mardi 10 juillet 2018

Oblomov : chapitre VI

     Résumé du chapitre précédent : le transparent Alexeïev et le matamore Tarantiev sont partis.  Oblomov, vautré dans un fauteuil, somnole. L'auteur en profite pour nous exposer des bribes du passé de son héros : comment Oblomov, venu de sa campagne à Pétersbourg, a échoué aussi bien dans le service de l'État que dans la société, et s'est peu à peu refermé sur lui-même...






VI

     Et que faisait-il donc, chez lui ? Lisait-il ? Écrivait-il ? Étudiait-il ?
     Oui : un livre ou un journal lui tombait-il sous la main, qu’il le lisait. 
     S’il entendait parler de quelque œuvre remarquable, l’envie lui venait d’en prendre connaissance ; il recherchait le livre, le réclamait et, pour peu qu’on le lui apportât sans le faire trop attendre, il se mettait à sa lecture, il se faisait une première idée du thème ; encore un pas, et il l’eût assimilé, mais voilà qu’on le retrouvait couché, regardant le plafond d’un œil apathique, le livre gisant à côté de lui, ni achevé ni compris.
     Il se refroidissait encore plus vite qu’il ne s’emballait : il ne reprenait jamais un livre délaissé.
     Cependant il avait étudié comme les autres, comme tout le monde, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quinze ans, dans une pension ; ensuite, les vieux Oblomov s’étaient décidés, après une longue lutte, à envoyer Ilioucha1 à Moscou, où il avait, bon gré mal gré, achevé des études de sciences.
     Sa timidité et son apathie l’empêchèrent d’étaler au grand jour sa paresse et sa tendance aux caprices devant des étrangers, à l’école, milieu où l’on ne faisait pas d’exception en faveur des enfants gâtés. Il se tenait bien en classe et écoutait les professeurs parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, et il apprenait ses leçons péniblement, avec force soupirs et pas mal de transpiration.
     Tout cela était pour lui un châtiment envoyé par le ciel en punition de nos péchés. 
     Il n’allait jamais plus loin, en apprenant sa leçon, que la ligne marquée de l’ongle par le maître, ne posait jamais de questions, ne réclamait pas d’explications. Il se contentait de ce qu’il y avait d’écrit dans le cahier et ne manifestait pas de curiosité indésirable, même lorsqu’il ne comprenait pas complètement ce qu’il entendait et apprenait.
     Lorsqu’il réussissait tant bien que mal à venir à bout d’un ouvrage de statistique, d’histoire ou d’économie politique, il était parfaitement content. 
     Et quand Stolz lui apportait des livres à lire en plus de ce qu’on lui faisait étudier, Oblomov lui coulait un long regard silencieux.
     — Et toi aussi, Brutus ! soupirait-il en s’attaquant à l’ouvrage.
     Une telle intempérance en matière de lecture lui semblait pénible, et même contre-nature.
     À quoi bon tous ces cahiers pour lesquels on dépense tant de papier, de temps et d’encre ? À quoi bon les manuels ? Pourquoi, enfin, six ou sept années de réclusion sévère et de punitions, toujours assis à se morfondre sur des leçons, avec interdiction de courir, de faire le fou et de s’amuser avant d’en avoir entièrement fini ?
     « Quand est-ce qu’on vit ? se demandait-il2. Quand va-t-on enfin mettre en circulation ce capital de connaissances dont la majeure partie est jusqu’à présent inutile dans la vie ? L’économie politique, par exemple, l’algèbre, la géométrie, qu’en ferai-je à l’Oblomovka3 ? »
     L’histoire elle-même a seulement de quoi vous rendre chagrin : on y apprend qu’à telle époque ce ne furent que calamités, on y lit le malheur de l’homme ; le voici qui rassemble ses forces, travaille, se démène, endure et se donne un mal effrayant, tout cela pour se préparer de beaux jours. Et les voici qui arrivent l’histoire elle-même aimerait souffler un peu : mais non, revoilà les nuages, l’édifice s’écroule de nouveau, il faut se remettre à l’ouvrage, se démener… Loin de se fixer, les beaux jours s’enfuient – et la vie s’écoule, s’écoule, et les cassures se succèdent.
     Les lectures sérieuses le fatiguaient. Les penseurs échouèrent à éveiller en lui le désir des spéculations abstraites. 
     Les poètes, en revanche, l’émurent au plus profond de lui-même : le voilà alors jeune homme comme les autres. Il connut à son tour ce moment de bonheur qui sourit à tous sans manquer à personne, ce temps où les forces s’épanouissent, où les espoirs fleurissent, ainsi que le désir du bien, de l’action, de la vaillance, cette époque de la vie où le cœur bat fort, où le pouls se fait sentir, ce temps de frémissements, de discours enflammés et de larmes délicieuses. Son esprit et son cœur s’illuminèrent : il secoua sa torpeur, son âme envisagea l’action.
     Stolz l’aida à prolonger ce moment autant que la nature de son ami le rendait possible. Ayant ferré Oblomov par la poésie, il le tint dix-huit mois sous la férule de la pensée et de la science. 
     Mettant à profit l’envolée enthousiaste de cette jeune rêverie, il fixa à la lecture des poètes d’autres fins que la seule jouissance, il montra avec rigueur, dans le lointain, les routes de la vie, la sienne comme celle de son ami, qu’il entraîna vers l’avenir. Émus tous les deux, ils versaient des larmes et se juraient solennellement l’un l’autre de suivre les voies lumineuses de la raison.
     L’ardeur juvénile de Stolz gagnait Oblomov, qui brûlait de se mettre au travail et de tendre au but lointain mais ensorcelant.
     Mais la fleur de la vie s’épanouit sans donner de fruits. L’ivresse d’Oblomov se dissipa ; il pouvait encore, d’après les indications de Stolz, et seulement de temps en temps, lire tel ou tel livre, mais sans se hâter, sans fièvre, ses yeux en suivant paresseusement les lignes. 
     Quel que fût l’intérêt du passage auquel il était arrivé, lorsque venait l’heure de manger ou d’aller dormir, il posait le livre ouvert, la reliure vers le haut, et allait manger, ou soufflait la bougie et se couchait.
     Si on lui donnait le premier tome d’un ouvrage, il le lisait mais, sa lecture finie, ne demandait pas le deuxième tome ; si on le lui apportait, il le lisait lentement.
     Puis il ne parvint plus à venir à bout même du premier tome, il passait le plus clair de son temps libre un coude sur la table et la tête posée sur le coude ; il utilisait parfois, à la place de son coude, le livre dont Stolz lui imposait la lecture.
     Ainsi prit fin la carrière d’étudiant d’Oblomov. La date à laquelle il assista à son dernier cours marqua les colonnes d’Hercule4 de son érudition. Le directeur de l’établissement, en signant son certificat de fin d’études, traça, comme auparavant le professeur avec la marque de son ongle sur la page, le trait au-delà duquel notre héros ne jugeait pas nécessaire d’étendre ses ambitions en matière de savoir.
     Sa tête était comme un dépôt hétéroclite, des archives où voisinaient anciens faits et personnages disparus, époques et religions englouties, chiffres, vérités, problèmes et thèses en vrac et sans cohérence, allant de l’économie politique aux mathématiques, etc.
     C’était comme une bibliothèque formée de volumes dépareillés touchant à diverses branches du savoir.
     Ses études produisirent un étrange effet sur Ilia Ilitch : entre la science et la vie, s’ouvrait pour lui un gouffre qu’il ne tentait même pas de franchir. La vie était une chose, la science une autre.
     Il avait étudié le droit sous toutes ses formes, les codes en vigueur comme ceux tombés depuis longtemps en désuétude ; il avait même suivi un cours de procédure judiciaire et, lorsqu’à l’occasion d’un vol commis chez lui il dut écrire à la police, il prit une plume et une feuille de papier, réfléchit tant et plus, et finit par envoyer chercher un scribe.
     C’était le staroste qui s’occupait de la comptabilité du village. « Que viendrait donc y faire la science ? » se demandait Oblomov avec perplexité.
     Et le voici qui retournait à sa solitude sans être lesté du savoir qui aurait pu indiquer une direction à la pensée qui folâtrait à sa guise ou bien, désœuvrée, somnolait dans sa tête. 
     Que faisait-il donc ? Il continuait encore et toujours à tracer le dessin de sa propre vie. Il y trouvait, avec quelque raison, sagesse et poésie en quantité inépuisable, même sans le secours des livres et de l’étude.
     Ayant trahi, et le service de l’État, et la société, il entreprit de trouver d’autres objectifs dans l’existence ; méditant sur son but à lui, il en vint en fin de compte à découvrir que l’horizon de son activité quotidienne n’était autre que lui-même.
Il comprit qu’il avait reçu en lot le bonheur familial et le soin du domaine familial. Jusqu’alors, il ne connaissait pas bien l’état de ses affaires : Stolz s’en occupait de temps en temps à sa place. Il ne savait vraiment ni ses recettes, ni ses dépenses, ne faisait aucun budget – absolument rien.    
     Le vieil Oblomov avait légué le domaine à son fils exactement comme lui-même l’avait reçu de son propre père. Bien qu’ayant passé toute sa vie à la campagne, il n’avait pas cherché à finasser, ne s’était pas cassé la tête à se lancer dans diverses entreprises, comme on le fait de nos jours, histoire de trouver de nouvelles méthodes pour améliorer la productivité des sols, ou d’étendre et de renforcer les anciennes méthodes, etc. Il ensemençait ses champs comme l’avait fait son père et gardait les mêmes débouchés que lui pour ce qui était des produits de la terre5. 
     Du reste, le vieillard se réjouissait beaucoup lorsque la récolte était bonne ou lorsque la hausse d’un prix de vente lui fournissait un revenu supérieur à celui de l’année précédente : il parlait de bénédiction divine. Mais, tout bonnement, il n’aimait ni les nouveautés, ni l’âpreté au gain.
     — Nos pères et nos grands-pères n’étaient pas plus bêtes que nous, disait-il en réponse à certains conseils que lui-même jugeait pernicieux, et ils ont coulé des jours heureux ; nous non plus, s’il plaît à Dieu, nous ne connaîtrons pas la faim.
     Récoltant de son domaine, sans ruse ni artifice, largement de quoi déjeuner et dîner chaque jour avec sa famille et ses hôtes, il rendait grâce à Dieu et tenait pour un péché de chercher à acquérir davantage. 
     Si son intendant, ayant mis mille roubles dans sa poche, lui en apportait deux mille et, les larmes aux yeux, prétextait la grêle, la sécheresse et les mauvaises récoltes, le vieil Oblomov se signait et disait, les paupières humides à son tour : « C’est la volonté de Dieu : on ne discute pas avec Dieu ! On doit remercier le Seigneur de ce qu’il accorde.
     Depuis la mort des deux vieillards, les affaires ne s’étaient pas améliorées, à la campagne, mais au contraire, ainsi qu’on a pu le voir dans la lettre du staroste, avaient empiré. Ilia Ilitch devait évidemment se rendre sur place pour y découvrir la raison pour laquelle ses revenus diminuaient peu à peu. 
     Il se proposait bien de le faire, mais ne faisait que temporiser, en partie parce que  cette expédition représentait à ses yeux un exploit, quelque chose de nouveau et d’inconnu.
     Il avait effectué un seul voyage, dans sa vie, sans changer de chevaux, au milieu d’édredons, de coffrets, de malles, de jambons, de petits pains, de viandes et de volailles de toutes sortes, rôties ou bouillies, et accompagné d’une nombreuse domesticité.
     C’est ainsi qu’il avait accompli cet unique voyage, de son domaine à Moscou6, et cet unique déplacement, il l’avait adopté comme le modèle de tous les voyages. Mais il avait entendu dire qu’à présent, on ne voyageait plus de la sorte : il fallait galoper à s’en rompre le cou !
     Ensuite, Ilia Ilitch différait aussi son expédition parce qu’il ne s’était pas préparé comme il le fallait à s’occuper de ses affaires.
     Il n’était plus de la même race que son père et son grand-père. Il avait fait des études et fréquenté le monde : tout cela lui suggérait diverses idées éloignées de leurs manières de voir. Il comprenait que non seulement ce n’était pas un péché que d’acquérir des biens, mais que le devoir de chaque citoyen était de contribuer honnêtement au bien-être général. De ce fait, dans le dessin de sa vie dont il traçait, en solitaire, les lignes, jouait une très grande place un nouveau plan visant à réorganiser son domaine et régir ses paysans, en conformité avec les exigences de l’époque.
     L’idée fondamentale du plan, sa structure générale, ses principales sections – depuis longtemps, tout est prêt dans sa tête ; il ne reste que les détails, les devis et les chiffres.
     Cela fait plusieurs années qu’il travaille sans relâche à ce plan, qu’il y pense, qu’il y réfléchit, en marchant aussi bien qu’en étant couché ou en étant avec des gens ; tantôt il y ajoute, tantôt il en change différents articles, ou il repense à un point imaginé la veille et oublié pendant la nuit ; et parfois, tel un éclair, scintille une idée nouvelle et inattendue qui met son cerveau en ébullition – et au travail.
     Il n’est pas un sous-fifre quelconque, médiocre exécuteur d’idées toutes prêtes et fournies par quelqu’un d’autre ; il est à la fois le créateur et l’exécuteur de ses propres idées.
     Le matin, dès qu’il a quitté son lit pour boire son thé, il s’allonge aussitôt après sur son divan, soutient sa tête de la main et réfléchit sans ménager ses forces jusqu’à ce qu’enfin, ce dur travail ayant épuisé sa tête, sa conscience lui dise : en voilà assez pour aujourd’hui et pour le bien commun.
     Alors seulement, il se décide à se reposer de son labeur et à prendre une nouvelle pose, moins affairée, moins sévère, davantage propice à l’abandon et à la rêverie.      
     Se libérant des soucis liés aux affaires, Oblomov aimait se retirer en lui-même et habiter le monde qu’il s’était créé.
     Il connaissait les jouissances liées aux pensées d’inspiration élevée ; les peines de l’humanité ne lui étaient pas étrangères. Il lui arrivait, à d’autres moments, de pleurer amérement, dans les profondeurs de son âme, sur les malheurs de l’espèce humaine et de ressentir de vagues souffrances sans nom, ainsi que de l’angoisse, en même temps que l’appel d’un au-delà lointain, peut-être de ce monde où jadis Stolz l’entraînait parfois…
     De douces larmes coulent sur ses joues…
     Il lui arrive aussi d’être plein de mépris pour les vices humains, pour le mensonge, la calomnie, tout le mal répandu à travers le monde, et de s’enflammer du désir de montrer à l’homme ses ulcères, et les idées s’allument soudain en lui, allant et venant dans sa tête comme les vagues de la mer, puis elles grandissent jusqu’à devenir des intentions, lui échauffent le sang, font remuer ses muscles et se raidir ses tendons, les intentions se changent en aspirations pressantes : sous l’impulsion de la force morale, il change à tout instant de pose, ses yeux brillent, il se soulève à moitié sur son lit, étend le bras et jette des regards inspirés tout autour de lui… Voici que l’aspiration va se réaliser, se métamorphosera en exploit… et alors, Seigneur ! Quels miracles, quelles heureuses suites ne pourrait-on attendre d’un aussi grand effort !
     Mais voilà que la matinée passe, déjà le jour décline et avec lui les forces d’Oblomov, épuisées et aspirant elles aussi au repos : l’effervescence tempétueuse s’apaise dans son âme, sa tête se dégrise des vapeurs de ses idées, son sang coule plus lentement dans ses veines.  Doucement, pensivement, Oblomov se retourne sur le dos et braque un regard triste sur le ciel, à travers la fenêtre, il suit des yeux le soleil qui se couche avec magnificence derrière une maison à trois étages au propriétaire inconnu.
     Combien, combien de fois a-t-il ainsi suivi des yeux le soleil se couchant !
     Au matin, revient la vie, reviennent l’agitation et les rêves ! Il lui plaît parfois de s’imaginer en guerrier, général invincible renvoyant au néant non seulement Napoléon, mais encore Iérouslane Lazariévitch7 ; il invente une guerre ainsi que sa cause : il voit par exemple une ruée des peuples africains sur l’Europe8, ou encore il organise de nouvelles croisades et guerroie, décide du sort des peuples, saccage des villes, épargne ou châtie, accomplit des prouesses de bonté et de grandeur d’âme.
     Ou alors, le voici penseur ou grand artiste : tout le monde s’incline devant lui avec des exclamations : « Regardez, regardez ! voilà Oblomov, notre célèbre Ilia Ilitch ! »
     Lors de ses amers moments d’inquiétude, il se tourne et se retourne, il se couche la tête vers le bas, parfois même il s’égare complètement ; il s’agenouille alors au bas du lit et se met à prier avec ardeur, en y mettant tout son cœur, suppliant le ciel d’écarter de lui, d’une façon ou d’une autre, l’orage qui le menace.
     Après quoi, ayant confié aux cieux sa destinée, il se tranquillise et devient indifférent à tout : que l’orage, là-bas, en fasse à sa guise !
     Ainsi a-t-il l’habitude de faire jouer ses forces morales et de rester souvent en émoi des journées entières, s’éveillant à peine, avec un profond soupir, d’un rêve enchanté ou d’un souci torturant, à la tombée du jour, tandis que l’énorme globe solaire entame sa descente splendide et se cache derrière la maison à trois étages.
     Alors, il le suit de nouveau d’un regard pensif, un sourire triste aux lèvres, et se repose paisiblement de ses émotions.
     Cette vie intérieure d’Ilia Ilitch n’était vue ni sue de personne : tous pensaient qu’Oblomov ne faisait, en gros, que rester couché et manger de bon appétit, et qu’il n’y avait rien d’autre à attendre de lui ; que ses pensées étaient à peine cohérentes. Ainsi parlait-on de lui partout où on le connaissait.
     Stolz, lui,  était fort au courant et pouvait témoigner des facultés d’Oblomov, du travail intérieur volcanique de ce cerveau ardent et de ce cœur si humain, mais Stolz n’était presque jamais à Pétersbourg.
     Seul Zakhar, qui avait passé sa vie entière à circuler à proximité de son maître, connaissait encore mieux toute sa vie intérieure ; mais il était convaincu que son maître et lui menaient leur barque correctement, qu’ils vivaient normalement, comme il se doit, et qu’on ne saurait vivre autrement.        
     
     

  1. Diminutif affectueux d’Ilia.
  2. Dans le texte : « se demandait-il de nouveau » , ce qui est audacieux, car ce temps d’études s’écoule avant qu’Oblomov, au chapitre V, ne devienne fonctionnaire…
  3. Nom du domaine familial des Oblomov. Ne pas confondre avec l’oblomovisme – en russe : oblomovchtchina…
  4. Rappelons que les Anciens désignaient par ce nom Gibraltar, frontière du premier monde connu…
  5. Cette inertie contraste avec les nombreux passages d’Anna Karénine où Tolstoï décrit les recherches de Lévine pour moderniser l’agriculture russe, vingt-cinq ans plus tard.Oblomov semble lui aussi gagné par la fièvre des réformes, mais…
  6. Énorme étourderie de l’auteur, semble-t-il, puisque notre héros habite Pétersbourg…
  7. Héros du folklore russe, remontant à des contes du XVIIe siècle.
  8. Écrit dans les années 1850 : les peurs ne datent pas d’hier.

mardi 3 juillet 2018

Oblomov : chapitre V


     Résumé du chapitre précédent : les deux derniers visiteurs d'Oblomov – l'ectoplasme Alexeïev et le hâbleur-écornifleur Tarantiev, qui se faisait fort, moyennant un plantureux repas, de résoudre les deux problèmes hantant Oblomov, les moindres revenus de son domaine et la nécessité de quitter son appartement – ont quitté le maître de céans, qui a délaissé son divan pour un profond fauteuil dans lequel il rêvasse, les jambes ramenées sous lui...





V

     Gentilhomme de naissance, secrétaire de collège1 quant à son rang, cela va faire douze ans qu’Oblomov vit à Pétersboug, sans jamais quitter la ville.
     Au début, du vivant de ses parents, il était plus à l’étroit, logeant dans deux pièces et se contentant du seul Zakhar, serviteur qu’il avait ramené de la campagne2 ; mais la mort de son père et de sa mère l’avait laissé unique possesseur de trois cent cinquante âmes3 reçues en héritage, dans une province lointaine, presque en Asie.
     De cinq mille roubles-assignats4, son revenu était passé à sept, voire dix mille roubles ; son train de vie se modifia, s’élargit. Il loua un plus grand appartement, adjoignit un cuisinier à son personnel et fit même l’acquisition d’une paire de chevaux.
     À cette époque, il était encore jeune et, si l’on ne saurait aller jusqu’à dire qu’il montrait de la vivacité, il était en tout cas plus vif qu’aujourd’hui ; il était rempli d’aspirations diverses, espérait toujours quelque chose, attendait beaucoup, et du destin, et de lui-même ; il se préparait sans cesse à une carrière, à un rôle – avant tout, bien sûr, un rôle au service de l’État, ce qu’il avait d’ailleurs en tête en venant s’installer à Pétersbourg. Par ailleurs, il pensa également à un rôle dans la société ; et pour finir, dans une perspective plus lointaine, celle où il passerait de la jeunesse à la maturité, l’éclair souriant d’un bonheur familial traversait son imagination.
     Mais les jours succédèrent aux jours, les années s’enchaînèrent, le duvet se mua en une barbe hérissée, les yeux brillants devinrent deux points vitreux, la taille s’arrondit, les cheveux se mirent impitoyablement à tomber, la trentaine arriva, et il n’avait pas fait le moindre pas dans aucune carrière et se tenait toujours au bord de son arène, à la même place qu’il occupait dix ans plus tôt. 
     Mais il continuait à se tenir prêt à commencer à vivre, il traçait toujours en esprit les arabesques de son avenir ; mais chaque année s’enfuyant derrière sa tête l’obligeait à modifier quelque chose, à laisser de côté un feston du dessin.
     À ses yeux, la vie se partageait en deux moitiés : l’une faite de travail et d’ennui – des  synonymes, dans son esprit ; l’autre de quiétude et de joie paisible. C’est pourquoi sa carrière principale – le service de l’État – le déconcerta de la façon la plus désagréable, les premiers temps.
     Élevé au fin fond de sa province, au milieu des mœurs douces et des affectueuses coutumes de son coin natal, passant pendant vingt ans des étreintes de ses parents à celles de ses amis et de ses connaissances, il était pénétré de ce principe familial, au point de voir dans son service futur une autre activité de type familial, ressemblant par exemple à celle de son père, lorsqu’il consignait nonchalamment dans un cahier les recettes et les dépenses. 
     Il voyait les fonctionnaires d’un même service comme les membres d’une famille étroitement unie par les liens de l’amitié, attentifs à veiller mutuellement à leur tranquillité et à leur félicité, croyait que la fréquentation du bureau n’avait rien d’une obligation quotidienne, et que le mauvais temps et la canicule, voire un simple accès de mauvais vouloir, seraient toujours des prétextes légitimes et suffisants pour sécher le service.
     Aussi, quelle ne fut pas sa tristesse quand il se rendit compte qu’il fallait rien moins qu’un tremblement de terre pour qu’un fonctionnaire bien portant ne se rende pas à son poste, or, comme par un fait exprès, la terre ne tremble jamais à Pétersbourg ; une inondation, certes, pourrait aussi représenter un empêchement, mais les inondations également sont rares.
     Lui donna encore plus à penser de voir défiler des plis portant la mention « À traiter rapidement » et « À traiter très rapidement », et de se voir forcé de prendre des renseignements, de faire des extraits, d’éplucher des dossiers et de remplir des cahiers de deux doigts d’épaisseur qu’on appelait par dérision des mémoires ; en outre, il fallait accomplir toutes ces tâches en vitesse, tout le monde se hâtait, ça ne s’arrêtait jamais : à peine lâchait-on un dossier qu’on se jetait sur un autre avec frénésie comme si c’était l’affaire du siècle, pour l’oublier, une fois traité, au profit d’un troisième – et cela n’avait pas de fin !
     Par deux fois, on le réveilla en pleine nuit pour l’obliger à rédiger des mémoires, à plusieurs reprises des estafettes vinrent le chercher dans des soirées – encore les mémoires. Tout cela lui causa de l’effroi et un immense ennui. « Mais quand est-ce qu’on vit ? Quand vit-on ? » se répétait-il.
     Il avait entendu dire chez lui qu’un chef est un père pour ses subordonnés, aussi s’en était-il fait l’image la plus aimable, la plus familiale. Il se le représentait comme une sorte de second père, ne vivant que pour récompenser le plus souvent possible ses subordonnés, qu’ils l’aient mérité ou non, et soucieux non seulement de leurs besoins, mais encore de leurs plaisirs.
     Ilia Ilitch se figurait qu’un chef se mettait à la place de son sous-ordre au point de lui demander avec sollicitude comment il avait dormi, pourquoi il avait les yeux troubles et s’il n’avait pas mal à la tête.
     Il connut une cruelle désillusion le jour même de son entrée dans le service. L’arrivée du chef avait déclenché une agitation générale, chacun courant et se jetant dans les jambes d’un autre, certains se rajustant de peur que le manque de correction de leur tenue ne leur permît pas de se présenter devant leur supérieur.
     La raison en était, comme Oblomov le remarqua plus tard, que certains chefs voyaient dans l’empressement à venir vers eux de leurs subordonnés, le visage plein d’un effroi confinant à l’abrutissement, la marque de leur zèle au travail, et parfois de leur aptitude au service.
     Ilia Ilitch n’avait pas besoin de redouter à ce point son chef, homme bon et d’un commerce agréable : ce chef n’avait jamais fait de tort à personne, les gens travaillant sous ses ordres en étaient on ne peut plus contents et n’en désiraient point de meilleur. On ne l’avait jamais entendu prononcer un mot désagréable, pas plus que crier ou tempêter ; il n’exigeait pas, il priait, toujours. Il priait de remplir telle ou telle tâche, il priait d’accepter une invitation chez lui, il priait  même que l’on restât aux arrêts, le cas échéant. Il ne tutoyait jamais personne, disant toujours vous : aussi bien en s’adressant seulement à l’un qu’à tous à la fois.
     Pourtant, la présence de leur chef intimidait ses subordonnés ; à une question affectueuse, ils répondaient d’une voix qui n’était pas la leur, et dont ils ne servaient pas avec d’autres. 
     Ilia Ilitch lui aussi se troublait soudain, sans savoir pourquoi, lorsque le chef entrait dans son bureau, et lui aussi se mit à perdre sa voix, remplacée par une voix grêle et vilaine dès que le chef lui adressait la parole.
     Consumé par la peur et l’ennui, Ilia Ilitch souffrit mille morts au bureau, même avec un chef bon et indulgent. Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui s’il était tombé sur un chef sévère et exigeant !
     Oblomov travailla tant bien que mal pendant deux ans ; il aurait peut-être supporté une troisième année pour changer de rang5, mais une circonstance particulière l’obligea à quitter plus tôt le service.
     Il expédia un jour à Arkhanguelsk un document qu’on réclamait à Astrakhan. L’affaire éclaircie, on chercha le coupable.
     Tout le monde attendait avec curiosité de voir Oblomov convoqué par le chef, qui lui demanderait d’un ton froid et d’une voix posée si « c’était bien lui qui avait envoyé le pli à Astrakhan » , et l’on se demandait avec perplexité quelle voix prendrait Ilia Ilitch pour lui répondre.
     Pour certains, il allait rester muet, ne trouvant pas la force de répondre.
     Devant le spectacle offert pas ses collègues, Ilia Ilitch s’épouvanta en dépit du fait qu’il savait, ainsi que tout le monde, que le chef se bornerait à lui faire une observation ; mais sa propre conscience était un juge plus sévère que la future remontrance.
     Sans attendre le châtiment qu’il avait mérité, Oblomov rentra chez lui et envoya un certificat médical.
     Il était écrit dans ce certificat : « Je, soussigné, certifie en y apposant mon cachet, que le secrétaire de collège Ilia Oblomov souffre d’une hypertrophie du cœur avec dilatation du ventricule gauche (Hypertrophia cordis cum dilatatione ejus ventriculi sinistri),  ainsi que de douleurs chroniques au foie (hetitis6) menaçant de connaître une évolution dangereuse pour la santé et la vie du malade, l’origine de ces accès étant, faut-il supposer, la fréquentation journalière de son bureau. En conséquence, afin de prévenir la répétition et l’aggravation de ces crises, j’estime nécessaire que M. Oblomov interrompe pour un temps ce travail de bureau et je lui prescris plus généralement de s’abstenir de tout travail intellectuel et de toute activité. »    
     Mais cela n’aida qu’un temps : il fallait bien guérir un jour – et donc retourner tous les jours au bureau. Oblomov ne supporta pas cette perspective et donna sa démission. Ainsi prit fin, et pour toujours, son activité au service de l’État. 
     Jouer un rôle dans la société faillit mieux lui réussir..
     Pendant ses premières années à Pétersbourg, dans sa tendre jeunesse, il arrivait souvent aux traits calmes de son visage de s’animer, ses yeux s’allumaient longuement du feu de la vie, des rayons de lumière, d’espoir et de puissance en émanaient. Il lui arrivait, comme à tout le monde, de s’émouvoir, d’avoir des espérances, de se réjouir comme de souffrir pour des riens. 
     Mais tout cela remontait à un passé lointain, à cet âge tendre où l’on croit voir en chaque homme un ami sincère et où l’on s’éprend de presque toutes les femmes, où l’on est prêt à offrir son cœur et sa main à chacune d’entre elles, geste que certains accomplissent même, qui le regretteront ensuite amèrement tout le restant de leur vie. 
     En ces jours heureux, la foule des jolies femmes gratifia souvent Ilia Ilitch  de regards tendres, des yeux langoureux lui décochèrent même des œillades incendiaires, des beautés lui adressèrent bon nombre de sourires qui promettaient beaucoup, il reçut deux ou trois baisers illicites, on lui serra surtout la main à lui faire monter les larmes aux yeux. 
     Cependant, il ne se laissa jamais capturer par les beautés, ne devint jamais leur esclave ni même leur admirateur assidu, ne serait-ce qu’en raison des soucis amenés par la proximité des femmes. Oblomov, le plus souvent, se contentait de les adorer de loin, à distance respectueuse.
     En société, le destin le mettait rarement en présence d’une femme au point qu’il pût s’enflammer quelques jours et se croire amoureux. 
     Aussi ses intrigues sentimentales ne tournèrent jamais au roman d’amour : elles s’arrêtaient à peine ébauchées, ne le cédant nullement, en innocence, en simplicité et en pureté, aux histoires d’amour d’une jeune pensionnaire.
     Plus que tout, il fuyait ces vierges pâles et tristes, aux yeux le plus souvent noirs dans lesquels brillent « des jours de tourment et des nuits d’iniquité7 » qui ne laissent personne ignorer leurs joies et leurs peines, qui ont toujours quelque chose à dire, une confidence à faire, et qui, au moment de parler, tressaillent, se répandent en larmes subites puis enlacent brusquement le cou de leur ami, scrutent longuement ses yeux puis contemplent le ciel, disent qu’une malédiction pèse sur leur vie et tombent parfois en pâmoison. Il évitait avec appréhension ce genre de vierges. Sa propre âme était pure et virginale : peut-être attendait-elle son heure, son amour, sa passion exaltée, et puis, les années passant, semble-t-il, elle cessa d’attendre et d'espérer.
     Ilia Ilitch prit congé encore plus froidement de la foule de ses amis. Tout de suite après la première lettre du staroste lui parlant d’arriérés et de mauvaises récoltes, il remplaça le premier d’entre eux, son cuisinier, par une cuisinière, puis vendit ses chevaux et pour finir, congédia ses autres « amis » .
     Quasiment plus rien ne l’attirait hors de chez lui, de jour en jour il se fixa plus obstinément dans son appartement.
     Il commença par trouver pénible de rester habillé toute la journée, après quoi il devint trop paresseux pour aller déjeuner ailleurs que chez des amis intimes, le plus souvent des célibataires chez qui l’on pouvait enlever sa cravate et déboutonner son gilet, et même s'allonger sans cérémonie et faire la sieste une petite heure.
     Bientôt, ce furent les soirées qui l’ennuyèrent : il fallait passer un habit, se raser tous les jours.
     Il lut quelque part que seules les émanations matinales étaient salutaires, les vapeurs du soir étant nuisibles, et il se mit à craindre l’humidité. 
     En dépit de toutes ces lubies, son ami Stolz réussissait parfois à l’entraîner dans le monde ; mais Stolz était souvent absent de Pétersbourg, il se rendait à Moscou, à Nijni-Novgorod, en Crimée ou à l’étranger – et, en son absence, Oblomov replongeait jusqu’aux oreilles dans la solitude et dans l’isolement ; seul un événement extraordinaire, tranchant sur les phénomènes rythmant quotidiennement la vie, aurait pu l’en faire sortir ; mais rien de tel ne se produisait dans le présent, ni ne se laissait prévoir dans le futur.
     À tout cela les années ajoutèrent le retour d’une sorte d'anxiété enfantine, la peur du danger et du mal perçus dans tout ce qui ne relevait pas du train-train quotidien – par suite de sa perte de contact avec la variété du monde extérieur. 
          La lézarde au plafond de sa chambre, par exemple, ne l’effrayait pas : il y était habitué ; il ne lui venait pas non plus à l’esprit que rester en permanence confiné, enfermé dans une pièce à l’air jamais renouvelé, pouvait être plus nocif pour sa santé que l’humidité nocturne ; que surcharger chaque jour son estomac était une forme de suicide graduel ; mais cela faisait partie de ses habitudes, et ne l’effrayait pas.
     Ce dont il n’avait pas l’habitude, c’était le mouvement, la vie, la foule et l’agitation.
     Dans une foule compacte, il étouffait ; s’il s’asseyait dans une barque, ce n’était qu’avec l’espoir précaire d’atteindre l’autre rive sain et sauf, en voiture, il s’attendait à ce que les chevaux prennent le mors aux dents et démolissent le fiacre.
     Ou encore une terreur nerveuse s’emparait de lui : il s’épouvantait du silence autour de lui ou comme ça, sans savoir pourquoi – et il avait des fourmillements dans tout le corps. Il lui arrivait de jeter un regard apeuré à un coin obscur, s’attendant à ce que son imagination lui joue un tour et lui fasse voir des choses surnaturelles.
     Ainsi s’accomplit son rôle dans la société. D’un geste paresseux, il renonça à toutes les espérances juvéniles qui s’étaient révélées illusoires, ou qu’il avait lui-même déçues, à tous les souvenirs radieux, tendres et mélancoliques qui, même dans leurs vieux jours, font battre le cœur des autres hommes. 





  1. Dixième rang du tchin, un rang assez bas.
  2. De même que les quelques indications du premier chapitre, ce chapitre prépare le grand récit du paradis perdu de l’enfance, au chapitre IX : Le songe d’Oblomov.
  3. Comme on le sait depuis Gogol, les « âmes » désignent des paysans, les fameux moujiks. Sur le domaine en possession d’Oblomov se trouve un village dont il est également propriétaire. L’émancipation des paysans ne se fera qu’en 1861, par un décret du tsar Alexandre II.
  4. Papier monnaie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rouble_d%27assignation
  5. Et passer au neuvième rang de la Table, celui de conseiller titulaire. Voir la note 1 ci-dessus.
  6. Sic. Pour hepatitis, hépatite… J’ignore si c’est une coquille, ou si Gontcharov se moque un peu plus du médecin établissant ce remarquable certificat…
  7. Allusion à des romances de l’époque, notamment celles de Nikolaï Philippovitch Pavlov.

mercredi 27 juin 2018

Oblomov : chapitre IV


     Résumé du chapitre précédent : vindicatif et insatisfait, Tarantiev a fait son apparition. Comme tous les samedis, il vient déjeuner chez Oblomov – lequel est toujours couché...








IV

     — Bonjour, pays, dit Tarantiev avec brusquerie, en tendant une main velue à Oblomov. Qu’as-tu à rester couché comme une bûche à l’heure qu’il est ?
     — N’approche surtout pas, tu amènes le froid ! fit Oblomov en tirant la couverture sur lui.
     — Qu’est-ce qu’il chante encore, avec son froid ! se lamenta Tarantiev. Allons, prends donc la main qu’on te donne ! Il est presque midi, et il est vautré !
     Il voulut sortir Oblomov du lit, mais celui-ci devança son geste et, baissant vite ses pieds, chaussa d’un seul coup ses pantoufles.
     — J’avais l’intention de me lever à l’instant, dit-il en bâillant.
     — On le sait, comme tu te lèves : tu serais resté couché jusqu’à l’heure du déjeuner.  Hé, Zakhar ! Où es-tu, vieil imbécile ? Viens tout de suite aider ton maître à s’habiller.
     — Tâchez donc d’avoir un Zakhar à vous, vous pourrez lui aboyer dessus ! dit Zakhar en entrant dans la chambre avec un mauvais regard pour Tarantiev. Regardez comme vous avez sali partout avec vos pieds, on dirait qu’il est venu un colporteur ! ajouta-t-il.
     — Tiens, l’épouvantail qui parle ! fit Tarantiev en levant le pied pour en donner un coup par derrière à Zakhar à son passage, mais Zakhar s’arrêta et se retourna, tout hérissé.
     — Osez seulement me toucher ! siffla-t-il avec fureur. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je m’en vais, dit-il en revenant vers la porte.
     — Arrête donc, Mikheï Andréitch1, quel chahuteur tu fais ! Laisse-le tranquille ! Donne-moi ce qu’il me faut, Zakhar !
     Zakhar revint  et, regardant de travers Tarantiev, glissa prestement devant lui.
     S’accoudant sur lui, Oblomov se souleva du lit à contrecœur, comme un homme épuisé, et passa sans entrain dans un grand fauteuil où il se laissa choir, sans plus bouger ensuite.
     Zakhar prit sur un guéridon de la pommade, un peigne et des brosses, lui appliqua de la pommade sur la tête, lui fit une raie et lui passa la brosse dans les cheveux.
     — Vous allez vous laver, à présent ? demanda-t-il.
     — Je vais attendre encore un peu, répondit Oblomov. Et toi, rentre chez toi.
     — Ah, vous êtes là, vous aussi ? dit soudain Tarantiev en se tournant vers Alexeïev, tandis que Zakhar peignait Oblomov.  Je ne vous avais pas vu. Que faites-vous ici ? Un fameux cochon, votre parent ! Je voulais vous le dire depuis longtemps…
     — Quel parent ? Je n’ai aucun parent, répondit en hésitant Alexeïev, stupéfait, tournant des yeux écarquillés vers Tarantiev.
     — Voyons, celui qui travaille dans ce bureau, comment s’appelle-t-il, déjà ? Afanassiev. Ce n’est pas votre parent ? Allons donc.
     — Je ne m’appelle pas Afanassiev, mais Alexeïev, dit Alexeïev. Je n’ai pas de parents.
     — Pas un parent, à d’autres ! Il est aussi moche que vous, et il s’appelle aussi Vassili Nikolaïtch.
     — Je vous jure que nous ne sommes pas parents ; je m’appelle Ivan Alexeïtch.
     — Bon, peu importe, il vous ressemble. Mais c’est un cochon, dites-le lui quand vous le verrez.
     — Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu, fit Alexeïev en ouvrant sa tabatière.
     — Donnez-moi donc du tabac ! dit Tarantiev. Du tabac ordinaire, vous n’avez pas de tabac français ? C’est bien ça, dit-il en reniflant une prise. Pourquoi n’avez-vous pas de tabac français ? reprit-il d’un ton sévère. Oui, un cochon comme je n’en ai jamais vu, votre parent, poursuivit Tarantiev. Je lui ai emprunté un jour, il y a presque deux ans, cinquante roubles. Bon, cinquante roubles, est-ce une grosse somme ? Cela peut s’oublier, non ? Pensez-vous : tous les mois, où que nous nous rencontrions : « Et notre petite dette ? » qu’il me fait. Il m’embête ! Et ce n’est pas tout, hier, il est venu dans nos bureaux pour me dire : « Vous avez sûrement touché votre traitement, vous pouvez me rembourser, à présent. » Je lui en ai donné, du traitement : je lui ai fait honte devant tout le monde, il a eu le plus grand mal à retrouver la porte. « Je ne suis pas riche, j’en ai besoin, de cet argent ! » Comme si, moi, je n’en avais pas besoin ! Me prend-il pour un richard pouvant se fendre de cinquante roubles ? Donne-moi donc un cigare, pays.
     — Les cigares sont là-bas, dans la petite boîte, répondit Oblomov en montrant une étagère.
    Il restait assis dans son fauteuil, rêveur, dans sa pose gracieuse et indolente, sans remarquer ce qui se faisait autour de lui, sans entendre ce qui se disait. Il contemplait ses petites mains blanches, les caressant avec amour. 
     — Eh ! Ce sont encore les mêmes ? demanda Tarantiev avec sévérité en prenant un cigare et en jetant un coup d’œil à Oblomov. 
     — Oui, les mêmes, répondit machinalement Oblomov.
     — Mais je t’avais dit d’en acheter d’autres, de marque étrangère ? Voilà bien la façon dont tu retiens ce qu’on te dit ! Veille à ce qu’il y en ait sans faute samedi prochain, autrement, tu ne verras plus un bon moment. Regardez-moi cette cochonnerie ! reprit-il après avoir allumé son cigare, rejeté en l’air un nuage de fumée et avalé un autre nuage. Pas moyen de fumer ça.
     — Tu es venu tôt, aujourd’hui, Mikheï Andréitch, dit Oblomov en bâillant.
     — Et alors, je t’ennuie, c’est ça ?
     — Non, c’était une simple remarque ; habituellement, tu arrives juste pour le déjeuner, alors que là, il est seulement midi passé.
     — Je suis venu plus tôt exprès, afin de savoir ce qu’il y aurait au déjeuner ! Tu me donnes toujours de la cochonnerie, alors je tiens à savoir ce que tu as prévu aujourd’hui.
     — Va demander à la cuisine, dit Oblomov.
     Tarantiev sortit.
     — Je vous demande un peu ! dit-il en revenant. Du beuf et du veau ! Eh, Oblomov, vieux frère, tu ne sais pas vivre, pour un propriétaire ! Le beau seigneur que voilà ! Tu vis comme un petit-bourgeois ; tu ne sais pas régaler les amis ! Bon, tu as acheté du madère ?
     — Je ne suis pas au courant, demande à Zakhar, dit Oblomov sans presque l’écouter ; il doit y avoir du vin.
     — L’ancien, celui de l’Allemand ? Non, fais-nous la grâce de le prendre dans un magasin anglais.
     — Allons, celui-ci suffira, dit Oblomov, sinon, il va falloir encore envoyer quelqu’un !
     — Attends un peu, donne-moi de l’argent et j’en rapporterai ; j’ai encore une course à faire dans ce coin-là.
     Oblomov fouilla dans un tiroir et en retira un billet rouge valant à l’époque dix roubles .
     — Le madère coûte sept roubles, dit-il, en voici dix.
     — Donne-les moi : n’aie pas peur, on me fera la monnaie, là-bas !
     Il arracha le billet des mains d’Oblomov et le fit prestement disparaître dans sa poche.
     — Bon, j’y vais, fit Tarantiev en mettant son chapeau. – Je serai de retour vers cinq heures ; il faut que j’aille voir quelque chose : on m’a promis une place au bureau des boissons2, on m’a dit de repasser… Dis donc, Ilia Ilitch, tu ne pourrais pas louer une calèche aujourd’hui pour aller à Iékatiérinhof3 ? Tu pourrais me prendre avec toi.
     Oblomov secoua la tête négativement.
     — Quoi, tu as la flemme ? Ou alors, tu es trop avare ? Quel lourdaud tu fais ! dit-il. Bon, adieu, à tout à l’heure…
     — Attends, Mikeï Andréitch, l’interrompit Oblomov. Je dois te demander un conseil.
     — Quoi encore ? Fais vite, je n’ai pas le temps.
     — Voilà, deux malheurs viennent de me tomber dessus. On me chasse de mon appartement…
     — Il faut croire que tu ne payes pas ton loyer : tu n’as que ce que tu mérites ! dit Tarantiev qui voulut s’en aller.
     — Allons donc ! Je paye toujours d’avance. Non, le propriétaire veut refaire l’appartement… Mais attends donc ! Où t’en vas-tu ? Dis-moi ce que je dois faire : on me presse de partir, j’ai une semaine pour m’en aller…
     — En quoi suis-je ton conseiller ? Tu te fais des idées…
     — Je ne me fais pas d’idées du tout, dit Oblomov. Au lieu de crier et de faire du tapage, réfléchis plutôt à ce qu’il faut faire. Tu es un homme pratique…
     Tarantiev ne l’écoutait plus, il était plongé dans ses pensées.
     — Bien, soit, tu peux me dire merci, dit-il en ôtant son chapeau et en s’asseyant. Fais-nous servir du champagne au déjeuner, j’ai ton affaire.
     — Comment cela ?
     — Ça tient, pour le champagne ?
     — Ça se peut, si le conseil le vaut.
     — C’est plutôt toi qui ne mérites pas le conseil. Pourquoi te conseillerais-je gratis ? Tiens, demande-lui donc conseil, ou à son parent, ajouta-t-il en montrant Alexeïev.
     — Allez, allez, arrête, parle ! implora Oblomov.
     — Hé bien, voilà : dès demain, tu vas déménager…
     — Hein ? Belle trouvaille ! Je le savais déjà…
     — Attends, ne m’interromps pas ! s’écria Tarantiev. Demain, tu emménages chez ma commère, du côté de Vyborg4.
     — En voilà, une nouvelle ! Du côté de Vyborg ! Mais il y a des loups, l’hiver, là-bas, à ce qu’on dit.
     — Des fois, ils viennent des îles, qu’est-ce que ça peut te faire ?
     — Mais c’est le désert, là-bas, c’est mortel, il n’y a personne.
     — Tu racontes des histoires ! Ma commère y vit : dans une maison avec de grands potagers. C’est une noble femme, une veuve qui a deux enfants ; elle a avec elle son frère, qui est célibataire : une tête, le bonhomme, autre chose que celui-là, dans le coin, dit-il en montrant  Alexeïev – il est d’une autre force que toi et moi !
     — Que veux-tu que ça me fasse, tout ça ? dit Oblomov avec impatience. Je n’irai pas là-bas.
     — On va voir, si tu n’y vas pas. Dis donc, tu as demandé un conseil, alors écoute ce qu’on te dit.
     — Je ne déménagerai pas, dit Oblomov d’un ton résolu.
     — Eh bien, va au diable ! répondit Tarantiev, enfonçant son chapeau sur sa tête et se dirigeant vers la porte. Quel drôle de type tu fais ! dit-il en faisant demi-tour. Qu’est-ce qui te plaît donc tant, ici ?
     — Comment ça, qu’est-ce qui me plaît ? dit Oblomov. J’ai tout à proximité, ici, les magasins, le théâtre, le centre-ville, mes connaissances, tout…
     — Hein ? Tarantiev lui coupa la parole. Depuis combien de temps n’es-tu pas sorti ? Et le théâtre, ça fait combien de temps ? Et quelles sont ces connaissances que tu vas voir ? Et de quel centre-ville, permets-moi de te poser la question, as-tu diable besoin ?
     — Comment, de quel centre-ville ? Je peux en avoir besoin !
     — Tu vois, tu ne le sais pas toi-même ! Tandis que là-bas, réfléchis un peu : tu habiteras chez ma commère, qui est une noble femme, tu seras au calme, tranquille ; personne pour t’embêter ; pas de bruit, pas de boucan, soin et propreté. Regarde : ici, tu vis comme à l’auberge, toi, un seigneur, un propriétaire ! Alors que là-bas, c’est le calme et la propreté ; si tu t’ennuies, tu pourras bavarder avec tes voisins. À part moi, personne ne viendra te voir. Deux jeunes enfants avec qui tu pourras jouer autant que tu en auras envie ! Que veux-tu encore ? Et l’avantage est considérable. Tu payes combien, ici ?
     — Quinze cents.
     — Là-bas, tu auras presque toute la maison pour mille roubles ! Et de belles pièces, lumineuses et tout ! Cela fait longtemps qu’elle voulait un locataire tranquille et ordonné, je vais donc lui parler de toi…
     Oblomov hocha distraitement la tête en signe de refus.
     — Tu racontes des blagues, tu vas déménager ! dit Tarantiev. Réfléchis, ça te reviendra deux moins cher : tu gagnes déjà cinq cents, rien que sur le logement. Ta table sera deux fois meilleure, et plus propre ; pas de cuisinière, ni de Zakhar, pour te voler…
     Un grognement se fit entendre dans le vestibule.
     — Et il y aura plus d’ordre, poursuivit Tarantiev. Tout de même, chez toi, on éprouve de la répugnance à se mettre à table ! On cherche le poivre – pas de poivre ; le vinaigre ? on a oublié d’en acheter ; les couteaux sont sales ; le linge se perd, c’est toi qui le dis, il y a de la poussière partout – une véritable abomination ! Là-bas, une femme s’occupera de ton ménage : pas toi, ni ton imbécile de Zakhar…
     Le grognement dans le vestibule se fit plus fort.
     — Ce vieux cabot, reprit Tarantiev, n’aura plus à penser à rien : on te fournira tout. Pourquoi hésiter ? Déménage, un point c’est tout…
     — Aller comme ça, à brûle-pourpoint, du côté de Vyborg…
     — Allez donc discuter avec lui ! fit Tarantiev en essuyant la sueur sur sa figure. Voici l’été : ce sera exactement comme une datcha5. Tu tiens vraiment à pourrir cet été ici, rue Gorokhovaïa ? Là-bas, tu auras le jardin Biezborodko6 et l’Okhta sous la main, la Néva est à deux pas, tu auras ton potager – tu ne suffoqueras pas dans la poussière ! Toute réflexion est inutile : je vais faire un saut chez elle – donne-moi de quoi payer la course – et demain, tu déménages.
     — Quel homme ! dit Oblomov. Il vous invente d’un seul coup le diable sait quoi : à Vyborg… Il n’y a pas de quoi se pâmer. Non, trouve plutôt une astuce pour que je reste ici. Ça fait huit ans que je suis dans cet appartement, alors je n’ai pas envie d’en changer…
     — Tout est dit, tu vas déménager. Je vais à l’instant voir ma commère, pour ce qui est de ma place, je repasserai une autre fois…
     Il était sur le point de partir.
     — Attends, attends un peu ! Où vas-tu ? l’arrêta Oblomov. J’ai encore une autre affaire, plus sérieuse. Regarde un peu la lettre que j’ai reçue de mon staroste, et dis-moi ce que je dois faire.
     — Tu vois à quoi tu ressembles ? répliqua Tarantiev. Tu ne sais rien faire par toi-même. C’est toujours à moi de le faire ! Et toi, tu es bon à quoi ? Tu n’es pas un homme, tu n’es que de la paille !
     — Où est-elle, cette lettre ? Zakhar, Zakhar ! Il l’a encore fourrée quelque part ! dit Oblomov.
     — Voici la lettre du staroste, dit Alexeïev en prenant la lettre froissée.
       Oui, la voilà, répéta Oblomov, qui se mit à la lire tout haut. 
     — Qu’en dis-tu ? Que dois-je faire ? demanda Ilia Ilitch une fois sa lecture terminée. La sécheresse, les arriérés…
     — Fini, tu es un homme complètement fini ! dit Tarantiev.
     — Pourquoi fini ?
     — Comment ne serais-tu pas fini ?
     — Bon, si je suis fini, dis-moi ce que je dois faire !
     — Et tu me donneras quoi ?
     — Du champagne, c’était convenu, que te faut-il encore ?
     — Du champagne pour t’avoir trouvé un logement : tout de même, je te comble de bienfaits et toi, tu n’apprécies pas, tu discutes ; tu es un ingrat ! Va donc te trouver un logement toi-même ! Et quel logement ! C’est surtout la tranquillité que tu y connaîtras : exactement comme si tu étais chez ta propre sœur. Deux petits enfants, un frère célibataire, je passerai tous les jours…
     — Bon, bon, c’est bien, l’interrompit Oblomov ; dis-moi maintenant ce que je dois faire avec le staroste.
     — Je te le dirai si tu ajoutes du porter au déjeuner.
     — Du porter, maintenant ! Il ne te suffit pas…
     — Bon, alors adieu ! dit Tarantiev en remettant son chapeau.
     — Mon Dieu ! Le staroste qui m’écrit que je recevrai « dans les deux mille roubles en moins » , et celui-ci qui rajoute du porter ! Bon, très bien, achète du porter.
     — Donne-moi encore de l’argent ! dit Tarantiev.
     — Mais il te restera la monnaie du billet rouge.
     — Et le fiacre pour aller à Vyborg ? répondit Tarantiev.
     Oblomov ressortit un rouble et le lui fourra dans la main avec humeur.
     — Ton staroste est un filou, voilà ce que je peux te dire, commença Tarantiev en faisant disparaître le rouble dans sa poche ; et toi, tu l’écoutes bouche bée en  lui faisant confiance. Regarde ce qu’il chante ! Les sécheresses, une mauvaise année pour les récoltes, les arriérés et les moujiks en fuite. Il ment, il ment d’un bout à l’autre ! Je me suis laissé dire que dans nos régions, au domaine de Choumilovo, par exemple, la récolte de l’an passé a permis de payer toutes les dettes en retard, mais chez toi, soudain, c’est la sécheresse et la récolte est mauvaise. Choumilovo n’est qu’à une cinquantaine de verstes7 de ton domaine à toi : pourquoi  le blé n’a-t-il pas brûlé là-bas ? Et les arriérés, il les a aussi inventés ! Où avait-il les yeux ? Pourquoi ces négligences ? D’où viennent ces arriérés ? Le travail manque, il n’y a pas de débouchés, dans nos contrées ? Ah, le brigand ! Je lui aurais appris, moi ! Et les paysans ont fui parce qu’il a dû les écorcher, leur soutirer quelque chose, après quoi il les a laissés s’envoler, sans aller se plaindre au commissariat.
     — Cela ne tient pas, dit Oblomov, il donne même dans sa lettre la réponse du commissaire, de façon si naturelle…
     — Toi alors ! Tu ne connais rien à rien. Mais tous les aigrefins écrivent de façon naturelle – tu peux me croire ! Tiens, par exemple, reprit-il en montrant Alexeïev, il y a ici une âme honnête, le roi des moutons, pourrait-il écrire de façon naturelle ? Jamais de la vie. Alors que son parent, ce vain cochon, cette canaille, lui, écrira fort bien de façon naturelle. Et toi non plus, tu ne saurais pas écrire de façon naturelle ! De sorte que ton staroste est déjà une canaille, d’avoir écrit adroitement et de façon naturelle. Vois donc la façon dont il a aligné les mots : « ramener ces paysans à leur domicile » .
     — Que faire à son sujet ? demanda Oblomov.
     — Le remplacer immédiatement.
     — Et pour nommer qui ? Comment veux-tu que je les connaisse, ces moujiks ? Un autre sera encore pire, peut-être. Cela fait douze ans que je ne suis pas allé là-bas.
     — Vas-y toi-même, dans ton village : pas moyen de l’éviter ; passes-y l’été, et cet automne, rends-toi tout droit dans ton nouveau logement. Je veillerai à ce qu’il soit prêt.
     — Dans mon nouveau logement, au village, moi-même ! Quelles mesures désespérées tu me proposes ! fit Oblomov avec déplaisir. Comme s’il n’y avait pas moyen d’éviter les extrêmes et de s’en tenir au juste milieu…
     — Hé bien mon cher Ilia Ilitch, tu vas te perdre tout à fait. Moi, à ta place, j’aurais depuis longtemps hypothéqué mon domaine pour m’en acheter un autre, ou encore prendre une maison ici, dans un bon coin : cela vaut ton village. Et puis j’aurais hypothéqué cette maison pour en acheter une autre… Donne-moi seulement ta propriété, et les gens entendront parler de moi.
     — Arrête de te vanter et trouve-moi le moyen de ne pas quitter mon appartement, de ne pas me rendre dans mon village et de faire que les choses s’arrangent… observa Oblomov.
     — Mais bougeras-tu un jour de ta place ? dit Tarantiev. Regarde-toi donc : à quoi es-tu bon ? De quelle utilité es-tu pour ta patrie ? Il ne peut même pas se rendre dans son village !
     — Il est encore trop tôt pour que j’y aille, répondit Ilia Ilitch. Laisse-moi d’abord achever le plan de réorganisation que j’ai l’intention d’exécuter dans mon domaine… Et tu sais quoi, Mikheï Andréitch ? dit soudain Oblomov. Vas-y donc, toi. Tu connais l’affaire, ainsi que la région ; je ne regarderai pas à la dépense.
     — Me voici ton intendant, c’est ça ? répliqua Tarantiev avec hauteur. Et puis, j’ai perdu l’habitude de traiter avec les moujiks.
     — Que faire ? fit pensivement Oblomov. Vraiment, je ne sais pas.
     — Eh bien, écris au commissaire8 : demande-lui si le staroste lui a parlé des escapades des moujiks, lui conseilla Tarantiev. Et prie-le d’aller faire tour au village ; écris ensuite au gouverneur pour qu’il enjoigne au commissaire de faire un rapport sur la conduite du staroste :  « Excellence, prenez, comme un père, part à mes angoisses et portez un regard compatissant à l’inévitable et effrayant malheur dont je suis menacé  par suite des actions violentes de mon staroste, et à la ruine complète à laquelle je suis immanquablement voué, avec une femme et douze enfants en bas âge, lesquels resteront sans aucune assistance et sans le moindre bout de pain… »
     Oblomov se mit à rire.
     — Où ramasserais-je tant de marmots, si l’on demandait à les voir ? dit-il.
     — Des blagues ! Écris : douze enfants en bas-âge ; personne n’y fera attention, personne ne cherchera à se renseigner, au contraire, cela paraîtra « naturel » … Le gouverneur transmettra la lettre à son secrétaire, toi, dans le même temps, tu écriras aussi au secrétaire en lestant ta lettre de quelques billets de banque – et le secrétaire donnera des ordres. Adresse-toi également aux voisins : quels sont-ils, là-bas ?
     — À côté, il y a Dobrynine, dit Oblomov. Nous nous sommes souvent vus ici ; il est là-bas, à présent.
     — Écris-lui aussi, prie-le gentiment, dis-lui : « Rendez-moi un signalé service, ayez cette obligeance de chrétien, d’ami et de voisin. » Et joins à la lettre un petit cadeau, quelque babiole de Pétersbourg, des cigares, que sais-je. Voilà comment tu devrais procéder, mais tu ne penses à rien. Homme perdu ! Je l’aurais fait danser, moi, ton staroste : je lui en aurais fait voir ! Quand donc part le courrier ?
     — Après-demain, dit Oblomov.
     — Alors, assieds-toi et écris tout de suite.
     — Pourquoi tout de suite, si j’ai dit après-demain ? fit remarquer Oblomov.  On pourra le faire demain. Écoute un peu, Mikheï Andréitch, poursuivit-il, parachève « tes bienfaits » ; de mon côté, soit, j’ajouterai encore au déjeuner un poisson ou quelque volaille.
     — Qu’y a-t-il encore ?
     — Assieds-toi cinq minutes et écris. Ça ne te prendra pas longtemps d’écrire trois lettres ! Tu as une façon si « naturelle » de raconter, ajouta-t-il en s’efforçant de dissimuler un sourire. Et Ivan Alexéitch9 qui est là, pourrait les mettre au net…
     — Tu as de drôles d’idées ! répondit Tarantiev. Que moi, je me mette à écrire ! Cela fait plus de deux jours que je n’écris pas, au bureau : dès que je m’assois, une larme me vient à l’œil gauche, qui me lance ; sans doute un courant d’air que j’aurai attrapé, et j’ai la tête lourde dès que je me penche… Quel paresseux tu fais ! Tu vas te perdre, vieux frère, Ilia Ilitch, et pour trois fois rien !
     — Ah, si seulement Andreï10 pouvait arriver ! dit Oblomov. Il arrangerait tout…
     — Un beau bienfaiteur, que tu as trouvé là ! le coupa Tarantiev. Un maudit Allemand, un fieffé coquin !
     Tarantiev éprouvait une sorte de dégoût instinctif envers les étrangers. À ses yeux, Français, Allemand, Anglais étaient synonymes de filou, de trompeur, de fourbe ou de brigand. Il ne faisait même aucune différence entre les nationalités : pour lui, c’était du pareil au même.
     — Écoute, Mikheï Andréitch, dit Oblomov sur un ton sévère, je t’ai demandé de tenir un peu plus ta langue, en particulier à propos d’un homme avec lequel j’ai des liens.
     — Des liens ! répliqua haineusement Tarantiev. Quels liens de parenté a-t-il avec toi ? C’est un Allemand, non ?
     — Il m’est plus proche que n’importe quel parent : nous avons grandi et étudié ensemble, et je ne permettrai pas d’insolences…
     De colère, Tarantiev devint pourpre.
     — Hé bien ! Si tu me préfères un Allemand, dit-il, je ne remets plus les pieds chez toi. 
     Il mit son chapeau et se dirigea vers la porte. Oblomov se radoucit aussitôt. 
     — Il faudrait que tu respectes en lui mon ami, et que tu en parles avec plus de ménagements – voilà tout ce qu’exige ! Je crois que ce n’est pas demander un immense service, dit-il.
     — Respecter un Allemand ? dit Tarantiev avec le plus profond mépris. Et pourquoi ? 
     — Je te l’ai déjà dit, ne serait-ce que parce que nous avons grandi et étudié ensemble, lui et moi.
     — La belle affaire ! Comme si c’était rare, d’avoir étudié ensemble !
     — Mais s’il était ici, il m’aurait depuis longtemps épargné tout souci, sans réclamer de porter ni de champagne… dit Oblomov.
     — Bon, tu me fais des reproches ! Eh, va au diable avec ton porter et ton champagne ! Tiens, reprends ton argent… Zut, où l’ai-je mis ? Je ne sais plus du tout où j’ai fourré ce satané argent !
     Il tira un bout de papier noirci d’encre et couvert de graisse.
     — Non, ce n’est pas ça ! fit-il. Où l’ai-je donc mis ?
     Il fouilla dans ses poches.
     — Pas la peine de le ressortir ! dit Oblomov. Je ne te fais pas de reproches, je te demande juste de parler plus décemment d’un homme dont je suis proche et qui a tant fait pour moi…
     — Tant fait ! répliqua haineusement Tarantiev. Hé bien, attends, il en fera encore beaucoup – tu n’as qu’à l’écouter !
     — Pourquoi me dis-tu cela ? demanda Oblomov;
     — Parce que, lorsque ton Allemand t’aura plumé, tu verras ce que c’est que de préférer une sorte de vagabond à un pays, un Russe…
     — Écoute, Mikheï Andréitch, commença Oblomov.
     — Il n’y a rien à écouter, j’en ai écouté pas mal, j’ai enduré bien du chagrin, et venant de ta part !  Dieu sait combien j’ai essuyé d’affronts… En Saxe, son père ne devait pas voir la couleur du pain, et il est venu ici se pavaner.
     — Qu’as-tu à t’en prendre aux morts ? Quelle faute a commise son père ?
     — Ils sont coupables tous les deux, et le père et le fils, dit Tarantiev d’un air sombre, en agitant la main. Ce n’est pas pour rien que mon père m’avait mis en garde contre ces Allemands, lui qui, au cours de sa vie, a rencontré toutes sortes de gens !
     — Mais qu’est-ce qui te déplaît chez le père, par exemple ? demanda Ilia Ilitch.
     — Ceci qu’il est arrivé dans notre région au mois de septembre, en souliers11, vêtu de sa seule redingote, et le voilà qui laisse un héritage à son fils – qu’est-ce que ça veut dire ?
     — Il a laissé en tout et pour tout dans les quarante mille roubles à son fils. Sa femme lui avait apporté une dot, et il a gagné le reste en donnant des leçons aux enfants et en gérant un domaine : il avait de bons appointements. Tu vois, le père n’est en rien coupable. À présent, au fils : en quoi est-il coupable ?
     — Le brave garçon ! En un clin d’œil, il a fait des quarante mille du père un capital de trois cent mille et, dans le service, il a dépassé le rang de conseiller de cour12, et c’est un savant… et maintenant, le voilà encore qui voyage ! Il a trouvé le temps de tout faire, le polisson ! Allons, un vrai Russe, un brave Russe entreprendrait-il tout cela ? Un Russe choisit une chose, une seule, et encore, en prenant son temps, tout doucement, alors que celui-là, zou ! Bon, s’il était entré dans le commerce des vins, on saurait au moins d’où provient sa fortune, alors que là, rien, clic-clac ! C’est louche ! Je les traînerais devant les tribunaux, les gens comme lui ! Le voilà qui vadrouille le diable sait où, à l’heure actuelle ! poursuivit Tarantiev. Pourquoi est-il en vadrouille à l’étranger ? 
     — Il veut s’instruire, tout voir, connaître.
     — S’instruire ! Il n’a pas reçu assez d’instruction ? Il veut étudier quoi ? Il ment, ne lui fais pas confiance : il te ment les yeux dans les yeux, comme on ment à un bambin. Est-ce que les grandes personnes apprennent quelque chose ? Vous entendez ce qu’il raconte ? Un conseiller de cour, étudier ! Toi, par exemple, tu as étudié à l’école, est-ce que par hasard tu étudies encore ? Et lui (il montra Alexeïev), est-ce qu’il étudie ? Et son parent, il étudie, peut-être ? Parmi les braves gens, qui étudie ? Alors, il est assis sur les bancs d’une école allemande, et il apprend ses leçons ? Il ment ! J’ai entendu dire qu’il était allé observer une machine et en commander un exemplaire : sans doute une presse pour argent russe ! Je le flanquerais en prison… Des paquets d’actions… Oh, ces actions me révulsent à un point !
     Oblomov éclata de rire.
     —Qu’as-tu à rire ? Ce n’est pas la vérité, ce que je dis ?
     — Allons, laissons cela ! l’interrompit Ilia ilitch. Va où tu voulais aller, que Dieu te garde ! Quant à moi, je vais écrire toutes ces lettres avec Ivan Alexeïevitch, et puis je tâcherai de coucher sans tarder sur le papier mon plan : autant tout faire d’un seul coup…
     Tarantiev gagna le vestibule, puis revint brusquement sur ses pas, une nouvelle fois.
     — Ça m’était sorti complètement de la tête ! C’est une affaire qui m’a amené chez toi ce matin, commença-t-il, tout à fait radouci. Je suis invité à une noce, demain : Rokotov se marie. Prête-moi ton habit, pays ; le mien, vois-tu, est un peu élimé…
     — Mais c’est impossible ! dit Oblomov, se rembrunissant devant cette nouvelle demande. Mon habit n’est pas à ta taille…
     — Mais bien sûr que si ! le coupa Tarantiev. souviens-toi que j’ai essayé ta redingote : comme si elle avait été faite pour moi ! Zakhar, Zakhar ! Amène-toi un peu, vieille brute ! cria Tarantiev.
     Zakhar gronda comme un ours, mais ne vint pas.
     — Appelle-le, Ilia Ilitch. Il se prend pour qui ? se plaignit Tarantiev.
     — Zakhar ! cria Oblomov.
     — Ah, puissiez-vous… entendit-on dans le vestibule, en même temps que le bruit de pieds sautant à bas du poêle.
     — Bon, que voulez-vous ? demanda-t-il en s’adressant à Tarantiev.
     — Apporte mon habit noir ! ordonna Ilia Ilitch. Mikheï Andréitch va l’essayer pour voir s’il est à sa taille : il doit aller à une noce demain…
     — Je n’apporterai pas l’habit, dit résolument Zakhar.
     — Comment oses-tu ? Ton maître l’ordonne ! s’écria Tarantiev. Ilia Ilitch, pourquoi ne l’expédies-tu pas dans une maison de correction13 ?     
     — Bon, il ne manquait plus que cela, mettre un vieillard en maison de correction ! dit Oblomov. Ne sois pas têtu, Zakhar, apporte l’habit !
     — Je ne l’apporterai pas ! répondit froidement Zakhar. Qu’on14 rapporte d’abord le gilet et la chemise qui sont là-bas en villégiature depuis cinq mois. On nous les a pris à l’occasion de la fête de quelqu’un, et puis adieu ; un gilet de velours, ainsi qu’une chemise en fine toile de Hollande : elle vaut vingt-cinq roubles. Je n’apporterai pas l’habit !
     — Eh bien, adieu ! Que le diable soit avec vous, en attendant ! conclut avec humeur Tarantiev en sortant et en menaçant Zakhar du poing. N’oublie pas, Ilia Ilitch, je vais louer l’appartement pour toi – tu entends ? ajouta-t-il.
     — Bon, bon, très bien ! dit avec impatience Oblomov pour se défaire de lui.
     — Et toi, écris ce que tu dois écrire, poursuivit Tarantiev. Et n’oublie pas d’écrire au gouverneur que tu as douze enfants « tous en bas âge ». Et que la soupe soit sur la table à cinq heures ! Et pourquoi ne nous as-tu pas fait préparer de pâté ?
     Mais Oblomov ne répondit rien ; depuis un bon moment, il n’écoutait plus et, les yeux fermés, pensait à autre chose.
     Il se fit dans la pièce, au départ de Tarantiev, un silence inviolé pendant une dizaine de minutes. Oblomov était affligé, d’une part, par la lettre du staroste, d’autre part, par l’imminence de son déménagement, et de plus, le bavardage de Tarantiev l’avait éreinté. Enfin, il poussa un soupir.
     — Pourquoi n’écrivez-vous pas ? demanda doucement Alexeïev. Je vous aurais taillé une plume.
     — Taillez-là et partez, que Dieu soit avec vous ! dit Oblomov. Je vais m’y mettre tout seul, vous mettrez ça au net après le déjeuner.
     — Très bien, monsieur, répondit Alexeïev. En effet, je dois vous gêner… Je vais aller dire qu’on ne nous attende pas à Iékatiérinhof. Adieu, Ilia Ilitch.
     Mais Ilia Ilitch ne l’écoutait pas ; repliant ses jambes sous lui, il s’était presque couché dans son fauteuil et, en pleine désolation, était plongé dans un état qui tenait à la fois de la somnolence et de la rêverie.    


  1. Rappel : Andréitch est la forme raccourcie du patronyme Andreïevitch, fils d’André.
  2. Voir le chapitre III, note 3.
  3. Voir le chapitre II.
  4. De l’autre côté de la Néva.
  5. Maison de campagne, résidence secondaire dans les bois… Le terme est passé en français.
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Bezborodko. L’Okhta est une petite rivière.
  7. La verste fait 1,1 km environ.
  8. Déjà mentionné plusieurs fois. L’ispravnik est l’officier de police d’un district rural.
  9. L’indéfinissable Alexeïev - voir le chapitre II – a encore changé de patronyme…
  10. Stolz !
  11. Les hommes portaient des bottes, en Russie.
  12. Septième rang, milieu de la table.
  13. Prisons pour des peines de courtes durée, apparues vers 1845.
  14. Le texte russe utilise un pluriel de déférence qui prend ici un sens ironique…

mercredi 20 juin 2018

Oblomov : chapitre III


     Résumé du chapitre précédent : toujours couché, Oblomov a essuyé un défilé de visiteurs venant lui conter par le menu les vanités du monde. Il a seulement réussi à faire part au dernier, Alexeïev, de l'inquiétude qui le taraude : le staroste de son village lui annonce des rentrées d'argent en baisse, et son propriétaire de prie de quitter au plus vite son appartement. Il attend avec ferveur la venue d'un mystérieux Stolz. Mais voici qu'un nouveau visiteur s'annonce...






III

     — Il est chez lui ? demanda dans le vestibule une grosse voix rude.
     — Où irait-on à cette heure ? répondit Zakhar encore plus rudement. 
     Entra un homme d’une quarantaine d’années, taillé dans les grandes dimensions, de haute stature, aux épaules massives et au corps volumineux, avec un visage aux traits sans finesse, une grosse tête posée sur un cou puissant et court, de grands yeux à fleur de tête et des lèvres épaisses. De prime abord, cet homme donnait une impression de grossièreté et de malpropreté. L’élégance de son costume n’était clairement pas son souci. On ne le voyait pas toujours bien rasé. Mais il était évident qu’il n’en avait cure ; il n’avait pas honte de son costume, qu’il portait avec une sorte de dignité cynique.
     Il s’agissait de Mikheï Andreïevitch Tarantiev1, un pays d’Oblomov.
      Tarantiev posait sur toute chose un regard maussade, un peu méprisant, il était plein d’une malveillance ostensible envers tout ce qui l’entourait ; on le voyait prêt à injurier le monde entier, comme s’il était victime d’une injustice humiliante, comme si quelque mérite en lui n’était pas reconnu, en définitive, comme un fort caractère pourchassé par le destin, et qui s’y soumet à contrecœur, et sans renoncer à sa fierté.
     Ses mouvements avaient de l’ampleur, ses gestes de la hardiesse ; il était volubile et parlait d’une voix forte, presque toujours avec colère ; l’entendre d’une certaine distance, c’était exactement comme entendre trois chariots vides roulant sur un pont. Il ne se gênait devant personne et n’avait pas la langue dans sa poche ; de façon générale, il s’adressait avec rudesse à tout le monde, y compris ses amis, comme s’il cherchait à faire comprendre qu’en parlant avec quelqu’un, même s’il déjeunait ou dînait chez la personne en question, il lui faisait un grand honneur.
     Tarantiev avait l’esprit vif et retors ; il n’avait pas son pareil pour résoudre un problème de la vie courante ou démêler une question juridique embrouillée : il échafaudait sur-le-champ, dans un cas comme dans l’autre, un plan d’action qu’il étayait dans les moindres détails, et finissait presque toujours par dire des grossièretés à celui qui lui avait demandé conseil.
     Cependant lui-même, vingt-cinq ans plus tôt, s’était fait engager comme scribe dans un bureau, y restant jusqu’à avoir les cheveux gris. Qu’il eût pu exercer de plus hautes fonctions ne lui était jamais venu à l’esprit, pas plus qu’à l’esprit de personne.
     En réalité, Tarantiev n’était qu’un beau parleur ; en paroles, il résolvait avec clarté et facilité toutes les difficultés, en particulier celles d’autrui ; mais dès qu’il s’agissait de lever le petit doigt, de bouger un peu – bref, de mettre en œuvre le plan qu’il avait échafaudé, de montrer du savoir-faire et de la promptitude –, c’était un tout autre homme : plus rien n’allait – il se sentait brusquement mal, il était indisposé, il était gêné ou avait quelque chose d’autre à faire, dont il ne s’occupait pas davantage ou alors, s’il s’y mettait, Dieu sait ce que ça pouvait donner. C’était un véritable gamin, insoucieux de ceci, dédaignant tel ou tel détail, prenant ailleurs du retard, et finissant par abandonner l’affaire au beau milieu ou par s’y attaquer par le mauvais bout et gâter l’ensemble sans remède, les injures venant ensuite couronner le tout.
     Son père, clerc de province à l’ancienne mode, aurait voulu lui laisser en héritage l’art et la manière de traiter les affaires d’autrui et de faire adroitement une carrière de clerc ; mais le destin en avait décidé autrement. Le père n’avait étudié qu’à moindres frais et désirait que son fils soit pleinement de son époque et en sache davantage que les astuces juridiques. Il l’envoya étudier trois ans le latin chez un prêtre. 
     Naturellement doué, le garçon étudia pendant ces trois années la grammaire et la syntaxe latines et allait s’attaquer à Cornélius Népos, quand son père décida qu’il en savait assez, que ces connaissances lui donnaient déjà un énorme avantage sur la vieille génération, et qu’enfin aller plus loin dans l’étude pouvait éventuellement nuire à une carrière dans les tribunaux.
     Âgé de seize ans, Mikheï, qui ne savait que faire du latin appris, entreprit, dans la demeure de ses parents, de l’oublier ; toutefois, en l’attendant d’avoir l’honneur d’assister aux séances d’un tribunal de zemstvo2, ou de district, il assistait à toutes les réjouissances de son père et, à cette école, au milieu des conversations les plus libres, l’esprit du jeune homme se développa et s’aiguisa. 
     Avec la réceptivité propre à son jeune âge, il prêtait l’oreille aux récits de son père et de ses collègues, portant sur différentes affaires tant civiles que criminelles, sur les cas étranges qui étaient passés entre les mains de ces clercs de la vieille école.
     Mais tout cela ne mena nulle part. Mikheï ne devint pas un brasseur d’affaires, un avocat procédurier, bien que tous les efforts de son père tendissent à ce but, et eussent bien entendu été couronnés de succès si le destin n’était pas venu ruiner tous les projets du vieillard. Mikheï avait bien assimilé toute la théorie entendue lors des entretiens du père avec ses collègues, il ne restait plus qu’à la mettre en pratique, mais la mort de son père ne lui laissa pas le temps d’entrer au tribunal, et quelque bienfaiteur l’emmena à Pétersbourg et lui trouva une place de commis aux écritures dans une administration, pour l’oublier par la suite.
     Si bien que Tarantiev resta toute sa vie un pur théoricien. Dans son emploi à Pétersbourg, son latin ne lui servait à rien, pas plus que les subtilités théoriques pour faire avancer à son gré les affaires de justice, bonnes ou mauvaises ; et cependant, il avait et sentait en lui une force en sommeil, enfermée pour toujours en lui-même par l’adversité des circonstances, sans espoir qu’elle pût revoir le jour, à l’instar des esprits mauvais des contes, prisonniers de murs enchantés qui les empêchent de nuire. C’était peut-être la conscience de cette force inutile en lui qui faisait que Tarantiev se montrait rude, malveillant, colérique et acariâtre.
     Il considérait avec amertume et dédain ce à quoi il passait son temps : l’ampliation des documents, la reliure des dossiers, etc. Il ne gardait qu’un seul et dernier espoir, qui lui souriait de loin : se faire muter dans le commerce du vin3. Il voyait dans cette voie la seule substitution avantageuse à la carrière à laquelle le destinait son père, et qui s’était révélée inaccessible. Et en attendant, la théorie paternelle de l’action et de la vie, cette théorie de l’astuce et des pots-de-vin qui n’avait pu se déployer et donner sa mesure en province, s’était adaptée à toutes les médiocrités et insignifiances de sa vie à Pétersbourg, elle s’était glissée dans toutes ses relations privées, à défaut de pouvoir le faire dans la sphère publique. 
     Il était foncièrement vénal et, se conformant à la théorie, s’ingéniait, à défaut d’affaires et de solliciteurs,  à ramasser des pots-de-vin auprès de ses collègues et de ses amis, Dieu sait comment et pourquoi – par ruse ou insistance, il forçait tous ceux qu’il pouvait à le régaler, exigeait d’eux une considération qu’il ne méritait nullement et leur témoignait de l’aigreur. Il n’avait jamais honte de porter des vêtements usés, mais éprouvait une certaine inquiétude lorsqu’il n’avait pas en vue de déjeuner plantureux accompagné d’une quantité convenable de vin et de vodka.
     Cela lui faisait jouer, dans le cercle de ses connaissances, le rôle d’un grand chien de garde aboyant après tout le monde, ne permettant à personne de lever le petit doigt, mais prêt dans le même temps à attraper au vol le moindre bout de viande, quelle qu’en soit la provenance.
     Tels étaient les deux visiteurs4 les plus assidus d’Oblomov.
     Dans quel but ces deux prolétaires russes venaient-ils chez lui ? Ils le savaient très bien, pourquoi ils venaient : pour boire et manger, pour fumer de bons cigares. Ils y trouvaient la chaleur et la tranquillité d’un abri, ainsi qu’un accueil invariablement, sinon cordial, du moins indifférent.
     Mais pourquoi Oblomov les laissait-il entrer ?  Il avait du mal à le savoir lui-même. Sans doute pour la même raison que celle qui, encore de nos jours, chez nos lointains Oblomov, dans toutes les maisons cossues, fait se presser un essaim de semblables personnages des deux sexes, sans profession ni ressources,  sans bras pour produire mais avec un estomac pour consommer, et presque toujours pourvus d’un grade et d’un titre. 
     Il existe encore des sybarites à qui de tels appendices sont indispensables pour vivre : cet apport superflu les sauve de l’ennui. Sans eux, qui pour vous tendre la tabatière égarée ou ramasser pour vous le mouchoir tombé par terre ? Qui pour vous écouter avec sollicitude vous plaindre de votre mal de tête, ou raconter un mauvais rêve et en exiger l’interprétation ? Qui pour vous faire la lecture afin de vous aider à vous endormir ? Et ce prolétaire, il arrive qu’on l’envoie faire une course à la ville voisine, il peut se rendre utile dans diverses tâches – histoire de ne va pas avoir à se démener soi-même !
     Faisant beaucoup de bruit, Tarantiev sortait Oblomov de son immobilité et le tirait de son ennui. Il criait, bataillait, composait une sorte de spectacle qui dispensait son hôte paresseux de la corvée de la parole et de l’action. Dans la chambre où régnaient le sommeil et la tranquillité, Tarantiev apportait la vie, le mouvement et parfois des nouvelles du dehors. Sans remuer le petit doigt, Oblomov pouvait entendre et voir quelque chose de vif, remuant et parlant devant lui. Il avait en outre la naïveté de croire que Tarantiev pouvait réellement être de bon conseil.
     Quant aux visites d’Alexeïev, Oblomov les tolérait pour une autre raison, non moins importante. S’il voulait vivre à sa guise, à savoir rester couché sans rien dire, sommeiller ou déambuler dans sa chambre, c’était comme si Alexeïev n’eût pas été là : il se taisait lui aussi, sommeillait de son côté ou regardait un livre, ou encore examinait en bâillant paresseusement, jusqu’à en avoir les larmes aux yeux, les tableaux et les bibelots. Il pouvait tenir ainsi au moins trois jours. Mais si Oblomov en avait assez d’être seul et ressentait le besoin de parler, de lire, de raisonner, de manifester de l’émotion – il trouvait toujours en lui un auditeur docile et disposé à s’intéresser, toujours prêt à partager tout uniment et son silence, et sa conversation, et son émotion, et son point de vue, quel qu’il fût.
     Ses autres visiteurs venaient rarement, ils passaient en coup de vent, comme l’avaient fait les trois premiers ; avec eux les liens se défaisaient de plus en plus. Il arrivait à Oblomov de s’intéresser à quelque nouvelle, à participer cinq minutes à une conversation, puis, rassasié, il se taisait. Eux, il fallait les payer de retour, prendre part à ce qui les intéressait. Ils se baignaient dans la multitude ; chacun d’eux entendait la vie à sa façon, qui n’était pas du tout celle d’Oblomov, et s’efforçait d’y mêler ce dernier : tout cela lui déplaisait, lui répugnait, n’était pas à son goût.
     Une seule personne lui plaisait vraiment : celui-là non plus ne le laissait pas tranquille ; il aimait la nouveauté, le monde, la science, la vie sous toutes ses formes, mais avec plus de profondeur et de sincérité – et Oblomov, bien qu’il se montrât affable avec tous, n’avait d’affection véritable que pour cet homme-là, peut-être parce qu’ils avaient grandi, étudié et vécu ensemble. Cet homme, c’était Andreï Ivanovitch Stolz.
     Il était absent, mais Oblomov l’attendait d’un moment à l’autre.








  1. Se prononce Taranntieff.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Zemstvo
  3. Le commerce du vin était confié depuis le dix-huitième siècle à des « fermiers » privés payant redevance à l’État.
  4. L’autre, c’est le dernier visiteur resté dans les murs à la fin du chapitre précédent, Alexeïev…