mardi 14 janvier 2020

Cœur de chien (Mikhaïl Boulgakov), chapitre III

     Moscou durant la NEP. Un professeur de médecine s'intéressant au problème du rajeunissement a recueilli chez lui, dans le vaste appartement dont la superficie fait râler le Comité d'immeuble, un chien errant et blessé, baptisé Bouboule...







III

    Sur des assiettes au large liseré noir et peintes de couleurs paradisiaques, un saumon coupé en fines tranches et des anguilles marinées. Un morceau de fromage coulant sur une grosse planche et, dans une coupe entourée de neige, du caviar. Quelques petits verres fins entre les assiettes, ainsi que trois carafons en cristal contenant des vodkas de différentes couleurs. Tous ces objets se trouvaient sur une petite table de marbre gentiment collée contre un immense buffet en chêne sculpté d’où jaillissaient des faisceaux lumineux vitreux ou argentés. Au milieu de la pièce, une table lourde comme un tombeau, recouverte d’une nappe blanche, et dessus deux couverts, deux serviettes pliées en forme de tiares pontificales et trois bouteilles sombres.

     Zina apporta un plat couvert en argent dans lequel quelque chose bougonnait. Il en émanait une telle odeur que la bouche du chien se remplit aussitôt de salive. « Ah, les jardins de Sémiramis ! » pensa-t-il, sa queue frappant le parquet comme une canne. 
     — Apportez-les ici, ordonna Philippe Philippovitch avec rapacité. Docteur Bormenthal, je vous en supplie, laissez ce caviar tranquille. Et si vous voulez un bon conseil : versez-vous de la vodka russe ordinaire et non de l’anglaise. 
     Le beau mordu – il avait quitté sa blouse et portait un costume foncé correct – haussa ses larges épaules, eut un sourire poli, et se versa de la vodka transparente.
     — On vient de la bénir ? s’enquit-il.
     — Pensez-vous, mon ami, répliqua le maître des lieux. C’est de l’alcool. Daria Piétrovna fabrique elle-même de l’excellente vodka. 
     — On ne le dirait pas, Philippe Philippovitch, tout le monde affirme qu’une vodka correcte fait trente degrés.
     — Primo, la vodka doit faire quarante degrés et non trente ; et secundo, allez savoir ce qu’ils ont flanqué dedans. Vous pouvez dire ce qui leur passe par la tête ?
     — N’importe quoi, dit avec assurance le mordu. 
     — Je suis du même avis, ajouta Philippe Philippovitch qui se jeta d’un seul coup dans le gosier le contenu de son petit verre. Hmm… Docteur Bormenthal, je vous en supplie, essayez ça à l’instant, et si vous me dites que c’est… Je suis votre ennemi juré pour la vie entière.

          De Séville jusqu’à Grenade…

     En disant cela, il accrocha une sorte de petit pain bruni avec une fourchette d’argent aux dents écartées. Le mordu suivit son exemple.
     Les yeux de Philippe Philippovitch brillèrent.
     — C’est mauvais ? demanda-t-il en mâchant ? C’est mauvais ? Répondez, monsieur le docteur.
     — C’est incomparable, répondit avec sincérité le mordu.
     — Je vous crois… Vous remarquerez, Ivan Arnoldovitch, que les derniers propriétaires que les bolcheviks n’ont pas encore égorgés sont les seuls à prendre en entrée des zakouski froids et du potage. Un homme qui se respecte un tant soit peu emploie des zakouski chauds. Et ça, c’est le meilleur des  zakouski chauds de Moscou. À une époque, on en préparait de somptueux au Bazar Slave. Tiens, attrape.
     — Si vous lui donnez de bonnes petites choses dans la salle à manger, dit une voix de femme, on ne pourra plus l’en faire sortir, même en lui montrant un petit pain.
     — Ce n’est pas grave. Le pauvre a eu longtemps le ventre creux.
     Du bout de sa fourchette, Philippe Philippovitch tendit au chien un morceau que celui-ci fit disparaître avec l’agilité d’un prestidigitateur, et la fourchette fut bruyamment jetée dans un bac.
     Ensuite, une vapeur sentant l’écrevisse monta des assiettes ; assis à l’ombre de la nappe, le chien avait l’air d’une sentinelle postée à l’entrée d’un dépôt de poudre. Quant à Philippe Philippovitch, ayant fourré le bout de sa serviette amidonnée dans son col, il prêchait :
     — La nourriture, Ivan Arnoldovitch, est chose délicate. Il faut savoir manger, et figurez-vous que la plupart des gens ne savent pas du tout manger. Il ne suffit pas de savoir quoi, encore faut-il savoir quand et comment manger. (Philippe Philippovitch agita sa cuillère avec importance). Et savoir que dire à cette occasion. Oui monsieur. Si vous vous souciez de votre digestion, suivez mon conseil : à table, ne parlez ni de bolchevisme ni de médecine. Et – Dieu vous en préserve – ne lisez pas, avant le dîner, de journaux soviétiques.
     — Hem… C’est qu’il n’y en a pas d’autres.
     — Précisément, n’en lisez aucun. Vous savez, j’ai suivi trente patients dans ma clinique. Et vous savez quoi ? Ceux qui ne lisent pas de journaux se portent à merveille. Ceux que j’ai obligés tout exprès à lire la « Pravda » ont perdu du poids.
     — Hum… dit en marquant de l’intérêt le mordu, devenant rose sous l’effet du potage et du vin.
     — Bien plus encore. Diminution des réflexes rotuliens, appétit médiocre, état dépressif.
     — Bigre…
     — Oui monsieur. D’ailleurs, qu’est-ce qui me prend ? Voilà que je parle moi-même de médecine.
     Se rejetant en arrière, Philippe Philippovitch sonna, et Zina émergea de la portière cerise. Un gros bout d’esturgeon pâle échut au chien sans lui plaire, et tout de suite après une tranche de rosbif saignant. 
     L’ayant boulottée, le chien ressentit une brusque envie de dormir, il ne pouvait plus voir la moindre nourriture. « Étrange sensation, se disait-il en fermant ses paupières alourdies, mes yeux refuseraient de voir la moindre nourriture. Et, pour ce qui est de fumer après le dîner, c’est une idiotie. »
     La salle à manger se remplit d’une désagréable fumée bleue. Le chien sommeillait, la tête posée sur ses pattes de devant.
     — Le Saint-Julien est un vin correct, entendait le chien à travers son sommeil, seulement, maintenant, on n’en trouve pas.
     Étouffé par les plafonds et les tapis, un choral leur parvint sourdement, provenant d’en haut et de côté.
     Philippe Philippovitch sonna et Zina se montra. 
     — Zinoucha, qu’est-ce que cela signifie ?
     — Ils ont tenu une nouvelle assemblée générale, Philippe Philippovitch, répondit Zina.
     — Encore ! s’écria douloureusement Philippe Philippovitch. Eh bien, si c’est ça, terminé, l’immeuble Kalaboukhov est fichu. Il va falloir déménager, mais où aller, on se le demande. Tout va aller comme sur des roulettes. Tout d’abord, du chant tous les soirs, ensuite les tuyaux gèleront dans les chiottes, puis ce sera la chaudière du chauffage à la vapeur qui claquera, et ainsi de suite. C’en est fait, du Kalaboukhov.
     — Voilà Philippe Philippovitch tout affligé, observa en souriant Zina, qui emporta une pile d’assiettes.
     — Et il n’y a pas de quoi être affligé ? ! cria Philippe Philippovitch. Quand on pense à la maison que c’était, comprenez donc !
     — Vous voyez les choses trop en noir,  Philippe Philippovitch, objecta le beau mordu. Elles ont beaucoup changé, à présent.
     — Mon ami, vous me connaissez, n’est-ce pas ? Je suis un homme de faits, un homme d’observations. Je suis l’ennemi des hypothèses infondées. On le sait non seulement en Russie, mais aussi en Europe. Si je dis quelque chose, c’est que réside quelque part un fait dont je tire des conclusions. Le voici, votre fait : le porte-manteau et l’étagère à caoutchoucs de notre immeuble.
     — C’est intéressant…
     « Bêtise, que les caoutchoucs. Les caoutchoucs ne font pas le bonheur, pensa le chien ; mais lui est un type hors du commun. »
     — N’est-ce pas pratique, une étagère à caoutchoucs ? Je vis dans cet immeuble depuis 1903. Eh bien, de tout ce temps jusqu’au mois de mars 1917, il n’est pas arrivé une seule fois – je souligne au crayon rouge : pas une seule – qu’une paire de caoutchoucs disparaisse, dans notre entrée principale, le tout avec une porte commune non fermée à clef. Notez bien qu’il y a ici douze appartements, et que je reçois des patients. Un beau jour de mars 17, tous les caoutchoucs ont disparu, dont deux paires à moi, ainsi que trois cannes, le manteau et le samovar du portier. Et depuis ce jour, plus d’étagère à caoutchoucs Mon ami ! Je ne parle même pas du chauffage à la vapeur. N’en parlons pas. Soit : du moment que c’est la révolution sociale, il n’est pas nécessaire de se chauffer. Mais je demande : pourquoi, depuis que toute cette histoire a commencé, tout un chacun s’est-il mis à prendre l’escalier de marbre en caoutchoucs et bottes de feutre sales ? Pourquoi faut-il, jusqu’à présent, mettre les caoutchoucs sous clef ? Et y poster en outre un soldat pour que personne ne les barbote ? Pourquoi le tapis du grand escalier a-t-il été retiré ? Est-ce que par hasard Karl Marx interdit qu’il y ait des tapis dans les escaliers ? Est-ce qu’il y a un passage de Karl Marx où celui-ci dit qu’il faut condamner avec des planches la deuxième entrée de la maison Kalaboukhov, rue Prétchistienka, pour faire le tour et passer par l’entrée de service ? Qui a besoin de cela ?  Pourquoi le prolétaire ne peut-il pas laisser en bas ses caoutchoucs, au lieu de salir le marbre ?
     — Mais, Philippe Philippovitch, il n’en a même pas, de caoutchoucs, tenta de dire le mordu.
     — Absolument faux ! répondit  Philippe Philippovitch d’une voix tonitruante, et il se versa un verre de vin. Hum… Je désapprouve les liqueurs après le dîner : elles alourdissent et ont un mauvais effet sur le foie… C’est absolument faux ! Il a des caoutchoucs, maintenant, et ces caoutchoucs sont… les miens ! Ce sont précisément les caoutchoucs qui ont disparu au printemps 1917. La question est : qui les a chipés ? Moi ? Impossible. Le bourgeois Sabline ? (Philippe Philippovitch montra le plafond du doigt.) Cette simple hypothèse est comique. Le sucrier Polozov ? (Philippe Philippovitch indiqua un côté.) En aucun cas ! Voilà, monsieur. Mais ils pourraient au moins les enlever dans l’escalier ! (Philippe Philippovitch commença à s’empourprer.) Au nom de quel diable a-t-on enlevé les fleurs sur les paliers ? Pourquoi l’électricité qui, que la mémoire me revienne, a connu deux pannes en l’espace de vingt ans, en a-t-elle régulièrement une tous les mois, de nos jours ? Docteur Bormenthal, la statistique est une chose effrayante. Vous le savez mieux que quiconque, vous qui n’ignorez pas ma dernière œuvre.
     — L’anarchie, Philippe Philippovitch.
     — Non, répliqua Philippe Philippovitch avec une absolue certitude. Non. Vous le premier, cher Ivan Arnoldovitch, abstenez-vous d’employer ce mot. C’est un mirage, une fumée, une fiction. 
     Philippe Philippovitch écarta largement ses doigts courts et deux ombres se trémoussèrent comme des tortues sur la nappe.
     — Qu’est-ce donc que votre anarchie ? Une vieille avec un bâton ? Une sorcière qui a cassé tous les carreaux et fait s’éteindre toutes les lampes ? Elle n’existe aucunement. Que sous-entendez-vous en employant ce mot ? demanda rageusement Philippe Philippovitch à un malheureux canard en carton pendu par les pieds à côté du buffet, aet il répondit à la place de ce dernier :
     — Voici ce qui est : si je me mets à chanter en chœur tous les soirs dans mon appartement au lieu d’opérer, ce sera le début de l’anarchie chez moi. Si, en allant aux toilettes, je me mets, pardonnez l’expression, à pisser à côté de la cuvette, imité ensuite par Zina et Daria Alexandrovna, l’anarchie commencera à régner aux toilettes.L’anarchie n’est donc pas dans les cabinets, mais dans les têtes. Ainsi, lorsque ces barytons crient : « Mort à l’anarchie ! », cela me fait rire. (Le visage de Philippe Philippovitch grimaça au point que le mordu en resta bouche bée.) Je vous jure que ça me fait rire ! Cela signifie que chacun d’eux doit se flanquer des tapes sur la nuque ! Et quand, à force de tapes, il aura fait sortir de lui les hallucinations en tout genre et se sera mis à nettoyer les remises – son vrai travail –, l’anarchie disparaîtra d’elle-même. On ne peut pas servir deux dieux ! On ne peut pas en même temps balayer la voie du tramway et s’occuper du destin de je ne sais quels gueux d’Espagnols ! Cela ne réussit à personne, encore moins à des gens qui, déjà en retard de deux cents ans sur l’Europe, manquent encore d’assurance pour boutonner leur propre pantalon !
     Philippe Philippovitch s’emballa. Les narines de son nez busqué se gonflèrent.
     Ayant repris des forces à la suite de son copieux dîner, il tonnait tel un prophète des temps anciens et l’on voyait étinceler l’argent sur sa tête. 
     Sur le chien ensommeillé, ses paroles tombaient comme un sourd grondement souterrain. Tantôt la chouette aux stupides yeux jaunes surgissait à travers son sommeil, tantôt c’était la sale trogne du cuisinier au bonnet blanc crasseux, tantôt la moustache crâne de Philippe Philippovitch, éclairée par la vive lumière de l’abat-jour, ou un traîneau endormi qui crissait avant de disparaître, tandis que l’estomac du chien digérait un morceau de rosbif tout déchiré, baignant dans son jus.
     « Il pourrait carrément gagner de l’argent dans des meetings, pensait confusément le chien, c’est un margoulin de première. Du reste, visiblement, il roule sur l’or. »
     — Un agent de police ! criait Philippe Philippovitch. Un agent de police !
     « Houhouhou ! »
     Des sortes de bulles crevaient dans la cervelle du chien…
     — Un agent de police !  Purement et simplement. Et peu importe qu’il porte une plaque ou un képi rouge. Flanquer tout un chacun d’un agent de police et obliger cet agent de police à tempérer les ardeurs vocales de nos concitoyens. Vous parlez d’anarchie. Je vous dirai, docteur, que rien n’ira en s’améliorant dans notre immeuble, ni dans aucun autre, tant qu’on n’aura pas fait taire ces chanteurs ! Dès qu’ils auront cessé leurs concerts, la situation s’arrangera d’elle-même.
     — Vous dites des choses contre-révolutionnaires, Philippe Philippovitch, plaisanta le mordu, Dieu nous garde que quelqu’un vous entende !
     — Il n’y a là rien de dangereux, répliqua avec feu Philippe Philippovitch. Rien de contre-révolutionnaire. À propos, voilà encore un terme que je ne peux pas souffrir. On ne sait absolument pas ce qui se cache en-dessous. Du diable si on le sait ! Je dis donc qu’il  n’y a aucune espèce de contre-révolution dans mes propos. Ils contiennent du bon sens et l’expérience de la vie.
     Sur ce, Philippe Philippovitch extirpa de son col le bout de sa serviette brillante et chiffonnée et, l’ayant roulée en boule, la posa à côté de son verre où il restait du vin. Le mordu se leva aussitôt et dit : « merci1 »
     — Un instant, docteur ! l’arrêta Philippe Philippovitch en tirant son portefeuille de la poche de son pantalon. Il cligna des yeux, compta les billets blancs2 et les tendit au mordu en lui disant :
     — Quarante roubles vous reviennent aujourd’hui, Ivan Arnoldovitch. Je vous en prie.
     La victime du chien remercia poliment et fourra en rougissant l’argent dans la poche de son veston.
     — Vous n’avez pas besoin de moi ce soir, Philippe Philippovitch ? s’enquit-il.
     — Non, mon ami, je vous remercie. Nous n’allons rien faire aujourd’hui. Primo, le lapin a crevé, et secundo, ce soir, il y a « Aïda » au Bolchoï. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas entendu. J’aime… Vous vous rappelez, le duo… tra-la-la ?
     — Comment trouvez-vous donc le temps, Philippe Philippovitch ? demanda respectueusement le médecin.
     — Trouve toujours le temps celui qui ne presse jamais, dit d’un ton édifiant le maître de maison. Bien sûr, si je me précipitais de réunion en réunion et si je chantais toute la journée comme un rossignol au lieu de m’occuper de mon vrai travail, je n’aurais de temps pour rien.
     Sous les doigts de Philippe Philippovitch, le mécanisme de sa montre à répétition fit entendre des sons célestes au fond de sa poche.
     — Huit heures passées… J’irai pour le deuxième acte… Je suis partisan de la division du travail. Qu’on chante au Bolchoï, moi je ferai mes opérations. Voilà qui est bien. Et il n’y a aucune anarchie… Bon, veillez-y, Ivan Arnoldovitch, dès que se présente un mort propice, l’enlever de la table, le mettre dans une solution nutritive et chez moi au plus vite !
     — Soyez sans crainte, Philippe Philippovitch, les anatomo-pathologistes me l’ont promis.
     — Parfait, et d’ici là nous allons observer ce neurasthénique des rues. Laissons son flanc cicatriser.
     « Il se fait du souci à mon sujet, se dit le chien. Très chouette type. Je sais qui c’est. C'est un enchanteur, un mage, un magicien sorti d’un conte de chiens… Car il est impossible que tout cela ne soit qu’un rêve. Et si c’était un rêve ? (le chien eut un frisson dans son sommeil) Je vais m’éveiller… et il n’y aura rien. Ni lampe entourée de soie, ni chaleur, ni satiété. Ce sera de nouveau le bas de la porte cochère, la gelée à devenir fou, le bitume verglacé, la faim, les gens méchants… La cantine, la neige… Dieu, comme ce sera pénible ! »
     Mais rien de tout cela ne se produisit. Ce fut justement la porte cochère qui fondit, tel un rêve gelé, et ne réapparut plus. 
     L’anarchie ne semblait pas une chose si effroyable. Elle n’empêchait pas les accordéons gris, sous le rebord des fenêtres, de faire deux fois par jour le plein de chaleur brûlante, et l’air chaud se répandait par vagues dans tout l’appartement.
     Très clairement, le chien avait tiré le gros lot des chiens. À présent, ses yeux se remplissaient au moins deux fois par jours de larmes de gratitude envers le sage de la Prétchistienka. De plus, tous les trumeaux, au salon comme dans la salle d’accueil, entre les bibliothèques, reflétaient un chien superbe, un vrai veinard.
     « Je suis très beau. Je suis peut-être un prince canin incognito, supputait le chien en regardant le chien à la gueule satisfaite et aux longs poils couleur café qui se promenait dans les lointains des miroirs. Il est très possible que ma grand-mère ait fauté avec un terre-neuve. Tiens, je vois que j’ai une tache blanche sur le museau. D’où vient-elle, on se le demande. Philippe Philippovitch est un homme de goût, il ne ramènerait pas chez lui le premier cabot venu. »
     Le chien boulotta en une semaine autant que les dernières six semaines de famine passées dans la rue. Seulement en termes de poids, bien sûr. Il n’y avait pas à discuter la qualité de la nourriture chez Philippe Philippovitch. Sans même considérer le fait que Daria Alexandrovna achetait tous les jours pour dix-huit kopecks de bas morceaux au marché Smolienski, il suffit de mentionner les dîners à sept heures du soir dans la salle à manger, qui se tenaient en présence du chien malgré les protestations de la distinguée Zina. Lors de ces dîners, Philippe Philippovitch obtint définitivement le titre de divinité. Le chien se dressait sur ses pattes de derrière et mordillait son veston, il avait appris la façon de sonner de Philippe Philippovitch – deux coups sonores, espacés et impérieux –, et se précipitait en aboyant à sa rencontre dans le vestibule. Le maître des lieux faisait irruption dans sa pelisse de renard argenté, tout scintillant de paillettes de neige, fleurant la mandarine le cigare, le parfum, le citron, l’essence, l’eau de cologne et le drap, et sa voix resonnait dans le logement tout entier comme une trompette de commandement.
     — Pourquoi as-tu déchiqueté la chouette, salopard ? Elle te dérangeait ? Elle te dérangeait, je te demande ? Pourquoi as-tu cassé le professeur Mietchnikov ?
     — Il faudrait le fouetter, ne serait-ce qu’une fois, Philippe Philippovitch, disait Zina, indignée. Autrement, il va tout se permettre. Regardez donc ce qu’il a fait de vos caoutchoucs.
     —On ne doit fouetter personne, s’alarmait Philippe Philippovitch, retiens-le une fois pour toutes. On ne peut agir, sur les humains comme sur les animaux, que par la suggestion. Il a eu de la viande, aujourd’hui ?
     — Seigneur, il s’est empiffré de tout ce qu’il y avait. En voilà une question, Philippe Philippovitch. Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’éclate pas.
     — Eh bien, qu’il mange tant qu’il veut…. En quoi elle te gênait, la chouette, voyou ?
     — Hou-ouh ! geignait le chien flagorneur en se traînant sur le ventre, les pattes à l’envers.
     Il fut ensuite traîné par la peau du cou, dans un grand vacarme, jusqu’au cabinet en passant par l’accueil. Le chien hurlait, montrait les dents, s’accrochait au tapis, freinant du derrière comme au cirque.
     Au beau milieu du cabinet, la chouette aux yeux de verre gisait sur le tapis, et des espèces de chiffons rouges sentant la naphtaline sortaient de son ventre décousu. Sur la table traînait un portrait fracassé en mille morceaux.
     — J’ai fait exprès de ne pas ranger pour que vous puissiez admirer, exposa Zina, affligée. C’est qu’il a sauté sur la table, le misérable ! Et hop, que je l’attrape par la queue ! Il l’avait déchirée avant que j’ai eu le temps de réagir. Enfoncez-lui le museau dans la chouette, Philippe Philippovitch, pour lui apprendre à abîmer les choses.
     Les hurlements commencèrent. Le chien, qui se plaquait au tapis, fut traîné à la chouette et on lui enfonça la gueule dedans, et le chien pleurait à chaudes larmes et pensait : « Battez-moi, mais ne me chassez pas de l’appartement. »
     — La chouette doit être aujourd’hui même envoyée chez le taxidermiste. Par ailleurs, voici huit roubles, et quinze kopecks pour le tramway, va chez Mur et achète-lui un bon collier avec une chaîne.
     Le lendemain, on mit au chien un collier large et brillant. Tout d’abord, s’étant regardé dans le miroir, il fut très chagriné, baissa la queue et alla dans la salle de bains en réfléchissant au moyen d’entamer le collier en le frottant contre un coffre ou une caisse. Mais très vite, le chien comprit qu’il n’était qu’un imbécile. Zina l’emmena se promener avec sa chaîne dans le passage Oboukhov. Le chien marchait comme un détenu, mourant de honte, mais en suivant la Prétchistienka jusqu’à la cathédrale du Christ Sauveur, il comprit à la perfection ce qu’un collier signifiait dans la vie. Une envie furieuse se lisait dans les yeux de tous les chiens rencontrés, et, en arrivant au passage Miortvy, un escogriffe de corniaud à la queue coupée lui aboya dessus en le traitant de « vendu à la haute » et de « chien d’attelage ». Alors qu’ils traversaient les rails du tramway, un milicien observa le collier avec satisfaction et respect, et quand ils revinrent, une chose absolument inouïe se produisit : le portier Fiodor ouvrit de ses propres mains la grande porte et laissa entrer Bouboule tout en faisant à Zina cette observation :
     — Elle est drôlement poilue, l’acquisition de Philippe Philippovitch, et extraordinairement grasse. 
     — Je crois bien ! Il bouffe comme six, expliqua Zina, rougie et embellie par le gel.
     « Un collier, c’est comme un porte-documents », ironisa in petto le chien qui, tortillant du derrière, suivit Zina au bel étage comme un grand seigneur. 
     Ayant apprécié à sa juste valeur le collier, le chien fit sa première visite à cette section essentielle du paradis dont l’entrée lui avait été jusqu’alors refusée de façon catégorique, à savoir le royaume de la cuisinière Daria Piétrovna. L’appartement tout entier ne valait pas le dixième du royaume darien. Les flammes se déchaînaient et crépitaient toute la journée dans le fourneau noir et revêtu sur le dessus de carreaux de faïence. Le four grésillait. Dans les colonnes pourpres luisait la face de Daria Piétrovna, miroitante de graisse, soumise à l’éternelle torture du feu et à sa passion inassouvie. Dans sa coiffure à la mode, les oreilles recouvertes et une corbeille de cheveux clairs sur la nuque, étincelaient vingt-deux faux diamants. Aux murs, des casseroles dorées pendaient à leurs crochets, la cuisine entière n’était qu’odeurs grondant, bouillonnant et sifflant dans les récipients clos…
     — Va-t-en ! Dehors, le vagabond chapardeur ! Que viens-tu faire ici ? Je vais te faire tâter du tisonnier !…
     « Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’avez-vous donc à aboyer ? pensa le chien en plissant les yeux avec attendrissement. Chapardeur, moi ? Vous ne voyez donc pas mon collier ? »
     Et il se glissait de côté pour entrer, pointant son museau dans l’ouverture.
     Le chien Bouboule avait l’art et la manière de conquérir le cœur des gens. Deux jours plus tard, il était déjà couché près du panier à charbon et regardait travailler Daria Alexandrovna. De son couteau mince et aiguisé, celle-ci coupait la tête et les pattes à de pauvres gélinottes puis, tel un bourreau furieux, arrachait la chair des os, extirpait les entrailles des poules et faisait tourner quelque chose dans le hachoir. Pendant ce temps-là, Bouboule déchiquetait la tête d’une gélinotte. D’une jatte pleine de lait, Daria Piétrovna retirait des morceaux de mie de pain trempée, les mélangeait sur une planche avec la viande en bouillie, versait en abondance de la crème sur le tout, saupoudrait le mélange de sel et modelait des boulettes sur sa planche. Le four ronflait comme un incendie tandis que la poêle grésillait, formait des bulles et tressautait. La porte du four s’ouvrait dans un bruit de tonnerre, découvrant un effrayant enfer de flammes bouillonnantes et chatoyantes. 
     La gueule de pierre s’éteignait le soir, et la nuit profonde et solennelle de la Prétchistienka, avec son étoile solitaire, dominait la fenêtre de la cuisine, au-dessus du petit rideau blanc montant à mi-hauteur. Le sol de la cuisine était humide, les casseroles luisaient mystérieusement d’un éclat mat, une casquette de pompier traînait sur la table. Tel un lion sculpté en haut d’un portail, Bouboule était couché sur le fourneau tiède et, la curiosité lui faisant lever une oreille, regardait un homme ému à la moustache noire et au large ceinturon de cuir prendre dans ses bras Daria Piétrovna, derrière la porte entrouverte de la chambre que Zina partageait avec Daria. Le visage de celle-ci brûlait tout entier de passion et de souffrance, excepté son livide et poudré. Un peu de lumière éclairait le portrait du moustachu, d’où pendait une rose de Pâques3.
     — Il se colle comme un démon, murmurait Daria Piétrovna dans la pénombre. Laisse-moi ! Zina va arriver à l’instant. Qu’est-ce qui te prend, tu t’es fait rajeunir, toi aussi ?
     — Nous n’en avons nul besoin, répondait l’autre d’une voix enrouée, se maîtrisant à peine. Et vous, que vous êtes ardente !
     Dans la soirée, l’étoile de la Prétchistienka disparaissait derrière les lourds stores et, les soirs où le Bolchoï ne donnait pas « Aïda » et où la société panrusse de chirrurgie ne tenait pas séance, la divinité prenait place dans un profond fauteuil de son cabinet. Il n’y avait pas de lumière au plafond. Une seule lampe verte donnait de la lumière sur le bureau. Bouboule était couché sur le tapis, dans l’ombre, et ne pouvait détacher son regard de choses affreuses. Dans des récipients de verre, baignant dans un liquide âcre, trouble et répugnant, reposaient des cervelles humaines. Les bras de la divinité étaient
dénudés jusqu’au coude, ses mains revêtues de gants de caoutchouc rougeâtre, et ses doigts inexpressifs et glissants grouillaient dans les circonvolutions. De temps en temps, la divinité s’armait d’un petit couteau brillant et taillait sans bruit les cervelles élastiques et jaunes.

          Vers les rivages sacrés du Nil

     fredonnait tout bas la divinité en se mordant les lèvres et en repensant aux dorures du Bolchoï, à l’intérieur.
     À cette heure-là, les tuyaux chauffaient au plus haut point. Leur chaleur montait au plafond puis se répandait dans toute la pièce, et la dernière puce du chien se réveillait, celle que Philippe Philippovitch n’avait pas encore délogée avec son peigne, mais qui était déjà condamnée. Les tapis étouffaient les bruits dans l’appartement. Puis, au loin, tintait la porte d’entrée.
     « La Zinette est allée au cinéma, se disait le chien. Ainsi, lorsqu’elle reviendra, nous souperons. Je suppose que ce sera des côtelettes de veau, aujourd’hui ! »

  * * *

     Ce jour horrible, Bouboule fut taraudé dès le matin par un pressentiment. 
     Du coup, il se mit soudain à geindre et mangea sans le moindre appétit son petit-déjeuner, une demi-tasse de gruau d’avoine et un os de mouton de la veille. Il se rendit avec ennui à l’accueil et poussa de petits gémissements devant son propre reflet. Mais après que Zina l’eut emmené faire un tour sur le boulevard, le restant de la journée suivit son cours habituel. On ne recevait pas de patients ce jour-là, puisque c’était un mardi, et la divinité siégeait dans son cabinet, ayant ouvert sur le bureau de lourds volumes garnis d’images bariolées. On attendait le dîner. La pensée qu’on aurait aujourd’hui de la dinde en plat chaud, renseignement recueilli de façon sûre à la cuisine, le revigora un peu.
     En passant dans le couloir, le chien entendit, dans le cabinet de Philippe Philippovitch, la sonnerie inattendue et déplaisante du téléphone. Philippe Philippovitch décrocha, écouta et commença brusquement à s’agiter.
     — Parfait, dit sa voix, apportez-le à l’instant, immédiatement !
     Il s’affaira, sonna et ordonna à Zina de servir le dîner au plus vite.
     — Le dîner ! Le dîner ! Le dîner !
     Il y eut aussitôt dans la salle à manger un bruit d’assiettes, Zina se mit à courir et, dans la cuisine, on entendit Daria Piétrovna grommeler que la dinde n’était pas prête. Le chien ressentit de nouveau un trouble.
     « Je n’aime pas qu’il y ait du remue-ménage dans l’appartement », réfléchissait-il… Et à peine se fut-il dit cela que le remue-ménage prit un caractère encore bien plus désagréable. Et avant tout en raison de la survenue du docteur Bormenthal, le ci-devant mordu. Il apporta avec lui une valise qui sentait mauvais et, sans même quitter son manteau, se hâta de traverser le couloir avec ladite valise en direction de la salle des examens. Philippe Philippovitch laissa en plan sa tasse de café non terminée, ce qui ne lui arrivait jamais, pour courir à la rencontre de Bormenthal, ce qui ne lui arrivait jamais non plus.
     — La mort remonte à quand ? cria-t-il.
     — Trois heures, répondit Bormenthal, déverrouillant la valise sans ôter sa chapka couverte de neige.
     « Mais qui est mort ? se demanda le chien, mécontent et renfrogné, en se fourrant dans leurs jambes. Je déteste qu’on cavale de tous les côtés. »
     — Ne reste pas dans nos jambes ! Allez, allez, allez ! cria Philippe Philippovitch dans toutes les directions, et il appuya sur toutes les sonnettes, à ce qu’il sembla au chien.   
     Zina arriva en courant.
     — Zina ! Que Daria Piétrovna se mette au téléphone et note tout. On ne reçoit aucun patient ! Toi, on a besoin de toi. Docteur Bormenthal, par pitié, plus vite, plus vite, plus vite !
     «  Ça ne me plaît pas, ça ne me plaît pas. »
     Vexé, le chien se mit à se balader, l’air renfrogné, dans l’appartement, tandis que toute l’agitation se concentrait dans la salle des examens. Zina se montra inopinément dans une blouse ressemblant à un suaire, faisant des allers-retours au pas de course entre la salle des examens et la cuisine. 
     « Si je bouffais quelque chose ? Qu’ils aillent au diable ! » décida le chien, qui fut brusquement pris au dépourvu.
     — Ne rien donner à Bouboule ! tonna un ordre venant de la salle des examens.
     — On ne peut pas avoir l’œil sur lui, voyons.
     — Qu’on l’enferme !
     Et Bouboule fut attiré et enfermé dans la salle de bains.
     « Grossiers personnages ! pensa Bouboule assis dans la demi-obscurité de la salle de bains. C’est tout bonnement stupide… »
     Il passa près d’un quart d’heure dans la salle de bains, dans un étrange état d’esprit – furieux par moments, très abattu à d’autres. Ennui et incertitude…
     « Bien bien, vous verrez demain vos caoutchoucs, très estimé Philippe Philippovitch, se disait-il, vous avez déjà dû vous en racheter deux paires, vous serez bon pour une autre. Pour vous apprendre à enfermer les chiens. »
     Mais soudain sa pensée rageuse s’interrompit. Sans savoir pourquoi, il se souvint tout à coup très clairement d’un épisode de sa prime jeunesse – une vaste cour ensoleillée près de la barrière Préobrajenski, des éclats de soleil dans des bouteilles, de la brique pilée, des chiens errants, libres.
     « Non, y a pas mèche, aucune liberté ne vaut de quitter la place, inutile de se raconter des histoires, soupirait le chien. J’ai pris mes habitudes. Je suis un chien de la haute, une créature intelligente, j’ai goûté à la bonne vie. Et puis, qu’est-ce que la liberté ? Juste une fumée, un mirage, une fiction… Un délire de ces démocrates de malheur… »
     Puis, effrayé par la demi-obscurité de la salle de bains, il se mit à hurler, se jeta contre la porte et commença à l’égratigner.
     Hou-hou-hou ! Le hurlement se répandit dans l’appartement comme dans un tonneau.
     « Je déchirerai la chouette à nouveau » se dit le chien avec une rage impuissante. Puis il faiblit, se coucha, et lorsqu’il se releva, ses poils se hérissèrent soudain, il avait cru voir de hideux yeux de loup dans la baignoire.
     Alors qu’il était en plein supplice, la porte s’ouvrit. Le chien sortit en se secouant et, morose, voulut aller dans la cuisine, mais Zina le prit par le collier et l’entraîna avec opiniâtreté à la salle d’examen.
     Un froid pénétra le chien en-dessous du cœur.
     « Pourquoi a-t-on besoin de moi ? se demanda-t-il avec suspicion. Mon flanc a cicatrisé, je ne comprends pas du tout. »
     Et il fut traîné, ses pattes dérapant sur le parquet glissant, à la salle d’examen. L’éclairage inouï qui y régnait le frappa. Le globe blanc au plafond brillait d’une lueur aveuglante. Le grand-prêtre se tenait au milieu de cette blancheur éclatante, fredonnant entre ses dents quelque chose à propos des bords sacrés du Nil. Seule une vague odeur permettait de reconnaître en lui Philippe Philippovitch. Ses cheveux blancs soigneusement coupés disparaissaient sous un bonnet blanc rappelant une cuculle de patriarche ; la divinité était tout en blanc, avec par-dessus, en guise d’étole, un étroit tablier de caoutchouc. À ses mains - des gants noirs.
     Le mordu portait également une cuculle. Une longue table était déployée, à côté de  laquelle on avait avancé une petite table rectangulaire au pied étincelant.
     Le chien ressentit un accès de haine envers le mordu, surtout en raison des yeux qu’il avait à présent. Braves et honnêtes d’ordinaire, ils partaient maintenant dans toutes les directions pour fuir ceux du chien. Ils étaient sur le qui-vive et pleins de fausseté, une sale affaire se cachait dans leurs profondeurs, une mauvaise action, voire un véritable crime. Le chien lui adressa un regard lourd et sombre, et alla dans un coin.
     — Zina, le collier, dit à mi-voix Philippe Philippovitch. Mais ne l’affole pas.
     Les yeux de Zina se firent en un instant aussi abjects que ceux du mordu. Elle s’approcha du chien et le caressa avec une évidente hypocrisie. Lui la regarda avec tristesse et mépris.
     « Eh bien… Vous êtes trois. Emparez-vous de moi, si c’est ça que vous voulez. Mais honte à vous… Si au moins je savais ce que vous allez me faire… »
     Zina déboucla le collier, le chien secoua la tête, s’ébroua. Le mordu surgit devant lui, répandant une vilaine odeur écœurante.
     « Pouah, quelle horreur !… Pourquoi ai-je tant la nausée, qu’est-ce qui me fait si peur ? » se dit le chien en reculant devant le mordu.
     — Pressons, docteur, dit Philippe Philippovitch avec impatience.
     L’air s’emplit d’une odeur âcre et douceâtre. Sans quitter Bouboule de ses yeux méchants et vigilants, le mordu sortit sa main droite de derrière son dos et enfonça prestement une boule de coton humide dans la truffe du chien. Bouboule fut stupéfait, sa tête se mit un peu à tourner, mais il parvint encore à faire un saut en arrière. Le mordu le rattrapa d’un bond et lui colla entièrement le coton sur le museau. Le souffle manqua aussitôt au chien qui réussit tout de même à se dégager encore une fois. « Que t’ai-je fait, scélérat ? » lui traversa l’esprit. La gueule dans le coton, de nouveau. Au milieu de la salle d’examen apparut alors un lac inattendu, avec dessus, dans des barques, des chiens d’outre-tombe, roses, très joyeux et irréels. Les pattes du chien devinrent molles et se plièrent.
     — Sur le billard ! Ces mots, quelque part joyeusement prononcés par Philippe Philippovitch, retentirent et se répandirent en filets orange. L’effroi disparu, remplacé par de l’allégresse. Pendant deux ou trois secondes, le chien qui s’éteignait aima le mordu. Puis le monde entier se retourna, il y eut encore la sensation d’une main froide mais agréable sous le ventre. Ensuite, rien.  
     



  1. Simplement transcrit du français.
  2. D’une valeur de dix roubles.
  3. Passage obscur.






mardi 31 décembre 2019

Cœur de chien (Mikhaïl Boulgakov), début.

   

      Voici les deux premiers chapitres de la dernière des trois « Nouvelles fantastiques » de Boulgakov. Endiablade annonçait par son titre la présence du Diable, qu’on retrouvera se baladant à Moscou dans le grand roman de Boulgakov, Le maître et Marguerite. La nouvelle est une suite bureaucratico-cauchemardesque. Les deux autres des trois « Nouvelles fantastiques » de l’auteur marquent une forte influence d’H.G. Wells, auteur très connu en Russie au début du vingtième siècle. Dans la deuxième, Les œufs fatidiques – la plus terrifiante –, une interversion malheureuse vient fabriquer des monstres en série et menace de destruction le pays entier, seulement sauvé par le fameux général Hiver. La dernière, Cœur de chien, voit un savant se livrer à une expérience rappelant fortement la sinistre Île du docteur Moreau de Wells, avec en plus une once de Frankenstein, le thème du rajeunissement servant ici de prétexte. Les trois nouvelles ont été rédigées vers la fin de la NEP et elles évoluent toutes les trois dans le climat de l’époque, mélange d’affairisme et de bureaucratie jalouse de ses pouvoirs. Le Faust qu’on retrouve dans Le roman théâtral n’est pas très loin, car les recherches du professeur Préobrajenski (nom qui renvoie à la Transfiguration du Christ) portent sur le rajeunissement…






Cœur de chien



I

     Hououououh ! Oh, regardez-moi, je meurs. Au bas de la porte cochère, la tempête de neige mugit pour moi la prière des morts et je hurle avec elle. Me voilà perdu, fichu. Un gredin en bonnet sale – le cuistot de la cantine d’alimentation normalisée des fonctionnaires du Soviet central de l’Économie populaire – m’a jeté de l’eau bouillante et m’a brûlé le flanc gauche.
     En voilà un salaud, même si c’est un prolétaire. Seigneur, mon Dieu, ce que j’ai mal ! Je suis brûlé jusqu’à l’os. À présent, je hurle, je hurle, mais ça ne m’avance guère de hurler.
     Je le dérangeais en quoi ? Je fais du tort au Soviet de l’Économie populaire en fouillant dans la fosse à ordures ? Espèce de rat ! Un jour, regardez-lui un peu le museau, à ce gros père. Celui d’un voleur à la gueule de cuivre. Ah, les hommes, les hommes ! C’est à midi qu’il m’a régalé avec son eau bouillante, le bonnet, et maintenant le soir tombe.  Il est près de quatre heures de l’après-midi, à en juger par l’odeur d’oignon qui s’échappe de la caserne des pompiers de la rue Prétchistienka. Les pompiers dînent de kacha, vous êtes au courant. C’est la dernière des choses à faire, un peu comme manger des champignons. Cela dit, des chiens de la Prétchistienka que je connais m’ont raconté qu’au « Bar », un restaurant du passage Néglinny, on bâfre une portion de plat du jour – des champignons à la sauce piquante – pour trois roubles soixante-quinze. C’est la même chose que de lécher des caoutchoucs, il y a des gens qui aiment ça. Hououououh…
     Ma douleur sur le côté est insupportable, et je vois très clairement la suite : il y aura des ulcérations demain, et je vous demande un peu avec quoi je vais les soigner !
     L’été, on peut aller faire un tour au parc Sokolniki, il y a là-bas une herbe particulièrement bonne, on y trouve en outre des bouts de saucisson et l’on peut lécher à volonté les papiers gras qu’y jettent les citoyens. Et s’il n’y avait pas sur l’herbe quelque épouvantail en train de chanter « Céleste Aïda » sous la lune, de quoi vous faire chavirer, ce serait la perfection. Mais où aller, à présent ? Ne vous a-t-on pas flanqué des coups de botte ? Que oui. Envoyé des briques dans les côtes ? Si, on en a assez dégusté. J’ai tout essuyé, je me suis résigné à mon sort, et si je pleure maintenant, c’est seulement à cause de la douleur physique et du froid, car l’âme n’est pas encore éteinte en moi… Ça a la vie dure, une âme de chien.
     Mais mon corps, lui, est brisé, rompu, les gens l’ont assez tourné en dérision. Et surtout, quand il m’a ébouillanté, ça a traversé mon pelage et, du coup, plus rien ne protège mon flanc gauche. Je peux très bien attraper une pneumonie et alors, citoyens, je mourrai de faim. Quand on a une pneumonie, on est censé se coucher sous l’escalier d’une grande entrée, et qui ira, à la recherche de nourriture, faire les poubelles à ma place, moi le chien célibataire et couché ? Le poumon pris, je ramperai sur le ventre, je m’affaiblirai et n’importe quel agent spécialisé m’abattra à coups de bâton. Et les concierges à plaques m’attraperont par les pattes et me flanqueront sur une charrette…
     De tous les prolétaires, les concierges sont les ordures les plus infâmes. Des gens de la plus basse catégorie, des épluchures d’humanité. Il y a de la diversité chez les cuisiniers. Ainsi feu Vlas de la Prétchistienka. Il en a sauvé, des vies. Car le plus important, quand on est malade, c’est de manger un morceau. Et justement, les vieux chiens racontent qu’il arrivait à Vlas de vous balancer un os avec dessus une cinquantaine de grammes de viande. Que Dieu ait son âme pour avoir été une personnalité authentique, le cuisinier attitré des comtes Tolstoï et non le cuistot du Soviet d’alimentation normalisée. Ce qu’ils fabriquent à l’Alimentation normalisée est à n’y rien comprendre, pour un chien. C’est que ces salauds-là préparent de la soupe aux choux à partir de salaisons puantes, et les autres pauvres diables n’en savent rien. Et j’accours, et je lape, et je bâfre.
     Une dactylo de neuvième classe touche quarante-cinq roubles, bon, il est vrai que son amant lui offre des bas en fil de Perse. Mais, pour ce fil de Perse, il lui faut supporter pas mal d’avanies. C’est qu’il ne se contente pas de la manière habituelle, il lui fait subir l’amour à la française. Des porcs, ces Français, entre nous soit dit. Encore qu’ils sachent ce que bouffer veut dire, et toujours avec du vin rouge. Oui…
     Notre dactylo arrive en courant, c’est vrai qu’avec ses quarante-cinq roubles elle n’ira pas au restaurant. Ça ne lui suffit même pas pour le cinéma, or le cinéma est la seule consolation d’une femme, dans la vie. Elle frissonne, fait la grimace, mais se met à manger… Regardons voir : quarante kopecks pour deux plats qui n’en valent pas quinze, car l’économe s’est mis dans la poche les vingt-cinq autres. Croyez-vous qu’un tel régime lui fasse du bien ? Elle a déjà quelque chose en haut du poumon droit, plus une maladie de femme, merci la France, au boulot on lui retient sur son salaire, à la cantine on lui sert de la pourriture, et voilà pour elle…
      Elle court à la porte cochère dans les bas offerts par son amant. Elle a froid aux jambes et le vent au ventre, parce que son lainage vaut mon pelage, son pantalon est froid, c’est comme une apparence de dentelle. Des guenilles pour faire plaisir à son amant. Qu’elle essaye seulement d’enfiler un pantalon de flanelle, il se mettra à gueuler : « Ce que tu peux manquer d’élégance ! J’en ai marre de ma Matriona, marre de ses pantalons de flanelle, mon temps est venu. Me voilà président, et tout ce que je volerai ira à des corps de femme, à des queues d’écrevisse et à du champagne Abraou-Diourso. Vu que j’ai assez crevé de faim dans ma jeunesse, que ça va comme ça, et qu’il n’y a pas de vie après la mort. »
      Elle me fait pitié, oui, pitié ! Mais j’ai encore davantage pitié de moi. Je ne dis pas cela par égoïsme, oh non, mais parce que nous ne sommes vraiment pas dans la même situation. Elle, au moins, elle a chaud chez elle, tandis que moi, tandis que moi… Où puis-je aller ? Hououououh !…
     — Petit, petit ! Petite boule, bouboule… Qu’as-tu à geindre, pauvret ? Qui t’a fait du mal ? Oh là là…
     Cette sorcière de tempête soulevant la neige sèche chahuta le portail et flanqua un coup de balai sur l’oreille de la demoiselle. Elle lui releva sa petite jupe jusqu’aux genoux, découvrant des bas couleur crème ainsi qu’une étroite bande de petit linge mal lavé en dentelle, étouffa sa voix et recouvrit le chien de neige.
     Mon Dieu… Quel temps… Hou là là… Et j’ai mal au ventre. C’est la viande salée ! Quand donc cela finira-t-il ?
     Penchant la tête, la demoiselle partit à l’attaque, se fraya un passage à travers le portail et se retrouva dans la rue où le vent se mit à la faire tourner en tous sens, à la jeter de côté, puis elle fut vissée dans la neige et disparut.
     Le chien, lui, resta sous la porte cochère et, souffrant de son flanc esquinté, se blottit contre le mur froid, le souffle coupé, bien décidé à n’aller nulle part et à crever au bas de cette porte. Il était abattu de désespoir. Son âme ressentait une souffrance si amère, une solitude si effrayante que de petites larmes de chien, telles des pustules, lui sortaient des yeux pour sécher sur-le-champ. 
     Des touffes de poil tombantes et gelées sortaient de son flanc esquinté, et de sinistres taches rouges se montraient entre ces touffes aux endroits ébouillantés. Ah, ces cuisiniers stupides, imbéciles et cruels… Elle l’avait appelé « Bouboule »… Que diable venait faire « Bouboule », le concernant ? Une petite boule, c’est quelqu’un de rond, de repu, d’idiot, un qui bouffe de la kacha à l’avoine, le rejeton de parents de la haute, alors que lui, escogriffe hirsute et déchiré, était un chien errant tout efflanqué. Merci tout de même pour cette bonne parole.
     De l’autre côté de la rue claqua la porte d’un magasin brillamment éclairé, et un citoyen en sortit. Un citoyen, oui, et non un camarade, sans doute un monsieur, même. De plus près, il devint plus clair que c’était un monsieur. Vous croyez que je vois ça au manteau ? Balivernes. Un manteau, à l’heure actuelle, des tas de prolétaires en portent un.  Certes, les cols ne sont pas les mêmes, c’est indiscutable, cependant, de loin, on peut se tromper. Mais de près ou de loin, on ne peut pas se tromper en ce qui concerne les yeux. Oh, les yeux sont du sens. C’est comme un baromètre. On y lit la sécheresse d’âme de celui qui, sans rime ni raison, peut vous allonger un coup de botte dans les côtes tout en ayant lui-même peur de tout le monde. Exactement le genre de larbin de la pire espèce qu’on a plaisir à mordre à la cheville. Tu as peur – prends ça ! Puisque tu as peur, tu le mérites… Grrr…
     Ouah-ouah…
     Avec assurance, le monsieur traversa la rue dans un tourbillon de neige et s’engagea sous la porte cochère. Oui, oui, on lit tout, chez celui-ci. Ce n’est pas lui qui ira manger une salaison pourrie, et si on lui en sert quelque part, il fera un sacré scandale, il écrira dans les journaux qu’on l’a trompé, lui, Philippe Plhilippovitch, sur la marchandise.
     Le voici qui se rapproche encore. Celui-là mange copieusement, ne vole pas, ne vous flanquera pas de coups de pied, il n’a peur de personne, et cela parce qu’il est toujours bien nourri. C’est un monsieur travaillant avec sa tête, avec une barbiche en pointe à la française et une moustache argentée, duveteuse et hardie comme celle d’un chevalier français, mais son odeur, portée par la tempête, est désagréable : il sent l’hôpital. Et le cigare.
     On se demande quel diable l’a amené à la coopérative du Centre économique.
     Le voici à côté de moi… Qu’est-ce qu’il attend ? Hououh… Que pouvait-il acheter dans cette méchante boutique, la galerie Okhotny ne lui suffisait pas ? C’est quoi, ça ? Du saucisson. Monsieur, si vous pouviez voir avec quoi on fabrique ce saucisson, vous n’approcheriez pas de la boutique. Donnez-le-moi. 
     Le chien rassembla ce qui lui restait de forces et, sur un coup de folie, rampa sur le trottoir depuis la porte cochère.
     La tempête déchargea son fusil au-dessus de sa tête, agitant les lettres géantes d’une banderole qui portait l’inscription : « Peut-on rajeunir ? »
     Évidemment, qu’on peut. L’odeur m’a rajeuni, m’a fait me relever, elle a comprimé de ses vagues ardentes mon estomac vide depuis deux jours, ce fumet qui a triomphé de l’odeur d’hôpital, ce fumet paradisiaque de viande de cheval hachée mêlée d’ail et de poivre. Je le sens, je le sais, il y a du saucisson dans la poche droite de sa pelisse. Il est au-dessus de moi. Ô mon souverain ! Jette-moi un regard. Je me meurs. Vil est notre sort, basse est notre âme !
     Tout en pleurs, le chien rampa sur le ventre comme un serpent. Voyez donc le travail du cuistot. Mais je sais bien que vous ne lâcherez pour rien au monde votre saucisson. Oh, je les connais très bien, les gens riches ! Mais, au fond, à quoi bon ce saucisson, pour vous ? Avez-vous besoin de cette viande de cheval pourrie ? Ce genre de poison, vous ne le trouverez nulle part mieux qu’au Mosselprom1. Et vous, vous avez déjeuné, aujourd’hui, vous qui êtes une sommité de rang mondial grâce à vos glandes sexuelles mâles. Hououououh… Que se passe-t-il donc dans le monde ? Il est visiblement un peu tôt pour mourir, et le désespoir est un vrai péché. Lui lécher les mains, il n’y a plus que ça à faire.
     Le monsieur mystérieux se pencha vers le chien, fit briller la monture d’or de ses lunettes et sortit de sa poche droite un paquet oblong et blanc. Sans enlever ses gants marron, il défit le paquet, la tempête s’emparant aussitôt du papier, et il détacha un morceau du saucisson portant l’appellation « Spécial de Cracovie ». Et donna le morceau au chien.
     Ô, âme désintéressée ! Hououh !
     — Psitt-psitt, sifflota le monsieur qui ajouta d’une voix sévère :
     — Attrape ! Bouboule, Bouboule !
     Encore Bouboule. Me voilà baptisé. Bon, pour votre action si exceptionnelle, vous pouvez m’appeler comme vous voulez. 
     En un instant, le chien avait déchiré la peau et, avec un sanglot, planté ses dents dans le « Cracovie » qu’il dévora en un clin d’œil. Là dessus, il s’étrangla avec le saucisson et la neige à en pleurer car il avait été bien près, dans sa gloutonnerie, d’avaler la ficelle. Je vous lèche la main encore et encore.
     Je baise votre pantalon, mon bienfaiteur !
     — Allons, ça va… le monsieur parlait abruptement, sur un vrai ton de commandement. Il se pencha vers Bouboule qu’il regarda dans les yeux avec attention, et passa brusquement sa main gantée sur le ventre du chien en une caresse intime. 
     — Aha, fit-il d’un ton significatif ; pas de collier, voilà qui est parfait, c’est toi qu'il me faut. Suis-moi. Il fit claquer ses doigts. Psitt-psitt !
     Vous suivre ? Oh, jusqu’au bout du monde. Vous pouvez m’envoyer des coups de pied avec vos bottillons de feutre, je ne dirai rien. 
     Les réverbères brillaient sur toute la Prétchistienka. Son flanc lui faisait mal de façon insupportable, mais Bouboule oubliait par moments sa douleur, absorbé qu’il était par une pensée unique – ne pas perdre, dans la bousculade, l’apparition miraculeuse en pelisse, et trouver le moyen de lui exprimer amour et fidélité. Et il les lui exprima à sept reprises au long de la Prétchistienka jusqu’à la ruelle Oboukhov. Il baisa sa bottine au passage Miortvy, lui déblayant la route, ses hurlements  sauvages firent si peur à une dame que, saisie, elle s’assit sur une borne, et deux fois il poussa un petit jappement pour entretenir la pitié à son égard.
     Une racaille de chat errant jouant le Sibérien émergea de derrière une conduite d’écoulement et, en dépit de la tempête, flaira le saucisson de Cracovie. Bouboule se sentit défaillir à l’idée que le riche original qui ramassait les chiens blessés gisant en bas des portes cochères pourrait bien recueillir également ce voleur, et qu’il faudrait partager les articles du Mosselprom. C’est pourquoi il claqua des dents en direction du chat si fortement que l’autre, avec un sifflement de tuyau crevé, monta au premier étage le long de la gouttière. Grrr… oua-hou ! Fiche le camp ! Si l’on devait nourrir tous les vagabonds traînant leurs haillons sur la Prétchistienka, le Mosselprom en entier n’y suffirait pas.
     Le monsieur apprécia le dévouement marqué et, juste sous la fenêtre de la caserne de pompiers d’où s’échappait l’aimable bougonnement d’un corps d’harmonie, il gratifia le chien d’un second morceau, un peu plus petit, d’une vingtaine de grammes.
     Drôle de type. Il me fait signe. Pas d’inquiétude ! Je ne vais pas m’en aller.
     Je suis prêt à vous suivre n’importe où.
     Psitt-psitt-psitt ! Ici !
     Dans la ruelle Oboukhov ? Je vous en prie. Nous connaissons très bien ce passage.
      Psitt-psitt ! Ici ! Avec plai… Hé, non, permettez. Non. Il y a un portier, par là. Il n’est rien de pire qu’un portier. C’est bien plus dangereux qu’un concierge. C’est une race absolument détestable. Encore plus répugnante que celle des chats. Des écorcheurs galonnés.
     — Viens, n’aie donc pas peur.
     — Mes respects, Philippe Philippovitch.
     — Bonjour, Fiodor.
     Voilà ce que c’est qu’une personnalité. Mon Dieu, sur qui m’as-tu fait tomber, ô ma destinée de chien ! Quel est ce personnage qui peut, au nez et à la barbe des portiers, introduire dans une résidence collective des chiens des rues ? Voyez-moi ce saligaud qui ne bronche pas ! C’est vrai qu’il a le regard morose mais, dans l’ensemble, il montre de l’indifférence, sous les passements dorés du bandeau de sa casquette. Comme si c’était l’usage. Il est pétri de respect, messieurs, à un point ! Eh oui, monsieur, je suis avec celui-là, je l’accompagne. Ça te fait quelque chose ? Prends ça !
     Je mordrais bien son pied calleux de prolétaire. Pour toutes les avanies subies de la part des autres. Combien de fois ils m’ont arrangé la gueule à coups de balai, hein ?
     — Allez, viens.
     Nous comprenons très bien, pas la peine de vous inquiéter. Où vous allez, nous allons aussi. Vous n’avez qu’à indiquer le chemin et je ne resterai certes pas en arrière, malgré  l’état désespéré de mon côté. 
     Depuis l’escalier, vers le bas :
     — Je n’ai pas reçu de courrier, Fiodor ?
     D’en bas, avec déférence :
     — Pas de courrier du tout, Philippe Philippovitch.
     Et d’ajouter à l’adresse de ce dernier, à mi-voix : 
     — On nous a encore amené du monde, c’est le troisième appartement.
     L’imposant bienfaiteur des chiens fit un demi-tour abrupt sur sa marche et demanda avec effroi, les yeux arrondis et la moustache hérissée :
     — Non ?…
     Le portier, en bas, leva la tête, ajusta sa paume à sa bouche et confirma :
     — Si fait, quatre unités en tout.
     — Mon Dieu ! J’imagine ce que va devenir l’appartement. Et c’est quoi, ces gens ?
     — Bah, rien de spécial, monsieur.
     — Et Fiodor Pavlovitch ?
     — Il est allé chercher des paravents et des briques. Ils vont monter des cloisons.
     — En voilà une diablerie !
     — Ils vont en installer dans tous les appartements, Philippe Philippovitch, à part le vôtre… Il vient d’y avoir une réunion, de nouveaux responsables ont été élus, pour les précédents, c’est la porte.
     — Il se passe des choses… aïe aïe aïe… Psitt-psitt.
     Oui monsieur, je me dépêche. Mon flanc, daignez l’apprendre, me donne de ses nouvelles. Permettez que je lèche votre mignon bottillon.
     Les galons du portier ont disparu, en bas. Depuis les tuyaux, la chaleur se diffuse sur le palier de marbre, encore un tournant et voici l’appartement de l’étage noble2.         

  1. Regroupement des industries alimentaires au début des années vingt à Moscou.
  2. Premier étage. Le terme russe est la transcription du français « bel étage ».    




II

     Il est absolument inutile d’apprendre à lire quand, de toute façon, on sent l’odeur de la viande à une verste1. Néanmoins (si vous habitez Moscou et si vous avez un tant soit peu de cervelle), vous apprendrez à lire que vous le vouliez ou non, et cela sans la moindre leçon. Des quarante mille chiens moscovites, seul un parfait idiot ne saura pas former en toutes lettres le mot « saucisson ».
     Bouboule avait commencé à apprendre d’après les couleurs. Il avait à peine quatre mois lorsque des enseignes bleu-vert recouvrirent Moscou, portant l’inscription UMCC2 – Boucherie. Répétons-le, tout cela ne sert strictement à rien puisque la viande, on la sent.  Et il se produisit un jour une confusion : se réglant sur la couleur bleu âcre, Bouboule, le flair détraqué par les fumées d’essence d’un moteur, était entré non dans une boucherie, mais dans le magasin de matériel électrique des frères Goloubiznère3, rue Miasnitskaïa. Chez les frères, le chien avait tâté du fil électrique, lequel est plus efficace qu’un fouet de cocher. Cet épisode remarquable peut être tenu pour le début de l’instruction reçue par Bouboule. Ayant regagné le trottoir, le chien se mit à concevoir que « bleu » ne signifie pas toujours « viande » et, la douleur cuisante  le faisant hurler et serrer la queue entre ses pattes de derrière, il se rappela que dans toutes les boucheries, l’inscription commence, à gauche, par un caractère jaune d’or ou carotte, aux jambes écartées, comme une luge.
     Il fit encore plus de progrès par la suite. Il apprit la lettre « a » grâce à la Glavryba4 au coin de la rue Mokhovaïa, puis la lettre « b » – il avait été plus facile d’attraper la fin du mot ryba que le début, à cause du milicien qui se tenait de ce côté-là. 
     Les petits carreaux de faïence dont les immeubles d’angles, à Moscou, étaient revêtus signifiaient toujours et immanquablement « Fromage ». Le robinet noir d’un samovar servant d’initiale au mot désignait l’ancien propriétaire « Tchitchkine » et annonçait des montagnes de fromage rouge de Hollande, des brutes de commis détestant les chiens, de la sciure par terre et d’atroces et puantes briques de Limbourg.
     Si l’on jouait de l’accordéon, ce qui était un peu mieux que « Céleste Aïda », et si cela sentait la saucisse, les premières lettres des affiches blanches formaient de façon extrêmement commode le mot « Paroles… », lequel signifiait : « Paroles inconvenantes et pourboires interdits ». Des bagarres s’enclenchaient parfois ici, les gens se prenaient des coups de poing dans la gueule, plus rarement des coups de serviette ou de botte.
     Lorsqu’on voyait à travers les vitrines pendre des jambons d’une fraîcheur douteuse et s’étaler des mandarines… Épi-épi… épicerie fine. En ces de bouteilles sombres remplies d’un sale liquide… Ca-cavi-caviste… Ancien magasin des frères Iélisséîev.
     Le monsieur inconnu qui avait amené le chien jusqu’à la porte de son luxueux appartement de l’étage noble sonna, et le chien leva aussitôt les yeux sur la grande carte noire aux lettres d’or apposée à côté de la large porte vitrée dont le verre rose montrait des ondulations. Il assembla aussitôt les trois premières lettres : Pé, er, o, Pro. Mais venait ensuite une cochonnerie ventrue et garnie des deux côtés5 dont il ignorait le sens. « Ce serait Prolétaire ? pensa Bouboule, surpris… Non, c’est impossible. » Il releva le nez, renifla encore une fois la pelisse et se dit avec certitude : « Non, ça ne sent pas le prolétaire, par ici. C’est un mot savant, mais Dieu sait ce qu’il veut dire. »
     Une joyeuse lumière s’alluma soudain derrière la vitre rose, faisant davantage ressortir la noirceur de la carte. Sans le moindre bruit, la porte s’ouvrit toute grande, et une belle jeune femme portant un tablier blanc et une coiffe de dentelle apparut devant le chien et son maître. Une bouffée tiède enveloppa le premier, et la jupe de la femme exhala une odeur de muguet. 
     « Ça oui, je vois ce que ça veut dire » pensa le chien.
     — Je vous en prie, monsieur Bouboule, l’invita ironiquement le monsieur, et Bouboule entra d’un air pieux et en frétillant de la queue.
     Une imposante masse d’objets s’entassait dans le riche vestibule. On remarquait tout de suite un grand miroir descendant jusqu’au sol qui renvoyait l’image d’un deuxième Bouboule fripé et déchiré, de terribles bois de cerf en hauteur, des pelisses et des caoutchoucs à n’en plus finir et, au plafond, une tulipe en opaline avec l’électricité.
     — Où avez-vous donc trouvé ça, Philippe Philippovitch ? demanda la femme en souriant et en l’aidant à quitter sa lourde pelisse de renard brun foncé jetant des étincelles bleuâtres. Mon Dieu ! Il est galeux à un point !
     — Tu dis des bêtises. Où vois-tu de la gale ? lui demanda le monsieur d’une voix sévère et entrecoupée.
     Débarrassé de sa pelisse, il apparut dans un costume sombre de tissu anglais, avec une chaîne d’or qui mettait une touche de gaieté sans éclat sur son ventre. 
     — Attends un peu, ne t’agite pas, psitt… Ne n’agite donc pas, petit benêt. Hum ! Ce n’est pas de la gale… Tiens-toi tranquille, sapristi… Hum ! Aha. C’est une brûlure. Quel est le misérable qui t’a ébouillanté ? Hein ? Mais reste donc tranquille !…
     « Un cuistot, un forçat de cuisinier ! » exprima le chien de ses yeux plaintifs en poussant un petit hurlement.
     — Zina, commanda le monsieur, lui, tout de suite à la salle d’examen et moi, ma blouse.
     La femme siffla, claqua des doigts et le chien la suivit après une brève hésitation. Ils  enfilèrent tous les deux un couloir étroit et faiblement éclairé, passèrent devant une porte vernie et, au bout du couloir, prirent à gauche et se retrouvèrent dans une petite pièce où il faisait sombre et qui déplut d’emblée au chien à cause de la sinistre odeur qui y régnait. Un claquement monta de l’obscurité qui se transforma en un jour aveuglant, avec des scintillements, des éclats et de la blancheur de tous les côtés.
     « Hé, non ! hurla intérieurement le chien. Désolé, je ne vais pas me laisser faire ! J’ai compris, qu’ils aillent au diable avec leur saucisson. On m’a alléché et amené dans une clinique pour chiens. On va sur-le-champ me faire boire de l’huile de ricin et me taillader le flanc avec des couteaux, alors qu’il n’est même pas question de le toucher. »
     — Hé, pas de ça, où vas-tu ? s’écria celle que le monsieur appelait Zina.
     Le chien esquiva, se détendit comme un ressort et heurta brusquement une porte de son flanc valide, si fort qu’un craquement résonna dans tout l’appartement. Puis il fila en arrière, se mit à tourner sur place comme une toupie sous l’action d’un fouet et renversa un seau blanc, faisant voler des flocons d’ouate. En tournoyant, il voyait voltiger autour de lui les murs avec leurs placards pleins de brillants instruments, et faire des bonds un tablier blanc et un visage de femme tout déformé.
     — Où vas-tu, diable échevelé ? criait Zina, au désespoir. Maudite bête !
     « Où est leur escalier de service ? réfléchissait le chien. Ramassé en boule, il s’élança au hasard contre une vitre  dans l’espoir que c’était une deuxième porte. Une nuée d’éclats de verre vola avec fracas et tintements, un bocal ventru bascula en avant avec son contenu, une horreur rousse qui inonda aussitôt le plancher en répandant une odeur infecte. La vraie porte s’ouvrit toute grande.
     — Arrête, abruti ! criait le monsieur en bondissant, sa blouse à moitié enfilée, attrapant le chien par les pattes. Zina, prends-le au collet, ce misérable.
     — Mon… Mon Dieu, en voilà un chien !
     La porte s’ouvrit encore plus largement et un deuxième individu de sexe masculin, lui aussi en blouse, fit irruption. Écrasant les débris de verre, il se rua non sur le chien, mais sur un placard qu’il ouvrit, et toute la pièce se remplit d’une odeur douceâtre et écœurante. L’individu fit ensuite lourdement peser sur le chien le haut de son ventre, et à cette occasion le chien le mordit avec ardeur au-dessus des lacets de sa chaussure. L’individu poussa un gémissement mais ne perdit pas pied.
     Le liquide écœurant coupa la respiration du chien dont la tête se mit à tourner, puis ses pattes se détachèrent et il roula en désordre sur le côté.
     « Terminé, merci, pensa-t-il comme en rêve en s’effondrant sur le verre coupant. Adieu, Moscou ! Je ne verrai plus Tchitchkine, ni les prolétaires, ni le saucisson de Cracovie. Je gagne le paradis pour ma longue patience de chien. Frères écorcheurs, qu’avais-je donc fait ? »
     Là-dessus, il s’écroula définitivement sur le côté et creva.


     * * *          

     Lorsqu’il ressuscita, la tête lui tournait un peu et il ressentait une légère nausée, son flanc avait comme disparu, il restait délicieusement muet. Le chien ouvrit un œil droit alangui et vit en coin qu’il était solidement bandé d’un flanc à l’autre et sous le ventre. « Ils m’ont tout de même arrangé, les fils de pute, pensa-t-il vaguement. Mais il faut leur reconnaître une certaine adresse. »

          De Séville jusqu’à Grenade,
          Dans la nuit noire et apaisée6

     Une voix fausse chantait distraitement au-dessus de lui.
     Étonné, le chien ouvrit ses deux yeux et vit à deux pas de lui une jambe d’homme sur un tabouret blanc. Le pantalon était relevé, de même que le caleçon, et la jambe nue et jaunâtre était enduite de teinture d’iode et de sang séché.
     « Par tous les saints ! se dit le chien. Ce doit être moi qui l’ai mordu. C’est mon œuvre. On va me fouetter ! »

          On entend les sérénades
          Et le bruit des épées !

     — Pourquoi as-tu mordu le docteur, vagabond ? Hein ? Pourquoi as-tu cassé la vitre ? Hein ?
     — Hououououh ! gémit plaintivement le chien.
     — Bon, ça va. Tu as repris connaissance, reste couché, imbécile.
     — Comment êtes-vous arrivé, Philippe Philippovitch, à attirer un chien aussi nerveux ? demanda une agréable voix masculine, et le caleçon en jersey se déroula vers le bas de la jambe. Une odeur de tabac se répandit et des flacons tintèrent dans le placard.
     — Par la douceur, mon cher. La seule façon possible de se comporter avec une créature vivante. Avec un animal, quel que soit son degré dans l’évolution, la terreur ne mène à rien. Je l’ai affirmé, je le soutiens et le soutiendrai. Ils croient à tort que la terreur leur servira. Non, non, mon cher, elle ne sert à rien, qu’elle soit blanche, rouge ou même brune ! La terreur paralyse entièrement le système nerveux. Zina ! J’ai pris à ce coquin pour un rouble quarante kopecks de saucisson de Cracovie.  Faites en sorte de le lui donner quand il n’aura plus de nausées.
     Les bouts de verre balayés crissèrent et une voix féminine fit remarquer avec coquetterie :
     — De Cracovie ! Seigneur, vous auriez dû lui acheter pour vingt kopecks de déchets à la boucherie. Le saucisson de Cracovie, j’aime autant le manger moi-même.
     — Essaye un peu. C’est toi que je mangerai ! Pour un estomac humain, c’est du poison. Tu es une grande fille mais tu portes à ta bouche toutes sortes de saletés. C’est interdit ! Je t’avertis : personne ne s’occupera de toi, ni moi ni le docteur Blumenthal, quand tu auras des coliques…


          Tous ceux qui diront
          Que d’autres te valent ici…

     De petits coups de sonnette fractionnés résonnaient alors dans tout l’appartement, et l’on entendait à distance des voix dans le vestibule. Le téléphone se mit à sonner. Zina s’éclipsa.
     Philippe Philippovitch jeta dans le seau le mégot de sa cigarette, boutonna sa blouse, arrangea sa moustache duveteuse devant la petite glace accrochée au mur et appela le chien :
     Psitt, psitt. Allez, ça va bien. Allons voir les patients.
     Le chien se leva sur des jambes peu assurées, vacilla et frissonna, mais il retrouva vite son équilibre et suivit le pan qui flottait de la blouse de Philippe Philippovitch. Il traversa de nouveau l’étroit couloir qu’il vit cette fois brillamment éclairé par une lumière électrique venant du plafond. Et quand s’ouvrit la porte vernie, il entra avec Philippe Philippovitch dans un cabinet dont la décoration l’éblouit. D’abord, la pièce brillait de mille feux : il y en avait sous les moulures du plafond, sur le bureau, au mur, dans les vitres des placards. La lumière se déversait sur une  infinité d’objets, dont le plus intéressant était une énorme chouette perchée sur une branche fixée au mur.
     — Couché, ordonna Philippe Philippovitch.
     La porte d’en face, toute sculptée, s’ouvrit, livrant passage à l’autre, le mordu, qui s’avéra maintenant, en pleine lumière, être un homme jeune à la barbiche en pointe, un très bel homme. Il tendit une feuille et dit :
     — C’est le précédent…
     Il disparut aussitôt sans bruit, et Philippe Philippovitch, écartant les pans de sa blouse, s’assit derrière un immense bureau et devint extraordinairement imposant et majestueux.
     « Non, ce n’est pas une clinique, je suis tombé ailleurs », se dit le chien en plein désarroi qui se coucha sur les arabesques du tapis, au pied d’un lourd divan de cuir. « Et nous verrons plus tard au sujet de cette chouette… »
     La porte s’ouvrit en douceur, un individu entra que la présence du chien sidéra au point de lui faire pousser un très timide glapissement…
     — Silence ! Eh bien, mon cher, vous êtes méconnaissable.
     Le visiteur s’inclina devant Philippe Philippovitch avec beaucoup de respect et de gêne.
     — Hi hi ! Vous êtes un vrai magicien, professeur, dit-il avec embarras.
     — Enlevez votre pantalon, mon cher, ordonna Philippe Philippovitch en se levant.
     « Seigneur Jésus, pensa le chien, en voilà un drôle de zigoto ! »
     Des cheveux totalement verts poussaient sur la tête du zigoto, qui prenaient sur sa nuque une teinte rouille-tabac, des rides couraient sur le visage du zigoto, pourtant rose comme celui d’un bébé. Sa jambe gauche ne pliait pas, elle devait se traîner sur le tapis cependant que la jambe droite sautillait comme un enfant dans Casse-Noisette. Une pierre précieuse saillait comme un œil au revers de sa magnifique veste. 
     L’intérêt éveillé alla jusqu’à faire oublier au chien sa nausée.  
     Ouah, ouah !… Il se mit à japper très bas.
     — Tais-toi ! Comment dormez-vous, mon cher ?
     — Hé hé. Nous sommes seuls, professeur ? C’est indescriptible, dit le visiteur avec gêne. Parole d’honneur7, cela fait vingt-cinq ans que je n’ai rien connu de tel – le type s’en prit à un bouton de son pantalon –, le croirez-vous, professeur, je vois toutes les nuits des flopées de filles nues. Je suis absolument enchanté. Vous êtes un magicien.
     — Hmm, fit avec réticence Philippe Philippovitch, l’air soucieux, tout en examinant les prunelles de son hôte.
     L’autre vint enfin à bout des boutons et enleva son pantalon rayé. Apparut un caleçon d’un genre jamais vu. Il était de couleur crème, avec des chats de soie noire brodés dessus, et sentait le parfum. 
     Ne supportant pas les chats, le chien aboya si fort que l’individu sursauta.
     — Aie ! 
     — Je vais te fouetter ! N’ayez pas peur, il ne mord pas.
     « Je ne mords pas ? » s’étonna le chien.
     Le visiteur laissa tomber de la poche de son pantalon sur le tapis une petite enveloppe sur laquelle était représentée une beauté aux cheveux en désordre. L’individu sursauta, se pencha pour la ramasser et rougit violemment.
     — Faites tout de même attention le mit sombrement en garde Philippe Philippovitch en le menaçant du doigt. Attention à ne pas abuser !
     — Je n’abu… bafouilla le type, troublé, en continuant à se déshabiller. Moi, c’est seulement  à titre d’expérience, cher professeur.
     — Oui, et alors ? Quels sont les résultats ? demanda rudement Philippe Philippovitch.
     Le type fit de la main un geste extasié.
     — Cela fait vingt-cinq ans que je n’ai rien connu de tel, professeur, Dieu m’est témoin. La dernière fois, c’était en 1899 à Paris, rue de la Paix7.
     — Et pourquoi êtes-vous vert ?
     Le visage du visiteur devint nébuleux.
     — C’est ce maudit trust, l’Union des Cosmétiques ! Vous ne pouvez pas vous imaginer, professeur, ce que ces vauriens m’ont refilé en guise de teinture. Regardez-moi ça, fit le type en cherchant des yeux un miroir. Il faut leur casser la gueule ! ajouta-t-il, se mettant en rage. Qu’est-ce que je vais faire, maintenant, professeur ? geignit-il.
     — Hmm, rasez-vous entièrement la tête.
     — Professeur, s’écria le visiteur d’un ton plaintif, c’est qu’ils vont encore repousser tout gris. En plus, je ne pourrai pas me montrer dans mon service, cela fait déjà trois jours que je n’y mets plus les pieds. Ah, professeur, si vous pouviez trouver un moyen de rajeunir aussi les cheveux !
     — Pas tout à la fois, mon cher, marmonna Philippe Philippovitch.
     Se penchant, les yeux brillants, il examina le ventre dénudé de son patient.
     — Eh bien, c’est parfait, tout est en ordre. À vrai dire, je ne m’attendais même pas à un pareil résultat. 

          Beaucoup de sang, bien des chansons…

     Rhabillez-vous, mon cher !

          À moi la plus charmante !…

     lui fit écho le patient, d’une voix tremblant comme une casserole, et, tout rayonnant, il se mit à se rhabiller. Une fois rajusté, sautillant et répandant une odeur de parfum, il compta une liasse de billets à Philippe Philippovitch, puis lui serra les deux mains avec affection.
     — Vous pouvez ne revenir que dans deux semaines, dit Philippe Philippovitch, cependant je vous demande d’être prudent.
     — Vous pouvez  être absolument tranquille, professeur ! cria derrière la porte une voix ravie. Absolument tranquille. Après un gloussement suave, le type s’en fut.
     Des coups de sonnette détachés traversèrent l’appartement, la porte vernie s’ouvrit, le mordu entra et remit une feuille à  Philippe Philippovitch en déclarant :
     — L’âge indiqué n’est pas le bon. Sans doute cinquante-quatre ou cinquante-cinq. Les bruits du cœur sont un peu assourdis.
     Il disparut, remplacé par une dame froufroutante au chapeau crânement porté sur l’oreille et au collier étincelant sur un cou flasque et fripé. Elle avait d’étranges poches noires sous les yeux, et des joues vermeilles comme celles d’une poupée. Elle était très émue.
     — Madame ! Quel âge avez-vous ? lui demanda rudement Philippe Philippovitch.
     La dame prit peur et devint toute pâle sous la croûte vermeille.
     — Professeur, je vous jure, si vous saviez le drame que je vis !…
     — Quel âge, madame ? répéta Philippe Philippovitch encore plus brutalement.
     — Parole d’honneur… eh bien, quarante-cinq…
     — Madame, vociféra Philippe Philippovitch, on m’attend. Ne me faites pas perdre mon temps, je vous prie. Vous n’êtes pas la seule !
     La poitrine de la dame se soulevait impétueusement.
     — C’est à vous seul, en tant que lumière de la science que je… Mais je vous jure, c’est tellement horrible…
     — Quel âge avez-vous ? glapit avec fureur Philippe Philippovitch, et ses lunettes étincelèrent.
     — Cinquante et un ! répondit la dame en se tordant, terrorisée. 
     — Enlevez votre pantalon, madame, dit avec soulagement Philippe Philippovitch en montrant un grand échafaud blanc dans un coin.
     — Je vous jure, professeur, bredouillait la dame en défaisant avec des doigts qui tremblaient les boutons de sa ceinture, ce Moritz… Je vous dis tout comme à un confesseur…

          De Séville jusqu’à Grenade…

     fredonna distraitement Philippe Philippovitch qui appuya sur la pédale d’un lavabo de marbre. On entendit de l’eau couler.
     — Dieu m’est témoin ! disait la dame tandis que de vives taches coloraient ses joues, les naturelles se frayant un chemin entre les artificielles, je le sais, c’est ma dernière passion. C’est tout de même un sacré vaurien ! Ah, professeur ! Tout Moscou sait qu’il triche aux cartes. Il ne peut laisser passer la moindre sale petite modiste. il est atrocement jeune.
     La dame marmottait tout en extrayant une boule de dentelles de ses jupes bruissantes.
     Le chien s’embrouilla complètement, le désordre le plus complet régnant dans sa tête.
     « Bon, allez au diable, pensa-t-il confusément en posant sa tête sur ses pattes. Je ne vais pas essayer de comprendre ce qui se passe, je n’y arriverais pas. »
     Il fut réveillé par une sonnerie, et vit Philippe Philippovitch jeter dans une cuvette de petits tubes luisants.
     Pressant ses mains contre sa poitrine, la dame tachetée regardait Philippe Philippovitch avec espoir. Lui, les sourcils froncés, l’air important, s’assit à son bureau et nota quelque chose.
     — Je vais vous poser des ovaires de guenon, madame, dit-il, le regard sévère.
     — Ah, professeur, de guenon, est-ce possible ?
     — Oui, répondit Philippe Philippovitch, inflexible.
     — Et quand aura lieu l’opération ? demanda d’une petite voix la dame en pâlissant.

          De Séville jusqu’à Grenade…

     — Hum… Lundi. Vous entrerez à la clinique le matin. Mon assistant vous préparera.
     — Mais je ne veux pas de clinique. N’est-ce pas possible chez vous, professeur ?
     — Voyez-vous, je ne fais d’opérations chez moi que dans les cas extrêmes. Cela coûtera très cher – cinq cents roubles.
     — C’est d’accord, professeur !
     L’eau retentit de nouveau, le chapeau à plumes oscilla, puis une tête chauve comme une assiette se montra et étreignit Philippe Philippovitch. Le chien sommeillait, il n’avait plus la nausée, il jouissait de l’absence d’élancements à son flanc et de la chaleur qui régnait, il lui arriva même de ronfler et il eut le temps pour un bout de rêve agréable dans lequel il arrachait à la queue de la chouette une touffe de plumes… Puis une voix bouleversée brailla au-dessus de sa tête.
     — Je suis trop connu à Moscou, professeur. Que puis-je donc faire ?
     — Messieurs ! s’indignait Philippe Philippovitch, cela ne se fait pas. Il faut se maîtriser. Quel âge a-t-elle ?
     — Quatorze ans, professeur… Vous le comprenez, si cela s’ébruite, je suis perdu. J’attends d’un jour à l’autre mon ordre de mission pour l’étranger.
     — Mon cher, je ne suis pas juriste… Eh bien, attendez deux ans et épousez-la.
     — Je suis marié, professeur.
     — Ah, messieurs, messieurs !
     Les portes s’ouvraient, les personnages se succédaient, l’armoire à instruments faisait du bruit et Philippe Philippovitch travaillait sans relâche.
     « Le coin est mal famé, se disait le chien, mais on y est drôlement bien ! Mais pourquoi diable avait-il besoin de moi ? Se peut-il qu’il me laisse vivre ici ? En voilà un original ! Il n’aurait qu'à cligner de l’œil pour se procurer un chien à tomber à la renverse ! Mais peut-être que moi aussi, je suis beau. Visiblement, j’ai de la veine ! Quant à cette saleté de chouette… Une insolente.
     Le chien s’éveilla pour de bon tard dans la soirée, lorsque les coups de sonnette eurent cessé et à l’instant même où la porte laissait entrer des visiteurs d’un genre particulier. Il en vint quatre d’un seul coup. Ils étaient tous jeunes, et leur tenue était fort modeste.
     — Ils ont besoin de quoi, ceux-là ? s’étonna le chien.
     Philippe Philippovitch les accueillit de façon bien plus hostile. Debout près de son bureau, il regardait les nouveaux arrivants comme un général contemplant l’ennemi. Les narines de son nez busqué se gonflaient. Ses visiteurs faisaient du sur-place sur le tapis. 
     — Professeur, nous venons vous voir, dit celui qui avait sur la tête une tignasse fort épaisse et bouclée d’un quart d’archine8 de haut, nous venons vous voir et voici pourquoi…
     — Messieurs, vous avez tort de sortir sans caoutchoucs par un temps pareil, l’interrompit d’un ton sentencieux Philippe Philippovitch. Primo, vous allez prendre froid, et secundo, vous avez laissé des traces sur mes tapis, qui sont tous des tapis de Perse.
     Le porteur de tignasse se tut, et le quatuor dévisagea Philippe Philippovitch avec stupéfaction. Ce silence se prolongea quelques instants, seulement rompu par le bruit que faisaient les doigts de Philippe Philippovitch sur un plat de bois peint se trouvant sur son bureau. 
     — D’abord, nous ne sommes pas des messieurs, dit enfin le plus jeune des quatre, qui avait une figure de pêche.
     — D’abord, l’interrompit Philippe Philippovitch, êtes-vous un homme ou une femme ?
     Le quatuor se tut de nouveau, bouche bée. Cette fois, celui à la tignasse fut le premier à reprendre ses esprits.
     — Quelle différence cela fait-il, camarade ? demanda-t-il fièrement.
     — Je suis une femme, avoua la jeune pêche en veste de cuir, devenant toute rouge. Puis ce fut un autre des visiteurs, un blond portant une papakha9, qui rougit affreusement sans qu’on sût pourquoi.
     — Dans ce cas, vous pouvez garder votre casquette, quant à vous, cher monsieur, je vous prie de retirer votre couvre-chef, dit avec gravité Philippe Philippovitch.
     — Je ne suis pas votre cher monsieur, fit âprement le blond en ôtant sa papakha.
     — Nous sommes venus vous voir… reprit le noiraud à la tignasse.
     — Avant toute chose, qui est ce « nous » ?
     — Nous sommes la nouvelle direction de l’immeuble, déclara le noiraud avec une fureur contenue. Je suis Schwonder, elle c’est Viazemskaïa, lui c’est le camarade Piestroukhine et enfin Charovkine. Donc, nous…
     — C’est vous qu’on a installés chez Fiodor Pavlovitch Sabline ?
     — C’est nous, répondit Schwonder.
     — Mon Dieu, c’est la fin de la maison Kalaboukhov10 ! s’écria avec désespoir Philippe Philippovitch en levant les bras au ciel.
     — Quoi, vous voulez rire, professeur ?
     — Vous me voyez rire ? Je suis complètement désespéré ! cria Philippe Philippovitch. Que va devenir le chauffage à la vapeur, à présent ?
     — Vous vous moquez, professeur Préobrajenski11 ?
     — Pour quelle affaire êtes-vous venus me voir ? Dites-le sans tarder, je vais dîner.
     — Nous, la direction de l’immeuble, commença avec animosité Schwonder, sommes venus vous voir à la suite de l’assemblée générale des résidents de l’immeuble, au cours de laquelle il a été question de la densification des appartements…
     — Quelle question ? cria Philippe Philippovitch. Donnez-vous la peine de vous exprimer clairement.
     — Il a été question de la densification.
     — Assez ! J’ai compris ! Vous êtes au courant de la résolution du douze août de cette année, selon laquelle mon appartement est exempté de toute mesure de densification et de relogement ?
     — Nous la connaissons, répondit Schwonder, mais l’assemblée générale, après examen de votre cas, est arrivée à la conclusion, en gros, que vous occupez une superficie excessive. Absolument démesurée. Vous avez sept pièces pour vous seul.
     — Je vis et je travaille dans sept pièces, répondit Philippe Philippovitch, et j’aimerais bien en avoir une huitième.  J’en ai le plus grand besoin pour en faire une bibliothèque.
     Le quatuor en resta muet.
     — Une huitième ! Hé hé hé ! fit le blond privé de couvre-chef, pas mal, sapristi !
     — C’est indescriptible ! s’écria le jeune homme qui s’était avéré être une jeune femme.
     — J’ai une salle où je reçois mes patients – vous remarquerez qu’elle me sert aussi de bibliothèque –, une salle à manger, mon cabinet, ça fait trois. Une salle de consultation, quatre. Une salle d’opérations, cinq. Ma chambre à coucher, six, et la chambre de bonne, sept. Dans l’ensemble, ce n’est pas suffisant. Mon appartement est exempté, point final. Je peux aller dîner ?
     — Je m’excuse, fit le quatrième qui ressemblait à un gros scarabée.
     — Je m’excuse, l’interrompit Schwonder, c’est justement à propos de la salle à manger et de la salle d’examen que nous sommes venus discuter. L’assemblée générale vous demande de renoncer de votre propre gré à la salle à manger, dans les règles de la discipline du travail. Personne n’a de salle à manger, à Moscou.
     — Pas même Isadora Duncan12 ! s’écria la jeune femme d’une voix sonore.
     Quelque chose s’était produit chez Philippe Philippovitch, allumant une rougeur délicate sur sa figure et le faisant se taire en attendant la suite.
     — Et aussi à la salle d’examen, reprit Schwonder – elle peut très bien ne faire qu’un avec le cabinet.
     —Hmm hmm, proféra  Philippe Philippovitch d’une voix un peu étrange. Et où dois-je manger ?
     — Dans la chambre, répondirent en chœur les quatre.
     La teinte cramoisie apparue sur la figure de Philippe Philippovitch prit une nuance quelque peu grisâtre.
     — Manger dans la chambre, commença-t-il d’une voix un peu étouffée, lire dans la salle d’examen, s’habiller à l’accueil, opérer dans la chambre de bonne et faire les examens dans la salle à manger.  Il est très possible qu’Isadora Duncan procède de cette façon. Peut-être dîne-t-elle dans son cabinet et saigne-t-elle des lapins dans sa salle de bains. Peut-être. Mais je ne suis pas Isadora Duncan !… vociféra-t-il soudain, la rougeur sur son visage virant au jaune. Je mangerai dans la salle à manger, et opérerai dans la salle d’opérations ! Rapportez cela à l’assemblée générale et, je vous en prie  humblement, retournez à vos occupations et laissez-moi manger là où le font tous les gens normaux, c’est-à-dire dans la salle à manger, et non dans le vestibule ou la chambre d’enfants.
     — Dans ce cas, professeur, au vu de votre opposition obstinée, dit Schwonder tout agité, nous porterons plainte contre vous devant les instances supérieures.
     — Aha, dit Philippe Philippovitch, c’est comme ça ? Une nuance de courtoisie suspecte apparut alors dans sa voix. Je vous demanderai d’attendre un instant. 
     « Quel gaillard ! pensa le chien enthousiasmé, il est exactement comme moi. Oh, il va les mordre, il va les mordre, maintenant ! Je ne sais pas encore comment il s’y prendra, mais il va les mordre… Allez, frappe-les ! Celui-là, avec ses longues jambes, on l’attrape tout de suite au-dessus de la botte, au tendon sous le genou… Grrr… »
     Ayant lancé l’appel, Philippe Philippovitch décrocha le combiné et dit dedans :
     — S’il vous plaît… Oui… Je vous remercie. Je voudrais parler à Piotr Alexandrovitch, je vous prie. Le professeur Préobrajenski.  Piotr Alexandrovitch ? Très heureux de vous trouver. Merci, je vais bien. Piotr Alexandrovitch, votre opération est annulée. Comment ? Annulée, absolument. Comme toutes les autres opérations. Voici pourquoi : je cesse de travailler à Moscou et, plus généralement, en Russie… J’ai quatre individus qui sont venus chez moi, dont une femme habillée en homme et deux autres munis de revolvers, ils sont venus me terroriser chez moi afin de me déposséder d’une partie de mon appartement. 
     — Permettez, professeur, commença Schwonder en changeant de visage.
     — Excusez-moi… Je ne suis pas en mesure de répéter tout ce qu’ils ont dit. Je n’ai pas le goût des absurdités. Il suffira de dire qu’ils m’ont invité à renoncer à ma salle à manger, en d’autres termes, ils m’obligent à vous opérer là où jusqu’à présent je saignais des lapins. Non seulement je ne peux pas, mais je n’ai même pas le droit de travailler dans des conditions pareilles. Je cesse donc mes activités, ferme l’appartement et pars à Sotchi. Je peux donner les clés à Schwonder. Qu’il fasse lui-même les opérations.
     Le quatuor s’était figé. La neige sur leurs bottes fondait.
     — Que peut-on y faire… Pour moi aussi, c’est très fâcheux… Comment ? Ah non, Piotr Alexandrovitch ! Ah non. De cette façon-là, je ne suis plus d’accord. Je suis à bout de patience. Depuis le mois d’août, c’est déjà la deuxième fois. Comment ? Hum… Comme vous voudrez. Mais à une seule condition : que j’aie un bout de papier – peu importe de qui, peu importe quand et peu importe son contenu exact – empêchant Schwonder ou qui que ce soit d’autre de seulement s’approcher de la porte de mon appartement. Un papier définitif, réel, authentique ! Une cuirasse. Que mon nom ne soit même plus mentionné. Terminé. Que pour eux je n’existe plus. Oui, oui. S’il vous plaît. De qui ? Aha… Bon, c’est une autre histoire. Aha… Bien. Je vous le passe tout de suite.
     Philippe Philippovitch dit d’une voix de serpent, en s’adressant à Schwonder :
     — Ayez l’obligeance… On veut vous parler.
     — Permettez, professeur, dit Schwonder, s’enflammant puis s’éteignant, vous avez déformé nos propos.
     — Je vous prierai de ne pas employer ce genre d’expression.
     Décontenancé, Schwonder prit le combiné et dit :
       J’écoute. Oui… Le président du comité d’immeuble… Nous avons suivi le règlement… La situation du professeur est tellement exceptionnelle, absolument unique…
     Nous connaissons ses travaux… Nous voulions lui laisser cinq pièces entières… Bon, très bien… Du moment que… Très bien…
     Tout rouge, il raccrocha et se retourna.
     «  Comme il lui a craché à la gueule ! Quel gaillard ! pensa le chien ravi. Il connaîtrait la formule ? À présent, vous pouvez me battre tant qu’il vous plaira, je ne m’en vais pas d’ici. »
     Bouche bée, les trois autres regardaient Schwonder humilié.
     — C’est une vraie honte, dit celui-ci sans conviction.
     — Si un débat avait lieu tout de suite, commença la femme, l’émotion lui enflammant les joues, je prouverais à Piotr Alexandrovitch…
     — Pardon, vous n’avez pas l’intention d’entamer maintenant cette discussion ? s’enquit poliment Philippe Philippovitch.
     Les yeux de la femme s’embrasèrent.
     — Je saisis votre ironie, professeur, nous partons sur-le-champ… Mais en tant que dirigeant de la section culturelle de l’immeuble…
     — Di-ri-gean-te, la reprit Philippe Philippovitch.
     — Je veux vous proposer – ici, la femme tira de son sein quelques revues brillantes et humides de neige – de prendre quelques revues au profit des enfants d’Allemagne. Un demi-rouble pièce.
     — Non, je n’en prendrai pas, répondit brièvement Philippe Philippovitch après avoir louché sur les revues.
     Les visages exprimèrent une complète stupéfaction, celui de la femme prenant une teinte de canneberge.
     — Pourquoi refusez-vous donc ?
     — Je ne veux pas.
     — Vous n’avez pas de compassion pour les enfants d’Allemagne ?
     — Si, j’en ai.
     — Vous êtes à un demi-rouble près ?
     — Non.
     — Alors pourquoi ?
     — Je ne veux pas.
     Silence.
     — Savez-vous, professeur, commença la jeune femme après un profond soupir, si vous n’étiez pas une lumière européenne que défendraient de la façon la plus révoltante (le blond la tira par le bout de sa veste, mais elle le repoussa) des individus que nous finirons, j’en suis convaincue, par démasquer, votre arrestation s’imposerait.
     — Pour quel motif ? demanda Philippe Philippovitch, piqué par la curiosité.
     — Vous haïssez le prolétariat ! dit avec fierté la femme.
     — En effet, je n’aime pas le prolétariat, reconnut tristement Philippe Philippovitch en appuyant sur un bouton. Il y eut une sonnerie. La porte du couloir s’ouvrit.
     — Zina, cria Philippe Philippovitch, sers le dîner. Vous permettez, messieurs-dames ?
     Le quatuor sortit en silence du cabinet, traversa en silence la salle d’accueil puis le vestibule, et l’on entendit bien la porte d’entrée se refermer lourdement derrière eux.
     Le chien se leva sur ses pattes de derrière, exécutant comme une prière musulmane devant Philippe Philippovitch.        

  
                
  1. La verste faisait un peu plus d’un kilomètre.
  2. Union moscovite des coopératives de consommation.
  3. Série de jeu de mots : le nom des frères est un peu Comptebleu, et la rue est, pour des raisons historiques, la rue de la Boucherie.
  4. Mot composé désignant l’industrie et le commerce du poisson, relevant du Commissariat du peuple à l’alimentation. Ryba, c’est le poisson.
  5. Il s’agit de la lettre Ф, le « F » russe.
  6. À partir de maintenant, le professeur (Philippe Philippovitch) chantonnera sans cesse des extraits de la Sérénade de Don Juan qui se trouve à la fin de la première partie du poème dramatique Don Juan d’Alexis Tolstoï, sérénade mise en musique par Tchaïkovski…
  7. Transcrit du français.
  8. L’archine faisait 71 cm. L’unité en question était déjà désuète, mais le chien l’ignore peut-être !
  9. Bonnet cosaque en peau de mouton.
  10. C’est le nom de l’ancien propriétaire de ce qui était un immeuble de rapport.
  11. Ce nom est intentionnel. Il est apparenté au terme russe – Préobrajénié – qui désigne la Transfiguration du Christ. C’est notamment celui d’un économiste bolchevik (opposé un temps à Staline et exécuté comme il se doit en 1937) dont le père était un prêtre orthodoxe. Ici, ce nom renvoie à l’expérience de transfiguration, en quelque sorte, que va tenter le professeur, et qui rappelle un peu, outre le roman de Wells cité dans l’introduction, l’expérience malheureuse du docteur Frankenstein…
  12. Mariée au poète Serge Essénine de 1922 à 1924.