dimanche 15 juillet 2018

Oblomov : chapitre VII


     Résumé du chapitre précédent : après avoir décrit les insuccès professionnel et mondain d'Oblomov, l'auteur nous a conté ses pénibles études, puis nous a exposé les tumultes de sa vie intérieure, qui ne se limitent pas au plan de réorganisation de son domaine, qu'il rumine en permanence. Voici venu le moment de s'intéresser à Zakhar, le vieux serviteur...



     Cette traduction est dédiée à mon petit-neveu Adrien, qui vient de naître de l'autre côté de l'océan.





VII

     Zakhar était dans la cinquantaine1. Il n’était déjà plus le descendant direct de ces Caleb2 russes, laquais-chevaliers sans peur et sans reproche, pétris de fidélité à leurs maîtres et pleins d’abnégation, qui se distinguaient par toutes les vertus sans avoir le moindre vice.
     Ce chevalier-là n’était ni sans peur, ni sans reproche. Il appartenait à deux époques, dont chacune l’avait marqué de son empreinte. De l’une il avait hérité un dévouement sans bornes à la maison des Oblomov, et de l’autre, plus récente, le raffinement et la dépravation des mœurs.
     Passionnément dévoué à son maître, il passait cependant rarement la journée sans lui mentir. Il arrivait au serviteur des temps anciens de freiner la prodigalité et l’intempérance du maître, mais le même Zakhar aimait boire avec ses amis aux frais de son patron ; le serviteur d’antan était chaste comme un eunuque, tandis que celui-ci ne faisait que courir après quelque douteuse commère. Celui-là gardait l’argent de son maître plus résolument qu’aucun coffre, alors que Zakhar s’efforçait de prélever dix kopecks sur chaque dépense de son maître, et ne manquait jamais de rafler la monnaie de cuivre ou la pièce de cinq kopecks traînant sur la table.  De la même manière, lorsque Ilia Ilitch oubliait de réclamer sa monnaie à Zakhar, il ne la revoyait jamais. 
     Il ne volait pas de sommes plus importantes, soit qu’il estimât ses besoins en pièces de cuivre ou de dix kopecks, soit qu’il craignît de se voir découvert, en tout cas, ce n’était pas par excès d’honnêteté. Tel un chien de chasse parfaitement dressé, l’ancien Caleb serait mort plutôt que de toucher à des provisions qu’on lui aurait donné à garder ; mais celui-ci a seulement l’œil à ce qu’il pourrait manger et boire, confié à sa garde ou non ; le seul souci du premier était que son maître se nourrisse davantage, et il se désolait de le voir sans appétit ; le second se désole quand le maître finit son assiette, sans rien laisser dessus.
     Par-dessus le marché, Zakhar aime aussi les potins. À la cuisine, au magasin, dans les assemblées sous les porches, il se plaint quotidiennement que sa vie n’en est pas une, qu’on n’a jamais vu un maître aussi mauvais : capricieux, ladre, sévère, jamais content, bref, mieux vaut la mort que la vie auprès de lui.
     Zakhar ne faisait pas cela par méchanceté, pas plus que pour nuire à son maître, mais  suivant une habitude dont il avait hérité de son père et de son grand-père – éreinter le maître à la moindre occasion.
     Parfois, par ennui, faute de sujet de conversation ou pour susciter davantage d’intérêt parmi son auditoire, il faisait courir des choses extravagantes à propos de son maître.
     — Et le mien, tenez, qui a pris l’habitude d’aller sans arrêt voir cette veuve – sifflait-il à voix basse, en confidence – , hier il lui a écrit un billet.
     Ou il déclarait que son maître était le joueur le plus enragé de la terre ; qu’il passait ses nuits à jouer aux cartes, jusqu’à l’aube, en buvant comme un trou.
     Et rien de tout cela n’était vrai : Ilia Ilitch ne fréquentait pas de veuve, il ne touchait pas aux cartes et passait ses nuits à dormir tranquillement.
     Zakhar se néglige. Il ne se rase pas souvent et, s’il se lave la figure et les mains, il fait surtout semblant, il n’utilise pas de savon. Quand il lui arrive de prendre un bain, ses mains, de noires, deviennent rouges, mais juste pour deux heures, après elles sont de nouveau noires.
     Il est très maladroit : veut-il ouvrir le portail, ou une porte ? Ouvre-t-il un vantail que l’autre se referme. Court-il à ce dernier, c’est le premier qui se referme.
     Il ne ramasse jamais du premier coup un mouchoir ou quelque autre objet tombé par terre, il lui faut toujours se baisser deux ou trois fois, comme s’il était en train de pêcher, et s’il l’attrape à la quatrième tentative, l’objet lui échappe parfois des mains.
     S’il traverse la chambre en portant une pile de vaisselle ou d’autres affaires, dès le premier pas qu’il fait, les choses du dessus commencent à faire désertion en direction du plancher. Une première chose dégringole ; il fait un brusque geste, tardif et inutile, pour la retenir, deux autres lui échappent des mains. Il regarde leur chute, bouche bée, sans surveiller celles qu’il a encore sur les bras, tenant du coup son plateau de travers, et les affaires continuent à dégringoler – si bien qu’il arrive parfois à l’autre bout de la pièce3 en ne tenant plus qu’un verre ou une assiette, qu’il lui arrive de jeter lui-même avec force jurons et malédictions.
     En traversant la chambre, il va heurter du pied ou de la hanche une table ou une chaise, il lui arrive de rater l’ouverture de la porte  et de donner de l’épaule dans le battant refermé, injuriant au passage les deux battants, ou le maître de maison, ou encore le charpentier qui les a fabriqués.
     Dans le cabinet d’Oblomov, presque tout est cassé, en morceaux, notamment les menus objets exigeant du soin – et ce, grâce à Zakhar. Il attrape tout de la même façon, sans faire la moindre distinction dans la manière de traiter les objets.
     Lui dit-on, par exemple, de moucher la chandelle ou de verser de l’eau dans un verre, il y emploiera autant de force que pour ouvrir un portail.
     À Dieu ne plaise que Zakhar s’enflamme du désir de faire plaisir à son maître et qu’il s’avise de tout ranger, de nettoyer en vitesse et de remettre en ordre l’ensemble, le tout en même temps ! Les malheurs et les dégâts, on n’en voyait plus la fin : un soldat ennemi faisant irruption dans la maison y aurait à peine causé autant de dommages. C’était le début de la casse, de la chute des objets, la vaisselle se brisait, les chaises étaient renversées ; pour finir, on devait le chasser de la chambre, ou il en sortait de lui-même, proférant jurons et malédictions.
     Heureusement, il s’enflammait très rarement d’un tel zèle.
     Tout cela venait bien sûr de son éducation et des manières apprises, non à l’étroit et dans la demi-obscurité de cabinets et de boudoirs luxueux et capricieusement décorés, où le diable sait ce que l’on peut trouver, mais à la campagne, au calme, au grand air, avec beaucoup de place4.
     Là-bas, il avait l’habitude de servir sans  nullement contraindre ses mouvements, auprès de choses massives ; il s’affairait tant et plus avec des instruments robustes et solides : pelles, pinces, poignées de porte en métal et chaises trop lourdes pour être déplacées.
     Autre chose est un bougeoir, ou une lampe, ou encore un transparent ligné ou un presse-papiers, choses qui demeurent en place trois ou quatre ans sans dommage ; en attrape-t-il une, elle est tout de suite cassée. 
     — Ah, lui arrive-t-il de dire alors avec étonnement à Oblomov, voyez comme c’est curieux, monsieur : cette petite machine, je viens de la prendre, et la voilà en morceaux !
     Ou bien il ne dit rien du tout et se hâte de remettre discrètement l’objet à sa place, après quoi il assure au maître que c’est ce dernier qui l’a cassé ; il se justifie parfois, ainsi qu’on l’a vu au début de ce récit, en alléguant que toute chose a une fin, que même un objet en fer ne saurait être éternel.
     On pouvait encore, dans les deux premiers cas, discuter avec lui, mais lorsque, pour finir, il recourait à ce dernier argument, il devenait inutile de chercher à le contredire et il restait dans son bon droit, sans appel possible. 
     Zakhar s’était tracé une fois pour toutes un cercle d’activités dont il ne sortait jamais de bon gré.
     Le matin, il allumait le samovar et nettoyait les bottes et l’habit qu’avait demandé le maître, sans toucher aux autres, même accrochés depuis dix ans dans l’armoire. Ensuite, il balayait – mais pas tous les jours – le milieu de la chambre, sans aller jusqu’aux coins, et il essuyait une table vide d’objets, pour ne rien avoir à déplacer.
     Après quoi, il s’estimait déjà en droit d’aller somnoler sur sa couchette ou d’aller tailler une bavette à la cuisine avec Anissia ou sous le porche avec d’autres domestiques, sans plus s’inquiéter de rien.
     Quand on lui ordonnait de faire quelque chose de plus, il accomplissait sa tâche à contrecœur, après avoir discuté et soutenu que ce qui était demandé était inutile ou impossible à faire.
     Il n’y avait pas moyen de lui imposer d’inclure un nouvel article dans le cercle d’activités qu’il s’était lui-même tracé.
     Si on lui donnait l’ordre de nettoyer ou de laver quelque chose, d’enlever ceci, d’apporter cela, il s’exécutait en ronchonnant suivant son habitude ; mais obtenir qu’il le refasse en permanence et de lui-même était chose impossible.
     Le lendemain comme le surlendemain et les jours suivants, il faudrait lui renouveler la consigne – ce qui amènerait de nouveau de pénibles discussions.
     En dépit de tout cela, c’est-à-dire bien que Zakhar aimât lever le coude et faire des potins, qu’il raflât les pièces de cinq et de dix kopecks d’Oblomov, qu’il cassât beaucoup de choses et qu’il fût paresseux, on devait pourtant conclure que c’était un serviteur profondément dévoué à son maître.
     Pour lui, il n’aurait pas hésité à se jeter au feu ou à l’eau, sans y voir un exploit digne d’étonnement ou méritant une récompense quelconque. Il considérait la chose comme naturelle, allant de soi, ou mieux, il ne considérait rien du tout, il réagissait de la sorte, sans raisonner.
     Il n’avait aucune théorie là-dessus. Il ne lui venait jamais à l’esprit de soumettre à examen ses sentiments envers Ilia Ilitch et ses rapports avec lui ; ce n’était pas lui qui les avait construits ; il les tenait de son père, de son grand-père, de ses frères, de la domesticité au sein de laquelle il était né et avait été élevé, et ils faisaient corps avec lui.
     Zakhar se serait fait tuer pour son maître, en tenant cela pour un devoir naturel et incontournable et même sans penser à quoi que ce soit, il serait tout simplement allé au-devant de la mort, tel un chien qui, tombant sur une bête féroce en pleine forêt, se jette dessus sans examiner si c’est bien à lui de l’attaquer, et non à son maître.
     En revanche, s’il lui avait fallu passer la nuit au chevet de son maître, sans fermer l’œil, la santé, voire la vie du maître en dépendant, Zakhar se fût immanquablement endormi.
     Extérieurement, non seulement il ne se montrait pas obséquieux envers son maître, mais il usait même avec lui d’une familiarité mêlée de grossièreté, se fâchait contre lui, et pour de bon, à propos de vétilles de toute sorte, et même, comme on l’a dit, le dénigrait sous les porches ; néanmoins, sa fidélité familiale et viscérale, non à la personne d’Ilia Ilitch en elle-même, mais à toutes les personnes portant le nom d’Oblomov, à tout ce qui s’y rattachait ou en était proche, n’en était nullement amoindrie, ce n’était qu’un voile qui la recouvrait momentanément.
    Peut-être ce sentiment entrait-il en contradiction avec le regard personnel que Zakhar portait à la personnalité d’Oblomov, peut-être l’étude du caractère de son maître inspirait-elle d’autres pensées à Zakhar. Lui eût-on montré son degré d’attachement à Ilia Ilitch, que Zakhar l’eût sans doute contesté.
     Zakhar aimait l’Oblomovka5 comme un chat aime son grenier, un cheval sa stalle, un chien le chenil qui l’a vu naître et grandir. Dans le cadre général de cet attachement, il s’était formé ses propres préférences.
     Ainsi, il aimait davantage le cocher d’Oblomov que son cuisinier, la vachère Varvara6 davantage que les deux précédents, et Ilia Ilitch moins que ces trois-là ; n’empêche que le cuisinier d’Oblomov était à ses yeux le meilleur chef du monde, et qu’Ilia Ilitch surpassait pour lui tous les autres propriétaires.
     Il ne supportait pas Taraska, le domestique chargé du buffet ; mais ce Taraska, il ne l’aurait pas échangé contre le meilleur homme sur terre, tout simplement parce Taraska faisait partie de l’Oblomovka.
     Il se montrait familier et grossier avec Oblomov, exactement comme un chaman se montre grossier et familier avec son idole : il l’époussette, et la fait tomber parfois, il peut arriver que le dépit le pousse à la frapper, mais dans son âme vit toujours le sentiment que cette idole est d’une nature supérieure à la sienne.
     Le plus petit motif éveillait ce sentiment au fond de l’âme de Zakhar, le forçant à regarder le maître avec vénération, parfois attendri au point de verser quelques larmes. Que Dieu ne lui permette pas de placer un autre maître au-dessus du sien, ni même à égalité ! Que Dieu ne permette pas qu’un autre le fasse !
     Zakhar regardait légèrement de haut les autres seigneurs et les visiteurs d’Oblomov, qu’il servait, leur apportant le thé, etc., avec quelque condescendance, comme pour leur faire sentir l’honneur que c’était pour eux de se trouver chez son maître. Il leur opposait des refus grossiers : « Le maître fait dire qu’il se repose » , disait-il avec arrogance, toisant le visiteur des pieds à la tête.
     Quelquefois, au lieu de faire des cancans et de dénigrer son maître, il se mettait soudain, dans les magasins et sous les porches, à mettre exagérément Ilia Ilitch sur un piédestal, son enthousiasme ne connaissant alors plus de bornes. Il commençait brusquement à énumérer les mérites du maître, son intelligence, sa douceur, sa générosité, sa bonté ; et s’il manquait des qualités au maître pour achever le panégyrique, Zakhar les empruntait à d’autres et lui conférait noblesse, richesse ou puissance extraordinaire.
     S’il avait besoin de faire peur au portier ou au gérant de la maison, ou même au propriétaire, il se servait toujours du nom du maître : «Attends un peu, je vais le dire au maitre, disait-il d’un ton menaçant, tu vas voir ! » Il ne pouvait soupçonner qu’il y eût sur terre d’autorité plus haute que celle de son maître.
     Mais les rapports extérieurs d’Oblomov avec Zakhar conservaient toujours une certaine animosité. Vivant l’un sur l’autre, ils s’ennuyaient l’un l’autre. La proximité étroite et quotidienne de deux êtres humains n’est neutre pour aucun des deux : il faut avoir, de part et d’autre, une grande expérience de la vie, beaucoup de logique et de cordialité, pour ne voir l’un chez l’autre que les qualités, sans être affectés par les défauts. 
     Ilia Ilitch reconnaissait à Zakhar une immense qualité : le dévouement à sa personne, auquel il s’était habitué, trouvant aussi de son côté qu’il ne pouvait et ne devait en être autrement ; s’étant une fois pour toutes fait à cette qualité, il ne s’en délectait plus et, en attendant, malgré son apathie d’ensemble, avait du mal à supporter les innombrables petits défauts de Zakhar. 
     Si Zakhar, tout en nourrissant au plus profond de lui ce dévouement envers le maître propre aux serviteurs à l’ancienne, se distinguait de ces derniers par des défauts bien contemporains, Ilia Ilitch, de son côté, tout en appréciant en son for intérieur ce dévouement, n’éprouvait plus pour son serviteur ce sentiment amical, cette bienveillance quasi familiale que nourrissaient les anciens maîtres pour leurs serviteurs. Il se permettait parfois d’avoir de sérieuses prises de bec avec Zakhar.
     Lui aussi, en était arrivé à assommer Zakhar. Ce dernier, après avoir été, dans sa jeunesse, domestique dans la propriété des maîtres, avait été promu au rang de serviteur particulier attaché à la personne du jeune Ilia Ilitch7, se considérant dès lors comme un objet de luxe, un attribut aristocratique de la maison, destiné à entretenir la plénitude et l’éclat de la famille d’ancienne souche, et pas du tout comme un objet de première nécessité. Du coup, en dehors d’habiller le jeune maître le matin et de le déshabiller le soir, il ne faisait strictement rien le reste du temps.
     Paresseux de nature, il l’était aussi en raison de son éducation de valet.  Il faisait l’important au sein de la domesticité, ne se donnant la peine ni d’allumer le samovar ni de donner un coup de balai ; il somnolait dans le vestibule ou s’en allait jacasser à l’office ou à la cuisine ; sinon, il restait des heures au portail, bras croisés, regardant de tous côtés d’un air songeur et endormi.
     Et voilà qu’après une telle existence, on lui avait mis d’un coup sur les épaules la lourde charge que représentait l’entretien d’une maison entière ! Servir le maître, balayer, nettoyer, et faire les courses, encore ! Son âme en était devenue maussade, son caractère dur et grossier ; c’est ainsi qu’il pestait toutes les fois que la voix du maître l’obligeait à quitter sa couchette.
     Pourtant, en dépit de cette morosité extérieure, Zakhar avait le cœur assez bon, plutôt doux. Il aimait même passer du temps avec les petits enfants. Dans la cour, sous le porche, on le voyait souvent avec un tas de mioches. Il les réconciliait, les taquinait, leur organisait des jeux ou restait simplement assis en leur compagnie, un marmot sur chaque genou, tandis qu’un troisième galopin lui enlaçait le cou, ou lui tirait les favoris.
     Oblomov, donc, empêchait Zakhar de vivre en réclamant à chaque instant ses services et sa présence à ses côtés, alors que son bon cœur, son naturel sociable, son penchant pour l’inaction et son éternel besoin, jamais assouvi, de mâcher quelque chose, entraînaient Zakhar, tantôt chez quelque commère, tantôt à la cuisine, ou encore dans une boutique ou sous un porche.
     Vivant ensemble depuis longtemps, ils n’avaient plus de secrets l’un pour l’autre. Zakhar avait tenu Oblomov, petit, dans ses bras, et Oblomov se souvenait du jeune gars malicieux, débrouillard et vorace qu’était Zakhar à l’époque.
     Ce lien ancien entre eux était indestructible. Tout comme Ilia Ilitch était incapable de se lever, de se coucher, de se coiffer, de se chausser ou de prendre un repas sans l’aide de Zakhar, celui-ci était incapable de s’imaginer un autre maître qu’Ilia Ilitch, ou une autre existence que celle consistant à l’habiller, le nourrir, lui dire des grossièretés, ruser dans son dos et lui mentir, et en même temps éprouver pour lui, intérieurement, de la vénération.            
                     
     



  1. Âge déjà avancé, dans la Russie de l’époque. À soixante ans, on est un vieil homme.
  2. Allusion au roman de W. Godwin, Les choses comme elles sont, ou les aventures de Caleb Williams. Voir par exemple http://wodka.over-blog.com/article-19123902.html.
    À signaler que W. Godwin est le père de Mary Shelley, l’auteure de
    Frankenstein… 
    Par ailleurs, caleb signifie aussi (comme me le signale Anne Guérin-Castell) « chien » en arabe, ce que Gontcharov n’ignore visiblement pas, lui qui insiste sur la fidélité, le dévouement de Zakhar et file à deux reprises, dans ce chapitre, la métaphore en comparant Zakhar à un  chien de chasse. Ainsi l’auteur fait-il un double clin d’œil à ses lecteurs instruits de l’époque.
  3. J’en profite pour dire un mot de cette pièce. L’appartement d’Oblomov semble contenir une entrée-vestibule (où dort Zakhar, perché en haut du large plateau supérieur du poêle), d’une cuisine mentionnée au chapitre IV, d’une salle de bains, peut-être, et surtout de la chambre d’Oblomov. Une telle chambre est une vaste pièce, pouvant faire quatre-vingt mètres carrés. On peut donc y dormir, y travailler, y manger, voire s’y débarbouiller… Le cabinet (bureau) dont il est question peut parfaitement être dans un coin de cette pièce.
  4. Incessants rappels de ce qui sera développé au chapitre IX, dans Le Songe d’Oblomov.
  5. Rappel : il s’agit du domaine familial des Oblomov. Par  extension, le terme englobe tout ce qui touche matériellement à Oblomov. 
  6. En français Barbara. Le B français est un V en russe.
  7. Tradition russe d’alors, dans les familles aisées : le diadka est un homme servant de bonne d’enfants et prenant le relais de la nounou des premiers âges. On rencontre aussi ce personnage chez Tchékhov, j’ai oublié où.





mardi 10 juillet 2018

Oblomov : chapitre VI

     Résumé du chapitre précédent : le transparent Alexeïev et le matamore Tarantiev sont partis.  Oblomov, vautré dans un fauteuil, somnole. L'auteur en profite pour nous exposer des bribes du passé de son héros : comment Oblomov, venu de sa campagne à Pétersbourg, a échoué aussi bien dans le service de l'État que dans la société, et s'est peu à peu refermé sur lui-même...






VI

     Et que faisait-il donc, chez lui ? Lisait-il ? Écrivait-il ? Étudiait-il ?
     Oui : un livre ou un journal lui tombait-il sous la main, qu’il le lisait. 
     S’il entendait parler de quelque œuvre remarquable, l’envie lui venait d’en prendre connaissance ; il recherchait le livre, le réclamait et, pour peu qu’on le lui apportât sans le faire trop attendre, il se mettait à sa lecture, il se faisait une première idée du thème ; encore un pas, et il l’eût assimilé, mais voilà qu’on le retrouvait couché, regardant le plafond d’un œil apathique, le livre gisant à côté de lui, ni achevé ni compris.
     Il se refroidissait encore plus vite qu’il ne s’emballait : il ne reprenait jamais un livre délaissé.
     Cependant il avait étudié comme les autres, comme tout le monde, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quinze ans, dans une pension ; ensuite, les vieux Oblomov s’étaient décidés, après une longue lutte, à envoyer Ilioucha1 à Moscou, où il avait, bon gré mal gré, achevé des études de sciences.
     Sa timidité et son apathie l’empêchèrent d’étaler au grand jour sa paresse et sa tendance aux caprices devant des étrangers, à l’école, milieu où l’on ne faisait pas d’exception en faveur des enfants gâtés. Il se tenait bien en classe et écoutait les professeurs parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, et il apprenait ses leçons péniblement, avec force soupirs et pas mal de transpiration.
     Tout cela était pour lui un châtiment envoyé par le ciel en punition de nos péchés. 
     Il n’allait jamais plus loin, en apprenant sa leçon, que la ligne marquée de l’ongle par le maître, ne posait jamais de questions, ne réclamait pas d’explications. Il se contentait de ce qu’il y avait d’écrit dans le cahier et ne manifestait pas de curiosité indésirable, même lorsqu’il ne comprenait pas complètement ce qu’il entendait et apprenait.
     Lorsqu’il réussissait tant bien que mal à venir à bout d’un ouvrage de statistique, d’histoire ou d’économie politique, il était parfaitement content. 
     Et quand Stolz lui apportait des livres à lire en plus de ce qu’on lui faisait étudier, Oblomov lui coulait un long regard silencieux.
     — Et toi aussi, Brutus ! soupirait-il en s’attaquant à l’ouvrage.
     Une telle intempérance en matière de lecture lui semblait pénible, et même contre-nature.
     À quoi bon tous ces cahiers pour lesquels on dépense tant de papier, de temps et d’encre ? À quoi bon les manuels ? Pourquoi, enfin, six ou sept années de réclusion sévère et de punitions, toujours assis à se morfondre sur des leçons, avec interdiction de courir, de faire le fou et de s’amuser avant d’en avoir entièrement fini ?
     « Quand est-ce qu’on vit ? se demandait-il2. Quand va-t-on enfin mettre en circulation ce capital de connaissances dont la majeure partie est jusqu’à présent inutile dans la vie ? L’économie politique, par exemple, l’algèbre, la géométrie, qu’en ferai-je à l’Oblomovka3 ? »
     L’histoire elle-même a seulement de quoi vous rendre chagrin : on y apprend qu’à telle époque ce ne furent que calamités, on y lit le malheur de l’homme ; le voici qui rassemble ses forces, travaille, se démène, endure et se donne un mal effrayant, tout cela pour se préparer de beaux jours. Et les voici qui arrivent l’histoire elle-même aimerait souffler un peu : mais non, revoilà les nuages, l’édifice s’écroule de nouveau, il faut se remettre à l’ouvrage, se démener… Loin de se fixer, les beaux jours s’enfuient – et la vie s’écoule, s’écoule, et les cassures se succèdent.
     Les lectures sérieuses le fatiguaient. Les penseurs échouèrent à éveiller en lui le désir des spéculations abstraites. 
     Les poètes, en revanche, l’émurent au plus profond de lui-même : le voilà alors jeune homme comme les autres. Il connut à son tour ce moment de bonheur qui sourit à tous sans manquer à personne, ce temps où les forces s’épanouissent, où les espoirs fleurissent, ainsi que le désir du bien, de l’action, de la vaillance, cette époque de la vie où le cœur bat fort, où le pouls se fait sentir, ce temps de frémissements, de discours enflammés et de larmes délicieuses. Son esprit et son cœur s’illuminèrent : il secoua sa torpeur, son âme envisagea l’action.
     Stolz l’aida à prolonger ce moment autant que la nature de son ami le rendait possible. Ayant ferré Oblomov par la poésie, il le tint dix-huit mois sous la férule de la pensée et de la science. 
     Mettant à profit l’envolée enthousiaste de cette jeune rêverie, il fixa à la lecture des poètes d’autres fins que la seule jouissance, il montra avec rigueur, dans le lointain, les routes de la vie, la sienne comme celle de son ami, qu’il entraîna vers l’avenir. Émus tous les deux, ils versaient des larmes et se juraient solennellement l’un l’autre de suivre les voies lumineuses de la raison.
     L’ardeur juvénile de Stolz gagnait Oblomov, qui brûlait de se mettre au travail et de tendre au but lointain mais ensorcelant.
     Mais la fleur de la vie s’épanouit sans donner de fruits. L’ivresse d’Oblomov se dissipa ; il pouvait encore, d’après les indications de Stolz, et seulement de temps en temps, lire tel ou tel livre, mais sans se hâter, sans fièvre, ses yeux en suivant paresseusement les lignes. 
     Quel que fût l’intérêt du passage auquel il était arrivé, lorsque venait l’heure de manger ou d’aller dormir, il posait le livre ouvert, la reliure vers le haut, et allait manger, ou soufflait la bougie et se couchait.
     Si on lui donnait le premier tome d’un ouvrage, il le lisait mais, sa lecture finie, ne demandait pas le deuxième tome ; si on le lui apportait, il le lisait lentement.
     Puis il ne parvint plus à venir à bout même du premier tome, il passait le plus clair de son temps libre un coude sur la table et la tête posée sur le coude ; il utilisait parfois, à la place de son coude, le livre dont Stolz lui imposait la lecture.
     Ainsi prit fin la carrière d’étudiant d’Oblomov. La date à laquelle il assista à son dernier cours marqua les colonnes d’Hercule4 de son érudition. Le directeur de l’établissement, en signant son certificat de fin d’études, traça, comme auparavant le professeur avec la marque de son ongle sur la page, le trait au-delà duquel notre héros ne jugeait pas nécessaire d’étendre ses ambitions en matière de savoir.
     Sa tête était comme un dépôt hétéroclite, des archives où voisinaient anciens faits et personnages disparus, époques et religions englouties, chiffres, vérités, problèmes et thèses en vrac et sans cohérence, allant de l’économie politique aux mathématiques, etc.
     C’était comme une bibliothèque formée de volumes dépareillés touchant à diverses branches du savoir.
     Ses études produisirent un étrange effet sur Ilia Ilitch : entre la science et la vie, s’ouvrait pour lui un gouffre qu’il ne tentait même pas de franchir. La vie était une chose, la science une autre.
     Il avait étudié le droit sous toutes ses formes, les codes en vigueur comme ceux tombés depuis longtemps en désuétude ; il avait même suivi un cours de procédure judiciaire et, lorsqu’à l’occasion d’un vol commis chez lui il dut écrire à la police, il prit une plume et une feuille de papier, réfléchit tant et plus, et finit par envoyer chercher un scribe.
     C’était le staroste qui s’occupait de la comptabilité du village. « Que viendrait donc y faire la science ? » se demandait Oblomov avec perplexité.
     Et le voici qui retournait à sa solitude sans être lesté du savoir qui aurait pu indiquer une direction à la pensée qui folâtrait à sa guise ou bien, désœuvrée, somnolait dans sa tête. 
     Que faisait-il donc ? Il continuait encore et toujours à tracer le dessin de sa propre vie. Il y trouvait, avec quelque raison, sagesse et poésie en quantité inépuisable, même sans le secours des livres et de l’étude.
     Ayant trahi, et le service de l’État, et la société, il entreprit de trouver d’autres objectifs dans l’existence ; méditant sur son but à lui, il en vint en fin de compte à découvrir que l’horizon de son activité quotidienne n’était autre que lui-même.
Il comprit qu’il avait reçu en lot le bonheur familial et le soin du domaine familial. Jusqu’alors, il ne connaissait pas bien l’état de ses affaires : Stolz s’en occupait de temps en temps à sa place. Il ne savait vraiment ni ses recettes, ni ses dépenses, ne faisait aucun budget – absolument rien.    
     Le vieil Oblomov avait légué le domaine à son fils exactement comme lui-même l’avait reçu de son propre père. Bien qu’ayant passé toute sa vie à la campagne, il n’avait pas cherché à finasser, ne s’était pas cassé la tête à se lancer dans diverses entreprises, comme on le fait de nos jours, histoire de trouver de nouvelles méthodes pour améliorer la productivité des sols, ou d’étendre et de renforcer les anciennes méthodes, etc. Il ensemençait ses champs comme l’avait fait son père et gardait les mêmes débouchés que lui pour ce qui était des produits de la terre5. 
     Du reste, le vieillard se réjouissait beaucoup lorsque la récolte était bonne ou lorsque la hausse d’un prix de vente lui fournissait un revenu supérieur à celui de l’année précédente : il parlait de bénédiction divine. Mais, tout bonnement, il n’aimait ni les nouveautés, ni l’âpreté au gain.
     — Nos pères et nos grands-pères n’étaient pas plus bêtes que nous, disait-il en réponse à certains conseils que lui-même jugeait pernicieux, et ils ont coulé des jours heureux ; nous non plus, s’il plaît à Dieu, nous ne connaîtrons pas la faim.
     Récoltant de son domaine, sans ruse ni artifice, largement de quoi déjeuner et dîner chaque jour avec sa famille et ses hôtes, il rendait grâce à Dieu et tenait pour un péché de chercher à acquérir davantage. 
     Si son intendant, ayant mis mille roubles dans sa poche, lui en apportait deux mille et, les larmes aux yeux, prétextait la grêle, la sécheresse et les mauvaises récoltes, le vieil Oblomov se signait et disait, les paupières humides à son tour : « C’est la volonté de Dieu : on ne discute pas avec Dieu ! On doit remercier le Seigneur de ce qu’il accorde.
     Depuis la mort des deux vieillards, les affaires ne s’étaient pas améliorées, à la campagne, mais au contraire, ainsi qu’on a pu le voir dans la lettre du staroste, avaient empiré. Ilia Ilitch devait évidemment se rendre sur place pour y découvrir la raison pour laquelle ses revenus diminuaient peu à peu. 
     Il se proposait bien de le faire, mais ne faisait que temporiser, en partie parce que  cette expédition représentait à ses yeux un exploit, quelque chose de nouveau et d’inconnu.
     Il avait effectué un seul voyage, dans sa vie, sans changer de chevaux, au milieu d’édredons, de coffrets, de malles, de jambons, de petits pains, de viandes et de volailles de toutes sortes, rôties ou bouillies, et accompagné d’une nombreuse domesticité.
     C’est ainsi qu’il avait accompli cet unique voyage, de son domaine à Moscou6, et cet unique déplacement, il l’avait adopté comme le modèle de tous les voyages. Mais il avait entendu dire qu’à présent, on ne voyageait plus de la sorte : il fallait galoper à s’en rompre le cou !
     Ensuite, Ilia Ilitch différait aussi son expédition parce qu’il ne s’était pas préparé comme il le fallait à s’occuper de ses affaires.
     Il n’était plus de la même race que son père et son grand-père. Il avait fait des études et fréquenté le monde : tout cela lui suggérait diverses idées éloignées de leurs manières de voir. Il comprenait que non seulement ce n’était pas un péché que d’acquérir des biens, mais que le devoir de chaque citoyen était de contribuer honnêtement au bien-être général. De ce fait, dans le dessin de sa vie dont il traçait, en solitaire, les lignes, jouait une très grande place un nouveau plan visant à réorganiser son domaine et régir ses paysans, en conformité avec les exigences de l’époque.
     L’idée fondamentale du plan, sa structure générale, ses principales sections – depuis longtemps, tout est prêt dans sa tête ; il ne reste que les détails, les devis et les chiffres.
     Cela fait plusieurs années qu’il travaille sans relâche à ce plan, qu’il y pense, qu’il y réfléchit, en marchant aussi bien qu’en étant couché ou en étant avec des gens ; tantôt il y ajoute, tantôt il en change différents articles, ou il repense à un point imaginé la veille et oublié pendant la nuit ; et parfois, tel un éclair, scintille une idée nouvelle et inattendue qui met son cerveau en ébullition – et au travail.
     Il n’est pas un sous-fifre quelconque, médiocre exécuteur d’idées toutes prêtes et fournies par quelqu’un d’autre ; il est à la fois le créateur et l’exécuteur de ses propres idées.
     Le matin, dès qu’il a quitté son lit pour boire son thé, il s’allonge aussitôt après sur son divan, soutient sa tête de la main et réfléchit sans ménager ses forces jusqu’à ce qu’enfin, ce dur travail ayant épuisé sa tête, sa conscience lui dise : en voilà assez pour aujourd’hui et pour le bien commun.
     Alors seulement, il se décide à se reposer de son labeur et à prendre une nouvelle pose, moins affairée, moins sévère, davantage propice à l’abandon et à la rêverie.      
     Se libérant des soucis liés aux affaires, Oblomov aimait se retirer en lui-même et habiter le monde qu’il s’était créé.
     Il connaissait les jouissances liées aux pensées d’inspiration élevée ; les peines de l’humanité ne lui étaient pas étrangères. Il lui arrivait, à d’autres moments, de pleurer amérement, dans les profondeurs de son âme, sur les malheurs de l’espèce humaine et de ressentir de vagues souffrances sans nom, ainsi que de l’angoisse, en même temps que l’appel d’un au-delà lointain, peut-être de ce monde où jadis Stolz l’entraînait parfois…
     De douces larmes coulent sur ses joues…
     Il lui arrive aussi d’être plein de mépris pour les vices humains, pour le mensonge, la calomnie, tout le mal répandu à travers le monde, et de s’enflammer du désir de montrer à l’homme ses ulcères, et les idées s’allument soudain en lui, allant et venant dans sa tête comme les vagues de la mer, puis elles grandissent jusqu’à devenir des intentions, lui échauffent le sang, font remuer ses muscles et se raidir ses tendons, les intentions se changent en aspirations pressantes : sous l’impulsion de la force morale, il change à tout instant de pose, ses yeux brillent, il se soulève à moitié sur son lit, étend le bras et jette des regards inspirés tout autour de lui… Voici que l’aspiration va se réaliser, se métamorphosera en exploit… et alors, Seigneur ! Quels miracles, quelles heureuses suites ne pourrait-on attendre d’un aussi grand effort !
     Mais voilà que la matinée passe, déjà le jour décline et avec lui les forces d’Oblomov, épuisées et aspirant elles aussi au repos : l’effervescence tempétueuse s’apaise dans son âme, sa tête se dégrise des vapeurs de ses idées, son sang coule plus lentement dans ses veines.  Doucement, pensivement, Oblomov se retourne sur le dos et braque un regard triste sur le ciel, à travers la fenêtre, il suit des yeux le soleil qui se couche avec magnificence derrière une maison à trois étages au propriétaire inconnu.
     Combien, combien de fois a-t-il ainsi suivi des yeux le soleil se couchant !
     Au matin, revient la vie, reviennent l’agitation et les rêves ! Il lui plaît parfois de s’imaginer en guerrier, général invincible renvoyant au néant non seulement Napoléon, mais encore Iérouslane Lazariévitch7 ; il invente une guerre ainsi que sa cause : il voit par exemple une ruée des peuples africains sur l’Europe8, ou encore il organise de nouvelles croisades et guerroie, décide du sort des peuples, saccage des villes, épargne ou châtie, accomplit des prouesses de bonté et de grandeur d’âme.
     Ou alors, le voici penseur ou grand artiste : tout le monde s’incline devant lui avec des exclamations : « Regardez, regardez ! voilà Oblomov, notre célèbre Ilia Ilitch ! »
     Lors de ses amers moments d’inquiétude, il se tourne et se retourne, il se couche la tête vers le bas, parfois même il s’égare complètement ; il s’agenouille alors au bas du lit et se met à prier avec ardeur, en y mettant tout son cœur, suppliant le ciel d’écarter de lui, d’une façon ou d’une autre, l’orage qui le menace.
     Après quoi, ayant confié aux cieux sa destinée, il se tranquillise et devient indifférent à tout : que l’orage, là-bas, en fasse à sa guise !
     Ainsi a-t-il l’habitude de faire jouer ses forces morales et de rester souvent en émoi des journées entières, s’éveillant à peine, avec un profond soupir, d’un rêve enchanté ou d’un souci torturant, à la tombée du jour, tandis que l’énorme globe solaire entame sa descente splendide et se cache derrière la maison à trois étages.
     Alors, il le suit de nouveau d’un regard pensif, un sourire triste aux lèvres, et se repose paisiblement de ses émotions.
     Cette vie intérieure d’Ilia Ilitch n’était vue ni sue de personne : tous pensaient qu’Oblomov ne faisait, en gros, que rester couché et manger de bon appétit, et qu’il n’y avait rien d’autre à attendre de lui ; que ses pensées étaient à peine cohérentes. Ainsi parlait-on de lui partout où on le connaissait.
     Stolz, lui,  était fort au courant et pouvait témoigner des facultés d’Oblomov, du travail intérieur volcanique de ce cerveau ardent et de ce cœur si humain, mais Stolz n’était presque jamais à Pétersbourg.
     Seul Zakhar, qui avait passé sa vie entière à circuler à proximité de son maître, connaissait encore mieux toute sa vie intérieure ; mais il était convaincu que son maître et lui menaient leur barque correctement, qu’ils vivaient normalement, comme il se doit, et qu’on ne saurait vivre autrement.        
     
     

  1. Diminutif affectueux d’Ilia.
  2. Dans le texte : « se demandait-il de nouveau » , ce qui est audacieux, car ce temps d’études s’écoule avant qu’Oblomov, au chapitre V, ne devienne fonctionnaire…
  3. Nom du domaine familial des Oblomov. Ne pas confondre avec l’oblomovisme – en russe : oblomovchtchina…
  4. Rappelons que les Anciens désignaient par ce nom Gibraltar, frontière du premier monde connu…
  5. Cette inertie contraste avec les nombreux passages d’Anna Karénine où Tolstoï décrit les recherches de Lévine pour moderniser l’agriculture russe, vingt-cinq ans plus tard.Oblomov semble lui aussi gagné par la fièvre des réformes, mais…
  6. Énorme étourderie de l’auteur, semble-t-il, puisque notre héros habite Pétersbourg…
  7. Héros du folklore russe, remontant à des contes du XVIIe siècle.
  8. Écrit dans les années 1850 : les peurs ne datent pas d’hier.

mardi 3 juillet 2018

Oblomov : chapitre V


     Résumé du chapitre précédent : les deux derniers visiteurs d'Oblomov – l'ectoplasme Alexeïev et le hâbleur-écornifleur Tarantiev, qui se faisait fort, moyennant un plantureux repas, de résoudre les deux problèmes hantant Oblomov, les moindres revenus de son domaine et la nécessité de quitter son appartement – ont quitté le maître de céans, qui a délaissé son divan pour un profond fauteuil dans lequel il rêvasse, les jambes ramenées sous lui...





V

     Gentilhomme de naissance, secrétaire de collège1 quant à son rang, cela va faire douze ans qu’Oblomov vit à Pétersboug, sans jamais quitter la ville.
     Au début, du vivant de ses parents, il était plus à l’étroit, logeant dans deux pièces et se contentant du seul Zakhar, serviteur qu’il avait ramené de la campagne2 ; mais la mort de son père et de sa mère l’avait laissé unique possesseur de trois cent cinquante âmes3 reçues en héritage, dans une province lointaine, presque en Asie.
     De cinq mille roubles-assignats4, son revenu était passé à sept, voire dix mille roubles ; son train de vie se modifia, s’élargit. Il loua un plus grand appartement, adjoignit un cuisinier à son personnel et fit même l’acquisition d’une paire de chevaux.
     À cette époque, il était encore jeune et, si l’on ne saurait aller jusqu’à dire qu’il montrait de la vivacité, il était en tout cas plus vif qu’aujourd’hui ; il était rempli d’aspirations diverses, espérait toujours quelque chose, attendait beaucoup, et du destin, et de lui-même ; il se préparait sans cesse à une carrière, à un rôle – avant tout, bien sûr, un rôle au service de l’État, ce qu’il avait d’ailleurs en tête en venant s’installer à Pétersbourg. Par ailleurs, il pensa également à un rôle dans la société ; et pour finir, dans une perspective plus lointaine, celle où il passerait de la jeunesse à la maturité, l’éclair souriant d’un bonheur familial traversait son imagination.
     Mais les jours succédèrent aux jours, les années s’enchaînèrent, le duvet se mua en une barbe hérissée, les yeux brillants devinrent deux points vitreux, la taille s’arrondit, les cheveux se mirent impitoyablement à tomber, la trentaine arriva, et il n’avait pas fait le moindre pas dans aucune carrière et se tenait toujours au bord de son arène, à la même place qu’il occupait dix ans plus tôt. 
     Mais il continuait à se tenir prêt à commencer à vivre, il traçait toujours en esprit les arabesques de son avenir ; mais chaque année s’enfuyant derrière sa tête l’obligeait à modifier quelque chose, à laisser de côté un feston du dessin.
     À ses yeux, la vie se partageait en deux moitiés : l’une faite de travail et d’ennui – des  synonymes, dans son esprit ; l’autre de quiétude et de joie paisible. C’est pourquoi sa carrière principale – le service de l’État – le déconcerta de la façon la plus désagréable, les premiers temps.
     Élevé au fin fond de sa province, au milieu des mœurs douces et des affectueuses coutumes de son coin natal, passant pendant vingt ans des étreintes de ses parents à celles de ses amis et de ses connaissances, il était pénétré de ce principe familial, au point de voir dans son service futur une autre activité de type familial, ressemblant par exemple à celle de son père, lorsqu’il consignait nonchalamment dans un cahier les recettes et les dépenses. 
     Il voyait les fonctionnaires d’un même service comme les membres d’une famille étroitement unie par les liens de l’amitié, attentifs à veiller mutuellement à leur tranquillité et à leur félicité, croyait que la fréquentation du bureau n’avait rien d’une obligation quotidienne, et que le mauvais temps et la canicule, voire un simple accès de mauvais vouloir, seraient toujours des prétextes légitimes et suffisants pour sécher le service.
     Aussi, quelle ne fut pas sa tristesse quand il se rendit compte qu’il fallait rien moins qu’un tremblement de terre pour qu’un fonctionnaire bien portant ne se rende pas à son poste, or, comme par un fait exprès, la terre ne tremble jamais à Pétersbourg ; une inondation, certes, pourrait aussi représenter un empêchement, mais les inondations également sont rares.
     Lui donna encore plus à penser de voir défiler des plis portant la mention « À traiter rapidement » et « À traiter très rapidement », et de se voir forcé de prendre des renseignements, de faire des extraits, d’éplucher des dossiers et de remplir des cahiers de deux doigts d’épaisseur qu’on appelait par dérision des mémoires ; en outre, il fallait accomplir toutes ces tâches en vitesse, tout le monde se hâtait, ça ne s’arrêtait jamais : à peine lâchait-on un dossier qu’on se jetait sur un autre avec frénésie comme si c’était l’affaire du siècle, pour l’oublier, une fois traité, au profit d’un troisième – et cela n’avait pas de fin !
     Par deux fois, on le réveilla en pleine nuit pour l’obliger à rédiger des mémoires, à plusieurs reprises des estafettes vinrent le chercher dans des soirées – encore les mémoires. Tout cela lui causa de l’effroi et un immense ennui. « Mais quand est-ce qu’on vit ? Quand vit-on ? » se répétait-il.
     Il avait entendu dire chez lui qu’un chef est un père pour ses subordonnés, aussi s’en était-il fait l’image la plus aimable, la plus familiale. Il se le représentait comme une sorte de second père, ne vivant que pour récompenser le plus souvent possible ses subordonnés, qu’ils l’aient mérité ou non, et soucieux non seulement de leurs besoins, mais encore de leurs plaisirs.
     Ilia Ilitch se figurait qu’un chef se mettait à la place de son sous-ordre au point de lui demander avec sollicitude comment il avait dormi, pourquoi il avait les yeux troubles et s’il n’avait pas mal à la tête.
     Il connut une cruelle désillusion le jour même de son entrée dans le service. L’arrivée du chef avait déclenché une agitation générale, chacun courant et se jetant dans les jambes d’un autre, certains se rajustant de peur que le manque de correction de leur tenue ne leur permît pas de se présenter devant leur supérieur.
     La raison en était, comme Oblomov le remarqua plus tard, que certains chefs voyaient dans l’empressement à venir vers eux de leurs subordonnés, le visage plein d’un effroi confinant à l’abrutissement, la marque de leur zèle au travail, et parfois de leur aptitude au service.
     Ilia Ilitch n’avait pas besoin de redouter à ce point son chef, homme bon et d’un commerce agréable : ce chef n’avait jamais fait de tort à personne, les gens travaillant sous ses ordres en étaient on ne peut plus contents et n’en désiraient point de meilleur. On ne l’avait jamais entendu prononcer un mot désagréable, pas plus que crier ou tempêter ; il n’exigeait pas, il priait, toujours. Il priait de remplir telle ou telle tâche, il priait d’accepter une invitation chez lui, il priait  même que l’on restât aux arrêts, le cas échéant. Il ne tutoyait jamais personne, disant toujours vous : aussi bien en s’adressant seulement à l’un qu’à tous à la fois.
     Pourtant, la présence de leur chef intimidait ses subordonnés ; à une question affectueuse, ils répondaient d’une voix qui n’était pas la leur, et dont ils ne servaient pas avec d’autres. 
     Ilia Ilitch lui aussi se troublait soudain, sans savoir pourquoi, lorsque le chef entrait dans son bureau, et lui aussi se mit à perdre sa voix, remplacée par une voix grêle et vilaine dès que le chef lui adressait la parole.
     Consumé par la peur et l’ennui, Ilia Ilitch souffrit mille morts au bureau, même avec un chef bon et indulgent. Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui s’il était tombé sur un chef sévère et exigeant !
     Oblomov travailla tant bien que mal pendant deux ans ; il aurait peut-être supporté une troisième année pour changer de rang5, mais une circonstance particulière l’obligea à quitter plus tôt le service.
     Il expédia un jour à Arkhanguelsk un document qu’on réclamait à Astrakhan. L’affaire éclaircie, on chercha le coupable.
     Tout le monde attendait avec curiosité de voir Oblomov convoqué par le chef, qui lui demanderait d’un ton froid et d’une voix posée si « c’était bien lui qui avait envoyé le pli à Astrakhan » , et l’on se demandait avec perplexité quelle voix prendrait Ilia Ilitch pour lui répondre.
     Pour certains, il allait rester muet, ne trouvant pas la force de répondre.
     Devant le spectacle offert pas ses collègues, Ilia Ilitch s’épouvanta en dépit du fait qu’il savait, ainsi que tout le monde, que le chef se bornerait à lui faire une observation ; mais sa propre conscience était un juge plus sévère que la future remontrance.
     Sans attendre le châtiment qu’il avait mérité, Oblomov rentra chez lui et envoya un certificat médical.
     Il était écrit dans ce certificat : « Je, soussigné, certifie en y apposant mon cachet, que le secrétaire de collège Ilia Oblomov souffre d’une hypertrophie du cœur avec dilatation du ventricule gauche (Hypertrophia cordis cum dilatatione ejus ventriculi sinistri),  ainsi que de douleurs chroniques au foie (hetitis6) menaçant de connaître une évolution dangereuse pour la santé et la vie du malade, l’origine de ces accès étant, faut-il supposer, la fréquentation journalière de son bureau. En conséquence, afin de prévenir la répétition et l’aggravation de ces crises, j’estime nécessaire que M. Oblomov interrompe pour un temps ce travail de bureau et je lui prescris plus généralement de s’abstenir de tout travail intellectuel et de toute activité. »    
     Mais cela n’aida qu’un temps : il fallait bien guérir un jour – et donc retourner tous les jours au bureau. Oblomov ne supporta pas cette perspective et donna sa démission. Ainsi prit fin, et pour toujours, son activité au service de l’État. 
     Jouer un rôle dans la société faillit mieux lui réussir..
     Pendant ses premières années à Pétersbourg, dans sa tendre jeunesse, il arrivait souvent aux traits calmes de son visage de s’animer, ses yeux s’allumaient longuement du feu de la vie, des rayons de lumière, d’espoir et de puissance en émanaient. Il lui arrivait, comme à tout le monde, de s’émouvoir, d’avoir des espérances, de se réjouir comme de souffrir pour des riens. 
     Mais tout cela remontait à un passé lointain, à cet âge tendre où l’on croit voir en chaque homme un ami sincère et où l’on s’éprend de presque toutes les femmes, où l’on est prêt à offrir son cœur et sa main à chacune d’entre elles, geste que certains accomplissent même, qui le regretteront ensuite amèrement tout le restant de leur vie. 
     En ces jours heureux, la foule des jolies femmes gratifia souvent Ilia Ilitch  de regards tendres, des yeux langoureux lui décochèrent même des œillades incendiaires, des beautés lui adressèrent bon nombre de sourires qui promettaient beaucoup, il reçut deux ou trois baisers illicites, on lui serra surtout la main à lui faire monter les larmes aux yeux. 
     Cependant, il ne se laissa jamais capturer par les beautés, ne devint jamais leur esclave ni même leur admirateur assidu, ne serait-ce qu’en raison des soucis amenés par la proximité des femmes. Oblomov, le plus souvent, se contentait de les adorer de loin, à distance respectueuse.
     En société, le destin le mettait rarement en présence d’une femme au point qu’il pût s’enflammer quelques jours et se croire amoureux. 
     Aussi ses intrigues sentimentales ne tournèrent jamais au roman d’amour : elles s’arrêtaient à peine ébauchées, ne le cédant nullement, en innocence, en simplicité et en pureté, aux histoires d’amour d’une jeune pensionnaire.
     Plus que tout, il fuyait ces vierges pâles et tristes, aux yeux le plus souvent noirs dans lesquels brillent « des jours de tourment et des nuits d’iniquité7 » qui ne laissent personne ignorer leurs joies et leurs peines, qui ont toujours quelque chose à dire, une confidence à faire, et qui, au moment de parler, tressaillent, se répandent en larmes subites puis enlacent brusquement le cou de leur ami, scrutent longuement ses yeux puis contemplent le ciel, disent qu’une malédiction pèse sur leur vie et tombent parfois en pâmoison. Il évitait avec appréhension ce genre de vierges. Sa propre âme était pure et virginale : peut-être attendait-elle son heure, son amour, sa passion exaltée, et puis, les années passant, semble-t-il, elle cessa d’attendre et d'espérer.
     Ilia Ilitch prit congé encore plus froidement de la foule de ses amis. Tout de suite après la première lettre du staroste lui parlant d’arriérés et de mauvaises récoltes, il remplaça le premier d’entre eux, son cuisinier, par une cuisinière, puis vendit ses chevaux et pour finir, congédia ses autres « amis » .
     Quasiment plus rien ne l’attirait hors de chez lui, de jour en jour il se fixa plus obstinément dans son appartement.
     Il commença par trouver pénible de rester habillé toute la journée, après quoi il devint trop paresseux pour aller déjeuner ailleurs que chez des amis intimes, le plus souvent des célibataires chez qui l’on pouvait enlever sa cravate et déboutonner son gilet, et même s'allonger sans cérémonie et faire la sieste une petite heure.
     Bientôt, ce furent les soirées qui l’ennuyèrent : il fallait passer un habit, se raser tous les jours.
     Il lut quelque part que seules les émanations matinales étaient salutaires, les vapeurs du soir étant nuisibles, et il se mit à craindre l’humidité. 
     En dépit de toutes ces lubies, son ami Stolz réussissait parfois à l’entraîner dans le monde ; mais Stolz était souvent absent de Pétersbourg, il se rendait à Moscou, à Nijni-Novgorod, en Crimée ou à l’étranger – et, en son absence, Oblomov replongeait jusqu’aux oreilles dans la solitude et dans l’isolement ; seul un événement extraordinaire, tranchant sur les phénomènes rythmant quotidiennement la vie, aurait pu l’en faire sortir ; mais rien de tel ne se produisait dans le présent, ni ne se laissait prévoir dans le futur.
     À tout cela les années ajoutèrent le retour d’une sorte d'anxiété enfantine, la peur du danger et du mal perçus dans tout ce qui ne relevait pas du train-train quotidien – par suite de sa perte de contact avec la variété du monde extérieur. 
          La lézarde au plafond de sa chambre, par exemple, ne l’effrayait pas : il y était habitué ; il ne lui venait pas non plus à l’esprit que rester en permanence confiné, enfermé dans une pièce à l’air jamais renouvelé, pouvait être plus nocif pour sa santé que l’humidité nocturne ; que surcharger chaque jour son estomac était une forme de suicide graduel ; mais cela faisait partie de ses habitudes, et ne l’effrayait pas.
     Ce dont il n’avait pas l’habitude, c’était le mouvement, la vie, la foule et l’agitation.
     Dans une foule compacte, il étouffait ; s’il s’asseyait dans une barque, ce n’était qu’avec l’espoir précaire d’atteindre l’autre rive sain et sauf, en voiture, il s’attendait à ce que les chevaux prennent le mors aux dents et démolissent le fiacre.
     Ou encore une terreur nerveuse s’emparait de lui : il s’épouvantait du silence autour de lui ou comme ça, sans savoir pourquoi – et il avait des fourmillements dans tout le corps. Il lui arrivait de jeter un regard apeuré à un coin obscur, s’attendant à ce que son imagination lui joue un tour et lui fasse voir des choses surnaturelles.
     Ainsi s’accomplit son rôle dans la société. D’un geste paresseux, il renonça à toutes les espérances juvéniles qui s’étaient révélées illusoires, ou qu’il avait lui-même déçues, à tous les souvenirs radieux, tendres et mélancoliques qui, même dans leurs vieux jours, font battre le cœur des autres hommes. 





  1. Dixième rang du tchin, un rang assez bas.
  2. De même que les quelques indications du premier chapitre, ce chapitre prépare le grand récit du paradis perdu de l’enfance, au chapitre IX : Le songe d’Oblomov.
  3. Comme on le sait depuis Gogol, les « âmes » désignent des paysans, les fameux moujiks. Sur le domaine en possession d’Oblomov se trouve un village dont il est également propriétaire. L’émancipation des paysans ne se fera qu’en 1861, par un décret du tsar Alexandre II.
  4. Papier monnaie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rouble_d%27assignation
  5. Et passer au neuvième rang de la Table, celui de conseiller titulaire. Voir la note 1 ci-dessus.
  6. Sic. Pour hepatitis, hépatite… J’ignore si c’est une coquille, ou si Gontcharov se moque un peu plus du médecin établissant ce remarquable certificat…
  7. Allusion à des romances de l’époque, notamment celles de Nikolaï Philippovitch Pavlov.

mercredi 27 juin 2018

Oblomov : chapitre IV


     Résumé du chapitre précédent : vindicatif et insatisfait, Tarantiev a fait son apparition. Comme tous les samedis, il vient déjeuner chez Oblomov – lequel est toujours couché...








IV

     — Bonjour, pays, dit Tarantiev avec brusquerie, en tendant une main velue à Oblomov. Qu’as-tu à rester couché comme une bûche à l’heure qu’il est ?
     — N’approche surtout pas, tu amènes le froid ! fit Oblomov en tirant la couverture sur lui.
     — Qu’est-ce qu’il chante encore, avec son froid ! se lamenta Tarantiev. Allons, prends donc la main qu’on te donne ! Il est presque midi, et il est vautré !
     Il voulut sortir Oblomov du lit, mais celui-ci devança son geste et, baissant vite ses pieds, chaussa d’un seul coup ses pantoufles.
     — J’avais l’intention de me lever à l’instant, dit-il en bâillant.
     — On le sait, comme tu te lèves : tu serais resté couché jusqu’à l’heure du déjeuner.  Hé, Zakhar ! Où es-tu, vieil imbécile ? Viens tout de suite aider ton maître à s’habiller.
     — Tâchez donc d’avoir un Zakhar à vous, vous pourrez lui aboyer dessus ! dit Zakhar en entrant dans la chambre avec un mauvais regard pour Tarantiev. Regardez comme vous avez sali partout avec vos pieds, on dirait qu’il est venu un colporteur ! ajouta-t-il.
     — Tiens, l’épouvantail qui parle ! fit Tarantiev en levant le pied pour en donner un coup par derrière à Zakhar à son passage, mais Zakhar s’arrêta et se retourna, tout hérissé.
     — Osez seulement me toucher ! siffla-t-il avec fureur. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je m’en vais, dit-il en revenant vers la porte.
     — Arrête donc, Mikheï Andréitch1, quel chahuteur tu fais ! Laisse-le tranquille ! Donne-moi ce qu’il me faut, Zakhar !
     Zakhar revint  et, regardant de travers Tarantiev, glissa prestement devant lui.
     S’accoudant sur lui, Oblomov se souleva du lit à contrecœur, comme un homme épuisé, et passa sans entrain dans un grand fauteuil où il se laissa choir, sans plus bouger ensuite.
     Zakhar prit sur un guéridon de la pommade, un peigne et des brosses, lui appliqua de la pommade sur la tête, lui fit une raie et lui passa la brosse dans les cheveux.
     — Vous allez vous laver, à présent ? demanda-t-il.
     — Je vais attendre encore un peu, répondit Oblomov. Et toi, rentre chez toi.
     — Ah, vous êtes là, vous aussi ? dit soudain Tarantiev en se tournant vers Alexeïev, tandis que Zakhar peignait Oblomov.  Je ne vous avais pas vu. Que faites-vous ici ? Un fameux cochon, votre parent ! Je voulais vous le dire depuis longtemps…
     — Quel parent ? Je n’ai aucun parent, répondit en hésitant Alexeïev, stupéfait, tournant des yeux écarquillés vers Tarantiev.
     — Voyons, celui qui travaille dans ce bureau, comment s’appelle-t-il, déjà ? Afanassiev. Ce n’est pas votre parent ? Allons donc.
     — Je ne m’appelle pas Afanassiev, mais Alexeïev, dit Alexeïev. Je n’ai pas de parents.
     — Pas un parent, à d’autres ! Il est aussi moche que vous, et il s’appelle aussi Vassili Nikolaïtch.
     — Je vous jure que nous ne sommes pas parents ; je m’appelle Ivan Alexeïtch.
     — Bon, peu importe, il vous ressemble. Mais c’est un cochon, dites-le lui quand vous le verrez.
     — Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu, fit Alexeïev en ouvrant sa tabatière.
     — Donnez-moi donc du tabac ! dit Tarantiev. Du tabac ordinaire, vous n’avez pas de tabac français ? C’est bien ça, dit-il en reniflant une prise. Pourquoi n’avez-vous pas de tabac français ? reprit-il d’un ton sévère. Oui, un cochon comme je n’en ai jamais vu, votre parent, poursuivit Tarantiev. Je lui ai emprunté un jour, il y a presque deux ans, cinquante roubles. Bon, cinquante roubles, est-ce une grosse somme ? Cela peut s’oublier, non ? Pensez-vous : tous les mois, où que nous nous rencontrions : « Et notre petite dette ? » qu’il me fait. Il m’embête ! Et ce n’est pas tout, hier, il est venu dans nos bureaux pour me dire : « Vous avez sûrement touché votre traitement, vous pouvez me rembourser, à présent. » Je lui en ai donné, du traitement : je lui ai fait honte devant tout le monde, il a eu le plus grand mal à retrouver la porte. « Je ne suis pas riche, j’en ai besoin, de cet argent ! » Comme si, moi, je n’en avais pas besoin ! Me prend-il pour un richard pouvant se fendre de cinquante roubles ? Donne-moi donc un cigare, pays.
     — Les cigares sont là-bas, dans la petite boîte, répondit Oblomov en montrant une étagère.
    Il restait assis dans son fauteuil, rêveur, dans sa pose gracieuse et indolente, sans remarquer ce qui se faisait autour de lui, sans entendre ce qui se disait. Il contemplait ses petites mains blanches, les caressant avec amour. 
     — Eh ! Ce sont encore les mêmes ? demanda Tarantiev avec sévérité en prenant un cigare et en jetant un coup d’œil à Oblomov. 
     — Oui, les mêmes, répondit machinalement Oblomov.
     — Mais je t’avais dit d’en acheter d’autres, de marque étrangère ? Voilà bien la façon dont tu retiens ce qu’on te dit ! Veille à ce qu’il y en ait sans faute samedi prochain, autrement, tu ne verras plus un bon moment. Regardez-moi cette cochonnerie ! reprit-il après avoir allumé son cigare, rejeté en l’air un nuage de fumée et avalé un autre nuage. Pas moyen de fumer ça.
     — Tu es venu tôt, aujourd’hui, Mikheï Andréitch, dit Oblomov en bâillant.
     — Et alors, je t’ennuie, c’est ça ?
     — Non, c’était une simple remarque ; habituellement, tu arrives juste pour le déjeuner, alors que là, il est seulement midi passé.
     — Je suis venu plus tôt exprès, afin de savoir ce qu’il y aurait au déjeuner ! Tu me donnes toujours de la cochonnerie, alors je tiens à savoir ce que tu as prévu aujourd’hui.
     — Va demander à la cuisine, dit Oblomov.
     Tarantiev sortit.
     — Je vous demande un peu ! dit-il en revenant. Du beuf et du veau ! Eh, Oblomov, vieux frère, tu ne sais pas vivre, pour un propriétaire ! Le beau seigneur que voilà ! Tu vis comme un petit-bourgeois ; tu ne sais pas régaler les amis ! Bon, tu as acheté du madère ?
     — Je ne suis pas au courant, demande à Zakhar, dit Oblomov sans presque l’écouter ; il doit y avoir du vin.
     — L’ancien, celui de l’Allemand ? Non, fais-nous la grâce de le prendre dans un magasin anglais.
     — Allons, celui-ci suffira, dit Oblomov, sinon, il va falloir encore envoyer quelqu’un !
     — Attends un peu, donne-moi de l’argent et j’en rapporterai ; j’ai encore une course à faire dans ce coin-là.
     Oblomov fouilla dans un tiroir et en retira un billet rouge valant à l’époque dix roubles .
     — Le madère coûte sept roubles, dit-il, en voici dix.
     — Donne-les moi : n’aie pas peur, on me fera la monnaie, là-bas !
     Il arracha le billet des mains d’Oblomov et le fit prestement disparaître dans sa poche.
     — Bon, j’y vais, fit Tarantiev en mettant son chapeau. – Je serai de retour vers cinq heures ; il faut que j’aille voir quelque chose : on m’a promis une place au bureau des boissons2, on m’a dit de repasser… Dis donc, Ilia Ilitch, tu ne pourrais pas louer une calèche aujourd’hui pour aller à Iékatiérinhof3 ? Tu pourrais me prendre avec toi.
     Oblomov secoua la tête négativement.
     — Quoi, tu as la flemme ? Ou alors, tu es trop avare ? Quel lourdaud tu fais ! dit-il. Bon, adieu, à tout à l’heure…
     — Attends, Mikeï Andréitch, l’interrompit Oblomov. Je dois te demander un conseil.
     — Quoi encore ? Fais vite, je n’ai pas le temps.
     — Voilà, deux malheurs viennent de me tomber dessus. On me chasse de mon appartement…
     — Il faut croire que tu ne payes pas ton loyer : tu n’as que ce que tu mérites ! dit Tarantiev qui voulut s’en aller.
     — Allons donc ! Je paye toujours d’avance. Non, le propriétaire veut refaire l’appartement… Mais attends donc ! Où t’en vas-tu ? Dis-moi ce que je dois faire : on me presse de partir, j’ai une semaine pour m’en aller…
     — En quoi suis-je ton conseiller ? Tu te fais des idées…
     — Je ne me fais pas d’idées du tout, dit Oblomov. Au lieu de crier et de faire du tapage, réfléchis plutôt à ce qu’il faut faire. Tu es un homme pratique…
     Tarantiev ne l’écoutait plus, il était plongé dans ses pensées.
     — Bien, soit, tu peux me dire merci, dit-il en ôtant son chapeau et en s’asseyant. Fais-nous servir du champagne au déjeuner, j’ai ton affaire.
     — Comment cela ?
     — Ça tient, pour le champagne ?
     — Ça se peut, si le conseil le vaut.
     — C’est plutôt toi qui ne mérites pas le conseil. Pourquoi te conseillerais-je gratis ? Tiens, demande-lui donc conseil, ou à son parent, ajouta-t-il en montrant Alexeïev.
     — Allez, allez, arrête, parle ! implora Oblomov.
     — Hé bien, voilà : dès demain, tu vas déménager…
     — Hein ? Belle trouvaille ! Je le savais déjà…
     — Attends, ne m’interromps pas ! s’écria Tarantiev. Demain, tu emménages chez ma commère, du côté de Vyborg4.
     — En voilà, une nouvelle ! Du côté de Vyborg ! Mais il y a des loups, l’hiver, là-bas, à ce qu’on dit.
     — Des fois, ils viennent des îles, qu’est-ce que ça peut te faire ?
     — Mais c’est le désert, là-bas, c’est mortel, il n’y a personne.
     — Tu racontes des histoires ! Ma commère y vit : dans une maison avec de grands potagers. C’est une noble femme, une veuve qui a deux enfants ; elle a avec elle son frère, qui est célibataire : une tête, le bonhomme, autre chose que celui-là, dans le coin, dit-il en montrant  Alexeïev – il est d’une autre force que toi et moi !
     — Que veux-tu que ça me fasse, tout ça ? dit Oblomov avec impatience. Je n’irai pas là-bas.
     — On va voir, si tu n’y vas pas. Dis donc, tu as demandé un conseil, alors écoute ce qu’on te dit.
     — Je ne déménagerai pas, dit Oblomov d’un ton résolu.
     — Eh bien, va au diable ! répondit Tarantiev, enfonçant son chapeau sur sa tête et se dirigeant vers la porte. Quel drôle de type tu fais ! dit-il en faisant demi-tour. Qu’est-ce qui te plaît donc tant, ici ?
     — Comment ça, qu’est-ce qui me plaît ? dit Oblomov. J’ai tout à proximité, ici, les magasins, le théâtre, le centre-ville, mes connaissances, tout…
     — Hein ? Tarantiev lui coupa la parole. Depuis combien de temps n’es-tu pas sorti ? Et le théâtre, ça fait combien de temps ? Et quelles sont ces connaissances que tu vas voir ? Et de quel centre-ville, permets-moi de te poser la question, as-tu diable besoin ?
     — Comment, de quel centre-ville ? Je peux en avoir besoin !
     — Tu vois, tu ne le sais pas toi-même ! Tandis que là-bas, réfléchis un peu : tu habiteras chez ma commère, qui est une noble femme, tu seras au calme, tranquille ; personne pour t’embêter ; pas de bruit, pas de boucan, soin et propreté. Regarde : ici, tu vis comme à l’auberge, toi, un seigneur, un propriétaire ! Alors que là-bas, c’est le calme et la propreté ; si tu t’ennuies, tu pourras bavarder avec tes voisins. À part moi, personne ne viendra te voir. Deux jeunes enfants avec qui tu pourras jouer autant que tu en auras envie ! Que veux-tu encore ? Et l’avantage est considérable. Tu payes combien, ici ?
     — Quinze cents.
     — Là-bas, tu auras presque toute la maison pour mille roubles ! Et de belles pièces, lumineuses et tout ! Cela fait longtemps qu’elle voulait un locataire tranquille et ordonné, je vais donc lui parler de toi…
     Oblomov hocha distraitement la tête en signe de refus.
     — Tu racontes des blagues, tu vas déménager ! dit Tarantiev. Réfléchis, ça te reviendra deux moins cher : tu gagnes déjà cinq cents, rien que sur le logement. Ta table sera deux fois meilleure, et plus propre ; pas de cuisinière, ni de Zakhar, pour te voler…
     Un grognement se fit entendre dans le vestibule.
     — Et il y aura plus d’ordre, poursuivit Tarantiev. Tout de même, chez toi, on éprouve de la répugnance à se mettre à table ! On cherche le poivre – pas de poivre ; le vinaigre ? on a oublié d’en acheter ; les couteaux sont sales ; le linge se perd, c’est toi qui le dis, il y a de la poussière partout – une véritable abomination ! Là-bas, une femme s’occupera de ton ménage : pas toi, ni ton imbécile de Zakhar…
     Le grognement dans le vestibule se fit plus fort.
     — Ce vieux cabot, reprit Tarantiev, n’aura plus à penser à rien : on te fournira tout. Pourquoi hésiter ? Déménage, un point c’est tout…
     — Aller comme ça, à brûle-pourpoint, du côté de Vyborg…
     — Allez donc discuter avec lui ! fit Tarantiev en essuyant la sueur sur sa figure. Voici l’été : ce sera exactement comme une datcha5. Tu tiens vraiment à pourrir cet été ici, rue Gorokhovaïa ? Là-bas, tu auras le jardin Biezborodko6 et l’Okhta sous la main, la Néva est à deux pas, tu auras ton potager – tu ne suffoqueras pas dans la poussière ! Toute réflexion est inutile : je vais faire un saut chez elle – donne-moi de quoi payer la course – et demain, tu déménages.
     — Quel homme ! dit Oblomov. Il vous invente d’un seul coup le diable sait quoi : à Vyborg… Il n’y a pas de quoi se pâmer. Non, trouve plutôt une astuce pour que je reste ici. Ça fait huit ans que je suis dans cet appartement, alors je n’ai pas envie d’en changer…
     — Tout est dit, tu vas déménager. Je vais à l’instant voir ma commère, pour ce qui est de ma place, je repasserai une autre fois…
     Il était sur le point de partir.
     — Attends, attends un peu ! Où vas-tu ? l’arrêta Oblomov. J’ai encore une autre affaire, plus sérieuse. Regarde un peu la lettre que j’ai reçue de mon staroste, et dis-moi ce que je dois faire.
     — Tu vois à quoi tu ressembles ? répliqua Tarantiev. Tu ne sais rien faire par toi-même. C’est toujours à moi de le faire ! Et toi, tu es bon à quoi ? Tu n’es pas un homme, tu n’es que de la paille !
     — Où est-elle, cette lettre ? Zakhar, Zakhar ! Il l’a encore fourrée quelque part ! dit Oblomov.
     — Voici la lettre du staroste, dit Alexeïev en prenant la lettre froissée.
       Oui, la voilà, répéta Oblomov, qui se mit à la lire tout haut. 
     — Qu’en dis-tu ? Que dois-je faire ? demanda Ilia Ilitch une fois sa lecture terminée. La sécheresse, les arriérés…
     — Fini, tu es un homme complètement fini ! dit Tarantiev.
     — Pourquoi fini ?
     — Comment ne serais-tu pas fini ?
     — Bon, si je suis fini, dis-moi ce que je dois faire !
     — Et tu me donneras quoi ?
     — Du champagne, c’était convenu, que te faut-il encore ?
     — Du champagne pour t’avoir trouvé un logement : tout de même, je te comble de bienfaits et toi, tu n’apprécies pas, tu discutes ; tu es un ingrat ! Va donc te trouver un logement toi-même ! Et quel logement ! C’est surtout la tranquillité que tu y connaîtras : exactement comme si tu étais chez ta propre sœur. Deux petits enfants, un frère célibataire, je passerai tous les jours…
     — Bon, bon, c’est bien, l’interrompit Oblomov ; dis-moi maintenant ce que je dois faire avec le staroste.
     — Je te le dirai si tu ajoutes du porter au déjeuner.
     — Du porter, maintenant ! Il ne te suffit pas…
     — Bon, alors adieu ! dit Tarantiev en remettant son chapeau.
     — Mon Dieu ! Le staroste qui m’écrit que je recevrai « dans les deux mille roubles en moins » , et celui-ci qui rajoute du porter ! Bon, très bien, achète du porter.
     — Donne-moi encore de l’argent ! dit Tarantiev.
     — Mais il te restera la monnaie du billet rouge.
     — Et le fiacre pour aller à Vyborg ? répondit Tarantiev.
     Oblomov ressortit un rouble et le lui fourra dans la main avec humeur.
     — Ton staroste est un filou, voilà ce que je peux te dire, commença Tarantiev en faisant disparaître le rouble dans sa poche ; et toi, tu l’écoutes bouche bée en  lui faisant confiance. Regarde ce qu’il chante ! Les sécheresses, une mauvaise année pour les récoltes, les arriérés et les moujiks en fuite. Il ment, il ment d’un bout à l’autre ! Je me suis laissé dire que dans nos régions, au domaine de Choumilovo, par exemple, la récolte de l’an passé a permis de payer toutes les dettes en retard, mais chez toi, soudain, c’est la sécheresse et la récolte est mauvaise. Choumilovo n’est qu’à une cinquantaine de verstes7 de ton domaine à toi : pourquoi  le blé n’a-t-il pas brûlé là-bas ? Et les arriérés, il les a aussi inventés ! Où avait-il les yeux ? Pourquoi ces négligences ? D’où viennent ces arriérés ? Le travail manque, il n’y a pas de débouchés, dans nos contrées ? Ah, le brigand ! Je lui aurais appris, moi ! Et les paysans ont fui parce qu’il a dû les écorcher, leur soutirer quelque chose, après quoi il les a laissés s’envoler, sans aller se plaindre au commissariat.
     — Cela ne tient pas, dit Oblomov, il donne même dans sa lettre la réponse du commissaire, de façon si naturelle…
     — Toi alors ! Tu ne connais rien à rien. Mais tous les aigrefins écrivent de façon naturelle – tu peux me croire ! Tiens, par exemple, reprit-il en montrant Alexeïev, il y a ici une âme honnête, le roi des moutons, pourrait-il écrire de façon naturelle ? Jamais de la vie. Alors que son parent, ce vain cochon, cette canaille, lui, écrira fort bien de façon naturelle. Et toi non plus, tu ne saurais pas écrire de façon naturelle ! De sorte que ton staroste est déjà une canaille, d’avoir écrit adroitement et de façon naturelle. Vois donc la façon dont il a aligné les mots : « ramener ces paysans à leur domicile » .
     — Que faire à son sujet ? demanda Oblomov.
     — Le remplacer immédiatement.
     — Et pour nommer qui ? Comment veux-tu que je les connaisse, ces moujiks ? Un autre sera encore pire, peut-être. Cela fait douze ans que je ne suis pas allé là-bas.
     — Vas-y toi-même, dans ton village : pas moyen de l’éviter ; passes-y l’été, et cet automne, rends-toi tout droit dans ton nouveau logement. Je veillerai à ce qu’il soit prêt.
     — Dans mon nouveau logement, au village, moi-même ! Quelles mesures désespérées tu me proposes ! fit Oblomov avec déplaisir. Comme s’il n’y avait pas moyen d’éviter les extrêmes et de s’en tenir au juste milieu…
     — Hé bien mon cher Ilia Ilitch, tu vas te perdre tout à fait. Moi, à ta place, j’aurais depuis longtemps hypothéqué mon domaine pour m’en acheter un autre, ou encore prendre une maison ici, dans un bon coin : cela vaut ton village. Et puis j’aurais hypothéqué cette maison pour en acheter une autre… Donne-moi seulement ta propriété, et les gens entendront parler de moi.
     — Arrête de te vanter et trouve-moi le moyen de ne pas quitter mon appartement, de ne pas me rendre dans mon village et de faire que les choses s’arrangent… observa Oblomov.
     — Mais bougeras-tu un jour de ta place ? dit Tarantiev. Regarde-toi donc : à quoi es-tu bon ? De quelle utilité es-tu pour ta patrie ? Il ne peut même pas se rendre dans son village !
     — Il est encore trop tôt pour que j’y aille, répondit Ilia Ilitch. Laisse-moi d’abord achever le plan de réorganisation que j’ai l’intention d’exécuter dans mon domaine… Et tu sais quoi, Mikheï Andréitch ? dit soudain Oblomov. Vas-y donc, toi. Tu connais l’affaire, ainsi que la région ; je ne regarderai pas à la dépense.
     — Me voici ton intendant, c’est ça ? répliqua Tarantiev avec hauteur. Et puis, j’ai perdu l’habitude de traiter avec les moujiks.
     — Que faire ? fit pensivement Oblomov. Vraiment, je ne sais pas.
     — Eh bien, écris au commissaire8 : demande-lui si le staroste lui a parlé des escapades des moujiks, lui conseilla Tarantiev. Et prie-le d’aller faire tour au village ; écris ensuite au gouverneur pour qu’il enjoigne au commissaire de faire un rapport sur la conduite du staroste :  « Excellence, prenez, comme un père, part à mes angoisses et portez un regard compatissant à l’inévitable et effrayant malheur dont je suis menacé  par suite des actions violentes de mon staroste, et à la ruine complète à laquelle je suis immanquablement voué, avec une femme et douze enfants en bas âge, lesquels resteront sans aucune assistance et sans le moindre bout de pain… »
     Oblomov se mit à rire.
     — Où ramasserais-je tant de marmots, si l’on demandait à les voir ? dit-il.
     — Des blagues ! Écris : douze enfants en bas-âge ; personne n’y fera attention, personne ne cherchera à se renseigner, au contraire, cela paraîtra « naturel » … Le gouverneur transmettra la lettre à son secrétaire, toi, dans le même temps, tu écriras aussi au secrétaire en lestant ta lettre de quelques billets de banque – et le secrétaire donnera des ordres. Adresse-toi également aux voisins : quels sont-ils, là-bas ?
     — À côté, il y a Dobrynine, dit Oblomov. Nous nous sommes souvent vus ici ; il est là-bas, à présent.
     — Écris-lui aussi, prie-le gentiment, dis-lui : « Rendez-moi un signalé service, ayez cette obligeance de chrétien, d’ami et de voisin. » Et joins à la lettre un petit cadeau, quelque babiole de Pétersbourg, des cigares, que sais-je. Voilà comment tu devrais procéder, mais tu ne penses à rien. Homme perdu ! Je l’aurais fait danser, moi, ton staroste : je lui en aurais fait voir ! Quand donc part le courrier ?
     — Après-demain, dit Oblomov.
     — Alors, assieds-toi et écris tout de suite.
     — Pourquoi tout de suite, si j’ai dit après-demain ? fit remarquer Oblomov.  On pourra le faire demain. Écoute un peu, Mikheï Andréitch, poursuivit-il, parachève « tes bienfaits » ; de mon côté, soit, j’ajouterai encore au déjeuner un poisson ou quelque volaille.
     — Qu’y a-t-il encore ?
     — Assieds-toi cinq minutes et écris. Ça ne te prendra pas longtemps d’écrire trois lettres ! Tu as une façon si « naturelle » de raconter, ajouta-t-il en s’efforçant de dissimuler un sourire. Et Ivan Alexéitch9 qui est là, pourrait les mettre au net…
     — Tu as de drôles d’idées ! répondit Tarantiev. Que moi, je me mette à écrire ! Cela fait plus de deux jours que je n’écris pas, au bureau : dès que je m’assois, une larme me vient à l’œil gauche, qui me lance ; sans doute un courant d’air que j’aurai attrapé, et j’ai la tête lourde dès que je me penche… Quel paresseux tu fais ! Tu vas te perdre, vieux frère, Ilia Ilitch, et pour trois fois rien !
     — Ah, si seulement Andreï10 pouvait arriver ! dit Oblomov. Il arrangerait tout…
     — Un beau bienfaiteur, que tu as trouvé là ! le coupa Tarantiev. Un maudit Allemand, un fieffé coquin !
     Tarantiev éprouvait une sorte de dégoût instinctif envers les étrangers. À ses yeux, Français, Allemand, Anglais étaient synonymes de filou, de trompeur, de fourbe ou de brigand. Il ne faisait même aucune différence entre les nationalités : pour lui, c’était du pareil au même.
     — Écoute, Mikheï Andréitch, dit Oblomov sur un ton sévère, je t’ai demandé de tenir un peu plus ta langue, en particulier à propos d’un homme avec lequel j’ai des liens.
     — Des liens ! répliqua haineusement Tarantiev. Quels liens de parenté a-t-il avec toi ? C’est un Allemand, non ?
     — Il m’est plus proche que n’importe quel parent : nous avons grandi et étudié ensemble, et je ne permettrai pas d’insolences…
     De colère, Tarantiev devint pourpre.
     — Hé bien ! Si tu me préfères un Allemand, dit-il, je ne remets plus les pieds chez toi. 
     Il mit son chapeau et se dirigea vers la porte. Oblomov se radoucit aussitôt. 
     — Il faudrait que tu respectes en lui mon ami, et que tu en parles avec plus de ménagements – voilà tout ce qu’exige ! Je crois que ce n’est pas demander un immense service, dit-il.
     — Respecter un Allemand ? dit Tarantiev avec le plus profond mépris. Et pourquoi ? 
     — Je te l’ai déjà dit, ne serait-ce que parce que nous avons grandi et étudié ensemble, lui et moi.
     — La belle affaire ! Comme si c’était rare, d’avoir étudié ensemble !
     — Mais s’il était ici, il m’aurait depuis longtemps épargné tout souci, sans réclamer de porter ni de champagne… dit Oblomov.
     — Bon, tu me fais des reproches ! Eh, va au diable avec ton porter et ton champagne ! Tiens, reprends ton argent… Zut, où l’ai-je mis ? Je ne sais plus du tout où j’ai fourré ce satané argent !
     Il tira un bout de papier noirci d’encre et couvert de graisse.
     — Non, ce n’est pas ça ! fit-il. Où l’ai-je donc mis ?
     Il fouilla dans ses poches.
     — Pas la peine de le ressortir ! dit Oblomov. Je ne te fais pas de reproches, je te demande juste de parler plus décemment d’un homme dont je suis proche et qui a tant fait pour moi…
     — Tant fait ! répliqua haineusement Tarantiev. Hé bien, attends, il en fera encore beaucoup – tu n’as qu’à l’écouter !
     — Pourquoi me dis-tu cela ? demanda Oblomov;
     — Parce que, lorsque ton Allemand t’aura plumé, tu verras ce que c’est que de préférer une sorte de vagabond à un pays, un Russe…
     — Écoute, Mikheï Andréitch, commença Oblomov.
     — Il n’y a rien à écouter, j’en ai écouté pas mal, j’ai enduré bien du chagrin, et venant de ta part !  Dieu sait combien j’ai essuyé d’affronts… En Saxe, son père ne devait pas voir la couleur du pain, et il est venu ici se pavaner.
     — Qu’as-tu à t’en prendre aux morts ? Quelle faute a commise son père ?
     — Ils sont coupables tous les deux, et le père et le fils, dit Tarantiev d’un air sombre, en agitant la main. Ce n’est pas pour rien que mon père m’avait mis en garde contre ces Allemands, lui qui, au cours de sa vie, a rencontré toutes sortes de gens !
     — Mais qu’est-ce qui te déplaît chez le père, par exemple ? demanda Ilia Ilitch.
     — Ceci qu’il est arrivé dans notre région au mois de septembre, en souliers11, vêtu de sa seule redingote, et le voilà qui laisse un héritage à son fils – qu’est-ce que ça veut dire ?
     — Il a laissé en tout et pour tout dans les quarante mille roubles à son fils. Sa femme lui avait apporté une dot, et il a gagné le reste en donnant des leçons aux enfants et en gérant un domaine : il avait de bons appointements. Tu vois, le père n’est en rien coupable. À présent, au fils : en quoi est-il coupable ?
     — Le brave garçon ! En un clin d’œil, il a fait des quarante mille du père un capital de trois cent mille et, dans le service, il a dépassé le rang de conseiller de cour12, et c’est un savant… et maintenant, le voilà encore qui voyage ! Il a trouvé le temps de tout faire, le polisson ! Allons, un vrai Russe, un brave Russe entreprendrait-il tout cela ? Un Russe choisit une chose, une seule, et encore, en prenant son temps, tout doucement, alors que celui-là, zou ! Bon, s’il était entré dans le commerce des vins, on saurait au moins d’où provient sa fortune, alors que là, rien, clic-clac ! C’est louche ! Je les traînerais devant les tribunaux, les gens comme lui ! Le voilà qui vadrouille le diable sait où, à l’heure actuelle ! poursuivit Tarantiev. Pourquoi est-il en vadrouille à l’étranger ? 
     — Il veut s’instruire, tout voir, connaître.
     — S’instruire ! Il n’a pas reçu assez d’instruction ? Il veut étudier quoi ? Il ment, ne lui fais pas confiance : il te ment les yeux dans les yeux, comme on ment à un bambin. Est-ce que les grandes personnes apprennent quelque chose ? Vous entendez ce qu’il raconte ? Un conseiller de cour, étudier ! Toi, par exemple, tu as étudié à l’école, est-ce que par hasard tu étudies encore ? Et lui (il montra Alexeïev), est-ce qu’il étudie ? Et son parent, il étudie, peut-être ? Parmi les braves gens, qui étudie ? Alors, il est assis sur les bancs d’une école allemande, et il apprend ses leçons ? Il ment ! J’ai entendu dire qu’il était allé observer une machine et en commander un exemplaire : sans doute une presse pour argent russe ! Je le flanquerais en prison… Des paquets d’actions… Oh, ces actions me révulsent à un point !
     Oblomov éclata de rire.
     —Qu’as-tu à rire ? Ce n’est pas la vérité, ce que je dis ?
     — Allons, laissons cela ! l’interrompit Ilia ilitch. Va où tu voulais aller, que Dieu te garde ! Quant à moi, je vais écrire toutes ces lettres avec Ivan Alexeïevitch, et puis je tâcherai de coucher sans tarder sur le papier mon plan : autant tout faire d’un seul coup…
     Tarantiev gagna le vestibule, puis revint brusquement sur ses pas, une nouvelle fois.
     — Ça m’était sorti complètement de la tête ! C’est une affaire qui m’a amené chez toi ce matin, commença-t-il, tout à fait radouci. Je suis invité à une noce, demain : Rokotov se marie. Prête-moi ton habit, pays ; le mien, vois-tu, est un peu élimé…
     — Mais c’est impossible ! dit Oblomov, se rembrunissant devant cette nouvelle demande. Mon habit n’est pas à ta taille…
     — Mais bien sûr que si ! le coupa Tarantiev. souviens-toi que j’ai essayé ta redingote : comme si elle avait été faite pour moi ! Zakhar, Zakhar ! Amène-toi un peu, vieille brute ! cria Tarantiev.
     Zakhar gronda comme un ours, mais ne vint pas.
     — Appelle-le, Ilia Ilitch. Il se prend pour qui ? se plaignit Tarantiev.
     — Zakhar ! cria Oblomov.
     — Ah, puissiez-vous… entendit-on dans le vestibule, en même temps que le bruit de pieds sautant à bas du poêle.
     — Bon, que voulez-vous ? demanda-t-il en s’adressant à Tarantiev.
     — Apporte mon habit noir ! ordonna Ilia Ilitch. Mikheï Andréitch va l’essayer pour voir s’il est à sa taille : il doit aller à une noce demain…
     — Je n’apporterai pas l’habit, dit résolument Zakhar.
     — Comment oses-tu ? Ton maître l’ordonne ! s’écria Tarantiev. Ilia Ilitch, pourquoi ne l’expédies-tu pas dans une maison de correction13 ?     
     — Bon, il ne manquait plus que cela, mettre un vieillard en maison de correction ! dit Oblomov. Ne sois pas têtu, Zakhar, apporte l’habit !
     — Je ne l’apporterai pas ! répondit froidement Zakhar. Qu’on14 rapporte d’abord le gilet et la chemise qui sont là-bas en villégiature depuis cinq mois. On nous les a pris à l’occasion de la fête de quelqu’un, et puis adieu ; un gilet de velours, ainsi qu’une chemise en fine toile de Hollande : elle vaut vingt-cinq roubles. Je n’apporterai pas l’habit !
     — Eh bien, adieu ! Que le diable soit avec vous, en attendant ! conclut avec humeur Tarantiev en sortant et en menaçant Zakhar du poing. N’oublie pas, Ilia Ilitch, je vais louer l’appartement pour toi – tu entends ? ajouta-t-il.
     — Bon, bon, très bien ! dit avec impatience Oblomov pour se défaire de lui.
     — Et toi, écris ce que tu dois écrire, poursuivit Tarantiev. Et n’oublie pas d’écrire au gouverneur que tu as douze enfants « tous en bas âge ». Et que la soupe soit sur la table à cinq heures ! Et pourquoi ne nous as-tu pas fait préparer de pâté ?
     Mais Oblomov ne répondit rien ; depuis un bon moment, il n’écoutait plus et, les yeux fermés, pensait à autre chose.
     Il se fit dans la pièce, au départ de Tarantiev, un silence inviolé pendant une dizaine de minutes. Oblomov était affligé, d’une part, par la lettre du staroste, d’autre part, par l’imminence de son déménagement, et de plus, le bavardage de Tarantiev l’avait éreinté. Enfin, il poussa un soupir.
     — Pourquoi n’écrivez-vous pas ? demanda doucement Alexeïev. Je vous aurais taillé une plume.
     — Taillez-là et partez, que Dieu soit avec vous ! dit Oblomov. Je vais m’y mettre tout seul, vous mettrez ça au net après le déjeuner.
     — Très bien, monsieur, répondit Alexeïev. En effet, je dois vous gêner… Je vais aller dire qu’on ne nous attende pas à Iékatiérinhof. Adieu, Ilia Ilitch.
     Mais Ilia Ilitch ne l’écoutait pas ; repliant ses jambes sous lui, il s’était presque couché dans son fauteuil et, en pleine désolation, était plongé dans un état qui tenait à la fois de la somnolence et de la rêverie.    


  1. Rappel : Andréitch est la forme raccourcie du patronyme Andreïevitch, fils d’André.
  2. Voir le chapitre III, note 3.
  3. Voir le chapitre II.
  4. De l’autre côté de la Néva.
  5. Maison de campagne, résidence secondaire dans les bois… Le terme est passé en français.
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Bezborodko. L’Okhta est une petite rivière.
  7. La verste fait 1,1 km environ.
  8. Déjà mentionné plusieurs fois. L’ispravnik est l’officier de police d’un district rural.
  9. L’indéfinissable Alexeïev - voir le chapitre II – a encore changé de patronyme…
  10. Stolz !
  11. Les hommes portaient des bottes, en Russie.
  12. Septième rang, milieu de la table.
  13. Prisons pour des peines de courtes durée, apparues vers 1845.
  14. Le texte russe utilise un pluriel de déférence qui prend ici un sens ironique…