mardi 22 septembre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 2)

 


Ponce Pilate



     Dans un ample manteau blanc à la doublure rouge sang, traînant les pieds comme le font les cavaliers en marchant, tôt le matin du quatorzième jour du mois de printemps nommé Nissan parut, sous le portique situé entre les deux ailes du palais d’Hérode la grand1, le procurateur de Judée, Ponce Pilate2.

    Le procurateur haïssait plus que tout au monde le parfum de l’essence de rose, et tout annonçait un jour funeste, car cette odeur, depuis l’aube, s’était mise à poursuivre le procurateur. Il lui semblait que les cyprès et les palmiers du jardin répandaient cette odeur, et qu’un maudit effluve de rose venait se mêler à l’odeur de sueur des soldats de son escorte, ainsi qu’à celle de cuir de leur équipement. Des pavillons situés à l’arrière du palais, où avait pris ses quartiers la première cohorte de la douzième légion Foudre3, cohorte qui avait accompagné à Ierchalaïm4 le procurateur, arrivait à la colonnade une petite fumée passant sur la terrasse supérieure du jardin ; et, à cette odeur un peu âpre, montrant que les cuistots des centuries avaient commencé à préparer le repas, s’ajoutait toujours cette grasse senteur de rose.

     « Ô dieux, dieux, pourquoi me punissez-vous ?… Pas de doute, le voilà de nouveau, ce mal invincible, effroyable… cette hémicrânie faisant souffrir la moitié de la tête5… Contre lui, il n’est point de remède ni de subterfuge salvateur… je vais essayer de ne pas remuer la tête… »

     Sur la mosaïque du sol, près de la fontaine, on avait déjà préparé un siège, et le procurateur, sans regarder personne, s’assit et étendit la main sur le côté. Son secrétaire déposa respectueusement dans cette main un bout de parchemin. Ne pouvant retenir une grimace de douleur, le procurateur parcourut du coin de l’œil ce qui s’y trouvait écrit, rendit le parchemin au secrétaire et dit avec effort :

     « C’est le prévenu de Galilée ? L’affaire a été transmise au tétrarque6 ?

     — Oui, procurateur, répondit le secrétaire.

     — Et qu’a-t-il décidé ?

     — Il a refusé de conclure, et a soumis à votre ratification la condamnation à mort prononcée par le Sanhédrin », expliqua le secrétaire.

     Un tic agita la joue du procurateur, qui dit à mi-voix :

     « Faites venir l’accusé. »

     Venant de la terrasse du jardin, deux légionnaires amenèrent aussitôt sur le balcon, sous le portique, un homme d’environ vingt-sept ans7 qu’ils tinrent debout devant le siège du procurateur. L’homme était vêtu d’une tunique bleu clair, vieille et déchirée, et coiffé d’une bande tissu blanc maintenue sur son front par une courroie, et il avait les mains liées derrière le dos. Un gros bleu se trouvait sous son œil gauche, le coin de sa bouche présentait une écorchure couverte de sang séché. L’homme regardait le procurateur avec une curiosité inquiète.

     Après un moment de silence, celui-ci demanda doucement en araméen :

     « C’est donc toi qui incitait le peuple à détruire le temple de Ierchalaïm ? »

     En disant cela, le procurateur restait d’une immobilité de pierre, seules ses lèvres remuaient, de façon à peine perceptible. S’il restait immobile comme une pierre, c’était par crainte de remuer sa tête, en proie à une douleur infernale.

     L’homme aux mains liées s’avança un peu et se mit à parler :

     « Homme bon ! Crois-moi… »

     Mais le procurateur, continuant à demeurer immobile et sans nullement élever la voix, l’interrompit aussitôt :

     « C’est moi que tu appelles “Homme bon” ? Tu te trompes. À Ierchalaïm, tout le monde murmure que je suis un monstre de cruauté, et c’est parfaitement exact. » 

Et il ajouta de la même voix monotone : « Amenez-moi le centurion Mort-aux-rats8. »

     Tous eurent l’impression qu’il faisait plus sombre sur le balcon lorsque se présenta devant le procurateur le centurion de la première centurie, Marcus, dit Mort-aux-rats. Il dépassait d’une tête le plus grand soldat de la légion, et était si large d’épaules qu’il cachait complètement le soleil, qui n’était pas encore bien haut dans le ciel.

     Le procurateur s’adressa en latin au centurion :

     Ce criminel m’appelle “Homme bon”. Faites-le sortir un instant et expliquez-lui comment on doit s’adresser à moi. Mais ne l’estropiez pas. »

     Et tous, à part le procurateur immobile, suivirent du regard Marcus Mort-aux-rats qui, de la main, faisait signe au détenu de le suivre.

     En règle générale, où qu’il se montrât, tout le monde suivait Mort-aux-rats du regard en raison de sa stature ; et ceux qui le voyaient pour la première fois s’attardaient aussi sur son visage défiguré : une massue germaine lui avait autrefois brisé le nez.

     Les lourdes sandales de Marcus claquèrent sur la mosaïque, l’homme attaché le suivant sans bruit ; un grand silence se fit sous le portique, on put entendre les pigeons roucouler sur la terrasse du jardin devant le balcon, ainsi que la petite chanson agréablement subtile de l’eau dans la fontaine.

     Le procurateur eut envie de se lever, de placer sa tempe sous le filet d’eau et de se tenir là sans plus bouger. Mais il savait que cela ne serait d’aucun secours.

     Mort-aux-rats fit descendre le prisonnier du portique dans le jardin, prit un fouet des mains d’un légionnaire se tenant près du piédestal d’une statue de bronze et en frappa sans beaucoup d’élan les épaules du prisonnier. Le geste du centurion avait été nonchalant et léger, mais l’homme aux mains liées s’affaissa aussitôt comme si on lui avait coupé les jambes, il essaya de reprendre son souffle, devint tout pâle et ses yeux devinrent vitreux.

     De sa seule main gauche, sans effort, Marcus le souleva comme un sac vide, le remit sur pieds et lui dit d’un ton nasillard, dans un mauvais araméen :

     « On appelle hegemon9 le procurateur de Rome. Pas autrement. On se tient au garde-à-vous. Tu m’as compris, ou je te frappe ? »

     Le prisonnier chancela, puis se maîtrisa, reprit des couleurs et retrouva son souffle, et il répondit d’une voix rauque :

     « Je t’ai compris. Ne me bats pas. »

     Une minute plus tard, il se tenait de nouveau devant le procurateur.

     Une vois éteinte, souffrante, résonna :

     « Nom ? 

     — Le mien ? » se hâta de répliquer le prisonnier, montrant de toute sa personne qu’il était prêt à répondre de façon sensée, sans plus susciter la colère de son interlocuteur.

     Le procurateur dit sans élever la voix :

     « Le mien, je le connais. Ne te fais pas plus bête que tu n’es. Le tien.

     — Iéchoua, répondit vite le prisonnier.

     — Un surnom ?

     — Ha-Notzri.

     — D’où es-tu ?

     — De la ville de Gamala10 «, répondit le prisonnier, qui tourna la tête pour montrer qu’à sa droite, au loin, au Nord, se trouvait la ville de Gamala.

     « De qui es-tu le fils ?

     — Je ne sais pas exactement, répondit vivement le prisonnier : je ne me souviens pas de mes parents. On m’a dit que mon père était syrien…

     — Où résides-tu ?

     — Je n’ai pas de domicile fixe, répondit timidement le prisonnier : je vais de ville en ville.

     — On peut dire cela plus brièvement : tu es un vagabond », dit le procurateur, qui demanda :

     « Tu as de la famille ?

     — Personne. Je suis seul au monde.

     — Tu sais lire et écrire ?

     — Oui.

     — Sais-tu une autre langue que l’araméen ?

     — Oui. Je connais le grec. »

     Une paupière enflée se souleva, un œil voilé de souffrance fixa le prisonnier. L’autre œil resta fermé.

     Pilate dit en grec11 :

     « C’est donc toi qui projetais de détruire le bâtiment du temple, et qui incitais le peuple à le faire ? »

     Le prisonnier s’anima alors de nouveau, ses yeux cessèrent d’exprimer la peur, et il déclara en grec :

     « Moi, homme b… – et une lueur d’effroi passa dans ses yeux devant ce qu’il avait failli laissé échapper – moi, hegemon, je n’ai jamais eu l’intention d’abattre le bâtiment du temple, et je n’ai jamais suggéré à quiconque de commettre cette action insensée. »

     Le visage du secrétaire, penché sur une table basse et consignant la déposition, exprima de la surprise.  Il releva la tête, pour la replonger aussitôt vers son parchemin.  

     « Bien des gens, et des gens de toutes sortes, affluent dans cette ville pour la fête12. Parmi eux, on trouve des mages, des astrologues, des devins et des assassins, dit le procurateur d’une voix monotone. Des menteurs, également. Toi, par exemple, tu es un menteur. C’est écrit clairement  : il appelait à détruire le temple. Les témoignages le disent.

     — Ces bonnes gens », commença le prisonnier, qui se hâta d’ajouter : « hegemon », avant de poursuivre : « ces bonnes gens n’ont aucune instruction et ont tout confondu dans ce que j’ai dit. D’ailleurs je commence à craindre que cette confusion ne dure encore très longtemps. Et tout cale parce qu’il note incorrectement mes paroles. »

     Il y eut un silence. À présent, deux yeux douloureux pesaient sur le prisonnier. 

     « Je te le répète, mais pour la dernière fois : cesse de jouer les fous, brigand, dit Pilate de sa voix douce et monotone ; ce qui est écrit à ton sujet n’est pas long, mais suffit pour te pendre.

     — Non, non, hegemon, dit le prisonnier, tendu par son désir de convaincre, il en est un qui ne fait que me suivre en écrivant tout sur un parchemin en peau de chèvre. Mais j’ai jeté un jour un coup d’œil sur ce parchemin, et ça m’a épouvanté. Je n’ai rigoureusement rien dit de ce qui est écrit dessus. Je l’ai supplié : “De grâce, brûle ton parchemin !” Mais il me l’a arraché des mains et s’est enfui avec.

     — Qui est-ce ? demanda Pilate d’un air dégoûté, en portant sa main à sa tempe.

     — Levi Matthieu13, s’empressa de répondre le prisonnier : il était collecteur de taxes, je l’ai rencontré la première fois sur la route de Bethphagé14, là, où, à l’angle, déborde un verger de figuiers, et j’ai lié conversation avec lui. Il m’a d’abord traité de façon inamicale et m’a même injurié : du moins pensait-il m’injurier en me traitant de chien (là, le prisonnier eut un petit sourire) ; personnellement, je ne vois rien de mauvais dans cet animal, rien qui vaille d’être vexé par cette appellation… »

     Le secrétaire arrêta d’écrire et jeta en tapinois un regard étonné , pas au prisonnier, mais au procurateur.

     « … Cependant, reprit Iéchoua, m’ayant écouté, il s’est adouci, et il a fini par jeter l’argent sur la route en disant qu’il allait voyager avec moi… »

     Pilate sourit d’une seule joue, en découvrant des dents jaunes, et proféra, tout son buste tourné vers son secrétaire :

     « Ô Ierchalaïm !  Que n’entend-on pas dans cette ville ! Vous entendez cela, un collecteur de taxes qui jette son argent sur la route ! »

     Ne sachant que répondre, le secrétaire jugea nécessaire de faire comme Pilate : sourire.

     « Il a déclaré que l’argent, désormais, lui était odieux », dit Iéchoua pour expliquer l’étrange conduite de Levi Matthieu, et il ajouta : « Et depuis, il m’a accompagné. »

     Avec toujours le même rictus, le procurateur regarda le prisonnier, puis le soleil qui, sans défaillance, montait au-dessus des statues équestres de l’hippodrome situé loin en bas, sur la droite, et soudain, dans un accès de souffrance nauséeuse, il songea que le plus simple serait de renvoyer du balcon cet étrange brigand, en prononçant rien que deux mots : « Pendez-le. » De renvoyer aussi l’escorte, de quitter le portique et de rentrer au palais pour donner l’ordre de faire l’obscurité dans sa chambre et ensuite s’affaler sur sa couche, réclamer de l’eau fraîche et appeler d’une voix dolente son chien Banga et se plaindre à lui de son hémicrânie. Et la tentation du poison traversa fugitivement la tête douloureuse du procurateur. 

     Il regarda de ses yeux troubles le prisonnier et resta un moment silencieux, cherchant péniblement à se rappeler la raison pour laquelle, sous l’impitoyable soleil matinal de Ierchalaïm, se tenait devant lui ce prisonnier au visage marqué par les coups, et les questions parfaitement inutiles qu’il convenait encore de lui poser.

     « Levi Matthieu ? » s’enquit le malade d’une voix rauque, et il ferma les yeux.

     « Oui, Levi Matthieu », lui répondit la voix aiguë qui le faisait souffrir.

     « Mais qu’as-tu cependant dit à la foule au sujet du temple, au marché ? »

     La voix portant la réponse transperça la tempe de Pilate, lui causant un supplice indicible :

     « J’ai dit, hegemon, que le temple de la vieille foi s’écroulerait, et que serait bâti un nouveau temple de la vérité. J’ai parlé de la sorte pour me faire mieux comprendre.

     — Qu’est-ce qui t’a pris, vagabond, d’aller troubler le peuple au marché en parlant de la vérité, chose dont tu n’as pas la moindre idée ? Qu’est-ce que la vérité15 ? »

     Là, le procurateur se dit : « Ô mes dieux ! Je lui pose une question qui n’intéresse pas le tribunal… Mon esprit se dérobe… » Et, de nouveau, l’image d’une coupe remplie d’un liquide sombre lui apparut. « Du poison, donnez-moi du poison… »

     Et de nouveau, il entendit la voix qui disait :

     « La vérité, c’est tout d’abord que tu as mal à la tête, à tel point que tu songes lâchement à mourir. Non seulement tu n’as pas la force de discuter avec moi, mais il t’est même pénible de me regarder. Me voici malgré moi ton bourreau, ce qui m’attriste. Tu n’es pas capable de penser quoi que ce soit, tu rêves seulement de voir arriver ton chien, le seul être, visiblement, pour lequel tu as de l’affection. Mais tes tourments vont prendre fin à l’instant, ta tête ira mieux. »

     Le secrétaire regarda le prisonnier en faisant des yeux ronds, et n’écrivit pas ces paroles.

     Pilate leva sur le prisonnier des yeux de martyr, et vit que le soleil était déjà haut au-dessus de l’hippodrome, et qu’un rayon s’était faufilé sous le portique et rampait vers les sandales éculées de Iéchoua, qui tentait de s’en écarter.

     Le procurateur se leva alors de son fauteuil, prit sa tête dans ses mains, et l’effroi se peignit sur son visage glabre et jaunâtre. Mais, par un effort de volonté, il le réprima aussitôt et se laissa retomber dans son fauteuil.

     Cependant, le prisonnier reprenait ses propos, que le secrétaire ne notait plus, essayant seulement, le cou tendu comme une oie, de ne pas en perdre un seul mot.

     « Voilà, c’est fini, dit le prisonnier en regardant Pilate d’un air bienveillant, et j’en suis extrêmement heureux. Je te conseillerais bien, hegemon, de quitter le palais pour un temps et d’aller faire un tour à pied dans les environs, ne serait-ce que dans les jardins du mont des Oliviers. L’orage commencera… — le prisonnier se retourna et cligna des yeux face au soleil – … plus tard, vers le soir, une promenade te ferait beaucoup de bien, et je t’accompagnerais avec plaisir. Il m’est venu à l’esprit de nouvelles idées qui pourraient, je crois, t’intéresser, et je t’en ferais part très volontiers, d’autant plus que tu donnes l’impression d’être un homme très intelligent. »

     Le secrétaire devint d’une pâleur mortelle et laissa tomber par terre le rouleau de parchemin.

     « Malheureusement, reprit l’homme aux mains liées que personne ne faisait taire, tu es trop replié sur toi-même, et tu as définitivement perdu confiance en autrui. Conviens-en, on ne peut pas mettre toute son affection seulement dans un chien. Ta vie est pauvre,  hegemon. » Et, en disant cela, l’orateur se permit un sourire.

     Le secrétaire n’avait plus qu’une idée en tête : devait-il, oui ou non, en croire ses oreilles ? Il le fallait bien. Il s’efforça alors d’imaginer la forme étrange que prendrait la fureur du procurateur irascible devant l’insolence inouïe du prisonnier. Il n’y arrivait pas, malgré sa grande pratique du procurateur.

     La voix cassée, un peu enrouée du procurateur dit alors en latin :

     « Déliez-lui les mains. »

     L’un des légionnaires de l’escorte frappa le sol de sa lance, la passa à un autre, s’approcha et défit les liens du prisonnier. Le secrétaire ramassa son rouleau, décida de ne rien écrire pour le moment et de ne s’étonner de rien. 

     « Avoue-le, demanda doucement Pilate en grec : tu es un grand médecin ?

     — Non, procurateur, je ne suis pas médecin », répondit le prisonnier en frottant avec délectation son poignet rougi, meurtri et enflé.

     Par en dessous, sévèrement, le regard comme une vrille, Pilate scrutait le prisonnier, et ce regard n’était plus trouble, les étincelles bien connues y jouaient.

     « Je ne t’ai pas posé la question, dit Pilate : peut-être sais-tu aussi le latin ?

     — Oui », répondit le prisonnier.

     Les joues jaunâtres de Pilate se teintèrent de rouge, et il demanda en latin :

     « Comment savais-tu que je voulais appeler mon chien ?

     — C’est très simple, répondit le prisonnier dans la même langue : tu agitais la main en l’air – le prisonnier imita le geste de Pilate –, comme pour caresser, et tes lèvres…

     Oui », dit Pilate.

     Ils se turent. Puis Pilate demanda en grec :

     «  Ainsi, tu es médecin ?

     — Non, non, répondit vivement le prisonnier : crois-moi, je ne suis pas médecin.

     — Bon, très bien. Si tu désires garder cela secret, soit. Cela n’a pas de rapport direct avec ton affaire. Tu affirmes donc ne pas avoir appelé à détruire… ou à incendier, ou à anéantir, d’une façon ou d’une autre, le temple ?

     — Je le répète, hegemon, je n’ai jamais appelé quiconque à de tels actes. Ai-je donc l’air d’un simple d’esprit ?

     — Oh non, tu n’as pas l’air d’un simple d’esprit, répondit doucement le procurateur, et il afficha une espèce de sourire effrayant : alors, jure que tout ceci n’a pas eu lieu.

     — Sur quoi veux-tu que je jure ? demanda très vivement l’homme aux mains déliées.

     — Eh bien, sur ta vie, répondit le procurateur : c’est le moment de le faire, car ta vie ne tient qu’à un fil, sache-le.

     — Penserais-tu, hegemon, que c’est toi qui la tiens suspendue à ce fil ? demanda le prisonnier. Dans ce cas, tu te trompes fort. »

     Pilate tressaillit et répondit entre ses dents :

     « Je peux couper ce fil.

     — Là encore, tu te trompes », répliqua le prisonnier avec un sourire lumineux, tout en se protégeant du soleil avec sa main. « Reconnais-le, seul celui qui a suspendu ce fil peut le couper.

     — Bien, bien, dit Pilate en souriant ; à présent, je ne doute plus qu’à Ierchalaïm les badauds oisifs aient marché sur tes talons. J’ignore qui a pendu ta langue, mais elle est bien pendue. À propos, dis-moi : est-il exact que tu sois entré à Ierchalaïm par la porte de Suse, monté sur un âne, accompagné par toute une populace qui criait en te saluant comme un prophète ? » Là, le procurateur montra du doigt le rouleau de parchemin.

     Le prisonnier regarda le procurateur avec perplexité.

     « Je n’ai aucun âne, hegemon, dit-il. Je suis bien arrivé à Ierchalaïm par la porte de Suse, mais à pied, accompagné seulement par Levi Matthieu, et personne ne m’a rien crié, car personne, à Ierchalaïm, ne me connaissait alors. »

     Pilate reprit, sans détacher son regard du prisonnier :

     « Ne connais-tu pas les dénommés Dismas pour le premier, ensuite Hestas, et le troisième Bar-abbas16 ?

     — Je ne connais pas ces hommes bons.

     — C’est la vérité ?

     — C’est la vérité.

     — À présent, dis-moi, pourquoi emploies-tu sans cesse les mots « hommes bons » ? Appelles-tu donc tout le monde ainsi ?

     — Tout le monde, répondit le prisonnier ; il n’y a pas de mauvaises gens sur terre.

     — C’est la première fois que je l’entends dire, déclara Pilate avec un petit rire ; mais peut-être que je connais mal la vie ! »… « Vous pouvez ne pas écrire la suite », dit-il à l’adresse du secrétaire, qui, du reste, n’écrivait plus rien, et il se remit à parler au prisonnier :

     « Tu as lu cela dans un livre grec ?

     — Non, j’ai conclu cela moi-même.

     — Et tu le prêches ?

     — Oui.

     — Alors, par exemple, le centurion Marcus, celui qu’on a surnommé Mort-aux-rats, il est bon ?

     — Oui, répondit le prisonnier. En vérité, il est malheureux. Depuis que des hommes bons l’ont défiguré, il est devenu cruel et dur. Qui l’a défiguré ? Ce serait bon à savoir.

     — Je peux volontiers te l’apprendre, répliqua Pilate, car j’en ai été témoin. Des hommes bons se sont jetés sur lui comme des chiens sur un ours. Les Germains se sont accrochés à son cou, à ses bras, à ses jambes. Le manipule17 d’infanterie s’était retrouvée encerclée dans une poche, et si la turme18 de cavalerie que je commandais n’avait pas opéré une percée de flanc, tu n’aurais pas eu, philosophe, le loisir de discuter avec Mort-aux-rats. C’était à la bataille d’Idistaviso, dans la vallée des Vierges19.

     — Si quelqu’un lui parlait, dit le prisonnier tout à coup pensif, je suis sûr qu’il changerait du tout au tout.

     — Je crois, répliqua Pilate, que le légat20 de la légion ne serait pas enchanté de te voir discuter avec l’un de ses officiers ou de ses soldats. D’ailleurs, cela ne se produira pas, heureusement pour tout le monde, et je serai le premier à y veiller. »

     À ce moment, une hirondelle s’engagea en coup de vent sous le portique, elle décrivit un cercle sous le plafond doré, descendit, faillit frôler de son aile pointue une statue d’airain dans sa niche et disparut derrière le chapiteau d’une colonne. Peut-être avait-elle eu l’idée d’y faire son nid.

     Durant ce vol, une formule avait germé dans la tête à présent légère du procurateur. La voici : « S’étant penché sur l’affaire du philosophe errant Iéchoua, surnommé Ha-Notzri,  l’hegemon et n’y a trouvé nul crime. En particulier, il n’a pas trouvé me moindre lien entre les activités de Iéchoua et les désordres survenus récemment à Ierchalaëm. Le philosophe vagabond s’avère être un malade mental.  En conséquence, le procurateur ne ratifie pas la sentence de mort prononcée à l’encontre de Ha-Notzri par le Petit Sanhédrin; Mais, prenant en considération le fait que les discours utopiques et insensés de Ha-Notzri peuvent causer de l’agitation à Ierchalaëm, le procurateur expulse Iéchoua de Ierchalaëm et le fait emprisonner à Césarée de Straton21, au bord de la Méditerranée, lieu de résidence du procurateur. 

     Restait à dicter cela au secrétaire.

     Les ailes de l’hirondelle battirent l’air juste au-dessus de la tête du procurateur, l’oiseau s’élança vers la vasque de la fontaine et s’envola à l’air libre. Le procurateur leva les yeux sur le prisonnier et vit à côté de lui une brillante colonne de poussière.

     « C’est tout, à son sujet ? demanda Pilate au secrétaire.

     — Malheureusement, non », répondit contre toute attente le secrétaire, et il tendit à Pilate un autre morceau de parchemin.

     « Qu’est-ce encore ? » demanda Pilate, fronçant les sourcils.

     À la lecture de ce qu’on venait de lui remettre, il changea encore davantage de visage. Était-ce du sang noir qui avait afflué à son cou et à son visage, ou s’était-il produit autre chose ? En tout cas, sa peau perdit son teint jaune, se colora de brun et ses yeux parurent s’enfoncer dans leurs orbites.

     Le sang affluant à ses tempes et y battant en fut sans doute encore responsable, le fait est qu’il se passa quelque chose concernant la vision du procurateur. Ainsi, il crut voir la tête du prisonnier s’envoler, remplacée par une autre. Sur cette tête-là, chauve, se trouvait une couronne d’or aux fleurons espacés. Son front était marqué d’un chancre rond lui rongeant la peau et enduit d’onguent. Sa bouche était affaissée et édentée, sa lèvre inférieure pendait d’un air capricieux22. Pilate eut l’impression que les colonnes roses du balcon avaient disparu, de même que les toits de  Ierchalaëm, au loin, au-delà du jardin en contrebas, que tout, aux alentours, s’était enfoncé dans l’épaisse verdure des jardins de Capri23. Quelque chose d’étrange survint aussi à son ouïe : des trompettes semblaient jouer faiblement au loin, menaçantes, et une voix nasillarde se faisait très clairement entendre, étirant, hautaine, les mots : « Loi sur le crime de lèse-majesté… »

     Des pensées défilèrent dans sa tête, brèves, décousues, et inhabituelles défilèrent dans sa tête : « Il est perdu !… », puis : « Ils sont perdus !… » Ainsi qu’une idée absurde se glissant au beau milieu, celle de l’immortalité, qui éveilla en outre chez lui, allez savoir pourquoi, une insupportable angoisse.

     Pilate fit un effort pour chasser la vision, tourna son regard vers le balcon et ses yeux virent de nouveau le prisonnier.

     « Écoute, Ha-Notzri, dit le procurateur en regardant Iéchoua d’une façon un peu étrange – son visage était menaçant, ses yeux inquiets —, as-tu dit, à un moment ou un autre, quelque chose à propos du grand César ? Réponds ! Tu as dit quelque chose ?… Ou… tu… n’as rien dit ? »

     Pilate insista sur le mot « rien » un peu plus qu’il n’est d’usage dans un tribunal, et le regard qu’il lança à Iéchoua contenait comme une idée qu’il aurait voulu inspirer au prisonnier.

     « Il est simple et agréable de dire la vérité, fit observer celui-ci.

     — Je n’ai pas besoin de savoir, dit Pilate d’une voix étranglée par la colère, s’il est agréable ou désagréable de dire la vérité. Mais il va falloir que tu la dises. Mais, en parlant, pèse chaque mot, si tu veux éviter une mort non seulement inévitable mais très cruelle. »

     Personne ne sait ce qui était arrivé au procurateur de Judée, mais il se permit de lever la main, comme pour se protéger d’un rayon de soleil, et, derrière l’écran de sa main, de lancer au prisonnier un regard significatif.

     « Ainsi, dit-il, réponds-moi, connais-tu un certain Judas de Kiriath24, et que lui as-tu dit exactement, si tu lui as parlé, à propos de César ? 

     — Voici ce qui s’est passé, commença de bonne grâce le prisonnier : avant-hier soir, j’ai fait la connaissance, près du temple, d’un jeune homme qui s’est présenté comme étant Judas, de la ville de Kiriath. Il m’a invité chez lui, dans la Ville Basse et m’a régalé…

     — Un homme bon ? demanda Pilate, tune lueur diabolique brillant dans ses yeux.

     — Très bon, et avide de savoir, confirma le prisonnier : il a montré le plus vif intérêt pour mes idées, et m’a reçu très cordialement…

     — Il a allumé des flambeaux25… », dit entre ses dents le procurateur, du même ton que le prisonnier, et ses yeux étincelaient toujours.

     « Oui, reprit Iéchoua, un peu étonné de voir procurateur si bien informé, il m’a demandé mon opinion sur le pouvoir étatique. Cette question l’intéressait extraordinairement.

     — Et que lui as-tu dit ? demanda Pilate. Ou bien vas-tu me répondre que tu l’as oublié ? » Mais son ton témoignait déjà de son désespoir.

     « Je lui ai dit, entre autres ceci, raconta le prisonnier : tout pouvoir se manifeste comme une violence exercée sur les gens, et un temps viendra où il n’y aura plus de pouvoir, ni celui des Césars ni aucun autre. L’homme passera au règne de la vérité et de la justice, et celui-ci n’aura besoin d’aucun pouvoir.

     — Continue !

     — C’est tout, dit le prisonnier : des gens ont alors fait irruption, m’ont lié les mains et conduit à la prison. »

     S’efforçant de ne pas perdre le moindre mot, le secrétaire écrivait rapidement sur son parchemin.

     « Le monde n’a jamais connu, et ne connaîtra jamais de pouvoir plus grand et meilleur pour le peuple que le pouvoir de l’empereur Tibère ! » s’écria Pilate en poussant sa voix souffrante et éreintée.

     De façon inexplicable, le procurateur lança un regard haineux au secrétaire et à l’escorte.

     « Et ce n’est pas à toi, criminel insensé, de raisonner à son propos ! » Sur ce, il cria : « Que l’escorte quitte le balcon ! » Se tournant vers le secrétaire, il ajouta : « Laissez-moi seul avec le criminel, il s’agit d’une affaire d’État. »

     Les hommes d’escorte levèrent leurs lances et, leurs caligae26 ferrées frappant le sol en cadence, descendirent du balcon dans le jardin, suivis par le secrétaire.

     Le silence, sur le balcon, ne fut pendant un moment troublé que par le chant de l’eau dans la fontaine. Pilate voyait l’eau monter, une assiette se formant au-dessus du cornet, pour se briser sur les bords et retomber en pluie.

     Le prisonnier fut le premier à prendre la parole :

     « Je vois qu’un malheur s’est produit à cause de ce que j’ai dit à ce jeune homme de Kiriath. j’ai le pressentiment, hegemon, qu’il va lui arriver malheur, et j’en ai grande pitié.

     — Je crois, répondit le procurateur avec un petit sourire étrange, qu’il y a quelqu’un dont tu devrais avoir davantage pitié que Judas de Kiriath, et dont le sort sera bien pire que celui de Judas !… Ainsi, Marcus Mort-aux-rats, ce bourreau froid et ne connaissant pas le doute, les gens qui, à ce que je vois – le procurateur désigna le visage défiguré de Iéchoua –, t’ont battu pour tes prédications, les brigands Dismas et Hestas, lesquels ont, avec leurs acolytes, tué quatre soldats, et, pour finir, le sale traître Judas, selon toi, ce sont des hommes bons ?

     — Oui, répondit le prisonnier.

     — Et adviendra le règne de la vérité ?

     — Il adviendra, hegemon », répondit Iéchoua avec conviction.

     « Il n’adviendra jamais ! » s’écria soudain Pilate, d’une voix si terrible que Iéchoua  eut un mouvement de recul. Bien des années auparavant, dans la Vallée des Vierges, Pilate avait crié de la sorte à ses cavaliers : « Abattez-les ! Taillez-les en pièces ! Le géant Mort-aux-rats est encerclé ! » Il força encore sa voix cassée par les commandements, criant comme pour faire l’appel, afin qu’on l’entendît dans le jardin : « Criminel ! Criminel ! Criminel ! »

     Après quoi, baissant la voix, il demanda :

     « Iéchoua Ha-Notzri, crois-tu en certains dieux ?

     — Il n’y a qu’un Dieu, répondit Iéchoua, et je crois en lui.

     — Alors prie-le ! Prie-le du plus fort que tu peux ! Du reste… – la voix de Pilate se brisa –, cela ne servira à rien. Tu n’as pas de femme ? » demanda-t-il soudain, une inexplicable tristesse dans la voix, sans savoir lui-même ce qui lui arrivait.

     « Non, je suis seul.

     — Ville haïssable…marmonna brusquement, et sans qu’on sût pourquoi, le procurateur – ses épaules tressaillirent comme s’il était gelé, et il se frotta les mains comme pour se les laver –, si l’on t’avait égorgé avant ta rencontre avec Judas de Kiriath, crois-moi, cela eût mieux valu pour toi. »

     « Laisse-moi donc m’en aller, hegemon, sollicita de façon inattendue le prisonnier, d’une voix inquiète : je vois qu’on veut me tuer. »

      Une crispation déforma le visage de Pilate, qui tourna vers Iéchoua ses yeux enflammés, dont le blanc était strié de veinules rouges, et dit :

     « Tu t’imagines, malheureux, qu’un procurateur romain va remettre en liberté un homme ayant dit ce que tu as dit ? Ô dieux, dieux ! Crois-tu donc que je sois prêt à prendre ta place ? Je ne partage pas tes idées ! À présent, écoute-moi : à partir de maintenant, si tu prononces le moindre mot, si tu parles à qui que ce soit, attention, je te mets en garde ! Je te le répète : prends garde !

     Hegemon

     — Silence ! » cria Pilate, qui suivait du regard, avec rage, le vol de l’hirondelle, revenue sur le balcon. « À moi ! » appela-t-il.

     Lorsque le secrétaire et l’escorte eurent repris leurs places, Pilate annonça qu’il ratifiait la sentence de mort prononcée par le Petit Sanhédrin à l’encontre de Iéchoua Ha-Notzri, et le secrétaire inscrivit les paroles de Pilate.

     Quelques instants plus tard, Marcus Mort-aux-rats se tenait devant le procurateur. Celui-ci lui ordonna de remettre le criminel au chef du service secret, en lui transmettant l’ordre du procurateur de veiller à ce que Iéchoua Ha-Notzr soit mis à l’écart des autres condamnés, et aussi à interdire à l’équipe du service serret, sous peine des plus sévères châtiments, d’adresser la parole à Iéchoua ou de répondre à aucune de ses questions.

     Sur un signe de Marcus, l’escorte entoura Iéchoua et le fit descendre du balcon.

     Se présenta ensuite devant le procurateur un bel homme à la barbe blonde, avec une aigrette de plumes d’aigle au sommet de son casque, des gueules de lion en or étincelant sur sa poitrine et des plaques d’or ornant le ceinturon dans lequel était passé son glaive ; il portait des sandales à triple semelle, lacées jusqu’aux genoux, et un manteau pourpre27 était jeté sur son épaule gauche. C’était le légat commandant la légion.

     Le procurateur lui demanda où se trouvait à ce moment la cohorte de Sébaste28. Le légat l’informa que les légionnaires de cette cohorte encerclaient la place devant l’hippodrome, là où m’on devait annoncer au peuple la sentence rendue contre les criminels.

     Le procurateur donna alors l’ordre au légat de détacher deux centuries de la cohorte romaine. L’une, commandée par Mort-aux-rats, devrait escorter les criminels, les chariots transportant les instruments du supplice et les bourreaux jusqu’au Mont Chauve29, et là, procéder à l’encerclement du sommet. L’autre devait partir immédiatement pour le mont Chauve et commencer à l’encercler. Pour ce faire, c’est-à-dire pour assurer la garde du mont, le procurateur demanda au légat d’envoyer un détachement auxiliaire de cavalerie, l’ala30 syrienne.

     Après le départ du légat, le procurateur donna l’ordre à son secrétaire de faire venir au palais le président du Sanhédrin31, ainsi que deux de ses membres, et le chef de la garde du temple de Ierchalaïm, en précisant qu’il fallait arranger cela de sorte qu’il pût, avant de conférer avec eux tous, d’abord s’entretenir en tête-à-tête avec le président.

     Les ordres du procurateur furent rapidement et à la lettre, et le soleil, qui incendiait ces jours-ci Ierchalaïm avec une sorte de fureur inhabituelle, était encore loin de son zénith, lorsque, sur la plus haute terrasse du jardin, près des deux lions de marbre blanc gardant l’escalier, eut lieu l’entrevue entre le procurateur et celui qui remplissait alors la fonction de président du Sanhédrin, le grand-prêtre de Judée, Joseph Caïphe32.

     Le jardin était paisible et silencieux. Mais, en sortant du portique pour gagner la terrasse supérieure inondée de soleil, avec ses palmiers aux troncs comme des pattes d’éléphant, endroit depuis lequel se déployait devant le procurateur la ville dans sa totalité, cette Ierchalaïm haïe, avec ses ponts suspendus, ses forteresses et surtout, ce bloc de marbre défiant la description, avec ses écailles de dragon en or en guise de toiture – le temple de Ierchalaïm –, l’ouïe fine du procurateur perçut au loin, en contrebas, là ou un mur de pierres séparait les terrasses inférieures du jardin du palais de la ville elle-même, un grondement sourd au-dessus duquel s’élevaient par moments de grêles et faibles clameurs, moitié cris, moitié gémissements.

     Le procurateur comprit que là-bas, sur la place, s’était déjà rassemblée une foule innombrable d’habitants de Ierchalaïm, troublés par les derniers désordres, que cette foule attendait avec impatience l’annonce de la sentence, et qu’on y entendait les cris excités des vendeurs d’eau.      

     Le procurateur commença par inviter le grand-prêtre à venir sur le balcon pour échapper à l’impitoyable fournaise, mais Caïphe s’excusa poliment, en expliquant que cela ne lui était pas possible en cette veille de fête. Pilate couvrit sa tête dégarnie de son capuchon et entama la conversation, qui se tint en grec.

     Pilate dit qu’il s’était penché sur l’affaire de Iéchoua Ha-Notzri et qu’il avait ratifié la condamnation à mort.

     De la sorte, à l’exécution qui devait avoir lieu le jour même, étaient voués trois brigands : Dismas, Hestas et Bar-rabbas, et en outre Iéchoua Ha-Notzri. Less deux premiers, qui s’étaient avisés d’inciter le peuple à la rébellion contre César, et avaient été arrêtés les armes à la main par le pouvoir romain, relevaient du procurateur, il n’y avait donc pas lieu de discuter à leur sujet. Mais les deux autres, Bar-rabbas et Ha-Notzri, avaient été arrêtés par les autorités locales et condamnés par le Sanhedrin. Conformément à la loi et à la coutume, l’un de ces deux criminels devait être remis en liberté en l’honneur de la grande fête de la Pâque, qui commençait aujourd’hui.

     Aussi le procurateur désirait-il savoir lequel des deux criminels le Sanhédrin avait l’intention de libérer : Bar-rabbas ou Ha-Notzri ?

     Caïphe inclina la tête pour montrer qu’iil voyait clairement la question, et répondit :

     « Le Sanhédrin demande la libération de Bar-rabbas. »

     Le procurateur savait fort bien que telle serait la réponse du grand-prêtre, mais son objectif était de montrer que cette réponse l’étonnait beaucoup.

     Pilate s’y employa avec un grand art. Les sourcils, sur son visage hautain, se levèrent, et le procurateur regarda le grand-prêtre en face, avec stupéfaction.

     « J’avoue que cette réponse me surprend, dit d’une voix douce le procurateur, je crains qu’il n’y ait là un malentendu. »

     Plate s’expliqua. Le pouvoir romain n’avait nullement l’intention d’attenter aux droits des autorités religieuses locales, le grand-prêtre le savait bien, mais dans le cas considéré, on était en présence d’une erreur manifeste. Le pouvoir romain ne pouvait pas, bien sûr, ne pas marquer d’intérêt pour la correction de cette erreur.

     En effet, les crimes de Bar-rabbas et  de Ha-Notzri  n’étaient pas du tout de la même gravité. Si le second, manifestement fou, avait tenu des propos insensés qui vait semé le trouble dans le peuple, à Ierchalaïm et dans d’autres localités, les charges pesant sur le premier étaient autrement lourdes. Non content d’avoir directement appelé à l’émeute, il avait encore tué un garde lors de son arrestation. Bar-rabbas était incomparablement plus dangereux que Ha-Notzri. 

     En vertu de ce qui venait d’être énoncé, le procurateur demandait au grand-prêtre de revoir sa décision et de remettre en liberté le moins dangereux des deux condamnés, bien évidemment Ha-Notzri. Et donc ?…

     Sans élever la voix, mais avec fermeté, Caïphe dit que le Sanhédrin avait attentivement étudié l’affaire, et faisait savoir derechef qu’il avait l’intention de libérer Bar-rabbas.

     « Comment ? Même après mon intercession ? L’intercession de celui par la bouche duquel parle le pouvoir de Rome ? Dis-le encore une fois, grand-prêtre. 

     — Pour la troisième fois, je déclare que nous libérons Bar-rabbas », dit doucement Caïphe.

     C’en était fini, il n’y avait plus rien à dire. Ha-Notzri s’en allait pour toujours, et il n’y aurait plus personne pour guérir les affreuses douleurs du procurateur ; le seul remède restant était la mort. Mais Pilate n’y songeait pas pour le moment. L’incompréhensible angoisse qui l’avait déjà étreint sur le balcon revint, transperçant tout son être. Il tenta aussitôt de la comprendre, et trouva une étrange explication : il lui sembla vaguement n’avoir pas poussé assez loin la discussion avec le condamné, et, peut-être, de ne pas l’avoir écouté jusqu’au bout.

     Pilate chassa cette pensée, qui s’envola aussi vite qu’elle était apparue. Elle s’envola, mais l’angoisse demeura inexpliquée, car cette autre pensée, aussi fugitive que l’éclair, qui avait brillé en lui pour s’éteindre l’instant d’après, ne pouvait pas l’expliquer. Il avait pensé : « L’immortalité… voici l’immortalité… » L’immortalité de qui ? Le procurateur resta sans comprendre, mais cette énigmatique idée d’immortalité le fit éprouver, en plein soleil, une sensation de froid.

     « Bien, dit Pilate, qu’il en soit ainsi. »

     Il regarda alors autour de lui, enveloppa du regard le monde qu’il pouvait apercevoir et s’étonna du changement survenu. Le buisson chargé de roses avait disparu, ainsi que les cyprès bordant la terrasse supérieure, le grenadier, la statue blanche au milieu de la verdure, la verdure elle-même. À leur place, flottait une espèce d’épaisseur pourpre, où se balançaient des algues errant on ne savait où, de même que Pilate. À présent, il était emporté, étranglé et calciné par la plus terrible des rages : la rage de l’impuissance.

     « De l’air, j’étouffe! » articula Pilate.

     D’une main froide et moite, il arracha l’agrafe retenant le col de son manteau, l’agrafe tomba sur le sable.

     « Il fait lourd, aujourd’hui, l’orage n’est pas loin », dit Caïphe, sans quitter des yeux le visage empourpré du procurateur et pensant à l’avance à tous les tourments à venir. « Oh, quel terrible mois de Nissan nous avons, cette année ! 

     — Non, dit Pilate, ce n’est pas parce qu’il fait lourd, c’est ta présence, Caïphe, qui me fait manquer d’air. » Les yeux étrécis, il sourit et ajouta  : « Prends garde, grand-prêtre. »

     Les yeux sombres du grand-prêtre étincelèrent, et ce fut à son tour de jouer l’étonnement, avec autant d’art que le procurateur un moment plus tôt.

     « Qu’entends-je, procurateur ? » répondit posément et fièrement Caïphe. « Tu me menaces pour avoir rendu une sentence que tu as toi-même ratifiée ? Cela se peut-il ? Nous sommes habitués à ce que le procurateur de Rome pèse ses mots. Et si quelqu’un nous avait entendus, hégémon ? »

     Pilate regarda le grand-prêtre avec des yeux morts, et son sourire tenait du rictus.

     « Allons, grand-prêtre ! Qui pourrait bien nous entendre tout de suite, ici ? Ai-je vraiment l’air du jeune vagabond faible d’esprit que l’on va mettre à mort aujourd’hui ? Suis-je un gamin, Caïphe ? Je sais ce que je dis, et où je le dis. Le jardin est encerclé, le palais aussi, au point qu’une souris n’y trouverait pas d’interstice pour se faufiler ! Ni une souris, ni même ce, j’ai oublié son nom… de Kiriath. Au fait, grand-prêtre, connais-tu cet individu ? Oui… si ce genre de bonhomme s’introduisait ici, il le regretterait amèrement, tu me fais confiance là-dessus, je pense ? Sache donc, grand-prêtre, que désormais tu ne connaîtras plus le repos ! Ni toi ni ton peuple – là, Pilate montra au loin, sur la droite, la hauteur où flamboyait le temple. –, c’’est moi qui te le dis, moi, Pilate du Pont33, chevalier Lance d’Or34 !

     — Je sais, je sais ! » répondit avec intrépidité Caïphe, le grand-prêtre à la barbe noire, et ses yeux brillèrent. Il leva la main vers le ciel et poursuivit : « Le peuple de Judée sait que tu le hais d’une haine féroce, et que tu lui infligeras de nombreuses souffrances, mais jamais tu ne causeras sa perte ! Dieu le protègera ! Le tout-puissant César nous entendra, il nous entendra et nous protègera de Pilate, celui qui veut notre perte !

     — Oh non ! » s’exclama Pilate, éprouvant davantage de soulagement à chacune des paroles qu’il prononçait : il n’était plus besoin de feindre, ni de peser ses mots. « Tu t’es bien trop plaint de moi à César, et mon heure est arrivée, Caïphe ! Un message de ma part va partir35 à l’instant, et il n’est pas destiné au gouverneur d’Antioche36, ni non plus à Rome, mais directement à Capri, à l’empereur lui-même, pour lui apprendre que vous soustrayez à la mort, à Ierchalaïm, des rebelles notoires. Et ce n’est pas avec l’eau des Étangs de Salomon37, comme je voulais le faire pour votre bien, que j’abreuverai alors Jérusalem ! Non, ce ne sera pas avec de l’eau ! Rappelle-toi comme j’ai dû, à cause de vous, faire enlever des murailles les écussons au chiffre de l’empereur, déplacer des troupes, et venir ici moi-même, comme tu vois, observer ce qui se passait chez vous38 ! Rappelle-toi ceci : ce n’est pas une seule cohorte que tu verras ici, grand-prêtre, c’est la légion Foudre toute entière, avec la cavalerie arabe, tu entendras alors des pleurs amers et des gémissements ! Tu te souviendras alors d’avoir gracié Bar-rabbas, et tu regretteras d’avoir envoyé à la mort le philosophe à la prédication pacifique ! »

     Le visage du grand-prêtre s’était couvert de taches, ses yeux flamboyaient. Il eut, comme le procurateur un sourire tenant du rictus, et répondit :

     « Crois-tu toi-même à ce que tu viens de dire, procurateur ? Non, tu n’y crois pas ! Ce n’est pas la paix que nous a apportée à Ierchalaïm ce séducteur du peuple, tu comprends cela fort bien, chevalier. Tu voulais le remettre en liberté pour qu’il sème le trouble dans le peuple, qu’il outrage la foi et jette le peuple sous le glaive des Romains ! Mais, tant que je serai en vie, moi, grand-prêtre de Judée, je ne permettrai pas qu’on profane la foi, et je défendrai le peuple ! Tu m’entends, Pilate ? » Caïphe leva alors la main de façon menaçante, en disant : « Écoute bien, procurateur ! »

     Caïphe se tut, et le procurateur entendit de nouveau un bruit comme celui de la mer venant battre les murs du jardin d’Hérode le Grand. Ce bruit venait d’en bas, montant jusqu’aux pieds, puis au visage de Pilate. Et dans son dos, là-bas, derrière les pavillons situés à l’arrière du palais, on entendait les sonneries d’alerte des trompettes, le lourd ébranlement produit par des centaines de pieds, le cliquetis du métal : le procurateur comprit alors que l’infanterie romaine sortait déjà, conformément à ses ordres, lancés dans une parade mortuaire terrible pour les rebelles et les brigands.

     « Tu entends, procurateur ? répéta sans élever la voix le grand-prêtre. Vas-tu me dire que tout cela – à ce moment, le grand-prêtre leva les deux bras, et son sombre capuchon tomba à l’arrière de sa tête – a été provoqué par le minable brigand nommé Bar-rabbas ? »

     Du dos de la main, le procurateur essuya son front humide et froid, regarda vers le sol, puis, tournant son regard vers le ciel en plissant les yeux, vit que la boule de feu était presque au-dessus de sa tête, tandis que l’ombre de Caïphe s’était recroquevillée près de la queue du lion ; il dit avec une paisible indifférence :

     « Il sera bientôt midi. Nous nous sommes laissé entraîner par la discussion, il faut tout de même poursuivre. »

     S’excusant en termes choisis auprès du grand-prêtre, il lui demanda de s’asseoir sur un banc à l’ombre d’un magnolia et de patienter le temps qu’il mande les personnes nécessaires pour une ultime et brève réunion, et qu’il donne encore un ordre concernant le supplice.

     Caïphe s’inclina courtoisement, la main sur le cœur, et demeura dans le jardin, tandis que Pilate revenait sur le balcon. Là, il ordonna à son secrétaire, resté à l’attendre, de faire venir dans le jardin le légat de la légion, le tribun de la cohorte, ainsi que les deux membres du Sanhédrin et le commandant de la garde du temple, lesquels, en attendant d’être appelés, étaient restés sur la terrasse inférieure, sous une tonnelle circulaire agrémentée d’une fontaine. Pilat ajouta qu’il gagnerait sans délai le jardin, et il se retira à l’intérieur du palais.

     Tandis que le secrétaire convoquait les présents, le procurateur s’entretint, dans une pièce protégée su soleil par des rideaux sombres, avec un homme  au visage à moitié dissimulé sous un capuchon, bien que, en ce lieu, les rayons du soleil ne pussent l’atteindre. L’entrevue fut extrêmement brève. À voix basse, le procurateur dit quelques mots à l’homme, après quoi celui-ci s’éloigna, et Pilate traversa le portique pour aller dans le jardin.

     Là, en présence de tous ceux qu’il avait souhaité voir, le procurateur confirma solennellement, et avec sècheresse, la condamnation à mort de Iéchoua Ha-Notzri, et demanda officiellement aux membres du Sanhédrin lequel des criminels il fallait épargner. S’étant entendu répondre que c’était Bar-rabbas, le procurateur dit : « Très bien », et il ordonna au secrétaire de consigner aussitôt cela dans le procès-verbal, serra dans sa main l’agrafe ramassée sur le sable par le secrétaire et déclara d’un ton solennel : « C’est l’heure ! »

     Tous les présents se mirent alors en marche, descendant le grand escalier de marbre encadré de rosiers répandant une odeur enivrante, vers le mur du palais, vers la grande porte ouvrant sur une grande place aux pavés lisses, à l’extrémité de laquelle se montraient les colonnes et les statues du stade de Ierchalaïm.

     À peine le groupe, passé du jardin sur la place, fut-il monté sur la vaste estrade de pierre dominant la place, que Pilate, regardant aux alentours de ses paupières mi-closes, comprit la situation. L’espace qu’il venait de traverser, depuis le mur d’enceinte du palais jusqu’à l’estrade, était désert, mais, devant lui, Pilate n’apercevait pas la place, que la foule avait engloutie. Cette foule se serait aussi répandue sur l’estrade et dans l’espace vide derrière elle, si elle n’avait pas été contenue par un triple rang de soldats de Sébaste, sur la gauche de Pilate, et de soldats de la cohorte auxiliaire d’Iturée39 sur sa droite.

     Pilate était donc monté sur l’estrade, en serrant machinalement dans son poing l’agrafe inutile, et en plissant les paupières : s’il le faisait, ce n’était pas parce que le soleil lui brûlait les yeux, non ! Pour quelque raison inconnue, il ne voulait pas voir le groupe des condamnés, que l’on allait maintenant faire monter à sa suite sur l’estrade, il le savait fort bien.

     Aussitôt qu’apparut le manteau blanc à doublure pourpre sur le rocher qu’était l’estrade, juste au-dessus et au bord de la marée humaine, Pilate, aveugle, eut les oreilles frappées par une vague sonore : « Ha-a-a… » Née au loin, du côté de l’hippodrome, elle commença par être faible, puis devint tonitruante, avant de se mettre à retomber au bout de quelques instants. « Ils m’ont vu », se dit le procurateur. La vague, sans retomber complètement, reprit soudain de l’ampleur et, tanguant, monta encore plus haut que la première, et comme, en mer, l’écume bouillonne au sommet d’une lame, cette deuxième vague fut agitée de sifflets et de gémissements de femmes, distincts et perceptibles à travers le tonnerre. « On les a fait monter sur l’estrade… se dit Pilate, et les gémissements sont ceux de femmes écrasées quand la foule s’est portée en avant. » 

     Il attendit un certain temps, sachant qu’aucune force au monde ne peut imposer le silence à une foule tant qu’elle n’a pas exprimé tout ce qui s’était amassé en elle, et ne s’apaise pas d’elle-même.

     Et lorsque ce moment fut venu, le procurateur lança son bras droit en l’air et, dans la foule, le dernier bruit s’envola.

     Pilate remplit alors sa poitrine d’autant d’air brûlant qu’elle pouvait en contenir, et s’écria, sa voix cassée passa au-dessus de milliers de têtes :

     « Au nom de l’empereur César !… »

     Une clameur métallique et hachée lui frappa alors les oreilles à plusieurs reprises : levant leurs lances et leurs enseignes, les soldats des cohortes hurlaient :

     « Vive César ! »

     Pilate releva la tête et l’exposa en plein soleil. Une flamme verte s’alluma sous ses paupières, embrasant son cerveau, et de rauques paroles en araméen volèrent au-dessus de la foule :

     « Les quatre criminels arrêtés à Ierchalaïm pour meurtre, incitation à la rébellion, mépris des lois et outrage à la foi sont condamnés à une mort infamante : mourir, accroché à des poteaux40 ! Cette sentence sera exécuté à l’instant sur le mont Chauve ! Les noms des criminels sont Dismas, Hestas, Bar-rabbas et Ha-Notzri ! ils sont devant vous ! »

     Pilate fit un geste du bras vers la droite, sans voir aucunement les criminels, mais en sachent qu’ils étaient là,, à l’endroit où ils devaient être.

     La foule répondit par un long brouhaha, peut-être d’étonnement, ou de soulagement. Lorsqu’il s’éteignit, Pilate reprit :

     « Mais seuls trois d’entre eux seront exécutés, puisque, conformément à la loi et à la coutume, en l’honneur de la fête de la Pâque, le magnanime empereur César rend sa méprisable vie à celui choisi per le petit Sanhédrin, choix ratifié par l’Autorité romaine ! »

     En criant ces mots, Pilate écoutait : au brouhaha avait succédé un profond silence. Plus aucun soupir, plus aucun bruissement ne parvenait à ses oreilles, un instant, il lui sembla même que tout, autour de lui, avait disparu. La ville qu’il haïssait était morte, il restait seul, brûlé par les rayons du soleil tombant sur lui à la verticale, son visage braqué vers le ciel. Pilate garda le silence un moment, puis il clama :

     « Le nom de celui qui va, devant vous, être remis en liberté est… »

     Il fit une nouvelle pause, retenant le nom, vérifiant qu’il avait bien tout dit, car il savait que la ville morte ressusciterait dès que le nom du chanceux condamné serait prononcé, et que toute autre parole serait alors inaudible.

     « Est-ce tout ? se chuchota à lui-même Pilate. C’est tout. Le nom ! »

     Et, faisant rouler la lettre « r » au-dessus de la ville muette, il cria :

     « … Bar-rabbas ! »

     Il lui sembla alors que le soleil, avec un tintement, éclatait au-dessus de lui et répandait du feu dans ses oreilles. Dans ce feu tempêtaient des hurlements, des glapissements, des gémissements, des rires et des sifflets.

     Pilate se retourna et se dirigea vers les marches à l’arrière de l’estrade, sans rien regarder d’autre que les dalles multicolores du revêtement sous ses pieds, pour ne pas faire de faux pas. Il savait qu’à présent, derrière son dos, une grêle de piécettes de bronze et de dattes41 pleuvait sur l’estrade, que dans la foule hurlante les gens s’écrasaient, montaient les uns sur les autres pour voir de leurs propres yeux ce prodige : un homme que la mort enserrait déjà de ses bras, et qui s’était arraché à son étreinte ! Voir les légionnaires défaire ses liens, lui causant sans le vouloir une douleur cuisante dans ses bras disloqués pendant l’interrogatoire, le voir, tout en grimaçant et en gémissant, sourire tout de même d’un sourire stupide et dément.

     Il savait qu’au même moment l’escorte faisait descendre de l’estrade, par l’escalier latéral, les trois hommes aux mains liées, pour les amener à la route menant à l’ouest de la ville, vers le mont Chauve. Dès qu’il eut laissé l’estrade franchement derrière lui, Pilate ouvrit les yeux, sachant qu’il ne courait plus de danger : il ne pouvait plus voir les condamnés.

     Au gémissement de la foule, commençant à s’apaiser, s’étaient mêlés, bien distincts, les cris aigus des hérauts répétant, les uns en araméen, les autres en grec, tout ce que le procurateur avait clamé depuis l’estrade. En plus de cela, parvenaient à ses oreilles, se rapprochant, le piétinement morcelé et cadencé des chevaux, ainsi que les appels brefs et joyeux d’une trompette. À ces sons répondaient les cris perçants des gamins sur les toits des maisons, le long de la rue allant du marché à la place de l’hippodrome, et aussi des cris : « Attention ! Garez-vous ! »

     Le soldat se tenant tout seul dans l’espace de la place nettoyé de toute foule, une enseigne à la main, l’agita avec inquiétude, et le procurateur, le légat de la légion, le secrétaire et l’escorte s’arrêtèrent.

     L’ala de cavalerie, en un trot de plus en plus soutenu, arriva brusquement sur la place pour la couper de biais en évitant le peuple attroupé et, en empruntant une ruelle en bas d’un mur de pierre couvert de vigne, gagner au plus vite la route menant au mont Chauve, et s’y lancer au galop.

     Menant grand trot, le commandant de l’ala, un Syrien de la taille d’un enfant et au teint bistre comme celui d’un mulâtre, arrivé à la hauteur de Pilate, cria quelque chose d’une voix grêle, et tira son glaive. Tout en sueur et fâché, son cheval moreau fit un écart et se cabra. Rentrant son glaive dans son étui, le commandant cingla le cou de sa monture, l’aligna et partit au galop dans la ruelle. À sa suite, en rangs par trois, les cavaliers s’élancèrent dans un nuage de poussière, les pointes de leurs piques de bambou tressautant, et des visages paraissant particulièrement basanés sous leurs turbans blancs défilèrent devant le procurateur, affichant de joyeux sourires qui découvraient leurs dents étincelantes. 

     Soulevant une nuée de poussière jusqu’au ciel, l’ala s’engouffra dans la ruelle, et le dernier soldat à passer au galop devant Pilate portait dans son dos une trompette que le soleil faisait flamboyer.

     Se protégeant de la poussière d’une main, et grimaçant de mécontentement, Pilate se remit en marche, se hâtant vers la grande porte du jardin du palais, suivi par le légat, le secrétaire et l’escorte.

     il était environ dix heures du matin.  




Notes


  1. Hérode Ier le Grand (73 av jC-4 av JC). Grand bâtisseur, il restaure et agrandit le deuxième Temple.
  2. Son rang équestre (honorifique) n’a en fait rien à voir avec la cavalerie (note Fl).
  3. Les légions romaines portaient un numéro et un surnom ; celle-ci était surnommée Fulminata (note Fl).
  4. Il semble que Boulgakov ait emprunté cette écriture, ainsi que le nom Iéchoua Ha-Notzri à une œuvre anti-religieuse de l’époque (note Fl).
  5. C’est le vrai sens du terme « migraine ». Boulgakov en souffrit en écrivant son roman (note M-M).
  6. L’un des quatre gouverneurs de Judée. La tétrarchie fut installée à la mort d’Hérode le Grand, entre ses héritiers.
  7. Boulgakov n’accorde pas au Christ les trente-trois ans que lui donne la tradition. Ponce Pilate est devenu procurateur de Judée en l’en 26 de notre ère, c’est-à-dire vingt-six ans après la naissance de Jésus (qu’on a tendance, maintenant, à situer un peu plus tôt). Un an au moins pour connaître l’araméen… L’âge donné par Boulgakov à Iéchoua est le minimum (d’après Wikipedia et une note Fl).
  8. Ce serait plutôt « Carnage des rats », en référence à une ancienne tradition maritime, mais cela est lourd. Il semble que Boulgakov se soit amusé  à détourner (avec une déformation) un surnom latin signifiant tout simplement indolent (d’après Wikipedia en russe et des notes L-G et Fl).
  9. Terme grec : chef.
  10. Ville citée par Renan dans sa Vie de Jésus, et reprise par Henri Barbusse dans Jésus contre le Christ, livre paru en URSS en 1928 et connu de Boulgakov (notes L-G et Fl).
  11. Rappelons que tout Romain instruit parlait grec. Pour Jésus, on n’en sait rien.
  12. La Pâque : voir la dernière note du premier chapitre.
  13. L’Evangile de Matthieu parle de « Matthieu le publicain », c’est-à-dire collecteur d’impôts. Celles de Marc et de Luc mentionnent un publicain nommé Lévi, recruté par Jésus. Boulgakov a fusionné ces deus personnages pour créer ce disciple-commentateur que conteste Iéchoua lui-même (d’après une note Fl).
  14. Village situé non loin de Béthanie. Dans ce dernier lieu habitaient Marie, Marthe et Lazare ( L-G et M-M ont fait la confusion, pas Fl).
  15. « Pilate lui répliqua : “Qu’est-ce que la vérité ?” » Jean,18, 38 (note Fl).
  16. Boulgakov aurait trouvé les noms des deux premiers dans l’Évangile apocryphe de Nicodème. Il a modifié la graphie du bandit qui sera gracié dans le sens de la couleur locale (notes L-G et Fl).
  17. Unité d’une bonne centaine d’hommes de l’armée romaine.
  18. Escadron de cavalerie dans l’armée romaine.
  19. Bataille opposant, en l’an 16, les Romains aux Germains. Germanicus (légat romain) y défit Arminius. La participation de Pilate n’a rien d ‘avéré, mais ce dernier serait un Germain (Chérusque) passé chez les Romains et ayant montré de grandes qualités militaires (d’après une note Fl).
  20. Officier supérieur, commandant toute une légion.
  21. Port fondé par Hérode le Grand (note Fl).
  22. La tête apparue est celle de l’empereur Tibère, après des années de débauche dans sa résidence de Capri (notes L-G et Fl).
  23. Voir la note précédente !
  24. Boulgakov aurait trouvé cette variante du nom Kerioth, ou Karioth – qui a donné l’Iscariote –, petite ville de la Judée, chez Frederick William Farrar, auteur d’une Vie de Jésus-Christ (note Fl).
  25. Allusion possible à Jean, 18,3 (note Fl).
  26. Boulgakov transcrit en russe le terme latin caligae : il s’agit de fortes sandales de cuir lacées.
  27. Manteau militaire léger, paludamentum.
  28. De nos jours Sébastia (diverses écritures), Sébaste fut agrandie et fortifiée par Hérode le Grand.
  29. Boulgakov traduit systématiquement le terme Golgotha (« lieu du crâne » en araméen) par « mont Chauve », ce qui fait référence à une colline au sud de Kiev (Kyiv), où, selon des croyances populaires, se  tenaient des sabbats de sorcières — ce mont est mentionné plusieurs fois dans La Garde blanche. il y a là également, sur le même thème, une allusion au poème symphonique de Moussorgski Une nuit sur le mont Chauve (Notes personnelles, Wikipedia et notes L-G et Fl).
  30. Unité de cavalerie, ici formée de légionnaires d’un « peuple allié « (notes Fl et M-M).
  31. Il s’agit sans doute, cette fois, du grand Sanhédrin. Le petit, mentionné jusqu’alors était une cour de justice locale. Le grand Sanhédrin, c’est la Cour suprême…
  32. Cf Jean, 11, 49 : « L’un d’eux, Caïphe, qui était grand-prêtre cette années-là… » Mais on ne trouve pas, dans l’Evangile, mention d’une rencontre entre Pilate et Caïphe (note Fl)
  33. Le Pont-Euxin, de nos jours : la mer Noire. D’où le nom de Pontius, traduit par Ponce, on le trouve dans l’Évangile de Luc. Pilate est son surnom.
  34. Titre inventé par l’auteur, mais reprenant la réputation de vaillance militaire de Pilate, Ce surnom faisant peut-être référence au pilum, le javelot (ou lance…) des légionnaires romains — (Wikipedia et note Fl).
  35. Le texte dit « va s’envoler ». Pigeon voyageur, ou image ?
  36. À l’époque troisième ville de l’Empire, derrière Rome et Alexandrie (Wikipedia).
  37. Ou Piscines de Salomon, ou encore Vasques de Salomon : grands bassins proches de Bethléem et alimentant à l’époque en eau Jérusalem (Wikipédia).
  38. Allusion à divers incidents relatés par Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie (note Fl).
  39. Région du Liban et de l’Anti-Liban, de nos jours (Wikipedia).
  40. Le passage est délicat : comme le remarque Marianne Gourg, Boulgakov ne fait pas référence à la crucifixion (le mot ne se rencontre jamais dans le roman), châtiment très romain et tradition du récit des Évangiles. Le terme de pilori ne convient pas, car il ne suppose pas de mise à mort. La pendaison comporte depuis longtemps l’idée de la corde d’étranglement. L’expression de l’auteur est difficile à rendre. Rappelons que ce genre de « pendaison » entraîne la mort par épuisement et asphyxie. 
  41. Et non de figues, comme on trouve étrangement chez Fl et chez M-M…

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