant tout le reste, une trogne aux yeux blancs, aux sourcils de blé et aux profonds plis de caporal sur les joues.


     Ostap mit un point final, sécha la biographie à l’aide d’un presse-papier dont la poignée était un ourson en argent et se mit à coudre les documents, en homme aimant l’ordre dans les affaires. Il admira une dernière fois les documents bien défroissés, dépositions, télégrammes et renseignements divers. La chemise contenait même des photos et des bordereaux venant de livres de comptes. La vie entière d’Alexandre Ivanovitch Koreïko s’y trouvait, en compagnie des palmiers, des jeunes filles, de la mer d’un bleu profond, du bateau blanc, des express bleus, d’une automobile miroitante et de Rio de Janeiro au fond de sa baie, la ville féérique où vivent les bons mulâtres et où presque tous les citoyens portent des pantalons blancs. Le Grand Combinateur avait enfin trouvé l’individu dont il avait rêvé toute sa vie.


     « Quand je pense qu’il n’y a personne capable d’apprécier le travail titanesque que j’ai effectué, regretta Ostap en se levant et en laçant l’épaisse chemise. Balaganov est bien gentil, mais il est bête. Panikovski n’est qu’un vieux chamailleur. Et Kozlewicz un ange sans ailes. Encore maintenant, il est convaincu que nous collectons les cornes et les sabots pour les besoins de l’industrie des fume-cigarettes. Où sont mes amis, mes femmes, mes enfants ? Je n’ai plus qu’à espérer que l’honorable Alexandre Ivanovitch saura estimer mon grand labeur et qu’il me donnera cinq cent mille roubles vu ma pauvreté. D’ailleurs non ! À présent, je ne veux rien en-dessous du million, sans quoi les mulâtres n’auront pas de respect pour moi. »


     Ostap se leva de son bureau, prit la chemise renforcée contenant son remarquable dossier et se mit à arpenter d’un air pensif l’office désert, contournant la machine à écrire à l’accent turc et le composteur de chemin de fer, sa tête effleurant presque les bois de cerf. La cicatrice blanche sur la gorge d’Ostap avait viré au rose. Les mouvements du Grand Combinateur commencèrent peu à peu à se ralentir et ses pieds se mirent, dans les souliers rouges achetés un jour à un marin grec, à glisser silencieusement sur le plancher. Insensiblement, il commença à partir sur le côté. Sa main droite serrait tendrement la chemise contre sa poitrine comme elle l’eût fait d’une jeune fille, tandis qu’il allongeait le bras gauche. Le grincement colophané de la Roue de la Fortune se faisait distinctement entendre au-dessus de la ville. C’était un léger son harmonieux qui se transforma brusquement en un chœur de violons mezzo voce… Et tous les objets se trouvant à l’intérieur de la succursale de Tchernomorsk de l’Office arbatovien pour le stockage des cornes et des sabots durent reprendre la mélodie depuis longtemps oubliée.


     Le samovar commença le premier. Un charbon ardent en tomba soudain, glissant sur son plateau. Et le samovar se mit à fredonner :



                    Sous le ciel brûlant de l’Argentine,

                    Où le ciel est si bleu au Midi…



     Le Grand Combinateur dansait le tango. Son visage montrait son profil de médaille. Il mettait un genou à terre, se relevait aussitôt, se retournait pour avancer de nouveau en glissant avec aisance. Les pans invisibles de son habit s’envolaient aux brusques virages effectués.


     Déjà, la machine à écrire à l’accent turc reprenait la mélodie :



                    … Où le cièl èst si bèau au Midi,

                    Où lès fèmmès, commè sur un tablèau…



     

Et le composteur pataud en fonte, qui en avait vu d’autres, soupirait sourdement à propos  des temps révolus :



                    Où les femmes, comme sur un tableau,

                    Dansent toutes le tango.



     Ostap dansait le tango classique de province que présentaient vingt ans plus tôt les théâtres de variétés, à l’époque où le comptable Berlaga portait son premier chapeau melon, où Skoumbriévitch travaillait au bureau du Gouverneur de la ville, où Polykhaïev passait l’examen pour obtenir le premier grade civil et où le président-pour-la-prison Fount, tout juste septuagénaire et encore alerte, était assis au café « La Floride » en compagnie des autres gilets de piqué, et commentait l’effrayante fermeture du détroit des Dardanelles liée à la guerre italo-turque. Et les gilets de piqués, ayant encore en ce temps-là le teint vermeil et les joues lisses, passaient en revue les acteurs politiques de l’époque. « Enver Pacha est une tête. Yuan Shikai est une tête. Pourichkiévitch est tout de même aussi une tête ! » disaient-ils. Et ils affirmaient déjà que Briand était une tête, car il était déjà ministre.


     Ostap dansait. Au-dessus de sa tête, des palmes crépitaient et des oiseaux multicolores voletaient. Des paquebots frottaient leurs coques aux débarcadères de Rio de Janeiro. Des marchands brésiliens débrouillards pratiquaient ouvertement le dumping sur le café, et, dans les restaurants en plein air, les jeunes gens du lieu savouraient des boissons alcoolisées. 


     « C’est moi qui vais commander la parade ! » s’exclama le Grand Combinateur. 


     Ayant éteint la lumière, il quitta la pièce et prit le plus court chemin pour rejoindre la rue de la Petite Tangente. Les pâles branches de compas des projecteurs s’écartaient dans le ciel, descendaient, découpant soudain un pan de maison, révélant un balcon ou une galerie vitrée arnaoute et y dénichant un couple figé par la surprise. Deux petits chars  aux tourelles rondes comme des chapeaux de champignons tournèrent le coin de la rue et vinrent à la rencontre d’Ostap, se dandinant et faisant crisser leurs chenilles. Un cavalier, penché sur sa selle, demandait aux passants comment se rendre au Vieux Marché.  Plus loin, de l’artillerie en déplacement arrêta Ostap, lui barrant la route.  Il lui fallut passer entre deux batteries. En un autre endroit, des miliciens clouaient en hâte au portail d’une maison un écriteau portant l’inscription en lettres noires : « Abri antigaz ».


     Ostap se dépêchait. Il était sur la lancée du tango argentin. Sans faire attention à personne, il entra dans le bâtiment qu’habitait Koreïko et frappa à la porte qui ne lui était pas inconnue.


     — Qui est là ? demanda la voix du millionnaire clandestin.


     — Télégramme ! répondit le Grand Combinateur avec un clin d’œil aux ténèbres.


     La porte s’ouvrit et il entra, accrochant le chambranle avec la chemise renforcée.




     À l’aube, le Délégué général et le coursier se trouvaient dans un ravin éloigné de la ville. 


     Ils sciaient les poids. Ils avaient le nez couvert de poussière de fonte. Le plastron gisait dans l’herbe. Panikovski l’avait enlevé : il le gênait pour travailler. Le violateur de la convention avait étendu sous les poids une page de journal pour ne pas laisser se perdre la moindre parcelle du précieux métal.


     De temps en temps, les frères de lait échangeaient un regard lourd de sens et se mettaient à scier avec un regain d’ardeur. On entendait juste, dans la paix du matin, le sifflement des spermophiles et le grincement des scies qui chauffaient. 


     — Qu’est-ce que ça veut dire ? dit soudain Balaganov en cessant de travailler. Voilà trois heures que je scie, et pas trace d’or.


     Panikovski ne répondit rien. Il avait déjà tout compris et, depuis une demi-heure, ne sciait plus que pour la forme. 


     — Eh bien, monsieur, scions encore un peu ! dit avec enjouement Choura le rouquin.


     — Bien sûr, qu’il faut scier, répondit Panikovski, s’efforçant de retarder le terrible moment de l’expiation.


     Il se couvrit le visage de la main et contempla à travers ses doigts écartés le mouvement régulier du large dos de Balaganov.


     — Je n’y comprends rien, dit Choura, ayant fini de scier et séparant le poids en deux moitiés de pomme. Ce n’est pas de l’or !


     — Sciez, sciez encore, balbutia Panikovski.


     Mais Balaganov, un hémisphère de fonte dans chaque main, se dirigeait lentement vers le violateur de la convention.


     — Ne vous approchez pas de moi avec cette ferraille ! glapit Panikovski en se jetant de côté. Je vous méprise !


     Mais à ce moment Choura leva la main et, gémissant sous l’effort, lança le fragment de poids sur le comploteur. Lequel, entendant le sifflement du boulet, se laissa tomber par terre.


     L’empoignade entre le Délégué et le coursier fut brève. Furieux, Balaganov commença par piétiner à plaisir le plastron, avant de s’en prendre à son propriétaire. Tout en cognant, Choura répétait :


     — Qui a inventé cette histoire de poids ? Qui a dilapidé l’argent de l’office ? Qui a dit du mal de Bender ?


     L’aîné des fils du lieutenant Schmidt se souvint en outre de la violation de la convention de Soukhariev, ce qui valut à Panikovski quelques horions supplémentaire.


     — Vous me le paierez, le plastron ! cria rageusement Panikovski en se protégeant avec ses coudes. Sachez bien que le plastron, je ne vous le pardonnerai jamais ! On n’en trouve plus, des plastrons comme celui-ci !


     Pour conclure, Balaganov prit à son adversaire un porte-monnaie antédiluvien contenant trente-huit roubles.


     — C’est pour ton kéfir, serpent ! dit-il.


     Leur retour en ville ne fut guère joyeux.


     Choura, toujours fâché, allait devant et Panikovski se traînait derrière lui en boitant et en pleurant bruyamment.


     — Je suis un pauvre vieux malheureux ! sanglotait-il. Vous me le paierez, le plastron. Rendez-moi mon argent.


     — Ne me cherche pas ! disait Choura sans se retourner. Je vais tout dire à Bender. Tête brûlée !

     













Notice synthétique



     Nous avons déjà entendu parler des buvettes où l’on vend de l’eau minérale artificielle et où s’alignent des siphons bleus sur les étagères au chapitre 9, avant qu’un chenapan ne  souffle Zossia à Koreïko pour l’emmener au cinéma.


     Ostap Ibrahimovitch : l’origine prétendument turque de Bender. Voir à ce sujet le chapitre 2, notamment la notice.


     Pour la légalité : l’emploi des jeunes chômeurs était une obligation légale des entreprises (note d’A. Préchac).


     Panikovski n’est pas obligé de croire tout ce qu’on lui raconte : voir la notice du chapitre 14 sur ce type de discours à la troisième personne.


     Et moi j’ai couru au port… Rappel : au lieu de prendre le billet pour Ostap, Panikovski s’était soûlé avec l’argent du billet ! 

     Rappelez-vous quand vous couriez avec votre oie : à la fin du chapitre 3. 

     Le violateur de la convention : revenir aux chapitres 1 et 2…


     Le poud faisait 16,4 kilos. Chacune des poids pèse donc environ vingt-cinq kilos. Et Koreïko a dans sa chambre cinquante kilos d’or : une fortune.


     Le zolotnik (pluriel zolotniki ; de : zoloto, l’or) pesait 4,27 grammes. 


     Le Tchernotorg est l’agence étatique locale rachetant l’or et les pierres précieuses aux particuliers – ce commerce allant dans ce sens uniquement (d’après une note d’Alain Préchac).


     La comparaison faite ici entre Ostap et un joueur de cartes reprend sur le mode parodique, et de manière plus développée, celle de Tolstoï dans Guerre et Paix (3.2.34) à propos de Napoléon à Borodino. Mais on sait que la chance tourne… (d’après une note due à I. Chtcheglov)


     Pour la cicatrice blanche sur la gorge d’Ostap, se reporter à la notice du chapitre 2. J’en reparlerai plus tard, en traduisant pour finir la préface des auteurs !


     Comme le fait remarquer I. Chtcheglov, le personnage d’Ostap ne cesse de se modifier et s’enrichit sans cesse. Le voici à présent danseur de tango, chose très décriée en URSS à l’époque, au même titre que le charleston ou le fox-trot : « L’impérialisme le suit », avait dit Maïakovski. Ostap rappelle ici Tchitchikov, content de ses dernières acquisitions, sautiller chez le maître de police, à la fin du chapitre VII des Âmes mortes (à partir d’une note trouvée chez A. Préchac).


     Les Arnaoutes est l’ancien nom des Albanais. J’en profite pour signaler cette riche étude historique sur Odessa :

https://www.persee.fr/doc/casla_1283-3878_2016_num_14_1_1132


      Les manœuvres militaires évoquées vers la fin du chapitre sont assez étonnantes. Voir à ce sujet la notice du chapitre 23.


     Koreïko peut sembler naïf d’ouvrir ainsi sa porte, mais I. Chtcheglov signale qu’il n’a guère le choix : le procédé est souvent employé par la milice ou le GPU (reprenant là d’anciennes ruses de l’ancien régime), et ne pas ouvrir peut signifier qu’on a quelque chose à se reprocher…


     La convention de Soukhariev :  « Et voici qu’enfin, au début du printemps 1928, presque tous les enfants connus du lieutenant Schmidt se réunirent dans une taverne de Moscou, près de la tour Soukhariev. » (extrait du chapitre 2)