lundi 12 octobre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 6)

 Schizophrénie, comme déjà dit1 



     Il était une heure et demie du matin lorsqu’un homme à la barbiche en pointe, vêtu d’une blouse blanche, entra dans la salle d’accueil2 de la célèbre clinique psychiatrique récemment bâtie dans les environs de Moscou, au bord d’une rivière. Trois infirmiers ne quittaient pas des yeux Ivan Nikolaïevitch, qui était assis sur un divan. Tout à fait bouleversé, le poète Rioukhine se trouvait également là. Les torchons qui avaient servi à ligoter Ivan Nikolaïevitch gisaient en tas sur le divan. Ivan Nikolaïevitch avait les mains et les pieds libres.

     Voyant qui entrait, Rioukhine pâlit, toussota et dit timidement :

     « Bonjour, docteur. »

     Le docteur salua Rioukhine de la tête, son regard tourné non vers lui, mais vers Ivan Nikolaïevitch. Celui-ci était resté parfaitement immobile, le visage mauvais, le sourcil froncé, sans nullement remuer à l’arrivée du médecin. 

     « Docteur, se mit à chuchoter Rioukhine d’un air, allez savoir pourquoi, mystérieux, tout en regardant craintivement Ivan Nikolaïevitch, voici le poète bien connu Ivan Biezdomny… voyez-vous… nous redoutons une crise de delirium tremens3…

     — Il buvait beaucoup ? demanda le docteur entre ses dents.

     — Non, il aimait bien boire, mais pas à ce point là…

     — Il faisait la chasse aux cafards, aux rats, coursait des diablotins ou encore des chiens errants ?

     — Non, répondit Rioukhine en sursautant. Je l’ai vu hier et ce matin. Il se portait fort bien…

     — Pourquoi est-il en caleçon ? Vous l’avez pris au lit ?

     — Docteur, il est arrivé au restaurant dans cette tenue…

     — Aha, aha, dit le docteur, l’air très satisfait. Et les écorchures ? Il s’est battu avec quelqu’un ?

     — Il est tombé d’une palissade, ensuite, au restaurant, il a frappé quelqu’un … et d’autres encore…

     — Bien, bien, bien » fit le docteur qui, se tournant vers Ivan ajouta : 

     « Bonjour ! 

     — Salut, saboteur4 ! » répondit Ivan d’une voix forte et haineuse.

     Rioukhine éprouva une telle gêne qu’il n’osa pas lever les yeux vers le docteur poli, lui. Mais ce dernier ne se vexa pas le moins du monde, d’un geste adroit et coutumier, il ôta ses lunettes, releva un pan de sa blouse et les mit dans le poche arrière de son pantalon, avant de demander à Ivan :

     « Quel âge avez-vous ?

     — Fichez-moi le camp tous, allez à tous les diables ! » s’écria grossièrement Ivan en tournant la tête.

     « Pourquoi vous fâchez-vous ? Vous ai-je dit quelque chose de désagréable ?

     — J’ai vingt-trois ans déclara Ivan avec excitation, et je vais porter plainte contre vous tous.En particulier contre toi, ordure ! » précisa-t-il à l’adresse de Rioukhine.

     « Et sur quel motif ?

     — Pour m’avoir empoigné et traîné de force chez les fous, moi, un homme tout à fait sain d’esprit ! » répondit Ivan, hors de lui.

     Là, Rioukhine regarda attentivement Ivan et sentit un grand froid : on ne voyait absolument aucun signe de folie dans les yeux de celui-ci. Le regard trouble aperçu à Griboïédov était redevenu net, comme auparavant.

     « Mon Dieu ! se dit Rioukhine avec effroi. Il a vraiment l’air normal ! En voilà une absurdité ! Effectivement, pourquoi l’avons-nous traîné ici ? Il est normal, normal, il a seulement la gueule un peu égratignée… »

     « Vous ne vous trouvez pas chez les fous, déclara paisiblement le médecin en s’asseyant sur un tabouret au pied brillant, mais dans une clinique où personne ne vous retiendra si ce n’est pas nécessaire. »

     Ivan Nikolaïevitch loucha sur lui d’un aire méfiant, mais finit cependant par grommeler :

     « Le Seigneur soit loué ! Enfin quelqu’un de normal au milieu de ce tas d’idiots – le premier d’entre eux étant ce nigaud, cette nullité de Sachka !

     — Qui est-ce, cette nullité de Sachka ? s’enquit le médecin.

     — Mais lui, Rioukhine », répondit Ivan en tendant un doigt sale dans la direction de Rioukine.

     Lequel s’empourpra d’indignation.

     « Voilà comment il me remercie ! songea-t-il avec amertume. Pour lui avoir montré de la compassion ! C’est vraiment un sale type ! »

     « Une psychologie typique de petit koulak6 », dit encore Ivan Nikolaïevitch qui s’était visiblement mis en tête de démasquer Rioukhine ; « un petit koulak qui, de plus, se dissimule soigneusement sous un masque de prolétaire. Observez sa face de carême et mettez en regard les vers sonores qu’il a composé pour le premier mai ! Hé-hé-hé… “Flottez ! Déployez-vous6 !”… Mais jetez un coup d’œil à l’intérieur du personnage, voyez ce qu’il pense de tout ça, vous pousserez des cris ! » Et Ivan Nikolaïevitch eut un rire de mauvais augure.

     Rioukhine respirait péniblement, il était tout rouge et ne pensait qu’à une chose : qu’il avait réchauffé un serpent sur son sein, qu’il avait montré de la compassion pour quelqu’un se révélant, en fait, un ennemi enragé. Et le pire, c’était de ne rien pouvoir faire : allez donc vous engueuler avec un malade mental !

     « Et pourquoi vous a-t-on amené chez nous, au juste ? » demanda le médecin, après avoir écouté attentivement les dénonciations de Biezdomny. 

     « Mais que le diable les emporte, ces cornichons ! Ils m’ont attrapé, m’ont ligoté avec je ne sais quels chiffons et m’ont traîné ici en camion !

     — Peut-on vous demander comment il se fait que vous soyez arrivé au restaurant en sous-vêtements ?

     — Il n’y a rien là d’étonnant, répondit Ivan, j’étais allé me baigner dans la Moskova, et on m’a barboté mes vêtements en me laissant cette cochonnerie ! Je ne pouvais pas me balader tout nu à Moscou ! J’ai mis ce qui se trouvait là, pour aller en vitesse au restaurant Griboïédov. »

     Le médecin interrogea du regard Rioukhine qui marmonna, morose :

     « C’est le nom du restaurant.

     — Aha, fit le médecin, et pourquoi étiez-vous si pressé ? Vous aviez un rendez-vous d’affaires ?

     — Je fais la chasse au consultant, répondit Ivan Nikolaïevitch en regardant autour de lui avec anxiété.

     — Quel consultant ?

     — Vous connaissez Berlioz ? demanda Ivan d’un air hautement significatif.

     — Le… le compositeur ? »

     Ivan perdit pied.

     « Comment ça, le compositeur ? Ah oui… Mais non ! Le compositeur est un homonyme de Micha Berlioz. »

     Malgré son envie de se taire, Rioukhine dut donner des explications :

     « Le secrétaire7 du Massolit, Berlioz, a été écrasé par un tramway ce soir aux étangs du Patriarche.

     — Ne raconte pas d’histoires, alors que tu ne sais rien ! » cria Ivan, s’emportant contre Rioukhine. « C’esst moi qui y étais, pas toi ! Il a fait exprès de l’envoyer sous le tramway !

     — Il l’a poussé ?

     — Poussé, qui a dit ça ? » s’exclama Ivan, rendu furieux par tant de niaiserie autour de lui. « Ce type-là n’a pas besoin de pousser ! Vous verriez les tours qu’il est capable de jouer ! Il savait à l’avance que Berlioz tomberait sous le tramway !

     — Et, à part vous, qui a vu ce consultant ?

     — C’est bien le malheur : seulement Berlioz et moi.

     — Bien. Quelles mesures avez-vous prises pour attraper cet assassin ? » À ce moment, le médecin se retourna et jeta un coup d’œil à une femme en blouse blanche assise à une table à l’écart. La femme prit une feuille de papier et se mit à remplir les cases vides dans les colonnes.

     « Les mesures ? J’ai pris un petit cierge dans la cuisine…

     « Celui-ci ? » demanda le médecin en montrant le cierge cassé gisant sur la table devant la femme, en compagnie de la petite icône.

     « Celui-là, oui, et…

     — Et pourquoi l’icône ?

     — Ah oui, l’icône… » Ivan rougit. « C’est l’icône, surtout, qui leur a fait peur – il tendit de nouveau le doigt en direction de Rioukhine –, mais le fait est que lui, le consultant, il… parlons clair… il a des accointances avec le démon… il n’est pas si facile à attraper. »

     Allez savoir pourquoi, les infirmiers se mirent quasiment au garde-à-vous, sans quitter Ivan des yeux.

     « Oui, reprit Ivan, des accointances ! Le fait ne souffre aucun doute. Il a discuté en personne avec Ponce-Pilate. Oh, inutile de me regarder comme ça ! Je dis la vérité ! Il a tout vu, le balcon comme les palmiers. Bref, il était chez Ponce-Pilate, je le certifie.

     — Dites donc !

     — Alors, du coup, je me suis épinglé l’icône sur la poitrine et j’ai couru… »

     Une horloge sonna soudain deux heures.

     « Tiens donc ! » s’écria Ivan en se levant du divan. « Deux heures, et vous me faites perdre mon temps ! Excusez-moi, où est le téléphone ? »

     « Laissez-le téléphoner », ordonna le médecin aux infirmiers.

     Ivan s’empara du combiné, tandis que la femme demandait à mi-voix à Rioukhine :

     « Il est marié ? 

     — Célibataire, répondit Rioukhine, effaré.

     — Syndiqué ?

     — Oui. »

     «  La milice ? cria Ivan dans l’appareil. La milice ? Camarade de garde, donnez tout de suite l’ordre d’envoyer cinq motocyclettes avec des mitrailleuses pour capturer le consultant étranger. Quoi ? Passez me prendre, j’irai avec vous… Ici le poète Biezdomny, je vous appelle de la maison de fous… C’est quoi, votre adresse ? » demanda-t-il à voix basse au docteur, en posant la main sur l’appareil, avant de se remettre à crier dans le combiné : « Vous m’entendez ? Allo !… C’est révoltant ! » hurla soudain Ivan en lançant l’appareil contre le mur. Après quoi, il se retourna vers le médecin, lui tendit la main, lui dit sèchement au revoir et se disposa à sortir.

     « Voyons, où voulez-vous donc aller ? » dit le médecin en scrutant les yeux d’Ivan. En pleine nuit, en sous-vêtements… Vous vous sentez mal, restez chez nous !

     — Laissez-moi passer, hein, dit Ivan aux infirmiers massés devant la porte. Allez-vous me laisser passer, oui ou non ? » cria le poète d’une voix terrible.

     Rioukhine se mit à trembler, cependant que la femme pressait un bouton incorporé dans la table, et une petite boîte brillante, avec une ampoule scellée, jaillit à la surface de verre de la table. 

     « Ah c’est comme ça ?! » articula Ivan en jetant autour de lui des regards de bête traquée. « Eh bien, d’accord ! Adieu ! » – et il fonça la tête la première dans le store de la fenêtre.

     Le bruit fut assez fort, mais le verre, derrière le store, ne se trouva nullement fêlé, et, un instant plus tard, Ivan Nikolaïevitch, aux mains des infirmiers, se débattait. Il râlait, essayait de mordre et criait :

     « Vous avez de sacrées vitres !… Lâchez-moi, mais lâchez-moi !… »

     Une seringue brilla dans les mains du médecin, la femme déchira d’un seul coup la manche délabrée de la blouse à la Tolstoï8 et agrippa le bras d’Ivan avec une force qui n’avait rien de féminin. Une odeur d’éther se répandit, Ivan, aux prises avec quatre personnes, faiblit, et l’adroit médecin en profita pour enfoncer l’aiguille dans son bras. On le maintint encore quelques instants, avant de le faire asseoir sur le divan.

     « Bandits ! » cria Ivan en se relevant d’un bond, mais on le remit à sa place. À peine lâché, il voulut se lever, mais retomba et se rassit de lui-même. Il se tut, jetant autour de lui des regards farouches, puis bâilla inopinément et eut un sourire plein de rancœur.

     « Vous m’avez tout de même bouclé », dit-il en bâillant de nouveau ; il s’étendît brusquement, posa sa tête sur l’oreiller, se mit comme un enfant le poing sous la joue et marmonna d’une voix déjà ensommeillée et apaisée : « Très bien… C’est vous qui paierez les pots cassés. Je vous aurai prévenus, faites comme vous voulez !… Ce qui m’intéresse le plus, pour l’instant, c’est Ponce-Pilate… Pilate… » — et il ferma les yeux.

     «  Un bain, la chambre individuelle cent-dix-sept, sous surveillance », ordonna le médecin en chaussant ses lunettes. Rioukhine, à ce moment, sursauta de nouveau : une porte blanche à deux battants venait de s’ouvrir sans bruuit, , laissant voir un couloir éclairé par des veilleuses bleues. Une couchette en arriva, roulant sur ses roues caoutchoutées, on y plaça Ivan désormais tranquille, qui partit dessus dans le couloir, et la porte se referma sur lui.

     « Docteur, chuchota Rioukhine, très ému, alors, il est réellement malade?

     — Oh ! oui, répondit le médecin.

     — Mais qu’est-ce qu’il a ? demanda timidement Rioukhine.

     Le médecin las regarda Rioukhine et répondit sans énergie :

     « Agitation motrice et verbale… délire interprétatif… un cas clairement complexe… Schizophrénie, sans doute. L’alcoolisme en plus… »

     Riuoukhine ne comprit rien aux paroles du docteur, en dehors du fait évident que ça allait mal pour Ivan Nikolaïevitch ; il poussa un soupir et demanda :

     « Et pourquoi parle-t-il tout le temps de ce fameux consultant ?

     — La vue de quelqu’un a dû frapper son imagination détraquée. C’est peut-être une hallucination, également… »

     Quelques minutes plus tard, le camion ramenait Rioukhine à Moscou. Il faisait jour, et les réverbères non encore éteints brillaient inutilement, le long de la route, leur lumière était même désagréable. Le chauffeur était furieux d’avoir perdu sa nuit et poussait son engin à pleine puissance, le véhicule dérapait dans les virages.

     Voilà que la forêt les avait quittés, restant en arrière, la rivière avait disparu quelque part sur le côté, la plus grande diversité venait comme une pluie à la rencontre du camion : des clôtures avec des guérites de gardes et des piles de bûches, de gigantesques poteaux et des sortes de mâts sur lesuels étaient enfilées des bobines, des tas de cailloux, un terrain balafré de canaux : bref, on sentait que Moscou approchait, qu’elle allait surgir derrière un virage et vous engloutir.

     Rioukhine était secoué et balloté, l’espèce de billot sur lequel il s’était installé tentait à tout moment de se dérober sous lui. Les torchons du restaurant, dont s’étaient débarrassés le milicien et Panteleï, partis avant lui en trolleybus, se baladaient sur la plate-forme du camion. Rioukhine fit mine de les ramasser, puis bougonna avec une sorte de rage étrange : « Qu’ils aillent au diable ! Qu’ai-je donc à m’agiter comme un imbécile ? » – et, leur donnant un coup de pied, il cessa de faire attention à eux.

     Le voyageur était d’une humeur épouvantable. Il devenait clair que sa visite à la maison d’affliction l’avait profondément marqué. Rioukhine essayait de comprendre ce qui le tourmentait. Était-ce le souvenir tenace du couloir aux lampes bleues ? L’idée que perdre la raison était la pire chose sur terre ? Oui, bien sûr, il y avait de cela aussi. Mais ce n’était qu’une idée générale, ça. Il y avait quelque chose d’autre, mais quoi ? L’offense, voilà quoi. Oui, oui, les paroles blessantes que Biezdomny lui avait jetées à la figure. Et le malheur ne venait pas de leur côté blessant, mais de la vérité qu’elles contenaient.

     Le poète ne regardait plus sur les côtés de la route, il avait les yeux fixés sur le plancher sale et brinquebalant, et se mit à marmonner, à se lamenter, à se ronger.

     Oui, les vers… Il avait trente-deux ans ! En effet, quel avenir avait-il ? IIl continuerait à composer quelques poèmes chaque année; Jusqu’à la vieillesse ? Oui, jusqu’à la vieillesse. Que lui apporteraient ces poèmes ? La gloire ? « Balivernes ! Au moins, ne te raconte pas d’histoires. Qui compose de mauvais vers ne connaîtra jamais la gloire. Pourquoi sont-ils mauvais ? La vérité, il a dit la vérité ! » songeait Rioukhine, sans pitié pour lui-même. « Je ne crois pas un mot de ce que j’écris !… »   

     Empoisonné par cet accès de neurasthénie, le poète chancela, le plancher, sous lui, avait cessé de trembler. Rioukhine leva la tête et vit qu’il était à Moscou depuis un bon moment, et même que le jour se levait sur Moscou, mettant de l’or au bas d’un nuage, que le camion était à l’arrêt, pris dans une file de véhicules au tournant à l’entrée d’un boulevard, et que tout près de lui se tenait sur son piédestal un homme de métal qui, la tête légèrement penchée, regardait le boulevard avec indifférence9. 

     D’étranges pensées jaillirent dans la tête du poète en pleine souffrance. « L’exemple même du veinard… » Là, Rioukhine se dressa de toute sa taille sur la plate-forme du camion, et leva la main, s’en prenant, allez savoir pourquoi, à l’homme de bronze qui, lui, ne faisait de mal à personne. « Quoi qu’il fît au cours de sa vie, quoi qu’il lui arrivât, tout tournait à son avantage, et lui procurait de la gloire ! Mais qu’a-t-il fait ? Je ne comprends pas… Voit-on quelque chose de particulier dans les mots “Noire nuit de la tempête”10 ? Je ne saisis pas !… Un veinard ! Un veinard ! » conclut soudain avec fiel Rioukhine, en sentant le camion s’ébranler sous lui. « Il lui a tiré dessus, l’autre garde blanc11, il lui a fracassé la hanche, s’assurant ainsi l’immortalité… »

     La file se mit en mouvement. À peine deux minutes plus tard, ce fut un poète complètement malade, et même vieilli, qui fit son entrée sur la terrasse couverte de Griboïédov. Il n’y avait là plus grand monde. Dans un coin, un groupe achevait de vider ses verres, un conférencier de sa connaissance, une calotte ouzbèque sur la tête et une coupe d’Abraou12 à la main s’agitant au beau milieu du groupe.

     Rioukhine, encombré de ses torchons, fut accueilli avec affabilité par Archibald Archibaldovitch et tout de suite débarrassé des maudits chiffons. Si Rioukhine n’avait pas été si éprouvé à la clinique et dans le camion, il se serait sans doute fait un plaisir de raconter ce qui s’était passé dans l’établissement de soins, en enjolivant son récit de quelques détails imaginaires. Mais, tout de suite, il n’avait pas la tête à ça, et puis, si peu observateur que fût Rioukhine, à présent, après les affres dans le camion, il jeta pour la première fois un regard pénétrant au pirate, il comprit que ce dernier, tout en lui posant des questions au sujet de Biezdomny et même en poussant des exclamations, des « aie-aie-aie ! », se moquait éperdument du sort de Biezdomny et n’éprouvait aucune compassion à son égard.. « Il a bien raison, le gaillard ! » se dit Rioukhine avec une rage cynique et autodestructrice ; interrompant là son histoire de schizophrénie, il demanda :

     « Archibald Archibaldovitch, un petit verre de vodka me conviendrait bien… »

     Le pirate, le visage aussitôt compréhensif, murmura :

     « Je comprends… tout de suite… » et il fit signe à un serveur.

     Un quart d’heure plus tard, Rioukhine, dans une solitude complète, était attablé, recroquevillé au-dessus d’une brème de la mer Noire, avalant petit verre sur petit verre, comprenant et s’avouant qu’il ne pouvait plus rien changer à sa vie, il ne lui restait que l’oubli.

     Le poète avait perdu sa nuit en pure perte, tandis que les autres festoyaient, et il comprenait que cette nuit ne pouvait lui être rendue. Lever la tête de la lampe et la tourner vers le ciel permettait de voir que la nuit était partie sans retour. Les serveurs se dépêchaient d’ôter les nappes des tables. Les chats furetant du côté de la terrasse avaient déjà leur aspect matinal. Le jour tombait irrésistiblement sur le poète.  


     



Notes


  1. Rappel : l’étranger avait déclaré au chapitre 1 : « Je regrette seulement de ne pas avoir eu l’occasion de demander au professeur ce qu’est au juste la schizophrénie. C’est donc vous qui l’apprendrez de sa bouche, Ivan Nikolaïevitch ! »
  2. Ou salle d’admission : les malades se font enregistrer, après, ils attendent le médecin.
  3. De même qu’au chapitre précédent, le terme n’est pas écrit en latin. L’expression russe signifie, mot à mot : fièvre blanche.
  4. Accusation très grave. Le terme vreditiel’, élément nuisible fit son apparition en 1928, lors du procès de Chakhty, qui fit une dizaine de condamnations à mort (notes Fl et M-M).
  5. Là encore, l’accusation est très grave. Les koulaks (le terme signifie « poing », au départ) étaient les paysans (guère nombreux) qui avaient réussi à s’enrichir après l’abolition du servage, en 1861. Le terme prit, avec la mainmise des bolcheviks sur l’État, une connotation fort dépréciative, mais, NEP oblige, on ne les attaquait pas frontalement après 1921. Mais, à la fin des années vingt, au moment où Staline songeait à liquider la NEP, justement, survint – à l’hiver 1927-1928) la « crise des collectes », les produits agricoles indispensables aux villes rentrant mal (voir la fin du chapitre V du livre de Nicolas Werth, Histoire de l’Union soviétique. La politique de « liquidation des koulaks en tant que classe » – et la possession d’une vache eut tôt fait de faire de son propriétaire un koulak… – s’amorça alors, qui aboutit à la déportation de millions de paysans et à des famines meurtrières, notamment en Ukraine (Holodomor). (Notes L-G, Fl et M-M, recherches personnelles). 
  6. Lyrisme typique de la poésie de propagande. En l’occurence, extraits d’un poème très connu d’Alexandre Jarov célébrant le premier mai (notes Fl et  M-M).
  7. Berlioz étai à la tête de la direction du Massolit, au début du roman, il est qualifié de « président ». Le terme de « secrétaire » renvoie ici à son sens politique au début des années trente en URSS, c’est une allusion assez lourde.
  8. La chemise russe boutonnée sur le côté que le barbu avait laissée à Ivan en décampant avec ses habits, au chapitre précédent.
  9. Il s’agit de la statue de Pouchkine, boulevard de Tver, à l’époque à l’angle du boulevard et de la rue Tverskaïa (notes L-G, Fl et M-M).
  10. Début du poème Soir d’hiver, abondamment cité dans la pièce de Boulgakov Alexandre Pouchkine (notes L-G, Fl et M-M).
  11. Allusion au duel de Pouchkine avec l’émigré d’Anthès, au cœur de la pièce citée juste au-dessus. D’Anthès servait dans la garde impériale de Nicolas Ier. En faire un garde blanc est ironiquement anachronique, souligne le côté ignare de Rioukhine, mais évoque aussi les injures subies par Boulgakov pour sa pièce Les jours des Tourbine – tirée de son roman La Garde blanche –,  et renvoie au poème Jubilaire, dans lequel Maïakovski, toujours modeste, se comparait à Pouchkine en déplorant la médiocrité de ses collègues soviétiques (notes G-L, Fl et M-M).
  12. Abraou-Diourso, vin du Caucase très renommé (note M-M).
  13. Précision ignorée chez  Ligny et chez Flamant. On grignote quelque chose de salé en buvant de la vodka. Ici, dans un restaurant de luxe, ce n’est pas n’importe quel poisson (note M-M)..

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