mercredi 28 octobre 2026

Le Maître et Marguerite (chapitre 9)

 Les tours de Koroviev1



     Nikanor Ivanovitch Bossoï2, président de l’association des résidents de l’immeuble situé au 302 bis, rue Sadovaïa à Moscou3, où avait habité le défunt Berlioz, était en butte à d’horribles tracas depuis la nuit précédente, celle du mercredi au jeudi. 

     À minuit, comme nous le savons déjà4, une commission, dont faisait partie Jeldybine, était arrivée en voiture à l’immeuble, avait fait venir Nikanor Ivanovitch et, l’ayant informé de la fin tragique de Berlioz et s’était rendue avec lui dans l’appartement n° 50.

     Là, les scellés avaient été apposés sur les manuscrits et les affaires du défunt. À ce moment, ni Grounia, l’employée de maison non logée sur place, ni le frivole Stepan Bogdanovitch ne se trouvaient dans l’appartement. La commission annonça à Nikanor Ivanovitch que les manuscrits du défunt seraient saisis pour être triés et mis en ordre, que son logement, comprenant trois pièces (anciennement le cabinet, le salon et la salle à manger de la bijoutière) était remis à la disposition de l’association des résidents, et que ses affaires devaient rester sur place, en attendant que des héritiers se soient fait connaître.

     La nouvelle de la fin tragique de Berlioz se répandit dans l’immeuble à une vitesse pour ainsi dire surnaturelle, et le jeudi, dès sept heures du matin, Bossoï commença à recevoir des coups de téléphone, puis des visites de gens postulant par écrit au logement du défunt. En l’espace de deux heures, Nikanor Ivanovitch reçut trente deux demandes de ce genre. 

     On y trouvait des prières, des menaces, des allusions chicanières, des dénonciations, des promesses de payer soi-même les travaux à faire, des déclarations concernant l’exiguïté des logements et l’impossibilité de vivre dans le même appartement que des bandits5. On y décrivait notamment, avec une force littéraire frappante, un vol de pelmeni6 à l’appartement n° 31, le voleur les ayant tout bonnement fourrés dans la poche de son veston, sans même les envelopper. Et puis deux promesses de suicide, et un aveu de grossesse cachée.

     On faisait sortir Nikanor Ivanovitch dans le vestibule de son appartement, on le tirait par la manche et on lui chuchotait quelque chose, en promettant, avec des clins d’œil, de ne pas demeurer en reste.

     Ces tourments se prolongèrent jusqu’à minuit passé, à ce moment Nikanor Ivanovitch se sauva de son appartement et alla se réfugier dans le local de la direction, à l’entrée de l’immeuble ; mais, en voyant qu’il était également attendu là-bas, il s’enfuit de nouveau. Étant parvenu tant bien que mal à semer les gens qui le talonnaient dans la cour asphaltée, il alla se cacher à l’entrée de l’escalier 6,  et grimpa au quatrième étage, où se trouvait cette saleté d’appartement n° 50.

     Ayant repris son souffle sur le palier, le gros père Nikanor Ivanovitch sonna, mais personne ne lui ouvrit. Il sonna encore à deux reprises et se mit à grommeler et à jurer à voix basse. La porte ne s’en ouvrit pas davantage. Perdant patience, Nikanor Ivanovitch tira de sa poche un trousseau de clés, les doubles que possédait la direction de l’association des résidents, ouvrit la porte d’une main impérieuse et entra.

     « Hé, l’employée de maison ! cria-t-il dans la pénombre du vestibule. C’est quoi, déjà, ton nom ? Grounia ? Tu n’es pas là ? »

     Personne ne lui répondit.

     Nikanor Ivanovitch sortit alors de sa serviette un mètre pliant, puis il fit sauter les scellés de la porte du cabinet et avança d’un pas. D’un pas seulement, car il s’arrêta sur le seuil, stupéfait, avec même un tressaillement.

     Au bureau du défunt était assis un inconnu, un citoyen maigre et long, portant un veston à carreaux, une casquette de jockey et un pince-nez…, bref, qui vous savez.

     « Qui êtes-vous donc, citoyen ? » demanda, effaré, Nikanor Ivanovitch.

     « Tiens ! Nikanor Ivanovitch ! brailla d’une voix tremblante de ténor le citoyen inattendu qui sauta sur ses pieds et salua le président de l’association en lui serrant la main de force et très soudainement. Salutation qui ne causa aucun plaisir à Nikanor Ivanovitch.

     « Je m’excuse, dit-il avec méfiance, mais qui êtes-vous donc ? Vous êtes un officiel ?

     — Eh, Nikanor Ivanovitch ! » s’exclama l’inconnu avec cordialité. « Officiel, non-officiel, tout dépend du point de vue adopté. Tout cela est inconstant, c’est affaire de conventions. Aujourd’hui, je suis non-officiel, mais je peux très bien être un officiel demain ! El le contraire se produit aussi, et plutôt deux fois qu’une7 ! »

     Ce raisonnement ne satisfit d’aucune manière le président de la direction de l’immeuble. Étant d’une nature méfiante, il conclut que le citoyen pérorant devant lui était clairement un non-officiel, et peut-être même un parasite8.  

     « Mais enfin, qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? « demanda de plus en rudement le président, en s’avançant même un peu vers l’inconnu.

     « Mon nom, répliqua le citoyen nullement troublé par cette sévérité de ton, est, disons Koroviev. Mais vous ne voulez pas manger un morceau, Nikanor Ivanovitch ? À la bonne franquette ! Hein ?

     — Je m’excuse, fit Nikanor Ivanovitch, indigné pour de bon, il s’agit bien de manger un morceau ! » (Il faut avouer, même si c’est désagréable, que Nikanor Ivanovitch était d’une nature assez fruste.) « Il est défendu de rester dans les pièces du défunt ! Qu’est-ce que vous faites ici ? 

     — Asseyez-vous donc, Nikanor Ivanovitch », brailla le citoyen nullement désarçonné, en s’empressant d’offrir un fauteuil au président.

     Absolument furieux, Nikanor Ivanovitch repoussa le fauteuil et hurla :

     « Mais qui êtes-vous ?

     — Voyez-vous, je me trouve être attaché, en tant qu’interprète, à une personnalité étrangère ayant sa résidence dans cet appartement », se présenta celui qui avait dit s’appeler Koroviev, en faisant claquer les talons de ses bottines roussâtres et malpropres.

     Nikanor Ivanovitch ouvrit la bouche. Ma présence dans cet appartement d’un étranger, accompagné d’un interprète par-dessus le marché, lui semblait extrêmement étonnante, et il exigea des explications.

     L’interprète les lui fournit très volontiers. Artiste étranger, Monsieur Woland avait été invité par Stepan Bogdanovitch, le directeur des Variétés, à séjourner dans son appartement le temps de sa tournée, à peu près une semaine, et le directeur avait d’ailleurs écrit la veille à Nikanor Ivanovitch pour lui demander d’inscrire l’étranger comme résident temporaire, pendant que lui-même se rendrait à Ialta.

     « Il ne m’a rien écrit du tout, dit le président avec stupéfaction.

     — Fouillez dans votre serviette, Nikanor Ivanovitch », lui proposa suavement Koroviev.

     Haussant les épaules, Nikanor Ivanovitch ouvrit sa serviette et y découvrit la lettre de Likhodieïev.

     « Comment ça se fait que je l’ai oubliée ? » marmonna-t-il en regardant d’un air stupide l’enveloppe décachetée.

     « Cala arrive, cela arrive, Nikanor Ivanovitch ! jacassa Koroviev. La distraction, l’inattention, le surmenage, ainsi que l’hypertension, cher ami Nikanor Ivanovitch ! Je suis moi-même terriblement distrait. À l’occasion, en prenant un petit verre, je vous raconterai quelques éléments de ma biographie, vous en serez malade de rire !

     — Quand Likhodieïev part-il pour Ialta ?

     — Oh, mais il est déjà parti, il est parti ! s’écria l’interprète. Qu’est-ce qu’il roule ! Du diable si l’on sait où il est déjà ! » et l’interprète se mit à agiter les bras comme des ailes de moulin.

     Nikanor Ivanovitch qu’il devait, c’était indispensable, rencontrer l’étranger, ce à quoi l’interprète lui opposa un refus : absolument impossible. Il était occupé. Il dressait un chat.    

     « Je peux vous montrer le chat, si vous voulez », proposa Koroviev. 

     Ce qu’à son tour refusa Nikanor Ivanovitch ; l’interprète fit alors au président une offre inattendue, mais très intéressante.

     Étant donné que Monsieur Woland ne voulait pour rien au monde vivre à l’hôtel, et qu’il avait l’habitude d’avoir ses aises, l’association des résidents ne pourrait-elle pas lui céder, pour une petite semaine, le temps de sa tournée, tout l’appartement, donc également les pièces du défunt ?

     « Ça lui est bien égal, au défunt, chuchota Koroviev d’une voix voilée, l’appartement, à présent, vous en conviendrez vous-même, Nikanor Ivanovitch, qu’en a-t-il à faire ? »

     Un peu perplexe, Nikanor Ivanovitch objecta qu’un étranger était censé loger au « Métropole », et non dans des appartements privés…

     « Je vous le dis, il est capricieux, un vrai diable ! chuchota Koroviev. Puisqu’il ne veut pas ! Il n’aime pas les hôtels ! Ces touristes étrangers, j’en ai jusque là ! » fit Koroviev sur le ton de la confidence, le doigt pressé sur son cou maigre. « Ils m’épuisent, vous pouvez me croire ! À peine arrivé, ça se met à espionner comme le dernier des fils de pute, ou ça vous inflige tous les caprices possibles : ceci ne va pas, cela non plus !… Mais pour votre association, Nikanor Ivanovitch, ce serait pleinement avantageux, évidemment profitable. Il ne regarde pas à la dépense. » Koroviev jeta un regard à la ronde puis chuchota à l’oreille du président : « Il est millionnaire ! »

     La proposition de l’interprète avait un côté clairement pratique, elle était fort sérieuse, mais quelque chose manquait remarquablement de sérieux dans sa façon de parler, dans ses vêtements et dans cet affreux pince-nez qui, visiblement, ne servait à rien. Du coup, l’âme du président éprouvait une vague appréhension, et pourtant il décida d’accepter cette offre. Le fait est que l’association était hélas en déficit, un déficit énorme. À l’automne, il faudrait acheter du mazout pour le chauffage central9, mais avec quels sous – mystère. Tandis qu’avec l’argent de l’étranger, on pourrait peut-être se tirer d’affaire. Mais le prudent et habile Nikanor Ivanovitch déclara qu’il fallait en premier lieu voir la question en coordination avec le Bureau du tourisme étranger.

     «  Je comprends ! s’écria Koroviev. On ne peut pas se passer de coordination ! C’est indispensable ! Voilà le téléphone, Nikanor Ivanovitch, coordonnez-nous ça immédiatement ! Et, pour ce qui est de l’argent, ajouta-t-il à voix basse, tout en emmenant le président téléphoner dans le vestibule, voyez large. A qui soutirer de l’argent, si ce n’est à lui ! Si vous pouviez voir la villa qu’il possède à Nice10 ! L’été prochain, quand vous irez à l’étranger11, passez donc la voir, vous en resterez baba ! »

     L’affaire avec le Bureau du tourisme étranger fut réglée avec une rapidité extraordinaire, qui étonna grandement le président. Il s’avéra que, là-bas, on était déjà au courant de l’intention de Monsieur Woland de s’installer dans l’appartement privé de Likhodieïev, et qu’on ne formulait aucune objection à cela.

     « Voilà qui est merveilleux ! » braillait Koroviev.

     Un peu étourdi par son bruyant bavardage, le président déclara que l’association acceptait de louer pour une semaine l’appartement n° 50 à l’artiste Woland pour un loyer de… – là, Nikanor Ivanovitch hésita un peu avant de dire :

     « Cinq cents roubles par jour. »

     Koroviev stupéfia alors définitivement le président. Avec un clin d’œil de voleur en direction de la chambre à coucher, où l’on entendait les bonds élastiques d’un chat pesant, il dit de sa voix voilée :

     « Ce qui ferait donc, pour une semaine, trois mille cinq cents? »

     Nikanor Ivanovitch se dit qu’il allait ajouter : « Eh bien, vous avez bon appétit, Nikanor Ivanovitch ! » mais Koroviev dit tout autre chose :

     « Enfin, est-ce que c’est une somme, ça ? Demandez cinq mille, il les allongera. »

     Cachant son désarroi par un sourire malicieux, Nikanor Ivanovitch se retrouva sans trop savoir comment devant le bureau du défunt, où Koroviev, avec une rapidité et une dextérité extrêmes, rédigea un contrat en deux exemplaires. Après quoi il ne fit qu’un saut jusqu’à la chambre et en revint, les deux exemplaires portant la large signature de l’étranger. Le président signa le contrat à son tour. Koroviev demanda alors un petit reçu pour les cinq…

     « En toutes lettres, Nikanor Ivanovitch, en toutes lettres !… mille roubles… » Et, parlant d’une façon qui ne convenait guère à une affaire sérieuse : « Ein, zwei, drei12 ! », il plaça devant le président cinq liasses de billets de banque tout neufs. 

     Le recomptage des billets qui eut lieu alors fut émaillé, de la part de Koroviev, de plaisanteries et de saillies bouffonnes du genre : « Un sou est un sou », « Il faut avoir l’œil, et le bon », etc.

     Ayant recompté l’argent, le président reçut de Koroviev le passeport de l’étranger en vue de son enregistrement temporaire13 ; il le rangea, ainsi que le contrat et l’argent, dans sa serviette, et ne put s’empêcher de solliciter pudiquement un petit billet de faveur…

     « Cela va sans dire ! rugit Koroviev. Combien de billets voulez-vous, Nikanor Ivanovitch, douze, quinze ? »

     Abasourdi, le président expliqua qu’il lui en fallait seulement deux, pour lui et pour Pélagueïa Antonovna, son épouse. 

     Koroviev sortit aussitôt un bloc-notes et rédigea gaillardement une contremarque pour deux personnes, au premier rang. Et l’interprète remit adroitement, de la main gauche,  cette contremarque à Nikanor Ivanovitch, tandis qu’il fourrait de la main droite une grosse liasse crissante dans l’autre main du président. Y ayant jeté un coup d’œil, Nikanor Ivanovitch rougit et commença à la repousser.

     « C’est défendu…, bredouilla-t-il.

     — Je ne veux rien entendre, lui chuchota Koroviev à l’oreille, c’est défendu chez nous, mais à l’étranger, ça se fait. Vous allez le vexer, Nikanor Ivanovitch, ce serait gênant. Vous vous êtes donné du mal…

     — C’est sévèrement puni… dit tout bas le président, en regardant autour de lui.

     — Où sont donc les témoins ? lui chuchota Koroviev dans l’autre oreille. Où sont-ils, je vous le demande ? Allons, qu’avez-vous ? »

     Une sorte de prodige, comme le soutint le président par la suite, se produisit alors : la liasse se glissa d’elle-même dans sa serviette. Puis le président, affaibli et même fourbu, se retrouva dans l’escalier. Un tourbillon de pensées tempêtait dans sa tête. Y tournoyaient et la villa de Nice, et le chat dressé, et l’absence de témoins, en effet, et la joie que son billet de faveur causerait à Pélagueïa Antonovna. C’étaient des pensées décousues, mais dans l’ensemble agréables. Dans le tréfonds de son âme, néanmoins, il sentait la piqûre d’une petite aiguille – l’aiguille de l’inquiétude. De plus, dans ce même escalier, une idée frappa le président, comme s’il recevait un coup : « Comment l’interprète était-il entré dans le cabinet, en dépit des scellés sur la porte ? Et comment lui, Nikanor Ivanovitch, avait-il bien pu oublier de lui poser la question ? » Le président resta un moment à contempler d’un regard bovin14 les marches de l’escalier, puis il décida de se fiche de tout ça et de ne pas se tourmenter avec un tel casse-tête…

     À peine le président avait-il quitté l’appartement qu’une voix de basse se fit entendre depuis la chambre :

     « Ce Nikanor Ivanovitch ne m’a pas fait bonne impression. C’est un rapiat et un coquin. Ne pourrait-on pas faire en sorte qu’il ne mette plus les pieds ici ?

     — Qu’à cela ne tienne, Messire15 !… » répliqua on ne sait d’où Koroviev, d’une voix non plus chevrotante, mais claire et sonore.

     Et le maudit interprète se retrouva aussitôt dans le vestibule, où il composa un numéro et se mit à parler dans l’appareil d’une voix étrangement et excessivement pleurnicharde :

     « Allo ! Il est de mon devoir de vous informer que le président de notre association de résidents, dans l’immeuble au 302 bis, rue Sadovaïa, Nikanor Ivanovitch Bossoï, spécule sur les devises. À l’heure actuelle, dans son appartement, au 35, se trouvent dans le conduit d’aération de ses toilettes quatre cents dollars enveloppés dans du papier journal. Ici Timofeï Khvastsov, habitant au numéro 11 du même immeuble. Mais je vous conjure de taire mon nom. Je crains la vengeance dudit président. »

     Et de raccrocher, le salaud !

     On ignore ce qui se passa ensuite dans l’appartement n° 50, en revanche, on sait ce qui se passa chez Nikanor Ivanovitch. S’étant enfermé, en mettant le crochet, aux toilettes, il sortit de sa serviette la liasse de billets que lui avait imposée l’interprète et put s’assurer qu’il y avait là quatre cent roubles. Nikanor Ivanovitch l’enveloppa dans un bout de journal et la fourra dans le conduit d’aération.

     Cinq minutes plus tard, le président était attablé dans sa petite salle à manger. De la cuisine, son épouse amena des tranches de hareng parsemées d’oignon vert. Nikanor Ivanovitch se versa un petit verre de vodka qu’’il but, puis un deuxième, qu’il but aussi, et attrapa avec sa fourchette trois morceaux de hareng… et c’est alors qu’on sonna. . Cependant, Pélagueïa Antonovna apportait une casserole fumante, un coup d’œil suffisant à deviner qu’il s’y trouvait, dans l’épaisseur d’un borchtch brûlant, ce  régal sans égal – un os à moelle.

     Nikanor Ivanovitch avala sa salive et se mit à grogner comme un chien :

     « Ah, que le diable vous emporte ! Pas moyen de manger un morceau. Ne laisse entrer personne, je ne suis pas là, je ne suis pas là. Et dis-leur de se calmer, au sujet de l’appartement. Il y aura une assemblée d’ici une semaine… »

     L’épouse courut dans le vestibule, tandis que Nikanor Ivanovitch tirait à lui, à l’aide d’une louche, l’os, l’os fendu sur sa longueur, le pêchant au fond du lac volcanique. Et juste à ce moment deux citoyens entrèrent dans la salle à mange, suivis par une Pélagueïa Antonovna très pâle. À la vue des citoyens en question, Nikanor Ivanovitch pâlit à son tour et se leva.

     « Où sont les chiottes ? » demanda d’un air soucieux le premier, qui portait une chemise à la russe, de couleur blanche.

     Quelque chose heurta bruyamment la table de la salle à manger (c’était Nikanor Ivanovitch qui venait de faire tomber la louche sur la toile cirée).

     « Par ici, par ici », répondit précipitamment Pélagueïa Antonovna.

     Et les nouveaux arrivants se ruèrent aussitôt dans le couloir.

     « Mais de quoi s’agit-il ? » s’enquit faiblement Nikanor Ivanovitch qui les suivait. « Il ne peut rien y avoir chez nous qui… Avez-vous  une pièce justificative… je m’excuse… »

     Le premier entré montra sans s’arrêter  un papier à Nikanor Ivanovitch, tandis que le second, déjà juché sur un tabouret dans les toilettes, farfouillait dans le conduit d’aération. La vue de Nikanor Ivanovitch se troubla. Le papier journal retiré, la liasse s’avéra constituée, non de roubles, mais de billets inconnus, d’une couleur entre le vert et le bleu, avec l’effigie d’un vieux bonhomme17 dessus. Du reste, Nikanor Ivanovitch vit tout cela de façon confuse, des sortes de taches flottaient devant ses yeux. 

     « Des dollars dans la bouche d’aération », dit le premier, songeur ; il demanda avec une politesse suave à Nikanor Ivanovitch : « C’est à vous, ce petit paquet ?

     — Non, ce n’est pas à moi ! » répondit Nikanor Ivanovitch d’une voix effrayante.. « Des ennemis l’ont déposé là !

     — Ce sont des choses qui arrivent », opina le premier, qui ajouta tout aussi suavement : « Bon, eh bien, il faut rendre le reste. 

     — Je n’ai rien ! Rien, je le jure devant Dieu, je n’en ai jamais eu dans les mains ! » s’écria le président au désespoir.

     Il se précipita vers la commode, ouvrit bruyamment un tiroir dont il retira sa serviette, accompagnant le tout d’exclamations décousues :

     « Voilà le contrat… c’est ce fumier d’interprète qui les a déposés en douce… Koroviev… il a un pince-nez ! »

     il ouvrit la serviette, regarda à l’intérieur, y plongea la main et, le visage devenu bleu, laissa tomber la serviette dans le borchtch. Il n’y avait rien dans la serviette : ni la lettre de Stiopa, ni le contrat, ni le passeport de l’étranger, ni l’argent, ni la contremarque. Bref, rien du tout, à part le mètre pliant.

     « Camarades ! » hurla comme un possédé le président. » Arrêtez-les ! Les démons sont dans notre immeuble ! »

     On ignore ce qu’imagina à ce moment Pélagueïa Antonovna, toujours est-il qu’elle leva les bras au ciel et s’écria :

     « Repens-toi, Ivanytch18 ! Ça te vaudra une remise ! »

     Les yeux injectés de sang, Nikanor Ivanovitch brandit les poings au-dessus de la tête de sa femme, en criant d’une voix rauque :

     « Hou, maudite idiote ! »

     Pris de faiblesse, il se laissa alors tomber sur une chaise, visiblement résigné à l’inévitable.

     Au même moment, mourant de curiosité, Timofeï Kondratiévitch Khvastsov, posté sur le palier, devant la porte de l’appartement du président, collait tantôt son œil, tantôt son oreille au trou de la serrure.

     Cinq minutes plus tard, les habitants de l’immeuble se trouvant dans la cour virent le président avancer, en compagnie de deux autres personnes, directement vers le porche de l’immeuble. Ils racontèrent que Nikanor Ivanovitch avait les traits décomposés, et qu’en marchant, il titubait comme un homme ivre, en marmonnant on ne savait quoi.

     Et une heure plus tard, encore, un citoyen inconnu se présenta au n° 11, juste au moment où Timofeï Kondratiévitch racontait à d’autres locataires, avec un plaisir manifeste, comment le président avait été balayé ; d’un signe du doigt, l’inconnu fit sortir Timofeï de la cuisine, une fois dans le vestibule, il lui dit quelque chose, et tous deux disparurent19. 

                                                                                                                           

     


Notes

  1. Il s’agit de l’ancien maître de chapelle (selon ses dires) du chapitre 3. Il s’appelle aussi Fagot (se prononce Fagott, le russe ne nasalisant pas), comme on verra plus tard. Le nom « Koroviev » est dérivé,  du terme korova, qui signifie la vache. On peut penser à l’air du Veau d’or du Faust de Gounod. Par ailleurs, il peut évoquer Korovkine, personnage  de type plaisantin d’une nouvelle de Dostoïevski, Stepantchikovo et ses habitants (1859). Il peut aussi faire penser à Teliaïev (nom dérivé du veau, cette fois), héros d’une nouvelle d’Alexis Konstantinovitch Tolstoï, Le Vampire (1841) et personnage double, à la fois vampire et chevalier. On verra bien plus loin que la dualité de Koroviev ne se limite pas à son double nom (notes L-G et Fl).
  2. Ce nom signifie : aux pieds nus, nu-pieds.
  3. La (grande) rue des Jardins, faisant partie de la Ceinture des Jardins. Elle n’a jamais comporté de numéro 302 bis – ceci a déjà été signalé à la note 4 du chapitre 7 Le mot bis est inusité en Russie dans les numéros de rue, mais il signifie le diable en ukrainien (note Fl). 
  4. Au chapitre 5. C’est à ce moment-là qu’avaient été posés les scellés sur la porte de Berlioz, scellés qui affolèrent Stiopa Likhodieïev (alias Stepan Bogdanovitch) au chapitre 7.
  5. Rappel : les appartements sont communautaires : téléphone dans le vestibule, cuisine, salle de bains et toilettes communes, d’où des conflits incessants.
  6. Sortes de raviolis. Les pelmeni sibériens sont très réputés.
  7. Allusion d’une ironie cinglante aux disparitions soudaines, sur les phots officielles et dans les journaux, de personnalités tombées en disgrâce, arrêtées, etc. (notes L-G et Fl).
  8. Dans le texte : « un désœuvré ». Mais, à l’époque, les deux termes étaient synonymes : qui ne travaillait pas était un parasite, le chômage n’existant pas, officiellement (note Fl).
  9. Dans le texte : le chauffage à la vapeur. Système de chauffage central à circulation de vapeur. 
  10. La Côte d’azur a toujours été prisée, avant 1917, par les Russes un peu fortunés. C’est encore le cas des oligarques, de nos jours…
  11. Comme le signale une note M-M, la supposition est grotesque, dans les années trente en URSS. Ceci montre qu’à l’époque où ce passage a été écrit (ou récrit), l’auteur avait perdu tout espoir de voir éditer son livre. En attendant, Koroviev s’amuse, et nous avec.
  12. Transcrit de l’allemand, avec une erreur pour le premier, qui devrait être eins.
  13. Le passeport intérieur (la propiska) mentionnait le lieu de résidence, et tout changement d’adresse, même provisoire, devait être signalé (note M-M).
  14. Le russe dit : « comme un mouton ».
  15. Voir la note 26 du chapitre 7.
  16. Boutonnée sur le côté, comme la « chemise à la Tolstoi » du chapitre 4.
  17. Il s’agit sans doute de coupures de cent dollars, à l’effigie de Benjamin Franklin (note M-M). Du coup, la liasse dépasse les quatre cents dollars annoncés !
  18. Forme courte du prénom patronymique Ivanovitch (fils d’Ivan). Appellation populaire et familière (note Fl, il m’arrive aussi souvent de l’expliquer).
  19. Koroviev s’étant fait passer pour Timofeï, on va maintenant demander des comptes à ce dernier, qui semble en savoir beaucoup !

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