mardi 5 janvier 2016

Tête-à-tête ( Vassili Choukchine )

Tête-à-tête














   Le bourrelier Antipe Kalatchikov appréciait chez les gens la délicatesse d’esprit et la bonté. Alors qu'il était de bonne humeur et que régnait chez lui une paix relative, Antipe dit à sa femme :
- Tu es certes une femme imposante, Marfa, mais tu es un peu stupide.
 - De quoi ?
- Mais oui...Que veux-tu ? Que je couse jour et nuit, que je ne fasse que coudre ? Mais j’ai aussi une âme. Et cette âme a également envie de s’amuser, de chahuter.
- Je m’en fiche, de ton âme !
- Ehhh...
- Ça veut dire quoi, «ehhh» ?
- Eh bien...je me suis souvenu de ton koulak de père, Dieu ait son âme !
L’air menaçant, imposante, les poings sur les hanches, Marfa toisa Antipe. Petit et sec, ce dernier soutint fermement son regard.
- Pas question de toucher à mon père !...C’est compris ?
- Aha, compris, - répondit brièvement Antipe.
- Tant mieux.
- Tu es trop sévère, Marfynka. Ce n’est pas bon, ma chérie : tu vas te déchirer le coeur et en mourir.
   En quarante ans de vie commune, Marfa n’avait pas appris à reconnaître quand Antipe était sérieux et quand il blaguait.
- Allez, mets-toi à coudre.
- Je couds, ma petite mère, je couds.

   Il régnait dans la maison des Kalatchikov une odeur que rien ne pouvait chasser, un remugle de cuir corroyé, de poix et de goudron. La maison était grande et lumineuse. Elle avait autrefois résonné de rires enfantins; plus tard, elle avait connu des mariages, mais aussi des heures nocturnes d’affliction, lorsque régnait un silence de mauvais augure, un voile recouvrant les miroirs et la faible lueur d’une bougie, à la pâleur chétive, éclairant à peine le mystère profond entourant la mort. Avec sa vigoureuse moitié, Antipe Kalatchikov avait donné naissance à dix-huit enfants, dont douze avaient survécu.
   L’apparence de la maison s’était modifiée avec le temps, mais demeurait inchangé le recoin où travaillait Antipe - à droite du poêle, derrière une cloison. Il y cousait des harnais, des brides, des sellettes et des colliers. C’était aussi à cet endroit, accrochée au mur, que se trouvait sa chère balalaïka. Cette balalaïka était la passion d’Antipe, le profond amour - muet - de toute sa vie. La tête penchée sur son épaule, il était capable d’en jouer des heures durant, sans que l’on puisse distinguer si l’instrument lui parlait de choses très chères et oubliées, ou si c’était lui qui lui confiait sans hâte ses pensées de vieillard. Il pouvait rester ainsi assis toute la journée, et, n’eût été Marfa, c’est bien ce qui se serait passé. Pour Marfa, en effet, il devait, des journées entières, coudre et seulement coudre :elle avait un amour immodéré de l’argent, et lésinait sur tout. Toute sa vie, elle avait combattu la balalaïka d’Antipe.Un jour, dans un accès de colère, elle en vint à la jeter au feu, dans le poêle. Devenu blême, Antipe la regarda brûler. Telle une petite écorce de bouleau, la balalaïka s’enflamma aussitôt. Elle se déforma...Poussa par trois fois comme un gémissement humain - et ce fut la fin.
Antipe sorti dans la cour, s’empara d’une hache et réduisit en petits morceaux tout le stock de colliers, de harnais, de sellettes et de brides. En silence, soigneusement, assis sur un banc. Apeurée, Marfa ne pipait mot. Après quoi, Antipe disparut une semaine entière, occupé à se saouler. Puis il fit son apparition à la maison, accrocha au mur une nouvelle balalaïka et se mit au travail. Marfa ne s’approcha plus jamais de l’instrument. Mais elle surveillait attentivement Antipe : elle ne restait jamais longtemps chez les voisins, elle s’efforçait même de ne pas quitter leur domicile. Elle le savait bien : aussitôt qu’elle aurait mis le pied dehors, Antipe décrocherait la balalaïka et se mettrait à jouer - et adieu le travail.

      Par un soir d’automne, ils étaient assis tous les deux - Antipe dans son recoin, Marfa à la table, avec un ouvrage de tricot.
Ils se taisaient.
Le temps est pluvieux, au dehors. Dans la maison, il fait agréablement chaud. Avec un petit marteau, Antipe enfonce de petits clous de cuivre dans un collier : toc-toc-toc...Marfa vient de délaisser son tricot, elle rêvasse en regardant par la fenêtre.
Toc-toc-toc, - fait le marteau d’Antipe. Et le tic-tac de la pendule se fait aussi entendre, donnant l’impression qu’elle va s’arrêter d’un moment à l’autre. Mais ce n’est qu’une impression. De l’autre côté des carreaux, la pluie tombe dru.
- Qu’as-tu à t’attrister, Marfynka ? - demanda Antipe. - Tu te demandes encore comment amasser de l’argent ?
Marfa resta silencieuse, regardant pensivement par la fenêtre. Antipe lui jeta un coup d’oeil.
- Nous ne tarderons pas à mourir, de toute façon. Et puis, posséder cent roubles, ce n’est pas avoir de l’argent. - Antipe aimait bien bavarder en travaillant. - Moi, j’ai réfléchi toute ma vie, à m’en coller des hémorroïdes. Ce que j’ai pu travailler ! Et voilà : qu’est-ce que j’ai vu de bien ? Rien du tout. Au moins, il y a des gens qui se sont battus, ils se sont insurgés plus d’une fois, ils ont fait la guerre civile, la Grande guerre patriotique*...S’ils ont péri, au moins, c’était en héros. Mais moi, ici - depuis mes treize ans, que je suis assis à travailler, et je vais sur mes soixante-dix. Si ce n’est pas de la patience ! Et maintenant : on peut se demander pourquoi j’ai travaillé. L’argent ne m’a jamais intéressé, je m’en moque. Je ne suis pas devenu une huile. Et quant à ma spécialité, elle aura tôt fait de disparaître : on se passera de bourreliers. Pourquoi ai-je donc vécu ?
- Pour tes enfants, - répondit gravement Marfa.
Antipe ne s’attendait pas à ce qu’elle rentre dans la conversation. D’ordinaire, elle lui coupait le sifflet par une remarque désobligeante.
- Pour les enfants ? - Antipe s’anima. - En un sens, c’est vrai, bien entendu, mais d’un autre côté - non, tu n’as pas raison.
- On peut savoir de quel côté ?
- En ceci qu’on en doit pas vivre seulement pour ses enfants. il faut aussi vivre un peu pour soi-même.
- Et qu’est-ce que tu aurais bien pu faire pour toi ?
Antipe resta un instant pris de court.
- Comment ça, qu’est-ce que j’aurais pu faire  ? J’aurais bien trouvé quelque chose...Devenir musicien, tiens. Un gars de la ville était venu, un jour, il avait déclaré que j’étais une pépite. une pépite, tu comprends, c’est quelque chose en or, un truc rare. Qui suis-je, à présent ? Un bourrelier tout ce qu’il y a d’ordinaire, alors que j’aurais peut-être pu...
- Arrête un peu !... - Marfa agita la main. - Te voilà lancé, ça fait mal aux oreilles de t’écouter.
- C’est que tu ne comprends pas, - soupira Antipe.
Ils se turent un moment.
Marfa se mit soudain à pleurer. Avec son mouchoir, elle essuya ses larmes et dit :
- Ils se sont envolés aux quatre coins de la terre, nos enfants.
- Tu aurais voulu qu’ils restent toute leur vie avec toi ? - rétorqua Antipe.
- Arrête donc, avec ton marteau ! - fit brusquement Marfa. - Allez, assieds-toi, causons un peu des enfants.
Antipe eut un sourire malicieux en posant son petit marteau.
- Tu as un coup de cafard, Marfa, - prononça-t-il joyeusement. - Si tu veux, je vais te jouer un petit air, pour chasser le cafard ?
- Vas-y, joue, - l’autorisa Marfa.
Antipe se lava les mains et le visage, et se recoiffa.
- Donne-moi donc une autre chemise.
Marfa sortit d’un tiroir une chemise propre. Antipe la mit, ainsi qu’une ceinture. Il décrocha la balalaïka du mur, s’assit dans le coin rouge**et regarda Marfa;
- En avant pour le concert !
- Mais pas de blagues, - recommanda Marfa.
- Nous allons à l’instant faire revivre toute notre jeunesse, - se vanta Antipe, qui accordait son instrument. - Tu te souviens des rondes sur les pelouses ?
- Bien sûr, pourquoi je ne m’en souviendrais pas ? Je suis un peu plus jeune que toi.
- De combien ? Un peu plus de trois semaines ?
- Pas du tout, de deux ans. J’étais toute jeunette, à l’époque, et toi, tu faisais le pitre.
Antipe, sans se fâcher, se mit à rire.
- J’étais tout de même un type remarquable ! Tu te souviens, comme tu t’accrochais à moi ?
- Qui ça, moi ? Seigneur ! Et mon défunt père, sur qui a-t-il lâché les chiens ? Qui a laissé son pantalon accroché à la clôture ?
- D’accord, le pantalon, c’était le mien...
Antipe fit un peu tourner la dernière clé, inclina la tête et gratta les cordes...Il se mit à jouer, et l’isba sombre, tiède et vide se remplit de la douce clarté de la musique des jours enfuis, des jours de la jeunesse. Et surgirent d’autres soirées, souvenirs doux et tristes, qui murmuraient quelque chose d’indicible à propos de la vie et de ce qui est vraiment important.



Ne couds pas pour moi,
Ma..aaaman,
De robe rouge...



chantonna Antipe, faisant de la tête signe à Marfa. Celle-ci poursuivit :


Ne te fais pas 
De tort pour rien,
Ma chérie...



L’harmonie péchait un peu, mais quel bien cela leur faisait ! Voici que des images oubliées se dressaient devant eux, c’était tantôt la steppe qui se profilait derrière leur village natal, tantôt la berge d’une rivière, ou le petit bois de peupliers qui bruissait à leurs oreilles, sombre, un peu effrayant...Et il y avait quelque chose de doucement émouvant dans tout cela. Disparues l’automne et la solitude, plus d’histoires d’argent ou de colliers pour chevaux...
Ensuite, Antipe joua un air gai. Et se mit à aller et venir dans l’isba comme un petit diable, roulant comiquement de ses hanches osseuses.


Oh, tam, ri-ta-tam,
Les amis,
Venez vous promener,
Amusons-nous un peu !



Il sautillait, maintenant. Marfa se mit à rire, puis à pleurer, s’essuya les yeux et rit encore.
- Seigneur, le voilà qui se pousse du col, le vantard !...On ne sait même plus où jeter les yeux.
Antipe rayonnait. Ses petits yeux malins se faisaient espiègles.


Oh, ma Marfa,
Oh, Marfynka,
Tu me fais de vains reproches !


- Et tu te souviens, Antipe, la fois où tu m’as emmenée en ville, à la foire ?
Antipe hocha la tête.


Oh, je m’en souviens, ma douce,
Je m’en souviens, Marfynka !
Ho ! Ho ! Ha ! ha !
De la vesce et des lentilles !


- Quel idiot, cet Antipe ! - dit avec tendresse Marfa. - Tu chantes n’importe quoi.


Oh, ma petite Marfouchka,
Qui fait la joie de tout un peuple...


Marfa riait à s’en décrocher la mâchoire.
- Mais quel idiot, cet Antipe !


Oh, tam, ri-ta-tam,
Les amis !



- Assieds-toi, chantons quelque chose, - dit Marfa en s’essuyant les yeux.
Antipe était un peu essouflé. En souriant, il la regarda.
- Alors ? C’est un mauvais gars, Antipe ?
- Non, mais c’est un nigaud, - rectifia Marfa.
- Bref, tu ne comprends pas, - reprit Antipe, sans se vexer. Il s’assit. - Toi et moi, nous pourrions vivre bien agréablement, en parfaite harmonie. Mais ce maudit argent te torture. Ne te fâche pas, hein.
- Ce n’est pas l’argent, qui me torture, c’est son absence.
- Assez...Laisse tomber, s’il te plaît. Pas de dispute. Quelle chanson désirez-vous, mam’zelle ?
- Celle sur le jeune Volodia.
- Elle n’est pas bien gaie, celle-là !
- Tant pis. Je vais pleurer encore un petit peu.


Oh, cessez de tourner au-dessus de la mer, les mouettes,


chanta Antipe.


Vous ne pouvez nulle part vous poser, pauvrettes.
Envolez-vous vers la Sibérie lointaine,
Emportez cette triste nouvelle.



Antipe, recueilli, chantait avec ferveur. Comme s’il récitait.


Oh, c’est à minuit, à la nuit noire
Qu’on tua le jeune Volodia.
Au matin, son père et son jeune frère...


Marfa se remit à pleurer.
- Antipe, ah, Antipe !...Pardonne-moi quand je te vexe, - entendit-on à travers ses larmes.
- Pas grave ! - dit Antipe. - Toi aussi, pardonne-moi, lorsque je suis coupable.
- Je ne te laisse pas jouer...
- Pas grave, - répéta Antipe. - Si on me laissait faire, je jouerais jour et nuit. Ce n’est pas bon non plus, je le comprends.
- Tu veux prendre une petite bouteille ?***
- D’accord.
Marfa essuya ses larmes et se leva.
- Va au magasin, moi je préparerai le dîner.
Antipe passa sa veste en jean et se tint au milieu de l’isba, attendant que Marfa atteigne l’argent, enfoui sous diverses nippes dans les profondeurs d’un énorme coffre. Il restait là, à contempler le large dos de son épouse.
- Bon, il y a encore autre chose, - fit-il négligemment, - elle est un peu usée...il en faudrait une nouvelle. Il en arrivé des neuves, au magasin. Elles ont l’air bien ! Donne-moi de quoi régler ça en même temps.
- Pardon ? - Marfa s’était immobilisée.
- Une balalaïka, quoi.
Marfa se remit en mouvement. Prit l’argent, s’assit sur le coffre et se mit en devoir de compter l’argent, lentement, laborieusement. Les sourcils froncés, elle remuait les lèvres.
- Elle marche encore très bien, - dit-elle.
- Il y a une planchette de fêlée...elle vibre.
- Tu peux la recoller. Avec de la poix, en faisant attention.
- De la poix sur un instrument ? Qu'est-ce que tu racontes, grands dieux !
Marfa se tut. Se remit à compter les billets, sévère et soucieuse.
- Tiens, - elle tendit à Antipe de l’argent, sans le regarder en face.
- Juste pour un quart ?****- La lèvre inférieure d’Antipe pendait.
- Tout de même, tu peux encore en jouer. Elle a très bien marché aujourd’hui !
- Ehhh, Marfa ! Antipe eut un soupir pesant.
- Ça veut dire quoi, «Ehhh» ?
- Eh bien...rien, rien. - Antipe se détourna vers la porte.
- Elle coûte combien, cette chose ? - demanda soudain Marfa, bourrue.
- Trois fois rien. - Antipe s’était arrêté sur le seuil. - Dans les six roubles, au nouveau cours.
- Tiens, - Marfa lui tendit six roubles, à contrecoeur.
Antipe se hâta de revenir vers elle, prit l’argent et sortit en silence : se mettre à discuter était dangereux, pas question de lambiner - Marfa pouvait très bien se raviser.











* La deuxième guerre mondiale
** L’endroit le plus solennel de la maison, où sont, sur une étagère, les icônes avec une veilleuse
*** De vodka
**** De litre

vendredi 1 janvier 2016

Une vengeance ( Anton Tchékhov, 1882 )


Une vengeance



Publiée en 1882 sous pseudonyme (voir Wikipedia, par exemple)
Plusieurs fois déjà traduite en français :
Une vengeance, traduit par Madeleine Durand et Édouard Parayre, révision de Lily Denis, Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 1967
Signalons également une autre traduction, due à Catherine Emery, que l'on peut trouver dans la collection bilingue Pocket, édition de 2006.
Le Tchékhov satirique et drolatique prend la plume, ici, comme dans de nombreux autres courts récits.







  
Lev Savvitch Tourmanov, membre des classes moyennes, pourvu d’un petit capital, d’une jeune femme et d’une sérieuse calvitie, jouait ce jour-là au wint chez l’une de ses connaissances, dont c’était la fête. Ayant perdu pas mal d’argent, tout en sueur, il pensa soudain qu’il n’avait pas bu de vodka depuis un bon moment. Il se leva, et, se dandinant sur la pointe des pieds avec importance, il se fraya un passage entre les tables, traversa le salon où la jeunesse s’occupait à danser ( il se permit ici un sourire indulgent et tapota paternellement l’épaule d’un jeune pharmacien maigrichon ), après quoi, par une petite porte, il se glissa prestement dans la pièce où était dressé un buffet. Sur un guéridon l’attendaient des bouteilles et des carafes de vodka...Ainsi que divers zakouskis, toute une verdure d’oignon et de persil, et, sur une assiette, la moitié d’un hareng déjà entamé.
Lev Savvitch, s’étant versé un petit verre, leva la main en écartant les doigts, comme se préparant à tenir un discours, but son verre, fit une grimace, puis enfonça une fourchette dans le hareng...C’est alors que des voix se firent entendre derrière la cloison.
- Oui, oui, peut-être...disait avec emportement une voix de femme. - Mais quand ?
« Tiens, c’est ma femme, - se dit Lev Savvitch, reconnaissant la voix. - avec qui est-elle donc ? »
- Quand tu le voudras, ma chérie...- répondit une voix de basse, pleine et profonde. - Cela paraît difficile aujourd’hui, et demain, je suis pris tout le temps...
« Mais c’est Degtiariev ! - se dit Tourmanov, identifiant la voix de basse comme celle de l’une de ses relations.  - Toi aussi, mon fils ! Celui-là aussi, elle a donc mis le grappin dessus ?  Quelle bonne femme infatigable et insatiable ! Pas une seule journée sans aventure ! »
- Oui, demain, je suis pris - continuait la voix de basse. - Envoie-moi un mot demain...Cela me fera très plaisir...Il faudrait juste mettre en ordre notre correspondance. Il faut trouver un truc. Par la poste, ce n’est pas fameux. Suppose que je t’écrive, ton dindon pourrait bien intercepter la lettre en s’adressant au facteur; et si c’est toi, ma chère épouse recevra la lettre en mon absence, et l’ouvrira, sans doute. 
- Alors, que faire ?
- Il faut trouver un truc. Envoyer un domestique ne vaut guère mieux, car ton Sobakievitch* doit serrer la bride à la femme de chambre et au valet...Dis donc, il joue aux cartes ?
- Il joue, oui. Cette andouille perd tout le temps !
- Alors, il est heureux en amour, - ricana Degtiariev. - Bon, mon petit chou, voilà le tour qui me vient à l’esprit...Demain soir, à six heures précises, en rentrant du bureau, je traverserai le jardin municipal, dont je dois voir le gardien. Toi donc, ma chérie, tâche de déposer, avant six heures, un billet dans le vase de marbre, tu sais, à gauche de la tonnelle à la vigne vierge...
- Je vois, oui...
- Voilà qui aura le charme de la nouveauté, du mystère et de la poésie...Et restera ignoré de ma légitime comme de ton bedonnant de mari. Entendu ?
Lev Savvitch se resservit un verre de vodka, et retourna à la table de jeu. Ce qu’il venait de découvrir ne l’avait ni frappé, ni étonné, pas plus qu’indigné.
Il était loin, le temps de l’indignation, des scènes, des jurons et même des bagarres; il avait fait son deuil de tout ça, et fermait désormais les yeux sur les infidélités de son épouse volage. Infidélités qui, cependant, lui restaient en travers du gosier. Dindon, Sobakievitch, ce genre d’expressions avaient de quoi froisser son amour-propre.
« Tu parles d’une canaille, tout de même, ce Degtiariev ! - pensa-t-il, tout en inscrivant ses pertes au jeu.  - Le rencontre-t-on en ville, il joue les amis très chers, fait de grands sourires et vous tapote le ventre, et là, il faut voir les énormités qu’il sort. Fort respectueux en face, et, par derrière, on envoie le dindon et le bedonnant...»
La brûlure de l’offense lui devenait plus cuisante, au fur et à mesure qu’il faisait le compte, une vraie dégoûtation, de ses pertes...
« Espèce de blanc-bec..., - se disait-il en cassant la craie de colère. - Foutriquet...Je n’ai pas envie de l’avoir sur le dos, autrement, je lui en collerais, du Sobakievitch ! »
Au dîner, il ne put regarder sans frémir Degtiariev, alors que celui-ci, à croire qu’il le faisait exprès, le harcelait de questions : avait-il gagné au jeu ? Pourquoi cet air triste ? Et ainsi de suite.
Il poussa même l’impudence, se targuant des droits de l’amitié, jusqu’à faire la leçon à l’épouse de Lev Savvitch, lui reprochant de négliger la santé de son mari. Laquelle épouse, comme si de rien n’était, coulait des regards emplis de douceur en direction dudit mari, riait gaiement et bavardait en toute innocence, si bien que le diable en personne n’eût pu soupçonner en elle la moindre infidélité.
Rentrant chez lui, Lev Savvitch éprouvait une insatisfaction irritée, tout juste comme si, au dîner, on lui avait servi un vieux caoutchouc en guise de veau. Il aurait peut-être pu prendre sur lui d’oublier, sans le bavardage souriant de son épouse, qui, à chaque instant, lui remettait en mémoire dindon, jars et gros bedon...
« Le gifler, ce salopard... - remâchait-il. - Le mettre en pièces, publiquement »
Et de songer qu’il serait bon de rosser Degtiariev, de le tenir comme un moineau au bout de son pistolet...Le faire virer de son poste, ou encore flanquer dans le fameux vase de marbre quelque chose de bien répugnant, de bien nauséabond - quelque rat crevé, par exemple...Ce ne serait pas non plus une mauvaise idée, que de remplacer, dans ce vase, la lettre de son épouse par quelques vers bien scabreux, signés « ton Akoulka », ou autre chose du même tonneau.
Un long moment, Tourmanov marcha de long en large dans sa chambre en proie à de tels rêves délicieux. Pour s’arrêter tout à coup, se frappant le front.
- Ça y est, bravo ! - s’écria-t-il, ravi.  - Voilà qui sera parfait ! Par-fait !
Ayant attendu que son épouse s’endorme, il s’assit à son bureau et, après mûre réflexion, d’une écriture volontairement déformée et en défigurant exprès la grammaire, il écrivit ce qui suit : « Au marchand Doulinov. Cher Monsieur ! Si à sis heures du soir, ajourdhui 12 septambre, vous n’avez pas mi deux cent roubles dans le vase en marbre qu’il se trouve dans le jardin municipal, à droite de la vigne, alors on vous tura, et votre maircerie sautera ».  Et Lev Savvitch, sa rédaction achevée, sauta de sa chaise, enthousiasmé.
- Pas mal, non ? - chuchotait-il en se frottant les mains. - La classe ! Satan lui-même ne trouverait pas mieux, comme vengeance ! Ce sacré marchand, bien sûr, va prendre peur et alerter la police, laquelle se tiendra aux aguets dans les buissons, vers six heures, et, quand notre pigeon voudra prendre sa lettre, clac ! Attrapé...
- Une vraie frousse, qu’il aura ! Le temps de tirer ça au clair, la canaille, il va en baver, avec un petit tour en prison à la clé...Bravo !
Ayant affranchi la lettre, Lev Savvitch alla de ce pas la mettre à la poste. Puis s’endormit avec un sourire d’extrême béatitude et dormit d’un doux sommeil, comme cela ne lui était plus arrivé depuis longtemps. A son réveil, le matin, se souvenant de sa trouvaille, il se mit à chantonner gaiement, et tapota même le menton de sa femme infidèle. En partant au travail, ensuite, assis à son bureau, il ne fit que sourire en imaginant l’effroi de Degtiariev,quand le piège se refermerait sur lui...
A cinq heures passées, n’y tenant plus, il courut au jardin pour contempler de ses propres yeux la déroute de l’ennemi.
« Aha ! » - se dit-il en rencontrant un agent de police.
Parvenu à la treille, il se cacha derrière un buisson et, fixant avidement le vase, attendit, dévoré d’impatience.
A six heures pile se présenta Degtiariev. Le jeune homme était visiblement de très bonne humeur. Le haut-de-forme crânement repoussé sur la nuque, le manteau grand ouvert laissant comme voir son âme, outre son gilet, sifflotant, tirant des bouffées d’un cigare...
«  Atttends un peu ! - se réjouit méchamment Tourmanov. - Le dindon et Sobakievitch, ils vont te tomber dessus à l’instant ! »
Degtiariev s’approcha du vase pour y introduire la main avec indolence...Lev Savvitch s’était un peu redressé, les bras braqués sur lui...Le jeune homme retira du vase une petite enveloppe, l’examina en la tournant et en la retournant, puis haussa les épaules, la décacheta en hésitant, haussa une fois encore les épaules, l’air très perplexe; l’enveloppe contenait deux billets irisés !
Degtiariev les contempla longuement. Enfin, avec de nouveaux haussements d’épaules, il les fourra dans sa poche et dit à haute voix :         « Merci ! » **
Lev Savvitch, fort malheureux, entendit ce « merci ». Et resta toute la soirée planté devant la boutique de Doulinov, agitant un poing menaçant à l’encontre de l’enseigne, en bredouillant avec indignation :
- Frrrroussard ! Marchand de mes deux ! Baleine et fils de baleine ! *** Frrroussard ! Lièvre bedonnant !




* Personnage des Ames mortes. Butor. Littéralement : fils de chien...
** En français dans le texte.
*** Marchand sans scrupules dans la pièce d’Ostrovski Coupables sans délit (signalé par C. Emery )

jeudi 31 décembre 2015

Le baluchon ( Mikhaïl Zochtchenko, 1926)

Le baluchon






L’art de voler, mes chers amis, est une science à part entière, de très grande ampleur.
A notre époque, vous le savez vous-même, il faut être à son aise, pour ne pas chaparder.
Et notre époque exige une imagination sans limites.
La raison principale en est que le public est devenu prudent. Il veille jalousement à ses intérêts. Bref, il tient à ses biens comme à la prunelle de ses yeux !
- Les yeux, dit-on, on peut toujours les faire soigner, avec une carte d’assuré social. Mais les biens, quand on est dans la dèche, ils ne reviennent jamais.
Ce qui est fort exact.
Du coup, le voleur contemporain est devenu très savant, apte à la spéculation et d’une imagination débordante. Autrement, avec de telles gens, il ne peut pas s’en sortir.
Je prends un exemple. Cet automne, une vieille que je connais, la mère Anissia Petrova, s’est fait entortiller. Et ce n’est pas n’importe qui ! Cette bonne femme-là peut elle même très bien vous entortiller. Et - voyez un peu - on lui a barboté un baluchon, quasiment sous ses fesses.
Un larcin très élaboré, avec des trouvailles, bien sûr. Imaginez notre bonne vieille à la gare de Pskov, assise sur son baluchon, attendant le train de minuit.
Elle est là depuis le matin, elle a rappliqué tôt à la gare. Elle s’est assise sur son baluchon, et attend. Rien ne la fait s’éloigner, elle a trop peur que le baluchon ne disparaisse.
Elle reste assise et elle attend. Elle mange un peu et boit de l’eau, les passants, par charité, lui donnent de quoi. Pour le reste des petites affaires un peu sales, disons, se laver ou se raser, notre bonne vieille laisse tomber, ça attendra bien. Parce que le baluchon est énorme, impossible de franchir une porte avec. Et, je l’ai déjà dit, pas question de l’abandonner.
La voilà qui sommeille, toujours assise.
« En restant dessus,  - pense-t-elle, - pas moyen de me le faucher. Je ne suis pas une petite vieille qui se laisse voler. J’ai le sommeil léger, je me réveillerai »
Et elle sommeille, notre bonne vieille, que Dieu lui vienne en aide. A travers son demi-sommeil, il lui semble qu’on la bouscule, comme un coup de genou dans la gueule. Une fois, puis une deuxième et une troisième.
« En voilà une façon de me rentrer dedans ! - se dit-elle - Ces gens ne font attention à rien »
Et de pousser un grognement en se frottant les yeux, mais soudain, elle voit un homme  à côté d’elle sortir un mouchoir de sa poche et, ce faisant, faire tomber un billet vert, un billet de trois roubles.
Effarement - vous devinez - de la vieille, qui se laisse choir en direction du billet, allonge une jambe dessus pour se pencher ensuite ni vu ni connu, il n’y a plus qu’à prier le Seigneur de lui envoyer son train au plus vite. Elle, bien sûr, le billet dans la patte, revient vers son bien.
La suite n’est que tristesse : la vieille se retourne, plus de baluchon. Et le billet se révéla une grossière imitation. Ce n’était qu’un appât pour lui faire quitter son baluchon. 
Notre bonne vieille eut beaucoup de mal à revendre à moitié prix le billet.

Sommeil ( Anton Tchékhov )

Sommeil




Cette nouvelle sinistre date de 1888 : elle parut au début de l’année, sous pseudonyme, dans " Le journal de Petersbourg." Elle fit partie ultérieurement du recueil intitulé « Sombres gens », tout un programme. Auscultation de la misère sociale et de ses conséquences, affleurement du médecin tout court, dans la description du père malade, exploitation impitoyable d’une très jeune fille...Cette passion et compassion pour les couches les plus misérables de la société russe, qui lancera deux ans plus tard l’auteur sur les routes de Sibérie, vers Sakhaline. Tchékhov a transmué ici en violence littéraire ces sentiments devant ces vies mutilées et broyées, et peut-être aussi l’amertume secrète qu’il peut ressentir, lui qui n’a pas connu d’enfance : il faut aller à l’école mais aussi chanter à l’église et aider au magasin du père, brutal et peu doué pour le commerce, et bientôt, le magasin perdu, c’est la misère. Travailler sans relâche, le pli est pris, et Tchékhov travaillera comme un forçat jusqu’à sa mort. L’édition soviétique de 1977 de ses oeuvres complètes compte pas moins de trente volumes - certes agrémentés de notes et commentaires, mais bien épais... 
La nouvelle a déjà été traduite en français au moins deux fois : la première fois par E. Parayre pour l’édition de la Pléiade, en 1970. la deuxième fois pour le recueil « Nouvelles et récits russes classiques » des éditions Pocket en 2005, par K. Fache, I. Ghivasky et M. Julien, sous le titre             « l’envie de dormir ».



  
  

C’est la nuit. Varka*, petite bonne d’enfants d’à peine treize ans, balance le berceau du bébé, en chantonnant tout doucement : 
Dodo, fais dodo,
C’est la chanson du dodo...
Une veilleuse verte brûle devant l’icône; à une corde tendue en travers de la pièce pendent des couches et de grands pantalons noirs. La veilleuse projette au plafond une grande tache verte, les ombres des langes et des culottes s’allongent sur le poêle, sur le berceau, sur Varka...Quand la veilleuse se met à trembloter, ombres et tache s’éveillent, comme agitées par le vent. L’air est étouffant, empli d’un remugle de soupe aux choux et de cuir de chaussures. 
Il pleure, le bébé. A force de pleurer, il s’est enroué, malgré son épuisement, il continue de crier, et jusqu’à quand ? Et Varka voudrait dormir. Ses yeux se ferment d’eux-mêmes, sa tête tombe en avant, elle en a mal au cou. Elle ne peut plus remuer ni paupières ni lèvres, elle se sent le visage sec et figé comme une tête de bois, une tête qui rapetisse, devient comme une tête d’épingle.
- Fais dodo, petit, - chantonne-t-elle - je te ferai de la bouillie...
Dans le poêle, on entend un grillon. Derrière la porte, dans l’autre pièce, le ronflement du patron et de son apprenti, Afanassi...Le grincement plaintif du berceau, la chanson murmurée par Varka, voilà que tout se fond en une berceuse nocturne, si douce à l’oreille au moment du coucher. Mais maintenant, elle ne ressent qu’un accablement irrité, car la somnolence la gagne, or elle n’a pas le droit de dormir : si Varka s’endort - à Dieu ne plaise ! - elle sera battue.
La veilleuse vacille. La tache verte et les ombres se mettent à bouger, s’infiltrent sous les paupières mi-closes et immobiles de Varka, et distillent dans son cerveau à moitié endormi des rêves embrumés. De sombres nuages se font la chasse dans le ciel, ils crient comme le bébé. Mais le vent s’est levé, chassant les nuages, et Varka distingue une grande route boueuse; dans cette boue liquide s’étirent des convois, se traînent des gens, besace sur le dos, vont et viennent des ombres; de part et d’autre de la route, des forêts, à moitié cachées par un brouillard froid et hostile. Soudain, les porteurs de besaces et les ombres tombent par terre, dans le flot de boue. « Que voulez-vous ? » - demande Varka. « Dormir, dormir ! » - entend-elle. Et les voilà qui dorment à poings fermés, d’un doux sommeil, tandis que, perchées sur des fils télégraphiques, les pies et les corneilles crient comme le bébé, crient pour les réveiller.
- Dodo, fais dodo, c’est la chanson du dodo...- chantonne Varka, et voici qu’apparaît à présent une isba enténébrée, à l’air irrespirable.
Sur le sol de l’isba, se tourne et se retourne son défunt père, Efim Stepanov. Sans le distinguer, elle l’entend se rouler par terre en gémissant. Son hernie lui joue un sale tour, suivant son expression. Il a tellement mal qu’il ne plus parler, il ne fait qu’aspirer de l’air et claquer des dents, un vrai roulement de tambour.
- Bou-bou-bou-bou...
Pélagie, la mère de Varka, a couru dire aux maîtres que son homme se mourait. Un bout de temps, déjà, qu’elle est partie, elle ne rentre toujours pas. Couchée sur le poêle, Varka ne dort pas, elle écoute son père faire « bou-bou-bou ». Voici tout de même quelqu’un, cela s’entend. Les maîtres ont envoyé un jeune médecin, venu de la ville chez eux en visite. Dans l’obscurité, on en le voit pas entrer dans l’isba, on l’entend juste tousser et faire claquer la porte. 
- Eclairez-moi, demande-t-il.
- Bou-bou-bou...- répond Efim.
Pélagie court au poêle et farfouille à la recherche de la tasse ébréchée où sont les allumettes. En silence. une minute plus tard, le médecin , ayant cherché dans ses poches, allume lui-même une allumette.
- Voilà, mon petit père**, voilà - dit Pélagie, se ruant hors de l’isba pour revenir peu après, munie d’un bout de chandelle.
Efim a les joues roses, les yeux brillants et le regard étrangement perçant, comme s’il voyait à travers tout, le médecin comme l’isba. 
- Alors, c’est quoi, cette idée ? - dit le docteur, se penchant sur le malade - Dis donc ! Tu as ça depuis longtemps ?
- Hein ? Je meurs, Votre Noblesse, mon heure est venue...Je vais quitter ce monde...
- Arrête, avec tes bêtises; on va te soigner !
- Je vous remercie humblement, Votre Noblesse, faites comme il vous plaira, mais je crois bien...Si la mort est déjà là, que voulez-vous...
Le médecin s’affaire un quart d’heure autour de lui, puis se relève et déclare :
- Je ne peux rien faire...Il faut que tu ailles à l’hôpital, pour subir une opération. Tout de suite... Tu m’entends, tout de suite ! Il est tard, ils dorment tous, à l’hôpital, je vais te faire un mot. Tu as compris ?
- Comment va-t-il y aller, petit père ? - s’inquiète Pélagie - nous n’avons pas de cheval.
- Ce n’est rien, je vais demander à tes maîtres de te prêter un cheval.
Le docteur parti, la chandelle s’éteint, et de nouveau : « bou-bou-bou »...Une demi-heure plus tard, envoyée par les maîtres, une charrette s’approche de l’isba. Efim se prépare un peu, et s’en va.
Et c’est le matin, le clair et beau matin. Pélagie a quitté l’isba, elle est allée à l’hôpital prendre des nouvelles d’Efim. On entend un bébé pleurer, et la voix de Varka qui chantonne :
- Dodo, fais dodo, c’est la chanson du dodo...
Voilà Pélagie de retour. Elle se signe et dit dans un murmure :
- Cette nuit, ils l’ont arrangé, mais il a rendu l’âme ce matin...Qu’il repose en paix, à lui le Royaume des cieux...A ce qu’ils disent, c’était déjà trop tard, il aurait fallu venir les voir plus tôt...
Varka s’en va pleurer dans la forêt, mais soudain, elle reçoit un tel coup sur la nuque qu’elle se cogne le front contre le tronc d’un bouleau. Levant les yeux, elle voit devant elle son patron, le cordonnier.
- Dis donc, sale teigne, - entend-elle - le bébé pleure, et toi tu roupilles ?
Il lui tire l’oreille, elle a mal et secoue la tête, se remet à bercer le bébé en chantonnant. La  tache verte et les ombres des couches et des pantalons se balancent, lui font des clins d’oeil et bientôt s’emparent d’elle à nouveau. Voici que réapparaît la grande route boueuse, sur laquelle dorment, vautrés, les gens avec leur besace  sur le dos. En les voyant, Varka a terriblement sommeil, quelle volupté ce serait de s’allonger, mais Pélagie, sa mère, marche à ses côtés et la presse : il faut se dépêcher d’aller en ville, se placer.
- Une petite pièce, au nom du Christ ! - implore la mère - Soyez charitables, bonnes gens ! - dit-elle aux passants.
- Donne-moi le petit ! - lui répond une voix bien connue - Donne-moi le petit ! - répète la voix, brusque et courroucée. - Tu dors, vermine ?
Se relevant brusquement, Varka jette un coup d’oeil autour d’elle et comprend en un éclair de quoi il retourne : la route, Pélagie et les passants se sont évanouis, il ne reste, plantée au milieu de la pièce et voulant nourrir son marmot, que sa patronne. Tandis que celle-ci, forte, d’une belle carrure, allaite et apaise le bébé, Varka, restée debout, la regarde, attendant qu’elle ait fini. Du bleu apparaît derrière les vitres, la tache verte et les ombres au plafond se font plus pâles. C’est presque le matin.
- Reprends-le ! - dit la patronne, reboutonnant sa blouse - Il pleure encore. On lui a jeté un sort, à croire.
Varka prend le bébé dans ses bras, le replace dans son berceau et se remet à le bercer. La tache verte et les ombres s’effacent peu à peu, il n’y a plus personne pour se faufiler dans sa tête et l’embrumer. Mais cela ne change rien, elle a terriblement sommeil ! Elle pose la tête sur le rebord du berceau, qu’elle se met à bercer de tout son corps balancé : elle s’efforce de vaincre le sommeil, mais ses yeux se ferment, et sa tête se fait lourde.
- Varka, allume le poêle ! - crie le patron, derrière la porte.
Ce qui veut dire que c’est déjà l’heure de se lever et de se mettre au travail. Varka laisse le berceau, et court chercher du bois dans le bûcher. Ce qui lui plaît : en courant, en marchant, on a moins sommeil qu’en étant assis. Elle apporte le bois, allume le poêle et sent se visage se réveiller, le sang y circule à nouveau, elle a les idées plus claires.
- Varka, mets en route le samovar ! - c’est la patronne, cette fois.
Varka casse du petit bois, elle a juste le temps de l’enflammer et de le disposer dans le samovar que retentit un nouvel ordre :
- Varka, nettoie les caoutchoucs du patron !
Assise par terre, elle se met à nettoyer les caoutchoucs, et l’idée lui vient qu’il serait bien agréable de fourrer sa tête dans un bon gros et bien profond caoutchouc, et d’y sommeiller un petit peu...Et voilà que le caoutchouc grandit, grossit, il occupe toute la pièce à présent, Varka en laisse tomber la brosse, mais elle secoue la tête et concentre son regard pour que les objets devant elle cessent de grandir et de se promener à leur guise.
- Varka, lave l’escalier du dehors, ça fait honte pour les clients !
Elle lave l’escalier, range les chambres, ensuite elle allume l’autre poêle et file faire les courses. Le travail ne manque pas, on n’est pas tranquille une minute.
Mais le pire, c’est de se tenir debout sans bouger, devant la table de la cuisine, à éplucher les pommes de terre. Sa tête penche vers la table, elle voit trouble, le couteau lui échappe des mains, le tout juste à côté de sa patronne, forte, colérique, qui, les manches retroussées, parle d’une voix si forte que les oreilles de Varka en résonnent. C’est également une torture que de servir à table, laver le linge et le recoudre. A certains instants, on aurait envie de ne plus rien voir, et de tomber par terre pour dormir.
Ainsi passe le jour. Derrière les carreaux, il fait plus sombre, et Varka presse de ses mains ses tempes engourdies et se prend à sourire sans savoir pourquoi. La pénombre du soir caresse ses yeux collés de sommeil, lui promettant pour bientôt ce sommeil profond.
Le soir, les patrons ont des invités.
- Varka, mets en route le samovar ! 
Le samovar des patrons est trop petit, il faut le faire repartir plusieurs fois pour étancher la soif des invités. Après quoi, Varia reste debout une heure de rang au même endroit, à regarder les invités en attendant les ordres.
- Varka, va vite acheter trois bouteilles de bière ! 
Elle se précipite, courant le plus vite possible, pour chasser le sommeil.
- Varka, va vite chercher de la vodka ! Varka, où est le tire-bouchon ? Varka, prépare du hareng !
Les invités sont tout de même partis; on laisse les feux s’éteindre, les patrons vont se coucher.
Un dernier ordre :
- Varka, berce le petit !
Dans le poêle, on entend le grillon; la tache verte au plafond et les ombres des couches et des pantalons s’infiltrent à nouveau sous les paupières entr’ouvertes de Varka, lui adressent des clins d’oeil et c’est de nouveau le brouillard dans sa tête.
- Dodo, fais dodo, c’est la chanson du dodo...
Mais le bébé crie à s’époumoner. Varka se retrouve de nouveau sur la grande route boueuse, réapparaissent ces gens avec leurs besaces, et ses parents, Pélagie, Efim. C’est clair, elle les reconnaît tous, il n’y a qu’une chose que, dans son demi-sommeil, elle n’arrive pas à comprendre, quelle est cette force qui lui entrave bras et jambes, l’écrase et l’empêche de vivre ? Regardant tout autour d’elle, elle la cherche, cette force, pour s’en défaire, mais sans la trouver. Enfin, épuisée, elle concentre ce qui lui reste de force, de vue et d'ouïe pour regarder la tache verte qui vacille au plafond et prêter l’oreille au cri, et découvre l’ennemi, celui qui lui gâche la vie.
Le bébé, le voilà, l’ennemi.
Elle en rit. C’est étonnant. Comment n’a-t-elle pas compris plus tôt une chose aussi simple ? La tache verte, les ombres et le grillon se mettent aussi à rire et à s’étonner, lui semble-t-il.
Cette vision déformée s’empare de tout son être. Varka se lève de son tabouret et , un grand sourire aux lèvres, sans ciller le moins du monde, fait le tour de la chambre. C’est un chatouillement agréable, cette idée qu’elle va se défaire séance tenante du bébé, de celui à qui elle est enchaînée bras et jambes...Tuer le bébé, après quoi dormir, dormir, dormir...
Elle rit, fait des clins d’oeil à la tache verte qu’elle menace du doigt, s’approche du berceau et se penche sur le bébé. Une fois celui-ci étouffé, elle se couche vite par terre, en riant de plaisir à l’idée de pouvoir enfin dormir, et, une minute après, la voici qui dort d’un sommeil profond, comme morte...






 * Varka est la contraction populaire de l’un des diminutifs du prénom Varvara, c’est-à-dire, pour nous, Barbara..)
** Appellation affectueuse-respectueuse.

mercredi 30 décembre 2015

Deux beautés ( Anton Tchékhov, 1886 )

Deux beautés










I


  
Jeune lycéen, je me suis rendu, avec mon grand-père, du bourg de Bolchaïa Krepka à Rostov-sur-le-Don. C’était par une torride et affreusement ennuyeuse journée d’août. A  cause de la chaleur et du vent sec et brûlant qui nous envoyait des nuages de poussière, nous avions les yeux collés et le gorge desséchée; cela ôtait l’envie de regarder le paysage, de bavarder ou même de penser, et, quand il arrivait à notre somnolent cocher Karpo, voulant exciter le cheval, d’atteindre ma casquette avec son fouet, je n’émettais aucune protestation, mais, sortant de ma torpeur, je jetais un rapide et triste coup d’oeil d’oeil au loin : un village apparaîtrait-il ? Pour donner à manger à notre cheval, nous fîmes halte, dans le gros bourg arménien de Bakhtchi-Salakh, chez un riche Arménien que connaissait mon grand-père. De toute ma vie, je n’ai rien vu de plus caricatural que cet Arménien. Imaginez-vous un petite tête rasée, avec, plantés bas, de gros sourcils en broussaille, une longue moustache grise et une large bouche, d’où sortait une longue chibouque en bois de cerisier; la petite tête était plus ou moins bien rattachée à un corps maigre et bossu, habillé de façon extravagante : un court veston rouge et de larges pantalons d’un bleu éclatant ; cette silhouette se déplaçait en traînant les pieds, les jambes bien écartées, parlait en gardant la pipe au bec et accordait à ses hôtes le moins d’attention possible.
Chez cet Arménien, il n’y avait certes ni vent ni poussière, mais cela restait aussi désagréable, étouffant et ennuyeux que là-bas, dans la steppe, sur la route. Je me souviens de m’être assis, couvert de poussière et épuisé par la chaleur, dans un coin, sur un coffre vert. Les murs de bois brut, les meubles et le plancher passé à l’ocre exhalaient une odeur de bois desséché, à demi-calciné par le soleil. Et des mouches partout, absolument partout...mon grand-père discutait avec l’Arménien à propos de moutons et de pâturages. Je savais qu’on préparerait le samovar pendant une heure, que mon grand-père siroterait son thé encore une bonne heure, puis irait dormir deux ou trois heures, si bien que j’allais passer le quart de la journée à l’attendre, après quoi ce serait de nouveau la chaleur de plomb, la poussière et les cahots de la route. J’entendais le murmure de leurs deux voix, et il me semblait que je  voyais tout cela depuis une éternité, l’Arménien, le buffet avec sa vaisselle, les mouches et les fenêtres embrasées par le soleil, et que j’aurais encore longtemps sous les yeux ce spectacle, et je me prenais à haïr la steppe, le soleil et les mouches...
Une servante ukrainienne portant un foulard vint apporter la vaisselle, sur un plateau, puis le samovar. Sans se presser, l’Arménien s’en alla dans l’entrée crier :
- Machia ! Viens donc servir le thé ! Où es-tu donc ? Machia !
On entendit des pas précipités, et une jeune fille entra dans la pièce, une créature d’environ seize ans, en simple robe d’indienne, avec un petit foulard blanc sur la tête. Tandis qu’elle lavait la vaisselle et versait le thé, je ne voyais que son dos. Je pus seulement remarquer qu’elle avait la taille fine, qu’elle allait pieds nus et que ses talons menus étaient recouverts par des pantalons descendant très bas. 
Le maître de maison m’a proposé de boire du thé. En m’asseyant à la table, j’ai regardé en face la jeune fille, qui me servait un verre, et j’ai senti comme une brise me parcourir l’âme et en chasser les impressions de la journée, aussi bien la poussière que l’ennui. J’avais sous les yeux les traits charmants du visage le plus parfait que j’eusse jamais vu, que ce soit en rêve ou dans la réalité. Devant moi se tenait une beauté, je le compris au premier coup d’oeil, comme on reconnait aussitôt un éclair.
Je suis prêt à jurer que Macha, ou, comme disait son père, Machia, était une véritable beauté, mais je ne saurais le prouver. Il arrive que, dans le ciel, les nuages se massent en désordre à l’horizon, et que le soleil, masqué par eux, les teinte de couleurs variées : l’un est pourpre, le suivant orange, voici de l’or, du lilas, du rose tirant sur le gris; on croit voir ici un moine, là un poisson, plus loin c’est un Turc enturbanné. La lueur de cet incendie, qui occupe à présent le tiers du ciel, vient frapper aussi bien la croix des églises que les carreaux des maisons en ville,  illumine les rivières comme les mares, tombe en pluie d’or sur les feuilles des arbres. Au loin, se détachant sur ce fond  crépusculaire, un vol de canards sauvages, partis pour on en sait où...Et le bouvier ramenant ses vaches, et l’arpenteur traversant en calèche une levée de terre ou le simple promeneur, tous regardent ce coucher de soleil et admirent sa beauté, sans que nul ne puisse dire en quoi consiste cette beauté.
Je ne fus pas le seul à trouver belle cette Arménienne. Mon grand-père, vieillard de quatre-vingts ans, homme rude et insensible à la beauté des femmes comme à celles de la nature, observa une minute entière, d’un regard caressant, le visage de Macha, et demanda :
- C’est votre fille, Aviett Mazarytch ?
- Hé oui, c’est ma fille.
- Une bien belle jeune fille - le félicita mon grand-père.
Un peintre eût parlé, à propos de la jeune Arménienne, d’une beauté rigoureusement classique. C’était précisément le genre de beauté dont la contemplation, Dieu sait pourquoi, vous inspire la conviction, à la vue de ces traits réguliers, que les cheveux, les yeux, le nez, la bouche, le cou, la poitrine, jusqu’aux mouvements de ce jeune corps se fondent en une unité harmonieuse, un accord où la nature n’a commis aucune fausse note; il vous semble alors qu’une belle femme doit précisément avoir le nez de Macha, droit mais légèrement busqué, de même qu’elle doit avoir ses grands yeux sombres, ses longs cils, et son regard langoureux, que ses boucles et ses sourcils de jais doivent faire ressortir de la même façon que chez Macha la pâleur de son front et de ses joues, comme la verdeur d’un roseau détonne dans l’eau d’un calme ruisseau; que pour arriver à sculpter son cou blanc et sa poitrine menue, il faut posséder un singulier talent artistique. A la regarder, il vous vient peu à peu le désir de lui dire une gentillesse sortant de la banalité, quelque chose de sincère et de beau, de beau comme elle.
Au début, me fit honte et me mortifia de voir que, ses yeux passant au-dessus de ma tête, elle ne m’accordait aucune attention; comme si un halo de fierté heureuse la séparait de moi et la dérobait jalousement à mes regards.
« Cela vient de ce que me voilà tout bruni de soleil et de poussière, et aussi de ce que je suis encore trop jeune » - me suis-je dit.
Et puis, petit à petit, je me suis laissé envahir par le sentiment de sa beauté, jusqu’à ne plus penser à moi. J’en oubliais l’ennui de la steppe et la poussière, je n’entendais plus le bourdonnement des mouches, je ne savais plus quel goût avait le thé, je ressentais seulement la beauté de la jeune fille en face de moi, de l’autre côté de la table.
Sensation étrange, en vérité. Ce n’était pas du désir, de l’enthousiasme ou de la jouissance qu’éveillait en moi Macha, mais un sentiment, à la fois pesant et doux, de tristesse. Tristesse trouble, indéfinissable, comme dans un rêve. Pour quelque raison inconnue, j’avais pitié aussi bien de moi que de mon grand-père, de l’Arménien et de sa fille, comme si, tous les quatre, nous étions en train de perdre un je ne sais quoi d’important et de vital, que nous ne retrouverions plus jamais. La tristesse avait aussi gagné mon grand-père, qui, délaissant moutons et pâturages, se taisait, pensif, en regardant Macha.
Ayant fini son thé, mon grand-père est allé s’allonger, et et je suis sorti pour m’asseoir sur le petit perron devant la maison. Comme toutes celles de Bakhtchi-Salakh, la maison était en plein soleil; ni arbre, ni auvent, rien pour faire de l’ombre. En dépit de la chaleur torride,  une joyeuse animation régnait dans la grande cour recouverte de mauve et d’arroche. Derrière l’une des haies basses partageant cette cour, avait lieu le battage. Autour d’un poteau fiché au milieu de l’aire, couraient une douzaine de chevaux, attelés en un rang formant un grand rayon. A leur côté marchait un valet ukrainien portant un long gilet et des pantalons larges, faisant claquer son fouet et criant à leur adresse, semblant à la fois  se moquer d’eux et faire étalage de son pouvoir sur ces bêtes.
- A-a-a...Les maudits...A-a-a...Attendez un peu, tas de choléras ! Vous avez peur, hein ?
Les chevaux blancs, bai ou pie, ne comprenant pas pourquoi on les forçait à tourner sur place en écrasant la paille de blé, allaient sans entrain, contraints et forcés, en agitant leur queue de mécontentement. Sous leurs sabots, le vent faisait se lever des nuages de balle dorée, qui allaient heurter la haie. Des femmes s’affairaient avec des râteaux à côté de hautes meules fraîchement dressées, vers lesquelles convergeaient les charrettes à deux roues, et, derrière ces meules, dans une autre cour, se produisait le même manège d’une douzaine de chevaux, entraînés par un Ukrainien semblable au premier, lui aussi  jouant du fouet et se moquant des bêtes.
Je m’étais assis sur les marches brûlantes; à cause de la chaleur, la colle de bois suintait des balustrades et de l’encadrement des fenêtres; des moucherons rouges se pressaient les uns contre les autres dans les étroites bandes d’ombre formées par les marches et les volets. Le soleil me brûlait la tête, la poitrine et le dos, mais je ne sentais rien, attentif seulement au bruit de pieds nus, derrière moi, sur le plancher de l’entrée.  Portant la vaisselle du thé, Macha descendit vivement les marches, m’apportant comme un courant d’air, et, telle un oiseau, vola vers une petite dépendance de la maison, sans doute une cuisine, d’où s’échappaient une odeur de mouton grillé, ainsi que l’irritation d’une voix arménienne. Elle disparut derrière une porte sombre, remplacée sur le seuil par une vieille Arménienne voûtée, aux larges pantalons verts, et belle de visage. La vieille était en colère, et pestait contre quelqu’un. Réapparut bientôt Macha, le visage empourpré de la chaleur de cette cuisine, et portant sur le dos un gros pain noir; joliment penchée sous le poids du pain, elle traversa la cour en direction de l’aire de battage, se faufila à travers la haie et, disparaissant dans un nuage de balle dorée, me fut cachée par les charrettes. L’Ukrainien, cessant de faire courir les chevaux, abaissa son fouet, se tut et regarda un moment du côté des charrettes, puis, lorsque l’Arménienne repassa rapidement à côté des chevaux et franchit la haie, la suivit du regard et, s’adressant à ses chevaux sur un ton de grande affliction, s’écria :
- Que la terre t'engloutisse, démon !
Et, tout le reste du temps, je ne fis qu’entendre le bruit de ses pieds nus et la voir courir dans la cour, le visage grave et soucieux. Tantôt elle gravissait en courant les marches, m’enveloppant à nouveau d’un air frais, tantôt elle courait à la cuisine où à l’aire de battage, ou derrière le portail et, tournant la tête, j’avais du mal à la suivre.
Et, plus sa beauté passait et repassait devant mes yeux, plus s’alourdissait ma tristesse. J’avais pitié de moi, d’elle et de l’Ukrainien dont le regard ne la quittait pas, à chaque fois qu’elle traversait le nuage de balle en direction des charrettes. Lui enviais-je sa beauté, ou  était-ce le fait que cette fille n’était et ne serait jamais mienne, qu’elle me voyait comme un simple étranger, ou le sentiment vague que cette beauté rare n’était que hasard sans nécessité, de plus éphémère comme tout sur terre, ou cette tristesse relevait-elle de cette sensation particulière qu’éveille en nous la contemplation de la beauté authentique, Dieu seul le sait !
Trois heures d’attente s’écoulèrent ainsi, sans que je m’en aperçoive. Apparemment, je ne m’étais pas rassasié de la contemplation de Macha, que déjà Karpo menait le cheval à la rivière pour le laver, et voilà qu’il l’attelait. Le cheval, tout mouillé, s’ébrouait de contentement et ruait dans les brancards. « En arrr--rière ! » lui cria Karpo, réveillant mon grand-père. Macha alla nous ouvrir le portail grinçant, nous avons pris place dans notre petite calèche, et sommes sortis de la cour. Nous allions, silencieux, comme fâchés l’un contre l’autre. Lorsque, deux ou trois heures plus tard, apparurent au loin Rostov et Nakhitchevan, Karpo se retourna brusquement vers nous, pour déclarer :
- Y a une sacrée belle fille, chez l’Arménien !
Et donna un bon coup de fouet au cheval.




II



Une autre fois, déjà étudiant, je voyageais en train vers le sud. Nous étions en mai. Lors d’un arrêt, quelque part entre Belgorod et Kharkov, je crois bien, je suis sorti sur le quai, histoire de me dégourdir les  jambes.
L’ombre du soir s’étendait déjà sur le quai, sur le petit jardin de la gare et sur le champ qu’on apercevait de côté; la gare masquait un peu le crépuscule, mais le coloris rose tendre que prenaient les volutes de fumée s’échappant de la locomotive montrait que le soleil hésitait encore à se coucher.
Déambulant sur le quai, j’ai fini par remarquer que la majorité des passagers se promenant comme moi, allaient et venaient, s’arrêtant même, auprès d’un wagon de deuxième classe, avec une expression du visage qui semblait indiquer la présence, dans ce wagon, de quelque célébrité. Au beau milieu de la foule de curieux que je croisai à côté de ce wagon, j’ai retrouvé jusqu’à mon compagnon de voyage, un officier d’artillerie, un petit gars vif, chaleureux et sympathique comme le sont tous ceux avec qui le hasard d’un voyage nous met brièvement en relation.
- Que regardez-vous donc ? - lui ai-je demandé.
En guise de réponse, il m’a juste désigné, d’un mouvement des yeux, une silhouette féminine. C’était une presque jeune fille de quelque dix-sept ou dix-huit ans, habillée à la russe, tête nue, une mantille négligemment jetée sur l’épaule, non une passagère, mais plutôt la fille ou la soeur du chef de gare. Se tenant près d’une fenêtre du wagon, elle bavardait avec un passager d’un certain âge. Avant même que j’ai pu me rendre compte de ce que j’avais exactement sous les yeux, m’envahit de nouveau le sentiment éprouvé dans le bourg arménien. 
Cette jeune fille était remarquablement belle, ceux qui, avec moi, la dévisageaient, ne semblaient avoir aucun doute à ce sujet.
Si l’on devait, comme c’est l’usage, la décrire en détail, de vraiment beau, il n’y avait chez elle que les ondulations de son abondante chevelure blonde, indisciplinée quoique enserrée, au sommet de sa tête, d’un petit ruban noir, le reste étant au mieux très ordinaire. Elle clignait fortement des yeux, que ce fût sa façon de jouer les coquettes, ou la conséquence d’une réelle myopie, elle avait le nez légèrement retroussé, la bouche petite, le profil un peu mou, les épaules trop étroites pour son âge, et cependant, cette jeune créature faisait l’effet d’une véritable beauté, et, la contemplant, je pus acquérir la conviction qu’un visage de femme russe n’a pas besoin, pour se voir qualifier de beau, d’une extrême régularité des traits, bien plus, si l’on avait substitué à ce nez retroussé un autre, droit et d’une plastique irréprochable, comme celui de la jeune Arménienne, son visage eût alors perdu tout son charme.
Se tenant devant la fenêtre et bavardant, la jeune fille, un peu recroquevillée à cause de l’humidité du soir, nous jetait de fréquents coups d’oeil en retour, les mains tantôt sur les hanches, tantôt portées sur sa tête et réajustant sa coiffure, et continuait à parler et à rire, son visage exprimant tour à tour l’étonnement et l’effroi, et je ne me souviens pas de l’avoir vue un instant sans gesticuler ni changer d’expression. C’était précisément le secret de la magie de cette beauté, que ces petits mouvements gracieux et incessants., ce sourire, ce jeu du visage, ces rapides coups d’oeil qu’elle nous jetait, ces mouvements accomplis avec la grâce de la jeunesse et de la fraîcheur, avec une pureté d’âme qui résonnait dans son rire et dans sa voix, avec cette faiblesse qui nous émeut tant chez les enfants, les petits oiseaux, les jeunes faons ou les tout jeunes arbres.
Elle avait la beauté du papillon, c’était le tourbillon d’une valse, la voltige acrobatique dans un jardin, le rire et la gaité de l'insouciance, ignorant le chagrin comme le repos; il aurait suffi d’un coup de vent sur le quai, d’une averse, pour voir se faner ce corps fragile, et cette beauté capricieuse s’égrener comme les pétales d’une fleur, tombant vite en poussière.
- Hé oui...- murmura dans un soupir l’officier lorsque, après la deuxième sonnerie, nous nous sommes dirigés vers notre wagon.
Je ne saurais dire ce que signifiait ce « Hé oui ».
Peut-être la tristesse, le regret de devoir quitter cette beauté et la douceur de cette soirée printanière pour ce wagon à l’air étouffant, ou alors avions-nous, lui comme moi, à notre insu, pitié de le jeune beauté comme de nous-mêmes, ainsi que des autres passagers regagnant aussi lentement leurs places. 
En longeant la vitre derrière laquelle, dans la gare, était assis devant son appareil un télégraphiste pâlot aux cheveux roux et aux pommettes grisâtres, l’officier soupira encore, et me dit :
- Je veux bien parier que ce petit télégraphiste est amoureux de notre mignonne. Vivre sous le même toit que cette ensorcelante créature, et ne pas en tomber amoureux, est au-dessus des forces d’un homme. Et quel malheur, mon cher, quelle chose ridicule, que d’être voûté, mal peigné, grisonnant, honnête et point sot, et de s’amouracher d’une jolie écervelée qui ne fera aucunement attention à vous ! Ou même, encore pire : imaginez notre télégraphiste amoureux, et déjà marié, marié à une femme tout aussi voûtée, mal peignée et honnête que lui-même...Quelle torture !
A côté de notre wagon, accoudé à la barrière du quai, se tenait un chef de train, qui regardait dans la direction de la jeune beauté, et son visage flasque par endroits et creusé à d’autres, désagréablement blasé, portant la fatigue des nuits sans sommeil, secouées par les cahots du train, exprimait un attendrissement et une tristesse sans fond, comme s’il revoyait dans la jeune fille sa propre jeunesse, son bonheur, sa sobriété, sa pureté, sa femme, ses enfants, comme s’il éprouvait des regrets, comme s’il ressentait de tout son être la distance qui le séparait de cette jeune fille, et combien sa gaucherie d’homme vieilli avant l’heure et sa figure empâtée creusaient, entre lui et le simple et humain bonheur d’un passager, un abîme comme il y a de la terre au ciel.
La troisième sonnerie a retenti, suivie de coups de sifflet, et le train s’est ébranlé paresseusement. Devant nos fenêtres ont défilé, l’un après l’autre, le chef de train, le chef de gare, puis le jardin, la jeune beauté avec son drôle de sourire malicieux comme celui d'un enfant...
Me penchant au dehors pour regarder en arrière, je l’ai vue, suivant des yeux le train, s’approcher, en longeant le quai, de la vitre derrière laquelle était assis le télégraphiste, puis, réajustant sa coiffure, entrer en courant dans le jardin. La gare ne masquait plus le couchant, le champ était à découvert, mais le soleil avait déjà disparu, et la fumée noirâtre tourbillonnait au-dessus du velours vert des blés d’hiver. La tristesse régnait dans notre wagon comme dans l’air printanier et dans le ciel déjà obscurci.
 Notre chef de train est entré dans le wagon pour allumer les bougies.