vendredi 11 mars 2016

Les pays ( Vassili Choukchine )





Les pays



(Vassili Choukchine)




     De nombreux thèmes se retrouvent dans ce récit : l’inépuisable lyrisme de la littérature russe devant le spectacle de la nature; les allusions aux terribles années trente, qui renvoient par exemple à la célèbre nouvelle « Tout passe » d’un autre Vassili, V. Grossman ; l’amour de la fenaison, rappelant la joie éprouvée par Levine-Tolstoï à faucher son champ, dans  « Anna Karénine » ; le face-à-face avec la mort, autre renvoi à Tolstoï, ainsi qu'à Tchékhov, le grand inspirateur de Choukchine. Double face-à-face, car le vieillard se dédouble. Texte captivant, rempli de sons, d’odeurs et de soleil...










     La nuit avait été pluvieuse. Le tonnerre avait roulé dans le lointain...Au matin, le temps s’éclaircit, d’une secousse, le soleil émergea du brouillard; le feuillage humide et frémissant laissa ruisseler une coulée argentée. Les brumes accumulées dans les creux, délaissant la terre à regret, commencèrent à s’élever.

     Envisager calmement la mort est l’affaire du vieillard. Alors se révèle à l’être humain l’étonnant secret, l’immortelle beauté de la Vie. Comme si Quelqu’un désirait que l’homme, en dernier lieu, s’en remplisse douloureusement, avant de partir.
     On s’en va. Les pas de ceux qui partent rendent un son léger et ralenti, comme le mors tiède des chevaux fatigués. C’était bon de vivre, poignant, aussi. On resterait bien !

     Le long du chemin humide marchait un vieillard chenu. Il s’en allait faucher de l’herbe pour sa médiocre vache. Le village se trouvait en arrière, derrière de petites hauteurs. Il se dirigeait vers un endroit s’appelant Koutchgoury. Cette immense vallée mamelonnée est au pied de la montagne. De la butte suivante, on pouvait voir toute la vallée, cernée, sur trois côtés, par les montagnes silencieuses. C'était une zone en bordure, verte et libre, où, de longue date, on faisait les foins.

     Dans les hautes herbes, un cheval en a jusqu’au ventre. Plus bas, le terrain devient marécageux, la fraîcheur y règne, les taillis exhalent une odeur de pourriture. De la terre grasse et couleur de rouille jaillissent des sources d’une eau claire et froide. Qu’elle a bon goût, cette eau ! On a envie de s’asseoir un petit moment; l’endroit est sombre et frais, solitaire et, on ne sait pourquoi, un peu triste. Il y a bien sûr des gens pour qui cela fait une différence, que tu sois là ou pas, mais...qu’est-ce au juste ? Quelle énigme : dans quel but,  cette beauté écrasante ? Qu’en faire ?...Mais notre bonhomme n’en avait cure, qui passait son chemin en vitesse, sans rien regarder.

     À peine est-on ressorti à la lumière, qu’on regrette déjà ce moment de tristesse, on se sent envahi par la paix douce qui précède l’aube; on se réjouit, on s’exalte même, prêt à se réjouir encore, et puis – non, les pensées s’embrouillent, la joie n’est plus là.

     Le soleil montait dans le ciel. Les brumes s’élevaient et se désagrégeaient. Une légère vapeur montait du sol. Cette respiration de la terre ne s’opposait pas à la lumière, elle la faisait s’élever, elle aussi, semblait-il.

     Les feuilles de bouleaux montraient quelques cassures desséchées, mais gardaient encore leur verdeur et leur brillant. D’invisibles oiseaux perçaient de leurs sifflements la grande sérénité matinale.

     Il fait de plus en plus chaud. La chaleur se glisse depuis les coteaux dans les vallons encore humides; de la terre monte une odeur enivrante de sève forte et abondante.

     Le vieillard hâta le pas. Avec mesure, de façon à ménager le peu de forces qu’il lui restait avant d’arriver à destination.

     Il avait souvent emprunté ce chemin - toute sa vie, en fait. Il en connaissait le moindre tournant, savait où l’on pouvait lâcher la bride à sa monture et où, au contraire, la serrer, afin que celle-ci, en route depuis l’aube, ne gaspillât point ses forces avant le travail. Pour l’heure, il était sans cheval. Il gardait le souvenir de tous les chevaux qu’il avait eu dans sa vie, pouvait détailler à qui était prêt à l’écouter le caractère et les habitudes de chacun d’entre eux. Il repensait à ses chevaux avec un pincement au coeur. Surtout au dernier : celui-là, il ne l’avait ni vendu ni échangé, il n’avait pas été volé par les tsiganes - il avait crevé sous son maître.

     C’était en trente-trois. Le vieillard ( à l’époque, Anissime Kvassov n’était certes pas un vieillard, mais un gars méritant, qu’on appelait Anissimka ) était déjà au kolkhoze, travaillant d’un champ à l’autre. Une grande famine survint en ce temps-là. On mangeait des arroches, on faisait cuire des orties, on s’empoisonnait avec le grain d’hiver que l’on rassemblait au balai, sur l’aire. On attendait la nouvelle récolte; encore fallait-il passer l’été. Tout l’espoir reposait sur les vaches : on gorgeait de lait les enfants au ventre gonflé.

     Et voilà que le berger du village, un petit gars guère costaud, de faiblesse tombe inanimé dans les prés, en courant après ses vaches. Combien de temps était-il resté sans connaissance, allez savoir, lui-même, un peu plus tard, disait : un long moment. Pendant ce temps, les bestiaux étaient partis dans le trèfle...Tard le soir, il les ramena au village tout enflées, criant au premier qu’il rencontra : « Faites quelque chose, elles se sont bourrées de trèfle !» Quelle panique !...Les femmes se mirent à hurler, alertant les hommes qui se saisirent de fouets et pourchassèrent les vaches dans les rues du village. Malheur et gémissements recouvrirent tout. Les vaches crevaient, à leur tour les humains dépérissaient et mouraient d’épuisement. Anissime avait un cheval ( lorsqu’on l’avait nommé travailleur itinérant, le kolkhoze lui avait attribué son propre cheval, Michka, le hongre qui lui appartenait auparavant ) ; voyant ce qui se passait, Anissime sauta sur Michka et se lança lui aussi à la poursuite des vaches. On leur donna la chasse toute la nuit. Au matin, Michka renâcla et s’abattit sur ses pattes avant. Anissime eut beau le fouetter, cela le fit pas revenir à la vie. Eperdu de chagrin, Anissime pleura tant et plus la mort de son cheval...Il fut accusé de sabotage et se morfondit six semaines à la prison du district. Ce fut tout, il s’en tirait à bon compte.

     Voici qu’apparaissait enfin la coupe du vieillard : un ravin en pente douce, avec, dans le fond une source et un sol marécageux.

     Le soleil était déjà haut; il avait pris du retard.

     Ayant avalé à la hâte un morceau de pain et un concombre aigre-doux, le vieillard aiguisa sa faux avec une pierre, le fil de l’outil grinçant dans les aigus.

     Rien de meilleur, comme travail – faucher. De plus, il aimait faucher seul. Qu’est-ce qu’on peut se raconter comme histoires, le temps d’une journée !

     Avec un sifflement savoureux, la faux coupe; l’herbe tressaille et s’incline. A trois pas de lui se dressa la tête d’un serpent...Qui se coula dans l’herbe, corps abominable, souple et scintillant. Encore un souvenir : un jour, encore gamin, il montait un cheval qui trottait joliment. Soudain, ayant aperçu ou flairé un serpent, le cheval fit un saut de côté. Anissime, qui n’était pas encore un cavalier émérite, se retrouva par terre. Le derrière posé sur le serpent. Quelle diarrhée, une semaine durant !

     Le ressouvenir fait sortir de l’oubli, l’un après l’autre, les jours anciens, lumineux et attendrissants. Tels des sources pures bouillonnant au fond des eaux troubles et stagnantes d’un lac. Les serpents, par exemple...En ce temps-là, vivait au village le grand-père Koudielka. Il racontait aux mômes que tuer un serpent, c’était effacer quarante péchés. Et qu’en jetant au feu un serpent, on apercevait plein de petites pattes sur son ventre. Et la marmaille de chercher frénétiquement à effacer ses péchés. Et de flanquer au feu force serpents, et quand ils sautaient dans les flammes, ma foi, on voyait briller plein de petits trucs blancs. Et les gamins hurlaient : «Regardez ! Les voilà !» Tous voyaient des petites pattes.

     Le vieillard faucha jusqu’au déjeuner l’herbe en train de sécher. Le soleil tournait à l’incendie; exactement comme si on vous posait une crêpe brûlante sur le crâne.

     — Dieu soit loué !  fit le vieillard en observant la zone qu’il avait fauchée, comme une bande devenue chauve : c’était impressionnant. Ça lui faisait chaud au coeur.

     Il se rendit dans la petite hutte qu’il s’était confectionnée à l’avance, en venant voir où en était l’herbe, un peu plus tôt. A présent, on pouvait tranquillement casser la croûte.

     Il règne dans la hutte une forte odeur d’herbe fanée. Quelque moucheron fait entendre un grésillement aigu; la stridulation infatigable et monotone des criquets remplit l’air brûlant, autrement silencieux. Du haut du ciel coulent et glissent les traits d’argent des alouettes.
Que c’est beau ! Seigneur, comme ça fait du bien !...Un tel sentiment est rare, alors, on le reconnait. Lorsque nous sommes en peine, il nous arrive de nous dire : «Quelque part, il y en a pour qui tout va bien». Mais quand c’est notre tour, nous ne nous disons pas : « Quelque part, il y en a pour qui tout va mal ». Pour nous, ça va, et puis c’est tout.

     Le vieillard étendit sur l’herbe un torchon propre, étala dessus du pain, des concombres, de la ciboule déjà lavée...Il se dirigea vers la source, où il avait laissé une bouteille de lait, soigneusement bouchée avec un bout de chiffon. Il se pencha, s’appuyant des deux mains à la berge menaçant de s’ébouler, et but à petite gorgées, en prenant tout son temps. Il observait des grains de sable clair tourbillonner au-dessus de la terre ocre du fond.
« On dirait qu’ils sont vivants»,  pensa-t-il. Il se releva avec peine, prit la bouteille et revint à la hutte. Devant laquelle, assis sur une natte de chanvre, un autre vieillard avec un chapeau et une canne, était occupé à fumer.

     — Salut et santé, déclara le vieillard au chapeau. J’ai vu la hutte, il y a quelqu’un, je me suis dit, je me suis assis, histoire de me reposer un peu. Ça ne dérange pas ?
     — Pourquoi donc ?  dit Anissime. Mais entrons, il n’y a pas beaucoup de place, mais il y fait plus frais.
     — Il fait chaud, en effet.  Le vieillard au chapeau entra à son tour dans la hutte, et s’assit sur l’herbe. Plutôt chaud.
     « Dommage pour le pantalon...sera tout vert », - se dit Anissime.
     — Tu veux déjeuner avec moi ?  invita-t-il.
     — Merci, j’ai mangé il n’y a pas longtemps. Le vieillard au chapeau dévisageait tant Anissime que celui-ci commençait à être mal à l’aise. Tu fais les foins ?
     — Il faut bien. Tu n’es pas du coin, apparemment ?
     — Mais si.
     Anissime jeta en silence un coup d’oeil à son hôte.
     — Je n’en ai pas l’air ?
     — Bah, pourquoi ? Il y a toute sorte de gens, de nos jours. Anissime se mit à croquer un concombre...Et surprit le regard de l’autre : celui-ci observait les simples victuailles de paysan étalées sur le torchon. « Il a sans doute faim » .
     — Assieds-toi donc, fit-il encore une fois.
     — Mange donc, tu as encore une demi-journée de travail devant toi. Un sacré boulot.
     — Oh, là, ça va !
     Le vieux citadin ôta son chapeau, découvrant son crâne chauve et brillant, s’avança un peu, prit un concombre, cassa un morceau de pain.
     — Tu n’as pas de journal ? demanda Anissime.
     — Pourquoi faire ?  s’étonna l’autre.
     — Tu es en train de salir ton pantalon. C’est de la bonne qualité.
     — Aha...Tant pis pour lui. Ah, les concombres !...
     — Quoi donc ?
     — Un vrai délice !
     — Tu es du coin, tu dis... D’où viens-tu ?
     — De pas loin...
     Anissime n’en croyait rien. Son hôte n’avait pas la bobine des gens d’ici.
     — A l’heure actuelle, je vis ailleurs. Mais je suis d’ici.
     — Aha. En visite ?
     — Il faut bien revoir sa terre natale...La mort n’est pas loin. Tu es de quel village ?
     — Liébiajé. C’est de ce côté-là...
     — Tu vis seul avec ta vieille ?
     — Hmmm.
     — Des enfants ?
     — Trois. Deux autres ne sont pas revenus de la guerre.
     — Où sont-ils ? En ville ?
     — L’un est en ville, Kolka1. Les filles se sont mariées...L’une est à Tchébourlak, elle a épousé un chef d’équipe du kolkhoze, l’autre vit un peu plus loin. Il s’abstint de préciser que la deuxième avait épousé un non-Russe. La Ninka2, elle est venue nous voir au printemps... Ses enfants grandissent.
     — Et le Kolka, il est dans quelle ville ?
     — Lui, il est à la fois en ville et à la fois non : son travail est un peu chaotique, il est toujours à se balader, à la recherche de minerai de fer.
     — Mais dans quelle ville ?
     — A Leningrad. Il nous écrit, nous envoie de l’argent... Il a un bon travail. Il veut venir nous voir, lui aussi, seulement, il ne trouve pas le temps. Il viendra, si ça se trouve.
     Le vieux citadin avala un peu de lait, s’essuya les lèvres avec son mouchoir.
     — Merci. C’était très bon.
     — Pas de quoi.
     — Tu retournes faucher ?
     — Non, je vais attendre un peu. Qu’il y ait moins de soleil.
     — Ton Kolka, il est de quelle année ?
     — De l’année vingt. Là, Anissime s’interrogea : « Pourquoi diable me pose-t-il toutes ces questions ? » Et regarda son hôte.
     Celui-ci eut un sourire en demi-teinte, pas vraiment joyeux, mais pas franchement triste non plus.
     — Hé oui, mon pays, - dit-il.
     « Drôle de gars, pensa Anissime. Un vieil extravagant » .
     — Et la santé ? Le citadin faisait une nouvelle tentative.
     — Dieu m’épargne, pour le moment... La tête me fait mal. Chez nous, la moitié des villageois ont mal au crâne. Même les jeunes.
     — Et le reste de ta famille ? Tes frères, tes soeurs ?...
     — Non, il y a longtemps que...
     — Qu’ils sont morts ?
     — Mes soeurs sont mortes, mon frère n’est pas revenu de l’autre guerre.3
     — Il a été tué ?
     — Sûrement. Autrement, il serait revenu.
     Le citadin se mit à fumer. Par couches, le jet de fumée bleutée s’éleva dans l’air. Elle était bien visible dans la pénombre verdâtre de la hutte, pour disparaître dans la luminosité du dehors, en l’absence du moindre souffle d’air. On entendait toujours les criquets; les petits oiseaux, furetant dans les buissons, lançaient des sifflements;  les artistes huppés déroulaient leurs trilles sans fin, que la terre chaude absorbait en son sein.
     Devant l’entrée de la hutte, une coccinelle escaladait un haut brin d’herbe. Elle grimpait toujours, persévérante, intrépide... Les deux vieillards l’observaient. Parvenue au sommet, la bête à bon Dieu se mit à osciller, déploya ses petites ailes et s’envola au-dessus des herbes.
     — Voilà, notre vie est derrière nous, - dit à mi-voix le vieux citadin. Anissime eut un tressaillement : étrange, comme cette phrase lui paraissait familière. Pas tant la phrase, que l’intonation : son père avait la même, quand il rêvassait – avec une imperceptible pointe de malice, mêlée d’étonnement. Il aurait ajouté : « C’est vrai aussi pour ta mère », d’une voix caressante.
     — Cela ne t'attriste pas, pays ?
     — A quoi bon se chagriner ?
     — A cet âge, rien ne peut aider l’homme ?
     — Où as-tu mal ?
     — À l’âme. Un petit peu. J’ai des regrets... Je n’ai pas assez vécu, je ne suis pas las. Je ne suis pas prêt, quoi.
     — Ehhh !... Qui peut dire qu’il a suffisamment vécu ? Celui qui aspire à voir arriver la petite mère, il se couche.
     — Il y a des gens qui se suicident...
     — Ce sont des malades. Il y a des cas : la personne est brisée, à l’extérieur, rien de particulier encore, mais à l’intérieur, c’est le désert. Le locataire est parti.
     — Je n’arrive pas à m’y retrouver...Ce qui est parti, ça je le comprends depuis longtemps. - Le citadin se tut. Je regrette de devoir quitter cette paix... Je me suis pas mal démené. Maintenant, il faut céder la place. Hein ?
     — Bien sûr, qu’il le faut... Ehhh !...
     — On pourrait se caser quelque part et se faire oublier pendant deux siècles, non ?  Le vieillard se mit à rire gaiement. Mais une inquiétude familière perçait, même dans ce rire. Que tout reste pareil. Hein ?
     — Quelle barbe ça serait.
     — Pas du tout !
     — Ne pense pas à elle à l’avance, et tu n’auras pas peur. Elle viendra bien, à son heure... Il y a tant de gens malades ! En l'espace d'une semaine, combien de gens pour qui ça tourne mal.
     — C’est vrai.
     — Toi, tu penses tout le temps à l’avenir, et moi, sans arrêt, au passé – ce qui n’est pas mieux. On ne fait que broyer du noir, dans les deux cas.
     — Tu as des souvenirs ?
     — Ouais.
     — C’est bien.
     — C’est peut-être bien, mais ça me remue tout entier. Quel intérêt ?
     — Non, c’est bien. Qu’est-ce que tu te rappelles ? Ton enfance ?
     — Surtout mon enfance.
     — Raconte un peu ! Tu jouais les polissons ?
     — J’avais un frère, Grinka4,  qu’est-ce qu’il pouvait faire comme bêtises. Anissime eut un sourire rêveur. Il en avait, de l’énergie !... Et à l’autre guerre, je suis sûr qu’il était devant tout le monde...
     — Quel genre de bêtises il faisait ? Le vieux citadin paraissait au plus haut point intéressé.  Raconte un peu, s’il te plaît, pendant que tu te reposes...
     — Ehhh !... Anissime hocha la tête, garda longtemps le silence. - C’était un sacré coquin... Un jour, le voisin, Iégor Tchalchev, nous a surpris dans son potager, bref, il nous a flanqué une fessée. Pour nous apprendre à ne pas faire de dégâts, bien sûr. Les pastèques encore vertes, nous les avions davantage abîmées que mangées.Tu goûtes, si c’est vert, tu recraches. Dans l’obscurité, hein. Il nous a fessés sur ses genoux, en y mettant tout son coeur. Ensuite, le paternel a complété. Grinka était furieux. Il a imaginé un truc. Il a pris une vessie de porc, – d’un porc qu’on venait de saigner – il l’a frottée avec de la cendre...Tu sais comment on fait, avec ces vessies ?
     — Oui.
     — Bon. Il l’a fait sécher, puis il l’a gonflée, il a dessiné dessus une gueule effrayante...  Anissime se mit à rire. Où diable avait-il vu une trogne pareille ? Bref, on a attendu la nuit, on s’est glissé en silence chez Iégor, jusqu’au perron, on a attaché la vessie par une ficelle au jambage de la porte, vers le haut... Au matin, Egor a ouvert la porte pour sortir, – et s’est retrouvé nez à nez avec ce mufle qui le contemplait...Tout juste s’il n’a pas fait dans son pantalon. Il a refermé la porte à toute volée et s’est réfugié à l’intérieur. On l’a entendu qui criait par la cheminée : « Au secours ! Il y a un diable sur mon perron ! »
     Le vieux citadin partit d’un grand rire. Il en pleurait de rire...
     — Ça, pour avoir la frousse, il a eu la frousse, le gars ! Hein ? Ha ! Ha !
     — Oui, même qu’après ça, on l’appelait : « Iégor-le-diable-sur-le-perron ».
     Une autre fois, – nous étions déjà plus grands – pendant les foins, tiens... Mikolaï Rogodine, – un type malin, amateur de curiosités, – le voilà qui dit un soir : « Grinka, selle donc un cheval, le mien si tu veux, va faire un tour dans la campagne, chipe quelques poules. J’ai une envie de poulet ». Sans hésiter longtemps, Grinka selle un cheval et hop, le voilà parti. Un peu plus tard, le voilà qui revient avec cinq poules auxquelles il avait tordu le сou. On était tout content. On les a fait cuire tout de suite... On savait y faire. Et Mikolaï de manger, en le félicitant : quel gaillard, qu’il dit, ce Grinka ! Et mon frère de répondre : « Mange donc, oncle5 Mikolaï ! Mange comme si c’étaient les tiennes ».
     Les deux vieillards riaient à n’en plus pouvoir. Le citadin se remit à fumer.
     — Là dessus, il s’est mis à gueuler comme un âne ! Tout de même, c’était son idée.
     — Oui...Le vieux citadin s’essuya les yeux. Retomba dans sa rêverie.
     Ils restèrent longtemps silencieux, chacun plongé dans ses pensées. Au-delà de la hutte, au soleil, la végétation surchauffée faisait éperdument étalage de son inconcevable beauté.
     — Bon, je vais y aller, plaise à Dieu... fit Anissime. Le soleil a un peu baissé.
     — Il fait encore très chaud...
     — Pas grave.
     — Il est nécessaire d’avoir une vache ?
     — Sans doute.
     Anissime prit sa faux, l’aiguisa un peu... Il jeta un coup d’oeil aux rangées d’herbe déjà coupée – il avait pas mal mouliné, pendant la matinée. Et le vieux citadin continuait à le regarder attentivement. Avec tristesse.
     — Bon, je vais y aller, dit encore une fois Anissime.
     — Très bien, dit le citadin. Eh bien, adieu, – il regarda une fois encore Anissime droit dans les yeux, n’ajouta rien, lui serra fortement la main et s’en alla dans la montagne rejoindre le chemin. Arrivé là, il se retourna, s’arrêta, se remit en marche. Pour disparaître derrière le tournant.

     Le vieillard faucha jusqu’au soir.
     Puis rentra chez lui.
     Où sa vieille femme l’attendait avec une impatience très visible.
     — Quelqu’un est venu chez nous ! dit-elle, à peine eut-il franchi le portail. Dans une grande autonobile. Il a demandé à te voir.  «Où est ton vieux ? », qu’il m’a dit. Anissime s’assit sur le petit perron, posa par terre son baluchon...
     — Un vieux avec un chapeau ? Un drôle de vieux.
     — Oui, en chapeau. Et dans un de ces costumes... Comme un maître d’école.
     Le vieillard resta un long moment silencieux, à fixer la terre sous ses jambes. A présent il se souvenait de l’étrange ressemblance qui l’avait tantôt frappé, dans la journée. Maintenant, cette ressemblance... Se pouvait-il ?
     — Ce n’était pas Grinka ? Tu n’as rien remarqué ?
     — Seigneur ! Il perd la boule. Il n’est plus de ce monde, Grinka, non ?
     Avec sa vieille, cela servait à rien d’exprimer ses doutes – elle ne comprendrait pas. Hé oui, aux jeunes, on peut sans sans vergogne raconter les pires sornettes, elles y croient ; aux vieilles, essaye seulement de raconter les pensées les plus accidentelles qui te traversent la tête, tu passes pour un crétin.
     — Il est parti ?
     — Oui, après le déjeuner...
     Est-ce que ça pouvait être Grinka ? Il serait en vie ?
     Le vieillard ne put fermer l’oeil de la nuit. Il réfléchissait. Au matin, il conclut que c’était une simple ressemblance. Pas si grande que ça, du reste ! Et puis, il se serait fait reconnaître, non ? Ou alors, il n’avait pas voulu raviver son vieux chagrin vainement ? Il avait toujours été bizarre...
     «Et si c’était Grinka ?»
     Une semaine plus tard, les deux vieux reçurent un télégramme :
     « Adressé à Anissime Stepanovitch Kvassov. Votre frère Grigori est décédé le douze de ce mois. Il a demandé qu’on vous prévienne. Signé : famille Kvassov ».
     C’était bien son frère. Grinka.









(1)  Nikolaï
(2) Nina
(3) Il s'agit de la première guerre mondiale
(4) Grigori
(5) Appellation familière des cadets envers les aînés, en Russie comme en Chine.


dimanche 6 mars 2016

Un costaud ( Vassili Choukchine )

Un costaud

( Vassili Choukchine )




La troisième équipe du kolkhoze «Le géant» venait de mettre en service un nouvel entrepôt. De l’ancien - une église - on avait extrait des barriques vides et puantes, des sacs de ciment, des sacs de coopérative remplis les uns de sel et d’autres, de sucre en poudre, des quantités de nattes, des harnais ( la brigade disposait en tout et pour tout de cinq chevaux, et il y avait une bonne quinzaine de harnais; pas grave, autant voir grand, avec ces maudites souris...On avait beau mettre de l’huile de goudron, saupoudrer les harnais de produits chimiques, elles les rongeaient quand même ), des balais, des pelles, des râteaux...Et voilà l’église qui restait vide, inutile. Bien que petite, elle ranimait le village ( un simple hameau, naguère ), elle en devenait le centre, elle s’étalait.

Le chef d'équipe Nikolaî Serguéïévitch  Chouryguine se tenait devant l’église, pensif...
Il s’approcha du mur, tritura les briques avec un crochet trouvé par terre, alluma une cigarette et rentra chez lui. Rencontrant, deux jours après, le président du kolkhoze, Chouryguine lui dit :
- L’église est vide, à présent...
- Mmmmh
- Qu’en fait-on ?
- Ferme-la, et qu’elle demeure. Quoi donc ?
- C’est de la bonne brique, je l’utiliserais bien pour la porcherie, plutôt que d’en faire venir de l’usine.
- Ça veut dire la détruire - de quoi occuper cinq hommes pendant deux semaines. Elles ne sont pas juste posées, ces briques, elles sont jointes. Va savoir comment !
- Je l’abattrai.
- Et comment ?
- C’est simple. J’y attache trois tracteurs, elle dégringolera sans faire d’histoires.
- Eh bien, essaye.

Le dimanche suivant, Chouryguine fit une tentative. Il fit approcher trois puissants tracteurs...
Il fit placer, à des hauteurs différentes de l’église, trois câbles épais, et par en-dessous neuf rondins - aux angles et au milieu du mur...
Tout d’abord, il donna ses directives de la façon habituelle, véhémente, avec force jurons. Mais lorsque les gens accoururent, qui se mirent à pousser les hauts cris et à regretter leur église, Chouryguine se sentit d’un coup dans la peau d’un personnage important, disposant des pleins pouvoirs.
Il cessa de pousser des jurons, et se mit à ignorer le public - comme s’il n’entendait rien ni ne voyait personne.
- Nikolaï, on t’a vraiment donné l’ordre de faire ça, ou quoi ? - lui demandait-on. - Ça ne serait pas une de tes trouvailles ?
- Elle t’a fait quelque chose, l’église ?
Un brin éméché, le magasinier Mikhaïlié Beliakov se glissa sous les câbles et vint trouver  Chouryguine.
- Kolka*, pourquoi fais-tu ça ?
Chouryguine se mit à trembler pour de bon, devint tout blanc :
- Fiche-moi le camp, gueule d’ivrogne !
Mikhaïlié, étonné, s’écarta à reculons du chef d’équipe. Et, autour d’eux, tous, aussi étonnés, restaient cois.Le même Chouryguine se défendait, comme buveur, et n’avait jamais traité quelqu’un de «gueule d’ivrogne». Que lui arrivait-il ?
Pendant ce temps-là, les rondins avaient été fixés et les câbles tendus de façon égale...
D’un instant à l’autre, les moteurs des tracteurs allaient vrombir, et se produirait cet événement sans précédent au village : la chute de l’église. Les gens un peu plus âgés y avaient tous été baptisés,on y avait célébré l’office des morts pour leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents, l’église était pour tous un spectacle aussi familier que le ciel, et voilà que...

De nouvelles voix s’élevèrent :
- Nikolaï, qui a ordonné ça ?
- C’est de son propre chef !...Regarde-le faire le dégoûté, le sacripant.
- Chouryguine, arrête de n’en faire qu’à ta tête !
Chouryguine s’en fichait complètement. Son visage affichait toujours la même expression concentrée, son regard sévère était celui d’un militant incorruptible.
En la poussant du coude, on fit sortir de la foule la femme de Chouryguine, Klanka**...Celle-ci, hésitante - elle voyait bien que quelque chose ne tournait pas rond chez son bonhomme - s’approcha.
- Kol’*, pourquoi veux-tu la mettre à bas ?
- Fiche-moi le camp ! - lui ordonna Chouryguine. - Et ne te mêle pas de ça !
Les uns s’approchèrent des tractoristes, histoire de gagner un peu de temps, au moins. Les autres filèrent donner l’alarme dans le coin, on alla trouver l’instituteur chez lui. Mais Chouryguine avait promis aux tractoristes une bouteille par tête de pipe, avec une médaille du travail en prime.
Accourut l’instituteur, un gars encore jeune, qu’on respectait, dans le village.
- Arrêtez immédiatement ! Qui a donné l’ordre ? C’est un monument du dix-septième siècle !...
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, - répliqua Chouryguine.
- Cela me regarde ! Cela regarde le peuple !...Dans son émotion, l’instituteur n’arrivait pas à trouver des mots forts et convaincants, alors il devint tout rouge et s’écria : - Vous n’avez pas le droit ! Espèce de barbare ! Je vais en référer !...

Chouryguine fit signe de la main aux tractoristes...Les moteurs rugirent. Les câbles se tendirent. La foule, horrifiée, poussa un soupir.
Soudain, l'instituteur s’élança, courut à l’endroit où l’église devait s’abattre et se tint devant le mur.
- Vous devrez répondre d’un meurtre ! Imbécile...
Les conducteurs arrêtèrent leurs engins.
- Dégage ! - vociféra Chouryguine. On voyait de gros tendons faire saillie sur son cou.
- Pas question que tu touches à l’église ! Pas question !
Chouryguine accourut vers l’instituteur, s’en empara comme d’un gros sac et l’emporta loin de l’église. Le fluet maître d’école cherchait vainement à échapper à son étreinte, la poigne de Chouryguine était solide.
- Allez ! - cria-t-il aux tractoristes.
- Mettez-vous tous devant le mur ! - cria l’instituteur à la foule. Venez !...Ils n’oseront pas ! J’irai au comité régional, on lui interdira !...
- Allez, bordel ! - hurla Chouryguine aux tractoristes.
Ceux-ci se glissèrent dans leurs cabines, mirent la main sur le levier. de vitesse.
- Mettez-vous devant le mur ! Tous...
Mais pas un ne bougeait. La frénésie de Chouryguine les paralysait.
Tout le monde se taisait, dans l’attente.

Les câbles se tendirent, grincèrent, tremblèrent, tintèrent...
Un rondin fit entendre un craquement, un câble, fixé à un angle, se mit à chanter comme une corde de balalaïka. Etrangement, on distinguait très bien les sons - en dépit du rugissement des trois tracteurs, dans leur dur effort de métal. Le faîte de l’église eut un tressaillement...
Le mur opposé à celui qu’ils s’efforçaient d’abattre se déchira brusquement sur toute sa largeur...Une effrayante fissure, dont la noirceur tranchait sur le blanc du mur, s’ouvrit. La  coupole de l’église s’inclina, puis dégringola avec fracas.
Chouryguine lâcha le maître d’école, et celui-ci s’éloigna sans dire un mot. Deux tracteurs labouraient encore la terre de leurs chenilles. La deuxième câble, à mi-hauteur, traversait le coin et ne faisait qu’émietter inutilement les briques des deux murs qu’il entaillait toujours plus profondément.
Chouryguine fit arrêter les tracteurs. on refixa autrement les câbles. La foule commença à se disperser. Seuls restèrent les plus curieux, et les gamins. Trois heures plus tard, tout était terminé. De l’église ne restait qu’une charpente pleine d’aspérités. L’église n’était plus qu’un informe tas de briques et de poussières. Les tracteurs s’en allèrent.

En sueur, couvert de plâtre et de poussière, Chouryguine s’en fut téléphoner d’un magasin au président du kolkhoze.
- La voilà asphyxiée ! - cria-t-il joyeusement dans l’appareil.
Visiblement, le président ne voyait pas qui était asphyxié.  
- Hé bien, l’église, voyons ! Terminé, on peut dire qu’elle est asphyxiée ! Aha. Tout est comme il faut. L’instituteur a fait un peu de chambard...Hein ? Pire qu’une petite vieille, l’instituteur. Voilà, tout est réglé. On lui a bel et bien tordu le cou ! Bon, ça a fait pas mal de miettes. Je ne savais pas trop comment les attaquer... J’ai essayé avec un crochet - ça tenait, elles étaient bien jointes. Enfin ! Tout va bien ! Salut !
Chouryguine reposa le combiné. Il alla retrouver la vendeuse, qu’il lui était arrivé plus d’une fois de réveiller en pleine nuit - quelqu’un était arrivé du district dans l’intention de pêcher, il fallait, après la pêche, tenir compagnie au chef d’équipe jusqu’à minuit.
- Tu as vu comme nous avons convaincu l’église ? - Chouryguine souriait, tout content.
- Une belle idiotie, - fit la vendeuse, sans cacher sa colère.
- Comment ça ? - le sourire de Chouryguine s’effaça.
- Elle te dérangeait, là ?
- A quoi bon la laisser inutilement là ? On a obtenu des briques, au moins...
- Ah, le pauvre ! Comme si tu ne pouvais pas obtenir des briques autrement ! Imbécile !
- A l’oeil ! - Chouryguine commençait lui aussi à se fâcher. - Je vois que tu ne comprends rien, boucle-la !
- Réveille-moi encore une fois en pleine nuit, essaye, tu verras, je te réveillerai aussi ! A l’oeil...Un pain dans la gueule, ça aussi, on peut le recevoir à l’oeil. Je te lancerai à la tête un poids de balance, tu sauras que c’est à l’oeil.
Chouryguine aurait voulu traiter une fois encore d’andouille la vendeuse, mais s’amenèrent alors les sempiternelles commères.
- Donne-moi une bouteille.
- Va te rafraîchir le gosier, - entendit-il derrière lui. Il doit être desséché.
- Dame oui, la poussière !
- Le diable a les mains qui le démangent...
Chouryguine leur jeta un coup d’oeil sévère, mais les bonnes femmes étaient trop nombreuses, il n’aurait pas le dessus. En outre, leur fureur semblait un peu inhabituelle : elles le détestaient pour de bon. Il prit sa bouteille et sortit du magasin. Sur le seuil, il se retourna et leur lança : 
- Je vous rabattrai le caquet !
Et partit sans attendre.
En chemin, il enrageait : «Elles n’allaient même pas à l’église, ces parasites, et maintenant, ça fait du scandale. Elle ne servait à personne, cette église, et maintenant, les voilà qui rouspètent».
En passant devant ce qui restait de l’église, Chouryguine fit halte et regarda un long moment les bambins jouant dans les ruines. Il se rasséréna à leur vue. «Ils vont grandir, et ils se diront : nous avons vu démolir l’église.  Je me souviens bien, moi, que Vaska Doukhanine avait enlevé la croix de l’église***. La voici complètement effondrée. Bien sûr, qu’ils s’en souviendront.  Ils raconteront à leurs enfants : l’oncle Kolia Chouryguine y a fait accrocher des câbles et... - Il repensa malencontreusement à la vendeuse et se sentit furieux et inflexible. : - Et elle n’avait rien à faire ici, inutile et embêtante».

Chez lui, une véritable révolte l’attendait : sans avoir préparé le dîner, sa femme était partie chez des voisins, sa mère souffreteuse se mit, du haut du poêle, à l’invectiver :
- Kolka*, sacrée idole, quel péché tu as commis là !...Et tu n’as rien dit, tu es parti sans rien dire, comme un diable...Si seulement tu m’en avais soufflé mot - peut-être que de braves gens auraient pu te faire entendre raison. Oh, tu me causes un chagrin amer, je n’ai plus qu’à me cacher. Tout le monde te maudit, tu m’entends, te mau-dit ! Et désormais, le malheur peut fondre sur toi n’importe où : tu peux mourir subitement chez toi, ou te faire sauter dessus à l’improviste en forêt...
- Pourquoi se met-on à s’en prendre à moi et à me maudire ? Par ennui ?
-  Mon Dieu, quel péché !
- On a maudit Vaska Doukhanine - n’avait-il pas enlevé la croix ? Il est au contraire devenu un personnage illustre...
- C’était à une autre époque. Qui t’a poussé, aujourd’hui, à détruire l’église ? Qui ? Les mains du diable le démangeaient...Tu vas te faire passer un sacré savon. On dit que le maître d’école va écrire aux autorités - tu vas voir. Voyez un peu, elle avait tenu bon, la petite mère, jusqu’à ce qu’il s’en occupe. Espèce d’idole aux yeux de grenouille.
- Bon, je sais que tu es en mauvaise santé.
- A présent, on ne peut plus se montrer à personne...
- Si encore il y avait eu des gens pour aller y prier ! Mais elle restait là - personne n’y faisait attention...
- Tu parles ! On la voyait en revenant de n’importe où. Et, dès qu’on l’apercevait, on se sentait déjà quasiment chez soi. Ça vous redonnait de la force...
- De la force, hein...Avec ça qu’on va à pied, de nos jours ! Au siècle de l’atome, voilà qu’on se met à regretter une église. Il n’y a pas de club dans le village - ça ne dérange personne - mais là, on s’enflamme. Quel chagrin !
- Le chagrin va être pour toi ! De honte, tu vas rétrécir et te dessécher...

Pour ne plus l’entendre ronchonner, Chouryguine partit dans la chambre, s’assit devant la table, se versa d’emblée un plein verre de vodka, et le but. Il alluma une cigarette. «Personne ne touchera aux briques, bien sûr, - pensa-t-il. - Eh, qu’ils aillent se faire voir ! J’en ferai un gros tas au bulldozer, et les orties n’auront plus qu’à y pousser».
Son épouse revint tard. Chouryguine avait vidé la bouteille, il aurait voulu continuer, mais l’idée de revoir la vendeuse en furie lui coupait tous ses moyens. Il demanda à sa femme :
- Va me chercher une bouteille.
- Demande au diable ! Vous êtes copains, à présent.
- Je te le demande...
- Et toi, quand on t’a imploré, tu as écouté ? Ne demande plus rien. Imbécile.
- Ferme-la. Comme tous...
Comme toutes les bonnes personnes ! Qui ne te ressemblent pas, trogne inculte ! Le monde entier lui adresse une prière, mais non ! Lui, il roule des yeux...
- Boucle-la ! Autrement...
- Autrement ? Essaye un peu de me toucher, trogne impudente !...Essaye seulement !
« Zut, y en a pour toute la nuit. Ils sont devenus fous, tous».

Chouryguine sortit dans la cour, mit sa moto en marche...Jusqu’au centre de district, il y avait dix-huit kilomètres, il y trouverait un autre magasin, ainsi que le président du kolkhoze. On pourrait boire un coup et tailler une bavette.
Et lui raconter le scandale que ça faisait, ici...De quoi se marrer, tout de même.
Au tournant, à la sortie du passage, la lueur du phare fit émerger de l’obscurité l’informe tas de briques d’où émanait une odeur de renfermé, comme celle d’une cave tirée de son sommeil.
«Du dix-septième siècle, - se rappela Chouryguine.  - Le voilà, ton dix-septième siècle ! Il va écrire, voyez-vous ça. Vas-y, écris, écris donc !».
Il lança la moto en avant...et se mit à chanter à tue-tête, afin que nul n’ignore son excellente humeur, insensible aux malédictions qui lui pleuvaient dessus :

Toi, alors, toi alors, dis donc, toi, dis donc, toi !
Je suis un soldat de la neuvième compagnie,
Du trente-et-unième régiment...
Tra la la, tra la la !


La moto sortit du village, ficha dans la nuit sa lance de lumière et se rua, le long de la route bien aplanie, vers le centre de district. Chouryguine. appréciait la conduite sportive.










* Nikolaï
** Klavdia : l’épouse du héros porte le même prénom que celle de la nouvelle «Les bottes»... 
*** Personnage livresque, datant de l’époque révolutionnaire, où les bolchéviks démolissaient les églises (sans doute)

mardi 1 mars 2016

Au loup ! Au loup ! ( Vassili Choukchine )


Au loup ! Au loup !


( Vassili Choukchine )







Tôt ce dimanche se pointa chez Ivan Degtariev son beau-père, Nahum Kretchetov, homme point trop vieux encore, un gars débrouillard avec de la finesse et du charme. Ivan ne l’aimait pas.
Nahum, plaignant sa fille, supportait Ivan.
- Tu dors ? - Déclara vivement Nahum. - Eeeh !...Tu sais, Vanietchka*, tu pourras dormir tant que tu voudras après ta mort. Bonjour.
- L’autre monde ne me tente pas trop. Rien ne presse.
- Sans effet, tout ça. Bon, lève-toi...Allons chercher du bois. J’ai demandé deux traîneaux au chef d’équipe. J’ai dû lui graisser la patte, le diable l’emporte - il nous faut du bois.

Toujours allongé, Ivan réfléchit un peu...et commença à s’habiller.
- Tu sais pourquoi les jeunes partent en ville ? - fit-il. - C’est parce que, là-bas, quand tu as rempli ta norme de travail, le reste du temps est à toi, tu peux te balader. Te reposer. Ici, c’est comme une malédiction : peu importe que ce soit le jour ou la nuit. Et il n’y a pas de dimanche qui tienne.
- Et puis quoi , rester sans bois ? - demanda Nioura**, l’épouse d’Ivan. - On lui fournit les chevaux, et il n’est toujours pas content.
- Il paraît qu’en ville aussi, il faut travailler, - fit remarquer le beau-père.
- Hmmm. Je préférerais à l’instant me mettre à creuser des tranchées, je poserais des canalisations avec plaisir : une fois installées, on a sans peine et l’eau et le chauffage.
- D’un côté, bien sûr, une canalisation a du bon, mais il y a aussi le mauvais côté : tu passerais ton temps à roupiller. Bon, ça va comme ça, allons-y.
- Tu veux prendre un petit-déjeuner ? - demanda sa femme.
Ivan refusa, il n’avait pas faim.
- Tu as mal aux cheveux ? S’enquit Nahum, curieux.
- Tout juste, votre Noblesse !
- Eh oui...Et voilà. Et tu parles de canalisations...Bon, allons-y.

Le jour était clair et ensoleillé. La neige brillait, aveuglante. Dans la forêt régnait le silence, une paix surnaturelle.
Il fallait parcourir une bonne vingtaine de kilomètres : la coupe de bois n’était pas autorisée, plus près. Hahum allait devant, marmonnant d’indignation :
- Le diable les emporte !...Aller d’une forêt à l'autre pour chercher du bois.
Ivan sommeillait dans son traîneau, bercé par le trot régulier du cheval.
Ils parvinrent à la trouée, descendirent dans un ravin, remontèrent de l’autre côté, gravissant la montagne. L’autre forêt y dressait un mur bleu.
Ils allaient déboucher...C’est alors qu’ils aperçurent, à proximité du chemin, cinq silhouettes. Sorties de la forêt, immobiles, attendant. Des loups.
Nahum arrêta son cheval et se mit à jurer d’une voix traînante :
- Les fils de pute.Vous voilà, mes petits pigeons. Ils se montrent.
Jeune et peureux, le cheval d'Ivan se déporta. Ivan le retint par les rênes, le forçant à tourner. Le cheval ronflait, donnait des coups de sabot, il s’emmêlait dans les brancards.
Les loups commencèrent à descendre. Ayant fait faire demi-tour à son cheval, Nahum cria :
- Qu'est-ce que tu fiches ?
Ivan jaillit de son traîneau, fit tourner le cheval en le poussant...Se jeta dans le traîneau. Le cheval acheva de tourner et s’élança. 
Nahum était déjà loin.
- Au voooleur ! - criait-il comme un dément, en fouettant son cheval.
«Il est devenu fou ? - se demanda involontairement Ivan. - Où a-t-il pris des voleurs ?»
Il avait peur, mais d’une façon un peu étrange : il ressentait aussi une intense curiosité, et son beau-père lui semblait ridicule. La curiosité, cependant, lui passa vite. Et l’envie de rire aussi. Une centaine de mètres derrière le traîneau, les loups avaient rejoint le chemin et, en file l’un derrière l’autre, rattrapaient sans effort leur retard. Fermement accroché à l’avant-train du traîneau, Ivan les observait.
Fonçait en tête un animal de haute taille, robuste, à la gueule comme brûlée...Il n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres, puis une vingtaine. La différence avec un chien de berger frappa Ivan. Il n’avait jamais vu de loup d’aussi près, et pensait que c’était comme un chien de berger, en plus costaud. Là, il comprit que le loup, c’était autre chose, une bête sauvage. Le chien le plus féroce, quelque chose peut, au dernier moment, l’arrêter : la peur, une parole douce, un cri humain impérieux et subit. Mais celui-ci, avec sa gueule brûlée, la mort seule pouvait l’arrêter. Il ne grondait pas, ne menaçait pas...Il rattrapait sa proie. Qu’il regardait tout droit de ses yeux ronds et jaunes.
Ivan parcourut le traîneau du regard - rien, pas le moindre bout de bois. Leurs deux haches étaient dans le traîneau du beau-père. Rien, à part une poignée de foin à côté, et le fouet qu’il tenait en main.
- Au voooleur ! - criait Nahum.
La peur s’empara pour de bon d’Ivan.
Le loup de tête, à l’évidence le meneur, commença à dépasser le traîneau, arrivant à hauteur du cheval. Il n’en était plus qu’à deux mètres...Ivan se souleva et, se tenant de la main gauche à la traverse, cingla le meneur d’un coup de fouet. Surpris, celui-ci claqua des dents, fit un bond précipité de côté...Les autres loups arrivaient déjà. Dans leur élan, ils encerclèrent le grand loup. Celui-ci, prenant appui sur ses pattes arrière, en mordit un, puis un autre...Et de nouveau, se ruant en avant, il rattrapa sans effort le traîneau. Ivan se souleva, guetta le moment...Il voulait encore une fois lui envoyer un coup de fouet. Mais l’autre contournait le traîneau en gardant ses distances. Un deuxième loup s’écarta de la meute et se mit aussi à contourner le traîneau, de l’autre côté. Ivan serra les dents, fit la grimace...«Je suis fichu» se dit-il. Il jeta un coup d’oeil vers l’avant.
Nahum fouettait son cheval. Regardant vers l’arrière, il vit les loups entourer son gendre, et se retourna.
- Au voooleur !
- Attends-moi, père !...Donne-moi la hache ! Nous les ferons fuir !...
- Au voooleur !
- Attends-moi, nous les ferons fuir !...Attends-moi, canaille !
- Lance-leur quelque chose ! - cria Nahum.
Le loup de tête était arrivé à hauteur du cheval et se préparait à lui sauter dessus. Les autres loups étaient tout proches : au moindre faux pas, l’un d’eux, dans son élan, sauterait dans le traîneau et ce serait la fin. Ivan jeta la touffe de foin; les loups l’ignorèrent.
- Père, bordel, ralentis, lance-moi la hache !
Nahum se retourna :
- Vanka !...Attention, je la lance !...
- Ralentis donc !
- Attention ,je lance ! - Nahum balança la hache sur le bas-côté.
Ivan fit avec ce qui se présentait : jaillissant du traîneau, il s’empara de la hache...En sautant, il effraya les trois loups de l’arrière, qui s’écartèrent vivement, bloquèrent leur course, dans l’intention de se jeter sur l’homme. Au même instant, le loup de tête, ayant senti sous ses pattes de la neige durcie, s’élança. Le cheval fit un écart et se jeta dans une congère...le traîneau se retourna : les brancards firent tourner le collier, qui cingla le cou du cheval. Celui-ci hennit, s’empêtra. Le loup qui l’avait rejoint par l'autre côté fit un bond sous le cheval et lui entailla le ventre dans la longueur d’un coup de griffe. Les trois loups restants fondirent eux aussi sur leur proie. L’instant d’après, les cinq loups arrachaient des bouts de chair au cheval qui se débattait encore, emportaient sur la neige toute blanche des fragments de boyaux rouge-bleu encore frémissants. Le meneur, par deux fois, regarda bien en face l’homme, de ses yeux ronds et jaunes...
Tout ceci se déroula si vite que cela ressemblait à un simple rêve. Ivan se tenait avec sa hache dans les mains, observant avec désarroi le festin hâtif et précipité. Le grand loup le regarda encore une fois;..Et ce regard triomphant, impudent, le mit en fureur. Il leva sa hache, hurla à pleins poumons et fonça sur les loups. A contrecoeur, ceux-ci reculèrent de quelques pas et s’arrêtèrent, se pourléchant les babines ensanglantées avec ardeur, comme peu concernés par cet homme brandissant une hache. Le meneur, lui, continuait à l’observer attentivement, les yeux fixés sur lui. Ivan lui envoya une bordée d’obscénités. agitant sa hache, il marcha sur le loup...Le loup ne s’écarta pas. Ivan s’arrêta à son tour.
- Vous l’emportez, - dit-il. - Bâfrez, salopards. - Et il s’en retourna au village. Il s’efforçait de ne pas regarder le cheval éventré. Mais rien n’y fit, il lui jeta un coup d’oeil...et il eut le coeur serré de pitié, et se sentit terriblement furieux contre son beau-père. Il pressa le pas.
- Attends un peu !...Attends un peu, espèce de serpent. Nous les aurions repoussés, et le cheval serait encore en vie. Charogne.
Nahum attendait son gendre derrière un tournant. Le voyant sain et sauf, il se réjouit sincèrement :
- Tu es en vie ? Dieu merci ! - Sa conscience lui faisait tout de même des reproches.
- En vie ! - répondit Ivan. Et toi, tu es aussi en vie ?
Nahum saisit une intonation mauvaise dans la voix de son gendre. A tout hasard, il remonta dans son traîneau.
- Et qu’est-ce qu’ils font, là-bas ?...
- Ils te saluent. Charogne !...
- Qu’est-ce qui te prend ? Tu m’aboies dessus ?
- Ce n’est pas t’aboyer dessus, que je vais faire, c’est te taper dessus. - Ivan s’approcha du traîneau.
Nahum fouetta le cheval.
- Arrête-toi ! - lui cria Ivan, courant derrière. - Stop, espèce de parasite !
Nahum fouetta de plus belle le cheval...Et s’engagea une nouvelle poursuite : un homme courant derrière un autre homme.
- Arrête-toi, je te dis ! - cria Ivan.
- Insensé ! - lui cria Nahum en retour. Pourquoi te mets-tu en rage ? Tu es devenu fou ? Je n’y suis pour rien, moi !
- Ah oui ? Nous en serions venus à bout, et toi, tu m’as abandonné !..
- Comment ça, venus à bout ? Venus à bout, qu’est-ce que tu racontes !
- Tu m’as trahi, serpent ! Je vais te donner une petite leçon. Ne t’en va pas, arrête-toi, cela vaut mieux pour toi. Je vais te corriger seul à seul - tu ne perdras pas la face. Autrement, je te rosserai devant tout le monde, et tout le monde saura pourquoi...Il vaut mieux que tu t’arrêtes !
- Sûrement, compte là-dessus ! - Nahum fouetta encore une fois son cheval. - Diable impudent...D’où es-tu sorti pour t’incruster chez nous ?
- Ecoute ce bon conseil - arrête-toi ! - Ivan commençait à faiblir. - Ce sera mieux pour toi : je te corrige ici, et je ne dis rien à personne.
- On t’a recueilli dans notre famille, diable nu, et toi, tu marches sur moi, une hache à la main ! Tu n’as pas honte ?
- Je vais d’abord te corriger, on discutera sur la honte après. Stop ! - Ivan ralentissait sa course, il perdait du terrain. A la fin, il abandonna la poursuite et se remit à marcher.
- Je te retrouverai, où que tu ailles te cacher ! - cria-t-il en dernier lieu à son beau-père.

Ivan ne trouva personne chez lui : le cadenas pendait à la porte. Il le crocheta, et entra dans la maison. Farfouilla dans le buffet...Dénicha une bouteille de vodka entamée de la veille, en but un verre et s’en alla chez son beau-père. Dans la cour, il vit le cheval dételé.
- Il est ici fit-il avec satisfaction. On va lui donner à l’instant une petite leçon.Il poussa la porte, qui n’était pas fermée. Surprenant. Ivan entra dans l’isba...
Il était attendu : étaient assis son beau-père, sa femme et un milicien***. Ce dernier lui fit un sourire :
- Alors, Ivan ?
- Ainsi...Tu as couru jusqu’ici ? - demanda Ivan, l’oeil fixé sur son beau-père.
- J’ai couru, oui. Tu as pris le temps de boire un coup ?
- Juste un peu...pour être plus éloquent. - Ivan s’assit sur un tabouret.
- Qu’est-ce qui te prend, Ivan ? Tu es devenu fou ? - Nioura s’était levée. - Alors quoi ?
- Je voulais juste apprendre à ton petit papa...Comment se comporter en être humain.
- Laisse tomber, Ivan, - intervint le milicien. - Bon, un malheur est arrivé, vous avez eu peur tous les deux...Qui pouvait prévoir ? C’est la nature...
- On en serait venu à bout sans difficultés. Je me suis retrouvé seul avec eux...
- Je t’ai tout de même jeté la hache ? Tu la voulais, je te l’ai lancée. Je devais faire quoi d’autre ?
- Très peu de chose. Etre un homme. et pas une charogne. Je vais te donner ta leçon.
- En voilà, un professeur ! Morveux...Ça se pointe chez les gens pauvre comme Job, la bouche en coeur, et ça profère des menaces. Et mécontent de tout, avec ça : il n’y a pas de canalisations, voyez-vous !
- Bon, ce n’est pas le sujet, Nahum, - fit le milicien, - Que viennent faire ici les canalisations ?
- On vit mal à la campagne !...On est mieux en ville, - poursuivit Nahum. - Et pourquoi rappliquer ici faire étalage de son mécontentement ? Monter la tête aux gens contre le pouvoir Soviétique ?
- Salopard ! - s’effara Ivan. Qui se leva. Suivi du milicien.
- Ça suffit, tous les deux ! Allons-y, Ivan...
- Les trublions comme toi, tu sais où les envoies ? - Nahum ne se calmait pas.
- Je le sais ! - répliqua Ivan. - En première ligne, tête en avant...- Et il marcha de nouveau sur son beau-père.
Le milicien l’attrapa par le bras et le fit sortir de l’isba. Dehors, ils firent halte, allumèrent une cigarette.
- En voilà un parasite ! - Ivan n’en revenait pas. Et il s’essuie les pieds sur moi.
- Oublie-le donc !
- Non, je dois le corriger.
- Et il t'en cuira ! Tout ça pour une merde.
- Où tu m’emmènes, là ?
- Allez, tu vas passer la nuit chez nous...Le temps de te calmer. Autrement, tu vas faire des bêtises. Ne te colle pas dans des embrouilles.
- Mais tout de même...C’est quoi, ce type ?
- Abandonne, Ivan : avec les poings, on ne prouve rien.
En remontant la rue, ils arrivèrent au violon local.
- Tu ne pouvais pas régler ça sur place ? - demanda brusquement le milicien.
- Je ne suis pas arrivé à le rattraper ! - dit à regret Ivan. Pas moyen de le rattraper.
- Bon, c’est comme ça. Maintenant, terminé.
- Dommage pour le cheval.
- Oui...
Ils se turent. Ils marchèrent en silence un bon moment.
- Ecoute un peu : laisse-moi partir. - Ivan s’arrêta. - Qu’est ce que je ferai chez vous un dimanche ?! Je le laisserai tranquille.
- Non, non, allons-y. Autrement, ce sera plus fort que toi...Je te protège de toi-même. Viens, on va faire une petite partie d’échecs... Tu joues aux échecs ?
- Va pour les échecs.



















* Vania, Vanka, Vanietchka : diminutifs du prénom Ivan
** Nioura : diminutif du prénom Anna
*** La milice, en Urss, est la police.