jeudi 10 mars 2022

Les Œufs funestes, chapitre VII (Mikhaïl Boulgakov)

 ROKK1



     Allez savoir si c’était dû à l’excellence des vaccins de l’Institut vétérinaire de Lefortovo, à l’habileté des détachements venus de Samara, à l’efficacité des mesures sévères prises à l’encontre des accapareurs d’œufs de Kalouga et de Voronej, ou enfin à la réussite de la commission extraordinaire formée à Moscou : il est clairement établi, en tout cas, que deux semaines après la dernière entrevue de Persikov avec Alfred, pour ce qui était des poules, le nettoyage avait été entièrement fait dans l’Union des Républiques2. Il traînait bien encore, de-ci de-là, dans les petites basses-cours de bourgs de district, des plumes de poule orphelines, qui faisaient monter les larmes aux yeux, et, dans les hôpitaux, les derniers goinfres se rétablissaient, en finissant avec les diarrhées sanglantes et les vomissements. Par bonheur, on ne comptait pas plus d’un millier de morts dans toute la République. Cela n’avait pas non plus causé de grands désordres. À vrai dire, il s’était bien trouvé un prophète, à Volokolamsk, pour déclarer que l’épizootie avait été provoquée par les Commissaires et personne d’autre, mais il n’eut pas beaucoup de succès. Au marché de Volokolamsk, on assomma quelques miliciens prenant leurs poules à des paysannes, et le bureau des Postes et Télégraphes local eut ses vitres cassées. Par bonheur, les autorités de Volokolamsk, expéditives, prirent des mesures qui firent que premièrement, le prophète cessa ses activités, et deuxièmement les vitres du bureau de Poste furent remplacées. 

      Arrivée dans le Nord jusqu’à Arkhangelsk et Sioumkine-le-hameau3, la peste s’arrêta d’elle-même pour la simple raison qu’elle ne pouvait continuer nulle part : il est de notoriété publique qu’on ne trouve pas de poules en mer Blanche. Elle s’arrêta également à Vladivostok, vu qu’au-delà, c’était l’océan. Au Sud, elle se perdit dans les étendues brûlées d’Ordoubat, de Djoulfa et de Karaboulak4, et, à l’Ouest, elle resta de façon étonnante aux frontières de la Pologne et de la Roumanie, sans les franchir. Question de climat, peut-être, ou alors ce furent les cordons sanitaires établis par les gouvernements des États voisins qui jouèrent leur rôle ; le fait est que la peste n’alla pas plus loin. La presse étrangère commentait avec une bruyante avidité l’épizootie – du jamais vu –, cependant que le gouvernement des Républiques soviétiques travaillait sans bruit et sans relâche. La commission extraordinaire de lutte contre la peste des poules changea de nom, devenant la commission extraordinaire affectée au relèvement et à la renaissance de l’élevage des poules dans la République ; augmentée d’une nouvelle troïka5 extraordinaire, elle comptait seize collègues. L’association Dobrokour6 fut créée, où entrèrent Persikov et Portougalov en qualité de vice-présidents d’honneur. Dans les journaux, des titres annonçaient sous leurs portraits : « Achat massif d’œufs à l’étranger » et « M. Hughes7 veut faire avorter notre campagne8 des œufs ». Un article fielleux du journaliste Koletchkine retentit dans tout Moscou, qui se terminait ainsi : « Ne louchez pas sur nos œufs, monsieur Hughes : vous avez les vôtres ! »

     Le professeur Persikov s’était surmené à en être complètement épuisé, ces trois dernières semaines. L’histoire des poules l’avait sorti de son train-train en le chargeant d’un double fardeau. Il dut travailler des soirées entières lorsqu’une commission des poules tenait séance, et endurer de temps à autre de longs entretiens tantôt avec Alfred Bronski, tantôt avec le gros père mécanique. Il lui fallut, de concert avec le professeur Portougalov, le maître de conférences Ivanov et un nommé Bornhart, disséquer des poules et pratiquer des examens au microscope, dans le but de chercher les bacilles de la peste, et même rédiger à la hâte, en trois jours, une brochure intitulée : Les altérations du foie chez les poules atteintes de la peste.

     Ce travail sur les poules n’enfiévrait pas particulièrement Persikov, ce qui est bien compréhensible : il avait la tête remplie d’autre chose, d’une importance fondamentale, de l’étude à laquelle la catastrophe des poules l’avait arraché, celle du rayon rouge. Achevant de ruiner une santé déjà délabrée, prenant sur son temps de sommeil et sur celui des repas, ne rentrant pas, certains soirs, rue Pretchistenka, mais s’endormant sur le divan de faux cuir, dans son cabinet à l’Institut, Persikov s’affairait des nuits entières au microscope et dans sa chambre noire. 

     Vers la fin juillet, la tension diminua. L’activité de la commission rebaptisée reprit un cours normal, et Persikov retourna à son travail perturbé jusque là. Les microscopes virent arriver de nouvelles préparations, tandis que dans la chambre, des œufs de poisson et de grenouille mûrissaient à une vitesse fantastique. un aéroplane lui apporta de Königsberg9 des verres commandés tout spécialement, et, dans les derniers jours de juillet, surveillés par Ivanov, des mécaniciens équipèrent deux nouvelles chambres noires de grandes dimensions, dans lesquelles le rayon atteignit à sa base la largeur d’un étui à cigarettes, avec un évasement10 final d’un bon mètre. Se frottant joyeusement les mains, Persikov se mit à préparer de mystérieuses et complexes expériences. Il commença par téléphoner au commissaire du peuple à l’Instruction publique11 pour se mettre d’accord avec lui, et l’appareil lui coassa dans l’oreille, lui assurant aimablement son concours plein et entier, après quoi, toujours par téléphone, Persikov contacta le directeur de l’Élevage à la Commission suprême, le camarade Ptakha-Porossiouk12. Celui-ci lui témoigna l’attention la plus chaleureuse. Il s’agissait d’une grosse commande passée à l’étranger pour le professeur Persikov. Au téléphone, Ptakha dit qu’il allait immédiatement télégraphier à Berlin et à New-York. Après quoi, on voulut savoir au Kremlin où en était Persikov de ses travaux, et une voix impérieuse et affectueuse lui demanda s’il ne lui fallait pas une automobile.

     — Non, je vous remercie. Je préfère prendre le tramway, répondit Persikov.

     — Tiens, pourquoi donc ? demanda la voix mystérieuse avec un petit rire indulgent. 

     On s’adressait en général à Persikov soit avec un respect craintif, soit avec un petit sourire tendrement railleur, comme s’il eût été un enfant, certes physiquement très développé.

     — Ça va plus vite, répondit Persikov, et la voix de basse sonore dit alors dans le téléphone :

     — Eh bien, comme vous voudrez.

     Il s’écoula encore une semaine, qui vit Persikov délaisser de plus en plus les problèmes des poules en train de s’apaiser, et se plonger exclusivement dans l’étude du rayon. Les nuits d’insomnie et le surménage lui avaient donné la tête claire, pour ainsi dire légère et transparente. Les cernes rouges ne quittaient plus ses yeux, désormais, et il passait presque toutes ses nuits à l’Institut. Une fois, il abandonna son refuge zoologique pour faire une conférence, dans l’immense salle de la Tsékoubou13, rue Pretchistenka, sur le thème de son rayon et de son effet sur l’ovule. Conférence qui fut un triomphe colossal pour l’excentrique zoologiste. Dans la salle à colonnes, les applaudissements faisaient tomber quelque chose qui  s’écroulait des plafonds, et les lampes à arc grésillantes inondaient de lumière les smokings noirs des tsékoubistes et les robes blanches des femmes. Sur l’estrade, sur une table en verre à côté de la chaire, ayant du mal à respirer et devenant grisâtre, une grenouille humide de la taille d’un chat siégeait sur un plat. Des gens lançaient des papiers vers l’estrade. Parmi eux, sept billets doux que Persikov déchira. Le président de la Tsékoubou le traîna de force sur l’estrade pour le faire saluer l’assistance. Persikov salua avec agacement, il avait les mains moites de sueur et sa cravate noire ne se trouvait pas sous son menton mais derrière son oreille gauche. Il avait devant lui des centaines de visages jaunes et de plastrons blancs noyés dans la brume et les vapeurs des respirations, et tout à coup  un étui de pistolet jaune se montra fugitivement, avant de disparaître derrière la blancheur d’une colonne. Persikov le perçut vaguement, puis l’oublia. Mais, en s’en allant après la conférence, en descendant les marches ,couvertes d’un tapis framboise, de l’escalier, il se sentit soudain mal. Un voile noir cacha un instant le brillant lustre du vestibule, et il se sentit vaguement nauséeux…. Il sentait comme une odeur de brûlé, il lui sembla qu’un sang gluant et chaud lui dégoulinait dans le cou… Le professeur agrippa la rampe d’une main tremblante.

     — Ça ne va pas, Vladimir Ipatitch ? s’empressèrent de demander, de tous côtés, des voix inquiètes.

     — Si, si, répondit Persikov en reprenant ses esprits. C’est juste de la fatigue… oui… Voulez-vous me donner un verre d’eau ?



     C’était une journée d’août très ensoleillée. Ce qui gênait le professeur, qui avait donc baissé les stores. Un réflecteur unique, monté sur un pied flexible, envoyait un faisceau de vive lumière sur une table de verre encombrée d’instruments et de verres. Ayant repoussé le dossier de son fauteuil pivotant, à bout de forces, Persikov fumait en regardant à travers le rideau de fumée, de ses yeux morts de fatigue mais contents, la porte entrouverte de la chambre noire où reposait paisiblement la gerbe rouge du rayon, qui réchauffait encore un peu plus l’air déjà étouffant et sentant le renfermé du cabinet. 

     On frappa à la porte.

     — Eh bien ? demanda Persikov.

     La porte grinça légèrement et Pancrace entra. Il mit les mains sur la couture de son pantalon et, blême de peur devant la divinité, dit :

     — Monsieur le professeur, quelqu’un vient pour vous. L’est arrivé Rokk.

     Un simulacre de sourire se montra sur les joues du savant. Les yeux étrécis, il déclara :

     — C’est intéressant. Seulement, je suis occupé.

     — L’monsieur dit14 qu’il vient avec un papier officiel du Kremlin.

     — Le Destin1, venu avec un papier ? Voilà une combinaison rare, proféra Persikov. — Eh bien, amène-le moi !

     — À vos ordres, monsieur15, répondit Pancrace en disparaissant comme une couleuvre derrière la porte.

     Celle-ci grinça de nouveau quelques instants plus tard, et un homme apparut sur le seuil. Persikov fit grincer la vis de son fauteuil et, regardant derrière son épaule, braqua son regard, par-dessus ses lunettes, sur le nouveau venu. Persikov était trop éloigné de la vie – elle ne l’intéressait pas –, mais le trait principal, essentiel, de l’homme qui venait d’entrer lui sauta aux yeux, même lui le remarqua. Il était étrangement habillé à l’ancienne mode. En 1919, cet homme aurait été parfaitement à sa place dans les rues de la capitale ; il eût encore été acceptable au début de 1924, mais en 1928, il faisait bizarre. Alors que même la fraction la plus arriérée du prolétariat – les boulangers – portait le veston, alors que la tunique était devenue une rareté à Moscou, une tenue démodée, définitivement abandonnée à la fin de l’année 1924, le nouveau venu portait une veste croisée en cuir, un pantalon vert, des bandes molletières et des bottines, et sur le côté un énorme Mauser, un modèle ancien16 dans un étui jaune. Sa figure produisit sur Persikov la même impression que sur tout le monde : une impression extrêmement désagréable. Ses petits yeux se posaient partout avec à la fois un air d’étonnement et d’assurance, et il y avait quelque chose de désinvolte dans ses jambes courtes et ses pieds plats. Persikov se renfrogna aussitôt. Il fit impitoyablement grincer son fauteuil tournant et, regardant le nouveau venu non plus par-dessus ses lunettes, mais à travers elles, dit :

     — Vous avez un papier ? On peut le voir ?

     Il était clair que l’homme était abasourdi par ce qu’il voyait. D’ordinaire, il ne se troublait pas facilement, mais ce fut le cas cette fois. À en juger par ses petits yeux, ce qui le frappa avant le reste, ce fut la bibliothèque à douze rayons, montant jusqu’au plafond et bourrée de livres. Et puis, bien sûr, les chambres noires où, comme en Enfer, scintillait le rayon framboise grossi par les lentilles. Et Persikov lui-même, qui restait dans la pénombre à côté de l’aiguille acérée du rayon tombant du réflecteur, avait un air assez étrange et majestueux, dans son fauteuil pivotant. Le nouveau venu fixa sur lui un regard dans lequel jouaient, à travers son aplomb, des étincelles de respect, ne lui présenta aucun papier et déclara :

     — Je suis Alexandre Semionovitch Rokk !

     — Oui monsieur17, et alors ?

     — On m’a nommé directeur du sovkhoze18 modèle « Le Rayon rouge », expliqua-t-il. 

     — Et puis, monsieur ?

     — Voilà, j’ai pour vous, camarade, une communication secrète.

     — Il m’intéresserait d’en prendre connaissance. Brièvement, si possible.

     Le nouveau venu déboutonna sa veste et sortit un ordre dactylographié sur un papier fort et superbe. Il le tendit à Persikov. Et s’assit, sans demander la permission, sur un tabouret tournant.

     — Faites attention à la table, dit Persikov avec haine.

     L’homme jeta un regard d’effroi à la table au bout de laquelle, dans un trou sombre et humide, des yeux brillaient d’une lueur sans vie, comme des émeraudes. On avait froid dans le dos en les voyant.

     À peine Persikov eut-il lu le papier qu’il se leva de son tabouret et se rua sur le téléphone. Quelques secondes plus tard, il parlait déjà à toute vitesse, au plus haut point exaspéré :

     — Excusez-moi… Je ne comprends pas… Enfin, tout de même, comment ? Je… sans mon accord, sans me demander mon avis… Tout de même, il va nous fabriquer le diable sait quoi !!!

     L’inconnu se retourna alors sur son tabouret, l’air très vexé.

     — Je vous demande pardon, commença-t-il, je suis le dir…

     Mais Persikov agita devant lui son doigt replié en crochet et poursuivit :

     — Excusez-moi, je ne comprends pas… Sachez que je proteste catégoriquement. Je ne donne pas mon aval à des expériences sur des œufs… Tant que je n’y aurai pas procédé moi-même…

     L’appareil transmit des coassements et des tapotements, on comprenait, même de loin, que la voix dans le combiné exprimait une indulgence condescendante, comme parlant à un petit enfant. À la fin, Persikov, empourpré, raccrocha bruyamment et dit au mur près de l’appareil :

     — Je m’en lave les mains19. 

     Il retourna à la table, ramassa le papier dessus, le relut de haut en bas à travers ses lunettes et rugit soudain :

     — Pancrace !

     Pancrace se montra sur le seuil, comme surgi d’une trappe, à l’opéra. Persikov le regarda et aboya :

     — Fiche-moi le camp, Pancrace !

     Et Pancrace, sans montrer le moindre étonnement, s’évapora.

     Persikov revint alors à son visiteur et lui dit :

     — Soit, monsieur… Je m’incline. Cela ne me regarde pas. Du reste, cela ne m’intéresse pas.

     Le nouveau venu fut davantage étonné que vexé.

     — Je vous demande pardon, commença-t-il, c’est tout de même vous, camarade… ?

     — Qu’est-ce que vous avez, avec vos « camarade » par-ci, « camarade » par-là ? grommela Persikov, assombri, avant de se taire. 

     Le mot « Pourtant » se dessina sur le visage de Rokk.

     — Je vous dem…

     — Bon, alors, monsieur, si vous le voulez bien, l’interrompit Persikov. Voici une lampe à arc. Grâce au déplacement de l’oculaire – Persikov envoya une pichenette au couvercle de la chambre noire, pareil à un appareil photo –, vous obtenez un faisceau que vous pouvez concentrer grâce au déplacement des objectifs, voici le n° 1, et le miroir n° 2 – Persikov éteignit le rayon, puis le ralluma sur le fond de la chambre en amiante –, et sur le fond, à l’intérieur du rayon, vous pouvez placer tout ce qu’il vous plaît et faire des expériences. Extraordinairement simple, n’est-ce pas ?

     Persikov voulait manifester son ironie et son mépris, mais le nouveau venu ne s’en aperçut pas, tant il examinait la chambre noire avec attention, les yeux brillants, 

     — Seulement je vous préviens, reprit Persikov, il ne faut pas fourrer les mains sous le rayon, parce que, d’après mes observations, il provoque la croissance de l’épithélium… Croissance maligne ou pas, je n’ai malheureusement pas encore pu l’établir.

     Le visiteur s’empressa de cacher ses mains derrière son dos en faisant tomber du coup sa casquette de cuir, et il jeta un coup d’œil aux mains du professeur. Elles étaient tout brûlées par l’iode, et la droite avait un bandage au poignet.

     — Et vous alors, comment faites-vous, professeur ?

     — Vous pouvez acheter des gants de caoutchouc chez Schwabe rue Kouznetski Most20, répondit le professeur avec irritation. Je ne suis pas obligé de m’en occuper.

     À ce moment, Persikov regarda son visiteur comme à travers une loupe :

     — D’où sortez-vous ? Et puis… pourquoi vous ?

     Rokk finit par se vexer pour de bon.

     — Je vous dem…

     — Il faut tout de même savoir de quoi il retourne !… Pourquoi vous cramponnez-vous à ce rayon ?

     — Parce que c’est une affaire de la plus haute importance…

     — Aha. De la plus haute ? Dans ce cas… Pancrace !

     Et quand Pancrace se montra :

     — Attends un peu, que je réfléchisse.

     Pancrace disparut docilement. 

     — Ce que je n’arrive pas à comprendre, dit Persikov, c’est : pourquoi une telle précipitation, et un tel secret ?

     — Vous me déroutez, professeur. Vous êtes quand même au courant que toutes les poules ont crevé, de la première à la dernière.

     — Et alors ? hurla Persikov, vous voulez quoi, les ressusciter instantanément, c’est ça ? Et pourquoi à l’aide d’un rayon qu’on n’a pas encore étudié ?

     — Camarade professeur, répondit Rokk, vous me sidérez, ma parole ! Je vous dis que nous devons absolument remettre sur pied l’élevage des poules, parce qu’à l’étranger on écrit sur nous toutes sortes de saletés. Voilà.

     — Laissez-les écrire…

     — Bon, vous savez, dit Rokk d’un air énigmatique en hochant la tête.

     — J’aimerais bien savoir qui a eu l’idée de produire des poules à partir d’œufs…

     — C’est moi, répondit Rokk…

     — Houhou… C’est donc ça, monsieur… Et, si je peux savoir, pourquoi cela ? D’où tenez-vous les propriétés du rayon ?

     — J’étais à votre conférence, professeur. 

     — Je n’ai encore rien fait avec des œufs !… Je m’y prépare seulement ! 

     — Je vous jure que ça marcher ! dit soudain Rokk avec une cordiale conviction. Votre rayon est si illustre qu’il peut au moins produire des éléphants, et pas seulement des poussins.

     — Vous savez quoi, déclara Persikov, vous n’êtes pas zoologiste ? Non ? Dommage… vous auriez pu faire un expérimentateur très audacieux… Oui… mais vous risquez d’essuyer un échec… et vous abusez de mon temps, voilà tout…

     — Nous vous rendrons les chambres noires. Et donc ?…

     — Quand cela ?

     — Eh bien, je vais faire éclore un premier lot. 

     — Vous avez un drôle d’aplomb ! Très bien, monsieur. Pancrace !

     — J’ai mes hommes avec moi, dit Rokk, et des gardes…

     Vers le soir, le cabinet de Persikov était orphelin… Les tables étaient vides. Les hommes de Rokk avaient emporté les trois grandes chambres noires, ne laissant au professeur que la petite avec laquelle il avait commencé ses expériences.

     C’était l’heure du crépuscule de juillet, la grisaille envahissait l’Institut, se répandait dans les couloirs. On entendait dans le cabinet un bruit de pas monotone : c’était Persikov qui, sans allumer de lampe, arpentait la grande pièce de la fenêtre à la porte. Chose étrange : ce soir-là, une inexplicable tristesse s’était emparé des êtres peuplant l’Institut, hommes et animaux. Pour une raison inconnue, les crapauds produisirent un concert particulièrement mélancolique et leur jacassement sonnait comme un avertissement lugubre. Pancrace dut courir dans les couloirs après une couleuvre qui s’était échappée, et lorsqu’il réussit à l’attraper, elle semblait prête à partir à l’aventure, à aller n’importe où plutôt que de rester là.

     Au plus profond du crépuscule, un coup de sonnette retentit dans le cabinet de Persikov. Pancrate se montra sur le seuil. Et aperçut un étrange tableau. Le savant se tenait tout seul au beau milieu du cabinet, regardant les tables. Pancrace toussota et se pétrifia.

     — Et voilà, Pancrace, dit Persikov en montrant une table toute dégarnie.

     Pancrace prit peur. Dans la pénombre, il lui sembla que les yeux du professeur étaient rougis de larmes. C’était inouï, tellement effrayant.

     — C’est bien vrai, pleurnicha Pancrace en se disant : « J’aurais préféré que tu me gueules dessus ! »

     — Et voilà, répéta Persikov, et ses lèvres se mirent à trembler, tout à fait comme celles d’un enfant à qui l’on a soudain, sans rime ni raison, retiré son jouet préféré.

     — Tu sais, mon cher Pancrace, poursuivit Persikov en se tournant vers la fenêtre, ma femme, celle qui est partie il y a de cela quinze ans, elle est  entrée au Théâtre des opérettes, et maintenant, il se trouve qu’elle est morte… Voilà toute l’histoire, mon bon Pancrace… On m’a envoyé une lettre…

     Les crapauds criaient plaintivement, le crépuscule enveloppait le professeur, la nuit était là. Moscou… De-ci de-là, des globes blancs s’allumaient, derrière les fenêtres… Désemparé, Pancrace s’affligeait, les mains sur la couture du pantalon…

     — Va, Pancrace, dit pesamment le professeur en agitant la main. Ma dormir, mon bon, mon petit Pancrace.

     Et ce fut vraiment la nuit. Pancrace s’enfuit, bizarrement sur la pointe des pieds, il rentra dans sa chambrette, mit sens dessus dessous des chiffons dans un coin, en retira une bouteille de vodka entamée et en descendit d’un coup près d’un verre à thé. Il grignota un bout de pain avec du sel, et ses yeux retrouvèrent un peu de gaieté.

     Tard dans la soirée, alors qu’il était près de minuit, Pancrace, assis pieds nus sur un banc dans le vestibule chichement éclairé et se grattant la poitrine sous sa chemise d’indienne, disait au melon21 de service qui n’avait pas sommeil :

     — J’aurais préféré qu’il me tue, ma paro…

     — Il pleurait vraiment ? demandait le melon avec curiosité.

     — Ma… paro… assurait Pancrace.

     — Un grand savant, admit le melon. On sait bien qu’une grenouille, ça ne remplacera jamais une femme.

     — Jamais, acquiesça Pancrace.

     Puis il réfléchit un peu et ajouta :

     — De temps en temps, j’me dis que je ferais bien venir ici ma bonne femme… à quoi ça sert, qu’elle reste au village, hein ?… Seulement, pour rien au monde elle ne pourrait supporter les sales bestioles qu’on a ici…

     — Y a pas à dire, comme horribles saletés, on ne fait pas mieux, opina le melon.

     On n’entendait aucun bruit en provenance du cabinet du savant. On n’y voyait non plus aucune lumière. Pas le moindre rai ne passait sous la porte.






Notes 


  1. Rok, en russe, c’est le destin ! 
  2. L’URSS. Quand il est question de la République, c’est la RSFSR, qui a pour capitale Moscou.
  3. Pétaouchnok…
  4. Ces trois villes sont réelles. Voir Wikipedia.
  5. Il y a une ambiguïté à cet endroit dans le texte. Les troïkas, groupes de trois, étaient, pendant la guerre civile, des tribunaux spéciaux de la Tchéka, à la justice sommaire et expéditive. Cela fut repris par le NKVD, du temps de la Grande Terreur de 1937.
  6. Association volontaire d’aide à l’élevage des poules, mot composé concentré, comme on rencontrera plus loin la Dobrochim, Association volontaire d’aide à l’industrie chimique. D’autres exemples de telles associations de volontaires se trouvent dans Le Veau d’or : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/150221/le-veau-dor-ilf-et-petrov
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Evans_Hughes
  8. « Firme des œufs » sur Internet, par substitution d’un « a » au « o » dans le texte russe : les deux se défendent…
  9. De nos jours Kaliningrad… https://fr.wikipedia.org/wiki/K%C3%B6nigsberg
  10. Et non pas « hauteur », erreur trouvée dans le Folio bilingue.
  11. Voir la note 8 du chapitre I.
  12. Voir la note 7 du chapitre précédent.
  13. Acronyme de la « Commission centrale pour l’amélioration de la vie des savants », crée à l’automne 1921. Elle disposait d’une bibliothèque, d’une maison de repos,, d’un sanatorium, de foyers et d’une Maison des savants. Elle devint en 1931 la « Commission d’aide aux savants près le Conseil des commissaires du peuple », et fonctionna jusqu’en 1937. Les tsékoubistes sont les membres de ladite Commission.
  14. De nouveau avec un pluriel de déférence, dans le texte. 
  15. Avec l’enclitique sifflée « S » pour soudar’, monsieur.
  16. Voir le deuxième dessin sur le côté : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mauser_C96
  17. Toujours la particule finale « S » sifflée en fin de mot, ici un peu ironique. Pareil dans la suite du texte.
  18. Ferme d’État. https://fr.wikipedia.org/wiki/Sovkhoze
  19. L’auteur pense-t-il déjà au Ponce-Pilate qu’il mettra en scène une dizaine d’années plus tard, dans Le Maître et Marguerite ?
  20. https://en.wikipedia.org/wiki/Kuznetsky_Most
  21. Si vous avez oublié : revoir le chapitre V.

mardi 1 mars 2022

Les Œufs funestes, chapitre VI (Mikhaïl Boulgakov)

 MOSCOU EN JUIN 1928




     La ville brillait1, ses feux dansaient, s’éteignant et se rallumant. Sur la place des Théâtres2 tournoyaient les phares blancs des autobus et les feux verts des tramways ; au-dessus de la bâtisse de l’ex-magasin Muir et Mirrielees3, au-dessus du neuvième4 étage qui y avait été surajouté, une femme électrique sautait en jetant une à une les lettres des mots Crédit ouvrier, eux aussi en couleurs. Une foule bourdonnante se pressait dans le square faisant face au Bolchoï, où, la nuit, jaillissait un jet d’eau polychrome. Et, au-dessus du Bolchoï, un gigantesque haut-parleur vociférait :

     « Les vaccins antipoules de l’Institut vétérinaire de Lefortovo5 ont donné de brillants résultats. La quantité… de poules mortes a diminué de moitié aujourd’hui… »

     Puis le timbre du haut-parleur changea, on y entendit quelque chose rugir, un filet de lumière verte commença à s’allumer et à s’éteindre au-dessus du théâtre, tandis que le haut-parleur se lamentait d’une voix de basse :

     « Une commission extraordinaire de lutte contre la peste des poules6 a été formée, composée du Commissaire du peuple à la Santé publique, du Commissaire du peuple à l’Agriculture, du directeur de l’Élevage, le camarade Ptakha-Porossiouk7, des professeurs Persikov et Portougalov… et du camarade Rabinovitch !… Nouvelles tentatives de l’Intervention8 !… en relation avec la peste des poules ! »,  riait et pleurait, tel un chacal, le haut-parleur.

     Des raies blanches et violettes enflammaient la rue des Théâtres, la Neglinnaïa et la Loubianka, dans le jaillissement des rayons de lumière, le hurlement des signaux sonores et les tourbillons de poussière. Des foules se pressaient contre les murs où de grandes affiches, éclairées par la lumière rouge vif des réflecteurs, annonçaient :


     Il est interdit à la population, sous peine des poursuites les plus sévères, de consommer de la viande ou des œufs de volaille. Les négociants privés qui tenteraient d’écouler ces produits sur les marchés sont passibles de poursuites criminelles, avec confiscation de tous leurs biens. Tous les citoyens en possession d’œufs doivent les remettre immédiatement aux détachements locaux de la milice.


     Sur l’écran disposé sur le toit du Journal ouvrier, des amas de poules montaient jusqu’au ciel, et des pompiers verdâtres, se morcelant dans une pluie d’étincelles, les arrosaient d’essence avec leurs lances. Puis des vagues rouges passaient sur l’écran, une fumée irréelle grossissait pour se fragmenter en volutes et en filets, et une inscription enflammée bondissait  :


      Incinération de cadavres de poules sur la Khodynka


     Sous les enseignes « Commerce d’œufs. Qualité garantie », les fenêtres condamnées faisaient comme des ouvertures aveugles au beau milieu des vitrines brillantes des magasins ouverts jusqu’à trois heures du matin, avec une pause pour le déjeuner et le dîner. Très souvent, faisant hurler leurs sirènes et passant près des agents de la circulation, des voitures sur les flancs desquelles se lisait l’inscription Ambulance des Services sanitaires de Moscou doublaient en chuintant les lourds autobus.

     « Encore un qui a bâfré des œufs pourris », bruissait la foule.

     Rue des Lignes-de-le-Pétrovka10, le restaurant L’Empire, célèbre dans le monde entier, brillait de ses lanternes vertes et orange ; à l’intérieur, sur les guéridons, à côtés des téléphones portatifs, gisaient des cartons couverts de taches de liqueurs où se lisait :


Par ordre du Soviet de Moscou, pas d’omelettes. Nous avons des huîtres fraîches.


     À L’Ermitage12, où des lanternes chinoises faisaient briler leurs verroteries au sein d’une verdure étouffée et sans vie, sur l’estrade éclairée à vous crever les yeux, les chansonniers Schrams et Karmantchikov chantaient des couplets composés par les poètes Ardo et Argouïev13 :


Ah, maman, que vais-je faire,

Sans œufs ?


et ils faisaient grand bruit en dansant les claquettes.


     Le théâtre du regretté Vsevolod Meyerhold, mort comme on sait en 192714 lors de la mise en scène du Boris Godounov de Pouchkine, quand les trapèzes s’effondrèrent sous le poids des boyards dénudés, lança une enseigne électrique mouvante et multicolore annonçant la pièce de l’écrivain Ehrendorg La Crève des poules dans une mise en scène de Koukhterman, élève de Meyerhold et metteur en scène émérite de la République. A côté, le théâtre de L’Aquarium, chatoyant de publicités flamboyantes et où brillait le corps d’une femme à moitié nue, dans la verdure de l’estrade, se déroulait, sous un tonnerre d’applaudissements, la revue de l’écrivain Lenivtsev, Enfants de poules15. Et dans la rue Tverskaïa, de petits ânes de cirque allaient à la queue leu leu, des lampions accrochés de chaque côté de leur museau, portant des pancartes brillantes où se lisait : « Reprise du Chanteclerc de Rostand au théâtre Korch16 ».


     Les petits vendeurs de journaux hurlaient et rugissaient entre les roues des véhicules à moteur :

     « Trouvaille cauchemardesque dans un souterrain ! La Pologne se prépare à une guerre cauchemardesque !!! Les expériences cauchemardesques du professeur Persikov !!! »

     Au cirque ex-Nikitine17, sur la piste brune et grasse d’où montait une agréable odeur de fumier, le clown Bom, d’une lividité cadavérique, disait à Bim, tout gonflé dans son costume à carreaux d’hydropique :

     — Je sais pourquoi tu es si triste !

     — Et pirquoi ? piaillait Bim.
     — Tu as enterré des œufs, et la milice du quinzième commissariat les a trouvés.

     — Ha-ha-ha-ha, le cirque partait d’un rire qui glaçait le sang dans les veines, de joie et de tristesse, et agitait les trapèzes et  la toile d’araignée18 sous l’antique chapiteau.

     — Allez hop ! criaient les clowns d’une voix perçante, et un cheval blanc bien nourri apparaissait, portant debout sur son dos une merveilleuse beauté aux jambes sveltes, vêtue d’un maillot framboise.


     

     Sans regarder personne, sans faire attention à quiconque, sans répondre aux coups de coude des prostituées, pas plus qu’à leurs invites pressantes et murmurées, seul et inspiré, auréolé de sa gloire soudaine, Persikov se frayait un chemin rue Mokhovaïa, en direction de l'horloge flamboyante du Manège19. Là, ne regardant rien, plongé dans ses pensées, il se heurta à un homme étrange, vêtu à l’ancienne mode, et se fit très mal en enfonçant ses doigts dans l’étui à revolver en bois que l’homme portait, accroché à la ceinture.

     — Ah zut ! piailla Persikov. Excusez-moi.

     — C’est moi qui m’excuse, répondit le passant d’une voix désagréable, et ils arrivèrent tant bien bien que mal à se dégager l’un de l’autre, dans la cohue. En prenant la direction de la Pretchistenka, le professeur oublia aussitôt la collision.






Notes


  1. Ce début rappelle un peu le souffle de Boris Pilniak dans Le Conte de la lune non éteinte ( https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/210418/le-conte-de-la-lune-non-eteinte-boris-pilniak). Cette évocation de Moscou en 1928 est une anticipation, puisque le texte est écrit à la fin de l’année 1924. Par ailleurs, cette histoire de peste aviaire a désormais de quoi nous parler au plus haut point…
  2. On y trouve le Bolchoï, le Petit Théâtre et d’autres encore.
  3. Firme commerciale créée à Saint-Pétersbourg par ces deux négociants écossais. Elle fit construire ce grand magasin à Moscou – bâti sur le modèle étatsunien, béton et armatures métalliques, ce qui était nouveau en Russie –, qui ouvrit ses portes à la fin 1891. La compagnie fut nationalisée en 1918, et le magasin prit le nom de TSOUM, acronyme de Magasin Central Universel en russe.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Tsoum
  4. Dixième dans le texte, car on compte le rez-de-chaussée comme premier étage.
  5. District municipal de Moscou. Accent sur la deuxième syllabe, se prononce Lifortovo.
  6. Le nom de cette commission est calqué sur celui, développé, de la Tchéka – voir la note 19 du chapitre V.
  7. L’auteur s’amuse : ptakha, c’est l’oisillon, et porossiok le porcelet…
  8. Renvoie à l’IIntervention allée pendant la guerre civile, les Alliés étant soupçonnés de tout faire pour saper le régime.
  9. Prairie au nord-ouest de Moscou, marquée par une tragédie à la fin du dix-neuvième siècle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trag%C3%A9die_de_Khodynka
  10. Rue reliant les rues Neglinnaïa et Petrovka, en plein centre de Moscou.
  11. Restaurant qui s’appela d’abord La Russie, puis L’Empire, ensuite L’Élite puis L’Aurore après octobre 1917, et devenir en 1958 l’hôtel-restaurant Budapest, sans doute une façon pour le pouvoir soviétique d’affirmer que la parenthèse de Budapest (1956) était close…
  12. Jardin fondé au centre de Moscou par le mécène Iakov Chtchoukine (appartenant à une grande famille de marchands, dont le collectionneur d’art Sergueï Chtchoukine) à la fin du dix-neuvième siècle. Théâtre et musique, cinéma en plain air ensuite. Le MKhAT (Théâtre d’Art de Moscou) y fut ouvert, on y joua La Mouette et La Cerisaie
  13. Pour Argo et Adouïev (Abram Argo et Nikolaï Adouïev), couple de poètes-chansonniers célèbre à l’époque. Boulgakov leur met dans la bouche une parodie d’Alexandre Vertinski*, compositeur et interprète fort populaire à l’époque (d’après une note trouvée dans le Folio bilingue).
    * https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Vertinski
  14. L’auteur règle, sur un mode comique, quelques comptes, il le fera à plus vaste échelle dans son texte à clés Le Roman théâtral. Meyerhold, avec lequel il ne s’entendait pas, ne mourut qu’en 1940, victime des purges staliniennes, et ce texte, écrit en 1924, évoque par avance  Moscou en juin 1928 ! Il pensa un temps monter Boris Godounov, mais le projet n’aboutit pas. Le nom « Ehrendorg » est une allusion à Ilya Ehrenbourg, dont Meyerhold venait de créer une pièce, avec le concours de B. Kellerman. L’Aquarium est un autre jardin de Moscou. « Lenivtsev » renvoie à un chansonnier de l’époque, Nikolaï Agnivtsev. On peut consulter à ce sujet : https://fr.growthlittleones.com/8827335-around-bulgakov-curiy-dokh-and-theatrical-reminiscences .
    (recherches faites à partir d’une note due à Françoise Flamant)
  15. Ce qui signifie « enfants de salauds », de même que je traduis habituellement le classique « fils de chienne » par notre « fils de pute »…
  16. https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_Korch
  17. Grande famille de gens du cirque. Ouvert en 1886, nationalisé en 1919. Boulgakov aimait le cirque, on retrouve cela dans Cœur de chien :
    https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/120220/coeur-de-chien-mikhail-boulgakov
  18. Les traductrices du Folio bilingue interprètent le texte et proposent : « les trapèzes et les cordes »…
  19. https://fr.wikipedia.org/wiki/Man%C3%A8ge_de_Moscou



À suivre…

vendredi 25 février 2022

Les Œufs funestes, chapitre V (Mikhaïl Boulgakov)

 UNE HISTOIRE DE POULES




     Dans une petite ville éloignée du centre , anciennement nommée Troïtsk, maintenant Stieklovsk, dans le district du même nom de la province de Kostroma1, sur le petit perron d’une maison de l’ancienne rue Sobornaïa2, maintenant rue Personalnaïa, sortit une femme avec un fichu sur la tête, portant une robe grise à fleurs d’indienne, qui fondit en larmes. Cette femme, la veuve du ci-devant archiprêtre de l’ex-cathédrale, le pope Drozdov, sanglotait si fort qu’une femme à la tête couverte d’un châle d’angora se montra bientôt à la fenêtre d’une petite maison de l’autre côté de la rue, et s’écria :

     — Qu’as-tu, Stepanovna, ce serait-y ça encore ?

     — La dix-septième ! répondit l’ex-épouse de Drozdov en sanglotant de plus belle.

     — Ah non… se mit à geindre la femme au fichu, mais c’est quoi, tout de même ? Dieu est fâché contre nous, pour sûr ! Ça se peut-y qu’elle a crevé ?

     — Mais tu n’as qu’à voir, Matriona, bredouillait la veuve du pope en sanglotant amèrement et bruyamment, regarde dans quel état elle est !

     Le portillon gris et penchant de côté claqua, des pieds nus de femme se traînèrent sur les bosses poussiéreuses de la rue, et la veuve du pope, trempée de larmes, conduisit Matriona à sa basse-cour.

     Il faut dire que la veuve du père Drozdov, archiprêtre décédé en 1926 par suite d’afflictions antireligieuses, avait, sans se décourager, créé un remarquable élevage de poules. La veuve s’était vue, aussitôt après que ses affaires eurent prospéré, imposée si fortement que l’élevage des poules aurait tourné court si de braves gens n’avaient pas conseillé à la veuve de déclarer aux autorités locales la formation d’un artel3 avicole. L’artel se composait de Drozdova elle-même, de sa fidèle servante Matriochka et de la nièce sourde de la veuve. L’impôt de celle-ci fut supprimé, et son élevage devint florissant au point qu’en 1928, dans la cour poussiéreuse bordée de cabanes à poules, on voyait jusqu’à deux cent cinquante poules, avec même des cochinchinoises parmi elles. les œufs de la veuve faisaient leur apparition tous les dimanches au marché  de Stieklovsk, ils se vendaient à Tambov et il arrivait qu’on les vît à Moscou, dans les vitrines de l’ex-magasin « Beurre et fromage Tchitchkine4 ».

     Et voilà que la dix-septième poule brahmapoutre5 de la matinée, sa poule huppée6 préférée, errait dans la cour en vomissant.

     « Err… rr.. our ho-ho-ho », faisait entendre la poule à huppe qui roulait des yeux tristes et révulsés, regardant le soleil comme pour la dernière fois. Devant le nez de la poule, le membre de l’artel Matriochka avançait à croupetons, portant une tasse d’eau. 

     — Ma hupette, ma mignonne… petit-petit-petit… bois un peu de la bonne petite eau, suppliait Matriochka qui cherchait avec sa tasse le bec de la poule huppée, mais celle-ci ne voulait pas boire.Le bec grand ouvert, elle levait la t^te. Pour vomir du sang ensuite.

     — Seigneur Jésus ! s’écria la visiteuse en se frappant les hanches, qu’est-ce qui se passe ? C’est du sang d’entrailles. J’le jure, je n’ai jamais vu une poule avoir des coliques comme un être humain.

     Ce furent les dernières paroles d’adieu adressées à la poule à huppe, qui tomba brusquement sur le côté, donna un coup de bec impuissant dans la poussière et ferma les yeux. Puis elle se retourna sur le dos, les pattes en l’air, et s’immobilisa. Répandant l’eau de sa tasse, Matriochka se mit à pleurer comme une basse, ainsi que la veuve du pope – la présidente de l’artel –, tandis que la visiteuse lui chuchotait à l’oreille :

     — Stepanovna7, on a jeté un sort à tes poules, j’en mettrais ma main au feu8. On n’a jamais vu ça ! Des maladies comme ça chez les poules, y en a pas ! Quelqu’un les aura ensorcelées, tes poules.

     — Des ennemis de ma vie ! s’écria la veuve du pope en se tournant vers le ciel. Ils veulent donc ma mort ?

     Un  bruyant cocorico lui répondit, après quoi un coq efflanqué et au plumage en loques sortit d’un poulailler, allant de côté comme un ivrogne sortant avec agitation d’une brasserie. Il roula des yeux féroces dans leur direction, piétina sur place, déploya ses ailes tel un aigle, mais ne s’envola nulle part, il se mit à courir en rond dans la cour comme un cheval à la corde. Au troisième tour, il s’arrêta, pris de nausées, puis se mit à graillonner et à râler, lança autour de lui des crachats sanguinolents, se renversa, braquant ses pattes comme des mâts vers le soleil. Un hurlement de femme retentit dans la cour. Venant des cabanes à poules, des gloussements inquiets, des battements d’ailes et tout un remue-ménage lui firent écho.

     — Alors, ce n’est pas un sort ? triompha la visiteuse ; appelle le père Sergueï, qu’il vienne dire les prières.

     À six heures du soir, alors que le soleil très bas étalait sa gueule enflammée au milieu des gueules des jeunes tournesols, dans la basse-cour, le père Sergueï, archiprêtre de la cathédrale, s’extrayait de son étole après avoir achevé de réciter le Te Deum. Les têtes des curieux dépassaient de la vieille palissade, ou se montraient aux fentes. La veuve affligée baisa la croix puis versa d’abondantes larmes sur un billet d’un rouble jaune canari et tout déchiré, avant de le remettre au  père Sergueï, lequel fit alors observer en soupirant que le Seigneur était fâché contre nous. Sa mine indiquait qu’il connaissait très bien la raison de la colère du Seigneur, mais garderait cela pour lui.

     Après quoi, la foule dans la rue se dispersa, et comme les poules se couchent tôt, personne ne sut que, dans le poulailler du voisin de la veuve Drozdova, trois poules et un coq avaient crevé en même temps. En vomissant de la même façon que les poules de Drozdova, mais en mourant sans bruit dans le poulailler clos. Le coq avait dégringolé la tête la première de son perchoir, et il était mort dans cette position. Pour ce qui est des poules de la veuve, elles crevèrent tout de suite après le Te Deum ; au soir, tout était paisible et mort dans les poulaillers, la volaille gisait par terre, raide et entassée.

     Au matin, la ville se leva comme foudroyée, car l’histoire avait pris des proportions étranges et colossales. À midi, rue Personalnaïa, il n’y avait plus que trois poules en vie, dans une petite maison à l’extrémité de la rue, où l’Inspecteur des impôts du district louait un appartement, mais elles crevèrent également vers une heure. Vers le soir, la petite ville de Stieklovsk bouillonnait et bourdonnait comme une ruche, le terrible mot de « peste » roulant partout. Le nom de Drozdova se retrouva dans le journal local, Le Combattant rouge9, apparaissant dans un article intitulé : « Serait-ce donc la peste des poules ? », et, de là, la nouvelle parvint à Moscou.



     La vie du professeur Persikov avait pris un tour étrange, plein d’inquiétude et d’émotions. Bref, il devenait tout bonnement impossible de travailler dans de telles conditions. Après en avoir fini avec Alfred Bronski, il lui fallut, le lendemain, dans son cabinet de l’Institut, couper le téléphone en laissant le récepteur décroché ; et le soir, en passant en tramway sur l’Okhotny riad10, le professeur se vit lui-même sur le toit d’une énorme bâtisse surmontée de l’inscription noire Le Journal ouvrier. Son image se morcelant, devenant verte et clignotant, on le voyait monter dans le landau d’un taxi, avec à sa suite, cramponnée à sa manche, la boule mécanique revêtue de sa couverture. Sur l’écran blanc installé sur le toit11, le professeur se protégeait d’un rayon violet en mettant ses poings devant ses yeux. Puis surgit une inscription en lettres de feu :


     À bord d’une auto, le professeur Persikov donne une explication à notre célèbre reporter, le capitaine Stepanov.

     Et en effet : une automobile vacillante surgit devant l’église du Christ-Sauveur et suivit la rue Volkhonka, à l’intérieur se débattait le professeur, qui avait sur le visage l’expression d’un loup traqué.

     « Ce ne sont pas des hommes, mais des espèces de diables », marmonna entre ses dents le zoologue qui suivit son trajet.

     Le même jour, le soir, rentré chez lui rue Pretchistenka, le zoologue se vit communiquer par sa gouvernante des bouts de papier portant les numéros de téléphone des dix-sept personnes qui l’avaient appelé durant son absence, Maria Stepanovna lui déclarant en outre de vive voix qu’elle n’en pouvait plus. Près de déchirer les papiers portant les numéros, le professeur s’arrêta en voyant que l’un d’eux mentionnait : « Commissaire du peuple à la Santé publique ».

     « Qu’est-ce  donc ? s’étonna pour de bon l’étrange savant. Qu’est-ce qui leur prend ? »

     Ce soir-là, à dix heures et quart, un coup de sonnette se fit entendre, et le professeur fut contraint de discuter avec un citoyen à la mise éblouissante. Le professeur le reçut grâce à sa carte de visite, sur laquelle se lisait, sans mention de  quelque prénom ou nom de famille : « Représentant en chef des délégations commerciales étrangères auprès de la République des Soviets ».

     «  Que le diable l’emporte ! »,  rugit Persikov ; il jeta sa loupe et et des diagrammes sur le drap vert et dit à Maria Stepanovna :

     — Faites-le venir ici, dans mon cabinet, ce… représentant en chef.

     — Que puis-je pour vous ? demanda Persikov sur un nom qui saisit un peu le chef. Persikov fit passer se lunettes de la racine de son nez à son front, puis les fir redescendre et examina son visiteur. Ce dernier brillait de vernis et de pierres précieuses, et portait un monocle à l’œil droit12. « Quelle odieuse trogne ! » se dit Persikov sans savoir au juste pourquoi.

     Le visiteur s’y prit de loin, commençant par demander la permission d’allumer un cigare, à la suite de quoi Persikov l’invita avec beaucoup de répugnance à s’asseoir. Puis le visiteur s’excusa longuement d’être arrivé à une heure tardive : « Seulement… dans la journée, il n’y a jamais moyen d’attra… hi-hi… pardon13… de trouver chez lui monsieur le Professeur. » (en riant, le visiteur sanglotait comme une hyène)

     — Oui, je suis occupé ! répondit Persikov d’un ton si bref que le visiteur eut une nouvelle contraction.

     Il s’était tout de même permis de déranger le célèbre savant –  Le temps, c’est de l’argent, comme on dit… le cigare ne gênait pas le professeur ?

     — Mm-mm-mm, répondit Persikov. Il s’était donc permis…

     — Ainsi, le professeur avait découvert le rayon de la vie ?

     — Par pitié, de quelle vie parlez-vous ? Ce sont des inventions de journalistes ! s’anima Persikov.

     — Ah non, hi-hi-hé…

     Il comprenait parfaitement la modestie formant l’ornement véridique de tous les vrais savants… cela allait sans dire… Il y avait aujourd’hui des télégrammes… Dans de grandes villes du monde – Varsovie et Riga, par exemple –, on savait déjà tout à propos du rayon; Le nom du professeur Persikov était sur toutes les lèvres, dans le monde entier… le monde entier suivait, en retenant son souffle, les travaux du professeur Persikov… Mais tout le monde savait parfaitement combien la situation des savants était difficile, en Russie soviétique. « Entre nous soit dit13… Il n’y a personne d’autre, ici ? » … Malheureusement, ici, on ne savait pas apprécier à leur juste valeur les travaux scientifiques, voilà pourquoi il aurait aimé échanger quelques mots avec le professeur… Un É1tat étranger proposait au professeur Persikov, de façon tout à fait désintéressée, de l’aider dans ses travaux de laboratoire. A quoi bon jeter ici des perles aux cochons, comme il est dit dans les Écritures14 ? Cet État savait la vie pénible qu’avait eue le professeur en 1919 et en 1920, du temps de cette, hi-hi… révolution. Bien entendu, le secret le plus rigoureux… le professeur ferait part des résultats de ses travaux à l’État en question, qui le financerait en contrepartie. Puisqu’il avait construit une chambre noire, on voudrait bien en connaître les plans…

     Et le visiteur sortit de la poche intérieure de sa veste une liasse de billets d’une blancheur de neige15

     Ce n’était qu’une bagatelle : un acompte de 5 000 roubles, par exemple, que le professeur pouvait toucher à l’instant même… un reçu serait inutile… le professeur ferait même offense au représentant en chef, s’il parlait d’un reçu.

     — Dehors ! hurla tout à coup Persikov, d’une façon si effrayante que les touches du piano, au salon, émirent un son dans les aigus.

     Le visiteur s’évapora, au point que Persikov, tremblant encore de fureur, se demandait déjà, une minute plus tard, s’il avait vraiment été là, ou si ce n’était qu’une hallucination. 

     — Ce sont ses caoutchoucs ? brailla Persikov dans le vestibule, quelques instants après. 

     Le monsieur16 les a oubliés, répondit Maria Stepanovna, toute tremblante.

     — Jetez-les dehors !

     — Comment les jeter ? Le monsieur va revenir les chercher.

     — Remettez-les au Comité d’immeuble. Demandez un reçu. Que je ne voie plus ces caoutchoucs ! Des caoutchoucs d’espion, à eux de s’en occuper !…

     Maria Stepanovna se signa et prit les superbes caoutchoucs17 et les apporta à l’entrée de service. Elle resta un moment derrière la porte, puis cacha les caoutchoucs dans le débarras.

     — Vous les avez donnés ? tempêta Persikov.
     — Oui oui.

     — Le reçu.

     — Oui, Vladimir Ipatitch. Seulement, le président ne sait pas écrire !…

     — Je-veux-tout-de-suite-un-re-çu. Que le premier fils de pute sachant écrire signe pour lui !

     Maria Stepanovna se contenta de hocher la tête et revint au bout d’un quart d’heure avec ce billet :

     « Reçu pour le fonds de la part du prof. Persikov 1 (une) pai. de caou. Kolessov. »

     — Et c’est quoi, ça ?

     — Un jeton, monsieur18.

     Persikov piétina le jeton et cacha le reçu sous un presse-papiers. Après quoi, une pensée lui vint qui assombrit son front élevé. Il se rua sur le téléphone, appela l’Institut jusqu’à tirer Pancrace de son sommeil d’ivrogne et lui demanda : « Tout va bien ? » Pancrace se mit à grogner quelque chose dans l’appareil, en s’y retrouvant, on pouvait juger que d’après lui, tout allait bien. Mais cela  rassura Persikov juste une minute. Fronçant les sourcils, il se cramponna au téléphone pour y déclarer :

     « Passez-moi cette, comment s’appelle-t-elle déjà, cette Loubianka19. Merci13… Lequel d’entre vous dois-je informer… je reçois la visite d’individus suspects qui portent des caoutchoucs, oui… Le professeur Persikov, de la IVe Université… » 

     La ligne fut brusquement coupée, Persikov s’éloigna en jurant entre ses dents.

     — Vous prendrez du thé,  Vladimir Ipatitch ? s’informa timidement Maria Stepanovna en passant la tête dans le cabinet.

     — Je ne prendrai aucun thé… Mm-mm-mm, et que le diable les emporte tous… puisqu’ils sont enragés, de toute façon.

     Exactement dix minutes plus tard, le professeur reçut dans son cabinet d’autres visiteurs. L’un d’eux, agréable, replet et très poli, portait une modeste vareuse militaire couleur kaki et une culotte de cavalier. Il avait sur le nez un pince-nez perché comme un papillon de cristal. Toute sa personne évoquait un ange en bottes vernies. Le deuxième, très petit, terriblement lugubre, était en civil, tenue qui semblait d’ailleurs l’embarrasser. Le troisième se comporta d’une façon particulière, il n’entra pas dans le cabinet du professeur mais demeura dans la pénombre du vestibule. Éclairé et traversé de filets de fumée de tabac, le cabinet lui était du reste entièrement visible.  Le visage de ce troisième visiteur, lequel était également en civil, s’ornait d’un pince-nez à verres fumés.

     Les deux qui étaient rentrés dans le cabinet épuisèrent Persikov, ils ne faisaient que scruter la carte de visite, poser des questions sur les cinq mille roubles et lui demander à quoi ressemblait le visiteur.

     — Que voulez-vous que j’en sache ? grommelait Persikov, une sale gueule, quoi. Un dégénéré.

     — Il n’avait pas un œil de verre ? demanda le petit d’une voix enrouée.

     — Allez savoir. En fait, non, pas d’œil de verre, il avait les yeux fuyants.

     — Rubinstein ? risqua l’ange à voix basse, à l’adresse du petit en civil; Mais l’autre, sombre, fit de la tête un signe négatif.   

     — Rubinstein ne donne rien sans reçu, jamais, grommela-t-il. Ce n’est pas du Rubinstein, ce boulot. Nous avons affaire à quelqu’un de plus important.

     L’histoire des caoutchoucs suscita le plus vif intérêt chez les visiteurs. L’ange prononça seulement, au téléphone du bureau de l’immeuble, ces quelques mots : « La Direction politique d’État20 convoque à l’instant chez le professeur Persikov le secrétaire du Comité d’immeuble Kolessov, avec les caoutchoucs », et ledit Kolessov apparut séance tenante dans le cabinet, les caoutchoucs à la main.

     — Vassenka21 ! appela l’ange, hélant d’une voix douce l’homme resté dans le vestibule. Celui-ci se leva avec indolence et se déhancha jusqu’au cabinet. Les verres fumés faisaient complètement disparaître ses yeux.

     — Oui ? demanda-t-il, laconique et endormi.

     — Les caoutchoucs.

     Le regard des yeux fumés glissa sur les caoutchoucs, et il sembla alors à Persikov voir un instant briller de côté, sous les verres, des yeux non pas assoupis mais au contraire extrêmement affutés. Mais ils s’éteignirent aussitôt.

     — Eh bien, Vassenka ?

     Celui qu’on appelait Vassenka répondit avec indolence :

     — Eh bien quoi ? Ce sont les caoutchoucs de Pelenjkowski. 

     Le fonds de l’immeuble fut aussitôt privé du cadeau que lui avait fait le professeur Persikov. Les caoutchoucs disparurent dans du papier journal. Extrêmement content, l’ange en vareuse se leva et se mit à serrer la main du professeur, il prononça même un petit speech selon lequel il était tout à l’honneur du professeur… Le professeur pouvait être tranquille… personne ne viendrait plus le déranger, ni à l’Institut ni à son domicile… on allait prendre des mesures, ses chambres noires ne couraient absolument aucun danger…

     — Et vous ne pourriez pas fusiller les reporters ? demanda Persikov en regardant par-dessus ses lunettes.

     Cette question égaya excessivement les visiteurs. Pas seulement le petit lugubre, même le fumé dans le vestibule eut un sourire. Étincelant et rayonnant, l’ange expliqua que ce n’était pas possible.

     — Et cette canaille venue chez moi, qui était-ce ?

     Là, ils cessèrent tous de sourire, et l’ange répondit évasivement que voilà, quelque affairiste de second ordre, ne valant pas la peine qu’on y fît attention… il demandait cependant avec insistance au professeur de garder le secret le plus complet sur ce qui s’était passé ce soir, là-dessus les visiteurs partirent.

     Persikov revint dans son cabinet, retournant à ses diagrammes, mais il n’eut pas l’occasion de se mettre au travail. Le téléphone jeta son petit cercle de feu, et une voix féminine proposa au professeur, s’il le souhaitait, d’épouser une veuve intéressante et fougueuse, avec un appartement de sept pièces. Persikov hurla dans l’appareil :

     « Je vous conseille d’aller vous faire soigner chez le professeur Rossolimo… »

     Là dessus, le téléphone sonna une deuxième fois.

     Cette fois, Persikov s’attendrit quelque peu, car c’était quelqu’un du Kremlin, une personnalité assez connue, qui l’appelait, l’interrogeant longuement et avec intérêt au sujet de son travail et exprimant le désir de visiter son laboratoire. En s’écartant du téléphone, Persikov s’essuya le front et décrocha le récepteur22. Au même moment, dans l’appartement du dessus, d’effrayantes trompettes se mirent à tonner, cependant que s’envolaient les cris des Walkyries : le récepteur radio du directeur du Trust du drap avait capté le concert Wagner donné au Bolchoï. Sous les hurlements et le fracas tombant du plafond, Persikov annonça à Maria Stepanovna qu’il allait quitter Moscou23, faire un procès au directeur, casser ce récepteur, puisqu’on voulait clairement le faire déguerpir. Il cassa une loupe et s’en alla dormir sur le divan de son cabinet, s’endormant bercé par la douce musique d’un pianiste célèbre, retransmise depuis le Bolchoï.

     Les surprises se poursuivirent le lendemain. Arrivé en tramway à l’Institut, Perrsikov trouva sur le perron un citoyen inconnu de lui, en chapeau melon vert à la mode. L’autre regarda attentivement Persikov, sans lui poser de questions, ce qui fit que Persikov le supporta. Mais dans le vestibule, outre un Pancrace désemparé, un deuxième melon se leva pour l'accueillir, qui le salua poliment :

     — Bonjour, citoyen professeur.

     — Qu’est-ce que vous voulez ? demanda d’une voix terrible Persikov, que Pancrace aidait à retirer son manteau. 

     Mais le melon apaisa vite Persikov en susurrant d’une voix très douce que le professeur s’alarmait inutilement. Le melon était précisément là pour épargner au professeur les visites d’importuns… le professeur pouvait êtree tranquille non seulememnt pour les portes, mais même pour les fenêtres de son cabinet. Sur ce, l’inconnu rabattit un iinstant le bord de son veston et fit voir un insigne au professeur.

     — Hum… tout de même, les choses sont bien faites, chez vous, mugit Persikov, qui ajouta naïvement : mais qu’est-ce que vous allez manger, ici ?

     Le melon eut alors un sourire malicieux et lui expliqua qu’on viendrait le relever.

     Les trois jours suivants se passèrent le mieux du monde. Le professeur reçut deux fois des visiteurs venant du Kremlin, et une autre fois, il eut la visite d’étudiants venant passer un examen. Les étudiants furent tous recalés, et on lisait sur leur visage la terreur superstitieuse que leur inspirait désormais Persikov. 

     « Faites-vous receveur de tramway ! La zoologie n’est pas pour vous », entendait-on en provenance du cabinet.

     — Sévère ? demandait le melon à Pancrace.

     — Hou là, que Dieu vous garde de lui, répondait Pancrace ; en cas qu’en y a un qui passe l’examen, il sort du cabinet les jambes flageolantes, le pauvret. Complètement vidé. Direction la brasserie, tout de suite.

     Trois jours passèrent à ces petites affaires sans que le professeur s’en aperçut, mais le quatrième, il fut ramené à la vraie vie, à cause d’une petite voix glapissante montant de la rue :

     « Vladimir Ipatitch ! » cria depuis la rue Herzen la voix, passant par la fenêtre ouverte du cabinet. La voix eut de la chance : Persikov s’était surmené ces derniers jours. Il était justement en train de se reposer, fumant assis dans son fauteuil, ses yeux rougis regardant faiblement dans le vague. Il n’en pouvait plus. C’est pourquoi il jeta avec une certaine curiosité un coup d’œil par la fenêtre et aperçut Alfred Bronski sur le trottoir. Le professeur reconnut tout de suite, à son chapeau terminé en pointe et à son bloc-notes, le possesseur de la carte de visite aux nombreux titres. Bronski s’inclina devant la fenêtre avec une tendresse respectueuse24.

     — Deux p’tites minutes, cher professeur, dit Bronski depuis le trottoir, en forçant sa voix. J’ai juste une petite question, et d’ordre purement zoologique. Je peux vous la poser ?

     — Posez-la, répondit Persikov avec un laconisme teinté d’ironie, tout en se disant : « Tout de même, il y a quelque chose d’américain chez ce gredin. »

     — Que pourriez-vous dire pour les poules, cher professeur ? cria Bronski, les mains en porte-voix.

     Ce qui stupéfia Persikov. Il s’assit sur le rebord de la fenêtre, puis le quitta, pressa un bouton et cria en pointant le doigt vers la fenêtre :

     — Pancrace, fais monter le type sur le trottoir.

     Lorsque Bronski se montra dans le cabinet, Persikov poussa l’aménité jusqu’à brailler :

     — Asseyez-vous !

     Et Bronski, souriant d’un air ravi, s’installa sur le tabouret tournant.

     — Expliquez-moi une chose, je vous prie, lui dit Persikov, c’est vous qui écrivez, là-bas, dans vos journaux ?

     — En effet, répondit respectueusement Alfred.

     — Quelque chose m’échappe : comment pouvez-vous écrire, alors que vous ne savez pas parler russe ? C’est quoi, « deux p’tites minutes » et « pour les poules » ? Vous voulez sans doute me poser des questions au sujet des poules ?

     Bronski eut un petit rire respectueux :

     — Valentin Petrovitch fait les corrections.

     — Qui est ce Valentin Petrovitch ?

     — Le directeur de la partie littéraire.

     — Bon, soit. D’ailleurs je ne suis pas philologue. Laissons votre Petrovitch. Que désirez-vous savoir au juste, à propos des poules ?

     — Tout ce que vous pourrez me dire, professeur.

     À ce moment, Bronski s’arma d’un crayon. Des étincelles de triomphe jaillirent dans les yeux de Persikov.

     — C’est en vain que vous vous êtes adressé à moi, je ne suis pas spécialiste des volatiles. Vous feriez mieux de vous adresser à Iéméliane Ivanovitch Portougalov, de l’Université I. Personnellement, je sais fort peu de choses…

     Bronski eut un sourire ravi pour donner à comprendre qu’il avait saisi la plaisanterie du cher professeur. « Blague : fort peu ! » nota-t-il sur son bloc.

     — Au demeurant, si ça vous intéresse, soit ! Les poules, ou encore les oiseaux à crête… sont un genre d’oiseaux appartenant à l’ordre des gallinacés25. À la famille des faisans…  dit Persikov d’une voix sonore, en regardant non pas Bronski mais au loin, à un auditoire présumé de quelque mille personnes… — à la famille des faisans… des phasianidés25. Ce sont des oiseaux présentant une crête charnue et deux lobes sous la machoire inférieure… hum… bien qu’ils en aient parfois aussi un sous le menton27… Bon, que dire encore. Les ailes sont courtes et arrondies… La queue est d’une longueur moyenne, un peu étagée, je dirais même en forme de toit, les pllumes du milieu sont recourbées, falciformes… Pancrace… ramène de la salle des modèles le N° 705, le coq vu en coupe… mais vous n’en avez pas besoin ?… Pancrace, laisse le modèle… Je vous répète que je ne suis pas un spécialiste, allez voir Portougalov. Alors monsieur18, personnellement, je connais six espèces de poules sauvages… hum… Portougalov en sait davantage… vivant en Inde et sur l’archipel malais. Par exemple le coq bankiva ou Kazintou28, on le trouve dans les contreforts de l’Himalaya, dans toute l’Inde, en Assam, en Birmanie… Le coq à queue fourchue ou Gallus Varius29, qu’on trouve à Lombok, Sumbawa et Florès. Et, sur l’île de java, nous avons le remarquable coq Gallus Aeneus ; au sud-est de l’Inde, je peux vous recommander le superbe coq de Sonnerat… Je vous montrerai plus tard un dessin. En ce qui concerne Ceylan, nous y trouvons le coq de Stanley, qu’on ne trouve plus nulle part ailleurs.

     Assis, les yeux écarquillés, Bronski écrivait à toute vitesse.

     — Il faut vous faire part d’autre chose ?

     — J’aurais voulu apprendre quelque chose sur les maladies des poules, dit tout doucement Alfred.

     — Hum, ce n’est pas moi le spécialiste… demandez à Portougalov… Enfin… il y a les cestodes, les trématodes, l’ixode galeux, l’acarien demodex, la tique des oiseaux, le pou des poules ou mallophage, les puces, le choléra des poules, l’inflammation diphtérico-striduleuse des muqueuses… la pneumoconiose, la tuberculose, les teignes des poules… ce n’est pas ça qui manque… (des étincelles jouaient dans les yeux de Persikov), les empoisonnements, par la ciguë, par exemple, les tumeurs, le rachitisme, la jaunisse, le rhumatisme, la spore d’Achorion Schönleini… une maladie très intéressante. Pendant l’affection, il se forme sur la crête de petites taches semblables à de la moisissure…

     Bronski essuya la sueur sur son front avec un mouchoir de couleur.

     — Et, à votre avis, professeur, quelle est la cause de la catastrophe actuelle ?

     — Quelle catastrophe ?

     — Comment, alors vous n’avez pas lu, professeur ? s’étonna Bronski, qui sortit de sa serviette une feuille toute froissée des Izvestia.

     — Je ne lis pas les journaux, répondit Persikov en se renfrognant.

     — Mais pourquoi, professeur ? demanda gentiment Alfred.

     — Parce qu’ils publient des absurdités, répondit sans hésiter Persikov.

     — Vraiment, professeur ? murmura doucement Bronski en dépliant la feuille.

     — Qu’est-ce que c’est que ça ? dit Persikov, qui se leva, du coup. Les étincelles jouaient maintenant dans les yeux de Bronski. Il souligna d’un ongle vernis et effilé le titre d’une taille incroyable qui s’étalait sur toute la largeur de la page du journal : 


Peste des poules dans la République


     — Comment cela ? demanda Persikov en remontant ses lunettes sur son front…  






Notes


  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kostroma
    Il y a dans le nom originel, Troïtsk, une référence à la Sainte-Trinité. Le nom substitué provient de celui de Stieklov (en français : Duverre), pseudonyme littéraire d’un journaliste et écrivain bolchevik d’origine juive, Nakhamkiss, né en août 1873 à Odessa, arrêté en 1938 et mort en prison en septembre 1941, de dénutrition et de dysenterie. Réhabilité en 1956.
  2. Rue de la cathédrale…
  3. Coopérative de production. Progressivement remplacé par les kolkhozes. 
  4. Alexandre Tchitchkine (1862-1949), entrepreneur russe, millionnaire, « Roi du lait ». Un temps émigré à Paris après la nationalisation de son entreprise en1918, il retourna en Russie en 1922 – il avait avant 1917 rendu service à certains bolcheviks, dont Molotov – et refit des affaires pendant la NEP, tout en étant consultant pour le Commissariat au commerce ; un moment en disgrâce à la fin de la NEP et se retrouvant au Kazakhstan, il rebondit, fut consultant pour le Commissariat à l’industrie alimentaire, reprit du service dans l’industrie laitière pendant la guerre et fut décoré pour ses quatre-vingts ans…
  5. https://magazine.hortus-focus.fr/blog/2020/05/23/la-brahma-une-poule-facile/
  6. https://poulailler-bio.fr/races-de-poules-a-huppe-ou-huppees/
  7. Depuis le début du chapitre, la voisine appelle la veuve du pope par son patronyme, ce qui est correct entre gens qui se connaissent.
  8. Dans le texte : je mangerai de la terre.
  9. Le rouge est partout : l’intention satirique de l’auteur est claire. Mis le fameux rayon est lui aussi rouge, les sous-entendus de l’auteur, par-delà l’inventivité « à la manière de Wells », vont prendre une coloration plus tragique. Boulgakov doit déjà ruminer son grand œuvre à venir…
  10. Rue très anciennement le lieu où se tenait un marché à la volaille et au gibier. Okhota, c’est la chasse…
  11. Rappelons que pour les bolcheviks, le cinéma était d’une importance extrême, conçu comme un instrument de propagande décisif.
  12. L’auteur s’amuse, car il en portait un lui-même…
  13. Dans le texte, simple transcription en cyrillique du terme français.
  14. Matthieu, 7, 6. On parle plus souvent, en français de confiture donnée aux cochons…
  15. Couleur des billets de vingt-cinq roubles.
  16. Sans doute la meilleure façon de rendre le pluriel de déférence du texte russe, qui dit : « Ils les ont oubliés », au lieu de : « Il les a oubliés ».
  17. Étrangement devenus ici des « bottillons de cuir » dans le Folio-bilingue…
  18. Indiqué par l’initiale sifflée « S » apposée au mot « jeton ». Vieille notation de déférence – parfois ironique, mais pas ici.
  19. Prison principale de Moscou, et siège de la police politique, sur la place du même nom – rebaptisée place Dzerjinski de 1926 à 1990, du nom du fondateur et premier chef de la Tchéka, devenue ensuite G.P.U., puis N.K.V.D. et finalement K.G.B.
  20. La G.P.U.
  21. Diminutif de Vassia (Vassili). La première syllabe est accentuée, cela se prononce : Vassinka. J’en profite (mieux vaut tard que jamais) pour signaler que le nom du professeur est accentué sur la première syllabe, il se prononce : Piérsikoff…
  22. Pour ne plus être dérangé…
  23. On trouve, dans le Folio bilingue cette précision : « pour aller au diable », que je ne retrouve pas sur Internet…
  24. Je saute ici un paragraphe sans grand intérêt, uniquement rencontré dans le Folio bilingue… Il peut y avoir un conflit de versions, j’ai déjà rencontré ce problème en traduisant Tchékhov, qui faisait des corrections sur épreuve…
  25. J’ai appris au passage qu’on disait de nos jours : « Galliformes ».
  26. Phasianidae :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Phasianidae
  27. Une histoire de caroncules que je laisse aux éventuels spécialistes.
  28. J’ai retrouvé le premier terme (coq doré), pas le deuxième…
  29. Coq vert de Java. https://mon-espace-nature.fr/le-coq-vert-de-la-jungle-ou-coq-de-javagallo-verde/





À suivre…