mardi 15 septembre 2026

Le Maître et Marguerite (Mikhaïl Boulgakov) (chapitre 1)

 En guise de présentation

     



     Il existe trois traductions de ce « roman fantastique », comme l’auteur le nommait dans ses carnets. La plus ancienne (aux éditions « Pavillon poche » de Robert Laffont) est due à Claude Ligny et s’appuie sur un texte en partie tronqué. Elle a été revue par Marianne Gourg, qui a conservé l’introduction due à Sergueï Iermolinski, ami de Boulgakov, et a enrichi la traduction – qui prend parfois trop de libertés avec le texte russe et comporte des erreurs – de précieuses notes critiques. La traduction la plus récente, aux éditions inculte, est due à André Markowicz et Françoise Morvan, elle serre de bien plus près (avec parfois des choix originaux) le texte russe et comporte elle aussi de nombreuses notes. On trouve, entre les deux, la traduction de Françoise Flamant, dans la Pléiade, excellente et apportant également un appareil de notes conséquent, en plus d’une notice absolument remarquable d’analyse de l’œuvre. Soit au total un trésor explicatif dans lequel je puiserai en précisant parfois l’origine – Fl pour Flamant, M-M pour Markowicz-Morvan et L-G pour Ligny-Gourd –, et en y adjoignant éventuellement le résultat de recherches personnelles. 


     Je tente ici une autre traduction qui devra de toute façon aux trois autres, et qui constitue surtout un exercice d’admiration pour ce texte fabuleux, rédigé pendant une douzaine d’années, entre 1928 et 1940, les versions se succédant, le titre changeant souvent, le manuscrit souvent brûlé, la dernière version (la troisième épouse de Boulgakov, Iéléna Sergueïevna, rédigeant souvent sous la dictée de son mari) étant interrompue par la mort de l’auteur, malade en plus d’être en butte à la censure et ignoré par les officiels de l’Union des écrivains soviétiques… Œuvre quii ne paraîtra en URSS que brièvement, sous forme censurée, à la fin du dégel khrouchtchévien, plus de vingt-cinq ans après la mort de l’auteur, puis in extenso mais en petit tirage en 1973, avant de ressurgir définitivement – mais il avait déjà fait une belle carrière à l’étranger – en 1989.


     Satire acérée en même temps que règlement de comptes impitoyable avec les critiques aux ordres et les prétendus confrères l’ayant peu à peu réduit à l ‘état de paria des Lettres dans son pays, roman politique truffé d’observations (portant notamment sur la douloureuse question du logement) et de sous-entendus concernant la vie quotidienne dans l’URSS stalinienne, la milice (police) étant omniprésente, avec en arrière-plan un NKVD (ayant succédé à la Tchéka et à la GPU) jamais cité – avec en prime une vision prophétique du rôle futur de la psychiatrie dans l’Union soviétique sénescente de Brejnev –, allusions voilées aux démêlés de l’auteur avec ses confrères jaloux et les institutions littéraires officielles, protestation d’un homme, dont la famille était liée au clergé et le père professeur des religions occidentales, contre l’antireligiosité exacerbée régnant officiellement, reprise du fantastique déjà expérimenté dans les nouvelles de la première moitié des années vingt (Endiablade, Les œufs funestes, Cœur de chien), roman d’amour (dont l’héroïne est véritablement une reine, bien plus que la Gretchen du premier Faust), réinterprétation du récit évangélique, l’œuvre de Boulgakov est tout cela à la fois, ainsi qu’une confrontation parfois étrange avec Satan – dont on sentait déjà la présence dans les pages de La Garde blanche –, ce diable qui sévissait bel et bien à Moscou dans les années trente, même s’il exerçait simultanément ses talents dans d’autres endroits, son ubiquité n’étant plus à démontre. Mais le Diable de Boulgakov est très ambigu, il se montre curieux et, s’il est parfois impitoyable, il peut, à l’occasion, rendre service. Ce que rappelle l’exergue ci-dessous…





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L’exergue


… qui donc es-tu, à la fin ?

— Je suis une partie de cette force 

qui veut toujours le mal et fait toujours le bien.



Goethe, Faust

(au milieu du  tableau intitulé « Cabinet d’étude »)




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Les principaux personnages du roman



Le Diable et son train :



Woland : le Diable en personne…  Le terme est allemand, il faut lire Voland (et même Volant), cette dénomination du Diable se trouvant dans le Faust de Goethe, dans le tableau « Nuit de Walpurgis ». Woland se présente à Moscou en tant que « professeur de magie noire » et « consultant ».


Koroviev (encore appelé Fagot) : factotum de Woland. Change d’aspect. Se présente comme ancien maitre de chapelle (chef de chœur).


Azazallo : « homme de main » de Woland, il se charge des basses besognes.


Béhémoth : a l’apparence d’un gros chat noir, le plus souvent. Farceur tenant de grands discours, très obséquieux vis-à-vis de son maître Woland.


Hella : sirène diabolique, rouquine toujours nue.


Abadonna : ange de la destruction (Abaddon dans l’Apocalypse-9,11). Il apparaît seulement dans la deuxième partie.




Du côté de Jérusalem (Ierchalaïm) :



Ponce-Pilate : procurateur de Judée, sorte de haut fonctionnaire représentant l’empereur Tibère.


Banga : son chien.


Iéchoua Ha-Notzri : Jésus. Chez Boulgakov, ses disciples ne sont pas évoqués, en dehors de Judas et de Matthieu.


Lévi Matthieu : collecteur d’impôts devenu compagnon de Iéshoua.


L’homme au capuchon (Afranius) : chef de la police secrète de Ponce-Pilate.


Niza : femme travaillant pour Afranius.


Marcus Mort-aux-rats : centurion géant, défiguré, de la garde de Ponce-Pilate.


Judas de Kiriath : Judas l’Iscariote. 


Joseph Caïphe : le grand-prêtre de Judée, président du Sanhédrin (assemblée des gardiens de la Loi, et le cas échéant grand Tribunal)


Dismas et Hestas : les deux hommes suppliciés en même temps que Iéchoua.


Bar-rabbas : Barrabas, libéré selon la tradition.




À Moscou, par ordre d’apparition :



Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz : personnalité du monde littéraire, directeur d’une grosse revue et président du Massolit, association littéraire.


Ivan Nikolaïevitch Ponyrev, poète connu sous le pseudonyme d’Ivan Nikolaïevitch Biezdomny.


Annouchka : voisine de Berlioz. Il est fait allusion à elle au début du roman, on la retrouve vers la fin.


Archibald Archibaldovitch : directeur du restaurant situé au rez-de-chaussée (et en terrasse) de la Maison Griboïedov.


Jeldybine : écrivain, adjoint de Berlioz à la tête du Massolit.


Rioukhine : poète.


Stiopa Likhodeïev – son nom complet étant Stépane Bogdanovitch Likhodeïev : directeur du théâtre des Variétés ; il habite le même appartement (en deux parties) que Berlioz.


Anna Frantzevna de Fougeray : veuve d’un bijoutier, propriétaire dudit appartement.


Grounia : femme de ménage dudit appartement.


Grigori Danilovitch Rimski : directeur financier du théâtre des Variétés.


Alexandre Nikolaïevitch Stravinski : professeur de psychiatrie, médecin-chef de la clinique où se retrouvent le poète Ivan Biezdomny… et quelques autres.


Nikanor ivanovitch Bossoï : président de l’association des locataires de l’immeuble situé au 302 bis, rue Sadovaïa, dans lequel se trouvait l’appartement de Berlioz et de Stiopa Likhodeïev.


Ivan Savéliévitch Varienoukha : administrateur du théâtre des Variétés.


Prascovia Fiodorovna : l’infirmière qui, à la clinique dirigées par Stravinski, s’occupe d’Ivan Biezdomny.


Georges Bengalski : présentateur des spectacles du théâtre des Variétés. 


Arkadi Apollonovitch Simpleïarov : président de la Commission d’acoustique des théâtres de Moscou. Sa femme, ainsi qu’une jeune parente, nièce de Saratov, actrice débutante vivant dans leur appartement.


Un inconnu rendant visite en pleine nuit à Ivan Biezdomny, dans sa chambre de la clinique. Il n’a plus de nom, mais se désigne comme un maître. Il a écrit un livre sur Ponce-Pilate.


La femme inconnue aux fleurs jaunes : elle devient, dans le récit que le Maître fait à Ivan Biezdomny, son amante et l’aide à écrire son roman sur Ponce-Pilate. Elle apparaîtra sous le nom de Marguerite dans la deuxième partie.


Latounski : critique littéraire ayant démoli l’œuvre du Maître sur Ponce-Pilate.


Vassili Stepanovitch Lastotchkine : comptable du théâtre des Variétés.


Prokhor Pétrovitch (sans nom de famille) : président de la Commission des spectacles.


Anna Richardovna (toujours sans nom de famille) : sa secrétaire.


Maximilian Andreïevitch Poplavski : économiste-planificateur habitant à Kiev, oncle de Berlioz.


Andreï Fokitch Sokov : buffetier au théâtre des Variétés.


Baron Meigel : membre de la Commission des spectacles, fait visiter la capitale aux étrangers de passage. il a téléphoné à Woland pour lui proposer ses services. Woland l’accusera d’être un mouchard…


Professeur Kouzmine : médecin, spécialiste du foie.


Marguerita Nikolaïevna (nom de famille non précisé) : Marguerite, héroïne de la deuxième partie. L’auteur révèle que c’était l’amante-muse perdue par le maître, dans le récit fait à Ivan Biezdomny, la nuit, à la clinique.


Son mari : il ne sera jamais désigné autrement, et il est général absent. C’est un « spécialiste » de talent, on n’en saura pas plus. Ils n’ont pas d’enfant.


Natacha (Natalia Prokofievna, son nom de famille reste ignoré) : femme de chambre de Marguerite.


Nikolaï Ivanovitch (nom de famille non donné) : voisin de Marguerite, il habite le res-de-chaussée de l’hôtel particulier dont Marguerite et son mari occupent l’étage. On lui joue un tour de cochon.


Aloysius Mogarytch : il avait repris le deux-pièces en sous-sol loué par le Maître à un constructeur privé avant son effondrement, suite aux mauvaises critiques, son arrestation, la disparition de Marguerite et son arrivée, après une errance, à la clinique de Stravinski.





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Première partie



Chapitre 1


Ne parlez jamais à des inconnus1



     Alors qu’un torride crépuscule printanier tombait sur les étangs du Patriarche2, deux citoyens s’y montrèrent. Le premier, d’une quarantaine d’années, vêtu d’un léger complet gris clair, était de petite taille, replet, avait le cheveu noir avec une tendance à la calvitie, tenait à la main un chapeau fort correct à la coiffe ronde, et des lunettes à la monture d’écaille sombre, d’une taille prodigieuse, ornaient son visage soigneusement rasé. Le deuxième, jeune homme jeune large d’épaules, rouquin ébouriffé, portait une casquette à carreaux rejetée sur sa nuque, une chemise également à carreaux, un pantalon blanc chiffonné et des espadrilles noires3.

     Le premier n’était autre que Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une grosse revue littéraire et président du directoire de l’une des plus importantes associations littéraires de Moscou, dont le nom abrégé était le Massolit4, tandis que son jeune compagnon était le poète Ivan Nikolaïevitch Ponyriev, lequel écrivait sous le pseudonyme de Biezdomny5. 

     Arrivés dans l’ombre de tilleuls commençant seulement à verdir, les écrivains se précipitèrent avant toute chose vers un kiosque bariolé annonçant : « Bière et eaux ».

     Mais il convient de noter la première étrangeté de cette terrible soirée de mai6. Non seulement devant le kiosque, mais dans toute l’allée parallèle à la rue Malaïa Bronnaïa, il ne se trouvait absolument personne. À cette heure où il semblait qu’on n’avait plus la force de respirer, tandis que le soleil, après avoir incendié Moscou, se laissait tomber, au milieu d’une brume sèche, quelque part au-delà de l’anneau Sadovaïa7, personne ne se promenait sous les tilleuls, personne ne venait s’asseoir sur l’un des bancs, l’allée était déserte. 

     « Donnez-moi une Narzan8, demanda Berlioz.

     — Y en a pas, répondit la vendeuse, s’offusquant étrangement.

     — Vous avez de la bière ? s’enquit Biezdomny d’un voix sifflante.

     — On nous en amènera ce soir, répondit la femme.

     — Alors, qu’avez-vous ? demanda Berlioz.

     — On a de l’eau à l’abricot, seulement, elle est tiède, dit la femme.

     — Bon, donnez, donnez toujours… »

     L’eau à l’abricot fit monter dans les verres une abondante mousse jaune, en répandant dans l’air une odeur de salon de coiffure. Ayant bu, les deux hommes de lettres furent aussitôt pris de hoquets ; ils payèrent et allèrent s’installer sur un banc, face à l’étang et en tournant le dos à la rue Bronnaïa.

     Il se produisit alors une deuxième chose étrange, qui concerna uniquement Berlioz. Son hoquet s’interrompit soudain, son cœur battit fortement et parut un instant sur le point de disparaître, puis il se remontra, mais avec une aiguille émoussée plantée dedans. De plus, Berlioz fut saisi d’une peur irraisonnée mais si forte qu’il eut envie de s’enfuir à toutes jambes sans regarder en arrière.

     Berlioz jeta un coup d’œil angoissé autour de lui, sans comprendre ce qui l’avait effrayé. Il pâlit, s’essuya le front avec son mouchoir et songea : « Qu’est-ce qui se passe ? cela ne m’est jamais arrivé… mon cœur me joue des tours… c’est le surmenage… Il serait peut-être temps d’envoyer tout ça au diable et d’aller à Kislovodsk9… »    

     À ce moment, l’air brûlant s’épaissit devant lui, et il en émergea un citoyen transparent à l’allure fort étrange. Une petite tête coiffée d’une casquette de jockey, un veston à carreaux, étriqué et aérien… Le citoyen faisait plus de deux mètres de haut, mais il était étroit d’épaules, incroyablement maigre, et paraissait, il faut le remarquer, fort railleur.

     L’existence de Berlioz était ainsi faite qu’il n’avait pas l’habitude des phénomènes extraordinaires. Pâlissant davantage, il écarquilla les yeux et se dit avec effarement : « Ce n’est pas possible !… »

     Hélas, cela continuait, et le long citoyen, au travers duquel on pouvait voir, se balançait devant lui à gauche et à droite, sans toucher terre.

     Une telle épouvante s’empara de Berlioz qu’il en ferma les yeux. Lorsqu’il les ouvrit, il vit que c’était terminé, le mirage s’était dissipé, le veston à carreaux avait disparu, et l’aiguille émoussée était ressortie de son cœur.

     « Pff, quelle diablerie ! s’écria le rédacteur en chef. Sais-tu, Ivan, que j’ai failli avoir un coup de chaleur, à l’instant ? J’ai même eu comme une hallucination… » Il se força à un petit rire, mais l’inquiétude gambadait encore dans ses yeux et ses mains tremblaient. Il se calma tout de même graduellement, s’éventa avec son mouchoir et dit avec une certaine vivacité : « Ainsi, mon cher… », reprenant le discours qu’avait interrompu par l’absorption du breuvage à l’abricot.

     Lequel discours, comme on l’apprit par la suite, portait sur Jésus-Christ. Le fait est que le rédacteur en chef avait commandé au poète, pour le numéro suivant de la revue, un grand poème antireligieux. Ivan Nikolaïevitch avait composé ledit poème, et cela en un temps très court mais, malheureusement, son œuvre n’avait pas du tout paru satisfaisant au rédacteur en chef. Biezdomny avait dépeint son personnage principal, à savoir Jésus, sous les couleurs les plus sombres, malgré cela, il fallait le récrire, d’après le rédacteur en chef. Et celui-ci, afin de souligner l’erreur fondamentale du poète, lui faisait à présent une quasi-conférence sur le thème de Jésus.

     Il est difficile de dire ce qui, au juste, avait porté la poisse à Ivan Nikolaïevitch : était-ce la puissance évocatrice de son talent, ou sa totale ignorance du sujet de son étude ? En tout cas, son Jésus en ressortait très vivant, comme un Jésus ayant authentiquement existé à une certaine époque, bien que pourvu de tous les traits négatifs possibles.

     Berlioz, quant à lui, désirait prouver au poète que l’essentiel n’était pas de savoir quel type était Jésus, s’il était bon ou mauvais, mais le fait que cet être n’avait jamais existé, et que tout ce qui se racontait à son propos était pure invention, relevait du mythe le plus ordinaire10.

     Il faut faire remarquer que le rédacteur en chef était un homme très instruit, et qu’il faisait, dans son discours, très intelligemment référence aux historiens de l’Antiquité, par exemple au célèbre Philon d’Alexandrie, à Flavius Josèphe, homme de brillant savoir, ces deux-là n’ayant jamais mentionné l’existence de Jésus. Faisant preuve d’une grande érudition, Mikhaïl Alexandrovitch apprit entre autres au poète, que le passage du quinzième livre des fameuses Annales de Tacite, au chapitre quarante-quatre, évoquant le supplice de Jésus, n’était qu’une interpolation, un faux ajouté plus tard.

     Le poète, pour qui tout ce que lui révélait lle rédacteur en chef était chose nouvelle, écoutait très attentivement Mikhaïl Alexandrovitch, en braquant sur lui le vif regard de ses yeux verts, et en hoquetant seulement de temps en temps, ce qui lui faisait alors maudire tout bas l’eau à l’abricot.

     « Dans toute religion orientale, disait Berlioz, il est de règle de trouver une vierge immaculée mettant un dieu au monde. les chrétiens n’ont rien inventé, ils ont créé de la même façon leur Jésus, qui n’a jamais existé. C’est là-dessus qu’il faut surtout mettre l’accent… »

     La voix de ténor haut perchée de Berlioz résonnait dans l’allée déserte, et, au fur et à mesure que Mikhaïl Alexandrovitch pénétrait dans un labyrinthe de taillis où seuls peuvent entrer, sans risquer de s’y tordre le cou, des gens très instruits, le poète apprenait toujours plus de choses intéressantes et utiles à propos du dieu égyptien Osiris, le dieu bienfaisant,  fils du Ciel et de la Terre, ainsi que sur le dieu phénicien Tammouz, sur Mardouk et même sur le dieu moins connu mais terrible Huitzllopochtli11, très vénéré par les Aztèques autrefois, au Mexique.

     Et c’est juste au moment où Mikhaïl Alexandrovitch racontait au poète comment les Aztèques modelaient des figurines en pâte représentant Huitzllopochtli, qu’un premier individu se montra dans l’allée.

     Par la suite, alors qu’à vrai dire, il était déjà trop tard, diverses institutions présentèrent des rapports décrivant l’individu en question. La confrontation de ces rapports ne peut que susciter l’étonnement. Le premier indique que l’homme était de petite taille, avait des dents en or et boitait de la jambe droite.. Pour le deuxième, cette personne était un géant pourvu de couronnes en platine et boitant de la jambe gauche. Le troisième dit laconiquement que l’individu ne présentait aucun signe particulier. 

     Il faut avouer que tous ces rapports ne valent rien. 

     Avant tout : l’individu décrit ne boitait d’aucune jambe, il n’était ni petit ni gigantesque, mais tout simplement grand. Pour ce qui est de ses dents, il avait des couronnes en platine à gauche, et des dents en or à droite. Il portait un costume gris coûteux et des souliers de la même couleur, venant de l’étranger. Il portait encore un béret gris crânement incliné sur l’oreille, et tenait sous son bras une canne au pommeau noir en forme de tête de caniche12. Dans les quarante ans, un peu plus. La bouche légèrement tordue. Soigneusement rasé. Brun. L’œil droit noir, le gauche vert, allez savoir pourquoi. Les sourcils noirs, l’un plus haut que l’autre. Bref, un étranger13.

     En passant devant le banc sur lequel avaient pris place le rédacteur en chef et le poète, l’étranger loucha veres eux, fit halte et s’assit brusquement sur le banc voisin, tout près des deux amis.

     « Un Allemand… se dit Berlioz.

     « Un Anglais…, songea Biezdomny. Le voilà qui porte des gants par cette chaleur ! »

     Cependant, l’étranger enveloppait duu regard les hauts immeubles bordant l’étang en formant un carré, il voyait manifestement l’endroit pour la première fois et le coin semblait l’intéresser.

     Il arrêta son regard sur les étages supérieurs, dont les vitres renvoyaient un reflet aveuglant d’un soleil en morceaux et s’apprêtant à quitter pour toujours Mikhaïl Alexandrovitch, puis il le reporta en bas, là où les carreaux commençaient à s’assombrir à l’approche  du soir, eut un sourire étrangement railleur et condescendant, plissa les yeux, posa ses mains sur le pommeau de sa canne, et mit son menton sur ses mains.

     « Ivan, tu as fort bien, et de façon très satirique, représenté, disons la naissance de Jésus, fils de Dieu, seulement, le hic, c’est qu’avant Jésus, il était déjà né toute une kyrielle de fils de Dieu, tels, par exemple le phénicien Adonis, le phrygien Attis, ou le Mithra des Perses. Bref, aucun d’eux n’est vraiment né et n’a jamais existé, pas plus Jésus que les autres, et il est indispensable que toi, au lieu de la naissance de ce dernier ou, mettons, de l’arrivée des rois mages, tu évoques les rumeurs insensées courant à ce propos. Alors qu’il ressort de ton récit que sa naissance a bel et bien eu lieu !… »

     Biezdomny fit à ce moment une tentative pour arrêter le hoquet qui le torturait, en retenant sa respiration, ce qui ne fit que rendre plus bruyant et plus douloureux ledit hoquet, tandis que Berlioz interrompait son discours, car l’étranger s’était levé et se dirigeait vers les deux écrivains.

     Ceux-ci lui jetèrent un regard surpris.

     « Excusez-moi, je vous prie, dit-il en s’approchant, avec un accent étranger, mais sans écorcher les mots. Je me permets, sans vous connaître… mais le sujet de votre savante discussion est si intéressant que… »

     Il ôta alors poliment son béret, et les deux amis n’eurent plus qu’à se lever pour le saluer.

     « Non, c’est plutôt un Français… » se dit Berlioz.

     « Un Polonais ?… » se dit Biezdomny.

     Il faut ajouter que, dès ses premières paroles, l’étranger inspira de la répulsion au poète, alors qu’il plut à Berlioz, ou plus exactement… comment dire… celui-ci le trouva intéressant, en quelque sorte.

     « Puis-je m’asseoir ? demanda avec courtoisie l’étranger, et les deux amis s’écartèrent un peu malgré eux ; l’étranger s’assit adroitement entre eux et engagea aussitôt la conversation.

     « Si je ne me suis pas mépris, vous disiez que Jésus n’avait jamais existé ? » demanda-t-il en tournant vers Berlioz son œil gauche, le vert.

     « Vous ne vous êtes pas mépris, répondit Berlioz avec urbanité, c’est tout à fait ce que j’ai dit.

     — Ah, que c’est intéressant ! » s’exclama l’étranger.

     « Qu’est-ce que ça peut diable lui faire ? » songea Berlioz en se renfrognant.

     « Et vous êtes d’accord avec votre interlocuteur ? » s’informa l’inconnu en se tournant à droite, vers Biezdomny.

     « À cent pour cent ! » confirma celui-ci, qui aimait employer des expressions imagées et baroques.

     « Étonnant ! » s’écria l’interlocuteur non convié qui, après avoir jeté à la ronde un coup d’œil de voleur, et en rendant plus sourde sa voix grave, dit : « Pardonnez mon insistance, mais je crois comprendre que, tout le reste mis à part, vous ne croyez pas en Dieu ? » Roulant des yeux effrayés, il ajouta : « Je ne le dirai à personne, je vous le jure. »

     « En effet, nous ne croyons pas en Dieu, répondit Berlioz avec un petit sourire devant l’effroi manifesté par le touriste étranger14, mais on peut en parler tout à fait librement. »

     L’étranger se renversa sur le dossier du banc et demanda, sa voix rendue même aiguë par la curiosité :

     « Vous êtes athées ?!

     — Mais oui, nous sommes athées », répondit Berlioz en souriant, tandis que Biezdomny, irrité, se disait : « Il devient collant, ce  nigaud d’étranger ! »

     « Oh, c’est adorable ! » s’exclama le surprenant étranger qui se mit à donner de la tête à droite et à gauche pour regarder tour à tour chacun des deux hommes de lettres.

     « Dans notre pays, l’athéisme n’étonne personne, dit Berlioz avec une politesse toute diplomatique : notre population, en majorité, a cessé consciemment, et ce depuis longtemps, de croire à ces fables au sujet de Dieu. »

     L’étranger se livra alors au tour que voici : il se leva et serra la main du rédacteur en chef surpris, en disant :

     « Permettez-moi de vous remercier du fond du cœur !

     — Pourquoi le remerciez-vous ? s’enquit Biezdomny en clignant des yeux.

     — Pour un renseignement fort important, qui intéresse au plus haut pont le voyageur que je suis », expliqua l’original étranger en levant un doigt d’un air significatif.

     On voyait que le renseignement important avait réellement produit une forte impression sur le voyageur, car il parcourait d’un regard plein d’effroi les immeubles, semblant craindre de voir un athée à chaque fenêtre. 

     « Non, ce n’est pas un Anglais… » se dit Berlioz, tandis que Biezdomny songeait : « Où a-t-il pris le truc de parler si bien russe, ce serait bon à savoir ! » Et il se renfrogna derechef.

     « Mais permettez-moi de vous demander, reprit l’hôte étranger après une inquiétante méditation, ce que vous faites des preuves de l’existence de Dieu, qui sont notoirement au nombre de cinq15 ?

     — Hélas ! répondit Berlioz avec commisération, pas une seule de ces preuves n’a de valeur, et l’humanité les a depuis longtemps reléguées aux archives. Convenez en effet que, dans le domaine de la raison, il ne saurait y avoir aucune preuve de l’existence de Dieu.

     — Bravo ! s’écria l’étranger. Bravo ! Vous avez intégralement reproduit l’idée de ce vieil agité d’Emmanuel à ce sujet. Mais voici ce qui est bizarre : il a bel et bien démoli les cinq preuves, mais, comme pour se moquer de lui-même, il en fabriqué une sixième, bien à lui !

     — La preuve de Kant16, répliqua en souriant finement l’érudit rédacteur en chef, n’est pas plus convaincante. Schiller n’a pas eu tort de dire que les réflexions de Kant à ce sujet ne pouvaient satisfaire que des esclaves, quant à Strauss17, il n’a fait que rire de cette preuve. »

     Tout en parlant, Berlioz pensait : « Tout de même, qui est-ce donc ? Et comme se fait-il qu’il parle si bien russe ? »

     « Ce Kant, pour ce genre de preuves, il faudrait l’attraper et l’envoyer trois ans aux Solovki18 ! » lâcha de façon incongrue Ivan Nikolaïevitch.

     « Ivan ! » chuchota Berlioz, gêné.

     Mais la suggestion d’envoyer Kant aux Solovki, loin de surprendre l’étranger, le ravit.

     « Exactement ! Exactement ! » s’exclama-t-il, et son œil vert, le gauche, tourné vers Berlioz, lança des éclairs. « C’est le bon endroit pour lui ! Je lui avais bien dit, à l’époque, alors que nous prenions ensemble le petit-déjeuner : “Professeur, excusez-moi, mais ça ne tient pas debout, ce que vous avez inventé ! C’est peut-être très malin, mais c’est affreusement incompréhensible. On va rire à vos dépens.” »

     Berlioz ouvrit de grands yeux. « Alors que nous prenions ensemble le petit-déjeuner… Avec Kant ?… Qu’est-ce qu’il radote ? » se dit-il.

     « Mais, reprit l’étranger sans s’émouvoir de l’étonnement de Berlioz, et s’adressant au poète, l’expédier aux Solovki est impossible, pour la bonne raison que, depuis plus de cent ans, il demeure dans des lieux bien plus lointains que les Solovki, et qu’il est impossible de l’en faire sortir, je vous l’assure ! 

     — Dommage ! » répliqua le poète batailleur.

     « Je trouve ça dommage, moi aussi », approuva l’inconnu dont l’œil étincelait, et il reprit : « Cependant, voici la question sui me préoccupe : si Dieu n’existe pas, peut-on savoir ce qui mène le monde et dirige la vie de l’humanité ?

     — C’est l’homme lui-même qui est aux commandes », s’empressa de dire Biezdomny avec emportement, en réponse à cette question manquant, il faut bien l’avouer, de clarté.

     « Pardon, objecta d’une voix douce l’inconnu, mais pour être aux commandes, il faut avoir, tant bien que mal, un plan portant au moins sur un avenir un tant soit peu décent. Permettez-moi donc de vous demander comment l’homme pourrait être aux commandes, si, non seulement dresser quelque plan concernant un avenir dérisoirement proche, disons un millier d’années, est quelque chose dont la possibilité lui échappe, mais s’il ne peut même pas garantir son propre lendemain ? En effet – là, l’inconnu se tourna vers Berlioz –, imaginez que vous, par exemple, vous vous mettiez aux commandes, que vous dirigiez aussi bien les autres que vous-même, que vous y preniez goût, et brusquement vous avez… hé hé… un sarcome au poumon… – l’étranger eut alors un petit sourire voluptueux, comme si cette idée d’un sarcome au poumon lui faisait plaisir –, oui, un sarcome, répéta-t-il en faisant sonner le mot et en clignant des yeux comme un chat : voilà que c’en est fini de votre commandement ! Le seul destin qui vous intéresse, c’est désormais le vôtre.

     « Vos proches commencent à vous mentir. Sentant que quelque chose, vous vous précipitez chez les pontes de la médecine, puis chez les charlatans, voire chez les voyantes. Cette troisième démarche est tout aussi insensée que les deux premières, vous le savez vous-même. Et tout cela finit tragiquement : celui qui, encore récemment s’imaginait à la tête de quelque chose se trouve soudain couché, immobile, dans une caisse de bois, et l’entourage, comprenant qu’il n’y a plus rien à attendre du gisant, le font brûler dans un four.. Il peut même arriver pire : alors que quelqu’un s’apprête tout juste à partir à Kislovodsk – là, l’étranger fit un clin d’œil à Berlioz –, une affaire de trois fois rien, apparemment, mais il ne peut pas le faire, car il lui arrive, inexplicablement, de glisser tout à coup et de se retrouver sous un tramway ! Vous ne me direz pas qu’il a décidé cela de lui-même ! N’est-il pas plus juste de penser que quelqu’un de tout autre que lui a pris les commandes ? » En disant cela, l’étranger émit un petit rire étrange.

     Berlioz avait écouté très attentivement ce déplaisant récit portant sur le sarcome et le tramway, et d’inquiétantes pensées commencèrent à le tourmenter. « Ce n’est pas un étranger… ce n’est pas un étranger… songeait-il, c’est un type extrêmement bizarre… tout de même, qui est-il donc ?… »

     « Vous désirez fumer, à ce que je vois ? dit soudain l’inconnu en s’adressant à Biezdomny. Lesquelles préférez-vous ?

     — Mais quoi, vous en avez de plusieurs sortes ? » demanda d’un air sombre le poète, qui n’avait plus de cigarettes.

     « Lesquelles préférez-vous ? répéta l’inconnu.

     — Eh bien, les « Notre Marque19 », répondit hargneusement Biezdomny.

     l’inconnu sortit aussitôt de sa poche un étui à cigarettes qu’il tendit à Biezdomny.

     « Voici des “Notre Marque”. »

     Aussi bien le rédacteur en chef que le poète furent moins frappés par la présence, dans l’étui, de la marque en question, que par l’étui lui-même. C’était un étui d’une taille énorme, en or pur, dont le couvercle s’ornait d’un triangle de diamants qui brilla de feux bleus et blancs lorsqu’il s’ouvrit20.

     À cet instant, les pensées des deux littérateurs furent différentes. Berlioz se dit : « Si, c’est un étranger ! », et Biezdomny : « Ah, que le diable l’emporte !… »    

     Le poète et le possesseur de l’étui allumèrent chacun une cigarette, tandis que Berlioz, qui ne fumait pas, refusait.

     « Il faudra lui objecter ceci, décida Berlioz : “Certes, l’homme est mortel, c’est indiscutable. Mais le fait est que…” »

     Mais, avant qu’il ait eu le temps de prononcer ces mots, l’étranger déclara :

     « Certes, l’homme est mortel, mais il n’y aurait là qu’un demi-malheur. Le mal vient de ce qu’il lui arrive de mourir subitement, c’est ça le truc ! De façon générale, il ne peut pas dire ce qu’il fera le soir même. »

     « Quelle façon absurde de présenter la question !… » songea Berlioz, qui répliqua :

     « C’est là exagérer. Ma soirée d’aujourd’hui, je la connais déjà plus ou moins. Bien sûr, si, rue Bronnaïa, une brique me tombe sur la tête…

     — Une brique, le coupa d’un air grave l’inconnu, ne tombe jamais par hasard sur la tête de qui que ce soit. Vous, en particulier, je vous garantis que pareille chose ne vous menace en aucun cas. Vous mourrez autrement.

     — Vous savez peut-être comment je mourrai ? s’enquit Berlioz avec une ironie parfaitement naturelle, jouant le jeu de cette discussion vraiment absurde. Dites-moi…

     — Bien volontiers », répondit l’inconnu. Tel un tailleur se préparant à lui tailler un costume, il prit du regard les dimensions de Berlioz, et se mit à marmonner à travers ses dents quelque chose comme : « Un, deux… Mercure dans la deuxième maison… la lune est partie… six : malheur… sept… », puis annonça à haute voix et joyeusement : « Vous aurez la tête coupée ! »

     Dans un accès de rage et de haine, Biezdomny braqua ses yeux écarquillés sur l’étranger désinvolte, cependant que Berlioz demandait avec un sourire forcé :

     « Coupée par qui ? Les ennemis ? Les intrventionnistes21 ?

     — Non, répondit son interlocuteur, par une femme russe, une komsomole22. 

     — Hmm… grogna Berlioz, irrité par la plaisanterie de l’inconnu, excusez-moi, mais c’est peu vraisemblable.

     — Excusez-moi vous aussi, répondit l’étranger, mais c’est ainsi. Ah oui, j’aimerais vous demander, que ferez-vous ce soir, si ce n’est pas un secret ?

     — Non, ce n’est pas un secret. Je vais maintenant passer chez moi, rue Sadovaïa, ensuite, à dix heures ce soir se tiendra une réunion au Massolit, que je présiderai.

     — C’est totalement impossible, répliqua fermement l’étranger.

     — Pourquoi donc ?

     — Parce qu’Annouchka23, répondit l’étranger, qui regarda en plissant les yeux le ciel où, pressentant la fraîcheur du soir, filaient sans bruit des oiseaux noirs, parce qu’Annouchka a déjà acheté l’huile de tournesol, non seulement elle l’a déjà achetée, mais elle l’a déjà répandue. Si bien que la réunion ne se tiendra pas. »

     Un silence fort compréhensible s’établit alors sous les tilleuls.

     « Pardonnez-moi, dit Berlioz au bout d’un moment, en dévisageant l’étranger en train de battre la campagne, que vient faire ici l’huile de tournesol… et qu’est-ce que c’est que cette Annouchka ?

     — Voici ce que vient faire l’huile de tournesol, déclara soudain Biezdomny, qui avait visiblement décidé de déclarer la guerre à leur interlocuteur importun : ne vous serait-il pas arrivé, citoyen, de faire un séjour dans un établissement pour malades mentaux ?

     — Ivan !… » s’écria à mi-voix Mikhaïl Alexandrovitch.

     Mais l’étranger ne se vexa pas le moins du monde et se mit à rire gaiement.

     « Mais si, mais si, et plus d’une fois ! » s’exclama-t-il en riant, sans quitter le  poète d’un œil qui, lui, ne riait pas. « Où n’ai-je pas fait de séjour ! Je regrette seulement de ne pas avoir eu l’occasion de demander au professeur ce qu’est au juste la schizophrénie. C’est donc vous qui l’apprendrez de sa bouche, Ivan Nikolaïevitch !

     — D’où connaissez-vous mon nom ?

     — Voyons, Ivan Nikolaïevitch, qui donc ne vous connaît pas ? » Ici, l’étranger tira de sa poche le numéro de la veille du Journal littéraire24, et Ivan Nikolaïevitch vit sur la première page son portrait, avec des vers de lui en dessous. Mais cette preuve de gloire et de popularité, qui le réjouissait encore la veille, ne réjouit plus du tout le poète.

     « Je vous demande pardon, dit-il, son visage s’assombrissant, pourriez-vous attendre un instant ? Je voudrais dire deux mots à mon camarade.

     — Oh, avec plaisir ! s’écria l’inconnu. On est si bien sous les tilleuls ; du reste, j’ai tout mon temps. »

     « Dis donc, Micha25, chuchota le poète après avoir emmené Berlioz à l’écart, ce n’est pas du tout un touriste, mais un espion. C’est un émigré russe, revenu chez nous. Demande-lui ses papiers, autrement il va filer…

     — Tu crois ? » murmura Berlioz avec inquiétude, tout en se disant : « Mais c’est qu’il a raison… »

     « Fais-moi confiance, lui rauqua le poète dans l’oreille, il fait l’idiot pour nous tirer les vers du nez. Tu entends comme il parle russe ? » Tout en parlant, le poète vérifiait du coin de l’œil que l’inconnu ne prenait pas la tangente. « Allons-y, retenons-le, autrement, il va filer… »

     Et le poète attrapa  Berlioz par le bras et le ramena vers le banc.

     L’inconnu n’était plus assis, il se tenait debout près du banc et avait dans les mains un livret à couverture gris foncé, une grosse enveloppe de papier de qualité, et une carte de visite.

     « Pardonnez-moi d’avoir, dans le feu de notre conversation, oublié de me présenter. Voici ma carte de visite, mon passeport et mon invitation à venir à Moscou pour une consultation26 », dit avec autorité l’inconnu, en jetant un regard pénétrant aux deux hommes de lettres.

     Ces derniers éprouvèrent de la gêne. « Sapristi, il a tout entendu… » se dit Berlioz, en indiquant d’un geste courtois qu’il n’était pas nécessaire de produire ces papiers. Pendant que l’étranger s’efforçait de mettre les documents dans la main du rédacteur en chef, le poète eut le temps de voir sur la carte de visite le mot « professeur », imprimé en caractères étrangers27, ainsi que l’initiale de son nom : un W28.

     « Enchanté », balbutia à ce moment avec embarras le rédacteur en chef, tandis que l’étranger faisait disparaître les papiers dans sa poche. 

     De la sorte, les relations se voyant rétablies, les trois hommes se rassirent sur le banc.

     « On vous a invité chez nous en qualité de consultant, professeur ? demanda Berlioz.

     — Oui, comme consultant.

     — Vous êtes allemand ? s’informa Biezdomny.

     — Moi, si je suis… ? » répéta le professeur qui devint brusquement songeur. « Oui, allemand, si l’on veut…  

     — Vous parlez drôlement bien le russe, fit observer Biezdomny.

     — Oh, en fait, je suis polyglotte, je connais bien des langues, répondit le professeur.

     — Et quelle est votre spécialité ? s’enquit Berlioz.

     — La magie noire. »

     « Tiens donc !… » Un choc s’était produit dans la tête de Mikhaïl Alexandrovitch.

     « Et… et c’est au nom de cette spécialité qu’on vous a invité chez nous ? demanda-t-il en bégayant.

     — En effet », confirma le professeur en expliquant : « On a trouvé dans votre Bibliothèque d’État des manuscrits authentiques du nécromancien du Xe siècle Gerbert d’Aurillac29. Je dois les déchiffrer. Je suis le seul spécialiste au monde.

     — Aha ! Vous êtes historien ? dit Berlioz avec un grand soulagement et du respect dans la voix.

     — Je suis historien », confirma le savant, qui ajouta sans rime ni raison : « Ce soir, il va se passer aux étangs du Patriarche une histoire intéressante ! »

     Ce qui, de nouveau, remplit d’étonnement aussi bien le rédacteur en chef que le poète ; cependant, le professeur leur fit signe de se rapprocher, et, lorsqu’ils se furent penchés vers lui, il chuchota :

     « Figurez-vous que Jésus a existé.

     — Voyez-vous, professeur, répliqua Berlioz avec un sourire contraint, nous respectons vos grandes connaissances, mais nous avons sur ce problème un autre point de vue.

     — Ce n’est pas une question de points de vue, répondit l’étrange professeur. Il a existé, tout simplement.

     — Voilà qui demande à être prouvé… commença Berlioz.

     — Aucune preuve n’est nécessaire », répondit le professeur, qui se mit à parler sans élever la voix, et sans plus aucune trace d’accent : « C’est tout simple : dans un ample manteau blanc à la doublure rouge sang, traînant les pieds comme le font les cavaliers en marchant, tôt le matin du quatorzième jour du mois de printemps nommé Nissan30… »                                                         




Notes


  1. Détournement d’une formule en vogue en URSS, où la phobie de l’espionnage était entretenue par le régime autour de 1930.
  2. Point d’eau (il subsiste un seul étang, mais le nom est resté) du centre de Moscou – non loin du logement de Boulgakov, relevant autrefois d’un domaine du patriarche Philarète. Ce point d’eau, anciennement baptisé « marais du bouc », reçut le nom d’« étang des Pionniers » dans la période soviétique (notes L-G, M-M et Fl)
  3. Berlioz est habillé en fonctionnaire, tandis qu’Ivan est à la mode des « poètes prolétariens » des années vingt (note L-G).
  4. Terme inventé par l’auteur, sur le mode des contractions fréquentes dans les appellations de l’époque, comme le Glavlit, organe de la censure.
  5. Ce qui signifie : sans logis. Le pseudonyme a beaucoup varié au cours des versions successives de l’œuvre (note Fl). Quant au nom de Berlioz, il évoque bien sûr le compositeur de la Symphonie fantastique, ainsi que de La Damnation de Faust… On trouvera dans la suite du roman d’autres noms de musiciens. Berlioz peut évoquer diverses personnalités littéraires de l’époque.
  6. Nous sommes pendant la Semaine sainte, l’action va se dérouler, à Moscou, du mercredi soir à la nuit de samedi au dimanche de Pâques.
  7. L’Anneau des jardins, ceinture de boulevard périphériques intérieurs à Moscou.
  8. Célèbre eau minérale du Caucase.
  9. Station thermale du Caucase.
  10. C’était la thèse de Bruno Bauer (note L-G).
  11. En modifiant un peu les noms donnés dans le texte russe. Les Orthodoxes assimilaient à des démons les divinités païennes. Satan va donc entendre cet appel (note L-G).
  12. Allusion à Faust : c’est sous la forme d’un barbet noir que Méphistophélès s’introduit chez Faust (note L-G). Déjà, la boiterie évoquée renvoyait à de vieilles représentations, reprises dans Faust, au tableau « À la taverne d’Auerbach ».
  13. Ce qui était suspect, voir la note 1. De plus (note L-G), le Diable est traditionnellement chez les  Russes l’étranger suprême…
  14. Le terme du texte russe est le mot composé et contracté signifiant cela, intourist, qui a donné son nom à l’agence soviétique du même nom.
  15. Ces preuves relèvent de la scolastique (Fl).
  16. La notion de Dieu étant étrangère au monde des phénomènes, elle ne relève pas de la connaissance scientifique. Mais bien, selon Kant, d’un postulat de la loi morale, laquelle ne saurait relever du hasard. Nier cette loi revient à s’exposer aux coups dudit hasard (notes Fl et L-G).
  17. David Strauss (1808-1874), théologien allemand.
  18. D’abord connues pour leur monastère, ces îles de la mer Blanche furent la première colonie, re terrible réputation, du Goulag. Voir Soljénitsyne.
  19. Marque de cigarettes des années vingt. Le passage évoque un extrait du tableau « Dans la taverne d’Auerbach » du Faust, où il est question de vin (notes L-G, Fl et M-M)). La faculté de produire à volonté tel ou tel objet renvoie aussi au Méphistophélès de Faust.
  20. Ce triangle renvoie à diverses interprétations : c’est un classique des vieilles traditions de l’occultisme et de diverses mystiques, mais aussi un symbole maçonnique et la première lettre (delta) du terme grec désignant le Diable (notes L-G, Fl et M-M).
  21. Expression remontant à la guerre civile 1918-1921) et désignant les puissances étrangères (France, Angleterre et Pologne) ayant, à l’époque, apporté leur concours aux armées blanches, anti-bolcheviques. Cette paranoïa restait entretenue dix et même quinze ans plus tard.
  22. Membre des Jeunesses communistes.
  23. Diminutif d’Anna.
  24. Créé en Russie en 1830, avec la collaboration de Pouchkine et d’autres écrivains, refondé en 1829 sous l’impulsion de Gorki, d’abord quotidien (de tendance « prolétarienne »), puis hebdomadaire à partir de 1932 : nous serions donc au plus tard en 1932 – mais le roman se dilatera parfois dans le temps.
  25. Diminutif de Mikhaïl.
  26. L’un des premiers titres envisagés par l’auteur pour son roman était « Le consultant au  sabot » (note Fl).
  27. En lettres latines. 
  28. Cette lettre n’existe pas en russe. On trouve dans le texte : un double « V », puis, en caractère latin : « W ».
  29. Gerbert d’Aurillac, figure prestigieuse de la deuxième moitié du dixième siècle, moine extrêmement savant, introducteur en Occident du savoir arabe. Il devint pape – le pape de l’an mil ! – sous le nom de Sylvestre II. 
  30. Premier mois du calendrier juif. Mars-avril dans le calendrier grégorien. Le 14 correspond à la première pleine lune, à la Pâque juive et, dans les évangiles, au jour où Jésus fut crucifié (source Wikipedia et note Fl).

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